ArticlePDF Available

Secrets d'enfants et d'adolescents ; secrets de famille ; secrets positifs ou destructeurs

Authors:

Abstract

Résumé : Cet article a été publié dans la revue belge Enfances § Adolescences. L’article définit le secret (individuel) détenu par l’enfant ou l’adolescent, et le secret familial. Il discute la dynamique qui y est liée. Il passe ensuite en revue les secrets que l’on peut considérer comme positifs, les destructeurs, et ceux dont on doute de l’effet sur la personne Abstract: The article defines the (individual) secret held by the child or adolescent, and the family secret. It discusses the dynamics involved. It then reviews the secrets that can be considered positive, the destructive ones, and those whose effect on the person is questionable
1
Secrets d’enfants et d’adolescents ; secrets de
famille ; secrets positifs ou destructeurs
Pr Jean-Yves Hayez
Résumé : Larticle définit le secret (individuel) détenu par lenfant ou
ladolescent, et le secret familial. Il discute la dynamique qui y est liée. Il
passe ensuite en revue les secrets que lon peut considérer comme positifs,
les destructeurs, et ceux dont on doute de leffet sur la personne
Abstract: The article defines the (individual) secret held by the child or
adolescent, and the family secret. It discusses the dynamics involved. It
then reviews the secrets that can be considered positive, the destructive
ones, and those whose effect on the person is questionable
Ce texte a é publié dans la revue Enfances § Adolescences, 2001, 2,
113-130. Excellente revue belge de la sociéte belge francophone de
psychiatrie infantile et des disciplines associées ...
Définitions
L'étymologie du terme secret renvoie à la racine latine cerno : tamiser les
bonnes graines et séparer les mauvaises, distinguer, discerner un objet du
reste, le vrai du faux. Secernere revêt la signification de séparation, mise à
part, conservation écartée du reste, cachée, tandis que dis-cernere renvoie
davantage à l'idée de voir, distinguer, décider (dé-cret), et ex cernere à
l'idée de rejet, d'expulsion : le terme excrément y trouve son origine ( Levy,
1976 ; Mairesse, 1988 ; Epelbaum, 1995 )
2
A. Nous proposons donc comme définition : « Un secret (2) est un savoir
individuel ou collectif, pouvant porter sur n'importe quoi, savoir qui est
caché à beaucoup, et dont les détenteurs se sentent ou non le pouvoir de
disposer » (3)
Définition dont nous assumons qu'elle n'est pas parfaite :
- ainsi, s'il est vrai qu'un secret est un savoir, il arrive que celui-ci ne
soit pas conscient ( secret refoulé ) tant sa représentation consciente serait
traumatisante. On dit alors parfois qu'il existe une lacune laissée en soi, de
par la présence ... et la non-accessibilité du secret à la conscience ;
- en principe, le secret peut porter sur n'importe quoi : c'est le savoir
de la chose, et non la chose, qui le constitue. Néanmoins le contenu est
souvent « investi » par son détenteur : eu égard à son histoire et à son
contexte actuel, il constitue une réalité importante à ses yeux ( Bok, 1983 )
Et il imagine que, pour les autres aussi, le contenu du secret a de
l'importance : par exemple, il peut les détruire ou leur donner trop de
pouvoir ...,
- lorsque l'individu croit avoir la libre disposition du secret qu'il porte,
l'idée de le communiquer est néanmoins souvent source d'angoisse, voire
de culpabilité. Dans d'autres cas, l'individu ne se sent que le dépositaire et
le gardien d'un secret qui ne lui appartient pas : par exemple, être le seul
à savoir que son meilleur ami a le SIDA; quoi qu'il en soit, on voit combien
le secret, paradoxalement, participe à la vie relationnelle ...
