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Savoirs géographiques et saisie européenne de la Terre (fin XVe s.-mi XVIe s)

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Abstract and Figures

On tentera d’interroger ce qui, entre l’invention du premier globe en1492 et celle du premier atlas moderne en 1570, a amené les Modernes à préférer la modélisationcartographique (plane) à celle du globe (sphérique), et comment les savoirs cosmographiques ontparticipé de « la clôture du monde comme globe fini, circulable, et partageable et dans le projet d’uncontrôle des monarchies ibériques et chrétienne sur l’ensemble de la Terre ». Pour ce faire, noustenterons d’abord de dégager les traits majeurs des savoirs cosmographiques et savoir-fairecartographiques de la Renaissance, puis de montrer comment les monarchies ibériques et chrétiennesen ont capté la production pour conquérir l’Amérique et étendre leur emprise sur la totalité du globe.Enfin, on proposera une réflexion sur le rôle de ces savoirs et savoir-faire dans la formation des empirescoloniaux, et leur contexte d’émergence encadré et capté par les monarques. On observera ainsil’extension de l’œkoumène (orbis terrarum) à la Terre (orbis sphera) aux moyens d’un aplanissementdu globe.
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Savoirs géographiques et saisie européenne de la Terre (fin XVe s.- mi XVIe s)
Vincent Carestia, Master 2, Géographie sociale critique (UGE), 2022
« (…) décider entre les deux formes, la plate et la sphérique, est l’acte originel de toute la réflexion
occidentale, au sens c’est autour de ce problème que la réflexion de l’Occident sur le monde se
structure et s’organise », (Farinelli, p. 15)
« « Depuis des temps bien antérieurs à Ptolémée jusqu’à la fin du XVIIIe siècle soit des centaines
d’années sans instruments capables de fournir une localisation exacte les cartographes ont été
appelés à faire usage de raison, d’ingénuité et d’imagination pour transcrire des faits connus au sujet
de la surface de la terre. Mais souvent ils ont davantage employé l’imagination que la raison ou bien
furent trop prompts à accepter de nouvelles informations [Percy J Adams, Travelers and Travel Liars,
1660-1800, 1980, p. 79 », (in Tiberghien, p. 130)
Flat Earth Globe, John Krygier
1
1
Sur le site Making Maps : DIY Cartography (https://makingmaps.net/2007/09/19/making-flat-earth-globes/),
destiné à vulgariser les outils actuels de la cartographie (majoritairement les SIG, Systèmes d’Informations
Géographiques)
Vous proposerez un essai sur le rôle des savoirs géographiques/ cartographiques/
cosmographiques dans la clôture du monde comme globe fini, circulable, et partageable et dans le
projet d’un contrôle des monarchies ibériques et chrétienne sur l’ensemble de la Terre, en vous
basant sur le cours de J-M. Besse (et éventuellement son livre : Besse, Jean-Marc, Les grandeurs de
la Terre. Aspects du savoir géographique à la Renaissance. Paris, Ed. de l’ENS, 2003) et sur Brotton,
Jerry, « La mondialisation », dans Une histoire du monde en 12 cartes, Paris, Flammarion, 2013, p.
204-237.
2
Pour répondre à cette question, et suite au cours de Jean-Marc Besse auquel j’ai assisté dans
le cadre du séminaire « Savoirs et politiques de la Terre » de l’EHESS, je me suis référé principalement
à trois ouvrages (hors bibliographie) que j’ai cherché à mettre en perspective avec le cours de monsieur
Besse. Tout d’abord, j’ai lu Finis Terrae. Imaginaires et imaginations cartographiques de Gilles A
Tiberghien (2020), et L’Invention de la Terre de Franco Farinelli (2007), deux ouvrages que j’ai
abondamment cités. En effet, Tiberghien revisite l’histoire de la cartographie au prisme de l’imaginaire
dans les productions cartographiques, tant scientifiques qu’artistiques, et commente de nombreuses
cartes pour illustrer son propos. Farinelli se propose d’établir les bases d’une archéologie des modèles
de la Terre, s’appuyant particulièrement sur les cits mythiques des origines à aujourd’hui, en
dressant des figures archétypales de la modernité. Le premier privilégie une approche historique et
philosophique, tandis que le second s’attèle à une anthropologie des savoirs sur la Terre. Aussi, j’ai lu
La Géographie, émergence d’un champ scientifique. France, Prusse et Grande-Bretagne, 1780-1860 de
Laura Péaud, ouvrage dans lequel elle revient sur les apports de sa thèse doctorale pour l’histoire et
l’épistémologie de la géographie : « C’est en géographe, en utilisant les outils et productions de la
géographie, que ce travail a été mené » (Péaud, p. 14). Sans produire de carte moi-même comme cette
dernière, j’ai tenté de compiler les démarches de ces trois ouvrages avec les notes du cours de Besse
pour en proposer une approche réflexive, à la fois contextualisée et à ambition vulgarisatrice (dans
l’écriture). J’ai aussi lu des extraits d’ouvrages complémentaires divers, pour introduire une réflexion
épistémologique en partant de données historiques : c’est pourquoi j’ai commenté quelques cartes
pour illustrer mon essai de réponse.
« A la fin du XVe siècle, en dépit du puissant facteur d’unité que constitue le christianisme, le
rêve médiéval d’une Europe chrétienne unie sous la double autorité du pape et de l’empereur tend à
s’évanouir devant le morcellement des Etats, monarchies féodales ou petites principautés. Après les
désastres du XIVe et de la première moitié du XVe siècle[s], la population européenne connaît une
croissance générale, qui n’est qu’une récupération, dans le cadre des structures démographiques qui
ne changeront pas avant la fin du XVIIIe siècle. L’économie est dominée par le secteur agricole, même
dans les pays l’activité artisanale et commerciale a pris une grande ampleur. A l’est, les Turcs
poursuivent leur expansion. L’Asie est le continent des contrastes et l’Amérique est encore inconnue
des Européens » (Lebrun, p. 13). On tentera d’interroger ce qui, entre l’invention du premier globe en
1492 et celle du premier atlas moderne en 1570, a amené les Modernes à préférer la modélisation
cartographique (plane) à celle du globe (sphérique), et comment les savoirs cosmographiques ont
participé de « la clôture du monde comme globe fini, circulable, et partageable et dans le projet d’un
contrôle des monarchies ibériques et chrétienne sur l’ensemble de la Terre ». Pour ce faire, nous
tenterons d’abord de dégager les traits majeurs des savoirs cosmographiques et savoir-faire
cartographiques de la Renaissance, puis de montrer comment les monarchies ibériques et chrétiennes
en ont capté la production pour conquérir l’Amérique et étendre leur emprise sur la totalité du globe.
Enfin, on proposera une réflexion sur le rôle de ces savoirs et savoir-faire dans la formation des empires
coloniaux, et leur contexte d’émergence encadré et capté par les monarques. On observera ainsi
l’extension de l’œkoumène (orbis terrarum) à la Terre (orbis sphera) aux moyens d’un aplanissement
du globe.
3
La Renaissance du quattrocento (XVe siècle), transition entre les époques
médiévale et moderne et dépassement des Anciens : extension de l’œkoumène par
les entreprises maritimes et renversement des savoirs sur la Terre
Dans cette première partie, on contextualise historiquement la « découverte » du Mundus
Novus en revenant sur des évènements marquants qui ont permis, d’une part, aux Modernes de se
définir ainsi en redécouvrant les textes antiques et leurs modèles de la Terre, et d’autre part comment
l’expérience du monde est légitimée comme source de connaissances, d’innovations et de découvertes
aussi bien techniques qu’artistiques, pour repousser les limites de l’œkoumène, le monde habité. Nous
verrons comment les entreprises des marins et navigateurs des monarchies ibériques et chrétiennes
ont renversé la cosmogonie « aristotélo-chrétienne » (Farinelli) en vigueur à l’époque médiévale, et en
quoi les savoirs cartographiques ont participé des enjeux liés au partage du Mundus Novus à l’aube du
XVIe siècle.
Le Moyen-Age chtien et les imaginaires cartographiques : le paradigme du « T dans
l’ O », de cosmogonie en cosmologie (avant le XVe siècle)
La tradition historiographique moderne borne l’époque médiévale entre la chute de l’Empire
romain d’Occident en 476, et la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, qui met fin à
l’Empire romain d’Orient. On apprend ainsi dans les manuels scolaires que la période médiévale est
une période historique de transition qui sépare l’Antiquité méditerranéenne de la Modernité
occidentale, l’influence des Grecs et Romains apparaissant comme une continuité, un héritage mis
entre parenthèses. Aujourd’hui encore, dans le sens commun, la période médiévale est ce monde
transitoire, obscur, où l’on croyait par exemple que la Terre était plate. Gilles Tiberghien, Jean-Marc
Besse, Franco Farinelli et d’autres, soulignent que cette conception est fausse bien que fortement
ancrée dans l’imaginaire collectif
2
. En effet, « La sphéricité de la terre était admise depuis longtemps
dans les milieux savants » (Tiberghien, p. 65). On peut donc relever qu’avec une surprenante
continuité, les représentations sur les conceptions passées de la Terre sont largement inégales. En
effet, il semble judicieux de distinguer l’histoire des idées, des classes socio-économiques et culturelles
dominantes, de l’histoire sociale, celle des classes laborieuses, qui au Moyen-Age comme aujourd’hui,
ont accès à une histoire souvent simplifiée des idées, de la représentation du Monde. Ainsi, l’héritage
des savoirs sur la Terre apparaît comme morcelé et réservé aux élites des classes dominantes, qui en
accaparent le discours (tant le récit sur le Kosmos, ou cosmogonie, que l’étude de celui-ci, ou
cosmologie
3
).
Dans ce cadre socio-culturel, « Toute l’époque médiévale s’était livrée à un seul et subtil
exercice : concilier le mythe biblique de la Terre plate, de la Terre comme étendue, comme extension,
avec l’idée de la Terre ronde telle qu’elle résultait des observations de l’astronomie grecque » (Farinelli,
p. 107). C’est qu’était le paradigme médiéval bien plus que dans l’affirmation d’une Terre
2
Dans une note sur la conception de la « terre plate » jusqu’à la Renaissance, Tiberghien fait cette remarque :
« L’idée que les anciens se représentaient la terre de cette façon a été popularisée au XIXe siècle par le roman
de Washington Herving sur Christophe Colomb. C’est un cas très intéressant de recomposition (fausse de
surcroît) de l’imaginaire collectif d’une époque passée. Aujourd’hui encore, la plupart des gens accréditent cette
fiction »
2
(Tiberghien, p. 27)
3
Je fais la distinction entre « cosmologie » et « cosmogonies », respectivement acceptées comme « science des
lois générales par lesquelles l’univers est gouverné » et comme récits sur la « formation de l’univers »
4
exclusivement plate. Toutefois, ce paradigme est aussi un paradoxe d’où découla une « double
conception : comme écoumène, c’est-à-dire comme milieu habité et construit, la Terre était considérée
comme plate ; mais envisagée du point de vue astronomique, comme corps céleste et non terrestre, la
Terre avait en revanche un corps sphérique » (Farinelli, p. 107). Il s’agissait donc de concilier les savoirs
métaphysiques, mathématiques et astronomiques hérités de la Grèce antique, notamment la
sphéricité de la Terre (démontrée par le pythagoricien Cratès de Mallos), la « théorie des zones » (de
Parménide) d’ découle l’existence des Antipodes et le modèle aristotélicien des sphères
concentriques, avec la cosmogonie chrétienne. La philosophie aristotélicienne imprègne le Moyen-Age
et la tradition scolastique, et s’attache à ordonner un discours sur la Terre, entre Monde vulgaire/
terrestre et Monde divin / céleste. Ainsi, « Dans un monde héritant de la cosmologie aristotélicienne
le haut est supérieur au bas, le mouvement circulaire au mouvement rectilinéaire, l’immobile au
mobile, chacune des sphères qui le composent est mue par une autre elle-même en mouvement, moteur
d’une sphère plus petite. Or le premier moteur, ontologiquement supérieur, ne peut lui-même être mû.
Immobile, il attire à lui toutes les autres sphères, qui (…) se meuvent par « désir » » (Tiberghien, p. 66).
Du côté de la cosmogonie chrétienne, Farinelli interprète ainsi la Genèse dans la Bible : « au
commencement existe une étendue, une extension, une surface, donc la réduction de la Terre à une
surface. C’est la Terre elle-même qui est le domaine, le produit de cette étendue, de la surface, de
l’extension, au sens où le monde consiste à réduire à celle-ci toutes ses propriétés » (Farinelli, p. 20).
Les Antipodes, hypothèse nécessaire à l’équilibre de l’œkoumène d’un point de vue astronomique
(conciliation entre la vision biblique et celle des Grecs), ont données lieu à de nombreuses hypothèses
sur leur potentiel à être habitées ou non, par des êtres incarnant souvent les imaginaires médiévaux.
A l’image de la thèse pascalienne, le consensus général aboutit à l’unicité de l’espèce humaine, issue
d’Adam et Eve, et à l’impossibilité de franchir la « partie torride, inhabitée, couverte par la mer », qui
sépare les hémisphères nord et sud : seule l’œkoumène est habité, les Antipodes ne le sont pas
4
, du
moins pas par des êtres humains à ce titre, l’âme semble être un critère primordial pour définir
l’humanité aux yeux des chrétiens, enjeu majeur de l’universalisme humaniste dont la controverse de
Valladolid ou encore le « code noir »
5
illustrent la continuité et le paroxysme dans la période moderne.
Sur la carte de Macrobe (fig. 1) figurent les cinq zones
chorographiques de la Terre (une modélisation basée sur une
typologie des climats), Besse soulignant qu’il s’agit « d’une
construction, qui peut être considérée comme le prolongement
ou l’application sur la terre d’une mathématique du ciel »
(Besse, Les Grandeurs de la terre, p.51, in Tiberghien, p. 53).
Cette dernière expression, « mathématique du ciel »,
condense les savoirs cosmogoniques médiévaux, entre
héritage fragmenté de l’Antiquité et récit biblique. La « carte à
zones » médiévale permet ainsi de figurer, schématiquement,
l’insertion du disque plat de l’œkoumène désormais chrétien
dans la conception sphérique de la Terre héritée des Grecs.
L’astronomie grecque et la cosmogonie chrétienne partagent cette approche cosmologique de la Terre
4
« Le Moyen-Age intègrera d’autres éléments légués par l’Antiquité dans une géographie sacrée plaidant plutôt
contre l’existence d’humains dans les antipodes » (Tiberghien, p. 66)
5
Ordonnance royale éditée par Louis XIV en 1685, qui régit par la suite l’administration coloniale française
jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848
Figure 1 Macrobe, Commentaire sur le songe
de Scipion, « carte à zones » (Ve siècle)
5
par la verticalité, arborant celle-ci par le « détour céleste », la volonté d’embrasser l’exhaustivité des
théories sur la Terre.
En somme, les représentations cartographiques de la Terre au Moyen-Age tendent à se
concentrer petit à petit sur l’œkoumène, envisagé dans sa division zonale ou chorographique de la
Terre comme sphère. On peut retrouver un même schéma cartographique (fig. 2), appelé cartes « T
dans l’O » ou « T/O », qui « reprend la forme circulaire des cartes antiques comme celles
d’Anaximandre. Pour certains, d’ailleurs, T et O ont valeur de
symboles condensant les mots Theos Oceanos, ou Terrarum Orbi
dans un monogramme » (Tiberghien, p.63). Les trois continents de
l’œkoumène, monde connu et habité depuis l’Antiquité, sont
partagés entre les trois fils de Noé (à Sem l’Asie, à Japhet l’Europe, à
Cham l’Afrique) et séparés par trois fleuves (le Nil entre Afrique et
Asie, le Tanaïs ou Don entre Asie et Europe, et la Méditerranée entre
Europe et Afrique). Cet œkoumène paraît immergé dans l’immensité
de la Mare Oceanum, sur laquelle il flotte et tient en équilibre,
contrebalancé par les Antipodes, par-delà la « zone torride ». Les
cartographes de l’époque médiévale figurent « des représentations
qui contrairement à nos habitudes Modernes placent l’est en haut plutôt que le nord, valorisant ainsi
particulièrement l’Orient ce dont témoigne encore le verbe s’orienter. L’œkoumène est représenté
sous la forme d’un disque plat alors que la terre physique est conçue comme une sphère » (Tiberghien,
p. 64). Plus encore, à cette époque est figuré le transfert du monde divin au monde vulgaire, le paradis
terrestre figurant sur les cartes de l’œkoumène médiéval, aux confins de l’Extrême-Orient, terres
méconnues qui laissent libre cours à l’imaginaire. Alessandro Scaffi en tire la réflexion suivante : « par
sa construction même et dans la reconnaissance implicite d’un cadre de référence en-dehors du
domaine de l’humanité, la cartographie du paradis a changé la réalité du monde : elle a inclus l’Eden.
Après tout la représentation change la chose représentée. Elle peut rendre réel quelque chose qui était
d’abord irréel (…). Ce que l’on voyait d’abord à travers l’imagination, était maintenant visible avec les
yeux ; le lieu devenait lié à l’expérience humaine parce qu’une carte le rendait visible » (Alessandro
Scaffi, « Mapping Eden : Cartographies of the Earthly Paradise », in Tiberghien, p. 71). Du paradis
terrestre, l’Eden, coulent quatre fleuves qui irriguent l’oekoumène : le Nil, le Gange (ou selon les
versions, le Danube), le Tigre et l’Euphrate. Pour cette raison, les cartes médiévales sont orientées vers
l’ouest et non pas le nord, symboliquement donc les cartes regardent vers l’Extrême-Orient, se
tournent vers le Paradis. De plus, dès le XIIe siècle, Jérusalem est symboliquement localisée au centre
de la mappemonde: la ville sainte est située à l’intersection des trois fleuves, des trois continents, au
cœur du T du « T dans l’O », qui peut aussi évoquer la croix chrétienne. La carte matérialise alors
l’œkoumène, et c’est notamment l’apparition des mappemondes au VIIe siècle, les Mappa Mundi, qui
répondent à la volonté exhaustive d’une représentation du Monde qui embrassât la curiosité de la
raison, et de l’imaginaire, pour rendre palpable et accessible la « double conception » médiévale du
monde, à la fois œkoumènique et astronomique, évoquée au début par Farinelli.
Ainsi, « La mappemonde, à la différence des atlas, permet de saisir le monde en sa totalité
comme si on le voyait du ciel. On trouve déjà cette image de la vue zénithale chez Ptolémée, dont la
Géographie, traduite en 1406 du grec au latin, fait dépendre la connaissance de l’œkoumène des calculs
astronomiques, considérant que le détour par le ciel est nécessaire pour connaître notre terre habitée
(…). Une telle représentation correspond en tout cas à une vision, évidemment plus intellectuelle que
Figure 2 Carte « T dans l’O »
6
sensible, traduite par les cartes médiévales dont la fonction première était ainsi de rendre visible une
abstraction » (Tiberghien, p. 63). Tiberghien le souligne : les mappemondes en « T dans l’O » laissent
de plus en plus libre cours à l’imaginaire, à la figuration, à la
création artistique, émancipant l’œkoumène de ses
contours géométriques sans l’en détourner de sa figuration
schématique, intellectuelle (Mappemonde d’Ebstorf, fig. 3).
