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Le Monument Beethoven et premier Beethovenfest de Bonn en 1845 - Beethoven, revue de l'Association Beethoven France No. 21, 2021

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Abstract

A l’époque du décès de Beethoven, il n’existait aucune place publique en Allemagne rendant hommage à un compositeur. La France possédait une statue de Gluck, et le Royaume Uni, une statue de Haendel. Entre le décès de Beethoven et l’inauguration de la statue le représentant en 1845, l’Allemagne posa une plaque en l’honneur de Haydn à Vienne, installa un buste de Bach dans l’École St. Thomas à Leipzig, et une sculpture de Mozart à Salzburg. De tous ces hommages, aucun ne provoqua autant de polémique que celui de Beethoven. Si l’idée initiale est déjà évoquée par l’Université de Bonn peu après 1827, année du décès de Beethoven, elle devint publique en 1832, et officielle en 1835 avec la formation de la Société Beethoven et du Comité du Monument de Beethoven. Ledit monument ne fut inauguré qu’en 1845. C’est Bonn, où il est né, et non Vienne, où il a passé la majeure partie de sa vie, qui fut choisi pour lieu d’hommage. https://www.beethoven-france.org/2021/09/07/sommaire-de-la-revue-n21-premier-semestre-2021-134-pages/
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21
par Diane KOLIN
Le Monument Beethoven
et premier Beethovenfest
de Bonn en 1845
Introduction
A lépoque du décès de Beethoven, il nexistait aucune place
publique en Allemagne rendant hommage à un compositeur. La
France possédait une statue de Gluck, et le Royaume Uni, une
statue de Haendel. Entre le décès de Beethoven et linauguration
de la statue le représentant en 1845, lAllemagne posa une plaque
en lhonneur de Haydn à Vienne, installa un buste de Bach
dans lÉcole St. omas à Leipzig , et une sculpture de Mozart
à Salzburg1.
De tous ces hommages, aucun ne provoqua autant de polémique
que celui de Beethoven. Si lidée initiale est déjà évoquée
par lUniversité de Bonn peu après 1827, année du décès de
Beethoven, elle devint publique en 1832, et o cielle en 1835
avec la formation de la SociéBeethoven et du Comité du
Monument de Beethoven. Ledit monument ne fut inauguré
quen 1845. Cest Bonn, où il est né, et non Vienne, où il a pas
la majeure partie de sa vie, qui fut choisi pour lieu dhommage.
Pendant trois jours, la petite ville de Bonn était en fête,
accueillant musiciens et spectateurs venant de partout en
Europe, pour le Festival Beethoven org anisé pour loccasion.
Lévénement a été bien documenté dans les revues de presse et
correspondances. Quil soit critiqué ou apprécié, ce festival a été
un succès, et de nos jours le Beethovenfest anime toujours la ville
du bord du Rhin tous les étés.
Pourtant, lhistoire de ce monument et des di érents acteurs qui
lentourent montrent que la réalisation était loin dêtre certaine.
Le temps qui sécoula entre lidée initiale et le festival en est la
preuve. Dans cet article, nous explorerons les impacts musicaux,
politiques et nanciers de ce projet, porté à bout de bras par
Fra nz Lisz t g râce à q ui n ous pou vons auj our dhui admirer à
Bonn la statue du grand homme.
Origines de l’idée d’un Monument Beethoven
Heinrich Carl Breidenstein2, le premier professeur de
musicologie dAllemagne, en poste à lUniversité de Bonn
depuis 1823, dabord en tant que professeur darchéologie, fut
linitiateur de lidée dun monument Beethoven dans la ville, en
1828. Il mit par écrit son idée dans un article de 1832, publié
dans un journal local, intitulé « Erinnerung an Beethoven »
En souvenir de Beethoven »). Il y suggérait pour le
compositeur « un mémorial vivant, dédié à lart, au Bildung,
à léducation, etc. »3
En 1835, la Société Beethoven fut fondée, à linitiative
dAndreas Diedrich4, un amateur de musique local. Le but de
cette société était de trouver les fonds pour la réalisation de la
statue de Beethoven, par lentremise du comité du Monument
Beethoven formé pour loccasion. Le 17 décembre 1835, pour
les 65 ans de la naissance du compositeur, une collecte de fonds
fut lancée par le traducteur allemand de Shakespeare, August
Wilhelm Schlegel, membre du comité, dans les principaux
journaux musicaux dAllemagne, de France et dAngleterre.
Lappel aux dons était intitu « Appel aux admirateurs
de Beethoven » et indiquait en entête « Bonn, le jour de
lanniversaire de Beethoven, 17 décembre 1835 »5.
1. Alexander Rehding, Liszt’s Musical Monuments dans 19th-Century Music , Vol. 26, No. 1 (University of California Press, Été 2002), pp. 52-72. 2. Heinrich Carl Breidenstein
(1796–1876), compositeur, auteur et musicologue allemand.3. Esteban Busch, Beethoven’s Ninth: A Political History, Trad. Richard Miller (Chicago : University of Chicago Press,
2003), 117. Le terme « Bildung » fait référence à une tradition allemande d’auto-apprentissage mêlant philosophie et éducation. 4. T heodor Anton Henseler, Das musikalische
Bonn im 19. Jahrhundert (Bonn : Bo nner Heim at- u. Gesch ichtsver. u. Sta dtarchiv, 1959 ). 5. Titr e o rigi nal : « Auf ruf an die Vereh rer Bee tho vens ». Une rep rod uct ion de l’app el peu t
être trouvé dans Heinrich Karl Breidenstein, Festg abe zu r Inaug uration s-Feier des Be ethove n Monu ments (Bonn , 1846 ; réimpression Bonn: Ludwig Röhrscheid, 1983), pp. 3–4.
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Dossier : Beethoven et Liszt
Les réponses à ce premier appel étaient enthousiastes : le roi
Louis Ier de Bavière donna son approbation ; à Paris Luigi
Cherubini, directeur du Conservatoire, évoqua lidée dune
collecte de fonds spéciale, idée quil abandonna par la suite ; à
Londres, un concert au béné ce du Monument fut organisé par
Sir George Smart and Ignaz Moscheles au Drury Lane eatre,
comprenant le dernier mouvement de la Neuvième Symphonie,
mais le concert accueillit peu de spectateurs.
Franz Lisz t en 1839 pa r Henri Lehma nn
Face au manque de résultats, un second appel fut publié en 1838,
qui ne fut g uère plus e cace. Lannée suivante, en octobre 1839,
les journaux reportèrent que le projet était sur le point de sarrêter
par manque de contributions nancières. Cest à ce moment-
que Franz Liszt décida dagir, lorsquil découvrit que la France
avait uniquement récolté la maigre somme de 425 francs depuis
le premier appel. Il envoya la missive suivante à Bonn :
A lattention du Comité du monument Beethoven
La souscription pour le monument de Beethoven ne se
remplissant quavec lenteur, lexécution de ce monument se trouvant
ainsi indé niment ajournée, jai lhonneur de vous faire une proposition
que je serais heureux de vous voir agréer.
Joffre de compléter entièrement la somme nécessaire pour élever un
monument à Beethoven, ne demandant dautre privilège que celui de
désigner lartiste auquel cette œuvre devra être con ée. – Ce serait M.
Bartolini, de Florence, dont les travaux vous sont connus, et que lItalie
honore comme son plus grand statuaire.
Dans une entrevue que jai eue avec lui à ce sujet, il ma assu
que le monument en marbre (dont le prix serait de 50 à 60,000 .),
pourrait être terminé dans deux ans, et quil était disposé à se mettre
immédiatement à louvrage.
Jai lhonneur dêtre, etc.
Pise, le 3 octobre 1839,
F. Liszt »6.
Lo re de Liszt était généreuse mais une ré exion du Comité
était nécessaire pour arriver à un accord commun sur les termes
de laccord. Liszt reçut la réponse suivante :
Bonn, décembre 1839
Monsieur,
La lettre du 3 octobre dernier que vous nous avez fait
lhonneur de nous adresser, ne nous est parvenu que le 12 du
courant. Lo re gracieuse que vous venez de faire est le témoignage
le plus éclatant de vos sentiments nobles et de votre piété envers
le célèbre défunt. Ce nest quun artiste dune célébrité quadmire
lEurope entière qui soit susceptible dune vénération si profonde
envers un illustre prédécesseur, et qui mérite de voir conserver son
nom avec celui dont la mémoire se conservera à jamais.
Veuillez, Monsieur, ne pas douter des sentiments de
notre reconnaissance, et être persuadé que votre munificence
a tellement surpassé notre attente, que nous nhésitons pas un
moment à nous conformer autant que possible à la réalisation de
vos propositions.
En conséquence, nous renonçons à volontiers au projet
que nous avions douvrir un concours public pour avoir le choix
du modèle le plus digne de son sujet, et nous acceptons la condition
attachée à vos offres, dautant plus que la renome de M.
Bartolini nous donne une garantie su sante de sa supériorité.
Mais voici, Monsieur, ce que nous sommes forcés de vous
faire observer : des considérations très graves nous ont déterminés
à préférer, pour la construction de la statue, le bronze au marbre,
6. J. Duverg er (pseud onyme de Ma rie de Flav igny, comtesse d’Agoult, p our la «Revue biographi que, poli tique et l ittéraire» ), Notice bibliographique sur Franz Liszt (Paris : E. Pascallet,
1843), p. 56.
38
21
7. Ibid., pp. 56-58 - 8. Lina Ramann (24 juillet 1833 – 30 mars 1912), auteure et enseignante allemande. Elle publia la première biographie de Liszt en trois volumes dont le volume
1 sortit de son vivant en 1880. Afin de s’assurer de la véracité de ses propos dans sa biographie, elle envoya à Liszt 37 questionnaires à l’issue de ses entretiens, qu’il lui renvoya
complétés . - 9. Marie Lipsius (30 décembre 1837 – 2 mars 1927), dite La Mara, musicologue allemande. Elle publia la correspondance de Liszt en huit volumes ainsi que plusieurs
biographies de compositeurs. - 10. La Mara, Durch Musik und Leben im Dienste des Ideals (Leipzig : Breitkopf & Härtel, 1917), vol. 1, p. 113. - 11.Lorenzo Bart olini (7 janvi er 1777
– 20 janvier 1850), sculpteur italien. - 12.Ernst Julius Hähnel (9 mars 1811 – 22 mai 1891), sculpteur et professeur d’art allemand. - 13. Jacob Daniel Burgschmiet (11 octobre
1796 – 7 mars 1858), sculpteur et fondeur allemand. - 14. Heinrich Karl Breidenstein, Festgab e zu de r am 11. August 1845 S tattfi ndende n Inaug uration des Be ethoven -Monum ents
(Bonn, 1845), pp. 6-7. - 15. Alan Walker, The Beethoven Monument Unveiled in Bonn, 1845 dans The Virtuoso Years (New-York : Alfred A. Knopf, 1983), p. 422, Note 14. Liszt était
hongrois. - 16. Janita R. Hall-Swadley, The Collected Writings of Franz Liszt: F. Chopin. Scarecrow Press (Lanham : Scarecrow Press, 2011), p. 32.
quoique, sans contredit, le dernier présente un plus bel aspect et
produise un e et plus brillant ; mais forcés dériger le monument
sur une des places publiques de cette ville, où nous ne pourrions
le mettre à labri du temps et dautres causes de dégradation, et
vu que, dans ces circonstances, le marbre no re pas la solidarité
nécessaire, nous avons été obligés de choisir le bronze.