B. Parmi tous les secrets, il y a ceux que l'on appelle secrets de
famille : nous entendrons par des éléments d'informations que se sont
appropriés un ou quelques membres de la famille, en excluant activement
les autres de leur connaissance (4) ( Miermont, 1987 ; Benoît & al., 1988 )
L'information en question porte souvent sur des éléments du passé, d'un
parent, d'un grand-parent ou d'un descendant lointain, voire « de la
famille » comme telle. Il peut s'agir d'une transgression, d'une rupture avec
les normes familiales, mais aussi d'une maladie vécue comme inavouable
( psychose, suicide, violence pathologique ), ou même de l'échec
douloureux d'une entreprise ( faillite )... L e secret peut concerner
aussi le passé de l'enfant ( surtout sa filiation : insémination artificielle ;
père biologique autre, etc. ) Mais il peut porter également sur le présent
( relation extra-conjugale d'un parent ; difficultés financières; maladie de
l'enfant ou d'un parent ; transgression actuelle de la loi ... ) ( Selvini,
1997 )
Souvent l'expérience recouverte par le secret est source de honte, de
3
culpabilité, de modification négative de l'image de soi ou/et de la famille.
Même s'ils n'en ont pas été les agents directs, elle donne l'impression à
ceux qui savent qu'eux ou/et leur famille sont menacés, ont une tare ou/et
une dette à payer à l'humanité, à des victimes identifiées, voire à leurs
propres enfants ...
Ainsi défini, le secret de famille est susceptible de bien des variantes et
notamment :
- quant à son contenu, aux affects et représentations mentales qu'il
génère et quant à la dynamique qu'il induit chez ses détenteurs : utilisation
à des fins de pouvoir et de régulation des relations; autoprotection ou/et
protection des autres, etc.
Autoprotection ? Elle peut aller jusqu'à « essayer d'oublier ... chasser
au fond de sa mémoire », s'interdire d'évoquer jusqu'avec ceux qui
savent aussi. Dans certains cas, il y a même un véritable refoulement,
avec les issues ultérieures qu'on lui connaît : de la réussite à l'échec
en passant par le retour travesti du refoulé ;
- quant à l'identité des détenteurs eux-mêmes : certains secrets sont
connus d'un individu seul : l'épouse sait qu'elle a un amant ; le père a
découvert un drame honteux dans sa famille d'origine et le garde pour lui,
etc. D'autres sont connus des deux parents ou des enfants (5) : par
exemple, l'aîné se drogue ; le grand frère et sa jeune soeur ont des relations
sexuelles. Ailleurs, il existe une alliance entre un enfant et un parent
( l'enfant parentifié ... celui dont on abuse sexuellement ... celui qui connaît
les avatars sentimentaux de sa mère ... ) Et il y a encore d'autres
combinaisons, qui incluent la famille élargie ( par exemple les grands-
parents ou des personnes étrangères ) ;
- quant à la manière dontle secret a été connu : par hasard, en
référence à une curiosité elle-même secrète, par transmission explicite, etc.
Secrets « positifs » çàd contribuant à la
maturation
4
.
La possession de certains secrets et la dynamique qui s'enclenche autour
d'eux peuvent s'avérer maturantes pour la construction du psychisme
individuel, et pour la santé du fonctionnement familial.
1. Autour de quatre ans, l'enfant découvre qu'il lui est possible de retenir
une information, souvent à partir d'un petit désir qu'il a comblé tout seul ou
d'une petite bêtise qu'il dissimule avec succès, même si c'est au prix d'une
certaine angoisse il réalise ainsi intuitivement ce qu'est un secret et donc
ce qu'est « l'intimité », l'existence d'une vie privée. C'est une découverte
d'une énorme importance : à travers ses petits secrets non éventés, il
mesure sa capacité à penser tout seul et de façon originale, et à mettre des
barrières efficaces autour de son Moi intime ...
Encore faut-il qu'il comprenne qu'il a le droit d'utiliser cette capacité, c'est-
à-dire qu'elle ne constitue pas, par principe, une transgression à l'ordre
normal de la vie psychique.
Les parents jouent un rôle important soit pour maintenir une confusion
angoissée à ce propos, soit pour faciliter sa sérénité. Mais même de bons
parents ont leurs faiblesses, et il leur arrivera de contester à l'occasion un
droit à la dissimulation quitte, à d'autres moments - où ils seront moins
concernés - à s'en féliciter. Il persiste donc une part de conquête que
l'enfant doit faire tout seul : « Je suis capable d'avoir des pensées privées,
secrètes ... et j'en ai le droit : d'ailleurs, c'est bien comme cela que les
grands fonctionnent et je suis d'une même nature humaine qu'eux » Cette
revendication, cette conquête d'un territoire propre, fait partie du
grandissement. Winnicott parle de la nécessité d'un self secret : « Au coeur
de chaque personne, il y a un élément de non-communication qui est sacré
5
et dont la sauvegarde est très précieuse » ( Winnicott, 1970 ) Le philosophe
Haarscher ajoute : « La revendication d'une sphère " secrète ", privée, dans
laquelle l'Etat ne peut intervenir qu'exceptionnellement, est à la base des
droits de l'homme » ( Haarscher, 1999, p. 7 ) Sinon, c'est le cauchemar
décrit par G. Orwell dans « 1984 ».
