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La prospective pour connaître et gouverner le problème climatique : le cas des scénarios bas-carbone

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Il s’agit de la synthèse d’une thèse de prospective qui a pour titre original « Knowing and Governing Super-Wicked Problems: A Social Analysis of Low-Carbon Scenarios ». Celle-ci a été réalisée entre octobre 2014 et avril 2019 sous la direction du Prof. Tom Bauler au sein du Centre d’Études du Développement Durable de l’Université libre de Bruxelles grâce à un financement du Fonds national de la recherche scientifique (FRS-FNRS). Cette synthèse a été soumise le 15 juillet 2022 dans le cadre de l’appel à candidatures de l'édition 2022 du Prix de thèses francophones de prospective organisé par la Fondation 2100 et l’Agence Universitaire de la Francophonie.
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La prospective pour connaître et gouverner le problème climatique : le cas
des scénarios bas-carbone
1
Synthèse
2
Thèse soutenue à l’Université libre de Bruxelles le 29 avril 2019 par Aurore Fransolet (Doctorat en sciences)
Avant-propos
Afin d’aider le lecteur qui découvre ce texte à comprendre la démarche de la thèse, il m’a semblé utile de
proposer, en guise de préambule, une définition de ses concepts clés (voir encadré 1), mais aussi de retracer
sa genèse et son évolution.
Encadré 1 Définition des concepts clés
Prospective3 : Dans cette thèse, la prospective est définie sur la base des « lois » du futur proposées par Jim Dator (2002).
Il s’agit d’une approche (1) orientée vers l’action politique, (2) considérant que le futur est multiple, incertain et
potentiellement en rupture avec le présent, et (3) visant à imaginer et à explorer de manière systémique et holistique des
images alternatives du futur. Une méthode souvent employée à cette fin est l'approche par scénarios ou scénarisation4. Un
scénario correspond à un récit sur le futur comprenant une représentation de l'état actuel du système (base), de sa situation
future (futurible ou image du futur), et du cheminement qui relie le présent à l'image du futur (trajectoire)5. Comme la
plupart des exercices de prospective considérés dans la thèse impliquent le développement et l’analyse de scénarios, le
terme « scénarios » est utilisé pour désigner le produit d’exercices prospectifs.
Gouvernance6 : Le concept de gouvernance utilisé dans mes travaux se définit par les caractéristiques suivantes: (1) il
concerne tout mode de pilotage politique qui implique des acteurs publics autant que des acteurs privés; (2) il couvre un
large spectre de modalités d'action, des modes de gouvernement traditionnels de type réglementaire et hiérarchique (« top
down ») aux logiques de pilotage transversal fondées sur des actions d'information et de sensibilisation de grande ampleur,
en passant par les politiques d'incitation7. La thèse distingue trois dimensions à la gouvernance : « policy », « politics » et
« polity ». Elles correspondent respectivement aux produits « matériels » des processus politiques (ex. : objectifs politiques,
instruments d’action publique), aux jeux d’acteurs (ex. : rôle et pouvoir relatif des différents acteurs de la politique, conflits)
et à l’ensemble de règles formelles et informelles constituant le cadre dans lequel interagissent les acteurs (ex. : modes de
coordination, lieu où se situe l’autorité, degré d’institutionnalisation formelle du processus politique)8.
Problèmes pernicieux9 wicked problems ») : Les problèmes pernicieux désignent des problèmes impliquant des
interactions complexes entre de multiples causes, effets et acteurs dont les valeurs, les intérêts et les points de vue
divergent. Ces problèmes ne peuvent être définis de manière claire, définitive et consensuelle, et encore moins
complètement résolus. Il n’existe pas de vraie ou de fausse solution aux problèmes pernicieux, mais des solutions pires ou
meilleures en fonction des points de vue. Rittel & Webber (1973) définissent dix caractéristiques pour identifier un
problème pernicieux. Le problème climatique présente, outre ces dix caractéristiques, quatre caractéristiques
supplémentaires qui ont conduit certains auteurs10 à le qualifier de problème extrêmement pernicieux super-wicked
problem ») : 1) l’urgence, 2) l’absence d’autorité politique disposant de tous les leviers pour appréhender le problème, 3)
le fait que tous les acteurs contribuent à ce problème, même ceux qui tentent de le résoudre, et 4) l’absence de lien entre
1
Il s’agit de la synthèse d’une thèse de prospective qui a pour titre original « Knowing and Governing Super-Wicked Problems: A Social Analysis of
Low-Carbon Scenarios ». Celle-ci a été réalisée entre octobre 2014 et avril 2019 sous la direction du Prof. Tom Bauler au sein du Centre d’Études du
Développement Durable de l’Université libre de Bruxelles grâce à un financement du Fonds national de la recherche scientifique (FRS-FNRS).
2
Cette synthèse a été soumise le 15 juillet 2022 dans le cadre de l’appel à candidatures de l'édition 2022 du Prix de thèses francophones de prospective
organisé par la Fondation 2100 et l’Agence Universitaire de la Francophonie.
3
La Section 3.1. Foresight and Scenario Approach du Chapitre I de la thèse (p. 29) ancre cette définition dans la littérature sur la prospective. Elle
offre ensuite un aperçu des méthodes et outils prospectifs, en développant un point spécifique sur la scénarisation.
4
Popper, 2008; Börjeson & al., 2006.
5
Godet, 2007b; de Jouvenel, 2004.
6
La Section 4. Governing Super-Wicked Problems du Chapitre I de la thèse (p. 49) définit le concept de gouvernance et les trois dimensions qu’il
recouvre. Sur cette base, la thèse propose une analyse de la gouvernance de la transition bas-carbone.
7
Héritier 2002, p. 185.
8
Treib & al., 2007.
9
La Section 2. Low-Carbon Transition : A Super-Wicked Problem du Chapitre I de la thèse (p. 19) présente les dix caractéristiques définies par Rittel
& Webber (1973) pour identifier un problème pernicieux. Elle montre que le problème climatique rencontre toutes ces caractéristiques, mais aussi
quatre caractéristiques supplémentaires qui en font un problème extrêmement pernicieux.
10
Peters, 2018; Sun & Yang, 2016; Lazaruss, 2009; Levin & al., 2010; Levin & al., 2007.
2
la contribution d’un groupe social, d’une région ou d’une génération au problème climatique et les impacts des
changements climatiques qui affectent ce groupe social, cette région ou cette génération.
Transition11 : Dans la littérature sur les transitions durables (« sustainability transitions »), une transition est définie comme
un ensemble de processus qui, sur le long terme, conduisent à un changement fondamental dans les systèmes
sociotechniques12. Ces changements sont multidimensionnels et impliquent des processus de coévolution entre les
différentes composantes des systèmes sociotechniques, les réseaux d’acteurs ainsi que les systèmes de règles et
d'institutions13.
La thèse part d’un constat mis en évidence par de nombreux chercheurs : la plupart des scénarios bas-
carbone proposés dans la littérature fournissent un haut niveau de détail pour les dimensions techniques et
économiques de la transition vers une société bas-carbone, mais n'abordent pas ou peu les questions de
gouvernance. Partant de ce constat, ces chercheurs ont appelé à développer des scénarios bas-carbone
intégrant pleinement la gouvernance
14
. J’avais initialement conçu un projet s’inscrivant dans cette logique :
il impliquait de construire et d’analyser des scénarios bas-carbone centrés sur les questions de gouvernance
sur la base d’un exercice de prospective participative. Cela m’a amenée à m’interroger sur les méthodes
d’intégration de variables de gouvernance dans les scénarios bas-carbone, mais aussi sur les facteurs pouvant
favoriser leur appropriation par les différents acteurs de la gouvernance climatique.
Ces questionnements m’ont conduite à explorer différents corpus de littérature, à analyser de manière
approfondie des exercices de prospective bas-carbone intégrant des variables de gouvernance, mais aussi à
partir à la rencontre de théoriciens et de praticiens de la prospective. Je me suis notamment rendue à
Stockholm à plusieurs reprises pour réaliser des séjours de recherche au sein du laboratoire du Prof. Karl
Henrik Dreborg, père de l’approche suédoise de prospective, à Turku pour discuter de mes recherches lors
des conférences annuelles du Finland Futures Research Centre (FFRC), et à Karlsruhe pour participer à une
université d’automne intitulée « Scientific policy-advice under (deep) uncertainty : The case of energy
scenarios ».
Ces investigations m’ont permis de réaliser que les questionnements relatifs à l’intégration de variables de
gouvernance dans les scénarios bas-carbone ainsi que ceux concernant l’appropriation politique des
exercices prospectifs constituaient, en eux-mêmes, des questions de recherches particulièrement
pertinentes pour les théoriciens et les praticiens de la prospective. Ceci a conduit à une reconfiguration du
projet initial. Je me suis attachée à apporter des éléments de réponses à ces deux questionnements sur la
base de trois études empiriques. Ces études ont porté sur les problématiques suivantes : 1) Le rôle des
exercices de prospective bas-carbone dans la gouvernance du problème climatique, 2) la pertinence politique
des connaissances sur la gouvernance du problème climatique produites dans les scénarios bas-carbone, et
3) les limites des scénarios bas-carbone basés sur des modélisations intégrées pour appréhender les
questions de gouvernance. C’est ainsi qu’un projet de thèse utilisant la prospective comme méthode
d’analyse a évolué en une thèse ayant pour objet la prospective en tant que telle.
