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Aux origines nietzschéennes des ambiguïtés du concept d'entrepreneur : Schumpeter lecteur de Nietzsche

Authors:
HAL Id: halshs-03271422
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-03271422
Preprint submitted on 25 Jun 2021
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Aux origines nietzschéennes des ambiguïtés du concept
d’entrepreneur : Schumpeter lecteur de Nietzsche
Nathanaël Colin-Jaeger, Etienne Wiedemann
To cite this version:
Nathanaël Colin-Jaeger, Etienne Wiedemann. Aux origines nietzschéennes des ambiguïtés du concept
d’entrepreneur : Schumpeter lecteur de Nietzsche. A paraître. �halshs-03271422�
1
Aux origines nietzschéennes des ambiguïtés du concept d’entrepreneur :
Schumpeter lecteur de Nietzsche
Nathanaël Colin-Jaeger
1
et Etienne Wiedemann
2
(Article accepté dans la Revue de Philosophie économique, 22(2) publication prévue pour fin 2021).
Titre anglais: The Nietzschean origins of the entrepreuneur’s ambiguities: Schumpeter as a reader of
Nietzsche
Résumé :
La figure de l’entrepreneur est aujourd’hui utilisée dans une grande variété de discours publics. Ce
travail cherche à remonter à l’une des sources théoriques de la constitution de cette figure : la théorie
de l’entrepreneur de Schumpeter en 1911. Ce retour montre que Schumpeter, dans son contexte
intellectuel et théorique, est amené à importer une anthropologie philosophique en économie, celle
de Nietzsche, auteur largement lu dans l’Autriche du début du XXème siècle. En transposant, à
l’intérieur de sa théorie économique, certaines caractéristiques majeures du grand homme créatif
nietzschéen dans la figure de l’entrepreneur, Schumpeter développe une explication originale de la
nature dynamique du marché et de l’évolution économique. Néanmoins il importe aussi de Nietzsche
une série d’ambiguïtés, notamment en ce qui concerne l’origine de l’exceptionnalité individuelle de
l’entrepreneur, et plus particulièrement de sa puissance créatrice. Une seconde ambiguïté est très
largement héritée, qui concerne l’extension du modèle de l’individu entrepreneur : constitue-t-il une
théorie de l’action valable pour tous les individus ou uniquement pour un type d’individus particuliers ?
Comment concilier exceptionnalité de l’entrepreneur et norme d’un entreprenariat pour tous ? La
dernière partie de ce travail s’attache ainsi à explorer ces ambiguïtés, qui apparaissent chez
Schumpeter et ses successeurs, notamment Israël Kirzner.
JEL : B13, B25, B31, B40.
Mot-clefs : Nietzsche, Schumpeter, Kirzner, Entrepreneur, Néolibéralisme
Abstract:
The figure of the entrepreneur is now used in a wide variety of public discourses. This work seeks to
trace one of the theoretical sources for the constitution of this figure: Schumpeter's 1911 theory of the
entrepreneur. This study shows, by taking into account Schumpeter’s intellectual and theoretical
context, that he was led to import a philosophical anthropology in economics, that of Nietzsche, an
author widely read in Austria at the beginning of the 20th century. By transposing, within his
economic theory, some of the main features of the great Nietzschean creative man into the figure of
the entrepreneur, Schumpeter develops an original explanation of the dynamic nature of the market
and of economic evolution. Nevertheless, a whole series of ambiguities are also important to
Nietzsche, particularly with regard to the origin of the individual exceptionality of the entrepreneur,
1
ENS de Lyon, Triangle, nathanael.colin@ens-lyon.fr.
2
ENS de Lyon, etienne.wiedemann@ens-lyon.fr.
2
and more specifically his creative power. A second ambiguity is very widely inherited, which
concerns the extension of the individual entrepreneur model: does it constitute a theory of action valid
for all individuals or only for a particular type of individual? How can we reconcile the exceptionality
of the entrepreneur with the norm of entrepreneurship for all? The last part of this work thus explores
these ambiguities, which appear in Schumpeter and his successors, notably Israel Kirzner.
Keywords : Nietzsche, Schumpeter, Kirzner, Entrepreneur, Neoliberalism
JEL : B13, B25, B31, B40.
Introduction
3
Le terme d’entrepreneur, parfois qualifié d’innovant voire de disruptif mais à chaque fois vu
comme un être plus ou moins exceptionnel, est omniprésent dans les discours, qu’ils soient théoriques,
politiques ou médiatiques. On est ainsi amené à valoriser normativement la figure de l’entrepreneur
comme étant celui qui permet de faire advenir le progrès économique et social. En pratique, il s’agit
d’encourager l’activité entrepreneuriale en affaiblissant les barrières à l’innovation (taxes, codes,
rigidités), dans le discours on vante les mérites de ces individus à la fois communs et hors du commun.
La figure de l’entrepreneur est donc une figure centrale pour saisir la modernité. Les travaux
de Foucault (1979), Dardot et Laval (2009) et bien d’autres auteurs se référant à l’analyse
foucaldienne du néolibéralisme
4
, ont en effet souligné l’importance pour la modernité de la figure de
l’entrepreneur, visant à fonder une nouvelle « anthropologie d’entrepreneurs de soi ». Sans
nécessairement donner raison à ces auteurs sur leur analyse de la modernité néolibérale on peut
reconnaître avec eux l’importance prise par le champ lexical de l’innovation entrepreneuriale. Sur
quoi est fondé le caractère inévitable de cette référence ? Quel rôle théorique l’entrepreneur joue-t-
il ? Comment comprendre sa centralité ?
Pour saisir l’importance contemporaine de cette figure économique et politique il apparaît
nécessaire de revenir aux théorisations de cette figure, notamment chez celui qui en a fourni la
première description systématique, à savoir Schumpeter. La figure de l’entrepreneur est
particulièrement développée chez Schumpeter
5
. Celui-ci la spécifie dans sa Théorie de l’évolution
économique de 1911, ou elle joue un rôle central dans sa théorie économique. À ce titre Schumpeter
est reconnu comme un des fondateurs de la théorie de l’entrepreneur (Dardot et Laval, 2009, 240)
6
.
3
Nous remercions les multiples relecteurs de cet article, notamment Thomas Delcey, Arnaud Milanèse, Cristophe Salvat,
Alexandre Chirat, Félix Zourabichvili, ainsi que les participants au séminaire du laboratoire LEOS, qui ont permis
l’amélioration de cet article. Nos remerciements vont également aux deux évaluateurs anonymes de cet article, dont les
remarques et commentaires ont été précieux et utiles. Bien entendu nous demeurons les seuls responsables de toutes les
erreurs et imperfections qui subsistent.
4
Voir par exemple Dilts (2011), Gane (2014) et Cuckier (2017).
5
La notion d’entrepreneur est déjà présente avant cela dans l’histoire de la pensée économique, notamment chez Say,
Bentham, Walras et bien sûr Marshall. Néanmoins celui qui marque l’histoire de cette figure est sans conteste Schumpeter
(Karayiannis, 2009).
6
La figure de Schumpeter est systématiquement présente en introduction des cours de management sur l’entrepreneuriat.
Son influence théorique est ainsi bien plus sensible dans cette discipline que dans la science économique. Il faut ainsi
souligner l’influence pratique du management comme nouvelle discipline, voir sur ce point Boltanski et Chiapello (1999).
3
Néanmoins Schumpeter est davantage cité comme une référence en passant que travaillé pour lui-
même dans ce cadre, l’entrepreneur néolibéral se nourrissant davantage de la théorie du capital
humain de Gary Becker et de l’homoeconomicus de la théorie oclassique ou encore d’auteurs
autrichiens comme Hayek, Mises mais surtout Kirzner. Nous identifions ainsi deux raisons pour
revenir au travail de Schumpeter. D’une part la théorie schumpeterienne de l’évolution influence
considérablement l’économie autrichienne. En effet Mises, Hayek et Kirzner développent une théorie
de l’entrepreneur comme une figure indispensable la théorie économique
7
et, même si certaines
variations importantes sont à noter avec l’entrepreneur de Schumpeter, elles lui reprennent plusieurs
éléments théoriques de premier plan. En cela Schumpeter doit être réintégré dans ce qu’on a pu
appeler l’École Autrichienne (Streissler, 1983). D’autre part c’est bien chez lui que la figure de
l’entrepreneur est développée distinctement au modèle d’homoeconomicus. En effet l’homme
économique n’est pas pensé pour répondre aux problèmes spécifiques de l’évolution économique
auxquels l’introduction de la figure de l’entrepreneur vise à répondre (Gislain, 2012). En cela
Schumpeter développe une conception de l’entrepreneur comme innovateur, rompant avec la
réactivité caractérisant l’homme économique habituel, en le définissant donc par une forme
d’exceptionnalité. Il se distingue alors d’autres conceptions de l’entrepreneur, qu’il faut néanmoins
au moins mentionner, comme celles de Cantillon, Say, Walras ou Marshall du fait qu’il ne fait pas
que préciser une fonction d’entrepreneur dans l’organisation de la firme mais développe une théorie
de l’action entrepreneuriale.
Ce travail se propose de mettre en lumière
8
l’anthropologie sous-jacente à l’introduction de la
figure de l’entrepreneur, c’est-à-dire la conception du type d’individu pensé dans les théories de
l’entrepreneur. Dans ce cadre notre approche généalogique
9
ne vise pas à identifier Schumpeter
comme une origine, mais à retourner vers lui pour étudier les effets parfois contradictoires de sa
théorie. Notre travail comporte ainsi deux moments, l’un contextuel et historique, l’autre analytique
et critique. Le moment contextuel et historique consiste en une démonstration du fait que Schumpeter
constitue sa catégorie d’entrepreneur pour répondre aux problèmes de la théorie économique
dominante d’alors, l’équilibre général, et au marxisme comme théorie politique. Pour ce faire il
reprend des éléments conceptuels à Nietzsche et notamment la figure de l’individu créateur, qui
introduit du dynamisme et de l’innovation dans un monde sinon statique dominé par l’habitude. Nous
nous référons ainsi une littérature existante sur le rapprochement entre ces deux auteurs
10
, tout en
nous démarquant des lectures, anecdotiques ou maximalistes, qui ont été menées. La partie analytique
et critique tire profit de ces analyses en montrant comment cette conceptualisation spécifique de
Schumpeter, reprenant des éléments à la philosophie de Nietzsche pour répondre au double problème
mentionné, introduit des ambiguïtés dans le concept de Schumpeter, qui vont être exacerbées dans sa
postérité qui tend à mettre en avant un devenir entrepreneur pour tous tout en conservant l’idée
d’exception propre à cette figure. Nous exemplifierons ce cas avec une lecture de la théorie de
l’entrepreneur chez Kirzner. Parce que la description de la figure de l’entrepreneur chez Schumpeter
7
Voir par exemple Dardot et Laval (2009, 229) et Boutiller (2010).
