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Citoyen néolibéral, sujet dépolitisé ? : de l'implication psychosociale de l'idéologie néolibérale sur les comportements politiques ˸ le rôle de la justification du système et de la perception de contrôle

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Abstract and Figures

L'idéologie néolibérale est fréquemment théorisée comme un facteur de dépolitisation des citoyens. Néanmoins, les travaux explorant empiriquement ses effets sur des attitudes et des comportements politiques sont rares. Cette thèse a donc pour objet l'étude des implications psychosociales de l'idéologie néolibérale, comprise comme un ensemble de valeurs (i.e., idéographie) conditionnant une conception particulière de la personne (i.e., conception néolibérale du sujet). Afin d'éclairer la manière dont cette idéologie peut influencer les attitudes des personnes (e.g., justification du système) et leurs comportements politiques, 9 études ont été menées. Les deux premières études ont mis en évidence l'association entre l'adhésion aux valeurs néolibérales, la justification du système et les comportements politiques (i.e., manifestation et vote). Consécutivement, 5 études expérimentales ont été réalisées afin de vérifier la nature causale de la relation entre l'idéologie néolibérale et la justification du système. Plus encore, ces études visaient à éclairer le rôle du contrôle personnel perçu comme mécanisme explicatif de cette relation. Les résultats ne permettent pas de conclure sur l'ensemble de la médiation mais étayent l'hypothèse selon laquelle le contrôle personnel perçu constitue un antécédent à la justification du système. Enfin, les deux dernières études expérimentales explorent les effets de l'idéologie néolibérale et de la justification du système sur les intentions comportementales des sujets face à des problématiques systémiques (i.e., inégalités de genre et crise climatique). Les résultats indiquent que l'idéologie néolibérale, en tant qu'idéologie justificatrice, favorise des réponses individuelles, normatives et non-disruptives. Dans son ensemble, cette thèse fait apparaitre que l'idéologie néolibérale favorise un « citoyen minimal », figure individualisée polarisée autour de la liberté individuelle, à l'opposé d'un « citoyen agent social » polarisé autour de la liberté politique.
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Citoyen néolibéral, sujet dépolitisé ? : de l’implication
psychosociale de l’idéologie néolibérale sur les
comportements politiques le rôle de la justication du
système et de la perception de contrôle
Frédérique Anne Ray
To cite this version:
Frédérique Anne Ray. Citoyen néolibéral, sujet dépolitisé ? : de l’implication psychosociale de
l’idéologie néolibérale sur les comportements politiques le rôle de la justication du système et
de la perception de contrôle. Psychologie. Université Paul Valéry - Montpellier III, 2022. Français.
�NNT : 2022MON30010�. �tel-03868976�
Délivré par Université Paul Valéry Montpellier 3
Préparée au sein de l’école doctorale 60
« Territoires, Temps, Sociétés et Développement »
Et de l’unité de recherche EPSYLON
Spécialité : Psychologie sociale
Présentée par Frédérique Anne Ray
Soutenue le 9 juin 2022 devant le jury composé de
Dr. Maja BECKER, Maître de Conférences, HDR,
Université Toulouse Jean Jaurès
Rapporteure
Pr. Fabrizio BUTERA, Professeur,
Université de Lausanne
Examinateur
Dr. Olivier CODOU, Maître de Conférences,
Université de Rouen
Directeur
Pr. Isabelle MILHABET, Professeure,
Université Côte d’Azur
Dr. Daniel PRIOLO, Maître de Conférences, HDR,
Université Paul Valéry Montpellier 3
Rapporteure
Directeur
Pr. Patrick RATEAU, Professeur,
Université Paul Valéry Montpellier 3
Examinateur,
Président du jury
Citoyen néolibéral, sujet dépoliti ?
De limplication psychosociale de
l’idéologie néolibérale sur les
comportements politiques :
le rôle de la justification du système et de
la perception de contrôle
2
3
4
5
6
7
INTRODUCTION 12 ..................................................................................................................
Chapitre 1. De l’idéologie néolibérale à la conception néolibérale du sujet 18 .....................
1. L’idéologie : pertinence théorique et obstacle définitionnel 18 ............................................
1.1. La fin de la fin des idéologies, ou de la pertinence de l’objet de recherche «
idéologie » 18 ................................................................................................................................
1.2. L’idéologie : propositions définitoires 21 .....................................................................
2. L’idéologie d’aujourd’hui 27 ................................................................................................
2.1. Libérale ou néolibérale ? 27 ..........................................................................................
2.2. L’idéographie de l’idéologie néolibérale 32 .................................................................
2.3. Vers la constitution d’un sujet néolibéral 37 .................................................................
3. Articuler l’idéographie néolibérale et le processus idéologique de subjectivation 38 .........
3.1. Le construit de soi comme fait social 39 ......................................................................
3.2. Idéologie néolibérale et prescription d’une conception de soi 41 .................................
Chapitre 2. Conception néolibérale du sujet et du citoyen, citoyenneté et exercice du
pouvoir politique 47 .....................................................................................................................
1. L’idéologie néolibérale : un danger pour la démocratie ? 47 ...............................................
1.1. Liberté individuelle versus liberté politique 48 ............................................................
1.2. Un citoyen minimal 49 .................................................................................................
2. La conception néolibérale du sujet et du citoyen : un prisme dépolitisant 51 ......................
2.1. Destruction des appartenances sociales 51 ...................................................................
2.2. Représentation du changement social 52 ......................................................................
2.3. Individualisation des problèmes collectifs 53 ...............................................................
Chapitre 3. Conception néolibérale du sujet et du citoyen, théorie de la justification du
système et comportement politique 60 ......................................................................................
1. La théorie de la justification du système 61 .........................................................................
1.1. Fondements théoriques de la théorie de la justification du système 61 ........................
1.2. Justification du système chez les dominés et les dominants : même combat ? 64 .......
1.3. Antécédents situationnels de la motivation à justifier le système 69 ............................
1.4. Stratégies de justification du système 72 ......................................................................
8
1.5. Les conséquences sociétales de la justification du système 73 .....................................
2. Comprendre l’effet de la justification du système sur l’engagement au sein de
mouvement collectif 74 .................................................................................................................
2.1. Le modèle SIMCA 74 ...................................................................................................
2.2. L’intégration de la TJS au modèle SIMCA 76 ..............................................................
3. La CNS : une figure ontologique(ment) justificatrice ? 83 ..................................................
3.1. Articuler la CNS et le modèle SIMCA 83 .....................................................................
3.2. Articuler la CNS et la TJS 86 ........................................................................................
Problématique 95 .........................................................................................................................
Chapitre 4. De l’adhésion à l’idéographie néolibérale aux comportements politiques : les
cas du mouvement des « gilets jaunes » et des scrutins électoraux. 98 ...................................
1. Etude 1 : Idéographie néolibérale, justification du système et mouvement des « Gilets
Jaunes » 99 ....................................................................................................................................
1.1. Présentation 99 ..............................................................................................................
1.2. Hypothèses 100 .............................................................................................................
1.3. Méthode 101 .................................................................................................................
1.4. Résultats 107 .................................................................................................................
1.5. Discussion 110 ..............................................................................................................
2. Etude 2 : Adhésion aux valeurs néolibérales, justification du système et participation
aux scrutins électoraux 112 ...........................................................................................................
2.1. Présentation 112 ............................................................................................................
2.2. Hypothèses 113 .............................................................................................................
2.3. Méthode 115 .................................................................................................................
2.4. Résultats 118 .................................................................................................................
2.5. Discussion 120 ..............................................................................................................
3. Conclusion 122 .....................................................................................................................
Chapitre 5. La conception néolibérale du sujet comme antécédent de la justification du
système : le rôle du contrôle personnel perçu 125 ....................................................................
1. Paradigme de l’amorçage 126 ..............................................................................................
2. Etude 3 : Libre arbitre et contrôle personnel perçu 127 .......................................................
3. Etude 4 : Contrôle perçu et justification du système 128 .....................................................
3.1. Présentation 128 ............................................................................................................
9
3.2. Hypothèses 129 .............................................................................................................
3.3. Méthode 130 .................................................................................................................
3.4. Résultats 135 .................................................................................................................
3.5. Discussion 136 ..............................................................................................................
4. Etude 5 : Libre arbitre et justification du système 138 .........................................................
5. Etude 6 : Conception néolibérale du sujet et contrôle perçu 138 .........................................
5.1. Présentation 139 ............................................................................................................
5.2. Hypothèses 139 .............................................................................................................
5.3. Méthode 140 .................................................................................................................
5.4. Résultats 143 .................................................................................................................
5.5. Discussion 145 ..............................................................................................................
6. Etude 7 : Conception néolibérale du sujet et justification du système 145 ..........................
6.1. Présentation 145 ............................................................................................................
6.2. Hypothèses 145 .............................................................................................................
6.3. Méthode 146 .................................................................................................................
6.4. Résultats 148 .................................................................................................................
6.5. Discussion 149 ..............................................................................................................
7. Conclusion du chapitre 150 ..................................................................................................
Chapitre 6. De la conception néolibérale du sujet aux modalités de pratique de
l’exercice de la liberté politique 152 ..........................................................................................
1. Etude 8 : Conception néolibérale du sujet, attitudes et intentions comportementales face
aux inégalités de genre 153 ...........................................................................................................
1.1. Présentation 153 ............................................................................................................
1.2. Hypothèses 154 .............................................................................................................
1.3. Méthode 155 .................................................................................................................
1.4. Résultats 164 .................................................................................................................
1.5. Analyse thématique 174 ................................................................................................
1.6. Discussion 179 ..............................................................................................................
2. Etude 9 : Définition de soi, attitudes et intentions comportementales face aux enjeux
environnementaux 185 ..................................................................................................................
2.1. Présentation 185 ............................................................................................................
10
2.2. Hypothèses 186 .............................................................................................................