Le cheminement intellectuel qui a conduit à la thèse ne s’arrête pas avec la publication de celle-ci. J’ai, en
effet, mûri ma réflexion notamment en apprenant de mon expérience en tant qu’expert pour le
gouvernement fédéral belge
15
qui m’a permis d’observer la gouvernance climatique de l’intérieur, mais aussi,
en laissant le temps au temps. Par conséquent, cette synthèse de la thèse comprend quelques ajustements
et développements par rapport au manuscrit publié en 2019. Ceux-ci concernent principalement les
conclusions générales de la recherche.
11
La Section 1.2. Conceptualization of the Low-Carbon Transition du Chapitre I de la thèse (p. 15) conceptualise la transition bas-carbone sur la base
des cadres théoriques développés dans la littérature sur les transitions durables.
12
Markard & al., 2012.
13
Geels, 2004.
14
Li & al., 2015; Olsson & al., 2015; Fortes & al., 2015; Schubert & al., 2015; Miller & al., 2015; Foxon, 2013; Hughes, 2013; O' Mahony & al., 2013;
Nilsson & al., 2011; Svenfelt & al., 2011; Söderholm & al., 2011; Wangel, 2011; Hughes & Strachan, 2010.
15
J’ai été recrutée par le Service fédéral Changements Climatiques peu de temps après avoir défendu ma thèse. J’y travaille en tant qu’expert politique
climatique jusqu’en septembre 2022, après quoi, je poursuivrai en principe mes recherches à l’Université libre de Bruxelles dans le cadre d’un projet
postdoctoral de prospective sur la transition juste.
3
Introduction : La prospective pour connaître et gouverner le problème climatique
Paris, 12 décembre 2015 : les dirigeants du monde réunis lors de la Conférence des parties à la convention
sur les changements climatiques s’accordent à contenir la hausse de la température moyenne de la planète
« nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels », tout en poursuivant « l'action menée
pour limiter l'élévation de la température à 1,5 °C »
16
. L’objectif ultime de cette gouvernance climatique
internationale est d’empêcher « toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique »
17
susceptible d'entraîner des impacts majeurs, irréversibles et à large échelle sur les écosystèmes et les
sociétés humaines. Selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC)
18
, limiter
la hausse de la température globale en dessous de 2°C implique de diminuer les émissions mondiales de gaz
à effet de serre (GES) de l’ordre de 40 à 70 % à l’horizon 2050 par rapport au niveau de 2010 et d’atteindre
des niveaux d'émission proches de zéro, voire négatifs d'ici la fin du siècle. Il s’agit de la transition vers une
société bas-carbone
19
.
En vue d’assurer cette transition, l’Union Européenne ainsi que de nombreux États, régions et entités locales
ont recours à la prospective (définition présentée dans l’encadré 1). Depuis la mise en ligne, en 2011, du
2050 Energy Calculator élaboré par le Département de l’Energie et des Changements Climatiques (DECC) du
Royaume Uni
20
, les exercices prospectifs esquissant et explorant des images contrastées de futurs
décarbonés et les trajectoires permettant de relier ces futurs au présent se sont, en effet, multipliés
21
. Ces
scénarios bas-carbone
22
visent à aider les décideurs politiques à s’orienter dans la nébuleuse d’incertitudes
et de controverses inhérente au problème climatique. La prospective est effectivement souvent considérée
comme une approche pertinente pour connaître et gouverner les problèmes sociétaux complexes, que
certains auteurs qualifient de problèmes pernicieux
23
(voir encadré 2).
Encadré 2 La prospective : Outil de connaissance et de gouvernance des problèmes pernicieux
La thèse conceptualise le problème climatique comme un problème pernicieux (définition présentée dans l’encadré 1).
Cette conceptualisation contribue à mettre en évidence la pertinence de la prospective comme outil de connaissance et de
gouvernance du problème climatique.
De nombreux auteurs24 montrent que les problèmes pernicieux ne peuvent être traités avec les modes traditionnels de
production de connaissances et de gouvernance. Ils identifient, en effet, les limites des sciences dites « normales » et des
modes de gouvernance « top down » pour faire face à ce type de problèmes. Selon ces auteurs, les problèmes pernicieux
requièrent des approches alternatives. La thèse identifie, sur la base de la littérature, six principes indispensables à leur
appréhension :
1. Reconnaître l’imprévisibilité des développements futurs du problème considéré
2. Développer des approches inter/multidisciplinaires
3. Appréhender le problème considéré de façon holistique
4. Appréhender le problème considéré de façon systémique
5. Appréhender de façon explicite les incertitudes inhérentes à ce type de problèmes
6. Appréhender la pluralité de valeurs, d’intérêts et de perspectives légitimes, et expliciter les controverses
inhérentes à ce type de problèmes
A bien des égards, la prospective propose une approche qui intègre ces six principes. Un premier point de convergence
réside dans un des fondements de la prospective : le futur n’est pas écrit et ne peut, par conséquent, pas être prédit25. La
16
Nations Unies 2015, p. 1.
17
Nations Unies 1992, p. 5.
18
IPCC, 2014.
19
La Section 1.1. Context du Chapitre I de la thèse (p. 12) présente les objectifs de transition vers une société bas-carbone ainsi que le contexte de
la politique climatique internationale dans lequel ils s’inscrivent.
20
Ekins & al., 2013; HM Government, 2011.
21
Miller & al., 2015; Robertson & al., 2017; Torrie & al., 2013; Söderholm & al., 2011; Hughes & Strachan, 2010.
22
Il existe une grande variété de scénarios bas-carbone. Ceux-ci diffèrent notamment en termes de périmètre géographique couvert, de composantes
du système climat-énergie analysées, mais aussi de méthodes et d’outils prospectifs mobilisés. Afin d’off rir un aperçu de la diversité des approches
et des méthodes de prospective utilisées pour explorer des futurs décarbonés et les trajectoires de transition vers ces futurs, la thèse développe une
typologie des scénarios bas-carbone. Celle-ci peut être consultée dans la Section 3.3. Low-carbon Scenarios du Chapitre I de la thèse (p. 44).
23
Pérez-Soba & Maas, 2015; Head, 2014; Ho, 2012; Fobé & Brans, 2013; Sardar, 2010; Marien, 2010; Levin & al. 2009.
24
Wright & al., 2018; Head, 2014; Turnpenny & al., 2009; Batie, 2008; Koppenjan & Klijn, 2004; Funtowicz & Ravetz, 1994.
25
Guyot, 2014; Mermet, 2005; de Jouvenel, 2004.
4
prospective reconnaît ainsi par défaut l’imprévisibilité des développements futurs du problème considéré (Principe n°1). La
prospective développe aussi des approches inter/multidisciplinaires (Principe n°2) en vue d’imaginer et d’explorer des
images alternatives du futur de manière holistique (Principe n°3) et systémique (Principe n°4). Hugues de Jouvenel indique
à ce propos que la prospective « […] est une démarche pluridisciplinaire, d’inspiration systémique. Partant du constat
élémentaire que les problèmes auxquels nous sommes confrontés ne sauraient être réduits à une seule dimension et
correctement appréhendés lorsqu’on les découpe en rondelles comme on nous a généralement enseigné à le faire en
disciplines académiques distinctes, la prospective se propose d’appréhender les réalités au travers de l’ensemble de leurs
aspects, de toutes leurs dimensions, quelle que soit leur nature »26. La prospective vise également à appréhender différentes
formes d’incertitudes27 : les incertitudes « épistémiques » et « ontologiques » ainsi que les « ambiguïtés »28 (Principe n°5).
Tout d’abord, en articulant des connaissances issues de différentes disciplines, la prospective permet d’apporter de
nouvelles formes de compréhension de ses objets d’étude29 et, de cette façon, contribue à la réduction des
incertitudes épistémiques. Ensuite, en préparant les décideurs à l’imprévisible et à l’inattendu (préactivité), l’exploration
de futurs possibles permet d’appréhender et d’intégrer dans l’action publique les incertitudes ontologiques30. Certains
prospectivistes considèrent, par ailleurs, les incertitudes ontologiques comme une fenêtre d’opportunité pour construire
les futurs souhaités (proactivité). Michel Godet31 explique, en effet, que « sans cette incertitude, l’action humaine perdrait
ses degrés de liberté et son sens, l’espoir d’un futur désiré ». Finalement, les exercices de prospective basés sur des
approches participatives favorisant les discussions entre différents acteurs peuvent aider à développer une compréhension
partagée du problème et ainsi contribuer à réduire les ambiguïtés32. Les exercices de prospective participative permettent,
en outre, d’appréhender la pluralité de valeurs, d’intérêts et de perspectives légitimes des acteurs, et de ce fait, d’expliciter
les controverses33 (Principe n°6).