8
Pour des présentations plus générales sur Schumpeter on se référera aux ouvrages de référence sur cet auteur (Augello,
1990 ; Swedberg, 1991 ; Shionoya, 1997 ; Andersen, 2009).
9
Au sens foucaldien, voir Foucault (1978, 51) : « Disons en gros que, par opposition à une genèse qui s’oriente vers l’unité
d’une cause principielle lourde d’une descendance multiple, il s’agirait là d’une généalogie, c’est-à- dire de quelque chose
qui essaie de restituer les conditions d’apparition d’une singularité à partir de multiples éléments déterminants, dont elle
apparaît non pas comme le produit, mais comme l’effet. Mise en intelligibilité, donc, mais dont il faut bien voir qu’elle
ne fonctionne pas selon un principe de fermeture. »
10
Notamment Swedberg (1991), Shionaya (1997), Reinert et Reinert (2006) et Lapied et Swaton (2014).
4
emprunte à Nietzsche l’idée d’une exceptionnalité de l’individu créateur, deux ambiguïtés nous
apparaissent. L’une chez Schumpeter, qui introduit, à côté de son type d’entrepreneur idéal une action
entrepreneuriale moindre et donc casse lui-même la dichotomie qu’il avait dressée entre les
homoeconomicus et les entrepreneurs purs. L’autre, dont rite sa descendance, lorsque
l’entrepreneur est valorisé normativement comme devenir de tout individu qui doit se considérer
comme entrepreneur de soi, tout en étant défini comme exceptionnel. On peut ainsi interroger le
paradoxe qu’il y a à promouvoir l’entrepreneur comme modèle individuel à réaliser pour tous lorsque
l’entrepreneur est défini comme un être rare et hors du commun.
1. L’introduction de la figure de l’entrepreneur en contexte.
Schumpeter introduit la figure de l’entrepreneur dans sa théorie économique, et notamment dans son
ouvrage de 1911, La théorie de l’évolution économique, pour surmonter plusieurs problèmes majeurs
de l’analyse économique et de la théorie politique de son époque. Gislain (2012) a bien noté à ce
propos qu’il fallait comprendre la conceptualisation schumpetérienne de l’entrepreneur comme en
opposition à la fois à la théorie néoclassique d’inspiration walrasienne et au marxisme
11
.
Le principal problème que rencontre Schumpeter est celui de l’impossibilité de fonder une
théorie de l’évolution économique. Il analyse la théorie de son époque comme essentiellement
dominée par la statique, à savoir une analyse qui comprend l’état de l’économie dans un état donné
d’équilibre, mais qui ne peut pas penser, en raison de cela, la transformation dynamique de
l’économie, ou son évolution. Dans ce cadre statique en effet la concurrence réduit les profits à néant
et on arrive à un état stationnaire. La principale théorie alternative est la théorie marxiste, qui s’oppose
à cette dimension statique et pense l’économie comme évoluant en fonction des rapports de
productions entre classes sociales. De ce fait le marxisme apparaît sous cet angle plus réaliste que la
théorie économique néoclassique. Or Schumpeter, à la suite de Böhm-Bawerk, refuse très largement
l’analyse marxiste, bien qu’il l’admire (Boutiller et Uzunidis, 2012).
Pour Schumpeter, et contrairement à l’économie walrasienne, la vie économique « procède
par à-coups » (Schumpeter, 1911, 67), par innovation venant rompre la baisse tendancielle du taux
de profit énoncée par Marx et les classiques. La théorie marginaliste se voit incapable de répondre à
ce problème du fait de ses hypothèses théorique, elle ne peut qu’« examiner le nouvel état d'équilibre,
une fois ces phénomènes produits » (Schumpeter, 1911, 64).
De ce fait cette méthode marginaliste, utile pour étudier les états d’équilibre, et Schumpeter
salue notamment Walras comme « le plus grand des économistes » (Schumpeter, 1954, 110-111), est
insuffisante pour étudier le développement du capitalisme, qui n’est jamais en état d’équilibre. Il faut
11
Bien évidemment la figure de l’entrepreneur est présente chez les économistes avant Schumpeter, depuis Cantillon au
XVIIIème siècle, et, à l’époque ou Schumpeter écrit, certaines théories sont particulièrement importantes, au premier lieu
celle de Marshall qui dans ses Principles of Economics en 1890 distingue une fonction spécifique de l’entrepreneur,
comme quatrième facteur de production économique (avec le travail, le capital et la terre), notamment en ce qu’il permet
la diminution de ce qu’on a appelé depuis Coase des coûts de transaction par l’identification de raccourcis sur un marché,
et donc la hausse de la productivité du travail. Néanmoins Marshall ne propose pas une théorie de l’innovation et de
l’explication de la dynamique économique (Karayiannis, 2009, 80).
5
ainsi saisir la tentative de Schumpeter comme une façon de dépasser l’abstraction de la théorie
walrasienne de l’équilibre général en introduisant un mécanisme d’évolution par le biais de la figure
de l’entrepreneur. En cela Schumpeter s’oppose assez frontalement à l’analyse de son époque, par
une triple opposition :
premièrement, l'opposition de deux événements réels : tendance à l'équilibre d'une part, modification
ou changement spontané des données de l'activité économique par l'économie, d'autre part ;
deuxièmement, l'opposition de deux appareils théoriques : statique et dynamique ; troisièmement
l'opposition de deux types d'attitude : nous pouvons nous les représenter dans la réalité, comme deux
types d'agents économiques : des exploitants purs et simples et des entrepreneurs.
(Schumpeter, 1911, 81).
Sa théorie se veut plus réaliste en prenant en compte le déséquilibre produit par l’activité économique,
ce que l’introduction de l’entrepreneur, par opposition à l’exploitant pur, permet de comprendre. Ce
dernier point est fondamental car il implique un dualisme anthropologique. On a d’un côté l’exploitant
pur qui représente l’homoeconomicus de la tradition, capable de s’adapter à son environnement et de
réagir aux modifications de celui-ci, et de l’autre l’entrepreneur, capable d’innover, de façonner un
nouvel environnement. Le concept d’exploitant pur se révèle incapable d’expliquer de lui-même la
façon dont évolue l’économie, du fait qu’il ne peut que reproduire et s’adapter à son environnement.
Schumpeter cherche à combler un manque de l’analyse de son temps qui n’arrive pas à
endogénéiser l’évolution économique, c’est-à-dire à comprendre la dynamique de la transformation
capitaliste par elle-même, mais uniquement par des chocs exogènes (technologie, démographie,
guerre etc.). En cela l’entrepreneur est vu comme la figure centrale pour penser la dynamique.
L’entrepreneur n’est pas uniquement un facteur de production supplémentaire, mais le support de
toute évolution.
Il faut également souligner le contexte politique relatif à l’introduction de la figure de
l’entrepreneur. En effet expliquer la dynamique économique par les mécanismes d’innovations
introduits par l’entrepreneur c’est un moyen pour Schumpeter de se positionner contre l’idée de
reproduction de classes qu’il voit chez Marx. Si les entrepreneurs, comme Schumpeter l’exprime,
sont distincts des capitalistes, alors ce qui caractérise la société c’est avant tout une forme de fluidité.
L’extrait suivant montre bien les enjeux politiques de la théorie schumpetérienne :
Parce qu'il y a toujours des entrepreneurs, des parents et des héritiers d'entrepreneurs, l'opinion
publique, et aussi la phraséologie des luttes sociales omettent volontiers cet état de chose. Elles font
des « riches » une classe d'héritiers soustraite à la lutte des classes. En réalité les classes supérieures
de la société ressemblent à des hôtels qui certes sont toujours pleins, mais dont la clientèle change
sans cesse ; elles se recrutent dans les classes populaires bien plus que beaucoup d'entre nous ne
veulent en convenir.
(Schumpeter, 1911, ii, 26).
6
Dès le début donc les enjeux sont imbriqués, à la fois théoriques et politiques. De ce fait Schumpeter
fait jouer à sa figure de l’entrepreneur un rôle théorique particulièrement important, qui le pousse à
aller au-delà des conceptions de l’entrepreneur qui lui sont contemporaines et qui nourrissent son
travail. Dans ce cadre il va développer une véritable théorie de l’action entrepreneuriale, qu’il puise,
c’est notre hypothèse de lecture, en grande partie chez Nietzsche.
2. Les sources nietzschéennes de l’entrepreneur schumpetérien
2.1 Apologie individualiste de la création et inertie des masses
L’influence de Nietzsche sur Schumpeter est désormais reconnue dans des mesures diverses
12
.
Certains (Gislain, 2012) ne mentionnent Nietzsche qu’en passant, ou comme une influence parmi
d’autres (Swedberg, 1991 ; Reinert et Reinert, 2006), alors que d’autres auteurs soulignent plus
spécifiquement l’influence de Nietzsche sur Schumpeter notamment pour les concepts d’entrepreneur
comme surhomme (Shionaya, 1997), voire visent à proposer une lecture maximisant les
rapprochements entre les deux auteurs (Lapied et Swaton, 2014). Tous notent les ressemblances
marquantes entre les propos de Schumpeter et ceux de Nietzsche. Parmi les travaux récents ceux de
Lapied et Swaton (2013), montrant les similarités entre entrepreneur schumpetérien et surhomme
nietzschéen ont constitué un point de départ pour notre travail. L’hypothèse de l’innovation de
l’entrepreneur comme volonté de puissance, développée dans leur article, conduit ainsi sur la voie
d’un rapprochement systématique entre les deux textes.
Nietzsche n’a pas écrit à propos d’économie, néanmoins l’hétérogénéité incontestable des
objets des deux penseurs ne rend pas pour autant étonnante l’importance de Nietzsche pour la pensée
de Schumpeter, puisque l’influence de Nietzsche a été forte dans la vie culturelle en Autriche, et
particulièrement à Vienne, à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. Nietzsche était une
référence majeure pour la formulation d’une critique des valeurs de la bourgeoisie libérale à Vienne
comme ailleurs en Europe (Ingleby, 2014, 4). Lors de la première phase de la réception de la pensée
nietzschéenne, qu’Alfredo Guzzoni situe entre 1890 et 1930, il est essentiellement lu comme un
penseur critique de la culture bourgeoise moderne et de la morale comprise comme normativité
sociale limitant la liberté individuelle d’agir et de penser (Guzzoni, 1991, 29). À la fin du XIXème
en Autriche, Nietzsche est donc d’abord approprié par une jeunesse autrichienne lassée par le
triomphe politique de la bourgeoisie qui trouve chez lui une exaltation de la création individuelle et
de la liberté d’esprit contre l’habitude, l’instinct grégaire, le conformisme, et la volonté de sécurité
(Ingleby, 2014, 10). Si Nietzsche n’est pas qu’un critique de la culture bourgeoise et du conformisme,
il est d’abord vu comme tel pendant la période où Schumpeter a pu le lire, et certains de ces éléments
de la critique nietzschéenne de la masse et la médiocrité de la société bourgeoise vont se retrouver
dans la théorie de schumpetérienne de l’entrepreneur, puisque Schumpeter fait précisément de
l’entrepreneur un individu différent de la masse qui n’est pas guidé par la recherche de l’utilité
immédiate et de la sécurité mais par la volonté de création.
