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Trouble de l' endormissement grave et chronique ; angoisse de l'endormissement ; trouble du sommeil : Etude de cas chez une fillette de 10 ans

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Abstract

l'article discute la genèse d'un grave trouble de l'endormissement chez une fillette de 10 ans. Il décrit ensuite de façon détaillée comment elle et sa famille ont été pris en charge Summary The article discusses the genesis of a severe sleep disorder in a 10-year-old girl. It then describes in detail how she and her family were managed
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Trouble grave de l’endormissement chez une
enfant de 10 ans ; étude de cas
Jean-Yves Hayez
Chapitre du livre Psychothérapies d’enfants et d’adolescents, Jean-Yves
Hayez, Paris : PUF, 2014
Le sommeil de l'enfant Jésus de Giovanni Batista Salvi, « El Sassoferato » (1605-1689)
Pour illustrer le problème de conduites que l'on pourrait
appeler addictives chez l'enfant, nous vous proposons un cas " tout-venant
", guère spectaculaire, mais représentatif du quotidien des prestations d'un
pédopsychiatre généraliste.
C'est celui de Catherine, qui présentait un comportement problématique
rebelle, mais dans un fonctionnement d'ensemble estimé satisfaisant, par
elle et par ses proches. Au fur et à mesure de l'avancement de la thérapie,
ce comportement persiste, quoique mieux accepté et intégré dans le projet
de vie de l'enfant et dans son réseau relationnel. Puis, un beau jour, après
2
un an de travail, au terme d'un petit coup de pouce donné par les parents,
le comportement s'en va, sans faire d'histoires...
Nous ne sommes pas indifférents à l'idée qu'un enfant se débarrasse ou non
d'un symptôme gênant pour lui ou pour son entourage. Mais l'effort - de
réflexion et de comportement - qui l'y amène suppose chez lui une
motivation forte, autant que les encouragements de son milieu. Longtemps,
ça n'a pas été le cas ici et il a fallu l'accepter, dans le mélange
d'insatisfactions et de satisfactions, et de deuils qu'il vaut mieux faire, dont
la vie est tissée. Et puis, petit à petit, le projet de vie de chacun s'est
mobilisé, et le changement a eu lieu en une fois. Comme par surcroît; dans
le décours d'un processus de rencontre de soi - et de son soi-familial -
captivant!
PRESENTATION DU PROBLEME.
Nos collègues neuropédiatres nous demandent un avis à propos de
Catherine ( neuf ans ) qu'ils ont hospitalisée à cause d'un trouble du
sommeil tenace, pour lequel « On ne trouve rien ». Depuis l'âge de cinq
ans, la fillette vient quasi toutes les nuits se blottir près de sa re, soit
dans le lit des parents, soit dans un petit divan d'appoint placé tout à côté.
Chaque soir, elle se retire pour dormir sans faire d'histoires, dans la
chambre qu'elle partage avec son petit frère Julien ( cinq ans ) mais, à
heure variable, ça la prend : elle doit rejoindre sa maman. Les médecins
consultés sont d'autant plus déconcertés que, dans la vie quotidienne de
l'enfant, il n'existe aucun signe ni d'angoisse de séparation, ni d'autres
formes cliniques d'angoisse qui seraient estimées excessives. D'ailleurs,
Catherine n'a pas non plus fait d'histoires pour venir en observation à
l'hôpital et ses nuits s'y passent très bien en l'absence des parents : elle est
comme « conditionnée » par un ensemble de stimuli, mal repérés et liés à
la maison.
L'enfant et ses parents me précisent que le problème a commencé il y a
quatre ans, six semaines après que se soient produits, coup sur coup, deux
événements familiaux relatés comme très impressionnants: ce fut d'abord
le décès de la grand-mère maternelle (GMM) (2) , puis, quinze jours après,
la naissance de Julien.
GMM s'occupait beaucoup de Catherine et était fort investie par l'enfant;
elle habitait le même village que les parents et les allers et venues entre les
deux maisons étaient nombreux; GPM, toujours en vie, est décrit comme
plus austère et distant, et les contacts avec lui ne sont pas très nombreux.