Nous ne doutons pas que vous, Monsieur, ainsi que
M. Bartolini, ne partagiez notre avis à cet égard, dautant
plus que cette circonstance nempêchera pas que M. Bartolini
se charge, non seulement de la formation du modèle (à légard
duquel nous nous réservons seulement notre approbation), mais
aussi de la fonte et du total de la construction. Cest aussi de
cette manière que, dans les derniers temps, M. ordwalsen a
enrichi lAllemagne de plusieurs monuments en bronze, entre
autres la ville de Mayence de celui de Gutenberg ; et comme
daprès lavis dexperts les ais dun monument en bronze ne
surpassent pas de beaucoup ceux dune œuvre pareille en marbre,
le monument susdit à Mayence, par exemple, nayant pas coûté
plus que la somme indiquée par M. Bartolini pour une statue en
marbre, nous sommes persuadés, Monsieur, quà tous égards vous
approuverez nos ré exions.
La somme dont nous pouvons disposer dans ce moment se monte
à 40,000 ., et se serait sans doute augmentée encore si votre
proposition généreuse neût pas été connue sitôt et si généralement.
Veuillez donc, Monsieur, prendre en considération les
observations que nous venons de vous faire, et nous donner votre
avis à ce sujet. La aire une fois résolue, nous ne manquerons de
nous mettre en rapport direct avec M. Bartolini pour obtenir le
modèle daprès lequel le monument devra être exécuté, et pour
lui faire les observations que les localités exigent.
Recevez, Monsieur, etc.
Le Comité pour le monument de Beethoven,
Breidenstein, va-n Salomon, de Clar, Cloggeron, Kreisel,
Walter, Gerhard.7
La somme à laquelle Liszt contribua pour le nancement du
monument est connue, gce aux questionnaires que Lina
Ramann8, sa première biographe, lui fit remplir : il versa
10 000 francs pour la statue uniquement. Bien que loin des
50 000 francs promis dans la première lettre, les montants non
connues sont ceux de la construction du Festhalle, également
nancée par Liszt dans son intégralité, ainsi que ceux de frais
divers, garantissant la stabilité nancière du projet. Plus tard,
Liszt rapporta à La Mara9 quà lissue du festival, il ny eut
pas de pertes financières pour le Comité mais un surplus de
1 700 thalers10. Quant à sa propre situation financière, à la
clôture des comptes à lautomne 1845, Liszt était presquen
faillite.
La condition de Liszt de faire appel à Bartolini11 dans sa première
lettre ne fut pas respectée. Le contrat fut attribué à Ernst Julius
Hähnel12 pour la sculpture et Jacob Daniel Burgschmiet13 pour
le moulage en bronze. La raison donnée par le comité dans sa
lettre de réponse était imprécise. Un éclaircissement fut fait dans
le programme du festival, dans lintroduction de Breidenstein :
Bartolini étant un « étranger », quaurait-on pensé si on avait
con é à un sculpteur non allemand la réalisation de la statue de
Beethoven14 ? Dans sa biographie de Liszt, Alan Walker ajouta
que lhistoire ne laissa pas trace de la réaction du compositeur,
lui-même étant considéré comme un étranger . Cet épisode
sajouta à la liste de multiples déboires qui arrivèrent avant et
pendant le festival.
Rapports musicaux à la collecte de fonds
Liszt ne fut pas le seul à mettre de lénergie dans les concerts de
contribution à la collecte de fonds. Ses compatriotes et collègues
collaborèrent également, quil sagisse de jouer avec lui pendant
des concerts ou de composer des morceaux en hommage à
Beethoven. Frédéric Chopin apparut pour la dernière fois en
public lors de deux concerts en soutien au Monument Beethoven
organisés par la Salle Pleyel et le Conservatoire de Paris les 25 et
26 avril 184116.
Alors que Liszt avait décide mettre en pause ses activités
de pianiste concertant et ses tournées pour se consacrer à la
composition et à sa famille, il reprit la route pour récolter des
fonds pour le monument. Il composa également une Cantate
spécialement pour linauguration du monument, qui sera
évoquée plus longuement dans cet article.
39
Dossier : Beethoven et Liszt
17. Diane Kolin, Com prendre les premières indicatio ns métrono miques : Le Projet A Tempo (2 021), Part ie 4 : Premi ères indic ations mét ronomiques dans l’œuvr e de Schuma nn, dans
cette revue. - 18. Sir George Thomas Smart (10 mai 1776 – 23 février 1867), musicien et chef d’orchestre Anglais. 19. Alessandra Comini, The Changing Image of Beethoven:
A Study in Mythmaking (New-York : Rizzoli, 1987), p. 316.- 20. Alexander Rehding, Liszt’s Musical Monuments dans 19th-Century Music , Vol. 26, No 1 (Été 2002), University of
California Press, p. 59. - 21. Johann Paul Friedrich Richter, dit Jean Paul (21 mars 1763 – 14 novembre 1825), écrivain allemand.- 22.Ingrid Bodsch, “‘Monument für Beethoven’:
Die Künstlerstandbilder des bürgerlichen Zeitalters als Sinnstifter nationaler Identität?” dans Monument für Beethoven: Zur Geschichte des Beethoven-Denkmals (1845) und der
frühen Beethoven-Rezpetion in Bonn (Bonn : Bonner Stadtmuseum, 1995), p. 159. - 23. Ibid. - 24. John Daverio, Nineteenth-Century Music and the German Romantic Ideology
(New-York : Schirmer, 1993), pp. 19–47. - 25. Robert Schumann, “Monument für Beethoven: Vier kritische Stimmen hierüber” dans Neue Zeitschrift für Musik No 4 (1836), p.
211. - 26. Ibid. - 27. Ibid.
Robert Schumann, lui aussi enthousiaste, souhaitait écrire une
Grande Sonate en hommage à Beethoven. En 1836 il composa
Obolen auf Beethovens Monument: Ruinen, Trophäen, Palmen:
grosse Sonate für das Pianoforte für Beethovens Denkmal, von
Florestan und Eusebius (Oboles sur le Monument Beethoven :
Ruines, Trophées, Palmiers : Grande Sonate pour le Pianoforte
pour le Mémorial de Beethoven, par Florestan et Eusebius)
Op. 16. Aps publication, les béné ces des ventes devaient être
reversés à la collecte de fonds pour le monument. Malheureusement,
léditeur refusa lœuvre et réclama des changements. En 1838,
Schumann transforma donc son Op. 16 en une Fantaisie pour
Piano en Do Majeur Op. 17, sur le thème de An die ferne Geliebte
(À la Bien-aimée lointaine) Op. 98 de Beethoven, composé lorsquil
se trouvait séparé de Clara Wieck, qui devint plus tard sa femme.
La nouvelle composition fut publiée en 183917.
En 1837 Sir George Smart18 dirigea un concert donné à Londres
pour contribuer aux fonds destinés au monument19. Durant
les festivités de 1845 il tint un journal très complet détaillant le
déroulement du Beethovenfest.
En 1841, Felix Mendelssohn composa ses 17 Va ri a ti o ns S ér i eu s e s
Op. 54 en Ré mineur pour ce projet.
Léditeur Pietro Mechetti publia en 1841 à Vienne un « Album
Beethoven » contenant les œuvres composées pour le Monument
Beethoven, intitulé : Dix morceaux brillants pour le piano
composés par Chopin, Czerny, Döhler, Henselt, Kalkbrenner, Liszt,
Mendelssohn Bartholdy, Moscheles, Taubert et alberg, et publiés
par lediteur P. Mechetti pour contribuer aux Frais du Monument
de Louis van Beethoven à Bonn.
Malgré les e orts mis en œuvre, la collecte progressait lentement.
Linitiative était autant soutenue que critiquée. A lexander
Rehding20 rapporte que parmi les opposants au projet, le poète
Jean Paul21 publia en 1836 un article arguant quil nétait pas
nécessaire de créer un monument Beethoven sous la forme dune
statue pour se souvenir du compositeur, soulignant que la volonté
de lhomme de représenter limmortalité ne surpassera jamais le
géant qui porte le ciel :
Ce nest pas le monument qui accorde limmortalité au grand artiste,
mais inversement, cest la grande création de lartiste dont on se
souvient qui engendre lérection du monument en premier lieu.22
Beethoven étant déjà immortel à travers sa musique, le monument
lui semblait redondant. Pourtant, la n de son article o rait une
voie de sor tie : il considéra quun monument pouvait être une œuvre
dart sur une œuvre dart. Selon lui, le monument est une tentative
dexpression de deux idéaux en un : il représente un idéal spirituel à
travers un idéal physique. Il indiqua également sa préférence pour la
sculpture qui plaisait particulièrement au grand public 23.
Dautres furent plus catégoriques dans leurs critiques. Bien
quayant proposé une composition pour le financement du
monument, Robert Schumann était très partagé sur la question
de la personnification de Beethoven24. En 1836, lannée de sa
composition, il écrivit également dans le journal musical quil
avait créé, le Neue Zeitschrift r Musik, parlant au nom de
« Florestan»:
Un sculpteur grec, qui avait éapprocpour lui proposer de travailler
sur un monument dédié à Alexandre le Grand, suggéra de sculpter sa
statue sortant du Mont Athos. Dans sa main, la statue tiendrait une
ville en lair. Lhomme fut déclaré fou. En alité, il est moins fou que
cette tentative allemande pathétique de collecte de fonds. 25
Loin de la position de Jean Paul, Schumann insista sur le fait
quil soit humainement impossible de donner une représentation
adéquate de Beethoven. Il ajouta que le résultat du Comité serait
médiocre et que certainement, la sculpture serait « une dalle
de pierre moyennement haute, une lyre, en dessous, lannée de sa
naissance et de sa mort, au-dessus, le ciel, et quelques arbres autour
delle. » 26
Schumann-Florestan conclut alors quil valait mieux ne pas
représenter ce qui ne pouvait lêtre, et que toute cette agitation
autour dun monument révélait seulement que les hommes ne
comprenaient pas la grandeur de Beethoven. En n, Schumann-
Florestan regretta avec ironie que Beethoven soit si grand
quil fallait quand même lui construire un monument27.