12
Cette influence ne doit pas apparaître comme particulièrement surprenante par ailleurs, comme le notent Santarelli et
Pesciarelli (1990, 687) : « Schumpeter « received his education in an atmosphere of close interdependencies between the
arts and the sciences, fostered by a cultural climate that encouraged communication between intellectuals from different
disciplines. A major influence at work in this environment was the thought of Nietzsche, which enjoyed its period of
maximum currency between 1900, year of the philosopher’s death, and the beginning of the First World War ».
7
Ce qu’il y a de commun entre Nietzsche et Schumpeter n’est donc pas l’objet, mais la
modélisation des dynamiques (de la Kultur en général chez l’un, de l’économie chez l’autre). Les
deux penseurs situent l’origine des évolutions structurelles dans l’action créatrice d’un individu
exceptionnel, dont les actions diffèrent de celles de l’homme du commun en ce qu’elles ne sont pas
le produit d’habitudes incorporées visant la stabilité et l’utilité. La proximité entre Nietzsche et
Schumpeter se situe donc dans l’association du dynamisme à une anthropologie particulière. De ce
fait le parallèle fait avec le surhomme nietzschéen, par exemple par Lapied et Swaton (2013), apparaît
fondé. Cela dit le type d’individu exceptionnel et créateur, facteur de mouvement historique car libéré
de certaines déterminations, est présent dans la pensée nietzschéenne dès son début
13
. Les textes de
Nietzsche comportent à toutes les périodes des description diverses de types psychologiques
différents (le philosophe, le savant, l’artiste, le religieux, le grand politique), qui sont associés à des
« pulsions » différentes. La « grandeur » de l’individu exceptionnel se décline donc dans le texte
nietzschéen de diverses manières, ce qui la rend particulièrement indéterminée si on cherche à la
définir en général car elle est quelque chose de différent pour chacun de ces types. On peut néanmoins
identifier comme invariant quasi-unique la capacité de rupture avec l’ordinaire, expliquée par une
capacité à vouloir autre chose et à voir autrement que l’individu ordinaire
14
, et c’est cette capacité qui
est conçue comme condition de possibilité de la capacité de création qui est chez Nietzsche à l’origine
des mouvements dans tous les domaines de la culture (science, art, philosophie)
15
.
Que l’individu exceptionnel soit conçu comme le facteur du mouvement dans le monde social,
cela s’exprime chez Schumpeter dans son explication par l’innovation individuelle des ruptures et
des cycles qui sont de facto présents dans le fonctionnement observable et habituel de l’économie
capitaliste. Ne souscrivant pas aux analyses marxiennes du dynamisme économique et social,
Schumpeter se tourne vers une anthropologie (c’est-à-dire une conception de la nature des individus
entreprenant) nietzschéenne permettant d’expliquer les évolutions. L’opposition entre l’entrepreneur
découvreur et l’exploitant qui se contente de maximiser son profit selon les pratiques habituelles est
symétrique de l’opposition nietzschéenne entre l’individu créateur qui s’affranchit avec force de la
normativité et de la coutume et la masse qui est mue par un souci de sécurité
16
. Selon Nietzsche, c’est
parce qu’il y a des individus dont les pratiques et surtout les désirs sont en rupture avec ce qui relève
de l’habitude et de la norme qu’il peut y avoir une évolution de la culture en général dans le temps,
mais ces individus sont rares :
Le fait étrange que l'évolution humaine soit si limitée, si hésitante, si lente, souvent si régressive et si
piétinante, tient à ce que l'instinct grégaire de l'obéissance est celui qui s’hérite le plus aisément aux
dépens de l'art de commander. Que l'on imagine cet instinct poussé jusqu'à ses dernières
conséquences : il n'y aurait plus personne pour commander ni pour vivre indépendant (…).
(Nietzsche, 1886, §199, nous soulignons).
13
Le concept de « surhomme » chez Nietzsche renvoyant à une figure particulière et tardive de sa pensée du « grand
homme ».
14
Voir Nietzsche (1878, I, §611) sur ce point.
15
La création artistique, qui est un cas particulier, sert en même temps de paradigme pour la grandeur en général, puisque
les théories philosophiques et scientifiques et les doctrines morales sont également conçues par Nietzsche comme des
créations d’individus (Nietzsche, 1884, 26, 407).
16
Voir Nietzsche (1881, §173), mais aussi les passages sur l’individu « monumental » défini comme « homme qui veut
faire de grandes choses » dans la Seconde considération inactuelle (1876, §2).
8
On peut constater que chez Nietzsche l’exceptionnalité de l’individu qui permet le désir singulier est
un facteur explicatif du mouvement de la société en général parce qu’il attribue à l’individu
exceptionnel une faculté de commandement qui explique sa capacité d’impulsion de changements
structurels. L’exceptionnalité du type d’action semble donc être parfois dans le texte nietzschéen le
fondement à la fois explicatif et légitimant d’une position hiérarchique particulière de domination.
Cette opposition entre d’une part l’obéissance de la masse, qui est soumise à un instinct hérité, dont
les actions sont essentiellement déterminées par l’habitude, et d’autre part le commandement exercé
naturellement par celui qui a une volonté propre qui est la condition du mouvement dans le monde
social est reprise par Schumpeter, qui utilise le lexique du « troupeau » présent dans Par-delà le bien
et le mal :
[S]i la vie sociale en tous ses domaines avait l'invariabilité relative, par exemple, du monde
astronomique, ou, si étant variable, elle n'était pas influençable dans sa variabilité, ou enfin, si
pouvant être dirigée par la « conduite » en soi ou dans ses répercussions, cette direction était
également possible à chacun, il n'y aurait pas de fonction particulière de chef à côté des tâches
objectivement déterminées du travail routinier des individus, il n'y aurait même pas besoin qu'un
animal déterminé marche en tête du troupeau de cerfs.
(Schumpeter, 1911, 85, nous soulignons).
Chez Schumpeter le fait que l’entrepreneur occupe une fonction de commandement est donc légitimé
par une certaine exceptionnalité, et cette exceptionnalité individuelle est également associée à la
capacité à s’extraire des activités routinières. L’entrepreneur, comme chef de troupeau, animal d’une
qualité distincte, est précisément celui qui occupe une fonction particulière du fait de son instinct
différencié.
Bien que les similitudes soient frappantes entre les textes de Nietzsche et de Schumpeter, ce
n’est néanmoins qu’en s’attachant à décrire de manière plus spécifique les causes de l’inertie du
monde social et les modalités de la création de rupture qui sont identifiées chez les deux auteurs qu’on
peut établir une influence directe allant de Nietzsche à Schumpeter.
2.2 Causes de l’inertie et conditions de possibilités de la rupture
Pour pouvoir effectuer l’action exceptionnelle qui les caractérise, l’entrepreneur schumpetérien et
l’homme créateur nietzschéen doivent être capables de rompre avec l’habitude, qui est un concept
central dans l’anthropologie des deux auteurs. Chez Schumpeter comme chez Nietzsche, l’habitude
est pensée comme ce qui permet l’efficacité dans l’action ordinaire et qui s’incorpore en chacun
donc qui a une fonction et un champ de légitimité mais qui peut devenir un obstacle quand on doit
ou on veut produire quelque chose de nouveau :
L'essence et la fonction d'habitudes de pensées fixes, fonction qui accélère la vie et épargne des
forces, reposent précisément sur ce qu'elles sont devenues subconscientes, donnent
automatiquement leurs résultats, et sont à l'abri de la critique, voire de la contradiction. Mais cette
9
fonction, quand son heure a sonné, devient un sabot d'enrayage. Il en va de même dans le monde
de l'activité économique.
(Schumpeter, 1911, 84).
Ici Schumpeter est proche de l’idée centrale dans l’anthropologie nietzschéenne de la détermination
inconsciente de nombreuses actions par les habitudes qui peuvent devenir « instincts » lorsqu’elles
sont parfaitement intégrées à la nature de l’individu. Les instincts sont utiles quand ils servent à
l’économie d’énergie, mais deviennent néfastes lorsqu’ils évoluent en obstacle à l’innovation qui peut
être nécessaire. Dans l’anthropologie nietzschéenne le naturel est le produit d’un devenir et est
constitué par des incorporations d’instincts qui visent la maximisation de l’utilité pour un organisme
et qui sont communes à tout un groupe :
Si le lien conservateur des instincts n’était pas infiniment [...] puissant, s’il ne servait pas, dans
l’ensemble, de régulateur [...] l’humanité périrait par ses jugements absurdes.
(Nietzsche, 1882, §11).
Mais aussi :
Tout « instinct » est l’instinct de « quelque chose de bon », d’un point de vue ou d’un autre : il y
a jugement de valeur en cela, et c’est pour cette seule raison qu’il est passé dans la vie du corps.
[…] Tout instinct a été comme une condition d’existence valant pour un certain temps. Il se
transmet longtemps, même après qu’il a cessé de l’être.
(Nietzsche, 1884, 26 [72], nous soulignons)
Nietzsche insiste donc comme Schumpeter sur le fait que ce qui est incorporé en raison de l’utilité à
un moment donné peut devenir un obstacle à la conservation et au développement. De plus il précise
que l’incorporation n’est pas seulement une incorporation de manières d’agir habituelles, ou de
dispositions pratiques, mais aussi une incorporation de manières voir. En affirmant que « ce sont nos
besoins qui interprètent le monde »
17
, il pose que les conceptions sont déterminées par l’utilité
commune. C’est donc également de manières habituelles de se représenter son environnement que
l’individu créateur doit se détacher. Dans le cadre de cette anthropologie de l’habitude incorporée,
Nietzsche et Schumpeter font face au même problème théorique, à savoir la nécessité d’expliquer
comment, si la norme est l’action conditionnée par l’intégration d’automatismes inconscients, une
innovation dans la pratique peut advenir. Ici les deux auteurs font appel à une force de négation propre
à l’individu créateur, qu’il doit exercer sur lui-même, et qui lui permet de nier en lui l’habitude et le
social incorporé pour faire émerger une possibilité nouvelle et singulière. Ainsi Schumpeter explique
que :
Dans le tréfonds de celui qui veut faire du nouveau, se dressent les données de l'habitude ; elles
moignent contre le plan en gestation. Une dépense de volonté nouvelle et d'une autre espèce
devient par-là nécessaire ; elle s'ajoute à celle qui réside dans le fait qu'au milieu du travail et du
souci de la vie quotidienne il faut conquérir de haute lutte de l'espace et du temps pour la
conception et l'élaboration des nouvelles combinaisons, et qu'il faut arriver à voir en elles une
possibilité réelle et non pas seulement un rêve et un jeu. Cette liberté d'esprit suppose une force
17
Nietzsche (1884, 26 [94]).