Quant à Julien, Catherine, au début, l'a mal accepté.
Les parents ont tout de suite eu l'intuition que le retour de la fillette dans
leur chambre avait à voir avec son double chagrin du moment ; ils se sont
d'abord montrés tolérants, sans mettre beaucoup de mots sur ce qui se
3
passait. Au fil du temps, leur tolérance s'est transformée épisodiquement
en énervement, en culpabilisation de l'enfant, avec, comme c'est souvent
le cas face à des dysfonctions chroniques, beaucoup d'allers-retours dans
la manière de gérer le problème. Pendant plus d'un an, on a installé un
divan d'appoint, mais quand on l'a retiré sur conseil d'un médecin, rien ne
s'est passé : Catherine est venue dans le lit conjugal, le père en est sorti
pour avoir plus de confort et l'énervement s'est exacerbé ; « Suite à cette
mauvaise ambiance », comme disent les parents, voici deux ou trois mois
que Catherine montre pendant la journée de nombreux signes de malaise,
d'angoisse et d'irritation ( elle se ronge les ongles, joue moins ) ; or,
ajoutent-ils, « elle n'est pas comme ça » ; dans l'ensemble, ils la
reconnaissent comme une petite fille très agréable, c'est-à-dire, pour eux :
studieuse, discrète, sociable, sachant s'occuper toute seule, et insistent-ils,
pas anxieuse pour un sou, mais pas téméraire non plus ... la petite fille de
rêve, quoi ! ... mais avec un grain de sable néanmoins, justement ce sable
que le marchand n'apporte pas.
Avant l'apparition du problème, ils n'ont souvenir d'aucun autre événement
particulier qui aurait pu marquer négativement Catherine. La croissance de
l'enfant s'est faite sans histoire.
Au-delà de son discours, la famille dans son ensemble donne une
impression de calme, de réserve, de discrétion. Les deux parents
investissent leurs enfants, et le couple a l'air de bien s'entendre ; des gens
sans histoire, mais qui s'expriment peu. La maman semble douce, attentive,
mais aussi passive et un peu dépressive ...
Nous avons rapidement l'intuition que le comportement de Catherine est
très « fixé » et que, pour qu'il se mobilise, il faudra y mettre du temps, le
temps de comprendre et de laisser l'enfant prendre ses décisions à son
rythme. Au fil du temps, elle a adopté une habitude dont elle est très
pendante, probablement parce qu'elle y gagne quelque chose, au-delà
des apparences, et peut-être pas seulement elle !
Nous expliquons ce point de vue aux collègues neuropédiatres ; ils semblent
soulagés que nous nous offrions à prendre en charge ce cas où l'on ne peut
probablement pas attendre de résultat spectaculaire ni rapide. Le passage
est bien accepté par les parents : ils s'en remettent aux propositions d'un
staff médical que, d'ailleurs, ils pressentent aussi désemparé et impuissant
qu'eux-mêmes : ils sont donc rassurés par l'idée d'un accompagnement
patient, à l'intérieur duquel ils seraient bien écoutés.
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ECOUTER, MAIS ECOUTER QUOI ?
Comme ses parents, et surtout sa maman, Catherine se montre attentive
et pleine de bonne volonté, mais aussi passive, avare de mots, avec une
faible capacité de s'introspecter ou, plus exactement d'exprimer ce qu'elle
trouve dans son monde intérieur. Bribes par bribes, elle confirme qu'elle est
satisfaite d'elle-même et de sa famille ... n'était ce problème qui énerve
tant ses parents et finit par lui donner l'impression qu'elle est une méchante
fille.
Mais explorer les tenants et les aboutissants de son problème, c'est une
autre histoire! En réponse à nos questions, dont nous essayons qu'elles ne
soient ni trop inductrices, ni trop intrusives, elle nous fait comprendre que,
la nuit, elle a besoin de sa maman: une grande tristesse l'habite, elle se
sent vide si elle ne vient pas près d'elle ... par contre, dès qu'elle l'a rejointe,
elle a chaud, elle ressent un grand bien-être et s'endort tout de suite ;
parfois, mais pas souvent, il lui arrive aussi d'avoir peur la nuit : GMM, en
squelette, passe la porte et vient l'ennuyer, ou alors des bêtes viennent la
prendre ...