2.3. Méthode 187 .................................................................................................................
2.4. Résultats 193 .................................................................................................................
2.5. Analyse thématique 201 ................................................................................................
2.6. Discussion 206 ..............................................................................................................
3. Conclusion 209 .....................................................................................................................
DISCUSSION GÉNÉRALE 211 ................................................................................................
1. Apports centraux 211 ............................................................................................................
2. Apports périphériques 216 ....................................................................................................
3. Limites 219 ...........................................................................................................................
4. Eléments réflexifs à propos de la théorie de la justification du système 221 .......................
4.1. Le modèle de maintien du sens : une théorie plus parcimonieuse ? 224 ......................
4.2. La portée explicative de la justification du système 226 ..............................................
5. Prolongements : de l’hégémonie de la liberté individuelle à l’impuissance apprise
citoyenne 227 ................................................................................................................................
CONCLUSION 232 .....................................................................................................................
BIBLIOGRAPHIE 235 ...............................................................................................................
SOMMAIRE DES ANNEXES 280............................................................................................
11
12
13
Dans ce travail, nous proposons d’étudier la « grille de lecture du réel » (Camus,
2002a) que constitue l’idéologie néolibérale. En effet, les travaux empiriques renseignant les
conséquences de cette idéologie sont rares. Si rares que les appels à véritablement se saisir de
cet objet de recherche en psychologie sociale se sont multipliés ces dernières années (e.g.,
Bettache & Chiu, 2019 ; Gjorgjioska & Tomicic, 2019 : McDonald et al., 2017).
Afin de participer à cet objectif de recherche, nous souhaitons étudier l’influence de
l’idéologie néolibérale sur l’émergence des comportements politiques chez les citoyens. En
effet, cette idéologie est fréquemment mentionnée comme un facteur de risque pour les
démocraties, au travers des représentations dépolitisantes du monde social qu’elle
engendrerait (e.g., Adams et al., 2019 ; Arfken, 2018 ; Brown, 2015/2018, Cosgrove &
Karter, 2018 ; Girerd & Bonnot, 2020 ; Girerd et al., 2021). Les recherches étudiant
spécifiquement ses effets sur les comportements politiques sont quasiment inexistantes, alors
même que celles portant sur l’engagement au sein des mouvements sociaux se sont fortement
développées ces 15 dernières années (e.g., SIMCA, van Zomeren et al., 2008). Or, il apparaît
dommageable de ne pas y intégrer davantage l’étude des déterminants idéologiques (Jost et
al., 2017) puisque toute décision de participation politique est idéologique (Badaan et al.,
2018 ; Jost et al., 2017). Plus encore, toute action politique vise, de manière plus ou moins
importante et plus ou moins proximale, à modifier la réalité sociale et la vision idéologique
qui la sous-tend. A cet égard, Berger et Luckmaan (1966/2012) énoncent que :
(Le) but majeur des mouvements sociaux est la re-définition de la réalité ou si l’on
préfère la transformation des cadres d’interprétation ayant cours dans une société.
Les mouvements sociaux sont alors inséparables d’une conception constructiviste de
l’action humaine, une manière collective d’agir qui, en mettant à mal les
14
significations dominantes à un moment donné … (ils) ont la capacité d’introduire des
visions alternatives de la vie sociale » (p.25).
En ce sens, il apparaît contre-productif d’étudier les mouvements sociaux, et par
extension les comportements politiques, sans considérer les « cadres d’interprétation ayant
cours dans une société », soit, entre autres, les idéologies. Dans cette conceptualisation, ces
dernières constituent à la fois le cadre social d’émergence des mouvements sociaux, et l’objet
de ces mouvements puisqu’ils visent à modifier le récit social que constitue l’idéologie
dominante et, de fait, la réalité sociale qu’elle réalise.
Pour toutes ces raisons, cette thèse a pour objet l’exploration des implications de
l’idéologie néolibérale sur les comportements politiques entrepris par les citoyens. Nous
espérons qu’elle pourra, comme l’appellent de leurs voeux Bettache et Chiu (2019), «
participer au débat sur l’impact social et psychologique du néolibéralisme » (p.2).
Néanmoins, si là est notre ambition, il faudra d’abord commencer par nous confronter
à la polysémie de l’objet « idéologie néolibérale » et tendre vers la formulation d’une
définition. En effet, le terme même d’idéologie néolibérale est critiqué du fait de son inflation
conceptuelle (e.g., Allsop et al., 2018 ; Beattie, 2019 ; Birch, 2015). Même Brown (2006,
2015/2018) qui, pourtant, place cette idéologie au centre de sa théorisation, énonce
l’impossibilité de « saisir le néolibéralisme », tant il constitue un objet non unifié et
inconstant dans l’espace et le temps. Conséquemment, certains auteurs plaident pour
l’abandon de ce concept dans le champ des sciences humaines et sociales (e.g., Buitelaar,
2020 ; Venugopal, 2015). D’autres, nous l’avons évoqué, en appellent à l’accroissement des
recherches sur cette idéologie, en vertu de ses implications en termes de « transformation des
15
valeurs sociales qui sous-tendent l’économie et la politique ainsi qu’[en termes de]
transformations des individus, de leurs identités et de leurs subjectivités » (Birch, 2015, p.
572). Afin de pallier le problème d’inflation conceptuelle, Cosgrove et Karter (2018)
énoncent que « tout[e recherche] dont le titre contient le terme néolibéralisme [doit] d’abord
répondre à la question : qu’est-ce que le néolibéralisme ? » (p. 670). Ce sera donc l’un des
objectifs du premier chapitre de ce travail, qui nous conduira à adopter la distinction de
Deconchy (2000) entre les secteurs de connaissances idéologiques et idéographiques. Cette
réflexion nous guidera jusqu’à l’élaboration de ce que nous appellerons « la conception
néolibérale du sujet », étant entendu que chaque idéologie porte, en elle-même, une certaine
conception de l’être humain (Beauvois, 2004, 2005). Nous interrogerons à cette occasion la
manière dont cette conception du sujet sous-tend une forme indirecte d’exercice du pouvoir
(Lemke, 2001, 2004).
Le deuxième chapitre sera l’occasion d’approfondir les liens entre l’idéologie
néolibérale, telle qu’elle aura été définie, la citoyenneté et l’exercice du pouvoir politique.
Nous tenterons d’éclairer les arguments qui conduisent à considérer l’idéologie néolibérale
comme un vecteur de dépolitisation des citoyens, intervenant pour partie au travers d’une
« individualisation des problèmes collectifs » (Comby, 2014) et du désinvestissement des
structures collectives. Nous discuterons à cette occasion de la vision du changement social
sous-tendue par la conception néolibérale. Nous proposerons que cette représentation du
changement préserve les structures sociales d’une remise en cause au travers d’attributions
causales socialement régulées (i.e., internes et contrôlables).
Conséquemment, le troisième chapitre sera centré sur la théorie de la justification du
système (Jost & Banaji, 1994). Il proposera une articulation entre les éléments
16
caractéristiques de l’idéologie néolibérale et le processus de justification du système. En
effet, en tant qu’« unités d’interprétation préconditionnées » (Jost, Ledgerwood & Hardin,
2008, p.171), les systèmes idéologiques permettent d’expliquer et de justifier un état du
monde social. En ce sens, l’idéologie néolibérale a été présentée comme un antécédent de la
justification du système (Azevedo et al., 2019). Nous nous attacherons ainsi à discuter l’un
des mécanismes qui pourraient expliquer la relation entre l’idéologie néolibérale et la
justification du système (i.e., contrôle personnel perçu). En outre, nous discuterons
l’intégration des déterminants idéologiques à la modélisation des antécédents à l’engagement
au sein d’actions collectives (i.e., SIMCA, van Zomeren et al., 2008).
A l’issue de ces chapitres théoriques, qui se clôtureront sur une présentation de la
problématique, nous proposerons un modèle permettant de rendre compte de l’influence de
l’idéologie néolibérale sur les comportements politiques.
Les chapitres suivants seront consacrés à la présentation du travail empirique réalisé
afin d’éprouver le modèle présenté. Les deux premières études (chapitre 4) sont de nature
corrélationnelle et ont pour but de tester le modèle dans son ensemble. Les cinq suivantes
(chapitre 5) s’attachent à vérifier, de manière expérimentale, l’hypothèse d’un lien causal
entre l’idéologie néolibérale et la justification du système. En outre, elles ont pour objectif
d’interroger le rôle du contrôle personnel perçu comme mécanisme explicatif de cette
relation. Autrement dit, cet ensemble d’études vise à tester une hypothèse de médiation entre
l’idéologie néolibérale, la perception de contrôle personnel et la justification du système. Les
deux dernières études (chapitre 6) explorent davantage les effets de l’idéologie néolibérale et
de la justification du système sur des intentions comportementales de différentes natures (i.e.,
individuel, collectif, normatif, non-normatif, disruptif, non-disruptif).
17
Dans son ensemble, ce travail vise à améliorer notre compréhension psychosociale de
la manière dont l’idéologie néolibérale affecte la perception et les attitudes des personnes sur
l’organisation de la société et, conséquemment, les comportements politiques qu’elles
souhaitent, ou non, entreprendre.
18
Chapitre 1. De l’idéologie néolibérale à la conception néolibérale du sujet
Dans ce premier chapitre, nous proposons de réfléchir aux éléments constitutifs de
l’idéologie néolibérale et à la manière dont celle-ci (trans)forme la société et les membres qui
la composent. Respectant l’idée de Beauvois (2004) selon laquelle toute idéologie porte en
elle une conception de l’être humain, nous tenterons de circonscrire l’essence de la
conception néolibérale du sujet. Il s’agira également d’interroger cette conception en tant que
modalité d’exercice du pouvoir. En effet, nous proposerons que le concept de soi prescrit par
l’idéologie néolibérale puisse être à la fois analysé comme une forme de contrôle social
indirect et comme un moyen de rationaliser des comportements socialement régulés.