La prospective n’est, bien entendu, pas la seule approche qui intègre ces six principes. Par exemple, les approches
scientifiques dites « post-normales » ont émergé en réponse aux limites des modes traditionnels de production de
connaissances face aux problèmes pernicieux34. En comparaison à ces approches, la prospective présente, toutefois, la
particularité d’intégrer le long-terme à la réflexion. Cette particularité constitue un atout considérable pour la connaissance
et la gouvernance des problèmes pernicieux pour trois principales raisons : 1) ces problèmes sont en constante évolution,
2) leurs solutions potentielles créent des chaînes de conséquences irréversibles sur le long terme, et 3) ils supposent des
changements systémiques majeurs s’inscrivant dans la longue durée : des transitions (définition présentée dans l’encadré
1)35.
La littérature sur la prospective climatique, énergétique et environnementale comprend de nombreuses
recherches visant à améliorer les aspects techniques des méthodes et des outils de construction de scénarios,
et plus particulièrement des modèles. En revanche, rares sont les travaux portant sur les aspects sociaux et
politiques des pratiques prospectives, tels que l’usage et l’influence des exercices prospectifs dans
l’élaboration de politiques publiques ou dans la société en générale
36
. Par ailleurs, les sciences sociales, qu’il
s’agisse des sciences politiques, de la sociologie, de la philosophie des sciences ou encore des études sur les
sciences, technologies et société (STS), se sont peu intéressées à la prospective en tant qu’objet d’étude
37
.
Partant de ces constats, la thèse soutient qu’il est nécessaire de développer la compréhension des aspects
sociaux et politiques de la prospective afin de permettre d'améliorer son utilisation pour connaître et
gouverner les problèmes sociaux et environnementaux contemporains tel que le problème climatique. Les
analyses proposées dans la thèse visent à contribuer à cette compréhension par un travail de recherche
empirique sur les liens entre les scénarios bas-carbone et la gouvernance (définition présentée dans
l’encadré 1). Ces liens sont explorés à travers une double perspective se focalisant, d’une part, sur les
26
de Jouvenel 2004, p. 45.
27
Svenfelt, 2010.
28
Les « incertitudes épistémiques correspondent à des incertitudes résultant d'un manque de connaissances et pouvant être réduites par des
recherches supplémentaires. Les « incertitudes ontologiques » découlent quant à elles de la variabilité inhérente des systèmes. Les « ambiguïtés »
désignent des incertitudes qui se manifestent lorsque différents acteurs ont des interprétations différentes d’un même objet (Svenfelt, 2010).
29
Aligica, 2005.
30
Svenfelt, 2010.
31
Godet 2007a, p. 8.
32
van der Heijden, 1996.
33
Carlsson-Kanyama & al., 2008.
34
Batie, 2008; Ravetz, 2004; Funtowicz & Ravetz, 1994; Funtowicz & Ravetz, 1993.
35
J’invite le lecteur qui souhaiterait en apprendre davantage sur les points développés dans cet encadré à consulter les Sections 2. Low-Carbon
Transition: A Super-Wicked Problem et 3.2. Scenarios Tackling Super-Wicked Problems du Chapitre I de la thèse (p. 19 et p. 34).
36
Kaljonen & al., 2012; Volkery & Ribeiro, 2009; Garb & al., 2008.
37
Garb & al., 2008.
5
interactions entre les scénarios bas-carbone et la gouvernance et, d’autre part, sur la production de
connaissances sur la gouvernance dans les scénarios bas-carbone. En d’autres termes et comme illustré
dans la figure ci-dessous (Figure 1), la recherche s’intéresse aux « scénarios bas-carbone dans la gouvernance
» et à la « gouvernance dans les scénarios bas-carbone ».
Figure 1. Design de la recherche
Cette double perspective sur les liens entre les scénarios bas-carbone et la gouvernance a guidé une revue
de la littérature
38
qui a permis d’identifier trois principales questions de recherches. Chacune de ces trois
questions a été traitée à travers une étude empirique spécifique. Chaque étude empirique repose sur une
méthodologie et un matériel empirique qui lui sont propres. La suite de ce texte offre un aperçu de ces trois
études.
Étude empirique n°1. Rôle des scénarios bas-carbone dans la gouvernance du problème
climatique : Une étude de cas multiples aux niveaux régional wallon et fédéral belge
39
La prospective s’est historiquement constituée comme outil d’orientation et d’aide à la décision
40
. Tant les
produits des exercices prospectifs, comme les scénarios, que les processus de construction et d’analyse de
ceux-ci entendent contribuer directement ou indirectement à la gouvernance des problèmes publics
41
.
Les recherches empiriques explorant le rôle de la prospective dans l’action publique sont toutefois
relativement rares. Parmi les travaux empiriques sur l’usage et l'influence de la prospective dans la sphère
publique, se retrouvent notamment ceux réalisés par Fobé & Brans (2013), Rijkens-Klomp (2012), Quist & al.
(2011), Yoda (2011) et par van der Duin & al. (2009). Partant de ce constat, plusieurs auteurs appellent à
mener des recherches empiriques supplémentaires sur ces questions
42
. A ce propos Volkery et Ribeiro
insistent sur la nécessité de « broadening the empirical base to better understand how and to which effect
38
Cette revue de la littérature est présentée dans la Section 5. Low-Carbon Scenarios and Governance du Chapitre I de la thèse (p. 63).
39
L’étude complète peut être consultée dans le Chapitre III. Interactions between Low-Carbon Scenarios and Governance: A Multiple Case Study
de la thèse (p. 131).
40
Godet & Durance, 2011; de Jouvenel, 2004.
41
Ramos, 2006; De Smedt, 2006; Aligica, 2005; Mermet, 2005.
42
Rijkens-Klomp, 2012; Volkery & Ribeiro, 2009; European Environment Agency, 2009; Georghiou & Keenan, 2006; Chermack, 2004.
6
scenario planning is used and how it can deliver to its promises »
43
. Ce premier volet empirique s’inscrit dans
cette perspective.
La question de recherche principale est la suivante : « Quel(s) rôle(s) jouent les scénarios bas-carbone dans
la gouvernance du problème climatique ? ». Cette question implique quatre sous-questions :
I. Comment les scénarios bas-carbone sont-ils utilisés par les différents acteurs ?
II. Au-delà de l’utilisation purement instrumentale, comment ces exercices de prospective influencent-ils la
gouvernance du problème climatique ?
III. Comment les différents acteurs s’approprient-ils les représentations du futur et les connaissances développées
à travers ces exercices prospectifs ?
IV. Quels sont les facteurs qui affectent l’utilisation et l’influence de ces exercices de prospective ?
Cette première étude empirique consiste en une étude de cas multiples. Elle explore le rôle, dans la
gouvernance du problème climatique, de quatre analyses prospectives commanditées par des acteurs
publics régionaux wallons et fédéraux belges
44
: « Vers une Wallonie-bas carbone en 2050 » (CLIMACT, 2012)
« Scénarios pour une Belgique bas carbone à l’horizon 2050 » (CLIMACT & VITO, 2013), « Towards 100%
renewable energy in Belgium in 2050 » (VITO & al., 2012), et « Étude prospective : Transition énergétique »
(CLIMACT & al., 2015). L’étude a été réalisée à l’aide d’un cadre analytique basé sur un domaine de recherche
appelé « knowledge utilization literature
45
». Ce cadre vise à explorer le rôle des scénarios bas-carbone dans
la gouvernance du problème climatique à travers les différentes phases de leur « vie sociale » (émergence,
utilisation et influence). Cinq types de rôles sont considérés : instrumental, conceptuel, politique, processuel
et perturbateur (« distortive »).
L’analyse de l’utilisation et de l’influence des études de prospective bas-carbone dans la gouvernance du
problème climatique repose sur une recherche documentaire et 74 entretiens semi-directifs menés auprès
des « producteurs » de ces études et de leurs potentiels « utilisateurs », à savoir, les acteurs de la
gouvernance climatique aux niveaux régional wallon et fédéral belge. Les personnes interviewées sont des
décideurs politiques, des membres de cabinets ministériels, d’administrations et d’instituts de recherche
publics, des représentants de fédérations d’entreprises, de syndicats, d’ONG environnementales et de
développement, de conseils consultatifs, d’opérateurs du marché de l’énergie, d’opérateurs de transports
publics, ainsi que des consultants et des chercheurs. L’analyse thématique des documents collectés et des
retranscriptions d’entretiens a permis de retracer la « vie politique » des quatre exercices de prospective
bas-carbone analysés et, par ce biais, d’appréhender leur rôle dans la gouvernance climatique. Les principales
observations de cette première étude empirique sont synthétisées dans l’encadré 3.
Encadré 3 Principales observations de l’étude empirique n°1
Rôle instrumental : Les résultats des quatre études de prospective analysées sont peu, voire pas, utilisés pour concevoir
des politiques d’atténuation des changements climatiques. Cette observation n’est pas surprenante, sachant que le modèle
« rationnel-positiviste » supposant que les connaissances scientifiques sont utilisées de manière directe par les décideurs
pour élaborer de politiques publiques « informées » est rarement observé dans les faits46.
43
Volkery & Ribeiro 2009, p. 1206.