40
21
28. Alexan der Rehding , Liszt’s Musical Monuments dans 19th-Century Music , Vol. 26, No 1 (Été 2002), Universit y of Califor nia Press, p. 60. - 29. Robert Schumann, “Monument für
Beethoven: Vier kritische Stimmen hierüber” dans Neue Zeitschrift für Musik No 4 (1836), p. 212. - 30. Plusie urs versions de l’histoire exist ent : certains prétendent que l’épisode
se produisit à la fin d’un concert public, mais Liszt lui-même rapporta que c’est au domicile du compositeur, en cercle plus restreint, qu’il avait joué pour le Maître. Lina Ramann
et La Mara entendirent Liszt relater l’anecdote. Voir Lina Ramann, Liszt als Künstler und Mensch, Vol. I, pp. 45–47; La Mara, “Beethovens Weihekuß,” Allgemeine Musikzeitung No
40 (1913), pp. 544–46; Allan Keiler, Liszt and Beethoven: The Creation of a Personal Myth,” 19th-Century Music No 12 (198 8), pp. 116–31; et Alan Walker, Franz Liszt: The Virtuoso
Yea rs, pp. 81–85. - 31. Michael La denburger, “Wie sich das ‘n eue Bonn’ bewährte oder: Da s Musikfest zwisch en den Fronten,” dans Ingrid B odsch, Monument für Beethoven: Zur
Geschichte des Beethoven- Denkmals (1845) und der frühen Beethoven-Rezpetion in Bonn, ed. Ingrid Bodsch (Bonn: Bonner Stadtmuseum, 1995), pp. 148-149.
Pour Rehding28 , la cause de linquiétude de Schumann nétait
pas liée à Beethoven lui-même mais au danger que la tradition
musicale représentée par le compositeur soit mal interprétée par
des philistins, une pensée qui hantait constamment Schumann. En
dautres mots, si le monument canalise la réponse de la postérité,
sil réifie lhéritage de Beethoven, il sexpose automatiquement
aux abus. Dans ce cas, le choix de la non représentation reste la
plus sûre, selon Schumann. Mais dans les mots de Schumann lui-
même, il faut aussi considérer laspect politique : si dautres villes
– par exemple Vienne ou Leipzig – décident, elles aussi, dériger un
monument, lequel fera autorien tant que mémorial29?
Les questions de Schumann étaient le re et dune critique politique
et musicale plus importante encore, que ce soit pendant le festival ou
avant quil ait lieu. Et comme évoqplus loin dans les nombreux
récits de lévénement, notamment dans celui de Berlioz, Schumann
brilla par son absence.
Rivalités musicales et politiques : le choix du maître de
cérémonie
Lorsque la statue fut commandée, le comité dut se préoccuper
dorganiser des festivités dignes de la réputation de Beethoven et
du monument le représentant. Lannée 1845 fut choisie, marquant
le 75ème anniversaire de la naissance de Beethoven. Il fallait encore
choisir un maître de cérémonie capable de préparer, avec les
membres du comité, le programme du festival.
Breidenstein, bien que directeur du comité et figure locale de
la musique, ne faisait pas un bon candidat. Il fallait quelquun
dont la position avait une relation au héros qui allait être célébré.
Néanmoins, il fut toléré de sa part quil composât quelque
chose pour linauguration de la statue. Cette composition sera
mentionnée plus loin.
Louis Sphor fut considé: il était le chef dorchestre et compositeur
vivant le plus réputé de lépoque. Cependant, il nétait pas intéressé
par ce rôle de représentant de lhéritage beethovénien. Bien quil
acceptât de diriger la Neuvième Symphonie et la Missa solemnis
durant les festivités, il ne souhaitait pas soccuper de lintégrali
du Festiva l.
Le dernier candidat fut Franz Liszt. A cette période, Liszt était
connu comme pianiste virtuose à travers toute lEurope, mais il
navait pas encore de réputation en tant que compositeur ni en tant
que chef dorchestre. On lui o rit néanmoins dêtre non seulement
soliste pour le Cinquième Concerto pour Piano de Beethoven, mais
aussi de diriger une partie des concerts du festival. Le comité lui
commissionna également une Cantate festive. En tant que membre
du comité depuis 1839 et principal donateur, il avait amplement
mérité son poste. Son admiration profonde pour le Maître ne le t
pas hésiter : il accepta de prendre en charge une partie du festival.
Ce choix fut bien évidemment critiqué. On suspecta Liszt de
navoir généreusement contribué à la collecte que pour obtenir
cette position. Les jalousies allaient bon train.
Un des per sonna ges qui se t remarquer dès quil fut au courant
que le comicherchait un maître de cérémonie, mettant en avant
son rôle dexpert en matière de sujets relatifs à Beethoven, était
Anton Schindler, qui fut pour un temps son secrétaire. Liszt et
Schindler se connaissaient depuis longtemps : en 1823, alors que
Liszt avait onze ans, il avait été introduit à Beethoven par Schindler
lui-me. Liszt avait joué pour Beethoven, qui avait été si touché
par linterprétation du jeune homme quil lui avait donun baiser
sur le front30.
Cet épisode denvergure avait profondément marqué la vie du jeune
homme qui défendit toujours la musique de Beethoven, pour qui
il avait une admiration sans bornes. A tel point que Schindler se
sentit menacé, et pour ne pas rester dans lombre, lorsquil fut en
possession des cahiers de conversation de Beethoven, les modi a
pour laisser sous-entendre que Beethoven navait pas aimé Liszt31.
Il nest donc pas étonnant que lorsque le nom de Liszt fut évoqué
par lorganisation du festival, Schindler objecta. Bien que musicien
de piètre qualité, il pouvait avoir de lin uence, en sa qualité de
secrétaire et con dent de Beethoven quil aimait mettre en avant.
La jalousie le poussa à écrire le courrier suivant à destination du
comité, publié dans le Kölnische Zeitung :
Loin de moi, ni au plaisir des uns ni au déplaisir des autres, () de
mettre une sordino, cest-à-dire un frein au bruit excessif à propos
de M. Liszt. La vérité doit dans tous les cas peser plus lourd que dix
41
Dossier : Beethoven et Liszt
32. Anton S chindler, “Ad Vocem Beet hoven-Fest-Po lemik” dans Kö lnis che Z eitu ng, No 183 (2 juillet 1845). Traduction Diane Kolin. Extrait cite dans Alexander Rehding, Liszt’s Musical
Monuments dans 19th-Century Music, Vol . 26 , No 1 (É té 2 00 2), U ni ver si ty o f Cal if orn ia P res s, p . 63. - 33. Alan Walker, Franz Liszt: The Virtuoso Years (New-York : Alfred A. Knopf,
1983), p. 421. - 34. Lettre originale reproduite dans Ingrid Bodsch, “‘Monument für Beethoven’: Die Künstlerstandbilder des bürgerlichen Zeitalters als Sinnstifter nationaler
Identität?” dans Monument für Beethoven: Zur Geschichte des Beethoven-Denkmals (1845) und der frühen Beethoven-Rezpetion in Bonn (Bonn : Bonner Stadtmuseum, 1995),
p. 152. - 35. Jules Janin, Fêtes en l’hon neur d e Beet hoven dans Journal des Débats Politiques et Littéraires, 13 août 1845, p. 4. - 36.Alexander Rehding, Liszt’s Musical Monuments
dans 19th-Century Music , Vol. 26, No 1 (Été 2002), University of California Press, p. 64. - 37. Hector Berlioz, Fêtes Musica les de Bonn dans Les Soirées de l’Orchestre (Paris : Michel
Lévy frères, 1852) , pp. 388-390. Article originellement publ ié dans Journal des Débats Politiques et Litté raires, 22 août 1845, pp. 3-4. - 38. Wilhelm von Lenz (20 mai 1809 – 7 janvier
1883), diplomate et écrivain baltique, allemande et russe. Élève de Liszt, il fut l’auteur d’une biographie de Ludwig van Beethoven qui définissait trois périodes caractéristiques
dans les styles musicaux du compositeur (Beethoven et ses trois styles, Paris : Gustave Legouis, 1855).
mille francs. (…) Cependant, certains gentilshommes de Bonn se
mettent à genoux devant [cette somme dargent], puisquil semble que
ce son sajuste le mieux à leurs nerfs auditifs. (…) Jétais sur le point de
recommander Lachner, le maître de chapelle de la Cour de Munich,
comme chef dorchestre au comité du festival, (…) puisquil est le seul
dentre eux qui, durant plusieurs années, pratiqua la musique de
Beethoven à Vienne en totale compréhension du Maître, et qui est
chef dorchestre depuis dix-huit ans, et qui par conséquent nest pas
un « improvisateur ». Lachner est sûrement également de lavis que
toute personne souhaitant diriger () la Neuvième Symphonie et la
Missa solemnis doit dabord répéter lui-même avec chœur et orchestre
ainsi que travailler la musique, quel que soit son niveau dexpérience.
Cela nest pas su sant de venir, sur la con ance dun nom célèbre,
comme un général de haut rang reprenant le corps musical pour le
défilé. (…) Néanmoins, à quoi sert un homme comme Lachner ?
A quoi sert Spohr si Liszt est présent ? Lachner a-t-il acheté le droit
dêtre directeur musical avec une large somme ? Il est probable que sa
contribution = 0. Mais 0:1000 00 est terriblement disproportionnel;
en conséquence, nous ne pouvons inviter Lachner.32
Au moment de la publication de cet article, Schindler était connu
pour être le seul biographe de Beethoven. Mais il ne connaissait
visiblement pas la carrière de Liszt. Un correspondant anonyme écrivit
immédiatement au journal pour prendre la défense de Liszt, rappelant
quil avait dirigé les Cinquième et Septième Symphonies à Weimar
ainsi que louverture de Coriolan à Berlin, avec grand succès33.
Schindler, qui était connu pour distribuer des cartes de visites sur
lesquelles était mentionné
« Anton Schindler, ami de Beethoven »
,
fut remis à sa place lorsque fut publiée une lettre écrite de la main de
Beethoven à son neveu, demandant à son destinataire :
Écris-moi dès que tu auras reçu cette lettre ; je tenverrai quelques
lignes sur Schindler, sur ce sujet méprisable –, car je naime pas traiter
directement avec ce misérable.34
La lettre de Beethoven était très directe, et authentique. Il nest
pas di cile dimaginer la réaction des opposants de Schindler.