2.Corollairement, le recours au mensonge est inéluctable dans certaines
circonstances : mensonge par omission - « Je ne sais pas » -, voire
altération intentionnelle des faits (6)
Sans aller jusqu'à proposer qu'on institue un véritable « droit au
mensonge », admettons que l'enfant y recoure à l'occasion, au moins pour
se protéger ... même si cette manière de s'adapter à l'autre apparaît parfois
douloureuse et culpabilisante à celui-là même qui l'utilise.
Nous-mêmes, psy et pédiatres, pouvons y être mêlés : pensons à ces cover
stories dont nous suggérons l'utilisation aux enfants, dans certaines
circonstances, pour protéger leur narcissisme. Ce sont par exemple des
situations d'enfants hospitalisés en pédiatrie pour abus sexuel et qui doivent
répondre quelque chose à leur compagnon de chambre ... ou celles
d'enfants de retour à l'école après une longue phobie scolaire, qui doivent
s'en expliquer avec leurs pairs.
3. Posséder un secret confère souvent une impression ou/et une réalité de
pouvoir :
- ainsi, le petit enfant peut vérifier qu'il n'est pas constamment sous
l'omniprésence du « petit doigt qui connaît tout » puisque tel secret qu'il
s'est efforcé de garder le coeur battant, tel mensonge inventé pour ne pas
le divulguer, n'ont pas été remarqués par son entourage.
Plus tard, quand il sera davantage sûr des limites de la perspicacité des
autres, il n'en jouira pas moins de disposer d'un trésor de connaissances
qui est hors de leur portée ; il s'amusera même éventuellement à lever un
coin du voile ... jeu parfois bien compliqué, rarement avoué, peut-être
même pas conscient : pensons à ces adolescents qui laissent traîner leur
courrier intime, les traces d'un joint ... actes manqués et culpabilité ou/et
maîtrise subtile sur le parent, avec les nerfs de qui ils jouent ?
Et puis, même quand il décide de confier son secret à quelqu'un - sa
maman, son meilleur ami -, c'est encore lui qui en aura décidé ainsi et choisi
son interlocuteur.
6
Toute cette joie à se sentir puissant n'empêche pas la coexistence
occasionnelle d'idées ou de sentiments plus négatifs : l'enfant n'est pas
toujours sûr de la légitimité de son pouvoir et s'en sent coupable ...;
- et encore : dans un groupe ( scolaire, tribu, etc. ) le fait que tel secret
ne soit connu que par quelques initiés leur confère une identité propre et
un pouvoir symbolique : le simple fait de connaître les mots de passe et
l'endroit où est caché le trésor du groupe trace les frontières de celui-ci, et
indique un champ spécifique de connaissance, qui est comme l'envers des
normes et savoirs communs ... En outre, il existe parfois une dimension
bien réelle de pouvoir, qui installe le détenteur du secret à un niveau
hiérarchique privilégié ( par exemple, connaissance des secrets des
plantes ..., connaissance du secret de l'identité de Saint-Nicolas, partagé
par les parents et les enfants aînés, et non transmise aux petits ... ou, en
plus moderne, connaissance des sites et salons porno d'Internet, l'on
imprime les photos osées dont sont exclus les petits ... )
4. Le partage des secrets et leur défense en commun, entre initiés, concourt
à la régulation des liens affectifs : dire un secret, c'est un cadeau que l'on
tait à « l'ami sûr » ; un secret commun unit les amis et rassemble une partie
de leurs forces contre l'extérieur. « Garder le secret » constitue aussi une
épreuve, révélatrice de la qualité de l'attachement : quand il n'en est pas
capable, l'ami d'hier est rejeté ... mais recevra peut-être une nouvelle
chance demain.