44
Le Chapitre II. Contextual Background de la thèse (p. 93) présente les principales caractéristiques du contexte dans lequel s’inscrivent les deux
premières études empiriques.
45
La « knowledge utilization literature » est un champ de recherche relativement vaste qui s’intéresse au rôle des connaissances dans la sphère
publique. Les premiers travaux réalisés dans ce champ (notamment : Weiss, 1978 et 1979) ont montré que le modèle « rationnel-positiviste »
supposant que les connaissances sont utilisées de manière directe par les décideurs pour élaborer des politiques publiques « informées » est rarement
observé au niveau empirique. Ces travaux ont également mis en évidence des utilisations « non prévues » et différentes formes d’influence des
connaissances dans la gouvernance des problèmes publics. Sur cette base, les chercheurs du champ de la « knowledge utilization literature » ont
développé des typologies du rôle des connaissances dans la gouvernance des problèmes publics. On retrouve dans cette littérature cinq types de
rôles : instrumental, conceptuel, politique, processuel et perturbateur distortive »). Les cadres théoriques développés dans la « knowledge
utilization literature » ont été utilisés pour analyser l’usage et l’influence dans la sphère publique de différents objets scientifiques, dont les
évaluations (voir notamment : Weiss & al., 2005; Henry & Mark, 2003) et les indicateurs (voir notamment: Lehtonen & al., 2015; Sébastien & Bauler,
2013). A ma connaissance, ces cadres ont été appliqués à la prospective dans une seule recherche menée par Fobé & Brans (2013). J’invite le lecteur
qui souhaiterait en apprendre davantage sur la « knowledge utilization literature » à consulter la Section 5.2.1. Knowledge and Governance: Beyond
the Rational Knowledge-Based Policy-Making Model du Chapitre I de la thèse (p. 64).
46
Weiss, 1978 et 1979.
7
Rôle politique : Plusieurs études de prospective analysées sont utilisées parfois avec succès par des autorités politiques
(le plus souvent écologistes), des membres d’administrations, des représentants d’ONG et de syndicats pour soutenir leurs
discours en faveur de politiques ambitieuses d’atténuation des changements climatiques. Ce rôle politique semble
notamment favorisé par la présence de données quantitatives dans les études et par la reconnaissance, par les acteurs de
la gouvernance climatique, de la « neutralité » et des compétences de ses auteurs.
Rôle conceptuel : Tous les exercices de prospective analysés ont, à des degrés divers, contribué à accroître la connaissance
et la compréhension des enjeux associés à la transition bas-carbone, à introduire de nouvelles idées ou concepts, et à créer
un langage et un cadre de référence commun sur la transition bas-carbone auprès des acteurs de la gouvernance
climatique. Diverses caractéristiques des études ont favorisé ce rôle conceptuel, dont :
le développement de processus participatifs dans le cadre de l’élaboration des études (ces processus sont, en effet,
un moyen par lequel de nombreux acteurs découvrent, comprennent et s’approprient les études) ;
l’intégration dans les scénarios d’éléments disruptifs (ces élément marquent les esprits, suscitent des réactions et
des débats, favorisent la réflexion et contribuent à préparer les mentalités aux changements nécessaires pour
assurer la transition bas-carbone) ;
la production dans les études d’éclairages nouveaux sur la question (notamment en traitant des enjeux encore peu
documentés ou en mobilisant des disciplines qui ne se parlent habituellement pas) ;
la communication des scénarios via différents canaux ;
l’encastrement des exercices prospectifs dans des projets plus larges inscrits dans la durée.
Rôle processuel : Les processus participatifs développés dans le cadre de certains exercices prospectifs analysés ont favorisé
l’appropriation de leurs résultats par les acteurs impliquées (rôle conceptuel), mais aussi incité des acteurs émergeants
défendant une même cause à se structurer et à définir une position commune. Ces processus ont également, dans une
certaine mesure, favorisé un dialogue sur la transition bas-carbone. Le dialogue est toutefois limité dans les exercices
prospectifs analysés en raison du mode de participation qu’ils mettent en place (consultation plutôt que participation
active) et des profils des participants qu’ils impliquent (porte-paroles plutôt que décideurs).
Niveau d’appropriation en fonction du type d’acteur : Le niveau d’appropriation des études de prospective analysées varie
fortement d’un acteur à l’autre. Les experts au sein des administrations publiques sont les acteurs qui se sont le plus
appropriés les résultats des exercices de prospective bas-carbone. Ceux-ci restent, au contraire, fortement méconnus chez
les décideurs politiques issus des partis traditionnels et, dans une moindre mesure, chez leurs conseillers.
L’étude empirique met en lumière la faible utilisation et appropriation des scénarios bas-carbone par le
monde politique, mais aussi le rôle non négligeable de ces scénarios et surtout de leurs processus de
construction et d’analyse dans l'élargissement de la base de connaissances des acteurs de la gouvernance
climatique et dans l’introduction de nouvelles idées et concepts auprès de ces acteurs. En ce sens, la
prospective peut contribuer au développement de ce que Sheila Jasanoff appelle des « imaginaires
sociotechniques », à savoir des « collectively held, institutionally stabilized, and publicly performed visions of
desirable futures, animated by shared understandings of forms of social life and social order attainable
through, and supportive of, advances in science and technology »
47
. Selon l’auteure, l'imagination constitue
« a crucial reservoir of power and action »
48
. Les imaginaires sociotechniques peuvent effectivement générer
ce que le philosophe François Jullien (2010) appelle des « transformations silencieuses ». Il s’agit de
transformations résultant d'une longue et lente accumulation de minuscules changements graduels et peu
ou pas visibles. Sur cette base, la thèse soutient que le développement d’une « prospective dialogique »,
davantage axée sur les processus que sur les produits des exercices prospectifs, pourrait faciliter la création
de nouveaux imaginaires sociotechniques susceptibles de contribuer à des transformations silencieuses vers
une société bas-carbone. Elle souligne, par ailleurs, la nécessité de développer les recherches empiriques sur
ce sujet afin de mieux comprendre le rôle des processus participatifs de construction de scénarios dans la
création d’imaginaires sociotechniques transformateurs.
La discussion des observations empiriques présentée dans la thèse s’est concentrée sur les facteurs pouvant
contribuer à expliquer la faible utilisation et appropriation des scénarios bas-carbone par le monde politique.
La thèse avance que ce phénomène s’explique principalement par les caractéristiques fondamentales de la
47
Jasanoff 2015, p. 4.
48
Jasanoff 2015, p. 17.
8
prospective et de la question climatique. Dans un premier temps, elle discute de la difficile adéquation,
notamment du point de vue des temporalités et du rapport à l’incertitude, entre la prospective et l’action
publique qui rend complexe l'intégration de la prospective aux pratiques politiques. Partant de ce constat, la
thèse soutient qu’il est nécessaire de façonner le lien entre prospective et politique. Elle soutient que le
développement d’une prospective dialogique impliquant les décideurs politiques dans les processus de
construction et d’analyse de scénarios pourrait contribuer à forger ce lien.
La thèse discute ensuite les défis associés à la gouvernance du problème climatique qui génèrent
d’importantes inerties en matière d’action publique. Couplées à l’urgence climatique, ces inerties
questionnent la capacité des pouvoirs publics à piloter la transition bas-carbone. Dans ce contexte, la thèse
exploite les concepts de « transition en catastrophe » et de « transformations » pour penser les processus
de changements sociétaux nécessaires face au problème climatique. En proposant le concept de « transition
en catastrophe », Semal (2017) appelle à « faire le deuil d’une conception trop idéale de la transition celle
qui promet une transition savamment pilotée, maîtrisée, délibérée, vers la croissance verte pour tous » et à
penser la transition dans un contexte marqué par des catastrophes devenues inévitables. Dans la même
veine, Stirling (2014) distingue les changements sociétaux profonds contrôlés par les autorités publiques,
qu’il qualifie de « transitions », des changements non contrôlés et plus diffus : les « transformations ».
Observant que la plupart des mutations sociétales qui ont eu lieu par le passé résultent de transformations,
l’auteur invite à penser les changements sociétaux nécessaires pour faire face aux problèmes
environnementaux comme des transformations plutôt que comme des transitions. Sur cette base, la thèse
propose de penser les changements vers une société bas-carbone comme des « transformations en
catastrophe », à savoir, des processus impliquant davantage des transformations non contrôlées, que des
transitions contrôlées, et s’inscrivant dans un contexte de plus en plus marqué par des catastrophes
climatiques devenues inévitables.
Étude empirique n°2. Pertinence politique des connaissances sur la gouvernance produites dans
les scénarios bas-carbone : Une analyse de la perception des acteurs régionaux wallons et
fédéraux belges
49
Cette deuxième étude empirique part d’un constat
50
: les rares scénarios bas-carbone intégrant la
gouvernance produisent généralement des représentations incomplètes de celle-ci. En effet, la plupart de
ces exercices prospectifs se concentrent sur l’analyse de la dimension « policy » de la gouvernance de la
transition bas-carbone, sans développer outre mesure l’analyse des dimensions « politics » et « polity »
(définitions présentées dans l’encadré 1).