La presse na pas manqué dajouter dans ses revues quelques lignes
à ce propos, adaptant la citation dorigine au ton des articles. Jules
Janin, par exemple, écrivit dans le Journal des Débats Politiques et
Littéraires :
Cet homme, jeune encore, qui passe devant nous en courant,
M. Schindler, écrivait sur ses cartes : – Ami de Beethoven, – cétait un
beau titre. Hélas ! On vient de découvrir une lettre de Beethoven où il
est dit : « Au nom du ciel, délivrez-moi de mon ami Schindler ! » Il
ny a que les grands amis pour vous faire de ces traits-là.35
Le Roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, fut le seul non musicien à
sopposer au projet de monument. La carrure de Beethoven faisait
de lombre à sa propre position politique, en raison du choix du
comité de lemplacement de la statue : la Münsterplatz, opposée
à la cathédrale, était à lorigine destinée aux rois et aux hommes
détat. Ce choix a posé problème dès la première annonce du projet
en 1836, et a causé des retards sur la date de linauguration en
1845. Le Roi Frédéric-Guillaume III, qui mourut en 1840, avait
refusé daccorder le permis royal. Limage que Beethoven avait
laissée à la royauté était celle dun héros bourgeois qui pouvait
symboliquement mettre à ses pieds les rois et les princes. Ce ne fut
quau terme de discussions avec son successeur Fdéric-Guillaume
IV que le projet put aller de lavant36.
A lannonce du choix de Liszt, de nouvelles critiques se firent
entendre, relatives à sa nationalité. Liszt était tantôt vu comme un
allemand, tant comme un hongrois, tant comme un européen,
voire même international, ma is le fait quil était considéré comme
non allemand posait problème à certains. Cependant, au moment
du festival en 1845, le statut austro-hongrois uni é de lépoque
donnait un caractère plus f lexible au nationalisme. Dans les
journaux allemands on parla donc peu de ce problème. Dans les
journaux français, Berlioz alla même jusquà présenter dabord
Liszt comme venant « De partout » avant de parler de Spohr et
Liszt comme étant « Allemands tous les deux »37.
Ce qui prévalait était la reconnaissance internationale de Liszt,
et le fait quil tenait plus que tout à promouvoir la musique de
Beethoven quil aimait profondément. Dans une lettre à Wilhelm
von Lenz38 , Liszt écrivit :
42
21
39. La Mara , Franz Liszts B riefe, vol. 1, Von P ari s bis Ro me (Leipz ig : Breitko pf & Härte l, 1893), pp. 123–124 . Lettre du 2 décembre 1 852. - 40. Oskar Ludwig Bernhard Wolff (26 juillet
1799 – 13 septembre 1851) écrivain et professeur allemand. - 41. Lothar Ehr lich, “Lis zt und Goet he,” dans Liszt und die Weimarer Klassik (Laaber : Detlef Altenburg, 1997), p. 37. -
42. Hanjo Kesting, Franz Liszt-Richard Wagner, Briefwechsel (Francfort : Insel, 1988), p. 52. - 43. Alessandra Comini, The Changing Image of Beethoven: A Study in Mythmaking
(New-York : Rizzoli, 1987), p. 335, cité par Alexander Rehding.
Pour nous , musiciens, lœuvre de Beethoven est semblable à la colonne
de nuée et de feu qui conduisit les Israélites à travers le désert, colonne
de nuée pour nous conduire le jour, colonne de feu pour nous éclairer la
nuit, a n que nous marchions jour et nuit. Son obscurité et sa lumière
nous tracent également la voie que nous devons suivre ; elles nous
sont lune et lautre un perpétuel commandement, une infaillible
révélation.39
Le choix était tant artistique que stratégique : Liszt était reconnu
à travers lEurope et le comité avait besoin de cette image de
cosmopolite à arrre-plan germanique pour montrer que
lAllemagne souvrait au monde pour célébrer Beethoven. Si tout
se déroulait bien, cela ne pouvait que servir la carrière de Liszt. De
plus, pour le texte de sa Cantate, il fit appel au poète Bernhard
Wol 40. Cette association germanique plut beaucoup au comité.
Liszt avait déjà collaboré avec Wolff en 1842 sur une scène du
Man ed de Byron41 .
La réputation de Liszt comme virtuose nétant plus à faire, il était
attendu comme gure principale du festival. Wagner écrivit à Liszt
peu de temps avant son arrivée à Bonn :
Vou s êt es su r le p oin t de co ur on ner votre importante participation
à lérection du monument de Beethoven. Vous êtes entouré des
musiciens les plus importants de notre temps.42
Wa g ne r d i sa i t v r a i : p e nd a nt t ro is j ou r s (q ua t re si l on rajoute la
journée dinauguration du bateau à vapeur qui sera relatée plus
loin), Liszt sera au centre de la scène, entouré de lélite des musiciens
en provenance, entre autres, de lAllemagne, de lAutriche, de la
France, de lAngleterre, de lÉcosse, de la Hollande, de la Belgique
et des Pays-Bas ; ses actions seront également minutieusement
analysées par la presse musicale internationale.
En amont du festival, Liszt avait demandé à Sphor de partager
la direction artistique et de diriger les œuvres majeures. Lui-
même décida de ne prendre part quà trois œuvres : il dirigerait
la Symphonie en Ut mineur, apparaitrait en tant que soliste sur le
Concerto de lEmpereur, et dirigerait sa propre Cantate Festive.
Lincompétence du comité, déjà remarquée avant le festival, obligea
Liszt à être activement présent sur tous les fronts, étant à la fois
principal nanceur, membre du comité, soliste, chef dorchestre
et compositeur. Avec ces cinq rôles, il était au service dune
congrégation dadorateurs de Beethoven. La crainte du comité
était que Liszt sattribue tous les mérites, surtout lorsquun journal
local intitula sa revue « Le Festival Beethoven en honneur de Franz
Liszt »43. Mais Liszt avait bien dautres soucis à résoudre en
arrivant à Bonn.
La construction de la salle de concer t du Festival
Beethoven
Les dates étaient arrêtées : linauguration de la statue de Beethoven
devait originellement avoir lieu le 6 août 1843, mais elle fut
repoussée au 12 août 1845. Schelegel mourut le 12 mai 1845.
Breidenstein prit sa suite à la direction du comité. Le comité ne
semblait pas prendre conscience du nombre potentiel de spectateurs
durant les festivités, si bien quaucune salle de concert navait été
prévue pour accueillir une assemblée de plus de 500 personnes, et
ce dans un lieu inadapté.
Pendant les derniers préparatifs supposés, Liszt était en tournée
en Espagne en avril 1845, puis il donna une série de concert à
Zurich, et à la mi-juillet, quatre semaines avant le festival, arriva
à Bonn, où il était loin de se douter quil aurait à gérer des aspects
organisationnels en plus de toutes ses autres tâches.
A son arrivée, il sattendait à trouver un lieu accueillant au moins
3 000 personnes. Dans lurgence, et face à lhésitation du comité
de dépenser plus dargent, il offrit de financer la construction
dune salle de concert. Le comité ne put que se taire et accepter.
Le temps de tout mettre en place, il restait moins de deux semaines
avant le début des festivités, tout devait aller très rapidement.
Le Constitutionnel rapporta ainsi les choses :
Ces Messieurs avaient bien en tête vaguement quil fallait donner
quelque fête, chanter et jouer du Beethoven, mais où, mais comment
? Un trait de lumière appa soudain un membre du comité, je ne sais
plus lequel. Un manège est aux portes de la ville ; on le badigeonne à
la hâte, on cloue grossièrement quelques planches sur les nombreuses
couches de fumier qui en formaient le sol , et cest là, dans ce hangar
capable de contenir tout au plus cinq cents personnes, et que la chaleur
aurait odieusement parfumé, que ces dignes professeurs, bourgeois et
négociants de Bonn se préparaient à recevoir huit cents exécutants
et trois mille spectateurs. Mais le comité avait compté sans Liszt.
43
Dossier : Beethoven et Liszt
44. Bonn, jeudi 7 août, première lettre, dans Le Constitution nel, 12 août 1845, p. 3. L’article est signé F… - 45. Henry, F. Chorley, Modern German Music: Recollections and Criticisms
(Londres : Smith, Elder & Co., 1854), vol. 2, pp. 251–252. - 46. Hector Berlioz, Fêtes Musicales de Bonn dans Les Soirées de l’Orch estre (Paris : Michel Lévy frères, 1852), pp. 388-390.
Article originellement publié dans Journal d es Débats Politi ques et Litt éraires, 22 août 1845, pp. 3-4. - 47. Sir Georg e Smart, Leaves fro m the Journals of Sir G eorge Smart, édité par
H. Bertram Cox & C.L.E. Cox (Londres : Longmans, Green & Co., 1907), p. 310.
« Messieurs, » a-t-il dit de ce ton moitié grave, moitié plaisant, quil
sait prendre au besoin, « un grand homme peut bien naître par
mégarde dans une petite ville ; mais lorsquune petite ville se mêle
dhonorer un grand homme, elle doit le faire, grandement. Je ne suis
pas riche, vous le savez, mais plutôt que de fêter Beethoven dans une
écurie, je construirai une salle à mes ais. »
Ici éclate cet enthousiasme irrésistible, ce culte passionné que les
Allemands ont pour leurs artistes. Le comité est ébranlé, le bruit se
répand parmi le peuple que Liszt a propode faire bâtir une nouvelle
salle digne de Beethoven. Et voilà que tous les charpentiers, tous les
maçons, tous les maîtres, les ouvriers, les entrepreneurs de la ville
viennent so rir à lenvie. On abat les arbres, on démolit des murs :
les femmes elles-mêmes extirpent, sans regret, les eurs de leur jardin,
et en moins de neuf jours une salle immense, grandiose, magni que,
de deux cents pieds de longueur sur soixante-quinze de largeur, sélève
comme par enchantement44.
Il fallut également soccuper de lorchestre, qui fort heureusement
avait été choisi avec plus de soin, mais néanmoins fut critiqué
dans la presse. Il sagissait de musiciens environnants. Lun deux,
le contrebassiste Domenico Dragonetti, avait connu Beethoven
et avait 82 ans lors du festival. Il était toujours fort compétant et
mourut da ns lannée qui suivit. Lune des brillantes idées du comi
pour économiser de largent, idée refusée par Liszt, consistait en
une suppression des instruments à bois et à vent de lorchestre pour
toutes les œuvres données, sauf pour la Neuvième Symphonie45.
Même au complet, avant de démarrer les festivités, lorchestre
semblait mal réparti. Berlioz, qui sétonna quon ne fasse pas appel
aux nombreux musiciens de talent venus assister aux festivités, le
décrivit dans Les Soirées de lOrchestre :
Pour parvenir à former un orchestre aussi imposant par sa masse que
par léminence de ses virtuoses, il fallait sans hésiter recourir à toutes
les nations musicales. Quel grand malheur si, au lieu du mauvais
hautbois, par exemple, qui a si médiocrement joué les solos dans les
symphonies, on avait fait venir Veny ou Verroust de Paris, ou Barret
de Londres, ou Evrat de Lyon, ou tout autre dun talent sûr et dun
style excellent ! Loin de là, on na pas même songé à recourir à ceux
des habiles instrumentistes qui se trouvaient parmi les auditeurs.