10
qui dépasse de beaucoup les exigences de la vie quotidienne, elle est par nature quelque chose de
spécifique et de rare.
(Schumpeter, 1911, 122-123, nous soulignons).
L’opposition entre habitude et nouveauté est clairement énoncée ici. L’entrepreneur correspond
précisément à celui qui est capable de se dresser contre les habitudes qui sont normalement utiles en
étant incorporées sous la forme d’instinct, mais qui peuvent également devenir des freins du fait d’une
désadaptation à l’environnement de ces instincts. D’un côté les instincts sont des sédimentations
d’habitudes, condamnées à se rigidifier, de l’autre l’environnement socio-économique est évolutif, ce
qui conduit nécessairement à une désadaptation des instincts. C’est en cela que l’activité du créateur
est nécessaire. Dans ce passage il est significatif que Schumpeter emploie la notion de « liberté
d’esprit », puisque l’« esprit libre» est une figure de la pensée de la culture de Nietzsche qui est
présentée dans Humain, trop humain, ouvrage qui développe particulièrement les conceptions qui
permettent de faire de Nietzsche un penseur de la liberté individuelle contre la norme sociale :
On appelle esprit libre celui qui pense autrement qu’on ne s’y attend de sa part en raison de son
origine, de son milieu, de son état et de sa fonction, ou en raison des opinions régnantes de son
temps. Il est l’exception, les esprits asservis sont la règle
(Nietzsche, 1878, §225, nous soulignons).
Pour les deux auteurs, il faut donc parvenir à se libérer d’habitudes incorporées en raison de
l’évolution du groupe pour parvenir aux conditions de la création individuelle en libérant l’espace
pour un but différent de celui de la reproduction rassurante et instinctive du même. Pour reprendre le
mot de Nietzsche ce qui caractérise alors l’entrepreneur est son statut d’exception. Néanmoins, chez
Schumpeter comme chez Nietzsche la création n’est pas pensée comme création totalement ex-nihilo
qui s’affranchirait de tout le donné culturel mais plutôt comme une recomposition libre du donné qui
fait apparaître de nouvelles possibilités.
2.3 La modalité de la création : l’exécution de nouvelles combinaisons
L’entrepreneur schumpeterien est défini comme celui qui est capable « d’exécuter de nouvelles
combinaisons » (Schumpeter, 1911, 80), à savoir qui est capable, avec les moyens présents, de
combiner ces moyens en une configuration nouvelle. Il peut s’agir ainsi par exemple d’un individu
qui décide d’utiliser les téléphones non plus uniquement comme des moyens de communications pour
des appels, mais aussi comme des moyens de micro-paiements, pour prendre un exemple
contemporain. Les moyens existent : le téléphone existe, et on peut faire des micro-paiements par
internet, et il s’agit de les reconfigurer dans une combinaison nouvelle sur le marché. Ainsi
l’entrepreneur schumpetérien ne crée pas ex-nihilo les choses, mais perçoit de nouvelles
combinaisons possibles avec ce qui existe déjà. De même, l’individu créateur chez Nietzsche est
capable d’exécuter de nouvelles combinaisons avec ce qui est donné dans le présent d’une
« civilisation », et par là de faire émerger du nouveau à partir de ce qui est stable et tenu pour
nécessaire. On trouve une formulation de ce type à propos des conceptions communes aux individus
d’une époque donnée dans Vérité et mensonge au sens extra-moral :
11
Cette charpente et ce plancher gigantesque des concepts, auxquels l’homme nécessiteux se
cramponne durant sa vie et ainsi se sauve, n’est plus pour l’intellect libéré qu’un échafaudage et
qu’un jouet pour ses œuvres d’art les plus audacieuses ; et lorsqu’il le casse, le met en pièces et le
reconstruit en assemblant ironiquement les pièces les plus disparates et en séparant les pièces qui
s’imbriquent le mieux, il révèle qu’il se passe fort bien de cet expédient qu’est l’indigence, et qu’il
n’est plus désormais guidé par des concepts, mais par des intuitions.
(Nietzsche, 1896, 289, nous soulignons).
Chez Nietzsche la création, y compris dans la pensée, est le produit d’un rapport particulier à la culture,
qui n’est pas considérée par celui qui crée comme un donné normatif mais comme une source de
matériau à réarranger et à approprier selon une vision personnelle de ce qui doit être. Le mode d’action
de l’individu exceptionnel créateur est donc également chez Nietzsche une découverte de nouvelles
combinaisons à partir d’un donné habituel qui est réorganisé
18
. C’est par ailleurs le propre de la figure
nietzschéenne de l’homme « monumental » telle qu’elle est esquissée dans la Seconde considération
inactuelle que de ne pas tenir ce qui est donné à un moment de l’histoire pour ce qui doit être, et
d’opposer au donné historique un possible à réaliser, en produisant par là une rupture, tout en ayant
besoin d’une culture et d’un certain type de connaissance de l’histoire pour agir
19
. Chez Nietzsche
comme chez Schumpeter la capacité à créer du nouveau par la rupture avec l’habitude qui pré-
détermine la finalité de l’action n’est donc pas pensée comme indépendante des développements déjà
existants mais comme relevant d’un rapport spécifique à ces développements, caractérisé par la
capacité de réaménager le donné grâce à une liberté d’esprit particulière.
2.4 La question de l’utilitarisme
Chez les deux auteurs le propre de l’individu créateur est de ne pas viser l’utilité immédiate, ou la
jouissance hédoniste, mais de faire de sa création une fin en soi. La création s’oppose à la sécurité
associée à l’habitude. Selon l’idée d’incorporation, l’action habituelle l’est devenue parce que sa
conséquence est connue et identifiée comme bénéfique, elle est donc par définition ce qui vise la
maximisation de l’utilité sans risque. Chez Schumpeter, ce n’est donc que parce que les buts de
l’entrepreneur dépassent l’utilité individuelle qu’il peut faire émerger de la nouveauté en
s’affranchissant de l’habitude :
L'entrepreneur typique ne se demande pas si chaque effort, auquel il se soumet, lui promet un
‘excédent de jouissance’ suffisant. Il se préoccupe peu des fruits hédonistiques de ses actes. Il crée
sans répit, car il ne peut rien faire d'autre ; il ne vit pas pour jouir voluptueusement de ce qu'il a
acquis.
(Schumpeter, 1911, 90, nous soulignons).
18
La dimension créatrice de l’entrepreneur schumpetérien, créateur de « valeurs suprêmes » peut-être entendues comme
la création par l’entrepreneur de lui-même en permanence, dans le processus de dépassement des habitudes. C’est ce qui
est noté notamment par Lapied et Swaton (2013, 46), qui relèvent par exemple le propos de Schumpeter selon lequel
l’entrepreneur « crée sans répit, car il ne peut rien faire d’autre ».
19
Bien que le corpus nietzschéen dans son ensemble semble présenter une conception plus radicale de la création que celle
de réorganisation du donné qui est présente chez Schumpeter, l’idée d’une création ex nihilo est toutefois étrangère à
Nietzsche. En témoigne l’importance accordée au fait de trouver une inspiration dans l’histoire pour pouvoir être en
rupture avec le présent (Nietzsche, 1876, §2) et l’importance pour l’individu d’appartenir à une culture en un sens fort
pour pouvoir s’engager dans une grande œuvre (Nietzsche, 1878, §22)
12
La valorisation axiologique de la création contre l’action dont l’utilité est certaine est claire chez
Schumpeter
20
. La valeur ainsi créée n’est pas économique au sens où on dirait qu’il y a création de
valeur dans l’échange puisque j’achète à un prix supérieur à ce que le vendeur serait prêt à payer son
objet, mais existentielle puisqu’elle se situe dans le processus même de création. La citation est ici
explicite : l’entrepreneur est désintéressé de la conséquence de ses actions, mais il est dominé par une
force créatrice qui le dépasse. De même Nietzsche dit de l’individu « monumental » qui se voue tout
entier à son action transformatrice qu’il n’a, le plus souvent, « aucune perspective de récompense »
(Nietzsche, 1876, §2). Nietzsche et Schumpeter convergent donc dans une critique de l’utilitarisme
et des réflexes incorporés de maximisation de l’utilité conçus comme des freins à la création et à la
poursuite de buts plus nobles que la satisfaction individuelle hédoniste. La critique de l’utilitarisme
comme élément de décadence culturelle est particulièrement développée chez Nietzsche : à titre
d’exemple le paragraphe 9 de la Seconde inactuelle parle « des systèmes d’égoïsmes individuels, et
des associations visant le pillage et l’exploitation des non-associés, et autres créations de la vulgarité
utilitariste » et le paragraphe 225 de Par-delà le bien et le mal critique la superficialité de l’utilitarisme
et de l’ensemble des philosophies qui visent la satisfaction individuelle comme but ultime :
[L]’utilitarisme, l’eudémonisme, toutes ces philosophies qui mesurent la valeur des choses d’après le
plaisir et la douleur, c’est-à-dire d’après des phénomènes accessoires, sont des philosophies
superficielles et donc des naïvetés.
(Nietzsche, 1886, §225, nous soulignons).
Cette critique nietzschéenne de l’utilitarisme fait partie des éléments qui étaient centraux dans l’image
de Nietzsche tel qu’il était lu à l’époque où Schumpeter l’a lu. Compte-tenu de ce contexte culturel,
on peut supposer que l’intégration par Schumpeter d’éléments nietzschéens dans la théorie
économique ne joue pas uniquement un rôle explicatif mais également un rôle axiologique. On peut
faire l’hypothèse que par cette intégration de l’idée nietzschéenne de la création comme fin en soi
et dépassement de la condition d’êtres vivants recherchant la satisfaction de l’instinct – dans la théorie
économique, Schumpeter vise aussi une légitimation culturelle et morale du capitalisme face aux
critiques qui l’accusent d’être fondé sur des principes immoraux ou d’être un facteur de
désenchantement du monde. Pour ces raisons, il y a chez Schumpeter une tension si ce n’est une
contradiction entre la légitimation pratique utilitaire du rôle de l’entrepreneur comme facteur de
croissance et la légitimation axiologique par la noblesse de l’action qui possède une certaine grandeur
précisément parce qu’elle n’est pas immédiatement « utile ». Cette tension peut amener par ailleurs à
se demander dans quelle mesure il est réellement possible de rendre compte de l’innovation
économique par l’idée de création prise comme fin en soi indépendamment de l’utilité.