PREMIER BILAN.
Cette étape diagnostique a duré une dizaine de jours et nous amène à
formuler les hypothèses que voici :
1. Le comportement jugé problématique de Catherine subsiste ; bien plus,
d'autres signes dysfonctionnels commencent à faire tache d'huile pendant
la journée, en partie à cause de la réponse inadéquate de l'environnement :
irritation, dramatisation, consultations répétées - système dont nous
faisons partie -, culpabilisation de l'enfant. Il faut donc d'abord et avant
tout calmer le jeu, c'est-à-dire alléger le poids de ces facteurs d'entretien,
chronologiquement tertiaires.
2. Il est bien possible que se soit installée au fil du temps une dimension
d'assuétude ( facteur causal chronologiquement secondaire ). Le terme
peut paraître fort, mais voici ce dont il s'agit : chez beaucoup d'enfants
s'installe et se maintient, au fil de la vie, l'une ou l'autre conduite précise,
répétitive, tenacement fixée, qui a commencé pour les motifs les plus variés
( hasard ... ennui ... vulnérabilité organique ... compensation ou conflit
affectif ) ; cette conduite s'est vite avérée la source d'un plaisir que l'enfant
cherche à reproduire, poussé par une contrainte intérieure plus ou moins
forte. Plaisir doit être pris dans une acception large et très diversifiée,
chaque fois propre à la personne concernée : plaisir corporel ( « sexuel » ),
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anesthésie d'un inconfort, ivresse de poser un acte exceptionnel, plaisir de
vivre une colère ou une affirmation de soi inavouées et d'être plus fort que
ses parents, plaisir d'un surcroît d'attention jusqu'à parfois être le centre du
monde, etc.
Au fur et à mesure que le temps passe, ce plaisir central se maintient ou
s'étiole, ou est remplacé par d'autres ... mais, même s'il y a accoutumance,
c'est-à-dire même si la conduite problématique ne génère plus autant de
plaisir, il est possible qu'elle se maintienne, comme un automatisme tenace,
l'équivalent comportemental d'un trait de caractère.
Les conduites visées ici sont des plus diversifiées, parfois auto-érotiques
( Head banging, succion du pouce, encoprésie ...), parfois engageant
centralement autrui dans un créneau relationnel très étroit ( mutisme
sélectif, habitudes de sommeil, certains refus scolaires ...).
La problématique affective qui aurait, le cas échéant présidé à l'installation
de la conduite peut elle-même disparaître ou se maintenir au fil du temps.
Dans cette dernière éventualité, on peut se représenter la conduite fixée
comme ayant et une dimension d'assuétude et une autre dimension plus
affective ( par exemple, elle constitue aussi la compensation d'un vécu
anxieux, d'un vécu dépressif ... elle constitue aussi une manifestation
œdipienne plus ou moins détournée, plus ou moins conflictuelle, etc.).
3. Et précisément, dans le cas de Catherine, persiste-t-il aussi et
concomitamment une dimension d'angoisse qui aurait été le primum
movens de l'affaire ? On peut en conserver l'hypothèse, encore que
Catherine soit discrète à ce sujet et que, dans la journée, elle ne soit pas
anxieuse. Mais la nuit il arrive que son imagination travaille: elle pense alors
à des animaux hostiles ou à sa grand-mère-squelette ...
Or lorsque l'imagination élabore de telles images ou/et idées anxiogènes,
c'est en vertu de mécanismes multiples et non exclusifs les uns des autres
( Hayez, 1999 ) :
- Parfois, elle traduit l'existence d'un conflit intrapsychique, au cœur de
l'évolution de la névrose infantile ou d'une névrose plus pathologique; alors,
les fantasmes qui disent le plus centralement le conflit restent refoulés et
engendrent des produits déformés qui passent la barrière du conscient.