MM. Massart, Cuvillon, Seghers et Very neussent pas, jimagine,
déparé lensemble assez mesquin des violons ; on avait sous la main
M. Blaës, lune des premières clarinettes connues ; Vivier set tenu
pour très honoré de faire une partie de cor ; et Georges Hainl qui,
pour être devenu un chef dorchestre admirable, nen est pas moins
resté un violoncelliste de première force, lui qui était accouru de cent
quatre-vingts lieues, abandonnant et son théâtre et ses élèves de
Lyon, pour ve nir sincliner devant Beethoven, neût certes pas refusé
de sadjoindre aux huit ou neuf violoncelles qui essayaient de lutter
avec les douze contrebasses. Quant à ces dernières, elles étaient à
la vérité entre bonnes mains, et jai rarement entendu le trait du
scherzo de la symphonie en ut mineur aussi vigoureusement et aussi
nettement rendu que par elles. Toutefois Beethoven valait bien quon
lui donnât le luxe de faire venir Dragonetti de Londres, Durier de
Paris, Müller de Darmstadt et Schmidt de Brunswick. Mais les
parties graves montées sur ce pied-là eussent fait naître pour tout le
reste de lorchestre de grandes exigences. On eût voulu compter alors
Dorus parmi les ûtes, Beerman parmi les clarinettes, Villent et
Beauman parmi les bassons, Dieppo à la tête des trombones, Gallay
à celle des cors, ainsi de suite ; plus une vingtaine de nos foudroyants
violons, altos et violoncelles du Conservatoire, et peut-être même
que pour la cantate de Liszt on fût parvenu à trouver une harpe
(Parish-Alvars, par exemple), et lon neût pas été obligé de jouer
sur le piano, à linstar de ce qui se pratique dans les petites villes
de province, la partie que lauteur a écrite pour cet instrument. En
somme donc, lorchestre, sans être mauvais, ne répondait ni par sa
grandeur, ni par son excellence à ce que le caractère de la fête, le nom
de Beethoven et les richesses de lEurope instrumentale donnaient à
chacun le droit despérer.46
Quant aux répétitions, Sir George Smart rapporte dans son journal
que les conditions étaient si déplorables quune semaine avant le
festival, Liszt faisait répéter lorchestre dans la cour dune école
déquitation locale47.
Cologne, à une heure de distance de Bonn, venait de terminer sa
cathédrale. Larchitecte Zwirner, très impliqué dans ce projet, eut
à cœur daider Liszt pour la construction du Festhalle et prit en
main les opérations. Un site fut trouvé à Bonn, les arbres abattus,
le matériel importé. Zwirner et son équipe travaillèrent darrache-
pied. Les décorations intérieures furent fabriquées à Cologne et
transportées à Bonn. La nouvelle salle de concert, le Festhalle, sortit
de terre peu à peu, comme par magie.
44
21
48. Marie d’Agoult, Correspondance de Liszt et de la Comtesse d’Agoult, édité par Daniel Ollivier, Vol. 2 (Paris : Bernard Grasset, 1934), p. 350. - 49. Sir George Smart, Leaves
from the Journals of Sir George Smart, édité par H. Bertram Cox & C.L.E. Cox (Londres : Longmans, Green & Co., 1907), p. 313. - 50. Jules Janin, Fêtes en l’hon neur d e Bee thoven
dans Journal des Débats Politiques et Littéraires, 13 août 1845, p. 4. - 51. Léon Kreutzer, L’inauguration de la statue de Beethoven dans La Gazette Musicale, 17 août 1845, p. 2. -
52. Alan Walker, Franz Liszt: The Virtuos o Years (New-York : A lfred A. Kno pf, 1983), p. 41 9. - 53. Sir Geo rge Smart, Leaves from the Journal s of Sir George Smart, édité par H. Bertram
Cox & C. L.E. Cox (Lo ndres : Lon gmans, Gree n & Co., 190 7), p. 310 . Traducti on : Diane Kolin. - 54. F., correspondant pour Le Ménestr el, 3 août 1845.
Le bâtiment ressemblait à une boîte oblongue48. Sir George Smart
publia un plan de la salle dans son journal :
Selon les sources, les dimensions données sont différentes :
Marie dAgoult parle dune salle de 300 pieds de long, pouvant
accueillir 3000 spectateurs. Smart indique deux cent pieds de
long et soixante-quinze pieds de large, avec une capacité de 4 000
personnes. Janin complète les dimensions de Smart par une hauteur
de quarante pieds50. Kreutzer mentionne 200 pieds de long et
soixante-treize de large51.
La nef comprenait deux rangées de quatorze arcades chacune.
Pour compenser le et brut des poutres apparentes, le toit avait
été peint en bleu pâle. Les sapins taillés formaient les piliers
centraux ; comme le temps manquait pour les raboter, ils étaient
festonnés de lierre suspendu. Les murs étaient tapissés de papier
rouge pâle qui, de loin, prenait la teinte du marbre. Cétait un
chef-dœuvre dimprovisation. Plus remarquable encore, tout
Plan du Festhalle 49
le monde saccordait à dire que lacoustique était excellente. Les
bâtisseurs travaillèrent jour et nuit. Le 9 août, lédi ce était pt52.
Une plaqu e, p osée près de la por te pr incip ale , ind iqua it :
Grâce à lunion et lenthousiasme des habitants de Bonn, ce bâtiment
a été construit en onze jours, du 27 juillet au 7 août 1845 53
L’a cc ue i l du pu bl ic da ns la v il l e de Bo nn
Si aucune salle de concert navait été construite avant que Liszt
ne reprenne les choses en main, le comité navait rien prévu non
plus pour loger une forte concentration de personnes. Des ots
de spectateurs se déversaient dans la petite ville du Rhin. Parmi
les célébrités, on pouvait voir, entre autres, Meyerbeer, Spohr,
Sir George Smart, Moscheles, Berlioz, Marie Pleyel, Jenny Lind,
Charles Hallé et Manuel Garcia. Berlioz publia un rapport très
détaillé des invités (présents et absents) et du déroulement du
festival dans le Journal des Débats Politiques et Littéraires.
La critique musicale était également au rendez-vous. Pour ne citer
que les plus connus, les journalistes Fétis, Rellstab, Jules Janin, Léon
Kreutzer et Henry Chorley étaient psents. Beaucoup préférèrent
arriver une semaine en avance. Le correspondant du Ménestrel
décrivit lambiance électrique qui régnait dans la ville :
Tout ce qui sait épeler deux notes a pris le chemin de Bonn, où va
sinaugurer le monument de Beethoven. Déjà les hôtels de Bonn
nont plus un coin disponible, et les maisons particulières sont garnies
dartistes européens depuis la cave jusquau grenier ; dans les rues,
la gent musicale samoncelle et sentasse, les virtuoses campent et
bivouaquent sur la voie publique ; on ne sait où les mettre ; et, choses
e rayante, le ot artistique grossit et gon e de jour en jour ; toutes les
routes qui aboutissent vers Bonn sont encombrées de voyageurs ; la
queue des musiciens sétend jusquà Cologne.54
Ceux qui purent trouver à loger à lhôtel de lÉtoile dOr furent
les plus chanceux. Les voyageurs mécontents furent nombreux,
entachant les festivités avant même quelles ne commencent. De
plus, il faisait une chaleur qui narrangeait pas les choses : les 40
degrés de lair ambiant, qui empêchaient les gens de dormir la nuit,
naidait pas à apaiser les esprits.
45
Dossier : Beethoven et Liszt
55. Hans-Josef Irmen, Franz Lisz t in Bonn oder Wie di e erste B eethovenhall e entstand dans Studien zur Bonner Musikgeschichte des 18. und 19. Jahrhunderts, edité par Marianne
Bröcker et Günther Massenkeil (Cologne : Arno Volk, 1978), pp. 49–65. - 56. Léon Kreu tzer, L’i n a u g u r a t i o n d e l a s t a t u e d e B e e t h o v e n dans La G azette Musi cale, 17 août 1845, p. 4. -
57. Henry, F. Chor ley, Modern German Music: Recollections and Criticisms (Londres : Smith, Elder & Co., 1854), vol. 2, pp. 271–272. Traduction : Diane Kolin. - 58. Ignaz Moscheles, Aus
Moscheles’ Leben, nach Briefen und Tagebüchern herausgegeben von seiner Frau, vol. 2 (Leipzig : Verlag von Duncker & Humblot, 1873), p. 142. - 59. Fêtes e n l’hon neur d e Beeth oven
dans Le Constit utionnel, 16 août 1845, p. 3. L’article, daté du 12 août, est signé P. - 60. Ignaz Moscheles, Aus Moscheles’ Leben, nach Briefen und Tagebüchern herausgegeben von
seiner Frau, vol. 2 (Leipzig : Verlag von Duncker & Humblot, 1873), p. 142.
Face à ce chaos, le nouveau comité de Breidenstein ne se montra
pas. Ce fut Liszt, encore une fois, qui tenta de remettre de lordre.
Cependant, il ne parvint pas à réparer les erreurs déjà faites.
Breidenstein fut vivement critiqué au sujet du manque flagrant
denvoi dinvitations aux journalistes. Liszt dut payer des billets
de concert de sa poche pour éviter les débordements55. Il ne put
néanmoins pas tout remettre en ordre, comme le décriv it Kreutzer :
Disons-le sans crainte, lorganisation de ces fêtes était déplorable.
Liszt, pendant quinze jours quil a passés à Bonn, a agi avec énergie
et intelligence ; la haute bourgeoisie lui a prêté un généreux secours ;
mais il est arrivé malheureusement trop tard, il na pu réparer toutes
les folies de lancien comité ; il na pu empêcher les gens vaniteux et
maladroits de lui savoir mauvais gré davoir remis un peu dordre
au milieu de tant de confusion ; il na pu empêcher que des hommes
sans talent fussent pompeusement invités, tandis que de grands
artistes étaient dédaigneusement jetés de côté ; il na pu empêcher un
musicien ridicule de venir in iger à la statue de Beethoven le martyre
dune musique si odieuse, quelle a dû en tressaillir, tout de bronze
quelle est ; il na pu empêcher que les listes dinvitation ne fussent
perdues, ni réparer létrange incapacité dun comité, qui ne sest même
pas occupé dassurer un gite à ceux quil invitait, les abandonnant
tranquillement sur le pavé dune ville regorgeant dhabitants.56
Similairement, Chorley documenta ainsi ses impressions :
Il semblait que certains des invités étaient venus sans autre but que
de voir la aire échouer et de se moquer de la décon ture universelle.
A. ne chanterait pas. B. (ce qui était presque plus ennuyeux) jouerait.
C. a écrit des lettres anonymes pour informer chacun que D. était
de caractère trop infâme pour être autorisé à participer à un rite si
sacré. Chacun semblait avoir à cœur daccompagner « Adelaide» !