5. Notons enfin l'importance de conquérir des savoirs nouveaux,
comme (7) « arrachés » à ce qui est vécu comme le trésor secret de la
connaissance aux mains d'autrui ( souvent l'autre génération, le parent ) :
pensons par exemple aux ruses et à l'efficacité des jeunes hackers sur le
Net (8) ; une fois conquis, ce savoir est lui-même souvent repositionné
comme un savoir secret, tout au plus partagé jubilatoirement avec un petit
groupe de pairs ... Tels sont les secrets sur les origines, la filiation, la
7
sexualité, la mort (9) ...
6. Dans une autre perspective, entre parents et enfants cette fois, il arrive
aussi que le non-partage d'un secret soit structurant : ainsi en va-t-il
lorsqu'il ne concerne en rien l'enfant, mais bien la vie privée des parents et
notamment leur vie sentimentale ; dans ces conditions, et si en outre
l'existence du secret n'empoisonne pas l'atmosphère commune, ne pas en
parler à l'entant, voire lui répondre « Ça ne te regarde pas » peut constituer
en un acte sain d'établissement des limites intergénérationnelles.
D'autres fois, le maintien du secret exerce un effet protecteur de l'angoisse
et de la dépression: c'est le cas lorsque les parents parviennent à cacher
un gros souci qui les concerne, eux. Plus encore, qui pourrait jurer que
l'ignorance par l'entant de certaines réalités sombres qui le concernent,
1ui (10) , est toujours psychotoxique ? N'est-ce pas un slogan abusif que
d'affirmer « Il sait toujours » ? Ne vaut-il pas mieux s'aligner sur son besoin
d'être ou de ne pas être informé, qui est variable et fluctuant, et que l'on
devine par signes ? ( Hayez & al., 1995 )
Secrets destructeurs
B. Inversement, dans d'autres situations, le contenu du secret est à l'origine
d'influences négatives qui pèsent sur les exclus et souvent sur les
détenteurs.
---- C'est d'abord le cas pour certains secrets de famille tels que
nous les avons définis.
Leur « pesanteur négative » est souvent aspécifique.
Par exemple, les parents sont insécurisés par le contenu et les enjeux
du secret qui absorbent mystérieusement une bonne partie de leur
énergie ; ou encore, ils en sont déprimés, culpabilisés, ou vivent des
sentiments d'infériorité.Leur comportement général en porte les
marques ils doivent taire des démarches mystérieuses ; ils imposent des
interdictions de fréquentation - ou vivent de la haine pour d'autres
familles - sur un mode apparemment incompréhensible ; ils s'isolent ;
l'ambiance à la maison est pesante ; de larges silences s'installent : en
tache d'huile, on parle de moins en moins d'autres vécus ;
corollairement, on met en place des mensonges, des mythes familiaux
rigides qui imposent une image idéalisée de la famille.
L'enfant exclu du secret subit cette ambiance : il assiste à ces
comportements mystérieux et se fait rabrouer quand il interroge. Son
angoisse peut s'en trouver accrue : il échafaude alors des fantasmes à
visée explicative encore plus terribles que s'il savait. Il peut participer
aussi à la dépression de tous et vivre vaguement que sa famille est tarée,
8
sans bien savoir pourquoi ; il peut vivre aussi la blessure narcissique et
le sentiment d'intériorité typiques de ceux qui se devinent exclus d'un
domaine important.
Sa curiosité intellectuelle peut subir les effets de l'interdiction de la quête
du savoir : dans les pires cas, face à ses premières questions qui lui sont
renvoyées comme des transgressions, l'enfant censure son désir de
savoir ( Diatkine, 1984 ) D'autres devinent en partie, parce que le secret
a suinté ( Tisseron, 1996 ), mais pensent que ce savoir est mauvais et
ne peuvent ni le posséder ni le partager ils s'inventent donc des
malentendus anxiogènes ou/et posent des comportements bizarres,
symboliques, qui sont la suite logique de ce qu'ils ont compris et qui ont
peut-être aussi une très timide fonction d'appel. Les plus fragiles,
probablement prédisposés cérébralement, se construisent des idées
délirantes dans le cadre de décompensations schizophréniques. Pour
quelques-uns enfin, une façon moins négative de vivre quand même leur
curiosité intellectuelle consiste à développer une passion hautement
symbolique ( archéologie, génétique, psychanalyse, etc. )
La « pesanteur négative » est parfois plus spécifique.