Semblable conflictualité ne peut être exclue chez Catherine, encore que,
cliniquement elle ne montre pas les signes typiques d'une névrose.
- Dans d'autres cas, l'imagination de l'enfant semble massivement
alimentée par celle des parents, et ce qui est identifié comme dangers par
ceux-ci le devient pour celui- : même si, à l'avant-plan, les parents de
Catherine semblent paisibles et ne l'empêchent pas d'affronter les petits
risques de la vie, des transmissions intergénérationnelles plus subtiles sont
susceptibles d'exister : par exemple, GPM semble avoir été un père très
dur ; P reconnaît que GPP lui non plus, ne badinait pas avec la discipline ...
or, P ne peut presque jamais s'affirmer dans une position autoritaire : il
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n'est pas exclu qu'il reste habité par des terreurs d'enfant et qu'il transmette
celles-ci, mezzo voce, à Catherine et à Julien.
- Chez d'autres encore, des représentations mentales effrayantes sont
éveillées par des stimuli conditionnés, qui, dans le passé, ont été associés
à de vrais et graves dangers : ni les parents, ni Catherine ne peuvent rien
dire de précis à ce sujet ... Certes, GMM est morte au début de la nuit il y
a quatre ans ... mais de là à dire que le stimulus « obscurité » est lié, encore
aujourd'hui, à la menace du retour de la mort, cela nous semble un peu
léger !
- D'autres enfants enfin sont porteurs d'images, de souvenirs, de paroles
traumatiques refoulées, susceptibles d'opérer dans l'inconscient et de
donner naissance, eux aussi, à des productions déformées qui passent la
barrière du conscient sous la sollicitation de stimuli analogues - stimuli de
rappel en quelque sorte -. Certes, à ce propos, l'on peut spéculer sur le fait
que la pensée « Je suis seule, sans maman » « rappelle » de temps en
temps à Catherine l'expérience d'un grand danger ... et refoulé et enregistré
comme souvenir traumatique ... mais lors de cette première phase
d'exploration, ni les parents ni l'enfant ne peuvent y avoir accès.
4. Mais peut-être le primum movens de cette habitude bien fixée n'a-t-il
pas été de l'ordre de l'angoisse, mais plutôt de celui de la dépression et de
la recherche d'une compensation à un vécu dépressif ? Jusqu'à cinq ans,
Catherine est décrite comme sans histoires. Alors, elle perd coup sur coup
sa grand-mère et son statut d'enfant unique. Peut-être même sa mère a-t-
elle particulièrement mal réagi au décès de GMM, au point que Catherine
redoute qu'elle aussi ne disparaisse ... Aujourd'hui encore, Catherine parle
de « vide » quand elle n'est pas près de sa maman la nuit : exprime-t-elle
de la sorte un vécu dépressif rémanent, inscrit en elle ou/et en résonance
avec une tristesse qu'elle devine chez sa mère ?
5. Et s'il s'agissait de colère ? Colère d'un enfant jeune ( cinq ans ), encore
partiellement à l'âge de la pensée magique, face à un événement
douloureux que les parents n'ont pas pu empêcher ? Colère non dite telle
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quelle, mais exprimée indirectement dans un comportement tenace qui
pourrait donc aussi revêtir la dimension d'une protestation agie : « Toi, au
moins, je te garde sous mon contrôle » ? ... Colère chargée de culpabilité,
et qui expliquerait peut-être le retour de la grand-mère comme un fantôme
hostile ...
6. Quant au père, on pourrait dire à première vue qu'il n'est pour rien dans
toute cette histoire, pas plus que ne l'est la relation conjugale : il est discret,
avare de mots lui aussi, ennuyé pour sa fille ... Il n'a fait part d'un certain
énervement que quand les circonstances l'ont chassé à répétition du lit
conjugal.
A bien y réfléchir, on peut penser que, s'il s'était montré plus séducteur
pour son épouse et plus autoritaire, au moment mère et fille
commençaient à se positionner en objet antidépressif et contraphobique
l'une de l'autre, peut-être aurait-il obtenu qu'une dimension d'assuétude ne
s'installe pas ... A ce moment du début des entretiens, ni lui, ni son épouse
ne me semblent être en mesure d'avoir des attitudes fermes, où ils
imposeraient à l'enfant la séparation sans céder à ses pleurs et ses
protestations.