Alors quel droit sétait donc donné Liszt pour permettre à sa propre
cantate dêtre exécutée, alors que E. avait son psaume prêt, et F. son
Hymne de louange, et G. sa symphonie chorale aussi bonne que celle
de Beethoven, et deux fois plus di cile ? Puis H., F. et moi furent
emportés par Meyerbeer, qui fut accusé davoir arranles répétitions
des concerts du Roi de Prusse à Brühl et à Stolzenfels, au moment
précis le plus opportun à contrecarrer les opérations du Comité de
Bonn. Les querelles pour un siège aux tables du dîner à lÉtoile
dOr avaient lieu tous les jours ! - Et les ricanements et les calomnies,
et les con dences dans les coins, et les arrêts dans les escaliers pour
raconter un nouvel espoir d interruption, une nouvelle histoire de
mauvais usage et de négligence. Cétait le éau de lEnvie, appelé à
une vie ouverte et active par une mauvaise gestion, dans sa plus grande
perfection.57
Alors que lambiance devait être festive, il régnait de la jalousie. Les
critiques allaient bon train. On demandait aux invités de payer une
somme exorbitante pour les repas prévus dans le cadre des festivités.
Liszt fut également déçu par le comportement de ses collègues,
qui ne laidaient pas à respecter la programmation musicale quil
avait prévue à lorigine. Par exemple, il avait demandé à Moscheles
daccompagner une chanteuse pour la représentation de l’Adelaide
de Beethoven, mais lorsquil apprit la présence de Madame Pleyel
sur le même programme que lui, Moscheles refusa de « jouer avec
des amateurs »58. Hiller, Mendelssohn et Schumann décirent de
ne pas venir à Bonn, laissant déjà entrevoir lhostilité qui se mettrait
en place à son encontre et celle de la nouvelle école germanique de
musique quelques années plus tard.
Les pickpockets pro taient également de lévénement, agrémentant
les articles des journalistes en ayant été victimes. Le correspondant
du Constitutionnel reporta :
Un grand nombre de vol ont été commis ces jours-ci à Bonn. Les lous
de France, dAngleterre et de Belgique ont voulu aussi honorer la
mémoire de Beethoven à leur manière.59
Moscheles, qui fut plus chanceux, commenta dans une lettre à sa
femme :
Pickpockets actifs. Nous y avons échappé, intacts.60
Ouverture et déroulement des festivités
Malgré lambiance qui régnait en ville, le programme du festival
et son déroulement t oublier tout le reste. Envoyé en amont aux
principaux journaux musicaux dEurope, trois jours de festivités
musicales très complètes étaient prévus. Voici le programme tel que
publié da ns Le Ménestrel n juillet 1845 :
46
21
61. Il éta it au dépa rt prévu d e donner le s concert s dans un ma nège éques tre d’une cap acité de 5 00 spectat eurs. Ces co ncerts ont été donn és dans le n ouveau Festh alle. - 62. C’est
une erreur, il s’agit d’un texte de Bernhard Wolff et non de Ludwig Rellstab. - 63.Le Ménestrel, 27 juillet 1845, pp. 2-3. - 64. Le Constitutionnel , 12 août 1845, p. 3. - 65. Le Ménestrel,
3 août 1845, p. 2. - 66. Hec tor Berlioz, Fêtes Musicales de Bonn dans Les Soirées de l’Orchestre (Paris : Michel Lévy frères, 1852), pp. 388-390. Article originellement publié dans
Journal des Débats Politiques et Littéraires, 22 août 1845, pp. 3-4.
Voi ci l e pro g ram me d es f ête s mu si ca le s de B onn p ou r linauguration
du monument de Beethoven :
Le 10 août, veille de linauguration du monument : festival au
manège61 , à huit heures du soir, sous la direction de M. Louis Spohr,
deux compositions de Beethoven, savoir : 1o messe solennelle en ré
majeur ; 2o symphonie avec chœur.
Le 11 août :
A neuf heures du matin, service à la cathédrale, où M. lévêque de
Bonn o ciera ponti calement, et où sera exécutée la messe, no 1er,
en ut majeur, de Beethoven, sous la direction de M. Breidenstein,
professeur darchéologie à lUniversité de Bonn.
A midi, sur la place de la cathédrale, sous la direction de M. Liszt :
1o ava nt linauguration, cantate écrite par M. de Rellstab62 et mise
en musique par M. Liszt ; 2o après linauguration, chœur pour voix
dhommes, par M. Breidenstein.
A huit heures du soir, au manège, sous la direction de M. Spohr, sept
ouvrages de Beethoven, savoir : 1o symphonie, no 5, en ut mineur ;
2o concerto de piano en mi bémol majeur, exécuté par M. Liszt ; 3o
lintroduction et les deux premiers morceaux de loratorio intitulé :
le Christ sur la montagne des Oliviers ; 4o ouverture de Coriolan ;
5o canon à six voix de Fidelio ; 6o quatuor pour deux violons, alto et
basse ; 7o nale du second acte de Fidelio.
Le 12 août, à neuf heures du soir, au manège, sous la direction de M.
Spohr, grand concert où les plus distingués des artistes et dilletanti
présents se feront entendre, et qui sera terminé par louverture
dEgmont de Beethoven.63
Il y avait également un 4ème jour reporté comme suit dans Le
Constitutionnel :
Lundi, relâche – Baptême dun bateau à vapeur auquel on donnera
le nom de Ludwig van Beethoven.64
Le programme initial a e ectivement été modi é pour rajouter
le baptême du bateau. Le concert du dimanche 10 août était ainsi
maintenu, le 11 août était le jour de relâche, repoussant au 12 août
linauguration de la statue et au 13 août le concert nal.
Le programme était si fourni que certains se demandaient
comment il serait possible de le donner en si peu de temps.
To uj ou r s da n s L e M é ne s tr e l, o n s interrogeait, début août :
Mais il est impossible que Franz Liszt sen tienne strictement aux
conditions du programme. Que va-t-il faire ? Quelle idée va jaillir de
sa poétique chevelure? 65
Liszt ayant plus dun tour dans son sac, on pouvait compter sur
lui pour gérer au mieux le bon déroulement des festivités. Le
Beethovenfest démarra donc comme prévu le dimanche 10 août
1845 au soir. Dans la nouvelle salle de concert Beethoven Festhalle,
Louis Spohr dirigea la Missa solemnis et la Neuvième Symphonie,
qui furent fortement appréciées. Berlioz, dans son rapport taillé,
décrivit ainsi la soirée :
La messe solennelle (en ré) est écrite, ainsi que la neuvième symphonie,
pour chœur et quatre voix récitantes. Trois des solistes se sont bien
acquitté de leur tâche dans ces vastes compositions. () Limpression
produite par la symphonie avec chœurs a été grande et solennelle ;
le premier morceau par ses proportions gigantesques et laccent
tragique de son style, ladagio, expression de regrets si poétiques, le
scherzo émaillé de si vives couleurs et parfumé de si douces senteurs
agrestes, ont successivement étonné, ému et ravi lassemblée. Malgré
les difficultés que présente la partie des soprani, dans la seconde
moitié de la symphonie, ces dames lont chantée avec une verve et une
beaude sons admirables. La strophe guerrière avec le solo de ténor :
« Comme un héros qui marche à la victoire ! » a manqué de
décision et de netteté. Mais le chœur religieux : « Prosternez-vous,
millions!» a éclaté imposant et fort comme la voix dun peuple dans
une cathédrale. Cétait dune immense majes.66
Le 11 août, jour de relâche, à onze heures du matin, le clerde Bonn
baptisa un bateau à vapeur qui fut nommé Ludwig van Beethoven,
à grands renforts de coups de canons tirés depuis le bateau. Ce
nouveau véhicule assura la navette entre Bonn et Coblenz et parada
sur les eaux du Rhin pendant toute la durée du festival. Après la
cérémonie, deux bateaux, dont celui-ci, emmenèrent ensuite les
invités, Liszt en tête, dans lîle de Nonenwerth où un banquet
(payant) fut servi, suivi de feu x darti ces.
Mais cest à Cologne, au Château de Brühl, quil fallait être
le soir-même afin dassister à larrivée de la Reine dAngleterre,
accompagnée dun concert de musique militaire donnée en son
honneur et en celui du Prince Albert et du Roi de Prusse. Pierre
Durand, du Siècle, rapporta :
47
Dossier : Beethoven et Liszt
67. Pierre Durand, Inauguration du Monument de Beethoven (Deuxième lettre) dans Le Siècle, 16 août 1845, p. 4. - 68. Sir George Smart, Leaves from the Journals of Sir George
Smart, édité par H. Bertram Cox & C.L.E. Cox (Londres : Longmans, Green & Co., 1907), p. 319. - 69. Alan Walker, Franz Liszt: The Virtu oso Years (New-York : Alfred A. Knopf, 1983),
p. 419. - 70. Imprimé par Breidenstein dans le programme du festival, Fe stgabe zur In augurat ion des Beeth oven Mo numents zu Bo nn, p. 32. Traduction : Diane Kolin. - 71. August
Schmidt, Fliegende Blätter aus meinem Reise-Portefeuille dans Wiener Allgemeine Musik-Zeitung 5 (1845), p. 402. - 72. Hector Berlioz, Fêtes Mu sicales de B onn dans Les Soirées de
l’Orchestre (Paris : Michel Lévy frères, 1852), p. 380. Article originellement publié dans Journal des Débats Politiques et Littéraires, 3 septembre 1845, p. 3.
Pendant que le roi, la reine et les princes étaient à table, la musique de
tous les régiments de Cologne et de Bonn a exécuté sous les fenêtres de la
salle à manger une retraite battue et sonnée par quatre cent cinquante
tambours et quatre cents instruments de cuivre. Cétait étourdissant
de beauté ; Il ny manquait quun peu de canon.67
Le Festival Beethoven repr it le mardi 12 août, date de
linauguration de la statue. Sir George Smart nous en donne
une description précise dans son journal68. Dès huit heures du
matin, les rues étaient noires de monde. Une procession militaire
accompagna trois cents étudiants jusquà la place principale de la
ville. A la Cathédrale, après une cérémonie religieuse donnée à huit
heures quarante-cinq par quatre prêtres superbement dressés, la
Messe en Ut de Beethoven fut jouée à dix heures et demi, dirigée par
Breidenstein. Liszt se tint debout sur les marches de lautel pendant
toute la durée de la cérémonie, a n de pouvoir sortir rapidement
par le côté, sans en être empêché par lassemblée.
En n le moment tant attendu arriva. La foule samassa sur la place
principale autour du monument encore recouvert dun drap. On
comptait quatre à cinq mille spectateurs. On put apercevoir parmi
eux les compositeurs Hector Berlioz, Giacomo Meyerbeer, Ignaz
Moscheles et Félicien David, les chefs dorchestre Charles Hallé
et Sir George Smart, les barytons Josef Staudigl et Johann Baptist
Pischek, les sopranos Jenny Lind et Pauline Viardot, la codienne
Lola Montez. On nota également les absences de Robert Schumann
et Felix Mendelssohn, qui avaient pourtant écrit des œuvres pour
le festival, de Frédéric Chopin qui détestait la foule, et de Richard
Wagner69.