En voici quelques exemples :
- enfant « chargé » de honte et de culpabilité parce qu'issu d'une
filiation illégitime ; enfant inquiétant, qui pourrait en vouloir à ses parents
et les rejeter s'il savait un jour ( par exemple, qu'il a été adopté dans des
conditions commerciales troubles, ou malgré l'interdiction des grands-
parents ) ;
- projections négatives faites sur l'enfant : par exemple, il est le seul
garçon de la famille, ou/et il est impulsif, ou/et il a certains traits physiques
qui évoquent irrésistiblement le grand-père délinquant dont il est interdit
de parler ... A voir fonctionner l'enfant, on revit pourtant des affects et des
questions, refoulés ou conscients, liés à ce grand-père; on interpelle l'enfant
comme s'il en était le fantôme ; petit à petit, l'enfant a une certaine
9
prescience du secret : « Le mensonge qui est constitué en secret se
transmet grâce aux règles qui empêchent sa révélation ... parce qu'elles
sont de plus en plus parlantes, de plus en plus évocatrices » ( Ausloos,
1987, p. 73 ) Par la suite, surtout à l'adolescence, il pourrait être tenté par
un passage à l'acte, dont la signification la plus radicale lui échappe, et
échappe même souvent à sa famille, quel que soit le symbolisme dont l'acte
est chargé ( Miermont, 1987 ) ;
- demande subtile faite à l'enfant pour qu'il « répare le destin » : par
exemple, il doit fonctionner comme on imagine que l'aurait fait le frère mort
dont on ne peut pas parler ( cfr. le concept de délégation de Stierlin. S'il
réussit sa délégation, la famille est soulagée ... mais lui ? S'il la rate : dette
de loyauté et troubles divers )
---- Les influences négatives peuvent encore émaner d'autres types de
secrets, qui se vivent aussi dans la famille, sans répondre strictement à la
définition du secret de famille .
Secrets troubles qu'un adulte veut partager avec un enfant.
Ce sont souvent les circonstances qui poussent à ce « partage », parce que
l'enfant a été un témoin encombrant : « J'ai volé notre voisin ; tu le sais
mais tais-toi » ; « Ne dis jamais à l'expert des Assurances que c'est toi qui
as provoqué l'incendie« ; « Tu m'as vu avec cet homme ... ne le raconte
pas à ton père »
Il est plus rare qu'un adulte veuille initier gratuitement l'enfant à une vision
du monde faite de tricheries, voire en faire un complice actif de ses
exactions.
Les résultats de ces manoeuvres sur l'enfant sont variables :
- les rares fois elles sont intentionnelles et répétées, il n'est pas
exclu qu'il finisse par s'identifier à l'adulte et par se pervertir lui-même ;
- plus souvent l'invitation de l'adulte, unique, traumatise l'enfant ; si le
secret concerne nettement quelque chose que l'enfant identifie comme
« mal », il peut se sentir aussi mauvais que l'adulte, comme corrompu par
le simple fait de savoir ( Tisseron, 1996 ) A tout le moins crée-t-on chez lui
un conflit intra-psychique ;
- on prête à l'enfant une puissance qui n'appartient pas à sa génération,
et dont l'exercice peut lui apparaître et exaltant et angoissant-
culpabilisant ;
- dans certains cas, on exacerbe son complexe d'Oedipe de façon
trouble ( être l'allié d'un parent contre l'autre )
On devine alors le malaise, l'angoisse et la culpabilité qui peuvent s'en
suivre durablement ainsi que la perte de confiance dans les adultes de
référence. Certains enfants s'y enlisent. D'autres s'en remettent, en se
10
sentant peut-être un peu plus seuls et un peu plus désabusés : sans doute
est-ce cela aussi grandir, c'est-à-dire assumer la non-perfection des
parents ... D'autres encore finissent par refouler les scrupules de leur
conscience, et par se donner le droit de fonctionner eux-mêmes à l'occasion
- ou habituellement - hors normes.
-----Secrets gardés par les enfants sur certaines de leurs exactions,
qu'ils estiment très graves.