Cette observation conduit la thèse à s’interroger sur la pertinence politique des connaissances sur la
gouvernance produites dans les scénarios bas-carbone et, plus particulièrement, aux potentielles différences
de perception entre les « producteurs » et les « destinataires » de ces scénarios. De fait, Cash & al. expliquent
que « what the scientist considers relevant information may not be the same as what the decision maker
considers relevant, and vice versa». Ils ajoutent que « there must be some way that the expert can know what
kinds of questions to ask in order to produce knowledge that is salient to the decision maker »
51
.
La question de recherche principale est la suivante : « Comment les différents acteurs évaluent-ils la
pertinence politique des connaissances sur la gouvernance produites dans les scénarios bas-carbone ? ».
L’étude a été réalisée avec une « Q methodology », une méthode d'enquête basée sur une analyse statistique
visant à appréhender la variété des discours autour d'un sujet donné
52
. Tout comme dans la première étude
49
L’étude complète peut être consultée dans le Chapitre IV. Making of Knowledge about Governance in Low-Carbon Scenarios: A Needs Assessment
de la thèse (p. 225).
50
Ce constat a été établi sur la base d’une analyse d’exercices de prospective bas-carbone intégrant la gouvernance. Celle-ci peut être consultée dans
la Section 5.3.2. On the Need for Further Investigation on the Making of Knowledge about Governance in Low -Carbon Scenarios du Chapitre I de
la thèse (p. 74).
51
Cash & al. 2002, p. 2
52
Barry & Proops, 1999.
9
empirique, cette enquête a été menée auprès des « producteurs » de scénarios bas-carbone et de leurs
« utilisateurs » potentiels, à savoir, les acteurs de la gouvernance climatique aux niveaux régional wallon et
fédéral belge. Les participants étaient invités, lors d’un entretien, à classer un ensemble de questions de
recherche potentielles portant les dimensions « policy », « politics » et « polity » de la gouvernance de la
transition bas-carbone en fonction de leur degré de pertinence politique. Une analyse par composantes
principales des données collectées a conduit à l’identification de trois discours sur la question. Les résultats
de cette analyse sont synthétisés dans l’encadré 4.
Encadré 4 Principales observations de l’étude empirique n°2
La plupart des répondants considèrent les questions concernant les instruments d’action publique à mettre en œuvre en
vue de construire une société bas carbone (« policy ») comme politiquement pertinentes.
Les questions concernant le rôle des différents acteurs dans la transition bas-carbone politics ») sont globalement
perçues comme peu politiquement pertinentes par les répondants. Cette observation contraste avec la position de
plusieurs auteurs académiques cités dans la thèse qui affirment, au contraire, que les scénarios bas-carbone devraient
explorer les rôles des différents acteurs dans la transition.
Les autres questions de gouvernance sont perçues comme politiquement pertinentes par certains répondants, mais non
pertinentes par d'autres. Dans ce cadre, la thèse distingue trois groupes de répondants partageant des visions similaires.
Ceux-ci sont appelés les « Réformistes », les « Révolutionnaires », et les « Dominants ».
Les Réformistes qui comprennent une grande partie des représentants d’administrations publiques interrogés
considèrent les questions liées à la dimension « policy » de la gouvernance comme les plus politiquement
pertinentes. Ces questions concernent les instruments politiques à mettre en œuvre en vue de construire une
société bas carbone, la vision de la société bas-carbone en 2050 et les objectifs politiques à fixer pour les différents
secteurs/niveaux du pouvoir pour atteindre cette vision.
Alors que les Réformistes s’intéressent aux politiques à mettre en œuvre pour assurer la transition bas-carbone
en restant dans le cadre institutionnel existant, les Révolutionnaires souhaitent comprendre comment repenser
ce cadre. Ils mettent en évidence les limites des structures de gouvernance actuelles ainsi que la nécessité de
développer une gouvernance locale et citoyenne pour favoriser la transition bas-carbone. Pour eux, les questions
les plus pertinentes concernent la dimension « polity » de la gouvernance.
Les « Dominants » s'intéressent aux questions qui les concernent directement. Pour ces représentants des intérêts
des acteurs dominants du régime « haut carbone » (ex. : firmes pétrolières, industries fortement émettrices de
GES), les questions les plus politiquement pertinentes portent sur la manière de développer une transition bas-
carbone qui les implique et qui prenne en compte leurs besoins.
En montrant des divergences importantes de perception dans l’évaluation de la pertinence politique des
questions de gouvernance entre les différents « producteurs » et « utilisateurs » potentiels des scénarios
bas-carbone, cette deuxième étude empirique met en évidence la nécessité de codéfinir le périmètre et les
questions des exercices prospectifs avec leurs destinataires. Plus fondamentalement, cette étude permet
d’objectiver trois conceptions de la gouvernance de la transition bas-carbone (réformiste, révolutionnaire
et dominante) qui aident à mieux comprendre les antagonismes sociaux et les clivages qui traversent les
décisions associées au problème climatique, voire qui les paralysent.
Étude empirique n°3. Limites des scénarios bas-carbone basés sur des modélisations intégrées
pour appréhender la gouvernance : Une revue critique des modèles sociotechniques de la
transition énergétique
53
L’intégration de la gouvernance dans les scénarios bas-carbone soulève des questions méthodologiques non
négligeables
54
, dont celle de l’articulation des approches qualitatives et quantitatives. Cette question s'inscrit
dans un débat plus large sur les relations entre modèles quantitatifs et sciences sociales, qui oppose trois
visions
55
. La première prône une intégration complète des dimensions sociétales dans les modèles. Les
53
L’étude complète peut être consultée dans le Chapitre V. Making of Knowledge about Governance in Low-Carbon Scenarios: A Critical Review of
Socio-Technical Energy Transition Models de la thèse (p. 285).
54
Li & al., 2015; Prehofer & al., 2014; Kiraly & al., 2013.
55
Geels & al., 2016.
10
tenants de cette approche dite « intégrée » considèrent que les outils de modélisation doivent s'appuyer sur
les théories et concepts des sciences sociales pour intégrer pleinement les dimensions sociétales comme
variables. La seconde vision considère, au contraire, que la modélisation quantitative et les approches de
sciences sociales sont incommensurables et devraient être mobilisées séparément. Les partisans de cette
approche dite « pluraliste » estiment que les scénarios basés sur des modèles intégrés ne parviennent pas à
saisir la complexité des dynamiques sociétales
56
. La troisième vision considère que les modèles quantitatifs
et les concepts et théories des sciences sociales ne devraient pas être complètement intégrés, mais plutôt
combinés. Les défenseurs de cette approche dite « basée sur les complémentarités » soutiennent que ces
différentes approches sont complémentaires, mais pas intégrables. Ils proposent d’effectuer des
alignements, des ponts et des itérations entre des simulations quantitatives et des analyses qualitatives en
vue de combiner leurs forces respectives
57
.
La troisième étude empirique entend contribuer à ce débat sur les relations entre modélisation quantitative
et sciences sociales. Se positionnant en faveur de l'approche basée sur les complémentarités, la thèse vise à
consolider ses fondements. Elle soutient l’hypothèse que les approches intégrant pleinement des variables
sociétales dans des modèles quantitatifs ne parviennent pas à saisir la complexité des dynamiques sociales
et politiques impliquées dans la transition bas-carbone et que, à cet égard, des approches fondées sur les
complémentarités sont heuristiquement plus fécondes. Afin de vérifier cette hypothèse, la thèse étudie les
limites de scénarios bas-carbone développés sur la base de modélisations intégrées pour appréhender les
questions de gouvernance.
La question de recherche principale est la suivante : « Quelles sont les limites des scénarios bas-carbone
basés sur des modélisations intégrées pour appréhender les questions de gouvernance ? ». Cette question
de recherche implique trois sous-questions :
I. Quelles dimensions de gouvernance sont prises en compte dans les scénarios bas-carbone basés sur des
modèles intégrés ?
II. Quelles sont les approches utilisées pour intégrer ces dimensions ?
III. Quelles sont les limites de ces modèles intégrés pour appréhender les questions de gouvernance ?
L’étude se fonde sur une revue critique de quinze « modèles sociotechniques de la transition énergétique »
ou « modèles STET » (pour « socio-technical energy transition models »). Li & al. (2015), qui ont réalisé une
revue de ces modèles, les définissent comme suit : « formal quantitative energy models (…) [that capture]
the elements of socio-technical transitions, including societal actors and the co-evolutionary nature of policy,
technology and behaviour »
58
. Selon les auteurs, les modèles STET appréhendent le caractère sociotechnique
de la transition bas-carbone, et par conséquent, sa gouvernance.
La thèse explore si et comment les modèles STET produisent des connaissances sur la gouvernance de la
transition bas-carbone à l’aide d’un cadre analytique permettant d'évaluer la manière dont ils traitent des
dimensions « policy », « politics » et « polity » de la gouvernance (définitions présentées dans l’encadré 1).
Cette analyse a conduit à l’identification de cinq limites des modèles STET dans la production de
connaissances sur la gouvernance de la transition bas-carbone. Les principaux résultats de l’analyse critique
des modèles STET sont résumés dans l’encadré 5.