La cartographie de l’œkoumène acquiert ainsi avec le
temps, une dimension plus figurative, plus suggestive que
descriptive. Vers la fin de l’époque médiévale, les voyages
du Vénitien Marco Polo en Extrême-Orient (de 1275 à
1295), dont il fait le récit dans le Devisement du monde ou
Livre des merveilles (1298), encensent l’imaginaire
aristotélo-chrétien et participent à renforcer les récits
antiques fantasmagoriques sur ces contrées éloignées de la
Méditerranée, et pourtant en contact (commercial indirect)
permanent avec les diverses contrées de celle-ci. En restera
l’imaginaire proto-orientaliste de l’Extrême-Orient, et des traces dans les cartes médiévales où le nom
de Cathay se distingue notamment de la Chine (l’Atlas catalan, daté de 1375, ou la Mappemonde de
Fra Mauro en 1459, figurant la route de la soie ou Via Mongolica décrite par l’explorateur Vénitien),
l’objectif que Colomb cherchait et crut avoir atteint à la fin du XVe siècle. De même, Tiberghien
souligne que les cartographes médiévaux matérialisaient des régions fantaisistes sur leurs cartes du
Monde, comme les mythes de l’abbé Brandan
6
ou du royaume du prêtre Jean
7
, qui furent situés en
divers endroits selon les siècles (d’Asie, il finirent en Afrique) traces cartographiques s’il en est, du
désir des chrétiens projeté sur des territoires inconnus, prometteurs de leurs richesses et de leurs
populations à christianiser. Les savoirs comme les imaginaires cosmologiques ornent les cartes là où
figurent les terres inconnues (terrae incognitae) ou méconnues, par accumulation et renouvellement,
par enchevêtrement, de l’Antiquité à la Renaissance, et après encore. Les cartographes médiévaux
localisent (suggestivement) et figurent l’irreprésentable, le paradis sur Terre
8
et les récits mythiques
d’épopées en Extrême-Orient (puis en Afrique), chargeant les différentes régions éloignées de la Terre
d’imaginaires fantasmagoriques aristotélo-chrétiens : « Ces avatars du paradis terrestre témoignent
de la puissance d’Utopie qui guidait les hommes du Moyen-Age, mais aussi de la Renaissance, puisque
l’on sait que sur la seule carte connue et réalisée par Colomb on trouve, dans la partie gauche, sur une
petite mappemonde, une grande île au large de la Chine supposée être la paradis terrestre »
6
Le Navigatio sancti Brandini fut très populaire dans l’Europe médiévale tardive ; c’est le récit du père Brandan
(qui aurait vécu en Angleterre au VIIe siècle), accompagné de quatorze moines, ayant atteint la « terre promise,
une île gardée par un ange et entourée de brouillard » (Tiberghien, p.72) aux confins de l’Asie (Extrême-Orient)
7
Récit mythique « dans le droit fil de cette idée qu’il est encore possible de découvrir le paradis terrestre »
(Tiberghien, p. 73) : « Au XIIe siècle la rumeur se propage qu’il existerait un royaume fabuleux en Asie sur lequel
régnerait un souverain chrétien à la fois roi et prêtre et qui, désireux de protéger des musulmans les
communautés chrétiennes isolées en Orient, aurait fait marche vers Jérusalem à la tête d’une armée
considérable pour secourir les croisés. (…) Il décrit son royaume immense peuplé d’êtres fantastiques et
s’étendant en Asie « de l’Inde ultérieure où repose le corps de Saint-Thomas jusqu’au désert de Babylone
proche de la tour de Babel » » (Tiberghien, pp. 74-5)
8
« S’il est possible de le localiser, hormis l’arbre de vie, on ne peut rien y représenter. C’est un espace sans
espace, en tous cas d’une spatialité problématique puisque située aux limites de notre propre espace. Le temps
du même coup y semble différent sans être absent tout à fait » (Tiberghien, p. 68), le paradis des
mappemondes médiévales étant souvent figuré comme une île, inaccessible qui plus est
Figure 3 Mappemonde d’Ebstorf (vers 1300)
7
(Tiberghien, p. 76) paradis terrestre un premier temps identifié par Colomb, dans l’imaginaire, puis
sur les cartes, à l’Amérique centrale, avant que les productions cartographiques ne le situent entre
l’Asie et l’Amérique (au fur et à mesure de son exploration au XVIe siècle), sinon ne le confondent à
nouveau avec Cipangu (l’actuelle île du Japon). « Colomb encore, à un moment de son voyage, face à
l’embouchure du fleuve qu’on appellera plus tard Orénoque, croira avoir touché le paradis terrestre, en
raison de la grande masse d’eau douce en présence de laquelle il se trouvait. Mais entre l’image
médiévale du monde et celle qu’en a Colomb, il y a une authentique révolution, imputable elle aussi au
retour de Ptolémée en Occident » (Farinelli, p. 112).
Renaissance et premiers pas dans la modernité : l’œkoumène au-delà des colonnes
d’Hercule, entre Ptomée, l’histoire de lart et les banques de la ninsule italienne
(XVe siècle)
Le XVe siècle des cours européennes, riche d’innovations techniques, artistiques, scientifiques,
politiques et économiques, marque un tournant dans la conception, l’appréhension, l’expérience et la
représentation du Monde par les monarchies ibériques et chrétiennes, qui s’en accaparent les
discours. En effet, la « conception [du T dans l’O] est ébranlée et mise en crise, non seulement par les
savants et les professeurs d’université, mais aussi par les entreprises des navigateurs et des marins »
(Farinelli, p. 108). En 1406, le Florentin Jacopo Angelo traduit du grec au latin l’ouvrage de Ptolémée,
dont Farinelli propose une traduction littérale « Guide pour le dessin de la carte géographique de la
Terre », qui parut sous le nom de Cosmographie en 1406 et est aujourd’hui accessible sur Gallica sous
le titre Traité de géographie
9
. La première traduction, du grec à l’italien, faisant mention du terme
« Géographie » date de 1478 (par le Florentin Francesco Berghieri). On trouve des traces de cet
ouvrage, daté d’environ 150 après JC, dans les sphères gréco-latine jusqu’au VIe siècle, et musulmane
du XIe au XIVe siècles ; une nouvelle traduction de l’arabe au grec ayant parue sans grands
retentissements à Lisbonne au XIIIe siècle, aves des cartes d’après les indications de Ptolémée. Le XVe
siècle est celui d’une innovation technique majeure, l’invention de l’imprimerie par l’Allemand Johann
Gutenberg en 1440, et la Cosmographie de Ptolémée fut imprimée de 1475 à 1570, date qui établit un
consensus méthodologique général chez les géographes jusqu’à aujourd’hui, et sur laquelle nous
reviendrons (en dernière partie). L’ouvrage de Ptolémée est si décisif dans la représentation de la Terre
que le modèle géocentrique qu’il lègue participe de la réfutation du modèle héliocentrique proposé
par Copernic (les théologiens s’y opposant largement), et accepté un siècle et demi plus tard avec
Newton. Pour ce qu’il en est du modèle planisphérique de la Terre, depuis cette traduction du grec au
latin, les essais de projections cartographiques ne cessent de renouveler les débats sur la déformation
de la Terre jusqu’à nos jours.
Tout au long du XVe siècle, les marins et navigateurs, principalement Portugais, Italiens et
Espagnols, sillonnent la Mare Oceanum au-delà de la péninsule ibérique (le détroit de Gibraltar,
symboliquement les « colonnes d’Hercule » chez les Anciens), étirant les dimensions de l’œkoumène
antique et chrétien aux noms des couronnes de Castille et du Portugal. Par une succession
d’explorations nautiques, les royautés castillane et portugaise entendent ouvrir de nouvelles voies
9
L’ouvrage rendu accessible par la BNF étant celui de l’abbé Halma, « dédié au roi » (Charles X), en 1828,
« première traduction du grec au français », illustrant la proximité des sphères savante, religieuse et politique,
voire leur évolution « coextensive » comme le montre Laura Péaud pour cette période du XIXe siècle
8
maritimes pour établir des relations commerciales directes, et donc contrôlées, avec l’Extrême-Orient,
sans avoir à passer par les prospères Cité-Etats italiennes. Les techniques de navigation sont celles
utilisées en Méditerranée : la boussole (invention chinoise introduite en Europe au XIIIe siècle via les
Arabes), les cartes portulans (« œuvres des cartographes Génois ou Catalans, qui indiquent la position
précise des ports et la route à suivre pour aller de l’un à l’autre », Lebrun, p.28), la « navigation à
l’estime » (« en fonction de la vitesse calculée empiriquement », Lebrun, p.28). Dans les années 1420-
40, les Portugais mettent au point la caravelle, vaisseau à la fois maniable et capable de naviguer par
tous les vents, et vers 1480, ils s’initient à la navigation astronomique et « calculent, à bord [de leurs
navires], la latitude au moyen soit de l’astrolabe, soit d’instruments simplifiés comme l’arbalète ou la
bâton de Jacob. Quant à la longitude, son calcul ne peut être fait correctement avant la seconde moitié
du XVIIIe siècle, faute de chronomètres » (Lebrun, p.29). La couronne du Portugal s’empare en 1419 de
l’île de Madère, des Acores en 1431, et du Cap Vert en 1445 (la flotte est menée par le Vénitien Ca’Da
Mosto). Ces conquêtes progressives d’espaces insulaires et côtiers, qui se matérialisent par la mise en
place de comptoirs et de relations commerciales avec les souverains locaux, amènent la couronne du
Portugal à pousser plus avant, vers le sud, en direction des Tropiques, les entreprises des navigateurs
qu’elle finance, lesquels « par le fait », c’est-à-dire empiriquement, remettent en cause la théorie des
zones, ce qui s’inscrit dans le mouvement de la dialectique qui se met alors en place, celle qui oppose
les Anciens et les Modernes ces derniers repoussant les limites tant matérielles qu’idéelles des
premiers, en les considérant toutefois comme point de départ. En 1482, des navigateurs Portugais
atteignent l’embouchure du Congo, et en 1487, Bartolomeo Diaz amarre au-delà du Cap de Bonne-
Espérance, atteignant ainsi la pointe de l’Afrique du sud. En 1492, à l’issue de la prise de Grenade en
janvier (qui met fin à l’occupation musulmane dans la région ibérique), la couronne castillane
entreprend d’ouvrir une voie maritime pour établir des relations commerciales directes avec
l’Extrême-Orient, vers l’ouest. Le Génois Christophe Colomb amarre à Guanahani (l’actuelle San
Salvador) en octobre, persuadé d’avoir atteint les Indes (c’est-à-dire l’Asie ou l’Extrême-Orient). Les
érudits des sphères savantes suivent de près ces avancées maritimes, et puisent largement dans les
récits des explorateurs du Monde les informations sur lesquelles ils fondent leurs représentations
cartographiques. « L’interrogation sur les antipodes [fin XVe siècle, début XVIe] est plus généralement
une interrogation sur l’extension possible des terres habitables et, comme le montre bien Jean-Marc
Besse, « c’est dans ce contexte- qu’il faut comprendre les explorations des grands navigateurs
portugais et espagnols [et Italiens, dirait Farinelli] de la Renaissance qui infligent un désaveu par le fait
des bornes pratiques et théoriques que les anciens mettaient à l’exploration de la réalité terrestre ».
Les premiers en avançant vers l’Ouest, et les seconds vers le Sud, franchissant ainsi la prétendue zone
torride. Il s’agit encore pour eux de l’autre monde austral peuplé d’hommes « antipodiens ». Il est
néanmoins beaucoup plus difficile d’imaginer un Mundus Novus » (Tiberghien, p.56).
La tradition historiographique a largement mis en avant les innovations techniques qui ont
permis les explorations maritimes et la « découverte » du Mundus Novus et il paraît tout aussi
intéressant de tisser des liens avec l’histoire de l’art (de la peinture, de l’architecture et de la sculpture
particulièrement), l’histoire socio-économique et politique de la Renaissance pour mesurer le
renversement de la Terre qui s’opère aux XVe et XVIe siècles. Farinelli met en relation l’invention de la
« perspective linéaire, c’est-à-dire le point de vue spatial » à Florence (avant sa théorisation par Alberti
en 1435, dans le Della Pittura), et l’invention des stratégies Modernes d’accumulation capitalistes à
Gênes et Florence, avec la conquête du Mundus Novus , pour envisager la cosmologie moderne qui se
met en place. Dans le même mouvement, il inscrit l’Italie comme acteur majeur (notamment dans les
9
sphères maritime, financière et cartographique) là où cette dernière est souvent reléguée au second
plan (notamment sur les cartes destinées à l’enseignement et à la vulgarisation, où elle figure comme
absente dans les entreprises de conquêtes vers le sud et l’ouest). En effet, il s’appuie sur le portique
de l’hôpital des Innocents à Florence, conçu par Brunelleschi en 1419, et qu’il évoque comme l’œuvre
architecturale illustrant le moment à partir duquel « (…) l’œil dit quelque chose que le toucher ne
comprend absolument pas, parce que c’est le contraire de ce qu’il enregistre » (Farinelli, p. 81). En effet,
au point de fuite, la perspective fait se rencontrer des lignes parallèles (l’un des enjeux majeurs de la
cartographie moderne, les systèmes de projection et la déformation des espaces représentés, les
enjeux d’échelle) : « D’un côté elle [la perspective linéaire, ou florentine] implique l’infini, quelque chose
que la culture occidentale ne parvient à penser qu’au XVIIIe siècle. De l’autre, sa force est la matrice
d’un projet, d’un dessein, c’est-à-dire d’un plan de transformation, y compris au sens politique, de
l’existant : elle implique l’intervention sur tout ce qui est fini : telle est la grande contradiction à la base
de la modernité »
10
(Farinelli, p. 86). A Gênes est créée une monnaie stable, la « lire de bonne
monnaie », qui « s’affirma vite comme unité standard de référence, en imposant en même temps le
pouvoir économique et financier de Gênes sur toute l’Europe. » (Farinelli, p. 89). Les commerçants-
banquiers-épiciers Génois prennent ainsi le contrôle des finances de la couronne de Castille, lui laissant
prendre les risques de l’investissement et le « sale boulot » (la conquête matérielle des Terrae nullus,
ce qui se nuance puisque nombre de navigateurs au service des monarchies ibériques et chrétiennes
sont d’origine italienne). Les élites florentines développent un capitalisme « territorial » basé sur « la
conquête, la capture de la région alentours, encore partiellement contrôlée par le pouvoir féodal »
(Farinelli, p. 90). Sur le plan politique, on peut mentionner les travaux de Bernard Manin dans Principes
du gouvernement représentatif, qui montrent comment les cités-Etats italiennes de la Renaissance
(sélection des représentants politiques par tirage au sort et élection, respectivement à Florence et
Venise
11
) ont puisé dans les principes de la démocratie athénienne, pour inspirer à leur tour les
théoriciens des Républiques Modernes occidentales par la suite. Sur les plans artistique, financier et
politique, la Renaissance italienne exporte dans les cours européennes un modèle cosmologique
renversant : celui de la perspective, fondé sur « le principe spatial selon un standard capable de
récapituler et de contrôler à l’avance, et donc d’inclure, toute expression à valeur locale », qui « (…)
consiste à établir en vue de la nécessité du calcul, un critère très rigoureux d’équivalence générale, un
critère capable de reprendre et d’effacer dans son domaine propre toute différence qualitative. Il
parvient à cela au moyen d’un standard immuable transformant toute valeur en quantité, c’est-à-dire
en fraction d’une quantité abstraite : les monnaies en circulation, en fractions de monnaie d’escompte,
et les lieux en espace ». La Renaissance paraît alors être, sur tous les plans, l’époque durant laquelle
les élites s’attèlent à la réduction du Monde à son image, à sa représentation
12
, à sa quantification et
10
Il semble ici y avoir une référence à la fameuse phrase de l’économiste Kenneth « Celui qui croit que la
croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste », formule archétypale du
rapport Meadows (1972), et de la dialectique de l’économie « décroissante »
11
La seconde inspirant « il mito di Venezia » dans la théorie politique moderne, celui de la stabilité républicaine
l’ordre républicain ») : « (…) la forte unité interne de la noblesse vénitienne lui permettait de maintenir
efficacement à l’écart les autres couches de la population et d’éviter ainsi des troubles qui eussent miné le statu
quo », (Manin, p.92)
12
« Non seulement elle [la perspective] colonise le territoire, qui existait évidemment avant même de prendre, à
l’époque moderne, une forme spatiale, mais elle colonise aussi ce qu’on appelle aujourd’hui l’imaginaire
collectif, notre manière de nous imaginer et de nous représenter le monde » (Farinelli, p.93) ; il convient de
souligner qu’une idée ne colonise pas le monde, des hommes colonisent des hommes et s’accaparent leurs
ressources en les aliénant, la carte en étant l’un des moyens, largement utilisé par les institutions politiques
10
à sa spéculation. Ainsi, pour le géographe Italien, « La perspective est un formidable modèle mental,
le plus complet et totalitaire au monde, car il est à la fois un modèle de construction du monde, de
perception du monde et de représentation du monde » (Farinelli, p.94), et il évoque les premières
contestations chez les humanistes More et Erasme
13
, comme on pourrait évoquer les Leyes de la Indias
promulguées (et signées en 1573) par la couronne de Castille durant les quatre siècles d’occupation
coloniale en Amérique afin d’administrer celle-ci. En effet, outre les législations sur les rapports entre
colons et colonisé.es l’issue de la controverse de Valladolid en 1550-1), ces lois coloniales
promulguent l’application du « plan Italien », basé sur les traités de Alberti au sujet de la perspective
en architecture et du De Architectura de Vitruvius (daté de 15 av JC, dédié à l’empereur Romain
Auguste).
Mettre en forme le Monde, cela signifie le décrire, le mesurer, l’organiser, le représenter.
Farinelli, Tiberghien et Besse ont montré que parmi les innovations techniques de la Renaissance se
trouvent en premier lieu le renouvellement cartographique à la redécouverte de l’héritage
ptolémaïque. Farinelli ramasse dans une formule, cohérente avec la traduction littérale de la
Cosmographie de Ptolémée qu’il propose, l’héritage qu’y puisent alors les Modernes, la carte
géographique : « Ptolémée explique comment « réduire la sphère au plan », autrement dit introduit
l’équivalence entre globe et surface plate. La technique permettant cette équivalence (imparfaite)
retrouve le domaine public au moment précis les navigations au-delà des colonnes d’Hercule
obligent à élargir démesurément l’étendue plate de l’écoumène, qui devient ainsi l’habillage sphérique
de la Terre, un habillage beaucoup plus terrestre (et beaucoup moins maritime qu’on ne l’avait pensé
jusqu’alors) » (Farinelli, p.116). Ces apports cartographiques se traduisent principalement par les
techniques de projections
14
et les réseaux géographiques (systèmes de coordonnées
15
). Jean-Marc
Besse et Gilles Tiberghien soulignent en ces termes ce renversement dans la représentation de la
Terre : « « Le lieu géographique est désormais défini par sa méthode de construction (…) et la formule
de cette construction est la suivante : un lieu géographique est un point géométrique issu de
l’intersection de deux lignes » [JM Besse, Les Grandeurs de la terre, p. 130]. La carte devient ainsi le
système qui permet d’ordonner les données du savoir géographique », (Tiberghien, p. 87).
Depuis la redécouverte de Ptolémée, cosmographes et cartographes souvent des érudits aux
multiples savoirs, savoir-être
16
et savoir-faire, sur le modèle de l’humaniste projettent les
coordonnées de la Terre sphérique sur des surfaces planes, produisant des cartes minutieuses et riches
d’informations pour l’historien, comme pour le géographe. Par exemple, le Florentin Paolo Toscanelli
produit une carte indiquant (théoriquement) la route maritime des Indes, vers l’ouest (fig. 4). Au
moment où les cartographes figurent des réseaux géographiques, s’expérimentant aux techniques de
13
D’après lui, ils « disent la même chose, décrivent le même pays, revendiquent tous les deux, contre la logique
uniformisante de l’espace qu’ils sont parmi les premiers Modernes à comprendre, le droit des lieux à continuer
d’exister, en dépit de l’avènement inexorable de l’espace lui-même » (Far, p.101)
14
La projection est le procédé mathématique (avec des formules savantes) qui permet de passer de la sphère au
plan, du globe à la carte, pour représenter la Terre : « (…) les procédés par lesquels nous transformons la sphère
terrestre tridimensionnelle en un dessin plat à seulement deux dimensions » (Farinelli, p.64)
15
Hérité de l’astronomie grecque via Ptolémée, ce que Farinelli comme Besse et Tiberghien conviennent
d’appeler le « système géographique », il s’agit d’une grille que l’on pose par abstraction (géométrique) sur le
globe, des méridiens et parallèles se croisent, et leur correspondance (arithmétique) respective avec des
longitudes et latitudes permet de calculer des distances à parcourir et de suivre un itinéraire préétabli.