Certes, les enfants en bonne santé psychique se donnent progressivement
le droit de garder des secrets, même à propos de leurs « bêtises » Mais,
quand le secret porte sur une transgression autoévaluée comme (très)
grave, ils peuvent vivre beaucoup d'angoisse et de culpabilité, non
seulement autour de la transgression mais aussi de leur silence. Mieux
vaudrait dès lors qu'ils trouvent le courage de s'en ouvrir à un confident ...
en espérant que s'en suivra, soit une remise en place de leurs idées autour
de la pseudo-gravité de leur acte, soit un pardon et une possibilité de
réparation. Sinon, comme le dit Tisseron (1996) « Le secret devient un fait
pathologique lorsque nous cessons d'en être le gardien pour devenir son
prisonnier »
-----Secrets imposés à l'enfant par un tiers agresseur.
Les arguments auxquels l'agresseur recourt pour obtenir le silence sont
divers : menaces physiques, apitoiement ou/et menaces morales ( suicide
de l'agresseur par ailleurs aimé ... éclatement de la famille ... peine de la
maman si elle venait à savoir ), mais parfois aussi séduction, et confusions
créées dans les idées et les valeurs.
Aux thérapeutes à « apprivoiser » ces enfants qui, souvent, montrent
indirectement qu'ils portent un lourd fardeau : il faudra travailler avec
11
délicatesse sur les résistances, l'ambivalence, l'angoisse de l'enfant à
parler, parfois en utilisant des supports imaginaires ( histoires racontées )
( Hayez et de Becker, 1997, p. 259 et sq. )
Enfin, il nous arrive d'être incapables de
prédire
que l'enfant se sentira mieux ou pire selon qu'il est mis au parfum ou reste
exclu d'un secret, u'il soit ou non concerné dans le contenu de celui-ci :
par exemple, son père biologique n'est pas le père qui l'élève, mais
l'entente des parents qui l'élèvent est bonne et ils n'ont pas spontanément
envie d'en parler, etc.
En fin de compte, nous ne sommes sûrs de la nocivité du silence que dans
quelques situations extrêmes. Par exemple :
- l'inhibition douloureuse de tous, issue de l'existence d'une réalité
permanente pesante, de l'ordre du non-dit pour les détenteurs, et du secret
menaçant pour les exclus ;
- les projections négatives ou les demandes de réparation du destin qui
portent intensément sur l'enfant ;
- la culpabilisation active de l'enfant qui cherche à savoir ; le mensonge
actif et répété par rapport à sa quête de vérité persistante.
Mais souvent, c'est beaucoup plus incertain ...
NOTES
(2) On pourrait d'ailleurs distinguer les vrais secrets des « savoirs discrets »
( par exemple : « J'ai été à selle ce matin ... je ne le chante pas sur tous
les toits ») et des « non-dits » ( informations connues par tous, mais dont
on ne parle jamais, souvent parce qu'on redoute la destructivité qui s'en
suivrait ) Les « secrets de Polichinelle », eux, ne sont considérés comme
secret que par l'un ou l'autre de ceux qui en détiennent le contenu. Ainsi le
veut leur naïveté ou leur narcissisme tout le monde connaît l'information,
mais on ne leur en parle pas.
(3) Dans sa définition, G. Ausloos insiste davantage sur la volonté de
dissimulation, qui s'exerce tant par le silence des mots que par la non-
apparence des signes indirects : « Elément d'information non transmis, que
l'on s'efforce consciemment, volontairement de cacher à autrui, en évitant
d'en communiquer le contenu, que ce soit sur le mode digital ou
analogique » ( Ausloos, 1987, p. 64 )
(4) Nous n'incluerons pas dans notre définition les non-dits que tout le
12
monde connaît dans la famille mais sans communiquer à leur propos, et
dont on ne parle pas à l'extérieur ( par exemple, l'alcoolisme du père )
(5) L'ensemble des enfants ou un sous-groupe précisément concerné.
(6) Piaget, par exemple, signale qu'il en est fait un usage « normal » et
fréquent à partir de quatre ans et demi pour protéger son self et être quitte
des parents Ce n'est pas moi, c'est mon frère qui l'a fait »)
(7) Comme ? c'est parfois une impression purement subjective ... et
néanmoins structurante. C'est parfois une réalité.
(8) Certains parents empêchent cette quête du savoir par l'enfant, comme
s'ils voulaient en rester les seuls détenteurs ou/et dispensateurs. Cette
attitude « conservatrice » conduit parfois à de la surinformation ( par
exemple en matière sexuelle ), ce qui, loin de libérer l'enfant l'infantilise ...