PREMIERES PROPOSITIONS.
1. Nous faisons part de quelques impressions-clés, séparément, à Catherine
et à ses parents, et nous en négocions les conséquences.
Avec les parents seuls, nous vérifions ce qu'il en est de leur tolérance
potentielle à l'idée d'un accompagnement doux : elle se révèle grande car,
au fond, c'étaient surtout des témoins extérieurs qui avaient accrédité le
fait que Catherine avait un sérieux problème. Par ailleurs, à notre demande,
ils expliquent que l'existence du problème ne pesait guère sur leurs relations
intimes, qui avaient lieu lors des absences de l'enfant ou dans la journée.
Enfin, nous tenons à les rassurer sur le fait que ce comportement
disparaîtrait nécessairement de lui-même un jour, et cela d'autant plus vite
que Catherine ne se sentirait pas menacée à son propos.
Ayant ainsi l'accord des adultes sur l'analyse et les grandes lignes de
l'accompagnement, nous résumons notre point de vue et nos propositions
avec eux et Catherine ensemble. Voici sur quoi nous nous mettons
d'accord :
- Catherine n'est pas une comédienne ; pour le moment, elle a vraiment
besoin de la présence de sa maman la nuit pour se sentir bien ; ce besoin
est de nature bien mystérieuse, du moins provisoirement ... c'est comme
une dimension de Catherine qui serait restée « toute petite fille » et
voudrait encore ressentir le réconfort d'un bon gros nounours vivant.
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Probablement d'ailleurs accéder à la requête de Catherine apporte-t-ii aussi
quelque chose de positif, au moins à sa maman.
- Face à ce besoin dont ils ont l'intuition, les parents ne se sentent pas
vraiment la force de refuser à l'enfant l'accès de leur chambre. Néanmoins,
Catherine doit mieux respecter leur confort et leur place d'époux l'un à côté
de l'autre. Il n'est plus question de déloger le papa du lit conjugal et il faut
donc réinstaller le petit lit d'appoint, et demander fermement qu'elle
l'occupe.
- Ces décisions sont prises pour une durée indéterminée, c'est-à-dire aussi
longtemps que Catherine sentira un fort besoin qu'il en soit ainsi et ne
demandera pas d'elle-même qu'on l'aide à aller dans une autre direction.
- Nous proposons de rencontrer régulièrement la famille et Catherine, une
fois par mois pour commencer, pour réfléchir avec eux sur l'évolution de
tout ceci et pour parler avec l'enfant de sa vie, de ses projets et de ses
inconforts éventuels.
2. Ces propositions appliquent notre méthode de travail vis-à-vis de ces
comportements problématiques à dimension d'assuétude : il arrive qu'on
n'ait pas le choix, et qu'il faille lutter énergiquement contre eux, parfois
avec une certaine violence thérapeutique, parce qu'ils sont très dangereux
ou/et déshumanisants ( par exemple, consommation de solvants ...,
perversions sexuelles en voie d'installation ..., anorexies ayant atteint des
limites dangereuses pour la vie ). Mais, bien plus souvent - comme c'est le
cas pour Catherine - l'assuétude ne présente pas ces caractéristiques
d'inacceptabilité. Alors, le degré de motivation de l'enfant pour dépasser
son problème devient un élément-clé de l'organisation du programme
thérapeutique ;
A) Dans une minorité de cas, il souffre beaucoup de son problème et veut
s'en débarrasser sans trop d'ambivalence ( exemple : certaines
trichotillomanies ..., certains troubles de l'excrétion ) ; souvent alors, on
met en place une thérapie d'introspection ( surtout s'il y a une composante
conflictuelle conjointe ), une thérapie cognitivo-behavioriste centrée sur le
comportement et une guidance parentale ; cette dernière est destinée à
soutenir les efforts de l'enfant, à lui éviter les bénéfices secondaires liés au
comportement problématique, à mettre en place pour lui d'autres sources
de plaisir et, de façon plus générale, à réduire les sources de difficultés
affectives qui alimentent elles aussi le comportement.