C’est toutefois précisément parce que c’est dans la pensée économique capitaliste que
Schumpeter intègre des éléments nietzschéens qu’il ne peut pas être dit un nietzschéen conséquent,
puisque Nietzsche, par sa critique radicale de l’utilitarisme et du libéralisme, considère comme
20
Dannequin (2012) indique par ailleurs l’opposition de Schumpeter aux valeurs hédonistes. Selon cet auteur on pourrait
donc trouver chez Schumpeter une critique de l’utilitarisme comme une forme de dégénérescence. Le passage cité est
également relevé par Lapied et Swaton (2013) pour étayer l’hypothèse de la force de l’innovation comme volonté de
puissance.
13
inconciliables la culture véritable qui rend possible la création et la modernité économique industrielle
et capitaliste. La soumission à un impératif de production économique ou d’utilité de l’activité est
incompatible selon Nietzsche avec la création qui exige que certains individus disposent librement
de leurs temps et ne soient pas tenus de répondre à une demande déterminée. C’est sur cette base qu’il
affirme par exemple dans « L’État chez les Grecs » que « l’esclavage appartient à l’essence d’une
civilisation [authentique] »
21
, ce qui montre que s’il est bien un critique radical de la modernité
capitaliste, il n’en est pas un critique progressiste. Alors que Schumpeter met en avant la création
individuelle comme explication du dynamisme contre l’explication marxiste qui insiste sur la
structure de classe, en produisant par là une légitimation morale du capitalisme, Nietzsche insiste sur
la valeur de la création individuelle contre la modernité capitaliste qui l’empêche en mettant tous les
individus au « travail »
22
. Pour ce dernier, il y a une hétérogénéité définitive entre production
économique et création au sens propre, puisque la production économique est essentiellement
production de biens destinés à une consommation visant à satisfaire un plaisir ou un besoin commun,
donc production d’utilité conforme aux normes communes (Nietzsche, 1881, §173), alors que la
création authentique est dépassement de l’utile du point de vue commun. Pour cette raison, l’absence
de valeur considérée comme transcendante et pour laquelle les individus seraient prêts à sacrifier leur
plaisir, absence qui caractérise selon lui l’époque moderne qu’il nomme « utilitariste » , empêche
la création radicale qui génère des ruptures majeures, et restreint l’action à l’horizon de l’utilité
individuelle :
Un des désavantages essentiels que comporte l’abolition des perspectives métaphysiques, c’est que
l’individu restreint son horizon à sa brève existence et ne reçoit plus d’impulsions assez fortes pour
œuvrer à des institutions durables, bâties pour des siècles ; il veut cueillir lui-même le fruit de l’arbre
qu’il plante, et n’a donc plus envie de planter de ces arbres qui exigent une culture régulière durant
des siècles […].
(Nietzsche, 1878, §22, nous soulignons).
Nietzsche et Schumpeter ont donc en commun une anthropologie qui définit des caractéristiques d’un
individu exceptionnel créateur. Néanmoins cette anthropologie est développée dans des contextes et
à des fins trop différentes pour que cela ne produise pas une différence de signification de cette figure
de l’individu créateur, qui est une figure quasi-mythique appartenant à des temps passés chez
Nietzsche lorsqu’elle sert à expliquer des phénomènes économiques au présent chez Schumpeter.
3- Héritages et transformations des problèmes nietzschéens chez
Schumpeter
3.1 Ambiguïté de la nature de l’exceptionnalité
Si l’étude généalogique de l’importance d’éléments d’inspiration nietzschéenne dans la pensée de
Schumpeter ne permet donc pas de conclure à un nietzschéisme de ce dernier, elle peut en revanche
21
Nietzsche (1871, 183).
22
(Nietzsche, 1881, §173), pour un développement du concept de travail, « vice de notre époque » chez Nietzsche, on se
réfèrera à Chirat (2017).
14
permettre de mettre en lumière l’héritage de certains problèmes théoriques qui sont présents chez
Nietzsche et leur reconfiguration par l’insertion dans une pensée de l’économie. Tout d’abord on peut
noter que certains problèmes qui existent chez Nietzsche disparaissent lorsque l’idée de création
individuelle comme facteur du dynamisme social est intégrée à une théorie économique. La
valorisation de la rupture, de la nouveauté et de la création qui peut apparaître arbitraire chez
Nietzsche prend un sens plus clair lorsque la création est pensée comme innovation économique qui
permet l’augmentation de la croissance et de la productivité. De même, chez Nietzsche le critère pour
juger de la valeur des différentes créations individuelles demeure non développé, lorsque le marché
fournit un moyen de quantifier objectivement la valeur des créations. La transposition de la
l’explication du dynamisme par la création individuelle dans une théorie économique produit donc la
suppression de certains aspects problématiques de ce type d’explication.
Il n’en reste pas moins qu’il faut voir que Schumpeter hérite de certaines ambiguïtés qui sont
déjà présentes chez Nietzsche et qui restent problématiques dans la théorie de l’entrepreneur,
notamment sur la question de la nature exacte de l’exceptionnalité individuelle. Il semble clair chez
Schumpeter qu’être entrepreneur n’est pas une position sociale particulière. Pour être capable
d’effectuer l’action novatrice qui le caractérise, l’entrepreneur de Schumpeter
23
n’a pas besoin d’être
un capitaliste, mais peut se retrouver dans toutes les classes de la société. L’entrepreneur n’est pas
une fonction dans le système de production, comme être celui qui possède les capitaux ou être celui
qui vend sa force de travail, mais une qualité individuelle :
Pourquoi? parce que l'exécution de nouvelles combinaisons ne peut pas être une profession qui
caractérise son homme avec toute la clarté qu'exigeait la raison : de même prendre et exécuter des
décisions stratégiques ne caractérise pas le chef d'armée, quoique ce soit cette dernière fonction et
non le fait de satisfaire à une liste d'aptitudes qui constitue ce type. Aussi la fonction essentielle de
l'entrepreneur doit-elle toujours apparaître avec des activités d'espèces différentes sans que l'une
quelconque soit nécessaire et paraisse absolument générale : ce qui confirme notre conception.
(Schumpeter, 1911, 77).
Schumpeter parle de « fonction d’entrepreneur » : il n’y a pas de règles générales pour savoir qui va
être entrepreneur, il peut dès lors s’agir aussi bien d’un travailleur que d’un capitaliste. L’entrepreneur
de Schumpeter n’est donc pas d’abord caractérisé par l’exceptionnalité d’une essence ou d’une
position mais par l’exceptionnalité d’un mode d’action. En effet, Schumpeter ne spécifie pas cette
exceptionnalité comme une qualité substantielle d’un individu, mais comme un état transitoire. De ce
fait l’entrepreneur est une théorie de l’action. Être entrepreneur n’est pas une qualité essentielle d’un
individu, mais un mode d’activité :
Cependant, à nos yeux, quelqu'un n'est, en principe, entrepreneur que s'il exécute de nouvelles
combinaisons - aussi perd-il ce caractère s'il continue ensuite d'exploiter selon un circuit l'entreprise
créée - par conséquent il sera aussi rare de voir rester quelqu'un toujours un entrepreneur pendant les
23
Là encore, comme ce qu’on retrouve chez d’autres, Say ou Kirzner par exemple (Facchini, 2007).
15
dizaines d'années où il est dans sa pleine force que de trouver un homme d'affaires qui n'aura jamais
été un entrepreneur, ne serait-ce que très modestement (…).
(Schumpeter, 1911, 78, nous soulignons).
Le statut d’entrepreneur se conquiert par l’exécution de nouvelles combinaisons, et se perd dès qu’on
arrête d’entreprendre. En cela il est rare pour Schumpeter que le capitaliste soit entrepreneur : celui-
ci se contente d’exploiter l’innovation dans son entreprise, sans chercher à innover de nouveau. Il est
ainsi difficile de parler de l’entrepreneur comme un individu particulier identifiable et constant. En
effet, l’entrepreneur se retrouve partout, mais de façon éphémère et fugace. De ce fait même il
transcende les distinctions de classes que, par exemple, l’économie marxiste introduit :
Être entrepreneur n'est pas une profession ni surtout, en règle générale, un état durable : aussi les
entrepreneurs sont-ils bien une classe au sens d'un groupe que le chercheur constitue dans ses
classifications, ils sont des agents économiques d'une espèce particulière quoiqu'elle n'appartienne
pas toujours en propre aux mêmes individus, mais ils ne sont pas une classe au sens du phénomène
social que l'on a en vue quand on se reporte aux expressions « formation des classes », « lutte des
classes », etc.
(Schumpeter, 1911, 79, nous soulignons).
C’est ce qui explique par ailleurs le fait que la société se retrouve rebattue sans cesse pour
Schumpeter : les « classes dominantes » existent bien, mais elles voient les individus qui les
composent changer sans cesse du fait que les entrepreneurs, se trouvant dans toutes les classes de la
population et parvenant, via la découverte de nouvelles combinaisons par l’innovation, à découvrir
de nouvelles opportunités de profits, font une ascension sociale. Ceux qui cessent d’entreprendre, au
contraire, voient leurs profits diminuer du fait de la concurrence en situation d’équilibre, voire sont
dépassés par ceux qui entreprennent et créent des situations de profit. Les cartes sociales sont ainsi
rebattues par l’activité des entrepreneurs.
Toutefois cette position apparemment claire concernant la nature de l’exceptionnalité de
l’entrepreneur, décrite comme une exceptionnalité de l’action et non de l’essence de l’individu,
contraste avec la description de l’entrepreneur comme un type d’individu particulier quasi-héroïque
et caractérisé personnellement par sa capacité à prendre une distance avec les normes et les habitudes,
ce qui est possible parce qu’il n’est pas déterminé de la même manière que la masse par les réflexes
incorporés. Cette ambiguïté entre exceptionnalité de l’essence individuelle et exceptionnalité du type
d’action est déjà présente chez Nietzsche. S’il y a selon Nietzsche une différence de valeur ou de
« grandeur » entre les individus, elle tient exclusivement selon certains textes à ce qu’ils sont capables
de faire. La hiérarchie entre les figures des « forts » et des « faibles », ou des « grands hommes » et
de la « masse » ne dépend pas d’une position sociale dominante, et donc de l’appartenance à un
groupe dominant, ou d’une essence substantielle donnée, mais d’une force de l’individu qui est
essentiellement conçue comme une force permettant une action particulière et qui existe en tant
qu’elle se manifeste dans cette action. Ainsi lorsque Nietzsche envisage une réforme de l’éducation
qui valoriserait les individus les meilleurs et leur permettrait de développer leurs capacité en leur
donnant l’accès à la culture conçue comme source de la création, il dit de son « individu cultivé »
16
qu’il « se rencontre dans toutes les classes, à tous les niveaux d’instruction » parce que ce qui fait sa
valeur n’est pas une position ou une ascendance mais ses capacités d’« aspiration », d’« intuition »,
et de « perception »
24
. Nietzsche affirme également clairement parfois que l’individu créateur ne tient
pas son exceptionnalité d’une essence qui lui serait donnée définitivement sous la forme d’une
substance, mais bien d’un type d’action et d’un certain effort :
D’où vient donc cette croyance qu’il n’y a de génie que chez l’artiste, l’orateur et le philosophe ?