Mieux vaut souvent que ce soient comme des frottements accidentels, des
événements de la vie ( le silence gêné d'un parent, son incongruité
émotionnelle, une allusion ) qui déclenchent chez l'enfant une démarche de
conquête.(9) Une jolie illustration en est donnée, au cinéma, dans le film
de fiction Stand by me ( B.Reiner, 1987 ) : initiation de préadolescents à la
connaissance de la mort, mais aussi à ce que sont les turpitudes d'adultes
apparemment fiables ( l'institutrice ) ... et donc, mort de la naïveté de
l'enfance. Dans le même ordre d'idées, dans le dessin animé Le roi Lion,
Simba et Nalla partent à la découverte interdite du territoire noir.
10) Par exemple : un mauvais état de santé physique des origines de vie
particulièrement dures chez un enfant adopté peu curieux, etc.
(12) Clients individuels ou familles nucléaires cfr. § II.
(13) Client individuel enfant ou/et sa famille, etc.
BIBLIOGRAPHIE
AUSLOOS G. ( 1987 ), Secrets de famille, 62-80, in Changements
systémiques en thérapie familiale, J. Haley & al., Paris, ESF.
BENOIT J.C., MALAREWICZ J.A., BEAUJEAN J., COLAS Y., KANNAS S. ( 1988
),Dictionnaire clinique des thérapies familiales systémiques, ESF.
BOK S. ( 1983 ), Secrets on the ethics of concealment and revelation, New
York Vintage Books.
DIATKINE G. ( 1984 ), Chasseurs de fantômes, inhibition intellectuelle,
problèmes d'équipe et secret de famille, Psychiatrie de l'enfant, XXVII, 1,
223-247.
EPELBAUM C. ( 1995 ), Collaboration avec l'école: la dimension du
secret, Neuropsychiatr. Enfance Adolesc., 7-8, 304-312.
HAARSCHER G.( 1999 ), Secret professionnel et transparence
13
démocratique, Journal du droit des jeunes, 189, 5-7.
HAYEZ J.-Y, DE BECKER E. ( 1997 ), L'enfant victime d'abus sexuel et sa
famille : évaluation et traitement, coll. Psychiatrie de l'enfant, Paris, PUF.
LEVY A. ( 1976 ), Evaluation étymologique et sémantique du mot " secret
", Revue de psychanalyse, 14, 118-129.
MAIRESSE A.-M. ( 1988 ),Le secret pour le meilleur et pour le
pire, Neuropsychiatr. Enfance Adolesc., 36, 11-12, 485-492.
MARCHANDISE T. ( 1999 ), Regards sur la complexité autour du
secret, Journal du droit des jeunes, 189,14-18.
MIERMONT J. ( 1987 ), Dictionnaire des thérapies familiales, théories et
pratiques, Paris, Payot.
OLIVARES J.- M. ( 1992 ),Le secret médical en psychiatrie adulte, Soins
Psychiatrie, 122/123,49-55.
SELVINI M. ( 1997 ),Secrets familiaux : quand le patient ne sait
pas, Thérapie familiale, 18-2, 109-205.
TISSERON S. ( 1996a),Tintin et les secrets de famille: secrets de famille,
troubles mentaux et création, Paris, Aubier.
TISSERON S. (1996b), Secrets de famille, mode d'emploi, Paris, Ramsey.
WINNICOTT D. W. ( 1978 ),De la communication et de la non-
communication, 151-169, in Processus de maturation de l'enfant, Coll.
science de l'homme, Paris, Payot.
ResearchGate has not been able to resolve any citations for this publication.