B) Mais dans une majorité de cas, l'enfant semble indifférent à son
problème, ou à tout le moins ambivalent : c'est le cas de Catherine. Alors,
la prise en charge est infiniment plus délicate :
---- Certes, s'il s'agit principalement d'une assuétude, on peut toujours se
dire qu'une violence pédagogique appliquée très fermement et
suffisamment longtemps par les parents, avec le soutien actif des
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thérapeutes, pourrait dissuader l'enfant de continuer son comportement et
l'orienter vers d'autres plaisirs plus socialisés. L'adhésion de l'enfant suivrait
d'ailleurs d'autant plus probablement qu'on lui aurait expliqué les raisons
positives de l'interdiction et qu'on récompenserait solidement les efforts
qu'il ferait pour se conformer à ce que l'on attend de lui : certains
programmes nord-américains vont dans ce sens, et prétendent obtenir des
résultats ( à titre d'exemple : Krohn et coll., 1992 ; Steuart Watson et Allen,
1993 ).
Nous n'avons pas choisi cette voie, surtout parce que, au début de nos
rencontres, les parents de Catherine ne me semblaient pas avoir la force de
caractère pour tenir bon, et que le symptôme, objectivement, n'était pas
extraordinairement gênant. Nous ne nous abriterons cependant pas derrière
des affirmations soi-disant éthiques pour justifier notre abstention : nous
pouvons concevoir que certains comportements, comme le mutisme
sélectif, soient extraordinairement coûteux en invalidation ou en énergie
familiale, et qu'on arrive à vouloir les éliminer via des positions très
directives, mais qui restent non sadiques ( Krohn et coll., 1992 ).
---- Mais alors, si l'on n'opte pas pour l'insistance ferme, comment faire face
à ces enfants ambivalents et empêtrés dans leur assuétude ? Comme on le
verra mieux dans la suite du texte, on peut :
* leur proposer des rencontres de paroles qui soient d'abord et avant tout
une rencontre d'eux-mêmes, dans leur projet de vie, comme on le fait dans
toute psychothérapie : parfois, elles amènent à ce que se mobilisent les
autres racines, plus affectives, du comportement problématique ;
* en profiter pour parler directement de celui-ci, à l'occasion : faire le point
à son propos; réfléchir au pour et au contre qu'il y a à le maintenir ou à
l'abandonner, sans brusquer l'enfant, en lui rappelant que l'on ne peut pas
contourner sa liberté ; s'il devient plus positivement motivé, procéder alors
comme au point A ) ;
* travailler parallèlement avec les parents pour qu'ils retrouvent un
optimum de sérénité dans leurs relations avec l'enfant ( pour mieux
comprendre quel est son projet profond, Catherine a besoin de paix et
d'acceptation de sa personne ! ) ; les amener à faire le deuil du
dépassement rapide, par l'enfant, de son comportement problématique et,
en même temps, les encourager à prendre des dispositions telles que ce
comportement n'épuise pas trop leur énergie et ne crée pas trop d'inconfort.
C'est dans cette dernière direction que nous nous acheminons avec
Catherine et ses parents.
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LES DEUX SEANCES SUIVANTES, ESPACEES CHACUNE
D'UN MOIS.
Nous y recevons chaque fois séparément et Catherine et ses parents, puis
nous procédons à un bref moment de mise en commun.
1. Catherine, seule, dit que ça va mieux, en ce sens que l'ambiance est plus
détendue et que ses parents acceptent beaucoup mieux sa présence dans
leur chambre. Ils ont bien insisté l'une ou l'autre fois pour qu'elle dorme
dans la chambre de son frère, mais en vain, et ils ne lui en ont pas voulu.
Elle ne sait évoquer rien d'autre que son besoin de sa maman, la nuit
( rappelons qu'en journée elle est tout-à-fait autonome ).