Qu’eux seuls ont une ‘intuition’ ? (Mot par lequel on leur attribue une sorte de lorgnette merveilleuse
avec laquelle ils voient directement dans ‘l’être’ !) Les hommes ne parlent intentionnellement de génie
que là où les effets de la grande intelligence leur sont le plus agréables et où ils ne veulent pas d’autre
part éprouver d’envie. Nommer quelqu’un ‘divin’, c’est dire : ‘ici nous n’avons pas à rivaliser’.
(Nietzsche, 1878, §162)
Comme chez Schumpeter, il est possible selon Nietzsche dans certains textes d’être créateur dans
toutes sortes de domaines et de positions, et tout comme l’entrepreneur chez Schumpeter, le génie
n’est pas exceptionnel du fait d’une nature donnée mais par ce qu’il fait. Cet agir caractéristique
consiste en une mise de toutes ses forces au service d’une volonté singulière qui aboutit à de nouvelles
combinaisons de moyens. Son action tranche avec la norme, mais non en raison d’un pouvoir
supérieur naturel mais de sa capacité à suivre son désir et à désirer autre chose que ce qui est habituel.
Mais plus encore que chez Schumpeter, il existe chez Nietzsche un contraste entre des textes qui
affirment que l’exceptionnalité est avant tout celle d’un type d’action et des textes
l’exceptionnalité de l’individu tient à une spécificité de sa constitution. Les textes de jeunesse de
Nietzsche, dans lesquels il est encore fortement influencé par Schopenhauer, attribuent au génie
créateur une « intuition » spécifique qui relève d’une différence ontologique et lui permettent de voir
et de recevoir autrement les catégories de pensées et les représentations communes
25
. Cette idée de
différence essentielle ne disparaît pas entièrement dans les textes ultérieurs, puisque Nietzsche pense
par la suite par endroits la différence entre l’individu libre créateur et la masse comme une différence
de « pulsion » ou « d’instinct » dominant, donc comme une différence naturalisée de constitution
psychologique
26
. Le naturalisme nietzschéen qui associe les différences d’ethos à des différences de
nature des organismes ne peut pas être réellement anti-essentialiste, même s’il admet que les
organismes sont le produit d’un devenir.
3.2 Occultation des facteurs de la force entrepreneuriale
Par conséquent chez les deux auteurs cette exceptionnalité des individus créateurs reste pensée dans
une certaine mesure simplement comme une propriété des individus, qu’ils n’ont ou qu’ils n’ont pas.
La conséquence de cela est que la création n’est pas elle-même expliquée par des facteurs
conditionnant (sauf par des éléments concernant le type de constitution biologique ou psychologique)
mais posée comme détermination première des dynamiques sociales. L’explication par la création
individuelle, qui est elle-même expliquée par une exceptionnalité de l’individu, pose donc le
24
Nietzsche (1876, 34 [26]).
25
Voir Nietzsche (1896), qui est un texte de jeunesse, rédigé au début des années 1870.
26
Voir sur cette question le passage précédemment cité de Par-delà le bien et le mal, qui différencie l’instinct d’obéissance
de l’instinct de commandement. Plus généralement sur le recours naturaliste de la pensée nietzschéenne à la notion de
« pulsion » comme élément explicatif, voir Wotling (2008).
17
problème de l’occultation de la question des conditions de possibilité de la création. L’entrepreneur,
définit comme un innovateur et spécifié par son exceptionnalité éphémère, permet à Schumpeter de
se positionner à un double niveau, à la fois théorique et politique. Cette conception individualiste tirée
de Nietzsche sert à développer une théorie sociale contre le marxisme en posant un ordre social
composé d’individus visant à saisir des opportunités et possédant en eux-mêmes une force
d’innovation. Cette force d’innovation est tirée de leur propre individualité, qui contient ou non les
ressources nécessaires à la différenciation avec la masse inerte. Ce qui est laissé de côté par ce
positionnement c’est la question des conditions sociales de la créativité (environnement institutionnel,
formation, relation sociales) ainsi que l’importance de la dimension collective de la création, qui est
déterminante dans le cas du progrès technique qui passe par la recherche
27
.
Les conditions sociales de l’entrepreneuriat sont niées, puisque précisément l’entrepreneur est
pensé comme transcendant les milieux sociaux. L’entrepreneur, support de l’évolution des sociétés,
porte donc l’ensemble des réquisits pour que la société avance et quitte son état d’équilibre. Le poids
entier de l’évolution sociale pèse sur la « force vitale » d’individus exceptionnels. En effet on peut
remarquer que le principe permettant la rupture avec l’habitude, aussi bien biologique que sociale, a
une origine mystérieuse. Ce principe néanmoins permet un double tour de force, le poids du
changement est porté par un individu, lui-même étant situé et agissant localement, puisque l’individu
n’est pas un acteur agissant sur la société du dehors, mais uniquement sur une situation qu’il connaît,
dans laquelle il arrive à percevoir une opportunité inaperçue auparavant donc dans un processus
endogène -, et ainsi la société peut être considérée quant à sa dimension économique comme un
processus évolutif progressant grâce à des changements locaux et individuels. L’usage de la catégorie
d’entrepreneur introduit donc toute une philosophie politique et une ontologie sociale, c’est-à-dire
une théorie de la nature du processus socio-économique. En effet la figure de l’entrepreneur va
permettre à la société dans son ensemble qui n’est chez Schumpeter, représentant de l’École
Autrichienne
28
, rien d’autre qu’une collection d’individus ayant une subjectivité propre – d’évoluer
par le moyen d’une innovation ouvrant de nouvelles opportunités, auxquelles d’autres individus vont
s’adapter en vertu des lois du marché. Le mécanisme est simple : partons d’un état d’équilibre
hypothétique, ce qui signifie que le profit est bas, du fait d’une concurrence importante entre les
différentes entreprises. L’entrepreneur innovant perçoit une association de facteurs de productions
jusqu’alors inaperçue, ce qui entraîne un séquilibre, avec une entreprise devenant pour un moment,
du fait de cette nouvelle association de facteurs, plus productive. Mécaniquement comme la structure
des prix évolue à cause de cette innovation, puisque l’entreprise en question peut par exemple
conquérir de nouvelles parts de marchés en baissant le prix de son produit, les individus adaptent leur
demande, ce qui élimine des entreprises moins productives du marché ce qu’on connaît sous le nom
de destruction créatrice, alors que le mécanisme est plutôt inverse, à savoir une création sous la forme
d’une innovation, qui entraîne de la destruction dans la sphère économique par le moyen de la
concurrence. Les autres entreprises sont contraintes à l’adaptation et donc à reprendre l’innovation,
ou à innover à leur tour. Il faut prendre en compte que les entrepreneurs, bien qu’exceptionnels, sont
27
Il faut noter ici, en suivant Dannequin (2012) qu’on trouve bien chez Schumpeter une théorie de l’origine de
l’exceptionnalité individuelle, qui prend racine dans les travaux eugénistes, notamment ceux de Galton. D’un point de
vue internaliste cela confirme néanmoins que l’individu entrepreneur tire la force d’innovation de sa propre individualité.
D’un point de vue externe, relatif à la pertinence philosophique du concept d’entrepreneur notre propos demeure inchangé
puisque l’eugénisme est aujourd’hui très largement battu en brèche.
28
Streissler (1983), voir aussi Caldwell (2004).
18
nombreux en ce qu’il s’agit d’un état éphémère : le nombre d’entrepreneurs est bas, mais, comme
l’indique Schumpeter, il est rare de voir un individu sur un marché ne jamais avoir entrepris.
Pour saisir l’ontologie sociale de Schumpeter il faut comprendre l’introduction du concept
d’entrepreneur comme couplé avec celui de marché. Le marché est dynamique, permettant la bonne
organisation sociale par le système des prix façonné par la concurrence, elle-même comprise comme
un processus entrepreneurial. Cette conception va être largement développé par les auteurs autrichiens,
au premier rang desquels Hayek et Mises, lors du débat sur la possibilité du calcul économique en
régime socialiste (Kirzner, 1988).
Schumpeter offre ainsi une ontologie sociale plate
29
: chaque individu pouvant être
entrepreneur et découvrir des opportunités, il n’y a plus de raison de distinguer à l’intérieur de
l’ensemble des individus qui composent la société, des appartenances de classes ou de groupes. Le
pendant donc d’une égale dignité ontologique en tant qu’entrepreneur et individu exceptionnel
pouvant agir localement pour être le support de l’évolution socio-économique est ainsi la critique de
toute ontologie sociale holiste pensant les antagonismes de classes ou la lutte des classes. Néanmoins
la compatibilité entre l’ontologie plate de l’individualisme de Schumpeter et l’introduction de
l’entrepreneur comme figure d’exception ne va pas de soi. Le prix à payer pour cette introduction est
pour Schumpeter l’acceptation d’une obscurité, qu’il hérite de Nietzsche, qui est relative à l’origine
du pouvoir créateur éphémère. Comment concilier une vision de la société purement individualiste
tout en introduisant des individus exceptionnels sans faire reposer de fait cette exceptionnalité sur
une obscurité relative à leur « force » ou « volonté » individuelle ?
Nous allons voir que le retour à l’influence nietzschéenne a un autre intérêt que celui de la
généalogie historique. Il permet également d’identifier chez les successeurs de Schumpeter, les
théoriciens de l’entreprenariat, des difficultés conceptuelles inhérentes à la conceptualisation même
de la figure de l’entrepreneur. Notre dernière partie est dédiée à cette investigation.