16
On peut penser à Norbert Elias, La société de cour (1985)
11
projections et systèmes de coordonnées, la Mare Oceanum revêt un tout autre aspect qu’à l’époque
médiévale, comme le suggère
Farinelli : « « En même temps et pour
la première fois, les mers, qui ne
communiquaient pas entre elles dans
la vision ptolémaïque, parurent
s’étendre à la surface de la Terre
comme s’il s’agissait de grands lacs,
comme s’il s’agissait de quelque
chose de circonscrit (…). A l’opposé de
toute la tradition aristotélo-biblique,
qui voulait précisément que la Terre
reposât sur l’eau, le rapport se
renverse avec Ptolémée : c’est la mer, ou plutôt les mers, au pluriel, qui, pour ainsi, reposent sur la
Terre » (Farinelli, p. 116). C’est donc bien par l’actualisation sensible et empirique que les navigateurs
et marins informent les cosmographes, lesquels renouvellent les modèles cosmologique et
cosmographique de la Terre, au service des royautés ibériques. La circonscription de la Mare Oceanum
invite à la considérer comme une « étendue » finie, une « surface » géométrique mesurable par des
quantités arithmétiques, et donc en théorie navigable, franchissable. En effet, la carte de Toscanelli
est parvenue au roi du Portugal (Alphonse V), et y figurent les récentes conquêtes territoriales
portugaises, insulaires et côtières, comme autant d’ouvertures vers l’ouest. De même, y figure la
mythique (issue de la tradition médiévale) Isla Brandan (référence à l’abbé du même nom), et Cipangu
(Japon) entourée d’une multitude d’îles comme Marco Polo l’avait décrite.
En juin 1492, l’Allemand Martin Behaim achève la fabrication de « son globe terrestre, le plus
ancien connu à ce jour et sur lequel aucun continent ne figure entre l’Afrique et l’Asie » (Tiberghien,
p.32), pour le roi du Portugal (Charles V). Cette innovation technique est rapidement rendue obsolète
par la « découverte » de Colomb quelques mois plus tard, et la minutieuse réalisation artisanale d’un
globe ne peut concurrencer avec l’imprimerie, qui au tout début du XVIe siècle est mise à profit pour
la reproduction en plusieurs exemplaires des cartes, dont les contenus évoluent au fil des avancées en
Terrae incognitae (après avoir permis l’impression et la diffusion de manuels de cosmographie,
particulièrement celui de Ptolémée). Colomb, avec ou sans avoir connaissance de la carte de
Toscanelli
17
(les débats historiographiques ayant encore cours), calcule son itinéraire vers l’ouest, se
basant sur l’héritage ptolémaïque (par abstraction, il se projette dans l’espace, suivant un cap qu’il
sera le premier à éprouver), pour naviguer au nom de la couronne de Castille. En somme, ce que les
Modernes reprennent aux Anciens, c’est le passage du Monde (hiérarchisé ; vertical), à l’espace (plan,
linéaire ; horizontal), la réduction du premier au second, son image. Colomb poursuit la trajectoire que
Farinelli décrit en évoquant la confrontation entre Ulysse et Polyphème dans le récit homérique de
l’Illiade, celle de l’invention de l’espace : « cet espace consiste dans la réduction du processus menant
17
La carte océanique (disparue) de Toscanelli « devait être la synthèse de tout son savoir : un savoir
d’astrologue, de mathématicien, de médecin, de cosmographe, de philosophe néoplatonicien, d’épicier » ; « On
comprend mieux tout cela si l’on pense qu’aux XVe et XVIe siécles, la péninsule italienne fut le pays où se
concentrait le plus grand nombre d’informations et de modèles concernant le fonctionnement du monde »
(Farinelli, p. 74)
Figure 4 Toscanelli, Mare Oceanum (1468)
12
d’un terme à l’autre du parcours à une série d’objets, des objets à des signes et de la distance entre ces
signes (distance qui devient ainsi une forme de relation principale, sinon exclusive) à une mesure
linéaire standard » (Farinelli, p. 43). Autrement dit la mesure, l’arithmétique des abstractions
informent le langage spatial de la Modernité pour le géographe Italien : « Ulysse réduit l’étendue de la
Terre à l’espace » (Farinelli, p.29) dans la fiction, les marins et navigateurs, souvent cartographes, en
font l’expérience sensible. Ces entreprises maritimes (et a fortiori, militaires) sont encouragées par des
motifs économiques et commerciaux, qui dans un contexte de concurrence grandissante entre les
monarchies ibériques et chrétiennes, revêtent des enjeux géostratégiques.
Les voies maritimes et l’extension de lœkoune : course aux « gran des couvertes »,
partage, exploitation et contle du « Mundu s Novus » (fin du XVe scle)
Les avancées maritimes des navigateurs au service des royautés Ibériques amènent les
monarchies chrétiennes dans leur ensemble, à reconsidérer leur emprise territoriale sur le Monde.
L’exploration de la Terre amène les cosmographes et cartographes à produire de nouvelles
représentations, actualisant et remodelant les savoirs cosmographiques et leur organisation. Les
océans ont été explorés scientifiquement à partir du XVIIIe siècle, passant à l’arrière-plan jusque-là,
puisque les monarchies les envisagent d’abord comme des étendues à franchir, à traverser, comme
voies maritimes commerciales permettant de transiter entre l’ancien monde et le Mundus Novus, qui
ne forment alors plus qu’un. Ainsi, le statut des étendues aquatiques de la Terre change, et la Mare
Oceanum médiévale cet « anti-Monde » originel et sans fond, non-navigable et peuplé de monstres
merveilleux (Besse), qui borne l’œkoumène de façon circulaire
18
revêt une symbolique désormais
positive, celle de la navigabilité, figurée dans la symbologie des cartes par des navires à sa surface,
lesquels remplacent petit à petit les monstres merveilleux. Ainsi la Mare Oceanum ne borne plus les
limites de l’œkoumène, auquel elle est intégrée, mais permet de s’y mouvoir. A la fin du XVe siècle,
« l’œkoumène fusionne avec la totalité du globe » (Besse), et la modélisation de la Terre construit une
image de celle-ci comme un corps homogène.
Un an après l’arrivée de Colomb au Mundus Novus , celui-ci, décrété Terrae nullus par le pape
(Alexandre VI), est partagé par ce dernier entre les puissances monarchiques ibériques, les couronnes
d’Espagne et du Portugal. De la sorte, l’autorité papale entend s’assurer une emprise, un contrôle sur
les conquêtes, en revendiquant et faisant reconnaître la primauté religieuse de la chrétienté sur les
entreprises politiques et économiques (commerciales). Décréter les Indes (l’Amérique) comme des
Terrae nullus permet d’en faire ipso facto un territoire n’appartenant à aucune autorité politique
(chrétienne), et donc un territoire pouvant être légitimement arrogé par n’importe quelle puissance
monarchique. La conquête ainsi légitimée, il s’agit pour le pape d’en régir le partage (le contrôle à
distance, donc symbolique). En 1493 est donc signé un accord où figure une « ligne papale » : l’est est
attribué aux Portugais, et l’ouest aux Espagnols (dont le vaste royaume
19
ainsi privilégié par la papauté,
18
Or comme on l’a vu, la cosmologie médiévale, aristotélo-chrétienne, fait du mouvement circulaire une
catégorie inférieure à celle du mouvement rectilinéaire dans la hiérarchie du Kosmos. De même, les vents
divins (représentés par des figures angéliques), mettent en mouvement cette Mare Oceanum circulaire, là où
l’immobilité est supérieure au mouvement dans la dite hiérarchie cosmologique.
19
L’étendue du royaume, à travers les taxes et les douanes (qui se modernisent, se rationnalisent au rythme
des administrations royales de plus en plus tentaculaires), conditionne la capacité d’investissement
économique, et donc l’étendue des entreprises maritimes, militaires et commerciales. Outre la posture
13
permet à cette dernière d’affaiblir l’empire germanique). A cette époque, sur la base de leur héritage
aristotélo-chrétien alors en crise, les cours européennes ignorent largement l’étendue de cette
« découverte », de même les sphères savantes et politiques ne savent s’il s’agit des Indes ou de terres
qui leur sont inconnues ni s’il s’agit d’une île ou d’un continent. L’antique (et surtout médiéval) débat
sur les Antipodes se renouvelle avec vigueur au prisme de ces explorations maritimes et de la mise en
crise du modèle médiéval du « T dans l’O » par les savants (à la suite des portulans des navigateurs
médiévaux, qui préparent la légitimation de l’expérience dans de l’extension des connaissances sur la
Terre). Contrairement à l’époque médiévale où les débats sur l’ordre du Monde étaient
majoritairement abstraits et théologiques, c’est son expérience sensible, vécue, éprouvée par les
navigateurs et marins qui donne leur orientation aux débats des XVe et XVI siècles. Pour autant, les
premières découvertes, et les différents postes côtiers et insulaires conquis depuis le début du siècle
au nom de la couronne du Portugal, amènent celle-ci à revendiquer auprès du pape une part plus
important des Terrae nullus qu’il reste à conquérir vers l’ouest, et des routes maritimes qu’il reste à
ouvrir. Dans la continuité de la ligne papale de 1493, le traité de Torsedillas signé en 1494, attribue aux
couronnes portugaise et castillane les portions du Mundus Novus qu’elles semblent avoir ouvertes
(vers le sud pour la première, vers l’ouest pour la seconde). La couronne portugaise voit ainsi sa
légitimité symbolique (et juridique) de conquête étendue de 270 lieues (environ 1400 km) vers l’ouest,
mais elle reste insatisfaite, la grande partie des terres du Mundus Novus revenant à la couronne de
Castille. De plus, les autres monarchies chrétiennes d’Europe occidentale, dont le culte chrétien n’est
plus exclusivement le catholicisme romain incarné par le pape, se sentent aussi lésées par le traité de
Torsedillas qui ne les inclut pas, et veulent prendre leur part aux conquêtes de l’ouest, et de la Mare
Oceanum. En 1497, le Florentin Giovanni Caboto arrive à Terre-Neuve (au Canada), découvrant les
terres de l’Amérique du nord au nom de la couronne britannique cette première entreprise
commerciale, politique et militaire est l’un des désaveux les plus précoces au traité de Torsedillas,
menaçant l’emprise papale (le catholicisme romain) sur les Terrae nullus ; les explorations successives
des couronnes portugaise, britannique et française, qui rythment le XVIe siècle parachèvent ce
désaveu. En 1498, le Portugais Vasco de Gama inaugure la route maritime des Indes en contournant la
pointe de l’Afrique, confirmant la localisation géostratégique du Cap de Bonne-Espérance dans les
entreprises commerciales de la couronne du Portugal. En 1500 et l’année suivante, Cabral et Vespucci
(originaire de Séville) suivent les traces de Colomb pour confirmer le monopole de la couronne de
Castille établi par le Génois sur le Panama, le Venezuela et la Colombie ; en poussant plus vers le sud,
ils découvrent le Brésil dont ils longent les côtes.
Les navigateurs Portugais poussent leurs explorations maritimes vers le sud, s’établissent dans
les espaces insulaires et fondent des comptoirs coloniaux le long des côtes africaines. Ce faisant, ils se
constituent un réseau de forteresses et des relations commerciales vers les Indes, arpentant les
contours du continent africain jusqu’alors inconnus. A titre d’exemple, le comptoir de Sao Jorge Da
Mina (Saint-Geroges d’Elmina) fondé en 1482 sur le golfe de Guinée, devient un centre commercial
important (or, poivre et esclaves). La gion méditerranéenne reste, avec l’Italie, le centre des
échanges commerciaux acheminant des produits d’Extrême-Orient. Cependant, dès lors que Colomb
découvre l’Amérique et que Vespucci répand la thèse de son étendue continentale, les enjeux
commerciaux se décentralisent, l’emprise des monarchies ibériques et chrétiennes se globalisant
progressivement. Lors de son second voyage au Mundus Novus en 1494, Christophe Colomb et ses
religieuse, la capacité économique des monarchies ibériques a sans doute pesée dans le choix du pape à en
faire les primo-conquérants légitimes (juridiquement, via le droit) du Mundus Novus
14
deux frères (avec non plus trois, mais dix-sept navires, du bétail, des plantes importées d’Europe ; la
canne à sucre étant importée depuis les Canaries dans la seconde décennie du XVIe siècle) lancent le
processus de colonisation de l’île d’Hispaniola (future Saint-Domingue, officiellement française dès
1665
20
) au nom de la couronne de Castille. Dès lors, les Antilles (Hispaniola, Cuba et Porto Rico
particulièrement), dont le nom s’institue sur les cartes portugaises (dès Cantino en 1502, et déjà chez
de la Cosa en 1500), deviennent un centre névralgique des entreprises outre-Atlantique financées et
encadrées par les monarchies ibériques puis chrétiennes, et concentrent les routes loxodromiques sur
les portulans qui y figurent des roses des vents. C’est la première colonie européenne au Mundus
Novus, furent créées les premières villes coloniales sur le modèle des Encomiendas
21
. Cette
première fondation est primordiale pour la couronne de Castille, car elle est un avant-poste pour la
conquête du Mundus Novus au début du XVIe siècle, officialisée par le traité de Torsedillas. De la sorte,
les monarchies castillane et portugaise (avec les conquêtes insulaires et côtières du XVe siècle)
s’assurent une emprise territoriale transatlantique, laquelle leur permet de mettre en place des routes
commerciales maritimes qui relient le Mundus Novus à la péninsule ibérique. En 1535, la couronne de
Castille intègre à la Capitainerie générale de Saint-Domingue (fondée en 1511, installée à Hispaniola
en 1526) l’île de Cuba (jusqu’en 1664) et Porto Rico (jusqu’en 1792)
22
, pour administrer sa colonie à
distance, et la garder sous son autorité juridico-politique, sous son contrôle symbolique
23
. Les
monarchies chrétiennes, par la suite, administrent leurs colonies de façon semblable. Ainsi, la mise en
parallèle (ou en perspective) des productions cartographiques, des récits cosmographiques sur le
Mundus Novus et des premières heures de la colonisation suggèrent l’idée que la cartographie de la
Terre permet un contrôle (abstrait) du territoire avant son administration effective (ou concrète), mais
aussi pour maintenir (fixer, statuer) cette emprise administrative. La carte, et ses producteurs,
apparaissent comme de outils de premier ordre pour la consolidation des empires coloniaux des
monarchies ibériques et chrétiennes.
Entre la redécouverte de Ptolémée et l’invention du premier globe, la Mare Oceanum passe
de son statut abyssal à celui d’une étendue navigable permettant de relier les terres émergées entre
elles, et la cosmographie s’affirme en même temps qu’apparaissent les cartographes dans les cours
des monarchies ibériques et chrétiennes.
20
Cette date marque la reconnaissance, c’est-à-dire l’accaparement, de ce territoire comme possession de la
couronne française. Les flibustiers et contre-bandiers Français qui se l’étaient appropriée en dépit de sa
possession castillane, se voient ainsi contraints de se soumettre à une autre autorité royale. Cet exemple
montre les enjeux liés à l’administration coloniale, l’emprise symbolique des monarchies reposant au bout du
compte sur la puissance militaire (l’Espagne du XVIIe siècle étant bien moins florissante économiquement
qu’au siècle précédent), qui revient à maintenir un statu quo territorial
21
Système d’administration coloniale de la monarchie castillane en Amérique du Sud, où les terres conquises
au nom de la couronne sont gouvernées par des colons ayant servi les intérêts de celle-ci au Mundus Novus :
les « Indigènes » (populations locales dites « précolombiennes ») y étaient évangélisés et réduits au servage
(travail forcé), jusqu’à l’essor du commerce triangulaire et de la « Traite des Nègres » (esclavagisme) mis en
place au XVIe siècle
22
Ces deux dernières devenant à leur tour des capitaineries générales, au fur et à mesure que les flibustiers et
contrebandiers français ne l’investissent, puis que la monarchie française ne se l’accapare (par la
reconnaissance juridique et l’administration coloniale)
23
La fondation d’une ville outre-Atlantique étant subordonnée aux lois castillanes, les villes américaines ont un
plan similaire avec des rues parallèles et perpendiculaires, quadrillant l’aire urbaine
15
Aplanir la Terre pour s’en emparer : des Terrae incognitae aux Terrae nullus, les
cosmographes dans la conquête du Mundus Novus (XVIe siècle)
Dans cette seconde partie, on tente de mettre en rapport l’histoire sociale, politique et
économique de la conquête du Mundus Novus avec l’émergence des cosmographes et des navigateurs,
et l’encadrement de leurs productions cartographiques par les monarchies ibériques et chrétiennes,
afin d’envisager par quels moyens (théoriques et techniques) ces dernières ont diffusé leurs empires
coloniales en toutes parts du globe.
Innovations techniques et émergence de figures de la modernité : les premiers
planispres du Mund us Novus et l’émergence de nouveaux acteurs pour (d)écrire la
Terre
Entre la fin du XVe et le début du XVIe siècles, émergent de nouvelles figures reconnues pour
leur habileté à saisir le Monde (de façons abstraite ou matérielle). Ces diverses figures émergentes
suivent des trajectoires sociales et économiques semblables bien que distinctes, se voyant attribuées
de nouveaux statuts au sein de la société, des sphères politiques comme savantes et artistiques, alors
fortement entremêlées, sous l’impulsion du mécénat et de la concurrence économique, technique et
culturelle entre les cours européennes. Farinelli rappelle à cet égard la désillusion que racontent de
nombreux artistes Italiens des Quattrocento et Cinquecento, sollicités dans toutes les cours
européennes non pour l « aura » artistique
24
de leurs œuvres, mais « seulement parce qu’ils
possédaient la connaissance d’une technique, celle de la perspective florentine : bref, uniquement parce
qu’ils étaient détenteurs du secret de l’espace, c’est-à-dire de la seule formule capable de transformer
la terre en territoire moderne » (Farinelli, p.92). La cour des Médicis ou encore celle de François Ier
sont des illustrations de cette sollicitude des talents, de leur accaparement par et pour le rayonnement
et la consolidation des monarchies chrétiennes et ibériques, et des républiques italiennes. Les
innovations artistiques sont des enjeux géopolitiques pour les monarchies chrétiennes qui entendent
étendre leur emprise sur le Monde, en captant les divers talents capables de saisir celui-ci, de le
représenter. Non seulement les peintres sont assimilés à ces talents à capter, mais aussi les architectes,
qui établissent l’esthétique urbaine de la Renaissance dans de nombreuses villes qui concentrent les
pouvoirs économiques et politiques (Venise ou encore Chambord, Vienne, etc.)