Article
Résumé La maltraitance sexuelle sur enfant demeure une problématique complexe concernant les volets individuels, familiaux, collectifs et sociétaux. Les chiffres de l’OMS sont éloquents et montrent combien l’abus sexuel de l’enfant existe encore et toujours. Rappelons combien celui-ci constitue un maillon vulnérable de la société susceptible de servir de surface de projections, d’objet de décharges pulsionnelles quand l’adulte éprouve mal-être, frustration et besoin de jouissance immédiate. Quelle que soit la nature de la maltraitance, qu’elle soit physique, sexuelle, psychologique ou qu’elle recouvre les diverses formes de négligence, l’enfant demeure à haut risque de connaître les multiples retombées du traumatisme. Selon les pays, la révélation d’abus portée par l’enfant ou par un tiers sera soit « judiciarisée » soit orientée vers le secteur médico-psychosocial. En 1997, notre ouvrage proposait repères et réflexions sur les aspects d’évaluation et du traitement de l’enfant victime d’abus sexuel et de sa famille. Nous avons estimé opportun, vingt ans après, de réaliser une actualisation des aspects développés en s’appuyant sur quatre axes réflexifs. La finalité consiste à montrer les évolutions de la pratique au regard des transformations intervenues sur bien des aspects et points d’attention que comprend la prise en charge des situations de maltraitance.
Article
The author puts forward the aspects of the 'secret' which, in his opinion, must be preserved to work efficiently with the families in the framework of a Part-Time Therapeutic Reception Center (PTTRC). The medical secret, if it has to be hold by the child psychiatrist to whom it is confided, and all the more so since it generally concerns parents in situation of narcissistic failure towards their children, must imply a 'detoxification' work based on the transference-counter transference interactions (Meltzer's 'breast Toilet' and Bion's 'function Alpha'. On the other hand, the existence of a 'secret', even though medical, in the work with the different interveners close to the children (teachers, educators, caring attendants, etc.), leads to the risk that the former live in a sort of 'envy' which places them in direct rivalry with a medical knowledge a]l the more so since this knowledge is psychoanalytical. The guarantee of an efficient therapeutic work is based on 5 axes developed by the author: coherence, preservation of the complementarity, organization of exchanges from which pleasure is not excluded, respect of the narcissism of each one of the interveners, utilization of the diversity of the interveners' functions. Then, the author presents the conditions of the work of the PTTRC of the Vallee Foundation and illustrates them with two contrasted observations regarding the preservation of the 'secret'.
Maintains that one frequently strives to explain the psychiatric symptoms of a child not through his/her internal conflicts but through those of another person that the child shelters within him/herself. Among the diverse theories on which this hypothesis is built, 2 are presented and discussed. The 1st has been developed in psychoanalysis by N. Abraham and M. Torok, starting with the work of Ferenczi and Freud on introjection and incorporation. The 2nd has been elaborated by B. Penot and his colleagues, starting with the ideas of Lacan and applied to the therapeutic team. The clinical case of a little girl (Valerie) affected by psychotic intellectual inhibition and raised with the belief that her maternal grandmother was her mother is reported in order to offer as proof several aspects of these theories. (33 ref) (PsycINFO Database Record (c) 2012 APA, all rights reserved)
il en est fait un usage « normal » et fréquent à partir de quatre ans et demi pour protéger son self et être quitte des parents (« Ce n'est pas moi, c'est mon frère qui l
  • Piaget
  • Qu
Piaget, par exemple, signale qu'il en est fait un usage « normal » et fréquent à partir de quatre ans et demi pour protéger son self et être quitte des parents (« Ce n'est pas moi, c'est mon frère qui l'a fait »)
Secret professionnel et transparence démocratique
  • Haarscher G
HAARSCHER G.( 1999 ), Secret professionnel et transparence démocratique, Journal du droit des jeunes, 189, 5-7.
Le secret pour le meilleur et pour le pire
MAIRESSE A.-M. ( 1988 ),Le secret pour le meilleur et pour le pire, Neuropsychiatr. Enfance Adolesc., 36, 11-12, 485-492.
Regards sur la complexité autour du secret
  • Marchandise T
MARCHANDISE T. ( 1999 ), Regards sur la complexité autour du secret, Journal du droit des jeunes, 189,14-18.
Le secret médical en psychiatrie adulte
OLIVARES J.-M. ( 1992 ),Le secret médical en psychiatrie adulte, Soins Psychiatrie, 122/123,49-55.
Secrets familiaux : quand le patient ne sait pas, Thérapie familiale
  • Selvini M
SELVINI M. ( 1997 ),Secrets familiaux : quand le patient ne sait pas, Thérapie familiale, 18-2, 109-205.
Tintin et les secrets de famille: secrets de famille, troubles mentaux et création
  • Tisseron S
TISSERON S. ( 1996a),Tintin et les secrets de famille: secrets de famille, troubles mentaux et création, Paris, Aubier.