Pour ce faire, il faudra d’abord répondre à une question simple, mais néanmoins
complexe : de quoi parlons-nous ? Si l’activité définitoire est généralement première dans un
travail de recherche, le caractère polysémique des concepts constituant le cœur de ce travail
(e.g., idéologie, néolibéralisme, liberté) nous oblige à un surcroît de rigueur dans cet exercice.
D’autant plus que l’idéologie a été, pendant un temps, un objet de recherche controversé
(e.g., Converse, 1964). Pour ces raisons, le début de ce chapitre sera dévolu à l’explicitation
des termes qui seront employés tout au long de ce travail. Nous en profiterons pour situer
succinctement nos objets de recherche dans le temps et discuter de leur pertinence dans le
champ de la psychologie sociale.
1. L’idéologie : pertinence théorique et obstacle définitionnel
1.1. La fin de la fin des idéologies, ou de la pertinence de l’objet de recherche
« idéologie »
19
« Ideology is dead, long live ideology » - Jost et al., 2008, p.134.
Au cours des années 1960, un ensemble de chercheurs a théorisé « la fin des
idéologies ». Postulant l’épuisement des alternatives politiques, les théoriciens de la fin des
idéologies énonçaient le triomphe du libéralisme « comme seul système idéologique
viable » (Duchastel, 2014, p.1), rendant caduc et superflu l’avènement d’autres systèmes
(Jost, 2006). En effet, si les idéologies possèdent une utilité dans l’organisation politique des
sociétés en développement, il existerait un processus de régulation au sein des sociétés
« avancées ». En ce sens, le libéralisme serait à la fois l’aboutissement et la « matrice » du
développement des sociétés. De fait, ces auteurs contestent l’utilité du concept même
d’idéologie et par suite logique, des recherches sur la question (Jost, 2006).
L’évocation du libéralisme comme « aboutissement idéologique » annonce en fait
l’avènement d’un monopole, celui de l’idéologie libérale comme seul modèle pertinent
(Duchastel, 2014), renonçant lui-même à se définir comme idéologique et résultant en un
objectivisme social (Camus, 2002a ; Camus, 2002b).
Si le fait que ces idées aient été énoncées par des chercheurs étasuniens en pleine guerre
froide n’est vraisemblablement pas anodin, l’hypothèse de « la fin des idéologies » n’en eut
pas moins un impact considérable sur les travaux en sciences humaines et sociales qui ont
ignoré cet objet d’étude durant plusieurs décennies (Jost, 2006). Il faudra attendre la fin du
20e siècle pour que la notion d’idéologie réémerge pleinement et reprenne son statut d’objet
de recherche légitime (Codou et al., 2011 ; Jost, 2006 ; Jost et al., 2009).
Ce renouveau est accompagné par des travaux annonçant, de manière performative, « la
fin de la fin des idéologies » (i.e., Jost, 2006 ; Jost et al., 2008). Dès lors, l’importance, la
20
pertinence et l’utilité du concept en tant que « modalité … du traitement cognitif des êtres et
des choses » (Deconchy, 2000, cité dans Camus, 2002a) sont remobilisées (Beauvois, 2005 ;
Duchastel, 2014 ; Jost, 2006). A ce titre, Codou et al. (2011) exprimeront que « l’idéologie …
guide et oriente nos conduites, et influence toute une série de cognitions » (p.8). En ce
sens, différents auteurs argumentent que les idéologies sont omniprésentes et que la manière
dont les personnes pensent et se conduisent est gouvernée par l’idéologie prédominante et
l’organisation politico-économique de la société qui en procède (Girerd & Bonnot, 2020 ;
Nafstad et al., 2007).
Les recherches en psychologie sociale et politique à propos des idéologies ont connu
une expansion importante au cours des 20 dernières années, durant lesquelles des théories
fécondes ont vu le jour (e.g., la théorie de la justification du système, la théorie de la
dominance sociale), faisant entrevoir une « science de l’idéologie » que Deconchy (2000)
appelait de ses vœux. Moscovici (1984/2017) proposait même que la psychologie sociale soit
définie comme « la science des phénomènes de l’idéologie et des phénomènes de
communication » (p.7). En réinvestissant des concepts tels que l’idéologie, la psychologie
sociale entreprend, ou entreprend de nouveau, une transmutation vers une discipline plus
sociétale, englobant et articulant phénomènes intra-individuels et aspects macro-sociaux
(McDonald et al., 2017 ; Nafstad & Blakar, 2012). Plus encore, leur prise en compte est
nécessaire au « regard psychosocial » qui a pour originalité de ne pouvoir concevoir la
séparation du psychique et du social (Moscovici, 1984/2017). De fait, l’objet d’étude
« idéologie » nous semble constituer un enjeu théorique crucial. A ce titre, des appels, parfois
virulents, à transformer la psychologie sociale et à prendre en considération des éléments
21
idéologiques se font fréquents ces dernières années (e.g., Bettache & Chiu, 2019 ;
Gjorgjioska & Tomicic, 2019 ; McDonald et al., 2017) .
1
Néanmoins, il faut préciser ce qui est entendu et mobilisé par le concept « idéologie ».
Nous pouvons d’ores et déjà le concevoir comme un « méta-concept », dans le sens où il est
généralement étudié de manière spécifiée (e.g., idéologie libérale, idéologie marxiste) et qu’il
est le vecteur organisateur d’autres connaissances socialement acquises et partagées (Van
Dijk, 2006). Ces éléments expliquent probablement une partie des difficultés inhérentes à la
définition de l’idéologie, qualifiée par Fronty (1983) de « nébuleuse sémantique » (p.50).
1.2. L’idéologie : propositions définitoires
1.2.1. A l’origine d’un concept polysémique
Si le concept d’idéologie est aussi « nébuleux » aujourd’hui, il est probable que cela
soit en partie à l’histoire du mot. En effet, le signifié actuellement rattaché au signifiant
« idéologie » n’a plus grand-chose à voir avec sa définition originelle. Le terme « idéologie »
est inventé en France, à la fin du 18e siècle, par Antoine Destutt de Tracy, député des Etats
généraux, signataire du serment du Jeu de paume et fondateur de la « société des idéologues »
(Duchastel, 2014). Ce terme, contemporain donc de la première révolution française, désigne
initialement la « science des idées » (Duchsatel, 2014 ; Macherey, 2014 ; Nafstad & Blaker,
2012). Récupéré par Chateaubriand puis par Napoléon qui l’utiliseront pour moquer
les intellectuels révolutionnaires, le mot prend rapidement une connotation péjorative,
synonyme de « fauteur d’illusion qui se tient à distance de la réalité des problèmes
concrets » (Macherey, 2014, p.4). Péjoratisation du terme que Marx consacrera en dénonçant
Ces auteurs évoquent plus spécifiquement la nécessité, pour la psychologie sociale, d’étudier l’idéologie néolibérale.
1
22
les idéologies comme vectrices d’ignorance des rapports de domination menant à une
« fausse conscience » (Duchastel, 2014 ; Jost, 2006). On pourra considérer que Marx
partageait initialement ce point commun avec Napoléon que constitue le fait de rattacher
l’idéologie aux idéologues, sans considérer l’idée que l’idéologie soit consubstantielle à toute
organisation humaine (Macherey, 2014). La conception marxiste évoluera, notamment dans le
Capital, vers une idéologie dépersonnifiée, davantage comprise comme un ensemble d’idées
remplissant une fonction sociale (de reproduction) dans la structure économique (Macherey,
2014). Converse (1964) serait le premier, dans le champ de la psychologie, à reprendre le
concept pour le concevoir comme un système de croyances stable (Jost, 2006).
1.2.2. Idéologie et idéographie : distinguer deux secteurs de connaissances
Poser une définition minimale de l’idéologie est un préalable nécessaire à la
compréhension de ce qui peut être qualifié en tant qu’idéologie. Cela reste néanmoins un défi
tant ce concept est polysémique et élusif.
L’idéologie est fréquemment définie, a minima, comme un système structuré d’idées,
de valeurs et d’attitudes socialement partagées (Codou et al., 2011 ; Jost, 2006 ; Jost et al.,
2009 ; Moscovici, 1984/2017 ; Nafstad, 2002 ; van Dijk, 2006). Cette définition renvoie ainsi
à des contenus de pensée sociale. Elle se distingue dès lors de celles qui conçoivent
l’idéologie comme une structure ou un processus de pensée sociale, à l’image de Deconchy
(2000). En effet, ce dernier propose de la considérer comme « quelque chose qui vienne
filtrer la perception des situations … et en organise la lecture » (p. 354). A cet égard, Camus
(2002a) la qualifie de « grille de lecture du réel » et de « cadre de pensée » (p.4) et van Dijk
(2006) la décrit comme un modèle mental du monde.
23
A la lumière de la proposition de Deconchy (2000), il est possible de comprendre ces
différentes définitions comme appartenant à deux « secteurs de connaissances » différents :
(i) les systèmes de type « logie » et (ii) les systèmes de type « graphie ». A titre d’exemple,
d’autres domaines de connaissances, tels que la géographie et la géologie, distinguent ces
secteurs de savoir. Les systèmes de type « logie » étudient les lois rendant compte des
modalités de production des objets, de leurs structures et processus. Les systèmes de type
« graphie », quant à eux, décrivent un ensemble de contenus et d’occurrences. Appliquée à la
psychologie, cette distinction permettrait de mieux rendre compte de l’objet du discours
scientifique. La psychologie aurait ainsi pour objet la formulation des « lois de production
des comportements et des attitudes de l’être humain » (Deconchy, 2000, p.14) quand la
psychographie viserait à établir une description de contenus de pensée et de vécus
personnels.