25
, revisitant les canons
antiques par la perspective, la mise en valeur de l’horizontalité. Farinelli rappelle aussi qu’ « En même
temps que les peintres et architectes, une autre figure née en Italie, celle de l’ingénieur militaire,
s’expatriait dans toute l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles » afin de diffuser le « plan Italien » auprès des
monarques, « autre façon de dire la perspective, le principe de construction de toute ville liée à la guerre
étant perspectif » (Farinelli, p.92). En ce sens, et évoquant la démarche de conquête tant nationale
26
24
Farinelli se fonde sans doute sur l’aura telle que théorisée par Walter Benjamin, dans L’œuvre d’art à
l’époque de sa reproductibilité technique
25
A cet égard, une nouvelle pièce apparaît dans les résidences : le cabinet, destiné à le lecture et à l’écriture,
avec des bibliothèques (et cartothèques) qui se remplissent en suivant les progrès de l’imprimerie ; les
premiers cabinets de curiosités apparaissent
26
Farinelli évoque les Alinari, famille italienne qui archiva photographiquement les édifices architecturaux
suivant un schéma où la vision du photographe est rigoureusement effacée au profit d’une uniformisation des
photographies, et des objets photographiques. Dans le même mouvement, l’apparition de la photographie au
XIXe siècle initia un élan semblable en France, prompt à construire un imaginaire national autour d’un
patrimoine historique présenté comme unificateur.
16
que coloniale qui se met en place dès la Renaissance (et dans la lignée de la perspective et du
capitalisme territorial initiés à Florence), le ographe Italien souligne comment les Modernes ont
traduit les lieux en espaces, la Terre en territoire moderne, rappelant que « territoire » a une racine
commune avec « terre », mais aussi avec « « terreur », la terreur que seul le pouvoir politique peut
exercer » (Farinelli, p.92). Les aires urbaines (les villes fortifiées sur le modèle du « plan Italien »)
centralisent, dans un mouvement centrifuge, les savoirs et savoir-faire techniques et artistiques, et les
pouvoirs économiques et politiques. Les cosmographes et cartographes sont convoités par les
puissances monarchiques chrétiennes et ibériques, leurs savoir-faire sont valorisés pour la conquête
du Mundus Novus, et leurs productions cartographiques deviennent des enjeux géopolitiques. Ainsi,
les premières cartes qui représentent le Mundus Novus témoignent de l’avancée cartographique, et
des connaissances cosmographiques qu’en ont les explorateurs qui sillonnent les océans à la recherche
d’espaces côtiers, continentaux ou insulaires, à aborder. Les savoirs cosmographiques et
cartographiques résultent bien souvent du compte-rendu des expéditions que les navigateurs rendent
à leurs mécènes, les monarques catholiques de la région Ibérique dans un premier temps (Portugal et
Espagne), et les monarques chrétiens, assez rapidement. Les « découvertes » et explorations, les
conquêtes sont faites par des émissaires au nom des royautés ibériques et chrétiennes ; bien souvent,
ces entreprises financées par les monarques s’accompagnent d’une promotion sociale et de garanties
économiques. Par exemple, Colomb est nommé « amiral de la flotte royale » castillane et obtient une
part de 10% sur toute richesse découverte au profit de la couronne castillane ; Giovanni Caboto,
comme beaucoup d’autres, voit ses nom et prénom fondus dans la langue de la monarchie au compte
de laquelle il entreprend ses explorations, alors anglicisé en John Cabot. Sur les cartes, les conquêtes
des diverses royautés sont figurées par des drapeaux, et la toponymie est abondante suivant le modèle
des portulans (oscillant souvent entre le Portugais, et le latin ; donnant la primauté à la langue vivante,
celle des découvertes sur la langue morte, des sphères savantes) ; une échelle de longitudes apparaît
peu à peu.
La première carte qui représente le Mundus Novus est celle d’un compagnon de Colomb, Juan
de la Cosa, qui acheva sa réalisation en 1500, la destinant à la couronne de Castille. Cette carte est
réalisée à partir de la peau d’un animal, sur le modèle bas-médiéval des portulans
27
, et indique des
routes loxodromiques (indiquant la trajectoire à suivre pour les navires suivant un cap constant),
comme il est courant à l’époque. Le cosmographe a vraisemblablement eut écho des découvertes de
Caboto car il les indique sur sa carte du Mundus Novus, les toponymes sont nombreux sur la côte
africaine occidentale et représentent autant d’avant-postes sous l’influence de la couronne
concurrente du Portugal. Symboliquement, des navires désormais occupent la Mare Oceanum,
indiquant une voie maritime vers l’ouest destinée à s’instituer. Tout comme sur le « planisphère de
Cantino » (fig. 5), achevé en 1502, la ligne du traité de Torsedillas apparaît sur la carte ; il est absent
des suivantes, symbolisant la remise en question de l’autorité papale « par le fait », par les monarchies
chrétiennes lésées par l’accord juridique. Cantino était un espion Italien qui s’est procuré la copie d’une
carte de l’administration coloniale portugaise alors à Lisbonne (aussi un portulan), pour la ramener
dans la province de Ferrare. Y figurent les dernières « découvertes » de la couronne portugaise, les
27
Une carte maritime, utilisée du XIIIe au XVIIIe siècles, qui donne des indications aux navigateurs (sur les
ports, les dangers qui les entourent comme les courants, les hauts-fonds, etc. ; à travers les roses des vents qui
indiquent le cap à suivre parmi 36 possibilités) et sur laquelle sont tracées des routes loxodromiques, dessinée
sur un parchemin réalisé à partir d’une peau d’animal.
17
côtes du Brésil (longées successivement, en direction du sud, par Cabral, Coelho puis Vespucci), le
Mundus Novus (des Antilles à l’Amazone
pour l’Amérique du sud, Terre-Neuve et le
Labrador pour l’Amérique du Nord) y étant
représentés en vert, en contraste avec la
couleur pâle de la Mare Oceanum et des
continents connus de l’œkoumène chrétien
(Asie, Afrique et Europe), et Cuba y figure
comme une île l’inverse de la thèse de
Colomb qui la voit comme rattachée à l’Asie).
C’est un exemple qui illustre les enjeux
opolitiques et commerciaux induits par la progression des « découvertes » par les monarchies
ibériques et chrétiennes. En effet, bien que rapidement rendues obsolètes par le rythme effréné des
avancées et conquêtes européennes outre-Atlantique, les cartes détiennent des informations sur les
connaissances qui s’accumulent progressivement sur les Terrae nullus, et leur possession devient un
enjeu géostratégique pour la course à la conquête du Mundus Novus. Cantino a permis aux cité-Etats
italiennes de se tenir informées des dernières « découvertes » portugaises, avant les autres
monarchies chrétiennes, pouvant envisager un espace continental plutôt qu’insulaire. Ces avancées
sont ponctuelles, les productions cartographiques se précisant au rythme des avancées en Terrae
nullus. De même, en 1505, le Génois Caverio achève son planisphère (un portulan, avec roses des vents
et routes loxodromiques, sans échelle de latitudes), dans lequel il reprend le code graphique du
« planisphère de Cantino » avec les forêts de Terre-Neuve, les perroquets colorés au Brésil (un portulan
Portugais obsolète, donc), actualisant les avancées européennes avec la représentation de la Floride
en Amérique du nord, et du Yucatan en Amérique du sud. Les savoirs des navigateurs, leur contrôle
(par des contrats juridiques, et par le système de mécénat), au même titre que les savoir-faire des
cosmographes et cartographes, sont largement captés par les puissances monarchiques, qui les
agrègent à leur cour les « cosmographe[s] du roi » apparaissent aux côtés des « historiographe[s] du
roi » ; ayant la fonction de contrôler, en encadrant leurs productions, les discours afférents à chaque
discipline, et aux savoirs qu’elles renferment.
En 1504, le cartographe Portugais Pedro Reinel réalise un planisphère centré sur l’Atlantique,
figurent les conquêtes portugaises en Amérique du Sud, mais surtout les « découvertes »
concurrentes en Amérique du Nord (John Cabot qui a découvert le Canada en 1504, avec Terre-Neuve,
pour la couronne Britannique), ce qui témoigne des enjeux géopolitiques relatifs aux conquêtes (de
natures économique et commerciale, politique et religieuse) que revêtent les cartes. Sur ce portulan,
apparaît la première rose des vents orientée nord qui nous est parvenue aujourd’hui, ainsi que la
première échelle de latitudes, deux pratiques qui s’instituent progressivement lors des XVIe et XVIIe
siècles. En 1505, le Portugais Pesaro achève un planisphère (un portulan, avec roses des vents et routes
loxodromiques, sans échelle de latitudes) où figurent les dernières avancées de la couronne portugaise
(Vespucci) ; l’Amérique du Nord y figure disjointe (Terre-Neuve, le Groenland et la Nouvelle-Ecosse
sont séparées sans être représentées comme îles), et les côtes ouest de l’Amérique et est de l’Asie ne
sont ni jointes ni disjointes. En somme, cette carte invite à être complétée et symbolise la temporalité
cartographique, figée et toujours déjà obsolète. C’est le premier planisphère intitulé d’après le récit
éponyme Mundus Novus attribué à Vespucci et alors très populaire dans les sphères savantes et
politiques, ce qui montre l’importance des récits d’explorateurs, navigateurs et marins pour la
Figure 5 « Planisphère de Cantino » (1502)
18
réalisation des cartes (le recueil des informations géographiques), et la frontière mobile entre fiction
et réalité, imaginaires et donnés empiriques, dans les représentations cartographiques de l’époque. Le
Florentin Contarini achève la première impression
de son planisphère en 1506 (fig. 6), adoptant une
projection conique régulière (héritage
ptolémaïque) les latitudes figurent comme
cercles concentriques, et une échelle de longitudes
en ligne vertical au centre. L’héritage
cosmographique légué par les Anciens se fusionne
ici à une innovation technique des Modernes,
l’imprimerie. Contarini y représente Terre-Neuve et
le Groënland à l’est du continent asiatique
accréditant la thèse de Colomb et figurant
l’Amérique du Nord comme territoire portugais (avancées de Caspar et Corte-Real) plutôt que
britannique (Cabot), et Cuba proche du Japon (Cipangu), accréditant les récits de Marco Polo.
En 1507, le cartographe Flamand Martin Waldseemüller supervisa (le groupe du « Gymnase
Vosgien », qui rassemblait des cartographes en vue de) la réalisation d’une mappemonde suivant la
projection conique héritée de Ptolémée (fig. 7), qu’il publia dans un ouvrage intitulé (en abrégé)
Cosmographiae Introductio
28
, faisant
la part belle aux système de
coordonnées et modes de
projections, puisqu’il fait appel tant à
la géométrie qu’à l’astronomie
(savoirs indispensables aux
navigateurs). Sur cette carte figure
pour la première fois le nom America
(en latin) au niveau de l’actuelle
Amérique latine, Waldseemüller
justifiant alors cette dénomination
comme une forme de rééquilibrage
face aux noms des continents de l’œkoumène chrétien, féminins: « (…) et je ne vois rien qui,
raisonnablement, nous empêcherait de l’appeler terre d’Améric du nom de son génial découvreur, ou
simplement América, puisqu’aussi bien l’Europe et l’Asie ont reçu des noms de femmes ». Cette
première justification peut éclairer sur les intentions rationnelles des humanistes : dans la symbolique
des cosmologies patriarcales ou hétérosexistes, l’abysse et l’informe, l’incommensurable et l’originel
sont souvent associés à une entité féminine, tandis que la masculinité est une mise en forme et une
mesure universelle, c’est-à-dire la mise en place d’une hiérarchie : la dénomination masculine du
nouveau continent pourrait refléter l’ambition de connaissance exhaustive de la Terre (tout comme la
« pomme terrestre » de Martin Behaim). Privilégier le masculin sur le féminin (comme dans la langue
française au XVIIe siècle) pourrait alors refléter l’ambition d’un acte originaire, divin : l’organisation du
Monde. Par la suite, les enjeux géostratégiques revêtant une forme géosymbolique les monarchies
28
Le titre complet étant : « Cosmographiae introductio cum quibusdam geometriae ac astronomiae principiis
ad eam rem necessariis, Insuper quatuor Amerigi Vespucci navigationes »
Figure 7 Planisphère de Waldseemüller (1507), Universalis Cosmographia
19
portugaise et castillane revendiquant, tout autant que les cités de Gênes et Florence
29
, la gloire
attribuée à la découverte de ce que Waldseemüller accrédita comme un quatrième continent (alors
assimilé aux Antipodes) à la suite de l’exploration vespuccienne le cartographe justifia sa
dénomination car Vespucci, ayant sillonné les tes du Brésil, avait empiriquement (é)prouvé
l’étendue d’un continent bien plus que d’une île
30
. L’Amérique du nord est pour sa part « (…) [figurée
comme] une île dont le cartographe place l’extrémité nord près du Japon » (Tiberghien, p.57). Ainsi,
contrairement à la mappemonde de Caverio (portulan réalisé en 1504-05) qui laisse explicitement des
tracés inachevés, Waldseemüller, qui s’en inspira, trace des lignes (droites) pour circonscrire la te
occidentale (encore inexplorée et inconnue) de l’Amérique du nord et cale les côtes de l’Amérique du
nord sur la ligne courbe d’un méridien, faisant le choix de représenter des contours continentaux clairs.
De plus, Waldseemüller, par ce choix de représentation sur ce dont il n’a aucune information, sépare
l’Amérique du sud de l’Amérique du nord (Terre-Neuve et le Groenland), qui ne sont pas reliées sur la
mappemonde de Caverio (mais pas non plus séparées, l’absence de données laissant libre cours à
l’imaginaire, invitant à compléter la carte) ; cette représentation est reprise par les cartographes dans
les décennies qui suivent. Ainsi, les discours sur la Terre étant multiples, les modélisations
cartographiques proposent des « visions » différentes du Monde, qu’il est alors primordial pour les
monarchies de capter, d’orienter et d’imposer. Le planisphère de Waldseemüller est cordiforme (en
forme de cœur), l’archéologue D Baratono et l’océanographe C Piani ayant montré que cette
projection « en forme de manteau » intègre la dimension symbolique du sacré à travers un parallélisme
de construction avec La Vierge de Miséricorde réalisée par Domenico Ghirlandaio pour la famille
Vespucci. De cette façon, la découverte cosmographique de ce qui est envisagé comme l’œkoumène
chrétien est attribuée à Ptolémée, et celle de ce qui est alors envisagé comme les Antipodes à
Vespucci
31
(l’America, jusqu’alors exclusivement théorique, abstraite), tous deux cartographes ayant
participé à la mise en carte de la Terre, de l’oekoumène. Nous reviendrons sur la métaphore de la carte
comme « manteau de la Terre », et ce qu’induit ainsi le savoir-faire du cartographe (en dernière partie).
La même année, Waldseemüller achève un planisphère intitulé Typus Orbis Terrarum, inséré à la
réédition (française) de la Cosmographie de Ptolémée parue en 1513, où contrairement au planisphère
de son Cosmographiae Introductio, les routes loxodromiques apparaissent, de même que les roses des
vents. Les contours de l’eokoumène aristotélo-chrétien sont plus précis que dans la vision
ptolémaïque, actualisés, tandis que l’Amérique du Sud est représentée en continent, et le Groënland
29
Ce n’est qu’à partir du XIXe siècle, que l’on considère que Colomb a découvert l’Amérique, Vespucci
l’identifiant comme un continent, sous l’impulsion de Humboldt, fondateur de la géographie moderne en
Europe
30
De plus, Amerigo Vespucci s’était rendu populaire dans toutes les cours européennes par les divers écrits qui
lui étaient alors attribués, les puissants comme les érudits étant avides de curiosité pour ces Terrae nullus qui
renversaient leur image du Monde et nourrissait leurs imaginaires comme leurs désirs de conquête. Dans la
continuité de l’époque médiévale, les espaces inconnus deviennent les supports d’un imaginaire sans borne,
mais à la Renaissance la confusion est plus grande encore car les terres en question sont accessibles par voies
maritimes directes.
31
Sont intégrés, après une introduction à la cartographie, les récits des voyages de Vespucci, attribués au
navigateur, et qui sont alors fort populaires
20
rattaché au nord-ouest du continent européen. En 1508, le cartographe néerlandais Johannes Ruysch
illustre les 3e et 4e éditions de Rome de la
Cosmographie de Ptolomée sous l’égide du pape,
d’un planisphère à projection conique régulière (fig.
8), reprenant le code graphique ptolémaïque.
Contrairement au planisphère de la Cosmographiae
Introductio de Waldseemüller, l’Amérique du Nord
(le Groënland et Terre-Neuve) n’est pas rattachée
au continent européen mais à l’Asie ; pour autant,
cela suggère un même horizon des possibles : une
route maritime vers l’extrême-Orient, les Amérique
du nord et du sud n’étant alors pas reliées dans les
modèles cosmographiqes et les représentations
cartographiques afférentes ce que les monarchies
chrétiennes tentent aux XVIe et XVIIe siècles.
Ainsi, les cartes donnent à voir les diverses constructions cosmographiques à l’œuvre,
l’acquisition progressive des données géographiques, et l’enjeu d’actualisation inhérent au support
cartographique. De même, leurs contextes de production s’inscrivent dans les logiques de concurrence
pour le rayonnement entre les cours eurpéennes, qui en constituent le cadre politique et financier,
garantissant aux monarques un contrôle sur la représentation d’un monde encore à conquérir, le
support projectif de la carte aidant à cette entreprise.
Les cartes des humanistes au service de l’ambition universaliste : la Terre et son image
La représentation du Monde, connu comme inconnu, nous l’avons vu, suscite un engouement
enchevêtré à la volonté de le conquérir. Dans la continuité de l’héritage antique et médiéval, et face
aux « découvertes » successives, dès les XVe et XVIe siècles la dialectique « connu/ inconnu » prend de
l’ampleur dans les discours sur la Terre, et devient archétypale de la modernité lexicalisant
l’arpentage du globe autour du thème de l’aventure au même titre que l’opposition Anciens/
Modernes. Cette dialectique Anciens/ Modernes, typique des humanistes de la Renaissance qui
découvrent l’œuvre de Platon dans le texte grec, en symbolise la démarche : elle se diffuse des cite-
Etats italiennes à toutes les cours européennes : les érudits « remettent en honneur l’étude directe des
lettres anciennes sur lesquelles ils appuient une conception de l’homme et du monde » (Lebrun, p.41),
privilégiant l’idéel sur le matériel (le néo-platonisme consolidant la foi chrétienne), ou plutôt, postulant
la primauté de l’idéel sur le réel. L’imprimerie, qui permet de diffuser d’abord des textes, puis aussi
des cartes, permet la diffusion rapide et massive des discours sur la Terre, et les humanistes
constituent un réseau épistolaire intense (auquel Laura Péaud compare celui des XVIIIe et XIXe siècles
qui inaugurent la naissance de la géographie moderne en Prusse, en France et en Grande-Bretagne
héritière directe de la cosmographie des XVe, XVIe et XVIIe siècles).