Elle parle aussi de ses angoisses, et surtout du squelette de GMM qui ouvre
la porte de sa chambre et veut l'emporter. Nous travaillons cette
thématique anxieuse selon une approche cognitiviste (3) : échange d'idées
et d'informations sur la mort et sur la résurrection des morts ( thème
abordé au catéchisme, dit-elle, mais sans beaucoup de précisions : nous
l'assurons que, si ça a lieu, ce sera dans très très longtemps et que les
morts, redevenus vivants, auront des corps très jolis et des désirs
positifs ) ..., entraînement à se mettre un stop mental dès que l'imagination
commence à élaborer des images effrayantes ( crier dans sa tête : « Non,
c'est mon imagination » ) ..., entraînement à faire suivre le stop mental
d'une imagerie positive ( par exemple, évoquer les bons moments passés
avec GMM de son vivant, ou avec M aujourd'hui ).
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2. Les parents, seuls, confirment la détente familiale ; dans l'ensemble, les
choses se passent comme Catherine l'a dit sauf que, l'une ou l'autre fois,
elle a voulu revenir dans leur lit, ce à propos de quoi nous les invitons à
rester très fermes : « Non, ce n'est pas possible » (4).
Pour le reste, ils sont très contents de leur fille, et nous écoutons
attentivement cette perception positive, tout simplement, pour ne pas
réduire Catherine à « son problème ». Quant à celui-ci, nous confirmons
l'analyse faite lors de la séance de programmation des propositions : le
mieux est de se résigner pour une durée indéterminée à l'existence de
l'habitude nocturne de Catherine, qui ne met en danger ni la vie, ni la santé,
ni même le confort de vie de quiconque. Concomitamment s'ils gardent le
désir et l'espoir que Catherine y renonce plus vite que ne le voudrait son
évolution spontanée, ils peuvent non pas revenir à une violence velléitaire,
non pas l'humilier en lui disant : « C'est bébé », d'un ton méprisant ..., mais
plutôt l'aider à trouver en elle une motivation positive : au nom de quoi
pourrait-elle renoncer à son bon Nounours nocturne ? Ce pourrait être, par
exemple - mais il faut qu'elle le décide un jour toute seule - pour ressembler
aux autres enfants de son âge. Alors ils pourraient soutenir ce projet en lui
promettant un « gros plaisir » inattendu, en récompense et à la mesure des
efforts qu'elle consentirait ... mais lequel ? Et comment le lui faire savoir
sans qu'elle ressente cette promesse comme une évaluation négative de
son « être-là aujourd'hui » ? ... Nous nous quittons sur ces questions.
SEANCE SUIVANTE, APRES UN MOIS.
1. Elle se déroule sur le même mode que les précédentes, sauf que, en
entretien individuel, interrogée sur ses projets, Catherine affirme plus
nettement vouloir dormir toute la nuit dans la même chambre que son frère
Julien. Elle le déclare apparemment sans pression externe, car les parents
n'ont pas cessé de se montrer très tolérants. Elle ne peut pas bien nous
expliquer pourquoi, consciemment, elle sort ainsi de l'indécision et de la
passivité, du moins verbalement.
Nous actons son souhait, nous nous en réjouissons sobrement pour elle,
puisque c'est le sien ; comme nous supposons - à haute voix - que ce projet
lui demandera de réels efforts, nous lui proposons de chercher ensemble
quel autre plaisir elle pourrait peut-être s'offrir, avec l'aide éventuelle de
ses parents, à la fois pour se récompenser et pour remplacer, en partie, ce
qu'elle perd.
Catherine découvre alors que ce qui lui ferait plaisir, ce serait de recevoir le
camping-car de la poupée Barbie ( merveilleuse petite production de son
inconscient : la fille Barbie part en vacances, vers des cieux nouveaux ... et
sa petite mère Catherine ne sera pas très loin, pour l'encourager ).