Dès lors, les définitions centrées sur les contenus et les valeurs propres à une idéologie
relèveraient de fait d’une étude idéographique d’une idéologie à un temps donné. Ces
définitions se distingueraient de celles mettant en lumière les structures et les processus de
pensées idéologiques. L’idéographie permettra ainsi d’étudier de manière descriptive
l’évolution des contenus (e.g., attitudes, valeurs) des idéologies dans le temps et l’espace.
L’idéologie, quant à elle, rendra possible la théorisation d’invariants dans le fonctionnement
de ces structures de croyances et de valeurs (e.g., fonctions sociales des idéologies). A ce
titre, une « science de l’idéologie » s’articulerait autour de la compréhension des liens entre
contenu (idéographie) et processus idéologiques, et notamment de la manière dont des
contenus spécifiques à une époque donnée viendraient nourrir des processus idéologiques
invariants, tels que la justification du système.
24
Ainsi, la distinction de ces secteurs de connaissances, également évoquée par Jost et al.
(2009), implique que les idéologies soient analysées à la fois à l’aune de leurs contenus et de
leurs fonctions. Cette distinction semble permettre une lecture plus claire des travaux
existants sur cet objet de recherche complexe. Nous nous accorderons ainsi à concevoir
l’idéologie, en tant que « méta-concept », comme étant caractérisée par deux secteurs de
connaissances. D’abord, par un système d’idées (e.g., valeurs, attitudes) structurées et
évolutives dans le temps et l’espace, qui relève donc de la description idéographique ;
description qui, par nature, ne peut s’effectuer que lorsqu’il est question d’étudier une
idéologie spécifique. Puis, par un ensemble de processus stables, qui relèvent de la
théorisation idéologique de lois inhérentes au fonctionnement et aux propriétés des
idéologies.
Sur ce second point, nous proposons de mettre en exergue quatre des propositions
issues de la littérature qui semblent correspondre à la dimension idéologique, relevant donc
de propriétés invariantes d’une idéologie dominante :
(i) L’idéologie, pensée comme une « conception du monde » (Althusser, 1970) a
une fonction d’orientation des conduites (Codou et al., 2011 ; Jost, 2006). Elle
organise ainsi, telle une matrice de représentations, des « façons de percevoir et de
penser .(Elle est un) référentiel pour toute expérience du monde » (Rouquette,
1996, p. 166-167). Dit autrement, l’idéologie guide la connaissance, à la manière
d’une grille de lecture. Elle est structurée par des idées sources, pré-conceptions
archétypales du raisonnement ordinaire (i.e., thémata ; Moscovici & Vignaux, 1994)
et organise la connaissance ordinaire collective (ie., schèmes épistémiques ;
Rouquette, 1996) dont procède la connaissance évaluative. Ainsi, l’idéologie a pour
25
objet la valorisation de « certains secteurs de ce qu’est l’Homme … de la désirabilité
d’une certaine catégorie d’actions » (Deconchy, 2000, p. 73). En précisions de ces
propos, nous pourrions dire que l’idéologie informe sur la désirabilité et l’utilité
sociale des attitudes et des comportements (Beauvois, 1994). Elle spécifie quelles sont
les valeurs pertinentes pour un groupe dans une situation donnée (van Dijk, 2006).
(ii) Toute idéologie dominante suit un processus de naturalisation. L’ordre social
structuré par une idéologie donnée, ainsi que le cadre de pensée qu’elle constitue, se
conçoivent comme une réalité naturelle dégagée des contingences historiques, ou
relevant simplement du « bon sens » (Bauman, 2008 ; Camus, 2002a, 2006a ; Duru-
Bellat & Tenret, 2009 ; Harvey, 2005 ; Macharey, 2014 ; Nafstad & Blaker, 2012 ;
Testé et al., 2012 ; van Dijk, 2006). Camus (2006a) définit la naturalisation comme un
processus de « transformation de l’arbitraire social en nécessité naturelle » (p. 6).
Autrement dit, toute idéologie dominante « se donne pour définitive » (Rouquette,
1996, p.166) et devient une « épistémo-idéologie » (Camus, 2002a ; Camus, 2002b).
On assiste à une « dénégation du caractère idéologique de l’idéologie par l’idéologie »
(Althusser, 1970, p.40) et toute posture alternative est alors qualifiée d’idéologique
(au sens napoléonien du terme). Notons que cette naturalisation peut s’effectuer par
un appel à la « nature humaine » des personnes nature humaine » qui est elle-
même, en partie, une donnée idéologique).
(iii) Corollaire de cette deuxième propriété, une idéologie dominante organise les
conditions de sa légitimité en conditionnant le « rapport imaginaire qu’entretiennent
les individus avec leurs conditions réelles d’existence » (Althusser, 1970, p.38).
Autrement dit, elles fournissent les moyens de justifier l’ordre social, au sens de la
26
théorie de la justification du système (Jost & Banaji, 1994 ; Jost, 2018 ; Osborne,
Sengupta & Sibley, 2018) mais également au sens de Beauvois (1994), considérant les
idéologies comme des systèmes de « signification » permettant la rationalisation de
comportements de soumission inhérents à des relations sociales asymétriques.
(iv) Enfin, dans la mesure les processus intra- et inter- individuels se
construisent dans un monde social préexistant (Berger & Luckmann, 1966/2012 ;
Vigotsky, 1978, cité dans Nafstad et al., 2007), l’idéologie dominante constitue
« l’arrière-plan » du développement de la subjectivité des personnes, au sens de la
manière dont elles deviennent des sujets (Nafstad & Blaker, 2012). Ainsi, l’idéologie
joue un rôle dans le développement et l’organisation de l’identité (van Dijk, 2006).
Dit autrement, elle a une fonction de subjectivisation, ou de constitution d’un
modèle normatif de la personne (Camus, 2006b). A ce titre, Beauvois (2004) énonce
que « toute idéologie […] promeut une conception de l’Homme » (p.66). Ce point
sera amplement développé dans la suite de ce chapitre.
A notre sens, distinguer ces deux aspects de l’idéologie permet d’avancer de manière
plus séquencée dans la définition notre objet de recherche (i.e., idéologie néolibérale).
Comme précisé ci-avant, les processus idéologiques peuvent être évoqués sans s’attacher à
une idéologie précise, mais l’étude idéographique est, quant à elle, nécessairement spécifiée.
Il s’agira par conséquent de présenter les caractéristiques idéographiques de l’idéologie
dominante contemporaine. Cela requiert au préalable de s’être positionné sur une autre
question sémantique d’importance. L’idéologie dominante de nos sociétés occidentales est-
elle libérale ou néolibérale ?
27
2. L’idéologie d’aujourd’hui
A une époque historique donnée peuvent correspondre plusieurs systèmes idéologiques
congruents ou concurrents. Nous nous interrogeons ici sur l’idéologie dominante de nos
sociétés. L’idéologie dominante est une idéologie « achevée » dans le sens elle ne se
reconnaît pas comme idéologique et constitue le « cadre naturel de perception et
d’explication des évènements » (Camus, 2006a, p. 11). Une idéologie dominante peut être
comprise comme l’ « idéologie principale » à laquelle participent des « sous-
idéologies » (e.g., méritocratie, fair market ideology). Pour prendre une métaphore, il est
possible de se représenter l’idéologie comme possédant la même structure que les
représentations sociales dans la théorie du noyau central d’Abric (2001) : un noyau central
autour duquel gravitent d’autres éléments périphériques.
2.1. Libérale ou néolibérale ?
2.1.1. Un usage scientifique partagé
Les qualificatifs « libérale » et « néolibérale » sont tous deux utilisés pour décrire
l’idéologie dominante des sociétés occidentales. En effet, une partie des auteurs,
essentiellement en France, ont recours aux termes de « libéralisme » ou d’ « idéologie
libérale » (e.g., Beauvois, 1994, 2004, 2005 ; Camus, 2002a, 2002b, 2006a, 2006b ; Codou et
al., 2011, 2012 ; Dubois, 1994/2009 ; Testé, 2009). D’autres, en revanche, utilisent
préférentiellement les termes de « néolibéralisme » ou d’ « idéologie néolibérale » (e.g.,
Azevedo et al., 2019 ; Bay-Cheng et al., 2015 ; Beattie, 2019 ; Bettache & Chiu, 2019 ;
Girerd & Bonnot, 2020 ; Zucker & Bay-Cheng, 2010). Cependant, les objets de recherche de
ces deux ensembles de travaux diffèrent peu en nature. Il s’agit généralement d’étudier les
28
mêmes contenus (e.g., valeurs telles que l’autodétermination ou la liberté individuelle ;
attitudes méritocratiques ; normativité des attributions internes). A notre sens, ce phénomène
peut s’expliquer par deux éléments.
D’abord, outre-Atlantique, le terme « liberal » évoque un positionnement politique qui
s’oppose au conservatisme. Cette opposition « libéraux / conservateurs » est d’ailleurs
généralement rapprochée, à tort, du continuum « droite / gauche » européen (Caprara, 2020).
De ce fait, le terme « neoliberalism » est préféré par les chercheurs états-uniens et, plus
largement, anglo-saxons.
Ensuite, il existe un questionnement autour du fait que le néolibéralisme soit un
prolongement du libéralisme ou, à l’inverse, constitue une rupture par rapport à lui. Si l’on
estime que le libéralisme contenait en son sein tout ce qui fonde le néolibéralisme et que,
d’une certaine manière, ce dernier n’est qu’une « amplification » ou une « exagération »
d’une idéologie préexistante, alors il n’est probablement pas nécessaire d’avoir recours au
terme de néolibéralisme. En revanche, si le néolibéralisme se caractérise par une rupture avec
le libéralisme, son usage devient une nécessité.
Il faut par conséquent nous positionner quant à la question de la potentielle rupture
entre libéralisme et néolibéralisme. Pour ce faire, il apparaît nécessaire de revenir aux
éléments historiques fondateurs du néolibéralisme.