Les diverses représentations cartographiques de la Terre au cours des XVIe et XVIIe siècles
témoignent des nombreux essais et des héritages en termes de projection, mais aussi de symbologie
(ou sémiologie graphique). En effet, la redécouverte de Ptolémée entraîne une effervescente
émulation intellectuelle autour des enjeux cartographiques, et les codes ne sont aucunement fixés,
Figure 8 Planisphère de Ruysch (1508)
21
chacun pouvant laisser libre cours à la représentation qu’il souhaite faire de la Terre
32
(voir la
Cosmographie universelle de Le Testu, plus loin); et comme on l’a vu, les enjeux de nomination et
de possession territoriales s’illustrent dans les productions cartographiques, selon leur contexte
politique, c’est-à-dire en fonction du destinataire de la carte (mécène) l’enjeu géopolitique de la
production des cartes n’est plus seulement celui de connaître les Terrae nullus, mais plus encore d’en
attribuer la possession et de la faire reconnaître (l’autorité politique, sur un mode territorial)
33
. Les
cartographes acquièrent un statut socio-économique qui s’institutionnalise dans les cours des
monarchies ibériques et chrétiennes, et leurs savoir-faire sont valorisés pour les entreprises de
conquêtes territoriales (tant nationales que coloniales). La carte elle-même acquiert un statut
nouveau, celui de la conformité à la réalité, appelant à une rigueur technique et conceptuelle
croissantes, quand bien même des cosmographes comme Waldseemüller montrent déjà, par la
diversité de leurs productions cartographiques, que la « réduction de la sphère au plan » peut revêtir
différentes formes, et donc représenter le Monde de multiples façons : « La carte est censée produire
une image du monde conforme à sa « réalité » (…). Or à travers la manipulation des échelles, l’omission
délibérée de détails (emplacements stratégiques, bases militaires), le déplacement de signes, la
distorsion de certaines conventions, on a pu falsifier les cartes en les utilisant à des fins géopolitiques
précises » (Tiberghien, p. 48). Aujourd’hui, une telle remarque peut paraître banale dans la sphère
savante (bien qu’elle ne le soit dans le sens commun)
34
, mais à l’époque une telle réflexivité
35
reste
absente, et de fait la puissance de l’image de la Terre que donnent à voir les cartes est redoublée, un
peu comme les vitraux au Moyen-Age (c’est pourquoi Farinelli parle de « pornographie » et de
« schizophrénie » lorsqu’il évoque la cosmologie moderne). L’apparition de l’imprimerie dont le
premier ouvrage imprimé, la Bible, symbolise l’ambition des humanistes qui considèrent que « si le
christianisme est devenu une religion exigeante, ritualiste et même magique, c’est la faute des hommes
qui au cours des siècles ont alourdi et obscurci le message du Christ
36
. Il convient donc de la décaper et
d’en revenir à la pureté des écritures » (Lebrun, p.43) favorise tant la circulation des cartes que les
enjeux théoriques liés à leur production (les nombreuses éditions et rééditions de Ptolémée en
témoignent), amenant ainsi ce support à être (re)produit à l’identique, et participant d’une vision en
cours d’universalisation, d’uniformisation de la Terre. C’est aussi dans ce contexte technique (la
reproduction à l’identique), que les cartes l’emportent sur le globe pour modéliser la Terre. En cela, le
concept d’ « aura »
37
d’une œuvre d’art tel que théorisé par Benjamin, peut être aux yeux de Farinelli
une approche pertinente pour envisager le recouvrement des « lieux » par l’espace (moderne), que
32
Nous sont par exemple parvenues trois esquisses cartographiques des Indes occidentales, de l’Afrique et de
l’Asie, attribuées au Vénitien Alessandro Zorzi d’après des descriptions de Bartolomeo Colomb (frère de
Christophe)
33
Sur ce point, une distinction pourrait s’avérer pertinente, celle entre appropriations territoriales multiples et
(ant)agonistes connaître un territoire et accaparement du territoire (autorité politique, coercion et
contrôle).
34
On peut citer Yves Lacoste, La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (1976), qui marqua un tournant
en géographie et dans les sphères militantes, ou plus récemment, Juliette Morel, Les Cartes en question (2021),
ouvrage de vulgarisation
35
Le terme en lui-même est anachronique
36
Dès lors, et jusqu’au XXe siècle, le Moyen-Age a été représenté comme obscur et anecdotique par les
humanistes, car il est ainsi plus aisé de valoriser les innovations des Modernes, en traçant une frontière ferme
(par essence une abstraction, une illusion) avec les Anciens
37
« (…) l’ici et maintenant de l’œuvre d’art – le caractère absolument unique de son existence, au lieu même où
elle se trouve », qui se « dérobe à la reproductibilité technique » (Benjamin, 1939), tout comme les « lieux »
avec l’espace abstrait et aplani des cartes, par analogie
22
More comme Erasme auraient illustré dans leurs œuvres littéraires, en primo-contestataires. Car non
seulement la représentation cartographique reproduit la surface terrestre, sphérique, sur un plan
(avec ses déformations inévitables), mais plus encore, avec l’imprimerie, cette représentation abstraite
uniformise les visions cosmologiques en se démultipliant (la pornographie), la multiplicité des cartes
(une « vision » abstraite comme dirait Tiberghien, un « plan perspectif » comme dirait Farinelli)
prenant le pas sur la multiplicité des réalités sensibles, oekouméniques (schizophrénie), sur les plans
de la « construction, de la perception et de la représentation » de la Terre. Une telle abstraction du
Monde permet d’en fixer les contours, pour mieux les contrôler (en les fixant sur le support matériel
qu’est la carte)
38
, et les productions cartographiques se concentrent dans les centres politiques,
économiques, culturels, artistiques et techniques de la Renaissance, qui sont aussi les primo-
conquérants de Mundus Novus. En prenant le contrôle de la production cartographique via le système
de mécénat, les monarchies ibériques et chrétiennes, mais aussi les cité-Etats italiennes (dont l’Etat
papal), s’emparent du récit sur la représentation de la Terre, s’arrogent l’orientation du discours sur
celle-ci
39
et le rendent conforme à leur entreprise de conquête, où le passage du globe au planisphère
n’est pas anodin (le globe de Behaim n’ayant pas connu d’héritage aussi effervescent que les
projections planisphériques de Ptolémée et de ses successeurs Modernes) : « Dès Strabon, au début
de notre ère, la carte archive les connaissances qui concernent le monde habité, et fait une nette
distinction entre ce que nous connaissons et ce que nous ignorons . Il y a des zones inconnues de nous
qui marquent les confins du monde : commencent les terrae incognitae où vivent monstres et
dragons : hic sunt leones. Mais ce qui est inconnu en fait n’est pas inconnaissable en droit et ces zones
ouvrent à certains la porte aux spéculations et à l’imaginaire que d’autres pourtant s’interdiront »
(Tiberghien, p. 50)
40
.
Quoi qu’il en soit, l’ambition de la carte est d’aplanir le globe, ce qui revient pour Farinelli à
réduire tout rapport qualitatif en rapport quantitatif, et répond à une ambition propre à
l’universalisme induit par l’avènement du courant humaniste : la nécessité et l’exigence grandissantes
d’exhaustivité, qui répondent à un désir de contrôle, de saisie du Monde. Seule la carte permet de
saisir (entre ses mains) la Terre d’un seul coup d’œil, tandis que le globe ne donne à voir qu’une des
deux faces d’une même pièce (propre à tout plan), car il faut le faire tourner sur lui-même ; cette
inversion renferme le passage de la primauté du Monde à celle de son image, de sa représentation.
Ainsi, pour Farinelli, « (…) le vieux Ptolémée est le géographe de la modernité parce qu’il est le premier
à décrire la Terre en termes spatiaux, c’est-à-dire selon le système qui commence, précisément à
l’époque moderne, à régler rigoureusement le monde entier. (…) Ptolémée est aussi le géographe de
Colomb (…) parce qu’il fournissait, avec son schéma spatial, le principe (la logique) permettant de
penser ces dernières en termes de continuité et d’homogénéité par rapport aux terres déjà connues, en
38
Farinelli, Tiberghien et Besse soulignent tous droits la double dimension des cartes, à la fois support matériel
ou sensible et représentation idéelle ou abstraite
39
« La carte est en effet un récit que nous sommes censés accréditer et où la part fictionnelle se mêle
étroitement à la part factuelle » (Tiberghien, p.49)
40
Tiberghien écrit ceci pour argumenter en vue de l’imaginaire qui imprègne les cartes tout au long de l’histoire
de la cartographie (puisque c’est l’objet de son enquête dans l’ouvrage sur lequel je m’appuie), mais on peut
aussi l’entendre pour appréhender les enjeux politiques liés à la production des cartes (c’est du moins ce que
mon détournement veut suggérer)
23
avançant non seulement de la gauche vers la droite (donc par la terre), mais aussi dans le sens
contraire, de la droite vers la gauche, par la mer »
(Farinelli, p. 66). La conquête du Mundus Novus a été
permise par l’effervescence de la Renaissance italienne
qui s’est rapidement propagée dans toute l’Europe (et, via
les conquêtes, sur tout le globe), et elle a nourri celle-ci en
retour. Cette effervescence pour la saisie du Monde, à
travers sa conquête et sa mise en cartes, est si
renversante qu’elle se propage au-delà de la sphère
européenne (en extension), jusqu’au Proche-Orient,
puisqu’en 1513, le sultan Ottoman Sélim Ier a reçu de la
part de son sujet Piri Reis (amiral et cartographe de
l’Empire), une carte planisphérique (un portulan) dont il
nous est aujourd’hui parvenu un tiers seulement, celui
représentant précisément l’Atlantique (fig. 9).
On peut donc mesurer à quel point le saisie
cartographique de la Terre revêt une importance
croissante pour les puissants. Les expériences matérielles,
sensibles des Terrae Incognitae ont largement permis la
mise en perspective des savoirs cosmologiques et cosmographiques hérités des époques antique et
médiévale. C’est pourquoi Farinelli insiste, après avoir cité l’un des plus fameux passages de la Critique
de la raison pure de Kant
41
, pour tracer la « continuité absolue entre Anaximandre et Kant. Le premier
réduit la Terre à son cadavre graphique, le second reconnaît (implicitement) la priorité de ce cadavre
par rapport au corps vivant de la Terre, et fait découler de la constitution logique du premier les règles
pour la connaissance du second » (Farinelli, p. 68). Autrement dit, la modernité lance l’avènement de
l’abstraction du Monde (prolongeant ainsi le platonisme et le christiannisme), dont les productions
cartographiques sont l’une des pierres angulaires concernant les discours sur la Terre.
Le XVIe siècle, une succession de « couver tes » : conqtes, colo nies, commerce
triangulaire et cartographie
Colomb, afin de satisfaire aux demandes de mécénat que son projet de route maritime par
l’ouest (l’océan Atlantique, la Mare Oceanum) exigeait qu’il fasse auprès des monarques ibériques et
chrétiens, résuma en quelques mots l’ambition d’une telle aventure, dans une lettre adressée à la
couronne castillane : « On aura vite fait de convertir à notre sainte foi un grand nombre de peuples et
de gagner en même temps de grandes possessions et richesses » (in Lebrun, p.28). De nombreux
historiens citent cette lettre pour introduire les « mobiles » ayant conduit les conquistadors à
41
« la raison n’aperçoit que ce qu’elle produit elle-même selon son plan, et qu’elle doit prendre les devants avec
les principes qui déterminent ses jugements suivant des lois constantes, et forcer la nature à répondre à ses
questions, au lieu de se laisser conduire par elle comme en laisse »
Figure 9 Planisphère de Piri Reis (1513), tiers
représentant l’Atlantique
24
s’emparer du Mundus Novus : des impératifs environnementaux
42
, économiques
43
et religieux. Les
navigateurs et marchands Vasco de Gama et Cabral rencontrant des difficultés pour commercer avec
les marchands de l’Extrême-Orient, la couronne portugaise entreprend de s’appuyer sur ses comptoirs
côtiers en Afrique pour privilégier la prise de contrôle de l’océan Indien afin d’y sécuriser les routes
maritimes dédiées au commerce : « Ainsi, depuis les Açores et Madère jusqu’à l’Insulinde, en passant
par les côtes occidentales et orientales d’Afrique, la côte de Malabar et Ceylan, l’empire colonial
portugais est constitué d’une série de forteresses dominant leur arrière-pays et servant de points
d’appui à une flotte militaire qui assure par la force le respect du monopole commercial contre tous les
concurrents, européens ou asiatiques. Mais la tâche est singulièrement difficile, car les Portugais ne
sont que quelques milliers dans l’océan Indien et ne contrôlent pas la mer Rouge » (Lebrun, p.34). La
couronne castillane colonise l’Amérique centrale puis l’Amérique du sud, faisant d’abord des Antilles
le nœud des échanges de matières premières (Hispaniola jusqu’en 1525, avant de devenir centre
administratif, puis Porto Rico et Cuba dès 1508 et 1512), avant que la Colombie, le Pérou et le Mexique
ne deviennent des territoires premiers d’importation de minerais et métaux rares dans le second XVIe
siècle.
Les réseaux géographiques dédiés au commerce que mettent en place les monarchies
ibériques peuvent être reliés aux capitalisme fluctuant l’image de la Méditerranée qui s’ouvre au
port) de Gênes et au capitalisme territorial de Florence respectivement pour les couronnes du Portugal
et de Castille, en tant que « principes » pour appréhender la relation à la Terre selon Farinelli. Dans les
deux cas, les colons des monarchies ibériques « introduisent tout de suite des animaux domestiques,
comme le cheval, le bœuf et le mouton, et des plantes industrielles, comme la canne à sucre et l’indigo,
ils empruntent au vieux continent non seulement le tabac et des plantes pharmaceutiques, comme le
quinquina et l’ipécacuana, mais aussi le maïs et la pomme de terre dont la diffusion au XVIe siècle est
encore limitée à l’Espagne » (Lebrun, p.37). Les monarchies ibériques, tout au long des XVe et XVIe
siècles, dominent l’économie mondiale, en étirant le pôle méditerranéen à toute la surface du globe ;
l’enjeu de contrôle des terres émergées (espaces côtiers, insulaires et continentaux) mais aussi des
vois maritimes et fluviales, se fait grandissant afin de sécuriser les voies commerciales en cours
d’établissement. Bien qu’en avant-postes pour commercer avec l’Asie, l’Afrique et l’Amérique, les
ports de Lisbonne et de Séville ne permettent pas aux royaumes du Portugal et de Castille, d’acheminer
vers l’Europe leurs produits exotiques : « Aussi est-ce Anvers, le grand port des Pays-Bas espagnols, qui
devient dès le début du [XVe] siècle et reste jusqu’à la révolte des Pays-Bas et le sac de la ville (1568-
76) le grand centre financier et bancaire de tous les produits exotiques. (…) Venise conserve le contrôle
d’une partie du commerce du poivre (par le mer Rouge) et, pour l’ensemble des ports de Méditerranée,
le commerce du Levant, à base de coton et de soie à défaut d’épices, est toujours prospère et
42
Les matières premières manquent, et la démographie s’accroît tandis que les inégalités socio-économiques
se creusent : « Depuis le XIVe siècle, l’Europe souffre d’une pénurie chronique de métaux précieux que la
reconstruction d’après 1450 ne fait qu’aggraver, avec l’essor de la population, le développement des échanges
commerciaux, le progrès du luxe dans les classes supérieures de la société, les dépenses des princes (l’artillerie,
entre autres, coûte cher). (…) Incontestablement, la soif de l’or, indispensable aux grands échanges
internationaux, constitue le premier et le principal mobile des grandes découvertes » (Lebrun, p.29)
43
Les portugais voulant instaurer des liens commerciaux directs avec les Indes, sans passer par la péninsule
Italienne et ses puissants marchands-banquiers, pour des produits comme les épices ou les tissus. Au fil de
leurs récentes conquêtes et pour fournir de la main-d’œuvre aux colons, ils se sont insérés dans les traites
d’esclaves subsahariennes afin de répondre aux « besoins en esclaves pour leurs plantations sucrières de
l’Algarve et surtout de Madère (occupée à partir de 1430) et des Açores (occupées entre 1432 et 1457) »
(Lebrun, p.29)
25
fructueux » (Lebrun, p.36). Le commerce se mondialise, il englobe la Terre, et s’intensifie entre
Amérique et Europe, mais aussi entre Europe et Asie, et Europe et Afrique. L’exploitation des terres
conquises et des ressources minérales comme agricoles nécessitent une main-d’œuvre coloniale
importante qui, rapidement, ne peut plus être fournie par les populations précolombiennes, décimées
par les maladies ou terrassées par les « conquistadores ».
Dès 1501, suivant l’initiative des Portugais dans les espaces côtiers et insulaires qu’ils ont
conquis au siècle précédent, les monarchies ibériques autorisent l’esclavage et la traite négrière
s’intensifie entre l’Afrique et l’Europe, par la voie maritime les monarchies chrétiennes suivent le pas
dans les siècles suivants. Les ressources ainsi extraites du continent américain sont rapatriées en
Europe par voie maritime : du début à la fin du XVIe siècle, les réserves en or ont doublé tandis que
celles d’argent ont triplé voire quadruplé. « Le Portugal et l’Espagne [en] sont évidemment les deux
grands bénéficiaires. C’est l’abondance des ressources fournies par les trésors américains qui
permettent d’acheter à prix d’or des alliés utiles et de faire de la monarchie espagnole la première
puissance de l’Europe. (…) Portugais et Espagnols achètent à l’extérieur presque tout ce dont ils ont
besoin : l’argent américain débarqué à Séville et les profits portugais du commerce d’Asie enrichissent
ainsi le reste de l’Europe » (Lebrun, p.37). La traite négrière entraîne la déportation de millions
d’individus en Amérique, qui peuplent ce continent nouveau sous le joug des colons européens. Ainsi,
à l’issue de trois « moments historiques » successifs la couronne portugaise dans l’océan Indien, la
couronne de Castille en Amérique et la circumnavigation aux profits de la première se met en place
ce que les historiens ont appelé le « commerce triangulaire » entre l’Afrique (traite des « Nègres »),
l’Amérique (accaparement des territoires et extraction des ressources) et l’Europe (écoulement des
richesses), lequel institue les océans du globe comme routes maritimes commerciales de premier
ordre. Les productions cartographiques, et plus particulièrement planisphériques, prennent la mesure,
tout au long du XVIe siècle, du changement d’échelle de l’œkoumène, sur lequel les terres émergées
paraissent autant de points ou de surfaces à l’intersection de lignes qui quadrillent le globe, pouvant
être reliées les unes aux autres par voies fluviales ou maritimes : « Pour la première fois, l’économie
européenne, limitée à la fin du XVe au vieux continent avec les deux foyers de l’Italie du nord et des
Pays-Bas, éclate aux dimensions du monde » (Lebrun, p.35).
Le premier XVIe siècle prolonge le second XVe siècle, tant par la succession des découvertes
territoriales que par les multiples essais (concurrents ou complémentaires) pour les mettre en carte,
essais qui suivent l’actualisation des connaissances sur les Terrae incognitae, dans un mouvement
circulaire qui s’institue peu à peu. En effet, aux premières entreprises maritimes et terrestres
succèdent rapidement des routes et des territoires en processus d’institutionnalisation (leur
appropriation s’intensifie, leur accaparement par les puissants s’affirme). Le « point de vue spatial »,
comme outil idéel et matériel de conquête capté par les monarchies ibériques et chrétiennes, permet
d’arpenter la Terre en envisageant « l’espace comme franchissement, comme traversée » (Besse)
schématiquement d’un point A à un point B. Comme évoqué précédemment, Farinelli appréhende la
saisie du Monde par sa mise en cartes comme la mathématisation de la Terre, réduisant toute qualité
matérielle incommensurable à une quantité arithmétique abstraite (donc mesurable et
représentable) ; c’est ce qu’il entend par l’ « invention de l’espace », qui consiste à l’établissement
d’une « mesure linéaire standard », laquelle est codifiée au second XVIe siècle (avec Mercator et
Ortelius, voir la dernière partie): « cet espace consiste dans la réduction du processus menant d’un
terme à l’autre du parcours à une série d’objets, des objets à des signes et de la distance entre ces
signes (distance qui devient ainsi une forme de relation principale, sinon exclusive) à une mesure
26
linéaire standard » (Farinelli, p. 43). Autrement dit la mesure, l’arithmétique des abstractions
informent le langage spatial de la Modernité pour le géographe Italien : « Ulysse réduit l’étendue de la
Terre à l’espace » pour échapper au cyclope Polyphème dans la fiction (Farinelli, p.29), les marins et
navigateurs, souvent cartographes, en font l’expérience sensible et légitiment ce langage spatial.