Linauguration était pvue à onze heures, mais on attendit la Reine
Victoria, son cousin le Roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, le
Prince A lbert, lArchiduc Fric Ferdinand dAutriche, et leur
compagnie. Le si et du train prévint de leur arrivée. A midi, après
avoir fait attendre les spectateurs impatients pendant une heure, la
royale suite était installée au balcon. On sonna les cloches, et des
coups de canon furent tirés.
Le Professeur Breidenstein t exécuter pour loccasion une œuvre
pour voix dhommes de sa composition que personne nentendit.
De cette cantate, il ne nous reste que le texte, publié dans le
progra mme :
Vous êtes, Maître, le trésor des tons,
Dont la haute image
Devant nos yeux sestvélée,
En cet endroit où était votre berceau,
Car cest ici, avec nous, sur le Rhin allemand,
Peu importe les pays qui se réclament le vôtre,
Cest ici quest votre patrie.70
August Schmidt, reporter pour le Wiener Allgemeine Musik-
Zeitung, critiqua vivement Breidenstein, lui reprochant de pro ter
de sa position de président du comidu monument pour imposer
sa composition de pauvre qualité, soulignant quil aurait mieux
fait de laisser à Spohr, Lindpaintner, ou bien dautres célébrités
présentes à ce festival, le soin de composer une œuvre digne du nom
de Beethoven71.
Puis Breidenstein prit la parole pour prononcer un discours qui se
perdit tout autant que sa composition. Berlioz décrivit ainsi cette
partie de la cérémonie :
Le fait est que ses voisins seuls ont pu lentendre, et que pour les neuf
cent quatre-vingt-dix-neuf millièmes des auditeurs son discours a été
perdu. Il en a été à peu près de même pour sa cantate ; si latmosphère
eût été calme, je neusse pas, à coup sûr, saisi grandchose de cette
composition : on connaît limpuissance de la musique vocale en plein
air ; mais le vent sou ait avec force sur les choristes, et ma part de
lharmonie de M. Breidenstein a été injustement portée tout entière
aux spectateurs de lautre bout de la place, qui lont trouvée encore,
les gloutons, fort exiguë.72
Suite à son discours, Breidenstein tira la corde pour dévoiler la
statue. Bien des années plus tard, faisant suite à la publication des
mémoires de lancien président de la cour de Bonn, M. Karl Schorn,
ayant assisté à ce moment historique, Le Ménestrel rapporta cette
anecdote risible :
Le roi de Prusse Frédéric Guillaume IV et la reine Victoria devaient
assister à cette solennité, mais le comité avait oublié de leur réserver
une estrade convenable. Le comte Fürstenberg, dont lhôtel se trouve
sur la place où se dresse le monument du grand compositeur, sempressa
de mettre à disposition des souverains son grand balcon. Au moment
où la toile cachant la statue venait de tomber, un fou rire sempara de
48
21
73. Le Ménestre l, Dimanche 13 novembre 1898, p. 2. - 74. Henry, F. C horley, Modern German Music: Recollections and Criticisms (Londres : Smith, Elder & Co., 1854), vol. 2, p. 269.
- 75. P. A. Fiorentino, Le Constitutio nnel, 20 août 1845, p 3.
tous les hauts personnages placés sur le balcon du palais Fürstenberg,
car Beethoven leur tournait le dos. La reine Victoria était outrée,
mais le roi en rit beaucoup en sécriant : « Fichtre, voilà Beethoven
qui fait des siennes. »73
La statue révélée, des hourras sélevèrent de lassemblée. Ceux
à qui Beethoven tourna le dos sempressèrent de faire le tour du
monument pour admirer le travail de Hähnel. Liszt resta un
moment immobile face au compositeur quil admirait tant. Henri
Chorley, dans son journal, dit de lui : « Je cro is que je navais jamais
vu dexpression si noble et sereinement radieuse sur un visage. »74
Inauguration de la statue Beethoven de Hähnel à Bonn
12 août 1845
Il existe de nombreuses descriptions de la statue dans la presse
et les rapports connus du festival, plus ou moins détaillés, et
admiratifs des détails de lœuvre. Par exemple, le correspondant
du Constitutionnel décrit ainsi le monument :
Beethoven était de moyenne taille et de chétive apparence. Il avait
la tête grosse et lirrégularité de ses traits nétait point rachetée par
lexpression. M. Haenhel a ennobli les lignes de sa statue sans trahir
la ressemblance. Quatre bas-reliefs dune grande beauté sont incrustés
sur le piédestal. Le premier, sur le devant du monument, symbolise la
profondeur du génie de Beethoven, sous la forme dune jeune femme
montée sur un sphynx. Le bas-relief de droite représente la musique
sacrée, sous les traits de Sainte Cécile ; celui de gauche contient les
emblèmes de la musique dramatique, une lyre, deux ûtes et deux
masques ; le dernier en n représente la symphonie. Cest une Muse
dune beauté virile et dune fière tournure, jouant de la harpe, et
entourée de quatre petits enfants, qui expriment par leurs diverses
attitudes les quatre parties de ce genre de composition dans lequel
Beethoven a excellé.75
Un parchemin fut signé par tous les dignitaires en visite, puis niché
dans un co ret de plomb à lintérieur du monument, après quoi le
lieu se vida progressivement. Alors que la lumière du jour baissait,
personne navait pensé à éclairer la place sur laquelle la nouvelle
statue se tenait. La foule se dirigea vers dautres lieux de te et laissa
Beethoven seul dans la nuit naissante.
La statue Beethoven de Hähnel à Bonn aujourd’hui
Photograhie : Dietmar Rabich, 10 avril 2020
Le Prince Albert, étudiant à lUniversité de Bonn en 1837 et 1838,
rendit visite à ses anciens professeurs, puis la royale assemblée
repartit pour le Château de Brühl, où la suite des célébrations se
déroulait.
49
Dossier : Beethoven et Liszt
76. D. Kern Holoman, Berlioz (Cambridge: Harvard University Press, 1989), p. 323. - 77. The Morning Post, 22 août 1845. Traduction : Diane Kolin. - 78. La traduction entière du
texte de la Cantate peut être trouvé sur le site lvbeethoven.com : http://ww w.lvbeethoven.com/Bio/CantatesLiszt.html (accédé le 7 janvier 2021) - 79. Günther Massenkeil, Die
Bonner Beethoven-Kantate (1845) von Franz Liszt dans Die Sprache der Musik: Festschrift Klaus Wolfgang Niemöller zum 60. Geburtstag am 21. Juli 1989 (Regensburg : Gustav
Bosse, 1989), pp. 381–400.
A seize heures, poursuivant le programme consacré à Beethoven,
Liszt interpréta le Concerto « LEmpereur » et di rigea l a Cinquième
Symphonie ; Spohr dirigea lOuverture de Coriolan, et un aria
du Christ au Mont des Oliviers, et le quatuor et Finale de Fidelio.
A lorigine, Berlioz devait également y diriger son Requiem. Il
insista auprès du comité de Bonn pour le diriger lui-même. Le
comité désapprouva. Lœuvre fut donc retirée du programme76 .
Le correspondant du Morning Post de Londres relata un épisode
qui se déroula plus tard dans la soirée. Liszt avait accepté de jouer
quelque chose au piano. Si la plupart des auditeurs lécoutaient
attentivement, ce ne fut pas le cas de tous :
Liszt, étant interrompu par quelque bavardage provenant dun coin
exalté, faisait gronder de sa main mécontente son terrible instrument ;
linnocente conversation continuant, lartiste, dune rage impatiente,
sinterrompit avant de finir la mélodie quil avait entamée. Une
seconde tentative namena guère plus de silence, et de nouveau, il t
taire ses notes ignorées. Personne dans lassemblée ne prit o ense de
cette erté méritée dun artiste si éminent, car malgré tout, il sétait
surpassé. Ces caprices de grands artistes sont appréciés ; pour obtenir
le respect ils doivent se respecter eux-mêmes.77
En n, un feu darti ce spectaculaire clôtura la soirée musicale.
La dernière journée de festival et la Cantate Beethoven
de Liszt
Le mercredi 13 at, un grand concert qui devait mettre en avant
de nombreux artistes était programmé. Non moins de quatorze
œuvres devaient y être présentées. Le roi de Prusse avait lectionné
celles quil voulait entendre a n de les donner en première partie, ce
qui permettrait un départ de lassemblée royale pendant lentracte.
Lœuvre la plus attendue était celle qui devait ouvrir le concert:
la cantate festive que Liszt avait composé pour loccasion. Les
spectateurs étaient au rendez-vous dans le Festhalle, dès neuf heures
du matin.
Le texte de la Cantate, un peu trop long pour être reproduit ici dans
son intégralité, a été écrit par Bernhard Wol . Il y a dans ce texte
un petit côté anti royaliste qui peut surprendre pour un concert
en présence de la royauté, mais qui représente bien le compositeur
célébré :
Si le prince représente son peuple
Dans les annales,
Qui représentera donc leurs peines,
Qui témoignera de leurs sou rances ?
Qui parle en leur nom
Dans le grand livre de lHistoire du monde ?
Qui fait resplendir leurs noms
Au l des scles ?
Pauvre hu manité , sort cruel !
Qui sera ton mandataire
Au Jugement Dernier ?
Le Génie !
Son œuvre est à jamais grandiose et sincère.78
Il est à noter que le manuscrit original du texte de Wol , publié sous
le nom de Festkantate zur Enthüllung des Beethoven-Denkmals
in Bonn, fut égaré, et ne réapparut quen 1989 à Weimar, où se
trouvait le dernier domicile de Liszt, 144 ans après la Première de
la composition. Il est donc probable que ce manuscrit ait été con é
par Wol à Liszt qui le conserva toute sa vie.
La musique connut un sort similaire : la partition fut oubliée,
et lœuvre ne fut assemblée et jouée de nouveau quen 1986 par
Günther Massenkeil. Celui-ci publia une étude sur la redécouverte
de la Cantate79, qui mena à la recherche du manuscrit original de
Wol .
Le texte fut donà la presse avant le festival. La traduction en fut
publiée extensivement. Il gurait également dans le programme
édité par le comité et distribué pendant les festivités.
Un nouvel incident eut lieu lors de la Première de la Cantate. Il
était dusage dattendre larrivée des invités de marque avant de
commencer un concert. Cest ce que t Liszt. Il attendit larrivée
du Roi de Prusse et de la Reine Victoria, qui tardaient à venir.
Laissons à Berlioz le soin de relater cet épisode :
50
21
80. Hector Berlioz, Fêtes Musicales de Bonn dans Les Soirées de l’Orchestre (Paris : Michel Lévy frères, 1852), pp. 388-390. Article originellement publié dans Journal des Débats
Politi ques et Littérair es, 22 août 1845, pp. 3-4. - 81. Alexander Rehding, Liszt’s Musical Monuments dans 19th-Century Music , Vol. 26, No 1 (Été 2002), University of California Press,
p. 68.- 82. V ladim ir J ankélé vitch , Liszt : Rhapsodie et impression (Paris : Flammarion, 1998), p. 87.