2.1.2. Continuité ou rupture ? Aux origines du néolibéralisme
On mentionne généralement la Société du Mont Pèlerin , créé par Hayek en 1947,
2
comme acte fondateur du néolibéralisme (e.g., Harvey, 2005). D’autres auteurs (e.g., Dardot
On mentionnera que Karl Popper était membre de la Société du Mont Pelerin. Ce fait peut éclairer sous un nouvel angle sa
2
défense de l’individualisme méthodologique : l’argumentation selon laquelle les scientifiques ne doivent jamais se satisfaire
d’explications collectives et que tout phénomène social doit être compris comme résultant de comportements ou d’attitudes
individuels emprunte largement au système d’idées néolibérales (Bettache & Chiu, 2019).
29
& Laval, 2010) le situent plutôt à l’occasion du Colloque Walter Lippmann, tenu à Paris en
1938. Ce colloque serait la première tentative de réunion des penseurs néolibéraux, qui sera
réitérée ensuite par des organismes tels que la Société du Mont Pèlerin ou le Forum
économique de Davos (Dardot & Laval, 2010). Le Colloque Walter Lippmann et la Société
du Mont Pèlerin ont pour but de résoudre les impasses du libéralisme classique (e.g., libre
marché et intervention gouvernementale minimale) dont l’inaptitude à résorber les différentes
crises (e.g., la crise de 1929 et celle de l’après-guerre) a permis l’émergence d’idées prônant
un interventionnisme étatique renforcé et de penseurs socialistes (Turner, 2007). En effet, les
politiques publiques telles que le Plan Marschall représentent, pour les tenants du
(néo)libéralisme, des menaces à la liberté (Turner, 2007) qu’il faut combattre en menant une
bataille idéelle (Harvey, 2005). A ce titre, les statuts de la Société du Mont Pèlerin (1947)
débutent par cette phrase alarmante « les valeurs centrales de la civilisation sont en danger »
et se concluent en énonçant que le but de cette société savante est de « contribuer à la
préservation et à l’amélioration de la société libre ». Ainsi, la première différence
fondamentale entre le néolibéralisme et le libéralisme est constituée par l’hyper-focalisation
des néolibéraux sur la liberté, au détriment d’autres valeurs existantes dans la pensée libérale
(e.g., équité, obligation civique ; Adams et al., 2019 ; Azevedo et al., 2019).
Les néolibéraux ont pour volonté de réinventer le libéralisme et de « corriger » ses
vieux préceptes (e.g., le « laissez-faire » ; Turner, 2007 ; Dardot & Laval, 2010). Pour les
penseurs néolibéraux comme Rougier, Lippmann ou Friedman, le problème du libéralisme a
été de considérer que les systèmes humains (i.e., économie et société) fonctionnaient comme
des systèmes naturels (Beattie, 2019 ; Dardot & Laval, 2010). Le but n’est pas de s’opposer à
la montée des politiques interventionnistes, mais bien de formaliser un interventionnisme
30
(néo)libéral (Dardot & Laval, 2010 ; Lemke, 2011 ; Turner, 2007). L’état se doit, par
exemple, de créer les conditions adéquates à la « libre compétition », seule organisation des
systèmes sociaux et économiques permettant la liberté individuelle à travers le libre choix
(Butera, Świątkowski & Dompnier, 2020). De fait, le néolibéralisme redéfinit la relation entre
l’Etat et l’économie, et plus largement la société (Lemke, 2001). En opérant cette refonte des
concepts naturalistes du libéralisme, les néolibéraux reconnaissent le caractère socialement
construit du marché et de l’économie (Arfken, 2018 ; Dardot & Laval, 2010 ; Lemke, 2011).
Le néolibéralisme admet que tout ce qui est pourrait être autrement. Hayek lui-même écrit
que l’individu n’existe pas a priori mais est construit à travers son expérience du monde :
« l’expérience n’est pas fonction de l’esprit ou de la conscience l’esprit et la conscience
sont [le] produit de l’expérience (Hayek, 1984, cité par Gershon, 2011, p. 538). La
subjectivité des personnes et l’ordre social procèdent tous deux des interactions sociales
(Gershon, 2011). En conséquence, il existe entre le libéralisme et le néolibéralisme une
rupture d’ordre épistémologique (Birch, 2015). Les libéraux sont des réalistes. Les
néolibéraux sont des constructivistes.
Pour faire advenir cette réalité de marché, les néolibéraux ont besoin d’un Etat fort, loin
des préceptes libéraux de non-intervention étatique (Arfken, 2018 ; Harvey, 2005).
Néanmoins, cet Etat doit lui-même se soumettre, dans sa propre action, aux normes du
marché (Dardot & Laval, 2010). Autrement dit, l’intervention de l’Etat doit se réaliser à
travers les mécanismes du marché (e.g., taxations, incitations fiscales, privatisations, logique
entrepreneuriale, Harvey, 2005). L’état devient un « gardien juridique, monétaire et
comportemental et a pour objectif de créer des situations de marché et de former des
individus adaptés aux situations de marché » (Dardot & Laval, 2010, p. 257). A ce titre,
31
Harvey (2005) indique que le tournant des politiques libérales aux politiques néolibérales est
accompagné par un effort fructueux de promouvoir une nouvelle conception de ce que
signifie être une personne (voir aussi Zucker & Bay-Cheng, 2010). Les néolibéraux sont
guidés par la « nécessité d’une adaptation permanente des hommes à un ordre
économique. La politique néolibérale doit changer l’Homme même » (Dardot & Laval,
3
2010, pp.175-176). De fait, le néolibéralisme va bien au-delà d’un ensemble de discours
économiques et de pratiques de politiques publiques, il impacte tous les aspects de la vie
sociale, dont la construction identitaire des sujets (Adams et al., 2019 ; Arfken, 2018 ; Brown,
2015/2018 ; Gjorgjioska & Tomicic, 2019 ; Mcdonald et al., 2017). Par cet aspect insidieux
sur tous les champs de la vie sociale, il constitue véritablement une idéologie (et non pas une
simple doctrine politique). Selon Gershon (2011), on assiste au passage d’une vision libérale
de l’agentivité dans laquelle les personnes se possèdent comme ils posséderaient une
propriété (i.e., les gens possèdent leurs corps et leurs capacités de travail, capacités qu’ils
peuvent vendre sur un marché) à une vision néolibérale dans laquelle les sujets se possèdent
comme s’ils étaient une entreprise (i.e., ils possèdent des compétences et des traits de
personnalité, des savoir-être qu’ils doivent entretenir, gérer, développer). Le soi devient alors
un projet à faire fructifier (Adams et al., 2019 ; Bettache et al., 2020 ; Brown, 2015/2018).
Les travaux actuels sur l’idéologie néolibérale incorporent donc généralement une certaine
conception du soi (e.g., Girerd et al., 2021). Nous touchons ici au processus idéologique de
construction de l’identité ou de prescription de la conception de soi.
Sur la base ces éléments, qui sont loin de constituer une histoire exhaustive de la
construction du néolibéralisme, d’aucuns pourraient argumenter qu’il n’existe pas de rupture
On ne saurait omettre de rappeler la fameuse phrase de Margaret Thatcher au Sunday Times : « Economics are the method.
3
The object is to change the soul » (7 mai 1988).
32
suffisante entre le libéralisme et ce que l’on a appelé le néolibéralisme. Nous pourrions en
effet arguer que la composante libertaire, cœur de la doctrine néolibérale, appartient au
libéralisme et, qu’en ce sens, le néolibéralisme constitue une accentuation du libéralisme. La
rupture relèverait alors davantage de l’ordre des pratiques économiques et, dès lors, cela ne
concernerait pas notre champ d’études. Nous souscrivons partiellement à ces éléments.
Néanmoins, les pratiques économiques ne sont pas sans impact sur la vie sociale et la
représentation du monde des personnes. De plus, la rupture épistémologique que nous avons
mise en exergue nous semble trop fondamentale pour être ignorée. Les fondateurs du
néolibéralisme avaient pour but assumé de faire advenir, au travers d’une bataille d’idées, une
certaine réalité, dont une conception du sujet qui diffère de celle du sujet libéral. A cet égard,
l’entreprise de soi comme « projet auto-régulé » est proprement néolibérale. Ce construit de
soi particulier et ses conséquences seront central dans ce travail. Par conséquent, eu égard à
ces éléments conceptuels, la dénomination « néolibérale » nous semble plus juste. Enfin, et
nous concédons le caractère pauvre de l’argument, l’usage de la littérature scientifique,
majoritairement anglophone, consacre le terme néolibéral. Aussi, il apparaît plus cohérent
d’adopter ce terme.
Il s’agira dès lors de circonscrire la teneur de l’idéologie néolibérale, c’est-à-dire d’en
réaliser une analyse idéographique.
2.2. L’idéographie de l’idéologie néolibérale
Pour rappel, l’idéographie renvoie à une conception de l’idéologie en tant que systèmes
d’idées, composés de valeurs dont découlent des attitudes et des comportements socialement
appris et partagés. Il s’agit donc de décrire un contenu idéologique. En suivant cette
33
proposition définitoire et les travaux de Codou et al. (2011, 2012), nous nous focaliserons sur
la description des valeurs exhaussées par l’idéologie néolibérale. Le terme « valeur » sera
entendu au sens de Schwartz (2006), c’est-à-dire comme des croyances se rapportant à des
objectifs désirables, sortes de « priorités psychologiques » (van Zomeren, 2019). Elles
viendront par conséquent nourrir la fonction idéologique d’orientation des conduites et le
cadre des connaissances évaluatives.
Des travaux antérieurs (Codou, 2008 ; Codou et al., 2011, 2012 dont le travail est
substantiellement appuyé sur les recherches de Beauvois, 1994, 2004, 2005) ont mis en
exergue quatre valeurs centrales de l’idéologie néolibérale : la liberté individuelle,
4
l’autonomie, l’unicité et l’hédonisme. Nous reprenons cette conceptualisation, mise à jour à
l’aune de la littérature produite depuis lors.