4. Postérité de la catégorie d’entrepreneur
4.1 Ambiguïtés du concept d’entrepreneur
La principale ambiguïté qui marque la figure de l’entrepreneur est relative à son caractère
exceptionnel. L’entrepreneur, doté d’une « force singulière » n’étant pas liée à une hérédité spécifique
de classe, se trouve caractérisé par un double mouvement qu’on peut penser comme contradictoire :
il doit être à la fois normal et exceptionnel. Normal dans la majorité des cas, Schumpeter souligne
bien qu’on n’est entrepreneur que de façon temporaire, et exceptionnel dans des cas spécifiques dont
on ne saurait expliquer d’où ils viennent. L’entrepreneur est supposé avoir une essence, bien que
celle-ci ne soit que temporaire, qui diffère largement de celles des individus normaux, puisque
Schumpeter va jusqu’à proposer une théorie de l’action spécifique pour expliquer leurs actions
(Gislain, 2012). La définition est contradictoire : tout le monde peut être entrepreneur, l’être
temporairement, mais en même temps le statut d’entrepreneur est une exception et une anomalie. On
voit donc que c’est dans l’importation d’une explication par l’exceptionnalité d’une action créatrice
individuelle que se situe la source d’un paradoxe dans les discours moderne sur l’entreprenariat,
29
Concept repris au vocabulaire de la métaphysique analytique, pour désigner une ontologie ou chaque entité possède la
même dignité ontologique, sans hiérarchie.
19
paradoxe qui est déjà présent chez Schumpeter : l’entrepreneur est exceptionnel par définition mais
il est un modèle pour tous.
Le paradoxe est ici encore tenable : on peut concilier l’exceptionnalité de chacun avec le
caractère temporaire de cette exceptionnalité, qui se conjugue avec une normalité majoritaire le reste
du temps. Néanmoins le paradoxe devient une contradiction lorsque l’entrepreneur devient une figure
universelle. La théorie pose à la fois une chose et son contradictoire, à la fois une universalité de
l’entrepreneur, et une particularité tendant à l’exception. Comment concilier alors ces deux éléments ?
Schumpeter semble donner un type de réponse en distinguant des degrés d’entrepreneuriat chez les
individus : il y a l’entrepreneur idéal, celui qui amorce le changement, puis les entrepreneurs
possédant moins de talent qui suivraient l’innovation et la perpétuerait. On trouve une énonciation de
ce raisonnement dans le texte suivant :
Pourquoi les entrepreneurs n'apparaissent-ils pas d'une manière continue et égale dans chaque
période, mais en troupe ? Uniquement parce que l'apparition d'un entrepreneur ou de quelques
entrepreneurs rend plus facile, et par là provoque, l'apparition d'autres entrepreneurs, et cette
apparition provoque elle-même l'apparition d'entrepreneurs différents et toujours plus nombreux.
(Schumpeter, 1911, ii, 87, nous soulignons).
Dans ce texte qui fait référence à ce qu’on connaît généralement sous le nom des « grappes
d’innovation », à savoir l’idée qu’une innovation entraîne avec elle une série d’autres innovations
qu’elle rend possible, nous trouvons un gradualisme anthropologique. Nous avons ici la piste d’un
degré d’entrepreneuriat, avec d’un côté un entrepreneur réellement innovant et de l’autre des
entrepreneurs exploitant les nouvelles possibilités ouvertes par la première innovation. S’ouvre ainsi
une tension entre deux possibilités de comprendre l’activité entrepreneuriale : ou bien elle est saisie
comme une exceptionnalité propre à un individu particulier, ou bien elle est comprise, dans un degré
moindre, comme une faculté générale de l’agir humain, qui consiste à être capable de saisir des
opportunités dans le changement. On peut alors distinguer l’action entrepreneuriale, possible pour
tous, et l’entrepreneur, qui représente au plus haut degré celle-ci. On distingue donc entre un type
d’action et un type d’individus. Néanmoins cette distinction redouble notre ambiguïté plus qu’elle
n’y répond et il ne semble pas que Schumpeter lui-même ait identifié clairement les problèmes
logiques introduits par la figure de l’entrepreneur. S’il y a des degrés différents d’entrepreneuriat et
des individus moins entrepreneurs que d’autres, où fixer la limite et pourquoi penser un type
d’entrepreneur réellement exceptionnel plutôt que de faire de l’agir entrepreneurial une facette de tout
comportement humain ? Les entrepreneurs moins talentueux, ceux qui se contentent d’exploiter les
possibilités ouvertes par l’innovation, sont-ils réellement différents des hommes économiques décrits
par Schumpeter ? Si on ne peut plus penser une exceptionnalité d’essence de l’entrepreneur alors on
ne peut plus expliquer une position sociale exceptionnelle (dominante) par l’entreprenariat : si tout le
monde est entrepreneur la hiérarchie sociale n’est plus justifiée par l’innovation, et donc le concept
faillit à remplir sa fonction politique et explicative. Certes l’entrepreneur schumpetérien correspond
davantage à une théorie de l’action qu’à un individu, constitue plus un idéal-type qu’un individu réel,
mais demeure la question de la compossibilité de deux théories de l’action particulièrement
contradictoires. En effet ou bien l’entreprenariat est une activité exceptionnelle réservée à certain, ou
bien elle est une partie normale de toute action humaine, mais elle ne peut-être les deux à la fois.
20
Ajoutons ici que les deux solutions ont des défauts symétriques. Dans le premier cas il est difficile de
rendre compte de l’exceptionnalité entrepreneuriale, sauf à naturaliser celle-ci, dans le second il
devient impossible d’expliquer les différences de statut issue de l’entreprenariat, puisque précisément
l’entreprenariat est une caractéristique essentielle de toute action.
Cette ambiguïté, interne à l’analyse du concept d’entrepreneur, est redoublée de façon externe
lorsque la figure de l’entrepreneur est perçue précisément comme la forme particulière de
subjectivation c’est-à-dire de processus de constitution des subjectivités dans la période
contemporaine. Dardot et Laval (2009) en suivant Foucault (1979) identifient ainsi dans la figure de
l’entrepreneur la figure dominante de la modernité néolibérale. Il s’agit pour ces auteurs de souligner
les dispositifs visant à constituer les individus comme des entrepreneurs à la fois sur le terrain
théorique en insistant notamment sur les travaux de Gary Becker et sa théorie du capital humain
mais aussi pratique en produisant un environnement social et économique adéquat à cette conception.
Or cette figure semble porter un impératif double : à la fois elle se pose comme une description d’un
agir exceptionnel, quasi-héroïque et comme une norme d’action pour tous. Ce qu’identifient par
exemple Dardot et Laval dans leurs travaux c’est la généralisation de la figure d’entrepreneur à toute
activité humaine pour transformer les individus en « entrepreneurs de soi » (Dardot et Laval, 2009,
5), capable de repérer les opportunités de profit à long terme dans des domaines aussi variés que les
placements économiques, les relations sociales ou la formation professionnelle. Or n’y-a-t-il pas une
contradiction évidente ici entre la norme édictée d’un devenir entrepreneur pour tous et la présentation
de la catégorie d’entrepreneur comme étant une exception à la nature humaine, normalement fondée
sur l’habitude et l’inertie sociale et biologique ? Poser entrepreneuriat pour tous comme une norme
de vie n’est-ce pas alors précisément demander l’impossible logiquement ?
4.2 Postérité des ambiguïtés chez Kirzner.
Une des réponses possibles à ce problème serait de nier précisément l’héritage schumpetérien dans
les usages plus récents de la catégorie d’entrepreneur, et donc de dire que l’usage du terme
d’entrepreneur dans les discours actuels ne charrie pas la conception anthropologique spécifique de
Schumpeter, inspirée par Nietzsche. En somme dans notre opposition entre deux théories de l’action
incompatibles les théoriciens de l’entrepreneur, Mises et Kirzner en tête, auraient tranché pour la
théorie d’un entreprenariat comme composante de tout agir humain. Nous verrons dans cette dernière
section que cela est loin d’être évident.
Notre thèse est que la conceptualisation de cette catégorie chez Kirzner, le théoricien de
l’entreprenariat le plus important, reprend les mêmes ambiguïtés constitutives de la catégorie. Kirzner
convoque en effet deux références majeures dans sa théorie de l’entrepreneur, d’une part Schumpeter,
d’autre part Mises. Les deux références ne vont pourtant pas de prime abord nécessairement ensemble.
En effet Ludwig Von Mises dans L’Action humaine (Mises, 1949, IV, chap. 14) donne une définition
de l’activité entrepreneuriale comme étant inhérente à toute action humaine sur un marché :
entreprendre c’est prendre un risque étant donné l’incertitude propre à toute action humaine vis-à-vis
des prix et de la structure dynamique du marché, du fait que tous les autres individus ont le même
type d’action. Il semblerait en effet que Mises ait réussi, par sa définition de l’action humaine comme
action tournée vers un but avec un usage de moyens à usages alternatifs, à intégrer l’action
entrepreneuriale comme une composante essentielle de l’action habituelle des agents sur le marché,
en somme à démocratiser, dans le sens de rentre adaptée à la description de tous les agents, la
conception de Schumpeter. Pour autant Mises ajoute qu’il manque une distinction à cela puisqu’on
21
peut distinguer le « pur entrepreneur » et l’action entrepreneuriale. Le « pur entrepreneur » est celui
qui est spécialement défini comme ayant une action particulièrement efficace, puisqu’il est
particulièrement attentif à la dynamique économique. Nous allons voir que cette distinction
réintroduit l’ambiguïté que nous avons développée précédemment.
Israël Kirzner écrit en 1973, Competition and Entrepreneurship, une théorie de l’entrepreneur
reprenant les différents éléments de ses prédécesseurs autrichiens. Il est encore à ce jour celui qui a
le plus thématisé et le plus systématisé la figure de l’entrepreneur dans une perspective autrichienne,
ce qui, de fait, rend l’ambiguïté du concept d’autant plus explicite et flagrante. Kirzner fait
directement référence à Schumpeter dans cet ouvrage et se situe dans la même perspective théorique
visant à penser le marché de façon dynamique plutôt que statique (Kirzner, 1973, 6) :
Here it is enough to observe that Schumpeter's entrepreneur and the one developed here can in many
ways be recognized and, let me add, reassuringly recognized as the same individual.
(Kirzner, 1973, 72, nous soulignons).
Kirzner reconnaît bien dans ce passage le fait que l’individu entrepreneur est le même individu, c’est-
à-dire un individu capable d’innovation en rupture avec l’habitude et le caractère grégaire de la
multitude. La différence avec Schumpeter est que pour Kirzner l’entrepreneur n’est pas un élément
de déséquilibre, mais au contraire d’équilibrage constant dans une situation le marché est en
déséquilibre permanent. Cela est au fait que pour Kirzner l’entrepreneuriat, comme chez Mises,
est propre à chaque action individuelle. Les individus font des choix sur le marché dans une situation
d’incertitude et doivent faire des anticipations en utilisant des ressources limitées pour atteindre leur
but. La notion d’entrepreneur vient donc spécifier le mécanisme d’équilibrage d’un marché composé
d’individus hétérogènes dont rien ne permet de dire a priori qu’il sera à l’équilibre. Les entrepreneurs
anticipent les prix futurs et tendent, via les prix, qui véhiculent les informations
30
et permettent aux
individus de percevoir les opportunités, à rétablir l’équilibre sur un marché si celui-ci est perturbé.