La salle était pleine bien avant le moment désigné ; mais LL. MM.
narrivaient pas. On les a attendues respectueusement pendant une
heure, après quoi force a bien été de commencer sans elles, et Liszt a
dirigé lexécution de sa cantate. Lorchestre et les chœurs, à lexception
des soprani, ont exécuté cette belle partition avec une mollesse et une
inexactitude qui ressemblaient à du mauvais vouloir. Les violoncelles
surtout ont rendu un passage très-important de manière à ce quon pût
le croire con é aux archets délèves sans mécanisme et sans expérience
; les ténors et les basses ont fait plusieurs entrées fausses, morcelées
ou incertaines. Et cependant il a été possible tout de suite de voir la
grande supériorité de cette composition sur toutes les œuvres dites
de circonstance, et sur ce quon attendait même des hautes facultés
de son auteur. Mais à peine le dernier accord était-il ap, quun
mouvement extraordinaire à lentrée de la salle, annonçant lentrée
des familles royales, a fait lauditoire se lever. LL. MM. la reine
Victoria, le roi et la reine de Prusse, le prince Albert, le prince de
Prusse et leur suite, ayant pris place dans la vaste loge qui leur était
destinée à droite de lorchestre, Liszt a bravement fait recommencer
sa cantate. Voilà ce qui sappelle de lesprit et du sang- oid. Il avait
instantanément fait ce raisonnement dont lexpérience a prouvé la
justesse : « Le public va croire que je recommence par ordre du roi, et
je serai maintenant mieux exécuté, mieux écouté et mieux compris. »
Rien, en e et, de plus dissemblable que ces deux exécutions du même
ouvrage à dix minutes de distance lune de lautre. Autant la première
avait été asque et incolore, autant la seconde a été précise et animée.
La première avait servi de répétition ; sans doute aussi la présence des
familles royales excitait le le des musiciens et des choristes, et imposait
aux petites malveillances qui, dans les rangs mélangés de cette armée
musicale, avaient tout à lheure essayé de se manifester. 80
Pour que le public français puisse entendre la Cantate, Jules Janin
organisa en 1846 une soirée privée entre artistes qui a é décrite par
Paul Smith dans l a Revue et Gazette Musicale du 18 janvier 1846.
Lors de cette soirée, la Cantate fur également donnée deux fois,
mais cette fois-ci les deux versions avaient connues un égal succès.
Un des points forts de cette cantate, qui contribua au fait que le
public et la presse furent conquis, était lutilisation dune phrase
du Tr i o d e l Archiduc de Beethoven. Lextrait « emprunté » par
Liszt commençait par le choral et se poursuivait par des variations
composées par Beethoven lui-même. Liszt sinspira des variations
et les transforma en un thème qui sacheva en un grand nal avec
orchestre et chœur sur les mots « Salut ! Salut à toi, Beethoven !
Salut ! », joué fortissimo. Liszt changea également de tonalité : il
passa du ré majeur dorigine au do majeur pour sa composition, sauf
pour le nal qui évoluait en mi majeur81. Vladimir Jankélévitch
parle de la symbolique des changements de tonalité au sein des
œuvres de Liszt, et particulièrement du mi majeur, en a rmant que
« la musique en mi majeur est décidément la musique des royales
e usions du ur »82.
Si ce nest pas la première fois que Liszt utilisait cette technique
demprunt et de transformation dœuvres, dans ses transcriptions et
paraphrases (on peut citer par exemple les Réminiscences de Lucia
di Lammermoor composées en 1835, et les Réminiscences de Norma
composées en 1841), cette cantate était la première composition de
Liszt pour voix et orchestre. Elle sinscrit dans la lignée du dernier
mouvement de la Neuvième Symphonie de Beethoven. La carrière
de Liszt était en pleine transformation à cette riode, et les retours
positifs de la presse sur sa composition lont probablement poussé à
composer dautres œuvres similaires.
Après la Cantate, Liszt se aça pour laisser la place à ses collègues.
Les autres œuvres données pendant la première partie de ce
concert étaient lOuverture d’Egmont de Beethoven, un concerto
pour piano de Weber, un aria de Léonore de Fidelio, un aria de
Mendelssohn, et l’Adelaide de Beethoven. Sen suivit un entracte
qui permit le départ des hôtes royaux, puis une fantaisie sur des
thèmes de Don Juan, un concertino dAuguste Moëser sur des
thèmes de Weber, la fantaisie des airs de la Donna del Lago de
Rossini, un air du Faust de Spohr, et un chant de Haydn. La totalité
du concert dura près de quatre heures.
A lissue du concert, pour ceux qui pouvaient encore apprécier la
musique, une dernière soirée organisée par Meyerbeer avait lieu au
Château de Brühl. Là encore, Berlioz, qui préféra séchapper de
Bonn, donne de la soirée une description détaillée.
Mais à Bonn, il restait à participer à une dernière soirée de clôture
du festival, qui faillit tourner au drame. Après le concert, un festin
accueillant plus de cinq cent convives était organisé à lHôtel de
lÉtoile, pendant lequel de nombreux toasts furent portés : au roi
de Prusse, à la reine dAngleterre, au prince Albert, à Beethoven,
à Spohr, à Liszt, à Schiller, à la poésie… Liszt, dans sa volonté de
plaire à toutes les nations, nomma un bon nombre dentre elles
mais oublia de citer la France. M. Chelard, artiste français attaché
51
Dossier : Beethoven et Liszt
83. D’après le récit de A. Elwart dans La Pres se, 20 août 1845, p. 4. -84. Léon Kreutzer, La Revue et Gazette Musicale, 7 septembre 1845, p. 5. A
à la chapelle du duc de Saxe-Weimar en qualité de directeur, a alors
interpelé Liszt. Des mots ont été échangés, Liszt est de nouveau
intervenu, a rmant quil devait à la France sa réputation, et que les
français lexcuseraient certainement en songeant que, tout ému par
les marques destime quil venait de recevoir, il avait même oublié
sa propre patrie, la ère et noble Hongrie 83.
Un incident indépendant de la volonde Liszt se produisit : fâché
avec la comédienne Lola Montez, Liszt ne lavait pas invitée mais
elle se présenta tout de même à cette dernière soirée, peut-être
par provocation. Au moment des toasts, elle se mêla à certaines
conversations, parlant fort, se faisant remarquer, interpelant les
convives. Lorsque les places furent attribuées à table, elle fit un
scandale, monta sur une table et se mit à danser, exigeant de Liszt
quil la traite avec respect et quil lui trouve un siège près de lui.
Elle fut reconduite dehors.
Conclusion
Rétrospectivement, le festival Beethoven reste un triomphe
personnel pour Liszt, en particulier sur le plan artistique. Mais
lévénement a ecta à la fois ses nances et sa santé. Nous avons
déjà évoqué les nances plus haut dans cet article. Léon Kreutzer,
qui croisa Liszt à la n du festival, fut e rayé de son état, mais sa
réputation de « superhéros » nétait plus à refaire :
Après le concert, je me suis approché de Liszt, et jai été surpris de
laltération de ses traits ; lartiste avait disparu, je ne voyais plus que
lhomme, et lhomme épuisé par le travail, les fatigues, et peut-être les
contrariétés quil avait éprouvées à Bonn. Au reste, pardonnez-nous
notre mythologie, Liszt ressemble un peu à ce géant Anthée, terrassé
mille fois par Hercule et qui retrouvait ses forces dès quil touchait
terre. Ouvrez-lui les quatre veines, soumettez-le à une diète de quinze
jours, il sera pâle, lœil éteint, on croira que le sou e va lui manquer,
puis aussitôt placez un piano sous sa main, et quil ait le temps de
apper un seul accord, à linstant il se ranimera, et sil peut jouer
quelque mesure, alors la maladie sera dé nitivement vaincue. 84
De plus, Liszt dut faire face à des membres dun comité peu
reconnaissant. Peu leur importait que, grâce à lui, Bonn avait
désormais un monument Beethoven. Peu leur importait quil ait
porté pendant toute la durée du festival le poids des erreurs passées
du comité. Peu leur importait quaprès solde de tout compte, le
festival ait été en béné ce et non en dé cit, au contraire de Liszt
qui sétait ruiné pour que la statue et la salle de concert soient
prêtes dans les temps. Ce quils gardèrent en tête fut le fracas de
Lola Montez lors de cette dernière soirée.
Liszt ne leur en tint jamais rigueur, même lorsque, vingt-cinq ans
après les faits, pour le centenaire de la naissance de Beethoven en
187 0, il ne f ut pa s i nvit é à Bo nn.
La statue Beethoven de Hähnel à Bonn à la fin de la Seconde Guerre Mondiale
The Ira F. Brilliant Center for Beethoven Studies, San José State University
Mais aujourdhui, des milliers de festivaliers se pressent chaque
année sur la Münsterplatz, où se trouve la statue qui a survécu
à deux guerres mondiales. Toujours debout, au cœur du
Beethovenfest, elle représente lhommage dun pays à un de ses ls,
et de sa descendance musicale. Linvestissement de Liszt, à travers
sa générosité artistique et humaine, nous est aujourdhui transmis.
Nous ne pouvons que le remercier en passant, à notre tour, le
ambeau aux générations futures, en continuant de faire vivre le
festival de Bonn, sans oublier de faire halte sur la Münsterplatz
pour rendre, nous aussi, hommage à Beethoven.
Diane KOLIN
52
21
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Fêtes Musicales de Bonn dans Les Soirées de l Orchestre
  • Hector Berlioz
Berlioz, Hector. Fêtes Musicales de Bonn dans Les Soirées de l Orchestre. Paris : Michel Lévy frères, 1852.
Festgabe zur Inaugurations-Feier des Beethoven Monuments. Bonn, 1846; réimpression Bonn: Ludwig Röhrscheid
  • Heinrich Breidenstein
  • Karl
Breidenstein, Heinrich Karl. Festgabe zur Inaugurations-Feier des Beethoven Monuments. Bonn, 1846; réimpression Bonn: Ludwig Röhrscheid, 1983.
Changing Image of Beethoven: A Study in Mythmaking
  • Alessandra Comini
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  • Hans-Josef Irmen
Irmen, Hans-Josef. "Franz Liszt in Bonn oder Wie die erste Beethovenhalle entstand" dans Studien zur Bonner Musikgeschichte des 18. und 19. Jahrhunderts, edité par Marianne Bröcker et Günther Massenkeil. Cologne : Arno Volk, 1978.
  • Hanjo. Franz Liszt-Richard Kesting
  • Wagner
Kesting, Hanjo. Franz Liszt-Richard Wagner, Briefwechsel. Francfort : Insel, 1988.