2.2.1. Libre arbitre (liberté individuelle, autonomie & responsabilité)
La liberté individuelle est la valeur cardinale de l’idéologie néolibérale (Azevedo et al.,
2019 ; Beattie, 2019 ; Girardot, 2011 ; Girerd & Bonnot, 2020 ; Harvey, 2005). Elle est son
concept opérant. Elle structure une conception du monde dans laquelle l’autodétermination
des individus, en tant que personne exerçant leurs libres choix, est centrale (Bettache & Chiu,
2019 ; Bondi, 2015). La liberté et l’autonomie du néolibéralisme sont à comprendre dans un
sens absolu : il s’agit d’être « délivré de tous liens » (Hache, 2007). C’est une « forme
négative » de la liberté dans le sens elle est comprise uniquement par « l’absence de »
contraintes ou déterminismes (Beattie, 2019 ; Gill, 2008). A ce titre, l’attachement à l’Etat est
Bien que les recherches de Codou et collaborateurs portent explicitement sur les valeurs libérales, les arguments à propos
4
du débat sémantique amenés dans la partie 2.1.1 nous portent à arguer que le terme néolibéral aurait tout aussi bien pu être
utilisé pour qualifier l’objet de leurs recherches. De surcroit, les valeurs qu’ils identifient comme libérales ont été par la suite
décrites comme caractéristiques de l’idéologie néolibérale (Adams et al., 2019 ; Binkley, 2011 ; Girerd et al., 2021 ;
Pyysiäinen et al., 2017 ; Teo, 2018 ; Zucker & Bay-cheng, 2010).
34
vu comme une dépendance (e.g., les politiques redistributives sont devenues des politiques
d’assistanat), déviant donc de l’autonomie, et non plus comme une « condition
d’indépendance » (Hache, 2007). Cela entraîne une certaine pratique de la responsabilité
individuelle. L’individu devient le seul acteur pertinent, pleinement responsable de sa
trajectoire de vie et donc de ses réussites et de ses échecs (Bettache et al., 2020 ; Brown,
2015/2018 ; Dardot & Laval, 2010) : « l’échec personnel est généralement attribué à une
défaillance personnelle » (Harvey, 2005, p.76). Plus encore, les problèmes sociaux (e.g.,
chômage, problématique de santé) tendent à être interprétés comme résultant de mauvais
choix individuels.
La liberté du néolibéralisme n’est qu’individuelle, comprise comme la « faculté laissée
aux individus de se créer eux-mêmes » (Dardot & Laval, 2010, p. 464). A ce propos,
Beauvois (2005) énonce que, dans nos sociétés modernes, « nous n’avons de réalité que
biologique, psychologique, donc individuelle. Délestée de toute épaisseur sociale » (p.
69). Il dénoncera une conception pervertie de la liberté « qui n’a plus rien à voir avec la
liberté tout court » (p.119). La fusion de la liberté individuelle avec la liberté sociale conduit
à l’abandon du politique (Camus, 2006a). Pour emprunter à la terminologie de Constant
(1819), la liberté du néolibéralisme consacre le règne absolu de la liberté des modernes, en
opposition à la liberté des anciens également nommée liberté politique.
Dans la mesure la liberté individuelle, l’autodétermination et la responsabilité
individuelle sont des concepts qui s’entraînent l’un l’autre et se superposent en partie, nous
les regrouperons dans le concept de « libre arbitre ». En effet, le libre arbitre a l’avantage de
rassembler à la fois la liberté individuelle et l’autodétermination dans le sens d’une personne
dégagée des contraintes et influences extérieures (Feldman, 2017). Il renvoie aussi à la
35
responsabilité individuelle (Carey & Paulhus, 2013) ainsi qu’à l’exercice du libre choix
(Feldman, 2017 ; Monroe & Malle, 2010).
L’être humain libre et auto-déterminé du néolibéralisme est d’autant plus libre qu’il est
unique. Il lui incombe alors de faire usage de sa liberté afin de faire montre de sa personnalité
singulière, sorte d’« avantage comparatif ».
2.2.2. Singularité
Corollaire de l’exercice du libre choix qui permet aux individus de « révéler » leur
singularité (Adams et al., 2019), le fait de se démarquer et de faire valoir ses différences
interindividuelles est valorisé (Beauvois, 2005 ; Lorenzi-Cioldi, 2015). A propos de l’unicité,
Lorenzi-Cioldi (2015) écrit qu’elle est « l'idéal commun » de la « personnalisation du soi ».
Cette quête de singularité renvoie à une composante bien particulière de l’idéologie
néolibérale que nous avons abordée précédemment : la vision entrepreneuriale des personnes
(Adams et al., 2019 ; Allsop et al., 2018 ; Arfken, 2018 ; Beattie, 2019 ; Brown, 2006,
2015/2018 ; Gershon, 2011). Comme toute entreprise, les personnes sont amenées à se
distinguer les unes des autres ou, pour emprunter au champ lexical de l’entreprise, à se
« benchmarker ». La valorisation de ces spécificités individuelles modifie également la
manière dont les relations sont appréhendées : elle prédispose à des rapports interindividuels
basés sur la complémentarité plutôt que la similitude (i.e., contractualité, Dubois & Beauvois,
2005).
La singularité peut être pensée comme fondant un énoncé descriptif (i.e., chaque
personne est unique) mais également comme un objectif de réalisation de soi. A ce titre,
Beauvois (2005) énonce que la réalisation de l’individu passe par l’accession à l’unicité de
36
ses attitudes. Ainsi, chaque individu doit trouver sa propre manière de s’accomplir et
d’atteindre l’objectif le plus socialement désirable : le bonheur.
2.2.3. Hédonisme
L’atteinte du bonheur représente ce qui est le plus souhaitable et précieux dans la vie
d’une personne (Walker & Kavezija, 2015). Le bonheur est considéré à la fois comme un but
essentiel de l’être humain et comme synonyme de succès dans la vie d’un individu (Gomez,
2020 ; Teo, 2018).
En écho avec ce que nous avons énoncé sur la liberté individuelle qui sépare le sujet de
ses conditions d’existence et de ses liens sociaux, le bonheur est considéré comme un état
indépendant des circonstances extérieures (e.g., conditions matérielles et sociales, Cabanas &
Illouz, 2018 ; Gomez, 2020). Par conséquent, évoquer des facteurs situationnels ou
structuraux n’est pas nécessaire puisqu’ils sont sans rapport avec le bien-être des individus
(Bauman, 2008). En effet, dans les sociétés occidentales, le bonheur est associé au fait de « se
sentir bien » et est ainsi représenté comme un état psychologique intérieur particulier. Cette
conception du bonheur comme objectif adapté et atteignable à tous est située dans le temps.
Elle émerge principalement au 18e siècle, avec les idées libérales et le mouvement des
Lumières (Walker & Kavezija, 2015).
Ainsi, parmi les différentes conceptions existantes du bonheur (e.g., eudémonisme, voir
Peterson et al., 2005), l’idéologie néolibérale cristallise une vision hédoniste (Sharratt &
Wisniewski, 2020). Autrement dit, le plaisir et le vécu d’émotions « positives » sont
consacrés comme voix d’accès privilégiée au bonheur (Adams et al., 2019 ; Girerd et al.,
2021 ; Sharratt & Wisniewski, 2020). Le plaisir est associé à la réalisation de ses désirs,
37
l’acquisition de biens et services valorisés (il devient ainsi le soubassement de la société de
consommation ; Bauman, 2008, Teo, 2018) et le fait de s’épanouir en tant qu’individu se
trouver », « se connaître »).
Cette représentation du bonheur est soutenue par le développement d’une littérature
scientifique dans le champ de la psychologie positive. Ce champ théorique, extension d’un
référentiel cognitiviste épistémologiquement rattaché à une conception stoïcienne (Murguia
& Diaz, 2015), postule que le bonheur est la conséquence d’une « bonne » activité
représentationnelle : « ce qui trouble les hommes, ce n’est pas la réalité, mais les jugements
qu’ils portent sur elle » (Arrien, ca. 125, V). De fait, l’atteinte du bonheur est rattachée à
l’exercice de la responsabilité, dans la mesure elle dépend de l’autorégulation de ses
attitudes vis-à-vis des objets du monde (Cabanas & Illouz, 2018 ; Gomez, 2020 ; Walker &
Kavezija, 2015).
Cette vision hédoniste du bonheur, associé à la valorisation de la singularité, favorise
une centration sur soi (Gomez, 2020 ; Teo, 2018) et s’oppose à des conceptions davantage
socialisantes (e.g., le fait de mener une vie engagée). Le tout pouvant prédisposer les
personnes à « s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et
ses amis ; de telle sorte qu’[elles] abandonne[nt] volontiers la grande société à elle-
même » (Tocqueville, 1835/1993, p.143 ; voir aussi Bauman, 2008 ; Beauvois, 2005 ;
Sharratt & Wisniewski, 2020).
2.3. Vers la constitution d’un sujet néolibéral
Nous avons décrit un ensemble de valeurs constitutives de l’idéologie néolibérale.
D’autres valeurs sont régulièrement rattachées au néolibéralisme (e.g., compétition, auto-
38
régulation). Néanmoins, la question du statut de ces valeurs au sein de l’idéologie néolibérale
se pose : sont-elles centrales ou constituent-elles des conséquences des quatre valeurs
centrales définies ? Eu égard aux travaux de Codou et al., (2011), montrant que l’induction de
ces valeurs entraîne une préférence accrue pour des stratégies compétitives, elles nous
apparaissent davantage comme des résultantes. Pour cette raison, nous centrons notre
réflexion sur le libre arbitre, la singularité et l’hédonisme.