Tiberghien envisage pour sa part la frêle frontière entre imaginaire et réalité, évoquant « (…)
l’imaginaire perspectif, lié au point de vue de ceux qui produisent les cartes et de ceux qui en prennent
connaissance, l’un pouvant d’ailleurs être fonction de l’autre. (…) Il faut pouvoir imaginer le monde
pour produire une carte, mais toute carte qui tente de le décrire permet ipso facto de l’imaginer »
(Tiberghien, p.45). Il souligne d’ailleurs la représentation des espaces insulaires (où l’imaginaire bien
souvent l’emporte sur la réalité), qui figurent dans des Atlas spécifiques : « Les îles chez les
cartographes faisaient d’ailleurs souvent l’objet d’un traitement à part, jusqu’au XVIIIe siècle on les
relevait dans un atlas nommé « insulaire », composé dans la tradition de l’ancienne géographie de
Ptolémée et de Strabon « qui traitait, en des chapitres séparés, des « terres continentales » et des
îles » » (Tiberghien, p. 72). Leur particularité peut être appréhendée au travers de la cartographie, les
îles ayant parfois un code couleur différent de celui des continents, mais plus largement par le nombre
d’îles représentées comme autant d’espaces encore non reliés à l’œkoumène, et qui restent à
découvrir sur le mode de l’aventure. Les figures d’explorateurs prolongent cet imaginaire d’espaces
isolés du Monde, à conquérir et soumettre, où ils plantent le drapeau de l’autorité politique victorieuse
et prospère dont ils sont les émissaires et hérauts, tant dans la réalité que sur le support
cartographique. La figure du Nunez Balboa, Espagnol ayant découvert l’océan Pacifique et l’isthme de
Panama en 1513 (nommé ainsi par Magellan un peu plus tard, Balboa parlant de la Mer du sud) pour
la couronne de Castille, incarne cette figure de l’explorateur, du colon ayant échoué dans l’agriculture,
mais qui a par la suite amassé des richesses et soumis des peuples entiers, fondé une ville (en 1510,
Santa Maria la Antigua del Darien, en « Tierra Firme », Colombie actuelle), nommé des îles (Las Perlas
en Amérique latine) et administré de vastes territoires encore méconnus pour la couronne de Castille.
Balboa gouverna au nom de la couronne de Castille sur cette Mer du sud, y plantant symboliquement
la drapeau royal, tandis que Hernan Cortez achevait de conquérir l’empire Aztèque entre 1519 et 1521,
ajoutant à l’empire castillan la « Nouvelle-Espagne » (actuel Mexique). Entre 1519 et 1522, le Portugais
Magellan et l’Espagnol Del Cano achèvent l’exploit de la première circumnavigation (effectuer le tour
du globe par voie maritime) pour la couronne de Castille.
En 1520, l’astronome, mathématicien et
cosmographe Apianus achève son planisphère, le
Tipus Orbis Universalis (fig. 10) qui semble être
une actualisation du planisphère de la
Cosmographiae Introductio de Waldseemüller
tant elle reprend les codes graphiques de ce
dernier ainsi que la projection conique tronquée
(qui permet d’observer les proportions des
espaces représentés). Ce planisphère est publié
dans deux ouvrages de cosmographie en 1520 et
1522 à Bâle (en Suisse), et reprend les choix de
Waldseemüller concernant l’Amérique et le
Japon, sans donner aucune idée de l’étendue de
l’océan Pacifique, alors encore inconnue, et représentant aussi un détroit en Amérique central
Figure 10 Planisphère de Apianus (1520), Tipus Orbis
Universalis
27
(ignorant la découverte de Balboa). De telles représentations cartographiques suggèrent encore une
voie vers l’Extrême-Orient par l’Atlantique (le Pacifique n’apparaissant pas nommément bien qu’un
navire y figure pour signaler qu’il peut être traversé). Les références sont les mêmes que chez
Waldseemüller, Ptolémée l’Ancien et Vespucci le Moderne, et le système géographique/ de
coordonnées permet une localisation précise des surfaces (terrestres et marines/ océanes)
représentées. De même que chez le cartographe de Saint-Dié-des-Vosges, en Extrême-Orient figurent
d’innombrables îles sans nom et le paradis terrestre en Amérique latine (là où Colomb s’imaginait y
avoir mis pied, à l’embouchure du fleuve Orénoque), mais symboliquement, les deux figures cerclées
qui surmontent la carte « en forme de manteau », ne sont plus les deux faces du globe (le globe comme
une pièce biface qu’un coup d’œil ne suffit pas pour saisir entièrement), mais le globe quadrillé par le
système géographique et la Terre accomplissant sa rotation astronomique (sur elle-même, inclinée).
Ce Tipus Orbis Universalis, planisphère à travers lequel celui de Waldseemüller nous était connu
jusqu’au XXe siècle avec la redécouverte d’un exemplaire de ce dernier, incarne la tendance à
l’institutionnalisation de la représentation de la Terre au premier XVIe siècle, qui passe par la reprise
et la discussion de codes cartographiques en construction.
C’est dans le second XVIe siècle que les contours du Mundus Novus se figent. Entre-temps, les
monarchies ibériques et chrétiennes parachèvent la conquête des Terrae Incognitae, l’Espagnol
Francisco Pizarro soumettant l’empire Inca (actuel Pérou) entre 1531 et 1534, dont il fit gouverneur au
nom de la couronne de Castille. Jacques Cartier et
le Florentin Verrazano s’emparent du Canada au
compte de la couronne française (la « Nouvelle-
France ») en 1534, et dix ans plus tard, l’Espagnol
Orellana ouvre une voie fluviale entre l’Atlantique
et le Pacifique (en suivant les cours du Marañón et
de l’Amazone). Français et Anglais persistent
jusqu’à la fin du siècle à chercher un passage vers
les Indes via l’Amérique du nord. Par la suite, ces
premières fois ouvrent de nouvelles voies
commerciales par les Océans (qui contrairement à
la vision antique et médiévale, sont navigables), et
participent de la clôture du Monde, de son
appréhension comme globe à parcourir. En 1548,
Sebastian Munster
44
achève un planisphère du
Mondus Novus (fig. 11), qu’il publie dans sa Cosmographia Universalis, imprimée en cinq langues
45
et
rééditée de nombreuses années. Jean-Marc Besse envisage ce planisphère comme l’illustration des
savoirs cosmographiques et cartographiques dont l’érudit Valois se fait le héraut. En effet, il s’agit
d’une carte, imprimée en couleurs et insérée dans un ouvrage à portée universelle, réédité dans
plusieurs langues ; ainsi y convergent la prouesse technique de la reproductibilité graphique
(l’imprimerie), et la volonté de diffuser un discours exhaustif sur la Terre. Ce planisphère est borné
44
Personnage archétypal de la figure de l’humaniste : il fut auteur de dictionnaires linguistiques et d’ouvrages
géographiques et il s’occupa de l’édition de la Bible en Hébreu (2 volumes, 1534-35), de sa traduction en latin,
ainsi que d’une édition traduite en latin de la Geographia de Ptolémée en 1540 (avec plus de quarante cartes)
45
En allemand, sa langue natale (dans laquelle il est le premier à publier une cosmographie, un discours
universel sur la Terre), en Latin, Français et Italien (trois langues fort parlées à la Renaissance) et en Tchèque
Figure 11 Planisphère de Munster (1548), Mundus Novus
28
d’est en ouest, par une échelle de longitudes et de latitudes, et ces deux orientations sont identifiées
à ce qui devient alors symboliquement l’Orient et l’Occident. L’Amérique du nord Indes » ou
« Nouvelle Amérique ») y figure comme un continent à part entière (sous le cercle polaire arctique,
avec la Floride et la « Nouvelle-France ») dans des proportions qui nous sont familières, et l’isthme de
Panama y relie l’Amérique du sud Amérique » : Pérou, Chili, Brésil), à l’extrémité de laquelle sont
représentées les « Terra[e] Australis » (futures Australie et Antarctique) encore méconnues. Des
navires figurent (pleines voiles ou sombrant dans l’abîme) sur les Océans Pacifique » et « Indien »),
aux confins du Monde pour les Européens (désormais Occidentaux). Cette ambition humaniste de
diffusion universelle des savoirs cosmographiques fait écho à la perspective envisagée comme
« modèle mental (…) totalitaire » par Farinelli, en ce que les discours sur la Terre deviennent
(progressivement) à la fois plus nombreux et plus faciles d’accès que l’expérience de la Terre elle-
même et leur production est fortement encadrée par les monarques européens via le système de
mécénat. C’est d’ailleurs par le biais de ces récits cosmographiques et de ces productions
cartographiques que les monarchies ibériques et chrétiennes s’emparent du Monde, le colonisent et
le contrôlent (juridiquement et financièrement), l’administrent à distance, et enfin en imposent une
vision standard, universelle.
Deux érudits Flamands, figures humanistes archétypales de la Renaissance (ayant travaillé
ensemble, et enseigné en Université), Abraham Ortelius et Gerard Mercator, participent à fixer un
modèle universel (uniforme) pour représenter la Terre, à travers leurs productions cosmographiques
et cartographiques ; leurs séjours à Anvers, port européen où convergent les produits commerciaux,
est en ce sens significatif : à l’échelle mondiale cette ville portuaire impose une dynamique centrifuge,
tandis qu’elle emporte l’Europe dans un mouvement centripète. Ortelius a levé la carte de divers
territoires
46
pour les autorités politiques qui en en fixant une image, ont pu affirmer leur emprise
territoriale (meilleure connaissance et revendication de possession fixée par les frontières) en lui
donnant primauté sur les particularités locales, suggérant une appréhension spatialiste du territoire
par les puissants c’est-à-dire que par l’intervention sur un lieu (traduit en espace, sur lequel une
intervention est envisageable à l’avance, via sa reproduction cartographique), une autorité politique
(coercitive : juridiquement ou militairement) peut intervenir sur les (groupes d’)individus qui y résident
ou y commercent. Sur ces cartes, Ortelius n’utilise pas l’unité de projection de Mercator, mais quelque
échelle oekouménale, proche de la vue propre au paysage. Mercator s’est essayé à la fabrication d’un
globe en 1542, sur lequel figurent des routes loxodromiques et des roses des vents orientées nord. Les
érudits Abraham Ortelius comme Gérard Mercator fréquentaient les cours européennes, les milieux
savants et artistiques, et se souciaient du monde des « affaires » (politiques et commerciales
« économie politique ») : « A la Renaissance, les cartographes étaient considérés aussi comme des
artistes : c’est à peu près au même moment que commence la cartographie moderne et que sont
établies les règles de la perspective à point de fuite unique codifiées par Alberti dans le Della Pittura en
1435. (…) Au XVIe siècle, la cartographie se développe aux Pays-Bas dans un milieu se côtoient
savants, humanistes et artistes. Ainsi Abraham Ortelius est non seulement un libraire, un cartographe
auteur du premier atlas moderne en 1570, mais aussi un enlumineur lié à des artistes comme Brughel
et Hoefnagel » (Tiberghien, pp. 84-5). Leur activité de production de savoirs cosmographiques et
cartographiques nécessitait la mobilisation d’innombrables individus (des navigateurs pour les
informations géographiques, aux artisans pour la réalisation de leurs productions), d’où la nécessité
pour les monarques de capter leurs savoirs et savoir-faire. De façon similaire à la couverture
46
Par exemple, les comté de Bourgogne en 1580 (actuelle Franche-Comté) ou de Lorraine en 1588
29
photographique des territoires nationaux par le daguerréotype à la fin du XIXe siècle
47
, les puissants
s’arrogent l’autorité juridique de
reconnaissance des discours et
productions cartographiques sur la
Terre, d’autant plus que ces derniers
permettent de fixer la construction,
l’appréhension et la représentation
du globe dans un modèle d’autant
plus contrôlable qu’uniformisé, et
statique (les Etats se rationalisent et
entament le processus de
nationalisation des territoires, aux
identités encore diverses, sous leur
autorité). De même que concernant le
contrôle territorial des monarchies
ibériques et chrétiennes, l’intensification des échanges commerciaux s’affirme avec la fixation de
codes cartographiques uniformes, actée par l’invention d’une projection cartographique permettant
aux navigateurs d’appréhender les contours continentaux tout en s’orientant via le système de
coordonnées géographiques qui quadrille la Terre standardisée » parce qu’envisagée comme
universelle), par Gerald Mercator en 1569 dans le planisphère qu’il a repris à la suite de son père
(fig.12). Cette projection cylindrique (dite tangente) est toujours celle de base aujourd’hui (c’est elle
qui est la plus communément usitée, et qui est contestée quand des projections alternatives sont
proposées), et porte le nom de son inventeur ; elle eut un grand retentissement dans les sphères
savantes et les cours européennes dès sa parution. En effet, cette projection permet de s’affranchir de
l’usage des portulans, fort laborieux (bien qu’elle déforme les proportions de façon croissante de
l’Equateur aux pôles, les échelles variant d’une latitude à l’autre), bien que les routes loxodromiques
y figurent derrière la grille des méridiens et parallèles : « C’est la projection de Mercator qui, proche de
la projection en cylindre, encore en
vigueur aujourd’hui, qui fut retenue
au XVIe siècle. Elle comportait certes
des déformations considérables,
mais, tenant compte de la courbure
de la terre, « elle conservait les
angles et donc les positions avec
précision dans toutes les parties de
la carte. Les routes d’un bateau
pouvaient ainsi être tracées par une
ligne droite sur la surface plane de la
carte, instrument essentiel pour la
navigation » [J Black, Regards sur le
monde, Une histoire des cartes,
p.48] » (Tiberghien, p.101). Dans la
47
La famille des Alinari en au service du gouvernement en Italie et le gouvernement français ayant acheté les
droits aux inventeurs du procédé : Niépce, Daguerre et Arago (comme évoqué plus haut, en note)
Figure 13 Planisphère de Abraham Ortelius (1570), Typus Orbis Terrarum
Figure 12 Planisphère de Mercator, projection cylindrique tangente
30
même optique de « standard[iser] » la représentation de la Terre dans les productions
cartographiques, et d’en donner des mesures précises en vue de faciliter sa traversée tous azimuts et
sa conquête « par le fait » (Bess), Ortelius achève pour le roi d’Espagne (Philippe II) le premier atlas
moderne en 1570 (fig. 13) moderne car l’héritage théorique des Anciens s’y entremêle avec les
« découvertes » territoriales, et les innovations techniques et théoriques des Modernes afin
d’uniformiser la cosmographie de la Terre (c’est en cela qu’elle est universelle), au moyen d’une
succession de cartes construites suivant l’unité de projection proposée deux décennies plus tôt par
Mercator : « Les Atlas, recueils de cartes de même dimension et conçus de façon homogène, sont
apparus au XVIe siècle, l’Orbis Terrarum de Abraham Ortelius étant publié en 1570. Ces Atlas
permettent ainsi de passer de cartes en
cartes en feuilletant littéralement le
monde. C’est d’ailleurs à eux le plus
souvent qu’on pense quand on dit
« voyager dans les cartes ». Mais il faut
aussi entendre sous ce nom des modes
d’organisation qui relèvent d’un type
particulier de montage (…) » (Tiberghien,
p. 23). Ortelius obtient dès lors un droit
d’exclusivité à faire paraître des atlas
(jusqu’en 1578), et son atlas universel
Theatrum Orbis Terrarum, avec
cinquante-trois cartes, connaît un succès
en plusieurs langues et des rééditions
multiples (celles de Ptolémée décroient alors progressivement). Ortelius publie une carte de l’Océan
Pacifique à projection conique en 1589 (fig. 14), figurent avec précision les contours côtiers et
insulaires des terres émergées (les Terres
australes et la Nouvelle-Guinée dans des
proportions qui suggèrent une connaissance
imparfaite, en plus de la déformation induite
par la projection utilisée), et le Pacifique
figure pour la première fois en des
proportions desquelles nous restons
proches aujourd’hui encore. Mercator
publie lui aussi un atlas universel en 1595,
dans lequel est inséré un planisphère qu’il a
achevé 8 ans plus tôt. Cet Orbis Terrae (fig.
15), représente sur une surface plane les
deux faces de la Terre au moyen de sa
projection conique qui déforme
particulièrement les pôles, ce qui met en avant les continents du nord et les « terres australes » du
sud, non éprouvées « par le fait » et pourtant cartographiées : le principe de modélisation est inchangé
depuis, bien que les informations géographiques se soient actualisées et précisées.
Ainsi, on peut envisager que connaître pour saisir, ambitions et projets fondamentaux de
l’universalisme humaniste, participent de l’effort des cosmographes pour représenter la Terre au XVIe
Figure 14 Ortelius, carte du Pacifique (1589)
Figure 15 Planisphère de Mercator (1595), Orbis Terrae
31
siècle, qui s’est étendue à des terres émergées encore méconnues et de vastes océans à parcourir.
Une telle actualisation des connaissances clôt l’extension de l’œkoumène aristotélo-chrétien au globe
moderne par les navigateurs, et fixe sa reproduction cartographique (sa modélisation par les
cosmographes) pour le compte des monarchies ibériques et chrétiennes, sans pour autant circonscrire
l’imaginaire qui anime la production des cartes
48
.
Clôture et englobement de la Terre par les institutions politiques : réflexion sur la
mise en carte du Mundus Novus et l’administration des empires coloniaux à
l’époque moderne
Dans cette dernière partie, on tente de mettre en avant des aspects à la fois techniques et
théoriques fondamentaux concernant les productions cartographiques et leurs auteurs, puis
d’envisager dans quelle mesure ces savoirs et savoir-faire géographiques sont encadrés par les
institutions politiques.
Expériences du Monde, imaginaires et savoirs cosmographiques dans les productions
cartographiques
Jean-Marc Besse a emprunté le concept d’ « objets-Monde » à Michel Serres pour
appréhender les diverses mises en images de la Terre à travers l’histoire. Les « objets-Monde » sont
des « objets-limite incommensurables, chargés d’incarner le Monde terrestre », de le donner à voir,
comme internet ou la bombe atomique. Il peut être intéressant de mettre en perspective les savoirs
(les discours produits) sur la Terre : cosmogoniques dans l’Antiquité, cosmologiques à l’époque
médiévale et cosmographiques à l’époque moderne, avant de devenir des savoirs géographiques entre
la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècles, pour s’institutionnaliser et devenir sciences
géographiques à la fin du XIXe siècle en Europe, et au XXe siècle dans le reste du monde. De ce point
de vue, la perspective florentine a bien participé à construire, appréhender et représenter la Terre
pour son accaparement par les monarchies ibériques et chrétiennes (qui deviennent par la suite des
Etats-nations relativement riches de leur empire colonial) jusqu’au XXe siècle. En ce qui concerne les
« objets-Monde » relatifs aux savoirs sur la Terre, Besse rappelle la symbolique du globe dans
l’imaginaire spirituel, moral et politique de la région méditerranéenne depuis les Grecs de l’Antiquité,
la sphère (forme géométrique) symbolise la perfection et la totalité (divines)
49
: les philosophes
48
A ce titre, « En 1573, Abraham Ortelius réalisera encore une carte dénommée l’Empire du prêtre Jean où
l’Abyssinie, considérée comme une alliée contre l’Islam, apparaît bien plus grande qu’elle n’est en réalité »
(Tiberghien, p. 76) : l’imaginaire cartographique donne la mesure, de fait, des enjeux géopolitiques dans
lesquels s’insèrent les cartographes et cosmographes (aujourd’hui géographes) – la taille accordée aux
continents, dans les déformations des différentes techniques de projection, deviennent des enjeux de nature
géostratégique de par leur surface (figure géosymbolique de la carte).