Encadré n°5 Principales observations de l’étude empirique n°3
Si la dimension « policy » est explorée dans la plupart des modèles STET analysés, les dimensions « politics » et « polity » y
sont peu ou pas étudiées.
Hormis quelques modèles explicitement basés sur les théories des transitions ou les théories politiques, la plupart des
modèles STET analysés ne diffèrent pas significativement des modèles de transition énergétique « traditionnels » en termes
d'ontologie (choix rationnel), de méthodologie (analyses coûts-bénéfices, modèles basés sur les agents ou modélisation
dynamique), et, par extension, au niveau de la manière dont la gouvernance est représentée et analysée. À cet égard, la
56
Castrée & al., 2014.
57
Robertson & al., 2017; Geels & al., 2016; Turnheim & al., 2015.
58
Li & al. 2015, p. 291.
11
thèse met en évidence cinq limites des modèles STET dans la production de connaissances sur la gouvernance de la
transition bas-carbone :
Les modèles STET n'explorent de manière approfondie ni les jeux d’acteurs dans la gouvernance de la transition
bas-carbone politics »), ni les interactions entre différents niveaux de pouvoir (« polity »).
Certaines questions de gouvernance, telles que le mode de coordination et l'institutionnalisation du processus
politique (« polity »), ne sont pour ainsi dire jamais intégrées dans les modèles STET.
Les modèles STET n’intègrent pas de dimension normative dans la définition des images de futures sociétés bas-
carbone.
Les leviers pris en compte dans les modèles STET pour réduire les émissions de GES se limitent souvent à des
innovations technologiques, laissant de côté les changements sociaux et comportementaux.
Le processus politique est souvent implicitement représenté dans les modèles STET selon un modèle
technocratique « top down » : Une autorité centrale extérieure au système met en œuvre des instruments
économiques qui entraînent linéairement des changements de comportement chez des agents rationnels et
parfaitement informés.
Si la thèse reconnaît que le développement de modèles plus sophistiqués peut répondre à certaines des
limites des modèles intégrés identifiées à travers cette analyse, elle soutient, néanmoins, qu’ils ne pourront
s’abstraire de limites méthodologiques structurelles. Ces limites méthodologiques ont pourtant des
répercussions politiques importantes. Les implicites politiques sous-jacents à ces modèles contribuent, en
effet, à véhiculer et à reproduire certaines visions de la gouvernance de la transition bas-carbone. Ainsi, les
modèles intégrés aident implicitement à maintenir l’idée que la transition bas-carbone s'opère via une
gouvernance « top down » : Ces modèles supposent qu’une autorité centrale implémente (sans la moindre
résistance) des instruments économiques qui entraînent mécaniquement des changements de
comportements chez des citoyens et des dirigeants d’entreprises considérés comme rationnels et
parfaitement informés. Or, de nombreuses recherches montrent que l’homo oeconomicus est davantage une
fiction qu’une réalité et, plus fondamentalement, que les problèmes pernicieux ne peuvent être traités par
des approches de gouvernance « top down »
59
. En outre, en ne considérant que des leviers technologiques
pour réduire les émissions de GES, ces modèles contribuent à véhiculer, auprès de leurs destinataires
politiques, une vision technocentrée de la transition bas-carbone. Ils réduisent ainsi le champ des possibles
mis en débat, laissant notamment dans l’ombre des visions de la transition appuyées sur des innovations
sociales.
Considérant ces enjeux, l’analyse critique des modèles STET conduit à une proposition relative à l’usage des
modèles, et à leur articulation à des approches qualitatives, pour appréhender la gouvernance de la
transition bas-carbone. La thèse propose d’utiliser les modèles quantitatifs dans le cadre d’approches de type
« storyline and simulation »
60
(SAS), approches qui consistent à développer des scénarios en effectuant des
itérations entre narrations et modélisations. Dans ce cadre, les modèles quantitatifs sont utilisés pour évaluer
les réductions de GES, les coûts et la faisabilité technique de scénarios bas-carbone qualitatifs reposant sur
des méthodes participatives. Ces scénarios qualitatifs sont ensuite révisés sur la base des résultats de
l’évaluation quantitative. La thèse soutient que, en comparaison à des approches purement qualitatives, des
approches impliquant des itérations entre modélisation et narration permettent de développer des scénarios
plus robustes, mais aussi plus appropriables par les décideurs politiques.
Conclusion : Vers une prospective dialogique pour connaître et gouverner le problème climatique
L’objectif principal de la thèse est de contribuer à la compréhension des aspects sociaux et politiques des
pratiques prospectives appliquées au problème climatique. A travers ses trois études empiriques sur les liens
entre scénarios bas-carbone et gouvernance, la thèse propose des éclairages novateurs sur ces questions et
identifie de nouvelles pistes de recherches. En outre, le cadre théorique et conceptuel original de la thèse
59
Voir encadré 2.
60
Alcamo, 2008.
12
apporte une contribution aux travaux théoriques sur la prospective et à ceux portant sur la gouvernance et
la connaissance du problème climatique. En résumé, les principaux apports de la thèse sont les suivants :
Apport n°1 : Sur la base de la littérature sur les problèmes pernicieux, la thèse identifie six principes
indispensables pour connaître et gouverner les problèmes pernicieux : 1) Reconnaître l’imprévisibilité des
développements futurs du problème considéré ; 2) développer des approches inter/multidisciplinaires ; 3)
appréhender le problème de façon holistique et 4) systémique ; 5) appréhender de manière explicite ses
incertitudes et 6) appréhender la pluralité de valeurs, d’intérêts et de perspectives légitimes, et expliciter les
controverses inhérentes à ce type de problèmes.
Apport n°2 : En analysant de manière systématique les points de convergence entre ces six principes et la
prospective, la thèse définit la prospective comme un outil de connaissance et de gouvernance des
problèmes pernicieux. Ce travail théorique permet de mettre en évidence l’intérêt d’utiliser la prospective
pour appréhender les problèmes sociaux et environnementaux complexes, tels que les changements
climatiques.
Apport n°3 : La thèse développe la compréhension des interactions entre les scénarios bas-carbone et la
gouvernance. A travers une analyse du rôle de quatre exercices de prospective bas-carbone dans la
gouvernance du problème climatique aux niveaux régional wallon et fédéral belge (étude empirique n°1), la
thèse montre que malgré leur très faible utilisation directe par les décideurs politiques pour éclairer
l’élaboration de politiques d’atténuation des changements climatiques, les études de prospective bas-
carbone ont une influence indirecte sur le développement de ces politiques et sur les transformations vers
une société bas-carbone. La thèse met effectivement en lumière le rôle des scénarios bas-carbone, et, plus
particulièrement, des processus de construction et d’analyse de ceux-ci, pour construire de nouveaux
imaginaires sociotechniques susceptibles de contribuer à des transformations silencieuses vers une société-
carbone. La discussion des résultats de la première étude empirique conduit, par ailleurs, la thèse à proposer
de penser les changements vers une société bas-carbone comme des « transformations en catastrophe », à
savoir, des processus impliquant davantage des transformations non contrôlées, que des transitions
contrôlées, et s’inscrivant dans un contexte de plus en plus marqué par des catastrophes climatiques
devenues inévitables. Sur cette base, la thèse soutient que le développement d’une prospective dialogique,
mettant l’accent sur les processus plutôt que sur les produits des exercices prospectifs, pourrait faciliter
l’émergence de nouveaux imaginaires sociotechniques susceptibles de contribuer à des transformations en
catastrophe vers une société bas-carbone. Les mécanismes par lesquels les imaginaires sociotechniques
émergent, se stabilisent et deviennent transformateurs sont complexes et n'ont pu être étudiés dans le cadre
de cette recherche. Dans cette perspective, la thèse propose un agenda de recherches qui analyse les
mécanismes par lesquels les futurs bas-carbone imaginés dans le cadre de processus prospectifs participatifs
se traduisent en imaginaires sociotechniques transformateurs.
Apport n°4 : La thèse contribue à une meilleure compréhension de la production de connaissances sur la
gouvernance dans les scénarios bas-carbone, et ce, à deux niveaux. 1) Via une enquête auprès des acteurs
de la gouvernance climatique aux niveaux régional wallon et fédéral belge (étude empirique n°2), la thèse
met en lumière les différences considérables de perception quant à la pertinence politique des connaissances
sur la gouvernance produites dans les scénarios bas-carbone. Dans ce cadre, la thèse identifie trois
conceptions de la gouvernance de la transition bas-carbone (réformiste, révolutionnaire et dominante) qui
contribuent à mieux cerner les antagonismes sociaux et les clivages qui traversent les décisions associées au
problème climatique, voire qui mènent à des indécisions. 2) Sur la base d’une analyse critique de la manière
dont les modèles sociotechniques de transition énergétique appréhendent les questions de gouvernance
(étude empirique n°3), la thèse démontre que les modèles intégrés présentent des limites méthodologiques
structurelles et que celles-ci génèrent des implications politiques non négligeables. Les modèles intégrés
comportent, en effet, des implicites politiques qui contribuent à véhiculer et à (re)produire une vision d’une
transition bas-carbone technocentrée basée sur des modes de gouvernance « top down ». Soutenant que les
approches de modélisation intégrée ne pourront s’abstraire de ces limites structurelles, la thèse propose
d'utiliser plutôt les modèles quantitatifs dans le cadre d’approches basées sur des itérations entre
13
modélisation et narration (« storyline and simulation ») afin d’évaluer les réductions de GES, les coûts et la
faisabilité technique de scénarios bas-carbone qualitatifs reposant sur des méthodes participatives. La thèse
positionne le développement de telles approches comme un axe prioritaire dans l’agenda de recherche sur
les méthodes prospectives.