L’internalisation de ces valeurs, vecteurs d’attributs, d’attitudes et de comportements
socialement désirables - qui vont donc constituer des normes néolibérales - conduisent à la
constitution d’une conception du sujet néolibérale (Girerd & Bonnot, 2020 ; Girerd et al.,
2021 ; Gjorgjioska & Tomicic, 2019 ; Masquelier, 2021). Nous avançons ainsi vers une étude
articulée d’un contenu idéologique spécifique (i.e., néolibéral) et de l’un des processus
idéologiques invariants (i.e., construction sociale du soi). Autrement dit, nous proposons de
réfléchir à la manière dont l’idéographie néolibérale vient nourrir, incarner, actualiser la
construction idéologique du sujet.
3. Articuler l’idéographie néolibérale et le processus idéologique de subjectivation
Nous avons mis en exergue et précisé le corpus de valeurs néolibérales. Ces valeurs
viennent imprégner et modifier l’arrière-plan culturel (Bettache & Chiu, 2019) dans lequel la
construction identitaire des sujets se réalise. Nous arguons donc que l’influence de l’idéologie
néolibérale vient s’inscrire dans la psychologie même des personnes (Adams et al., 2019 ;
Gjorgjiska & Tomicic, 2019 ; Girerd et al., 2020 ; Girerd et al., Bonnot, 2021 ; Teo, 2018).
Plus encore, nous souscrivons aux propos de Comby (2019) lorsqu’il énonce que le « social
se fait corps, émotions, psyché » (p. 473).
39
3.1. Le construit de soi comme fait social
« Des cultures différentes génèrent des fonctionnements psychologiques eux-mêmes très
différents » - Beauvois, 2005, p.126.
Les attitudes et comportements des personnes sont orientés par les valeurs culturelles
dominantes des sociétés qui « structurent » la psychologie des personnes (Ratner, 2010).
Autrement dit, la psychologie des sujets procède de processus culturels et de structures
sociales (Kitayama et al., 2007). De fait, la manière dont les personnes se conçoivent elles-
mêmes (i.e., répondent à la question « qui suis-je ? », « que dois-je faire ? ») diffère selon le
contexte social (Markus & Kitayama, 1991, 2010 ; Stephens et al., 2014). Autrement dit, le
soi (i.e., the self), compris comme une expérience continue de conscience et d’agentivité (i.e.,
sense of agency), n’est pas une caractéristique individuelle invariante et immuable (Markus &
Kitayama, 2010). Au contraire, le soi est un produit social (Berger & Luckmann, 1966/2012 ;
Kitayama et al., 2007), façonné par des éléments socioculturels qui fournissent des modèles
de soi (Markus et al., 2006 ; Stephens et al., 2014). Ces modèles implicites pourvoient des
informations sur la « manière d’être », à la façon de guides normatifs (Dimaggio & Markus,
2010 ; Markus et al., 2006 ; Snibbe & Markus, 2005 ; Stephens et al., 2007).
Selon Berger et Luckmann (1966/2012), « le soi ne peut être réellement compris s’il est
détaché du contexte social dans lequel il a été formé » (p. 106). L’idée d’une conception
de soi modifiée par le contexte socioculturel a permis de mettre en évidence deux modèles de
construit de soi (Markus & Kitayama, 1991) faisant écho aux concepts de personnes
« idiocentrique » et « allocentrique » de Triandis (1993, 2001). Le modèle du soi
interdépendant serait le pattern cognitif principal dans les cultures orientales, à dominance
40
collectiviste (Li et al., 2006 ; Triandis, 1993, 2001). Il se caractérise par un style
attributionnel davantage situationnel que dispositionnel, au travers duquel le sujet est relié à
son environnement, dans une perspective holistique. L’accent est mis sur la similarité et la
connexion aux autres plutôt que sur la singularité et l’autonomie (Markus & Kitayama, 1991,
2010 ; Markus et al., 2006). Le modèle du soi indépendant, quant à lui, serait dominant dans
les cultures occidentales, à dominance individualiste (Li et al., 2006 ; Triandis, 1993, 2001).
Dans cette conception, le soi est une entité stable à travers les différents contextes, constitué
par une configuration unique d’attributs personnels. Par logique, les comportements sont
compris comme résultants des dispositions. Cette conception de soi est donc caractérisée par
un style attributionnel davantage interne (Markus & Kitayama, 1991, 2010 ; Markus et al.,
2006).
Si les propositions de Markus et Kitayama (1991) ont pu donner lieu à une vision
binaire des modèles de soi au travers d’une opposition dichotomique (i.e., soi indépendant vs.
soi interdépendant), des travaux récents ont donné vie à une conceptualisation bien plus
nuancée. En effet, Vignoles et al., (2016) ont mis à jour 7 domaines (e.g., définition de soi,
expérience de soi, prise de décision) dans lesquels les personnes peuvent fonctionner selon
les « modes d’être » indépendants ou interdépendants. Ainsi, pour chaque dimension, les
construits de soi indépendants et interdépendants s’excluent mutuellement. En revanche, ce
modèle autorise la coexistence d’un fonctionnement interdépendant dans un domaine et
indépendant dans un autre : une même personne peut se percevoir comme étant similaire à
autrui (i.e., dimension de définition de soi ; soi interdépendant) tout en considérant qu’elle est
auto-déterminée (i.e., dimension de prise de décision ; soi indépendant). Cette lecture des
modèles de soi facilite des analyses plus fines. De cette manière, ces auteurs démontrent que
41
les modèles culturels occidentaux de la personne mettent davantage l’accent sur certaines
formes d’indépendance du soi (e.g., unicité ; auto-détermination) mais ne se distinguent pas
des cultures orientales sur d’autres dimensions (e.g., supériorité de l’intérêt personnel)
(Vignoles et al., 2016).
En outre, au sein d’une même culture, ces modèles de soi coexistent (Triandis, 1993). A
ce titre, des recherches ont démontré l’influence de l’appartenance à une classe sociale sur la
manière dont les personnes se définissent, pensent, ressentent et se comportent. A cet égard,
les membres des classes sociales dominantes ont davantage tendance à présenter des attributs
du soi indépendant (e.g., Snibbe & Markus, 2005 ; Stephens et al., 2007, 2014).
Par conséquent, s’il a été démontré que des facteurs tels que l’appartenance à une classe
sociale viennent modifier le rapport à soi, il apparaît pertinent de conceptualiser l’idéologie
comme un des facteurs influençant le construit de soi des sujets (Markus et al., 2006). A ce
titre, Beauvois (2004 ; 2005) considère que toute idéologie porte en elle-même une certaine
conception de l’Homme . En continuité de ses travaux, Camus (2006a) propose la notion de
5
« modèle humain (néo)libéral », considéré comme une « représentation normative de la
nature humaine » (p.5). Il s’agira dès lors de définir plus précisément cette « conception
néolibérale du sujet ».
3.2. Idéologie néolibérale et prescription d’une conception de soi
3.2.1. La conception néolibérale du sujet
Si les termes de « conception de l’Homme » sont ceux usités par Beauvois en 2005, il nous semblerait plus approprié de
5
parler de conception de « l’être humain » ou « du sujet ».
42
L’idée selon laquelle l’idéologie néolibérale vient constituer une nouvelle forme de
subjectivité, ou produit un « sujet néolibéral », a été largement développée (e.g., Adams et al.,
2019 ; Allsop et al., 2018 ; Arfken, 2018 ; Beattie, 2019 ; Brown, 2006, 2015/2018 ; Dardot
& Laval, 2010 ; Girerd et al., 2021 ; Pyysiäinen et al., 2017 ; Teo, 2018 ; Zucker & Bay-
Cheng, 2010). Dans la volonté d’articuler les dimensions idéographiques et idéologiques du
néolibéralisme, ici spécifiquement la construction sociale de la personne, nous proposons que
l’idéographie néolibérale vienne actualiser une certaine conception du sujet : le sujet
néolibéral.
En conséquence des valeurs qui ont été présentées comme composant l’idéographie de
l’idéologie néolibérale, la conception néolibérale du sujet (CNS) réfère à une personne, ou
plutôt à un individu, libre. Libéré des contraintes et des déterminismes de son environnement,
l’individu est libre de poursuivre ses aspirations uniques autodéterminées au travers de choix
qui transcrivent sa singularité (Adams et al., 2019 ; Beattie, 2019 ; Girerd et al., 2021 ;
Passini, 2017). Il est pleinement et entièrement responsable de sa trajectoire de vie, de ses
positions sociales et de son épanouissement puisque ces renforcements sont la résultante de
l’exercice de son libre arbitre (Adams et al., 2019 ; Hache, 2017 ; Harvey, 2007 ; Trnka &
Trundle, 2014 ; Türken et al., 2016). La dépendance aux autres ou aux structures sociales est
conçue comme une source de vulnérabilité et comme une entrave à l’accomplissement
(Girerd et al., 2021). En faisant « bon » usage de son autonomie et de sa liberté de choix, il
incombe à l’individu d’atteindre « le bonheur », notamment à travers le développement d’un
soi singulier qui « sait ce qu’il veut » (Adams et al., 2019 ; Teo, 2018). La quête du bonheur
du sujet néolibéral est donc une quête solitaire, qui passe par la gestion de ses émotions (i.e.,
43
auto-régulation) afin de maximiser le vécu d’émotions positives et le développement continu
de soi (Girerd et al., 2021).
Girerd et al. (2021) ont conduit une recherche sur les spécificités du néolibéralisme en
France. Elles mettent en exergue la saturation du discours des participant(e)s sur des éléments
identitaires relevant de l’indépendance par rapport aux contextes (i.e., liberté, autonomie), la
conception entrepreneuriale de soi (i.e., développement et amélioration continue d’un soi
unique et accompli) et la gestion de ses états émotionnels (i.e., autorégulation dans le but de
maximiser ses émotions positives et d’atteindre ses buts). Nous retrouvons dans ces travaux
le corpus de valeurs exposées comme contenu idéographique de l’idéologie néolibérale
impliquant la construction d’un sujet idéologiquement situé.