49
« Si un être est conçu comme parfait, on l’imaginera symboliquement comme une sphère [indépendamment
de la civilisation]. Il réalise l’équidistance par rapport au centre intérieur de tous les points qui sont à la surface
de la sphère » (Chevalier et Gheerbrandt, pp. 900-1). La symbolique de totalité et de perfection incarnée par la
forme sphérique, transcende les dimensions spatiale et temporelle, comme des symboles structurants sur
l’ordre cosmique. Or on a vu à travers les cartes du Moyen-Age comme de la Renaissance, le paradis représenté
sur Terre, symbolisant la réconciliation des domaines terrestre et céleste à travers l’abstraction et la figuration
planisphérique de la Terre, sur les plans théologique comme cosmologique
32
s’exerçaient à la contemplatio, à la métaphysique sur le globe, les mathématiques étant alors la
discipline de l’abstraction par excellence. L’époque médiévale hérite de cette hiérarchie
aristotélicienne entre mouvements rectiligne et circulaire, qui régit le modèle terrestre et avec lequel
la théologie doit s’arranger, ce qui donna lieu au compromis du « T dans l’O ». Les cartes médiévales
sont des mappemondes, les premières apparaissant au VIIe siècle de notre ère. Au XIIIe siècle, alors
que l’autorité papale et l’empire romain germanique parviennent relativement à rassembler les
puissances féodales chrétiennes dans les entreprises successives des Croisades, les premiers portulans
voient le jour dans la région méditerranéenne. Ces cartes permettent aux navigateurs de s’orienter le
long des côtes, de port en port, en s’affranchissant de tout système de projection (redécouverts avec
Ptolémée) au moyen des routes loxodromiques notamment, car les mappemondes en « T dans l’O »
revêtent plus la forme de modèles mentaux que d’indications empiriques qui renseignent utilement
l’arpentage (terrestre et maritime) de la Terre. Les navigateurs et marins y annotent successivement
des indications utiles pour les suivants, et les puissants s’en servent symboliquement comme « objets-
Monde » pour revendiquer, faire reconnaître et assurer leur autorité politique sur terres comme sur
mers.
A la Renaissance et sous l’impulsion des humanistes, les carnets et récits de voyage se diffusent
aisément via l’imprimerie et acquièrent un statut de sources privilégiées, sinon premières pour les
informations géographiques nécessaires aux productions cartographiques (quand ce ne sont pas les
navigateurs eux-mêmes qui dressent les cartes), et aux descriptions cosmographiques. Cet avènement
des récits de voyage a pour effet de valoriser les savoirs cosmographiques, deux figures
complémentaires et distinctes émergeant alors : l’explorateur, le « conquistador » et l’érudit,
l’ « humaniste ». Ces figures lèvent les cartes, qui après le traité de Torsedillas deviennent des « objets-
Monde » de première importance géostratégique, la concurrence pour la conquête, l’exploitation et
le contrôle du Mundus Novus passant par sa mesure et l’organisation cohérente, hiérarchisée de ses
ressources en vue de leur fructification. Les cartes qui apparaissent à la Renaissance, au XVIe siècle,
privilégient un discours modélisant sur la Terre, qui la donne à voir comme une entité uniforme,
parcourable en toutes parts et surtout, quantifiable. Comme on l’a vu précédemment, les techniques
de projection et le systèmes de coordonnées s’instituent progressivement au cours du XVIe siècle. Les
portulans, productions surtout des navigateurs, disparaissent peu à peu entre les XVIIe et XVIIIe siècles,
après avoir quelque temps marqué les planisphères à projection (les toponymes inscrits à la verticale
des côtes continentales et insulaires) et été commercialisés pour la richesse d’informations
pittoresques quy figurent des artistes (sur les faune et flore, les peuples, etc.). La disparition des
portulans est à mettre en perspective avec l’avènement de la cartographie savante des humanistes de
la Renaissance, laquelle acquiert ainsi le monopole sur la production des « objets-Mondes » que sont
les cartes. Deux « objets-Monde » caractérisent les innovations techniques et théoriques propres à la
Renaissance en cosmographie : le globe, inventé par l’Allemand Martin Behaim en 1492, et l’atlas
universel inventé par le Flamand Abraham Ortelius en 1570. On remarque que chaque inventeur a mis
son innovation aux profits d’une autorité politique, le premier étant au service du roi du Portugal, et
le second à son propre compte (ayant dédié son innovation au pape de son propre chef). Les
humanistes Modernes, comme les philosophes antiques, se font conseillers auprès des puissants, leur
apportent des outils pour « gouverner avec sagesse et raison ».
Entre le premier globe et le premier atlas moderne, les techniques de projections
cartographiques ont évincé le premier au profit du second. Besse précise la relation sensible (le geste)
que l’on peut avoir au globe : on y éprouve « le tour du monde en quelques instants », on peut se
33
représenter (abstraitement) la circumnavigation du bout des doigts aujourd’hui l’aviation et le
domaine de l’aérospatial offrent d’autres « point[s] de vue » (Farinelli) ou « vision[s] » (Tiberghien)
pour mettre la Terre en perspective. Comme le souligne Tiberghien, « Le globe, que Martin Behaim
appelait « la pomme terrestre », ainsi représenté et vu de l’extérieur est une totalité offerte aux
découvertes et dont il nous reste à nous emparer » (Tiberghien, p. 32)
50
. Le globe est inventé comme
modèle au service des puissants pour s’emparer de la Terre, et matérialise symboliquement le moyen
d’y parvenir : croquer la pomme (symboliquement, « de la connaissance du Bien et du Mal » chez les
chrétiens) pour prendre la mesure du Monde. Proche de la symbolique de la sphère, celle de la pomme
y ajoute une idée de transgression de l’ordre céleste/ divin, ramené sur Terre : la « pomme terrestre »
est cet « objet-Monde » qui a défaut d’avoir englobé la Terre, la maintient dans une modélisation en
tension entre l’ordre terrestre (symboliquement matériel) et l’ordre céleste (symboliquement
spirituel). Quant au geste sensible associé à la carte, il faut déplier cette dernière, et l’aplanir pour la
visualiser dans son ensemble. Celui qui lit une carte, en ce sens, répète symboliquement le principe
mathématique de projection de la sphère au plan, comme l’auteur de la carte. Pour en revenir à la
Renaissance, « Le problème de la représentation du globe sur une surface plane se posera aux tout
débuts de l’histoire de la cartographie. Comment en effet donner une image de la terre dans sa totalité
où ses parties soient hiérarchisées et rendues visibles de manière organisée ? Cette question centrale
sera au cœur de la discipline géographique qui va ainsi comprendre « comme une de ses dimensions
essentielles, une réflexion sur la fabrication et l’usage de l’image cartographique, plus précisément de
la mappemonde, soit : une théorie de la projection » [JM Besse, Les Grandeurs de la terre, p.119] »
(Tiberghien, p. 98). Comme on l’a vu, les projections de Ptolémée reposent sur un système de
coordonnées correspondant à une grille qui quadrille le globe : « La grille a une fonction
épistémologique en rationalisant le champ de la représentation et en homogénéisant les données du
savoir. Elle nous fait ainsi comprendre que les espaces les plus lointains, tout comme ceux qui nous sont
les plus proches, appartiennent au même monde. Elle a aussi une fonction esthétique, comme l’écrit
Christian Jacob, par « la production d’un effet visuel particulier qui détermine qualitativement les tracés
topographiques qu’il quadrille » [C Jacob, L’Empire des cartes, p. 63] » (Tiberghien, p. 87).
Un exemple archétypal et de fait unique de cette période (1492-1570), est la Cosmographie
universelle de Guillaume Le Testu, achevée en 1556 pour l’amiral de France (et noble) Gaspard de
Coligny. Tous deux sont des corsaires au service de la couronne français ayant côtoyé le Britannique
Francis Drake (figure mythique de la piraterie dans la littérature d’aventure). Sa Cosmographie
universelle, selon les navigateurs tant anciens que Modernes représente le Monde connu d’alors,
reprenant en cinquante-six cartes les savoirs cartographiques propres aux portulans mais aussi ceux
50
Aujourd’hui cependant, on s’empare de ce point de vue au moyen des satellites qui circumnaviguent autour
de la Terre pour en assembler les multiples clichés pris depuis l’espace extraterrestre, en une seule vue. La
mise en perspective semble se faire au moyen d’une mise à distance toujours croissante : l’ « unité standard de
base » étant plus que jamais nécessaire à ces entreprises d’exploration.
34
relatifs aux projections de Ptolémée, en laissant une part belle à l’imaginaire. Le Testu s’y essaye à six
projections différentes (en annexe), outre celle qu’il avait achevée la même année, avec sa
Mappemonde en deux
hémisphères.(fig. 16). Les deux
hémisphères semblent étirés du
bout des doigts, comme posés sur
le globe qu’ils recouvrent.
Contrairement à Mercator et
Ortelius, figures d’humanistes, Le
Testu, figure de navigateur-
explorateur, se permet très
justement ce que les érudits aux
prétentions savantes se refusent
(comme le suggère Tiberghien), et
ses cartes sont des enluminures
peintes où les monstres marins se
mêlent aux bêtes féroces ou aux
richesses d’Extrême-Orient (ce qui
rappelle les mythes de labbé Brandan ou du père Jean, ainsi que les récits de Marco Polo), et où le
globe est mis en mouvement par le souffle de figures angéliques (suivant la tradition des
mappemondes médiévales). Ces symboles qui nourrissent l’imaginaire ont un intérêt tout particulier,
que l’on retrouve aujourd’hui sous d’autres formes. En effet, ces symboles qui donnent des
informations non plus seulement de nature quantitatives (les coordonnées), mais aussi de nature
qualitative (peuples, nature du climat, ressources en matières premières, etc.), insèrent si l’on puit dire
une superposition d’échelles au sein même de la carte : l’échelle propre au système de coordonnées,
et une échelle oekouménale qui rappelle le point de vue propre au paysage. Cette tension d’échelles
au sein même des productions cartographiques est caractéristique des savoirs cosmographiques, et
bien qu’elle soit évincée par l’institutionnalisation de la projection Mercator au même titre que les
portulans, la science géographique reprendra ce
paradigme dès la fin du XIXe siècle. Ces symboles
(des forêts, des huttes, des animaux, des sirènes,
etc.) donnent une idée de ce qui est connu
localement, mais aussi de ce qui est recherché
(représenté par des figurés symboliques renvoyant
à l’imaginaire « tant ancien que moderne »). A titre
d’exemple, la Tabula Insularum Novarum de
Munster (fig. 17), achevée en 1540, symbolise
diverses essences de forêts en Amérique, de part et
d’autre de l’équateur, invitant le lecteur de la carte
à considérer différents climats ; sur les côtes du
Brésil figurent des membres humains dans un
brasier avec la mention « canibali » pour signaler l’hostilité des autochtones. « Dans sa Critique de la
raison cartographique, livre extrêmement savant qui brasse histoire, histoire de l’art, littérature,
philosophie, connaissances bibliques, Gunnar Olson place en tous cas l’imaginaire au centre du
dispositif cartographique car toute carte, montre-t-il, est pour une part une projection de nous même
Figure 16 Planisphère de Le Testu (1556), Mappemonde en deux hémisphères
Figure 17 Munster, Tabula Insularum Novarum (1540)
35
et de notre savoir si bien que l’imagination requise pour fabriquer et lire les cartes « est essentiellement
mémorielle, en partie parce que l’art de la mémoire n’est pas une récitation artistique mais un art
d’invention ». Dès lors, continue Olson un peu plus loin, après avoir cité Kant et sa théorie de
l’imagination dans la Critique de la raison pure, « On peut maintenant dire : sans imagination, il n’y
aurait jamais de cartes, car la caractéristique commune aux cartes et à l’imagination c’est qu’elles me
font savoir non seulement où je suis, mais aussi d’où je viens et où je dois aller »» (Tiberghien, p. 20).
Bien que les codes cartographiques se stabilisent à la fin du XVIe et au cours du XVIIe siècles, les
portulans qui persistent sont l’occasion de perpétuer cette liberté créatrice laissée à l’imaginaire dans
les productions cartographiques, entretenant la confusion d’échelles distinctes sur un même plan.
Farinelli identifie le rapide succès des projections cartographiques au contexte plus large de la
Renaissance, qu’il symbolise plus particulièrement par l’invention de la perspective à point de fuite
unique dans la Florence du premier XVe siècle. En effet, pour le géographe Italien, « La seule différence
est que la projection de Ptolémée travaille, pour ainsi dire, à la verticale, et que la perspective moderne
travaille au contraire à l’horizontale » (Farinelli, p. 79). Tiberghien pousse la réflexion en s’appuyant
sur des artistes contemporains du Land’art : « Les cartes sur lesquelles ont travaillé les artistes du Land
art sont quadrillées. Ces Quadrangle Maps sont le produit d’une division d’un vaste territoire en carrés
égaux ou « quadrants », eux-mêmes subdivisés en carrés. Il en résulte ainsi une structure en damier
comparable à celle qui a prévalu à la Renaissance. (…) Dans certains jeux cartographiques Robert
Smithson fait comme si la carte était elle-même un territoire quadrillé à très petite échelle, dont la
courbure sensible échapperait à la grille des latitudes et des longitudes. Une façon de déjouer
l’opération repérée par Rosalind Krauss, qui voit dans la grille la marque du modernisme – aussi bien
dans la représentation architecturale que dans l’architecture d’ailleurs – puisqu’elle aurait, selon elle,
la propriété de refouler le réel en affirmant simultanément l’autonomie de l’art. On est alors en
présence d’une structure en damier comparable au plan de base de la perspective permettant de lire
les dimensions des différents corps et les distances qui les séparent. Ainsi s’établit l’échelle des valeurs
spatiales. Mais on ne saurait pousser trop loin l’analogie, comme le souligne Svetlana Alpers, qui écrit
justement : « Bien que le carroyage proposé par Ptolémée et celui proposé par Mercator a imposé par
la suite participent de l’uniformité mathématique du carroyage de la perspective de la Renaissance, ils
ne partagent pas avec celle-ci l’observateur occupant une place déterminée, ni le cadre, ni une
définition de la peinture considérée comme une fenêtre à travers laquelle regarde un observateur
placé à l’extérieur. C’est en raison de ces dissemblances fondamentales que le carroyage de Ptolémée,
et même les carroyages cartographiques en général, doit être distingué et non pas confondu avec la
perspective » » (Tiberghien, pp. 87-8). En considérant les figures de l’artiste (peintre, sculpteur,
architecte) et du cosmographe (cartographe, astronome), on peut envisager ce qui les rapproche
(l’humanisme, et la primauté de l’idéel sur le réel, par exemple au travers des mathématiques,
discipline où ils se rejoignent avec le Anciens), mais d’un point de vue sociologique et bien qu’ils co-
évoluent dans les cours des monarchies ibériques et chrétiennes, c’est précisément à cette époque
que leurs savoir-faire commencent à se distinguer, chacun ayant sa fonction auprès des puissants, afin
de nourrir l’emprise de ces derniers sur les territoires dont ils entendent prendre le contrôle
rationnellement. La division du travail amène à considérer une distinction fondamentale entre la
perspective florentine et les techniques de projection : la première est plutôt destinée à l’évasion
fenêtre ouverte sur le monde », originalité et inédit), tandis que les secondes intentent de clôturer
le globe, de le circonscrire exhaustivement (codification et standardisation). L’art est peut-être plus
recherché pour sa qualité à s’abstraire du monde pour mieux s’en échapper, quand la cartographie est
36
recherchée pour sa qualité d’abstraire le monde pour mieux s’en emparer : « La grille a une fonction
épistémologique en rationalisant le champ de la représentation et en homogénéisant les données du
savoir. Elle nous fait ainsi comprendre que les espaces les plus lointains, tout comme ceux qui nous sont
les plus proches, appartiennent au même monde. Elle a aussi une fonction esthétique, comme l’écrit
Christian Jacob, par « la production d’un effet visuel particulier qui détermine qualitativement les
tracés topographiques qu’il quadrille » [C Jacob, L’Empire des cartes, p. 63] » (Tiberghien, p. 87). En
somme, la grille (intersection de lignes) apposée sur le globe pour en localiser et mesurer processus
de quantification précisément tous les points et toutes les surfaces, permet de hiérarchiser
l’information géographique que les cosmographes et cartographes récoltent auprès des navigateurs
(ou indirectement via leurs récits) si ce n’est à partir de leur propre expérience dans le cas où ils sont
eux-mêmes navigateurs. On admet donc que les techniques de projections cartographiques, bien
qu’ayant de nombreux points communs avec la perspective linéaire, en sont distinctes dans leur
conception comme dans leur destination, et progressivement aussi leur origine (les savoir-faire se
distinguant entre artistes et cosmographes/ cartographes dans les cours européennes, la division du
travail s’ensuit). Toutefois, il semble que Farinelli envisage la perspective florentine comme le modèle
non pas cartographique, mais cosmographique et administratif qui se met en place à la Renaissance,
et recouvre la Terre de son manteau idéel, universel. Tout comme Rosalind Krauss, il y identifie le
renversement de la modernité, qu’il qualifie de crise pour en souligner le paradoxe fondamental : « la
schizophrénie, parce que l’esprit ne sait plus à quel sens faire confiance, et la pornographie, parce
qu’entre voir et toucher s’ouvre soudain un abîme infranchissable » (Farinelli, p. 82). En ce sens,
l’invention de l’atlas moderne peut être envisagée comme un fabuleux outil de « pornographie »
(dimension idéelle, symboliquement proche du céleste), stimulant la « schizophrénie » (dimension
matérielle, symboliquement proche du terrestres) des Modernes.
La représentation de la Terre étant un acte de mise en ordre du Monde, propre au divin, les
atlas Modernes et leurs successions de cartes homogènes paraissent être des outils pouvant informer
la Terre, moment originel (Genèse) de la cosmologie moderne.
De l’œkoumène universel à son uniformisation, de l’englobement de la Terre à la
globalisation
Pour envisager la nouvelle manière d’être au monde construction, perception et
représentation » de celui-cui) qui s’affirme à la Renaissance, Besse reprend à Antonella Romano le
concept d’« englobement », afin de prendre la mesure tant géographique que géopolitique des
innovations Modernes. Ce concept a l’avantage d’une mise en perspective qui manque à Farinelli,
lequel relie une succession de mythes bout à bout pour parvenir à théoriser le « manteau de la Terre »
dont les productions cartographiques revêtent celle-ci, et recourt à la perspective florentine pour
envisager les enjeux géopolitiques de l’époque moderne. Le concept de Farinelli a cependant
l’avantage d’être imagé, suggestif, bien qu’imprécis. L’Orbis Terrarum de Ortelius, nous l’avons vu, bien
qu’héraut des savoirs cosmographiques et cartographiques du second XVIe siècle, laisse une grande
place à l’imaginaire, la projection de Mercator y participant paradoxalement (les Terres australes
reliées à la pointe sud de l’Amérique par la Terre de feu étant au-delà de leurs proportions, au même
titre que les terres du pôle arctique). Néanmoins, « Comme le note finement Peter Sloterdijk, « quand
les cartes mondiales planisphériques font reculer le globe mais sous la forme d’un recueil de cartes
reliés (…) le média bidimensionnel triomphe sur le tridimensionnel, et ipso facto l’image sur le corps ».