Partant de ces apports empiriques et théoriques, la thèse développe une série de propositions visant à mieux
positionner la prospective comme outil de connaissance et de gouvernance du problème climatique. Dans
cette version synthétique de la thèse, ces propositions sont affinées (notamment à la lumière des activités
que j’ai menées après la thèse et des récentes évolutions de la gouvernance climatique) et articulées dans
un scénario. Celui-ci esquisse ma conception du futur souhaitable de la prospective pour connaître et
gouverner le problème climatique, à savoir, le développement d’une prospective dialogique, mettant
l’accent sur le dialogue entre les acteurs de la gouvernance du problème climatique, mais aussi entre les
différentes disciplines nécessaires à la compréhension de ce problème, afin de faciliter l’émergence de
nouveaux imaginaires sociotechniques susceptibles de contribuer à des transformations en catastrophe
vers une société bas-carbone. Le scénario est présenté dans l’encadré 6.
Encadré 6 Scénario « Une prospective dialogique au service de transformations en catastrophe vers une société
bas-carbone »
Bruxelles, 12 décembre 2050.
Cette année, nous célébrons les 35 ans de l’Accord de Paris, mais aussi les 25 ans de l’ouvrage « Manuel de prospective
dialogique : L’art du dialogue pour faire face aux problèmes socio-environnementaux complexes ». A l’occasion de ce double
anniversaire, il a semblé pertinent de faire le point sur les évolutions de la prospective au cours de ces dernières décennies
ainsi que sur son rôle dans la connaissance et la gouvernance du problème climatique.
Prenant conscience du rôle conceptuel des scénarios bas-carbone, et, plus particulièrement, des processus de construction
et d’analyse de ceux-ci, de nombreux prospectivistes ont repensé leurs pratiques et développé ce qu’on appelle désormais
la « prospective dialogique ». Contrairement à la prospective stratégique, dont l’objectif premier est d’informer, via ses
produits (les scénarios), les décideurs politiques dans l’élaboration de politiques d’atténuation des changements
climatiques, la prospective dialogique entend faciliter, via les processus participatifs de construction et d’analyse de
scénarios, l’émergence de nouveaux imaginaires sociotechniques susceptibles de contribuer à des transformations
silencieuses vers une société bas-carbone. Comme son nom l’indique, cette pratique de la prospective accorde une place
centrale au dialogue. La prospective dialogique vise à mettre en dialogue tous les acteurs de la gouvernance du problème
climatique, mais aussi les différentes disciplines nécessaires à la compréhension de ce problème.
Le développement de la prospective dialogique s’est inscrit dans une transformation plus profonde de la gouvernance qui
se caractérise par un approfondissement de la démocratie. Cette transformation s’est amorcée au début des années 2020
avec l’émergence d’initiatives visant à promouvoir un débat public sur le problème climatique, telles que la Convention
citoyenne pour la climat en France, les États-Généraux de la transition juste au niveau fédéral belge et le Panel citoyen pour
le climat en Wallonie. Le déploiement de ce type d’initiatives a mené à l’avènement de que Michel Callon, Pierre Lascoumes
et Yannick Barthe appelaient, dans leur ouvrage publié en 2001, une « démocratie dialogique ». Ce mode alternatif de
démocratie, qui repose sur des processus d'apprentissage mutuel, vise à élargir le débat sur les questions techniques au-
delà des acteurs « traditionnels » (autorités politico-administratives, experts techniques et société civile organisée), en
impliquant de nouvelles expertises comme celle des utilisateurs ordinaires des techniques, et plus largement tous les
acteurs concernés par le problème. Le dialogue sur le problème climatique s’est ainsi ouvert à ceux qui constituaient
autrefois les « invisibles » de la transition bas-carbone : les chercheurs en sciences humaines et sociales, les citoyens
ordinaires, les groupes sociaux marginalisés, les générations futures et les non humains.
Des « forums hybrides »61 rassemblant régulièrement tous les acteurs concernés par le problème climatique pour dialoguer
sur la question se sont déployés du niveau le plus local au niveau global. Grâce à sa capacité à faire émerger des dialogues
appréhendant le problème climatique dans une perspective systémique, holistique et de long terme, la prospective
dialogique a rapidement trouvé sa place dans ces forums hybrides. Ces exercices de prospective bas-carbone mettant
l’accent sur des dialogues avec toutes les parties prenantes ont contribué au développement de visions collectives
transformatrices de futurs décarbonés. En bénéficiant de ce que Surowiecki (2008) appelle la « sagesse des foules62 », les
61
Callon & al., 2001.
62
La « sagesse des foules » désigne la capacité de groupes hétérogènes souvent profanes dans un domaine à proposer de « meilleures » solutions
à un problème donné que des experts individuels (voir Surowiecki, 2008).
14
exercices de prospective dialogique ont aussi conduit à l’élaboration de solutions innovantes face au problème climatique.
En outre, du fait de leur caractère inclusif, ils ont permis de prendre en compte la pluralité des besoins et des perspectives
légitimes sur la transition bas-carbone. Ce faisant, ils ont contribué au déploiement d’une transition juste63.
L’avènement de la prospective dialogique n’a toutefois pas conduit à la disparition de la prospective stratégique. Au
contraire, les exercices de prospective visant à informer les décisions politiques se sont multipliés à la suite de l’adoption
du Règlement européen sur la gouvernance de l'Union de l'énergie et de l'action pour le climat qui a imposé à tous les États
membres d’élaborer pour janvier 2020, et ensuite tous les dix ans, des stratégies de long terme de transition bas-carbone.
De plus en plus d’acteurs publics chargés de l’élaboration de ces stratégies, dont le Service fédéral Changements
Climatiques belge, ont eu recours à des exercices de prospective stratégique pour soutenir et orienter leurs travaux. Le
développement de la prospective dialogique a, d’une part, facilité la réalisation de ces exercices de prospective
stratégique, et d’autre part, contribué à leur utilisation et à leur appropriation par les décideurs politiques. De fait, en
développant des processus mettant l’accent sur le dialogue avec les acteurs dominants (firmes pétrolières, grande
distribution...) concernant la prise en compte de leurs besoins dans le cadre de la transition bas-carbone, les exercices de
prospective dialogique ont conduit à des changements dans la perception de ces acteurs sur la transition, levant les tabous
qui empêchaient jusqu’alors l’adoption de politiques climatiques ambitieuses. Ils ont, par exemple, permis d’aborder, dans
le cadre d’exercices de prospective stratégique, l’épineuse question (qui était jusque-là esquivée par les acteurs
concernés64) de l’indispensable démantèlement des activités économiques fortement émettrices pour assurer la transition
bas-carbone. Ensuite, l’implication régulière de décideurs politiques dans des forums hybrides dédiés au problème
climatique et basés sur des outils prospectifs ont contribué, d’une part, à susciter l’intérêt de ces acteurs au problème
climatique, et, d’autre part, à les acculturer à la prospective. Ceci a favorisé l’utilisation et l’appropriation par les décideurs
politiques des exercices de prospective stratégique dans le cadre de la gouvernance de la transition bas-carbone.
L’usage conjoint de la prospective dialogique et de la prospective stratégique pour atténuer les changements climatiques
a contribué aux mutations structurelles nécessaires à l’avènement de sociétés bas-carbone. Ces mutations n’ont, toutefois,
pas permis d’endiguer complètement la hausse de la fréquence et de l’ampleur des catastrophes climatiques, telles que
les inondations, les canicules ou encore l’apparition de zoonoses. Le développement d’une culture du risque basée sur les
outils prospectifs a néanmoins contribué à renforcer la résilience des sociétés face aux risques climatiques. De nombreux
gouvernements se sont, ainsi, inspirés du modèle de gouvernance des risques intégrant la veille et les analyses
prospectives65 mis en place en 2023 par le Gouvernement fédéral belge dans le cadre de la création de son Organe de
contrôle et d’analyse de la menace climatique.
L’avènement d’une culture de la prospective au sein des universités a décisivement soutenu cette institutionnalisation de
la prospective. Depuis le milieu des années 2020, la plupart des universités proposent des formations en prospective
appliquée aux problèmes environnementaux et sociaux, et bon nombre de cursus classiques intègrent l’apprentissage de
la prospective. La recherche prospective s’est également développée, notamment grâce au déploiement de programmes
de financement dédiés, tels que l’appel Prospective Research mis en place par Innoviris, l’organe de financement de la
recherche sur Bruxelles. Les projets financés sont des recherches utilisant la prospective comme méthode d’analyse des
problèmes sociaux et environnementaux complexes tels que le problème climatique, ainsi que des travaux ayant pour objet
la prospective. Ces derniers visent à améliorer les pratiques de prospective notamment via le développement des
méthodes de prospective articulant des approches qualitatives et quantitatives complémentaires, mais aussi à travers
une meilleure compréhension de la prospective en action face aux problèmes sociaux et environnementaux complexes.