En résumé, la CNS donne à penser des personnes individuées avant d’être sociales.
L’être humain est détaché de ses conditions d’existences matérielles, historiques et sociales
(Adams et al., 2019 ; Allsop et al., 2018 ; Bourdieu, 1998 ; Gomez, 2020 ; Hache, 2007 ;
Halpin & Guilfoyle, 2004 ; Neyrand, 2013). A cet égard, Beauvois (2005) parlera d’«
individu opportunément dégagé de ses positions sociales » (p. 42). En écho avec cette idée,
Kashima (2019) évoque une « personne abstraite » (voir aussi Girerd et al., 2021).
Puisque l’individu est « dégagé » de ses conditions d’existences, tout évènement auquel
il est confronté ne peut qu’être attribué à lui-même. Il est de fait pleinement responsable de
qui il est et de ce qui lui arrive. Cette dimension de responsabilisation peut être analysée
comme le principe opérant de l’exercice du pouvoir néolibéral. C’est ce que nous nous
attachons à décrire ci-après.
44
3.2.2. Déclaration de liberté et responsabilisation : concepts opérants de l’exercice du
pouvoir néolibéral
La conception de soi prescrite par l’idéologie néolibérale, et en particulier la dimension
de responsabilisation, est théorisée par certains chercheurs comme une modalité d’exercice
du pouvoir. Cette idée remonte à Foucault qui la formalise dès la fin des années 80, dans ses
cours au Collège de France, sous le concept de « gouvernementalité » (Lemke, 2001 ; 2004).
Ce concept sera repris dans plusieurs disciplines, notamment en psychologie sociale (e.g.,
Girerd et al., 2020, 2021 ; Teo, 2018 ; Pyysiäinen et al., 2017 ; Türken et al., 2016 ; Zucker
& Bay-Cheng, 2010).
Le néologisme foucaldien de « gouvernementalité » met en exergue la volonté de lier
les modes de « gouvernement », compris comme « la conduite des conduites », et les
« mentalités » (Lemke, 2001 ; Rose et al., 2006). Selon Foucault, les pratiques de
gouvernement se situent sur un continuum allant de l’interdiction légale (i.e., techniques
directes / coercitives) jusqu’à l’auto-régulation (i.e., techniques indirectes, Lemke, 2001).
Joffe et Staerklé (2007) proposent à cet égard que l’auto-régulation (i.e., self-control)
constitue une caractéristique distinctive dans nos sociétés : « être un ‘’soi’’ socialement
respecté exige de garder un contrôle actif sur ses désirs, ses émotions et ses actions. L’auto-
régulation agit comme une valeur cardinale » (p.11). Les techniques indirectes, basées sur
l’auto-régulation, permettent de contrôler les individus « de loin » (Brown, 2015/2018 ;
Lemke, 2001, 2004) : « il faut prendre en considération les points les techniques de
domination ont recours à des procédures par lesquelles l’individu agit sur lui-
même » (Foucault, 1993, cité par Lemke, 2004, pp. 20-21). L’art de gouverner néolibéral est
caractérisé, pour Foucault, par le recours à des techniques de gouvernement indirectes basées
45
sur les impératifs de liberté et la responsabilisation qui en découle (Hache, 2007 ; Lemke,
2004 ; Rose et al., 2006). Le choix des individus étant l’expression de leur libre arbitre, les
conséquences de l’action sont uniquement dues au sujet, qui devient responsable d’elles.
Ainsi, le sujet n’est pas seulement responsable de ce qu’il fait (responsabilité) mais il est
également responsable de ce qui lui arrive (responsabilisation ; Neyrand, 2013). Par
conséquent, la responsabilisation, comme technique de gouvernementalité néolibérale, est
pensée comme une pratique de contrôle social indirecte basée sur l’autorégulation des
personnes (Hache, 2007 ; Lemke, 2004 ; Türken et al., 2011). Il en découle un paradoxe du
néolibéralisme : les sujets sont obligés d’être libres (Bondi, 2005 ; Rose et al., 2006). De fait,
plus la personne est libre, plus elle est obéissante, ou, plus exactement, plus elle est
« contrôlée par sa liberté » (Masquelier, 2021). Cette forme de contrôle social basée sur la
déclaration de liberté est opposée à des formes de contrôle coercitives (Pyysiäsnen et al.,
2017) et n’est pas sans faire écho aux propositions beauvoisiennes : « [les] individus « faits »
pour la liberté devien[nent] parfaitement obéissants au pouvoir social » (Beauvois, 2004,
p.68). Autrement dit, Beauvois (2004) proposait que l’exercice d’un pouvoir libéral (i.e.,
basée sur des déclarations de liberté et de l’étiquetage cognitif) soit plus efficace que d’autres
formes de contrôle social davantage directives ou coercitives. Cela, en raison du fait que le
pouvoir (néo)libéral résulte en l’intériorisation des attentes sociales et la rationalisation des
comportements de soumission (Beauvois, 1994, 2004, 2005).
Ainsi, la CNS peut être comprise à la fois comme vecteur de contrôle social indirect au
travers de la responsabilisation et comme un moyen de rationalisation de cette obéissance. Dit
autrement, le sujet néolibéral est sommé d’être responsable, c’est-à-dire d’adopter les
conduites qui sont attendues de lui (contrôle social indirect). Ces dernières seront
46
rationalisées sur la base de la détermination individuelle des comportements (Neyrand, 2003).
De cette manière, les conduites socialement régulées peuvent apparaître comme résultantes
de l’exercice de la liberté. L’obéissance est rationalisée car elle a été obtenue « librement ».
La CNS n’est donc pas sans impact sur l’exercice du pouvoir. A ce titre, de nombreux
travaux ont porté sur les risques d’une idéologie néolibérale hégémonique pour la démocratie
(e.g., Allsop et al., 2018 ; Arfken, 2018 ; Ayers & Saad-Filho, 2015 ; Brown, 2015/2018 ;
Cosgrove & Karter, 2018 ; Girerd et al., 2021 ; Harvey, 2005). Les imbrications entre ces
éléments idéologiques, la citoyenneté et l’exercice du pouvoir politique seront le cœur du
chapitre 2.
En résumé, au cours de ce chapitre, nous avons :
Distingué processus idéologiques (i.e., processus invariants des idéologies) et contenus
idéographiques (i.e., analyse des valeurs portées par une idéologie spécifique).
Caractérisé l’idéographie néolibérale au travers du libre arbitre, de la singularité et de
l’hédonisme.
Défini, en conséquence de ce corpus idéographique, la conception néolibérale du sujet
(i.e., CNS). Celle-ci est essentiellement caractérisée par la représentation d’une
« personne abstraite », entendue comme l’opposé d’un agent social.
Discuté la responsabilisation inhérente à la CNS comme moyen d’internalisation et de
rationalisation des conduites, c’est-à-dire comme stratégie de signification de
comportements socialement déterminés.
47
Chapitre 2. Conception néolibérale du sujet et du citoyen, citoyenneté et
exercice du pouvoir politique
Dans ce chapitre, nous évoquerons la distinction entre liberté politique et liberté
individuelle. Plus précisément, nous veillerons à comprendre la façon dont l’hyper-
focalisation sur la liberté individuelle du sujet peut venir masquer l’absence de liberté
politique et, dès lors, avoir un impact sur les comportements politiques entrepris par les
citoyens. A cet égard, nous interrogerons la conception néolibérale de la citoyenneté. Plus
généralement, il sera question de comprendre les raisons pour lesquelles l’idéologie
néolibérale peut être qualifiée de « dépolitisante ». Nous exposerons ainsi la manière dont
cette conception idéologiquement située du sujet transcrit une certaine représentation de la
société, de l’organisation du vivre ensemble (i.e., du politique ; Codou, 2008) et du
changement social.
1. L’idéologie néolibérale : un danger pour la démocratie ?
Nous l’évoquions, les risques que l’idéologie néolibérale représente pour la démocratie
ont été largement discutés (e.g., Adams et al., 2019 ; Allsop et al., 2018 ; Azevedo et al., 2019
; Cosgrove & Karter, 2018 ; Harvey, 2005). Certains de ces travaux évoquent même
l’incompatibilité de cette idéologie avec l’existence d’une démocratie (et non d’une
aristocratie élective), c’est-à-dire avec une souveraineté exercée par les citoyens sur les
aspects économiques et sociaux de l’organisation des sociétés (Ayers & Saad-Filho, 2015).
Nous présentons dans cette partie une synthèse des axiomes argumentatifs de ces travaux.
48
1.1. Liberté individuelle versus liberté politique
Comme nous l’avons explicité, la CNS donne à penser une « personne abstraite », non
concernée par les structures sociales qui l’entourent. De fait, la liberté de cet individu ne peut
s’exercer que dans le champ de sa vie privée. Ainsi, la conception néolibérale de la liberté,
proche de ce que Constant (1819) nommait « liberté des modernes », s’oppose à une liberté
collective et basée sur l’auto-gouvernance (i.e., « liberté des anciens »). Autrement dit, elle
s’oppose à une liberté politique entendue comme la « participation active et constante au
pouvoir collectif » (Constant, 1819, p. 6 ; voir aussi Beauvois, 2005). Or, contrairement au
sens commun, il n’existe aucun lien nécessaire entre la démocratie et la liberté individuelle :
un régime didactorial pourrait tout aussi bien accorder à ses sujets une grande liberté
individuelle (Dardot & Laval, 2010 ; Policar, 2010). Il s’agit donc de traiter les questions
« que suis-je libre de faire sans l’ingérence d’autrui ? » (i.e., liberté individuelle) et « qui me
gouverne ? » (i.e., liberté politique) de manière séparée (Policard, 2010).
Pour Constant, le sujet libre dans la sphère privée n’est souverain qu’en