37
Et d’ajouter : « Par leur nom comme sur le fond, les planisphères littéralement les boules plates
veulent éliminer le souvenir de la troisième dimension non dominée par la représentation : la
profondeur. Quand on réduit la profondeur, on met la main sur le réel. (…) Lorsqu’on réussit à capturer
les sphères sur le papier et à simuler les profondeurs spatiales sur des toiles, des possibilités nouvelles
et infinies s’ouvrent à la conquête du monde comme image » [P Sloterdijk, Le Palais de crystal, p.147] »
(Tiberghien, pp. 101-2). En effet, c’est bien l’idéel (l’image) qui triomphe du matériel (le corps), comme
le suggère Farinelli, qui revient sur la distinction faite par les Grecs entre logos et épistémè : « Logos
vient de legein, et c’est exactement ce qui ordonne, ce qui rassemble et comprend, réunit, mais aussi
sélectionne », rappelant la proximité étymologique avec les mots légion (vocabulaire militaire) et
élégant (vocabulaire esthétique), tandis que « (…) l’épistémè signifie littéralement mettre au-dessus,
poser au-dessus, mettre quelque chose sur autre chose, qui existe déjà, en l’assimilant d’une certaine
façon, bien sûr, à ce qui fonctionne comme base ou comme support. C’est précisément l’invention de la
Terre qui commence (…) quand au-dessus du logos, au-dessus de l’extension, du tableau, de l’étendue
qui contient déjà la possibilité aussi de la structure, la forme de la terre se dispose, de sorte que la Terre
elle-même résulte de l’assimilation de la structure de cette étendue » (Far, p. 21). Le géographe Italien
étaye sa thèse du « manteau terrestre » (la carte, à fonction épistémique, les mailles du tissu
symbolisent le réseau géographique du système de coordonnées), en rappelant le mythe Grec des
« premières noces du monde », avec « le Ciel, la Terre et Océan, qui fait office de prêtre pour le rite »
la Terre (Chthôn) est recouverte d’un manteau offert rituellement par son mari, et devient
accessible à la connaissance (). C’est seulement par ce « manteau » qu’on peut saisir la Terre : la
représentation de la Terre Chthôn (abyssale et informe, insaisissable et incommensurable), revient à
la transformer en : « A la fin des noces sacrées, ce qu’on voit est seulement l’image, sur le manteau,
des montagnes, des fleuves, des palais bref, non pas la Terre comme Chthôn, mais la Terre seulement
comme , comme simple face, ou plutôt comme image de la face : ce que nous pouvons voir et, pour
cette raison, connaître, n’est pas la chose mais l’image de la chose, ce ne sont pas les vraies montagnes
et les vraies mers, mais les images des choses auxquelles elles se réfèrent. Les choses véritables, les
vraies montagnes, les vrais lacs, demeurent sous le manteau , elles appartiennent au corps caché,
chtonien, souterrain, obscur, abyssal de la Terre elle-même » (Farinelli, p.49). C’est une façon d’imager
le geste du cartographe, qui fixe et abstrait une réalité matérielle ineffable, insaisissable ce geste
même est une création, une transfiguration. Farinelli rappelle ensuite la première modélisation de la
Terre, celle d’Anaximandre
51
, « vision zénithale », où le Grec « a coagulé, rigidifié, solidifié, , cristallisé,
pétrifié, fossilisé le monde qui vit, le processus, ou plutôt l’ensemble de processus dont le monde se
compose, dans une représentation rigide, dans un tombeau » (Farinelli, p. 58). Ce geste du cartographe
intéresse les puissants, et c’est pourquoi les monarchies ibériques et chrétiennes s’empressent
d’encadrer ces savoirs, pour mieux les orienter (comme le suggère Laura Péaud pour la période XVIIIe-
XIXe siècles), et les fixer (status en latin, qui donna Etat et institutions entre autres, suggère
l’immobilisation, c’est-à-dire la conservation de l’ordre social en place) : en effet, « la durée, c’est-à-
dire la stabilité, est le premier problèmes des puissants, et il n’existe pas de puissant qui doive se
confronter au fait que le monde change continuellement et vertigineusement » (Farinelli, p. 58).
S’appuyant sur le mythe de Salomé, Farinelli symbolise le geste du cartographe comme un
aplanissement du Monde en même temps que son immobilisation, qui entraînent inévitablement son
51
« (…) pour certains, comme Michel Serres, Anaximandre n’aurait jamais existé, au sens où Anaximandre est
un nom trop beau pour être vrai : il signifie en grec « le roi de la clôture » » (Farinelli, p. 43). Bref, c’est à lui
qu’est attribuée la première représentation de la Terre, l’ambition de saisir l’œkoumène antique dans son
ensemble.
38
appauvrissement : « Bref, on ne peut rien mettre sur un plat sans réduire ce faisant ce qui est sur le plat
à un signe, à quelque chose qui vaut pour autre chose, comme le dit la définition scolastique, médiévale,
du symbole » (Farinelli, p. 61). Cette représentation symbolique à valeur épistémique qu’est la carte,
permet ainsi aux monarchies ibériques et chrétiennes qui s’agrègent le privilège d’en encadrer la
production (financièrement, juridiquement et socialement), non seulement de remplacer le signe
attribué à la Terre (et donc de le choisir en vue de leurs intérêts géopolitiques et commerciaux), mais
plus encore de l’imposer comme unique revêtement conforme à l’habillage de la surface terrestre.
Comme le souligne Farinelli, la carte est ainsi un outil pour imposer et fixer la dénomination d’un lieu,
et les monarques s’attribuent ainsi cette acte : dans le mythe, le roi Leonidas offre à Salomé la moitié
de son royaume si elle continue de danser (tournoyer sur elle-même, à l’image de la Terre), elle accepte
à la condition d’avoir « la tête du Baptiste sur plat », Jean-Baptiste étant « celui qui donne son nom aux
choses. Le pouvoir de Jean est celui du langage, le pouvoir du logos entendu comme parole ou verbe,
le pouvoir de qui, assignant son nom à ce qui existe, établit ainsi les contours, la carrière, les conditions
à travers lesquelles le pouvoir du roi peut s’exercer » (Farinelli, p. 61). Ainsi Salomé rend inerte l’organe
qui permet de nommer les choses, fixant ces dernières pour les monarques qui renforcent ainsi leur
emprise territoriale. La dimension universelle du modèle cartographique issu des projections
Modernes devance le recouvrement effectivement global de la Terre par les monarchies ibériques et
chrétiennes. Ces dernières organisent rationnellement l’espace terrestre sur un modèle impérialiste
qui, par l’intermédiaire des « objets-Monde » cartographiques mettent « en connexion longue des
objets, des idées et des hommes » en multipliant leurs « agencements spatiaux » (Besse). La
cartographie est en ce sens un outil pour la globalisation.
Tiberghien met l’accent sur un autre aspect des cartes, exemplifié plus haut, celui de
l’imaginaire : « (…) il est juste de noter, comme l’a fait Franck Lestringant, que les grandes découvertes,
au lieu d’élargir, par « explorations contiguës » l’espace traditionnellement habité par les hommes, ont
multiplié les îles : Goa, les Antilles aborde Colomb, le Pérou et le Brésil que l’on pense d’abord
insulaire, jusqu’à l’Amérique, on l’a vu, qui elle-même est représentée au début comme une île. C’est
pourquoi Lestringant écrit avec raison que « l’imaginaire rejoint ici la nécessité épistémologique :
substituer, en dépit du référent géographique mal connu, un semis d’îlots à des profondeurs
continentales inexplorables, ce rêve, commun au navigateur et au cartographe, revient en fait à
fragmenter le réel pour mieux le définir, le décrire, et en définitive, le posséder » [F Lestringant,
« Insulaires », Cartes et figures de la Terre, p. 471] » (Tiberghien, p. 149). C’est la raison pour laquelle,
bien que les productions cartographiques donnent l’illusion d’une représentation satisfaisante de la
réalité, il est nécessaire de les replacer dans leur contexte de production, c’est-à-dire d’étudier les
relations entre les sphères savante et politique, entre les destinateurs et les destinataires, qui en nous
informant sur la Terre, transforment cette dernière tout autant que notre relation à elle. Les
cartographes, cosmographes puis géographes, n’échappent pas à ce que Bachelard a conceptualisé
comme « obstacles épistémologiques », c’est-à-dire « (…) des formes de valorisation, ethniques,
politiques ou religieuses, [qui] travaillent souterrainement la fabrication des cartes », et d’ajouter
« l’origine sociale et culturelle du cartographe, nombre de ses convictions personnelles, de ses goûts,
infléchissent plus ou moins inconsciemment son activité » (Tiberghien, p. 181).
39
Pour conclure…et ouvrir
Au XVIIe siècle, la Terre est désignée sous le terme de « globe terraqué » concept inventé en
1515 par l’Allemand Joachim von Watt, Vadianus de son nom humaniste – pour signifier « que la terre
et l’eau se tiennent ensemble et sont unies au centre du monde » (Farinelli, p. 119), autrement dit « non
seulement la Terre est sur la mer, mais la Terre est dans la mer » (Farinelli, p. 124). Le siècle suivant, ce
concept dépérit au profit de l’expression « globe terrestre » afin de « signifier l’opposition entre un
globe céleste, le ciel, toutes les constellations sont clairement visibles, et un autre globe qui,
contrairement au premier, sera précisément appelé terrestre, et qui montre la position et les relations
réciproques des parties émergées de la Terre, les îles et les continents » (Farinelli, p. 120). Ces
revirements conceptuels interviennent au moment la profession de « géographe »
s’institutionnalise (XVIIIe et XIXe siècles), « car une fois reconnue la composition mixte, pour ainsi, de
notre planète, on avait besoin de quelqu’un qui fût en mesure d’utiliser les instruments les plus adaptés
à la définition la plus précise possible de la forme, des traits et de la logique de cette
composition [terraquée du globe]» (Farinelli, p. 119). Ainsi la Renaissance est aussi celle de la
cosmographie moderne, du modèle de représentation de la Terre, acte créateur, originaire, divin
désormais terrestre et incarné par l’action humaine : « Non seulement dans la Genèse, mais dans
toutes les cosmogonies, dans tous les récits sur les origines du cosmos, la création du monde devient
l’art de mettre en forme, et donc de contrôler ce qui se présente à l’intérieur de la matrice, sur l’étendue,
encore privé de formes ou déjà préformé d’une façon ou d’une autre » (Far, p. 23), sur terres comme
sur mers : « La Terre devient finalement telle quand les eaux se rassemblent à sa surface et qu’elles se
concentrent pour former les mers » (Farinelli, p. 19) après avoir été séparées des cieux, matrice de
l’étendue terrestre. En somme, on a tenté de montrer que les productions cartographiques, entre
l’invention du premier globe et celle du premier atlas moderne, ont largement été orientées par
l’encadrement des institutions (sur les plans financier, juridique et social). En effet, le système de
mécénat permet aux monarques d’assurer un contrôle effectif sur les cartographes et leurs
productions afin de les orienter (comme au Moyen-Age le Paradis terrestre « orient[ait] » les cartes)
sur tous les plans : ce sont d’abord les Terrae nullus du Mundus Novus qu’il faut saisir (l’objet principal
des cartographes aux XVe et XVIe siècles), de même que les contrées africaines et asiatiques, en
s’emparant des côtes via les comptoirs (qui correspondent à la toponymie abondante issue de la
tradition cartographique des portulans, et la description de plus en plus fine des contours
continentaux). Sur le plan matériel, les cosmographes et cartographes, à l’instar des ingénieurs
militaires et des artistes naissants ou encore des navigateurs (émissaires maritimes sur les plans
politique, économique et religieux), sont captés car leurs productions et entreprises nécessitent des
financements pour aboutir (d’abord artisanalement puis) techniquement (via l’imprimerie). De fait, les
lieux de pouvoir sont aussi les centre majeurs de production des savoirs cosmographiques et
cartographiques, et se déplacent du XVe au XVIe siècle, des monarchies ibériques (Portugal et Castille)
aux monarchies chrétiennes (du nord-ouest de l’Europe : Grande-Bretagne, France, Hollande
notamment). Ainsi, les monarques s’entourent des figures capables de décrire et de représenter la
Terre et ses diverses parties : sur le plan symbolique, les figures de cosmographe et de cartographe
émergent et sont légitimées sinon valorisées pour leurs productions, tandis que les navigateurs
explorent et conquièrent l’œkoumène, l’administrent et le structurent au compte des monarques
(relation juridique). « Le choix du nord comme orientation dominante fut orienté par trois facteurs
primordiaux : l’introduction de la boussole en Europe (…) ; la redécouverte au XVe siècle des instructions
cartographiques de Claude Ptolémée (…) ; et, en 1569, la création par Gérard Mercator de sa carte du
monde, qui eut une influence considérable. (…) La carte de Mercator, plaçant le nord à son sommet et
40
proposant une projection qui révolutionnait les méthodes de navigation, rendait plus difficile encore
d’aller à l’encontre de cette convention de plus en plus unanimement adoptée. Le partage entre nations
des connaissances géographiques, par-delà les clivages culturels, et l’usage de plus en plus fréquent
des cartes marines, conçues par différents pays suivant de multiples conventions, mirent en évidence
la nécessité d’une homogénéisation » (Asworth, pp. 15-7). Ainsi, à travers les productions des
cartographes, l’orientation de l’œkoumène englobé trace le projet et processus de globalisation de
l’économie méditerranéenne (le capitalisme à l’échelle de la Terre).
De la sorte, les XVe et XVIe siècles reflètent une étape fondatrice de la cartographie moderne,
celle l’on peut constater diverses tentatives techniques et théoriques avant que les codes
cartographiques ne s’institutionnalisent et ne (se) fixent l’image de la Terre en vue d’une ambition
scientifique, et qu’ils ne soient proprement mis au service des institutions et administrations des Etats-
nations. En effet, des mappemondes des cosmologues médiévaux aux planisphères et atlas des
humanistes de la Renaissance du Cinquecento, en passant par les portulans des navigateurs
méditerranéens du XVe siècle, l’imaginaire (idéel) orne les cartes, fournissant à ces images
fantasmagoriques un premier support matériel. Aux XVe et XVIe siècles, au rythme des entreprises
maritimes au compte des monarchies ibériques et chrétiennes, la carte usurpe à la Terre sa primauté
et les imaginaires que les cartographes y avaient matérialisé une première fois sur un support plan, se
matérialisent une seconde fois, sur la surface même de la Terre, globe alors aplani et quadrillé,
rationnellement fragmenté et parcourable également en tous points, localisés précisément les uns en
relation aux autres (comme le centre d’une sphère avec chacun de ses points). En encadrant
matériellement et symboliquement les productions cartographiques et leurs auteurs, les monarques
(les puissants) s’emparent d’un instrument, d’un outil qui leur assurent l’administration rationnelle des
territoires qu’ils gouvernent. L’histoire de la peinture le rend très bien : depuis cette époque, il est
traditionnel pour les puissants de se (faire) représenter avec un globe sous la main, qui symbolise la
puissance de leur emprise sur la Terre, ou leurs ambition de s’en saisir. Les cartes en effet dessinent et
matérialisent, en deux temps, les frontières d’une autorité politique (revendiquée et affirmée par les
coercions juridique et militaire, mais aussi désormais cartographiques), lui permettant d’affiner et de
perpétuer son emprise et son contrôle territoriaux (et donc les idées, les choses et les humains qui y
vivent). De fait, les monarques modernes s’emparent des cartes pour instaurer une nouvelle forme de
gouvernement et d’administration des territoires « spatialiste » les productions
cartographiques, par leurs projections, permettent de planifier la gestion des populations, des
ressources, etc. en homogénéisant par le « principe spatial » toute dimension à caractère locale, alors
intégrée et orientée vers l’horizon (économique, politique et religieux) dessiné par les cartographes
des cours européennes au service d’un échelon national qui va s’affirmer aux siècles suivants. On peut
envisager que dès ses débuts, la cartographie moderne est captée par les monarchies ibériques et
chrétiennes qui vont unifier leur territoire et y consolider leur emprise administrative, après s’être
essayés au Mundus Novus, à l’aide de cet outil qui leur permet ainsi de fixer la Terre pour la saisir sans
qu’elle n’échappe à leur emprise. « Quoi qu’il en soit, les cartes sont aussi d’extraordinaires échangeurs
permettant de traduire des connaissances très abstraites grâce à des procédures de spatialisation qu’il
suffit d’apprendre pour les comprendre. A travers elles, on accède à une forme de démocratisation du
savoir si on ne les laisse pas aux mains des seuls initiés qui pourraient les confisquer à des fins nous
excluant pour mieux nous dominer les cas échéant » (Tiberghien, p. 26), car le principe perspectif,
comme le souligne Farinelli en faisant du capitaine Achab le moderne archétypal de la littérature,
incarne « la raison instrumentale, la rationalité tournée vers le but, le plan, le projet, que la carte
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incorpore et produit » (Farinelli, p. 127). Pour approfondir la réflexion épistémologique et critique sur
les cartes, et ouvrir à une meilleure compréhension de leurs enjeux critiques aujourd’hui, on peut
consulter : Juliette Morel, Les Cartes en question. Petit guide pour apprendre à lire et interpréter les
cartes (2021).
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Bibliographie
Benjamin W, 1939 (éd . 2017), L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Petite
Bibliothèque Payot, Paris, 141 pp.
Chevalier J & Gheerbrant A (dir.), 1979 (éd. 1982), Dictionnaire des symboles. Myhtes, rêves,
coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Robert Laffont/ Jupiter, Paris, 1041 pp.
Farinelli F, 2007 (traduction française par Christophe Carraud, 2019, éd. 2021), L’Invention de la
Terre, Edition de la revue Conférence, Paris, 152 pp.
Lebrun F, 2004 (éd. 2012), L’Europe et le Monde. XVI-XVIIIe siècle, Armand Colin, Paris, 340 pp.
Manin B, 1995 (éd. 2012), Principes du gouvernement représentatif, Champs, 348 pp.
Morel J, 2021, Les Cartes en question. Petit guide pour apprendre à lire et interpréter les cartes,
Autrement, Paris, 159 pp.
Péaud L, 2016, La Géographie, émergence d’un champ scientifique. France, Prusse et Grande-
Bretagne (1780-1860), ENS Editions, Lyon, 260 pp.
Tiberghien Gilles A, 2020, Finis Terrae. Imaginaires et imaginations cartographiques, Bayard, Paris,
188 pp.
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Table des figures
Figure 1 Macrobe, Commentaire sur le songe de Scipion, « carte à zones » (Ve siècle) ........................ 4
Figure 2 Carte « T dans l’O » ................................................................................................................... 5
Figure 3 Mappemonde d’Ebstorf (vers 1300) ......................................................................................... 6
Figure 4 Toscanelli, Mare Oceanum (1468) .......................................................................................... 11
Figure 5 « Planisphère de Cantino » (1502) .......................................................................................... 17
Figure 6 Contarini, Planisphère (1505) .................................................................................................. 18
Figure 7 Planisphère de Waldseemüller (1507), Universalis Cosmographia ......................................... 18
Figure 8 Planisphère de Ruysch (1508) ................................................................................................. 20
Figure 9 Planisphère de Piri Reis (1513), tiers représentant l’Atlantique ............................................. 23
Figure 10 Planisphère de Apianus (1520), Tipus Orbis Universalis ....................................................... 26
Figure 11 Planisphère de Munster (1548), Mundus Novus................................................................... 27
Figure 12 Planisphère de Mercator, projection cylindrique tangente .................................................. 29
Figure 13 Planisphère de Abraham Ortelius (1570), Typus Orbis Terrarum ......................................... 29
Figure 14 Ortelius, carte du Pacifique (1589) ........................................................................................ 30
Figure 15 Planisphère de Mercator (1595), Orbis Terrae ..................................................................... 30
Figure 16 Planisphère de Le Testu (1556), Mappemonde en deux hémisphères ................................. 34
Figure 17 Munster, Tabula Insularum Novarum (1540) ........................................................................ 34
Figure 18 Le Testu, Cosmographie universelle (1556), projections ..................................................... 44
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Annexes
Figure 18 Le Testu, Cosmographie universelle (1556), projection 1
45
Figure 19 Le Testu, Cosmographie universelle (1556), projection 2
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Figure 20 Le Testu, Cosmographie universelle (1556), projection 3
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Figure 21 Le Testu, Cosmographie universelle (1556), projection 4
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Figure 22 Le Testu, Cosmographie universelle (1556), projection 5
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Figure 23 Le Testu, Cosmographie universelle (1556), projection 6
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L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique
  • W Benjamin
Benjamin W, 1939 (éd. 2017), L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 141 pp.
Les Cartes en question. Petit guide pour apprendre à lire et interpréter les cartes
  • J Morel
Morel J, 2021, Les Cartes en question. Petit guide pour apprendre à lire et interpréter les cartes, Autrement, Paris, 159 pp.