La prospective et l’interdisciplinarité se sont veloppées et renforcées mutuellement. D’une part, le financement
d’exercices de prospective climatique devant répondre à des critères stricts d’interdisciplinarité a amené des chercheurs
issus de différentes disciplines à collaborer, ce qui a conduit à la création de ponts entre des disciplines qui ne se parlaient
pas. D’autre part, le renforcement des perspectives interdisciplinaires dans les universités (notamment via le
développement d’instituts interfacultaires mettant en réseau des chercheurs de différents horizons travaillant sur les
problèmes climatiques, tels que lInstitut interfacultaire des transformations socio-écologiques mis en place en 2022 à
l’Université libre de Bruxelles), a favorisé le déploiement d’exercices de prospective combinant plusieurs disciplines. Ainsi,
les scénarios bas-carbone technico-économiques basés sur des approches exclusivement quantitatives ont progressivement
laissé la place à des scénarios bas-carbone sociotechniques reposant sur des approches itératives articulant des
modélisations quantitatives et des méthodes qualitatives issues des sciences humaines et sociales. Le GIEC a joué un rôle
63
Bauler & al., 2021.
64
Callorda Fossati & Fransolet, 2021.
65
Voir par ex. : IRGC 2015 et 2018.
15
fondamental dans ce changement de perspective en imposant que toutes les disciplines soient représentées parmi les
auteurs de ses rapports, ce qui était loin d’être le cas autrefois66.
Finalement, en intégrant les 6 principes indispensables pour appréhender les problèmes pernicieux comme critères
d’évaluation des travaux qu’il compile dans ses rapports, le GIEC a également contribué à promouvoir le développement
d’exercices prospectifs respectant ces principes.
Je clôturerai ce texte par une Invitation à la prospective, en référence à l’ouvrage publié en 2004 par Hugues
de Jouvenel. Comme l’a indiqué l’auteur, cet ouvrage constituait « une invitation, adressée à tous, à devenir
des artisans d’un futur choisi plutôt que des victimes d’un avenir subi »
67
. Aujourd’hui, c’est à l’attention des
théoriciens et des praticiens de la prospective, mais aussi, des acteurs de la gouvernance climatique, que je
me permets de renouveler, à travers ma thèse et ce texte, l’invitation d’Hughes de Jouvenel afin de penser
et de débattre le futur souhaitable de la prospective.
La thèse a démontré la pertinence de la prospective pour connaître et gouverner le problème climatique. La
prospective a, en effet, le potentiel de réussir là où des approches scientifiques « traditionnelles », comme
la prévision, atteignent leurs limites. Cependant, la thèse montre aussi que pour déployer tout son potentiel
face au défi climatique, la prospective fait face à de nouveaux défis qui la conduisent à se réinventer. La
proposition en ce sens décrite dans le scénario présenté ci-dessus esquisse les contours d’un futur
souhaitable de la prospective pour connaître et gouverner le problème climatique. Ce scénario appelle à être
approfondi, mais aussi et surtout mis en débat au regard d’autres futurs possibles et souhaitables pour
la prospective. Ainsi, plus que jamais, les prospectivistes et les acteurs de la gouvernance climatique
gagneraient à prendre part à cette discussion sur le futur de la prospective. Celle-ci contribuera, peut-être
décisivement, à répondre aux nombreux défis auxquels font face les sociétés humaines contemporaines.
66
En analysant la composition disciplinaire du groupe de travail III du GIEC, qui se concentre sur l’atténuation des changement s climatiques, Holm &
Winiwarter (2017) ont, en effet, montré que les sciences humaines et sociales sont largement sous-représentées, en comparaison aux sciences
naturelles et aux sciences économiques.
67
de Jouvenel 2004, p. 90.
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Article
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Depuis bientôt une dizaine d’années, la notion de « transition écologique » a pleinement intégré le référentiel des politiques d’environnement, prenant peu ou prou le relais d’un « développement durable » en perte de vitesse. Cet article propose une analyse critique du mainstreaming de la transition écologique, qui se manifeste aujourd’hui tant par son institutionnalisation accélérée que par une certaine mise à distance de l’idée de limites à la croissance. Il propose enfin la notion de « transitions en catastrophe » pour penser les trajectoires intermédiaires entre les deux idéaux-types quelque peu fantasmagoriques que seraient une transition écologique totalement maîtrisée d’une part, et un effondrement global et sans nuance d’autre part.
Article
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Energy system transition research has been experimenting with the integration of qualitative and quantitative analysis due to the increased articulation it provides. Current approaches tend to be heavily biased by qualitative or quantitative methodologies, and more often are aimed toward a single academic discipline. This paper proposes an interdisciplinary methodology for the elaboration of energy system socio-technical scenarios, applied here to the low carbon transition of the UK. An iterative approach was used to produce quantitative descriptions of the UK's energy transition out to 2050, building on qualitative storylines or narratives that had been developed through the formal application of a transition pathways approach. The combination of the qualitative and quantitative analysis in this way subsequently formed the cornerstone of wider interdisciplinary research, helping to harmonise assumptions, and facilitating ‘whole systems’ thinking. The methodology pulls on niche expertise of contributors to map and investigate the governance and technological landscape of a system change. Initial inconsistencies were found between energy supply and demand and addressed, the treatment of gas generation, capacity factors, total installed generating capacity and installation rates of renewables employed. Knowledge gaps relating to the operation of combined heat and power, sources of waste heat and future fuel sources were also investigated. Adopting the methodological approach to integrate qualitative and quantitative analysis resulted in a far more comprehensive elaboration than previously, providing a stronger basis for wider research, and for deducing more robust insights for decision-making. It is asserted that this formal process helps build robust future scenarios not only for socio political storylines but also for the quantification of any qualitative storyline.
Article
This paper provides a review and evaluation of the use of scenario methods from the Intuitive Logics (IL) school to address so-called ‘wicked problems’. Scenario planning has been widely advocated by its practitioners and its popularity has increased in the practice arena since the Millennium. However, some academics have described the technique as an ‘art’ that lacks theoretical and methodological rigor. Over recent years, academics have responded to this critique, drawing on both empirical and conceptual studies. This has led to a multiplicity of augmented IL scenario methods. Here, we review these developments and compare them to soft OR methods as a means of tackling wicked problems, drawing, in particular, on Churchman's moral imperative that we must address the whole problem, not merely ‘carve off’ one part. We conclude that IL scenario planning can be a useful tool in the OR practitioner's tool kit and that it can complement many of the established soft OR methods.
Article
Outlining the characteristics of “wicked” and “super‐wicked” problems, climate change is considered as a global super‐wicked problem that is primarily about the future. Being global‐ and future‐oriented makes climate change something we have to learn to live with but cannot expect to solve. Because the Institute on Religion in an Age of Science (IRAS) is a multidisciplinary society that yokes the natural and social sciences with values, it is in a position to explore strategies for living with climate change—exemplified by the articles in this section. Finally, asking “who/what is in charge,” it is suggested that in a dynamically interrelated and evolving world no one is. It is important to distinguish between good that is already created and the creative interactions that give rise to new good. In order to live with climate change, our primary orientation should be to live with the creativity that has created and continues to create our life on Planet Earth—since we are not able to know what the future holds.
Article
Policy makers have made repeated calls for integration of human and natural sciences in the field of climate change. Serious multidisciplinary attempts began already in the 1950s. Progress has certainly been made in understanding the role of humans in the planetary system. New perspectives have clarified policy advice, and three insights are singled out in the paper: the critique of historicism, the distinction between benign and wicked problems, and the cultural critique of the ‘myths of nature’. Nevertheless, analysis of the IPCC Assessment Reports indicates that integration is skewed towards a particular dimension of human sciences (economics) and major insights from cultural theory and historical analysis have not made it into climate science. A number of relevant disciplines are almost absent in the composition of authorship. Nevertheless, selective assumptions and arguments are made about e.g. historical findings in key documents. In conclusion, we suggest to seek remedies for the lack of historical scholarship in the IPCC reports. More effort at science-policy exchange is needed, and an Integrated Platform to channel humanities and social science expertise for climate change research might be one promising way.
Book
Des déchets radioactifs aux ondes électromagnétiques en passant par les OGM, les inquiétudes et les controverses se multiplient qui mettent en cause le monopole des experts sur l’orientation des décisions politiques relatives aux questions technologiques. Loin de déplorer une crise de confiance, les auteurs de ce livre analysent les nouvelles relations entre savoir et pouvoir qui émergent de ces débats. Refusant les traditionnelles oppositions entre spécialistes et profanes, professionnels de la politique et citoyens ordinaires, ils tirent profit des expériences existantes pour tracer les contours d'une démocratie technique et imaginer des dispositifs de décision capables de répondre à ces nouveaux défis. (Résumé éditeur)