Pour cela Kirzner reprend très explicitement la conception miséenne selon laquelle « In any real
economy every actor is always an entrepreneur » (Kirzner, 1973, 39, nous soulignons).
L’entrepreneur est donc défini comme recherchant en permanence les opportunités de profit, dans un
marché concurrentiel. Mais Kirzner ajoute deux choses discordantes vis-à-vis de Schumpeter : non
seulement tous les agents sont entrepreneurs mais en plus ils le sont toujours. Les entrepreneurs sont
donc loin d’être des êtres exceptionnels capables de rompre les chaînes de l’habitude et de l’instinct
du fait de leur volonté de création. En quoi reprend-t-il alors la définition de Schumpeter ? Il y a ici
une tension entre la dimension entrepreneuriale de tout action humaine et la fonction de l’entrepreneur
comme étant exceptionnellement réalisée dans un individu. Cette tension se retrouve chez Kirzner
dans sa qualification de l’entrepreneuriat. En effet l’entrepreneuriat se définit par l’alertness, qu’on
peut traduire par « attention » (Kirzner, 1973, 37). Cette attention particulière est nécessaire pour
toute action entrepreneuriale qui, en définitive, est assez simplement définie chez Kirzner :
30
Sur ce point on peut se référer à Colin-Jaeger et Delcey (2019).
22
All he needs is to discover where buyers have been paying too much and where sellers have been
receiving too little and to bridge the gap by offering to buy for a little more and to sell for a little less.
To discover these unexploited opportunities requires alertness. Calculation will not help, and
economising and optimising will not of themselves yield this knowledge. Thus the decision of our
new decision-maker is not at all capable, even in principle, of being simply "read off" from the data;
it is not at all implied in the circumstances in which he is placed.
(Kirzner, 1973, 41, nous soulignons).
On a ainsi une dualité réintroduite dans la définition de l’entrepreneur. D’une part tout individu
agissant sur un marché est un entrepreneur parce qu’il fait usage de ressources rares dans une situation
d’incertitude et prend des risques pour vendre peu cher et revendre plus cher, d’autre part
l’entrepreneur est toujours définit par quelque chose de plus qui le rend exceptionnel, et qui ne peut
se réduire à la capacité de calcul et d’optimisation. Chez Kirzner cela est précisé comme la capacité
à être particulièrement « attentifs » à l’état du marché pour faire les bonnes anticipations. Chaque
individu prend des risques dans ses investissements étant toujours en situation d’incertitude sur le
marché, mais tous les individus ne sont pas le « bon » entrepreneur qui réussit grâce à des qualités
spécifiques. Il y a ainsi l’entrepreneuriat comme dimension de toute action économique de la part des
hommes et le « pur entrepreneur » (Kirzner, 1973, 39) qui représente la réalisation la plus aboutie de
la dimension entrepreneuriale des hommes.
Kirzner peut, à l’instar de Mises (Mises, 1949, IV, 14, 7) et Schumpeter, se référer au fait que
le « pur entrepreneur » est davantage un idéaltype wéberien qu’une description réaliste du processus
économique
31
, mais cela n’explique en définitive pas comment ce surplus d’attention est acquis sur
le marché. Il est utile ici de revenir à la définition de l’idéaltype chez Weber :
On obtient un idéaltype en accentuant unilatéralement un ou plusieurs points de vue et en enchaînant
une multitude de phénomènes donnés isolément, diffus et discrets, que l’on trouve tantôt en grand
nombre, tantôt en petit nombre et par endroits pas du tout, qu’on ordonne selon les précédents points
de vue unilatéralement, pour former un tableau de pensée homogène. On ne trouvera nulle part
empiriquement un pareil tableau dans sa pureté conceptuelle : il est une utopie. »
(Weber, 1992, 181, nous soulignons).
L’idéaltype est un outil méthodologique permettant d’abstraire théoriquement un comportement, pour
expliquer les actions individuelles. Il est, selon les mots de Weber, une utopie. Cette généralisation
théorique, pour Weber, n’anticipe pas quant à la pertinence de l’idéaltype d’un point de vue empirique,
qui doit être jugée par la fécondité du rapprochement vis-à-vis de l’expérience. Or le problème que
nous pointons est exactement la pertinence du passage de l’utopie à l’empirique. Plus encore le
problème de la dimension normative de l’entrepreneuriat devient problématique : si la seule théorie
de l’entrepreneur qui tienne devient descriptive, nous faisons tous des choix sur le marché et ces choix
comportent un risque. Qu’est ce qui autorise alors à valoriser normativement l’entrepreunariat ?
31
À noter que le concept d’idéaltype est le résultat de trois éléments, une généralisation, une abstraction-simplification et
une radicalisation, qui font précisément que l’agent concerné n’est pas « typique », au sens usuel du terme, lorsqu’on dit
de quelqu’un qu’il a un comportement typique.
23
Kirzner ne résout pas les ambiguïtés propres à la théorie de Schumpeter mais les reconduit au
contraire en mélangeant sans cesse deux sens distincts du terme « entrepreneur », d’un côté la
description de l’action humaine comportant une dimension entrepreneuriale, et dans ce sens nous
sommes tous entrepreneurs, et de l’autre le sens d’un entrepreneur comme une exception possédant
des qualités particulières spécifiquement développées. En somme on assiste ici à un basculement
permanent entre la dimension descriptive de l’action entrepreneuriale et la dimension normative de
la valorisation de l’entrepreneur comme particulièrement alerte. La tension entre la dimension
normative et descriptive de l’entreprenariat n’est pas externe, venant de la littérature sur le
néolibéralisme par exemple, mais interne aux théories mêmes de l’entrepreneur. Le fait que la figure
de l’entrepreneur ait été pensée selon un modèle d’exceptionnalité individuelle, inspiré chez
Schumpeter par la pensée nietzschéenne, lègue donc à la pensée ultérieure de la notion une tension
conceptuelle entre d’une part universalisation d’entrepreneuriat sur le plan descriptif et valorisation
de l’entrepreneuriat au plan normatif. Cette tension est redoublée par le fait que si ce qui fait la
différence de l’entrepreneur avec les autres agents économiques est la capacité à produire une
différence avec le cours normal de l’activité, alors il est impossible de penser l’ensemble des agents
qui concourent au fonctionnement de l’activité comme des entrepreneurs, sans quoi il n’y aurait pas
de cours normal au sein duquel produire des différenciations.
Conclusion
La figure de l’entrepreneur est aujourd’hui un élément central dans le discours politique et
économique. Il semble être déterminé et qualifié par le fait d’être en rupture, différent et exceptionnel.
Néanmoins cela n’a que l’apparence d’une détermination conceptuelle puisque nous avons montré
d’une part que c’est de cette exceptionnalité supposée et contrastant avec l’universalisation que naît
une ambiguïté, et d’autre part que l’origine de cette exceptionnalité reste impensée.
Pour identifier l’origine de ces tensions nous sommes retournés à une des racines
conceptuelles de cette catégorie en mettant en lumière les problèmes auxquels cette catégorie répond
théoriquement chez Schumpeter. La valorisation normative de l’entrepreneur comme facteur de
changement et de mouvement se heurte à l’extension du concept dans la modernité dite néolibérale,
bien identifiée par une certaine littérature. Nous avons alors dégagé le paradoxe central de
l’entrepreneur : comment concilier la conceptualisation de celui-ci comme exceptionnel, éphére et
héroïque avec la norme d’un devenir entrepreneur pour tous telle qu’elle est identifiée par les travaux
de Foucault notamment ? La tension, existante chez Schumpeter lui-même, du fait de la reprise
d’éléments nietzschéens, se retrouve dans les théorisations postérieures, et principalement dans celle
de Kirzner. En effet on retrouve chez cet auteur l’ambiguïté constitutive de la figure de l’entrepreneur
en ce que l’entreprenariat est pensé chez lui comme une composante descriptive de l’action humaine
normale, mais aussi comme ce qui caractérise un agent idéal possédant un degré d’attention (alertness)
particulièrement élevé. La réponse de Mises et de Kirzner, consistant à dire que le « pur
entrepreneur » consiste en un Idealtypen ne nous a pas paru satisfaisante en ce qu’elle ne fait
qu’esquiver le problème de la détermination de la particularité entrepreneuriale et principalement la
question des conditions sociales du développement de ces qualités. De ce fait on retrouve le même
point aveugle que chez Schumpeter et Nietzsche, à savoir que la force spécifique qui permet la
singularisation, ainsi que les conditions d’exercice de celle-ci, demeures obscures. Les théories de
l’entrepreneur, en mettant en avant le « talent », le « goût du risque » ou encore « l’exception », ou,
24
plus subtilement, une forme de psychologie universaliste, voire d’eugénisme, esquivent cette question
et promeuvent de ce fait un ordre magique d’organisation spontanée de la société.
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In his 1979 lectures, Foucault took particular interest in the reconfiguration of quotidian practices under neo-liberal human capital theory, re-describing all persons as entre-preneurs of the self. By the early 1980s, Foucault had begun to articulate a theory of ethical conduct driven not by the logic of investment, but of artistic development and self-care. This article uses Foucault's account of human capital as a basis to explore the meaning and limits of Foucault's final published works and argues for two interrelated genealogical projects focused on the ethics of economic activity.
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This article is in line with previous works aiming to analyse together Schumpeter’s entrepreneur and Nietzsche’s superhuman. Both share a creativity that can be interpreted as the externalization of an extra force. The latter, through Nietzsche’s perspective, is very close to the extra-moral source of the increase of life. But what we have not analysed yet, is the context in which each of them operate: is it the same? Beyond an historical approach of the economical cycle, we suggest that a philosophical approach turns to be fruitful for a larger interpretation of such a cycle. Moreover, it could both complete and extend our conception of the superhuman and the entrepreneur. Keywords:entrepreneur, innovation, cycle, eternal return, will to power
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This paper uses Michel Foucault's lectures on biopolitics as a starting point for thinking historically about neoliberalism. Foucault's lectures offer a rich and detailed account of the emergence of neoliberalism, but this account is far from complete. This paper addresses some of the blind-spots in Foucault's lectures by focusing on the space between the decline of classical liberalism at the end of the 19th century and the subsequent attempt to develop a 'positive' or 'ordo' liberalism in post-war Germany. The primary concern of this paper is to chart the emergence of a new or neo-liberalism in the writings of Ludwig von Mises and Friedrich von Hayek through the 1920s and 1930s. These writings, which are barely considered by Foucault, are important as they redefine the liberal project against the political economy of the late 19th century and, in particular, against the threat of socialism. In conclusion, it is argued that by returning to the work of Mises and Hayek it is possible to develop a critical sociology of neoliberalism, one that not only engages with the writings of these two thinkers but which also exposes the fracture lines that exist within the neoliberal project, and reconsiders the political positions that neoliberalism initially sought to reject.