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2. Lorsque nous la recevons avec ses parents, nous leur faisons part du
projet dont ils se doutaient bien un peu mais qu'ils n'avaient pas voulu
mettre en route avant le « feu vert » de la consultation. Nous proposons de
l'appliquer progressivement, en ce sens que, jusqu'à la prochaine
consultation, on prévoie encore deux nuits par semaine où elle pourra aller
dormir près de sa maman. Nous suggérons également que l'on cherche avec
elle, à la maison, un support matériel de la catégorie « objet transitionnel »
( par exemple, avoir près d'elle un foulard de sa maman ..., un bout
d'enregistrement audio sa maman raconte une belle histoire ). Nous
évoquons aussi l'idée d'une belle récompense qui viendrait saluer les efforts
de Catherine : nous ne faisons pas référence nous-même à la poupée
Barbie, mais leur recommandons de trouver quelque chose ensemble.
Enfin, nous insistons sur l'état d'esprit qui devrait accompagner ce
programme comportemental : encourager discrètement Catherine,
puisqu'elle - ou du moins une instance en elle - demande le changement ...;
s'il y a progrès, tant mieux ...; s'il y a stagnation ou régression, ne pas la
disqualifier ; maintenir l'idée qu'elle fait ce dont elle a besoin maintenant et
que le changement viendra un jour. La famille s'en va, bien décidée à
expérimenter à domicile ce qui a été esquissé en séance.
SEANCE SUIVANTE, APRES 15 JOURS. CATHERINE SEULE :
PUIS CATHERINE ET SA MAMAN.
1. Catherine, assez dépitée, doit bien convenir que, pour le moment, son
projet reste lettre morte, quoique ses parents se soient montrés
encourageants et qu'ils se soient tous mis d'accord sur une belle
récompense : un week-end de toute la famille à Disneyland.
Nous lui redisons, avec des mots de son âge, qu'elle gère sans doute son
comportement en fonction du meilleur équilibre qu'elle ressent pour elle
pour le moment et qu'elle n'ose pas prendre le risque de se déstabiliser
transitoirement.
Elle répond que, depuis peu, ses peurs nocturnes se sont accrues : des
vampires, des chauves-souris pourraient venir l'attaquer. Nous continuons
à traiter ces angoisses selon le modèle cognitiviste déjà évoqué ( les faire
détailler; échanger des informations à leur sujet ; attirer son attention sur
le fonctionnement de son imagination ; recourir à un stop mental précoce
et à de l'imagerie positive de remplacement ). Nous cherchons donc
ensemble des images et scénarios auxquels elle pourrait recourir : soit des
plaisants, soit d'autres ses agresseurs ( par exemple les vampires )
seraient éliminés par son héros favori : elle choisit Jérôme, sorte de Popeye
de la B.D. belge ; nous imaginons en séance des scénarios énergiques
Jérôme se débarrasse d'agresseurs, en y introduisant un enfant - une fillette
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d'une dizaine d'années -, amie et aidante de Jérôme : en élaborant
ensemble les scénarios, nous arrivons à ce que cette enfant y prenne un
rôle de plus en plus actif. Catherine est alors invitée à faire travailler son
imagination à la maison comme nous venons de le faire en séance.
A la fin de celle-ci, elle affirme qu'elle voudrait rester dormir dans la
chambre d'enfants avec son frère et qu'elle s'y efforcera durant les quinze
jours qui viennent.
2. Avec la maman et Catherine, nous parions encore du projet de la fillette
et des aménagements qu'il nécessite de la part des parents, et nous
concluons cette partie de la discussion en convenant qu'ils feront tout ce
qui est possible ...
Néanmoins, la séance avec Catherine seule nous a troublé; nous nous
demandons si, dans notre propre représentation mentale de ce qui se passe,
nous ne privilégions pas trop la dimension « assuétude-habitude très
fixée » par rapport à l'importance toujours actuelle des idées anxieuses et
dépressives. Mais si angoisse il y a, alors que l'environnement de Catherine
semble si paisible, ce ne peut être que la réévocation nocturne rationalisée,
déformée, d'un noyau anxieux ou anxieux-dépressif plus radical, plus
inconscient, traumatisme interne introjeté à un moment bien plus précoce
de la vie de Catherine ... (5)
Nous insistons donc plus fermement auprès de cette maman qui, jusqu
maintenant, a présenté l'histoire de vie de leur famille et de Catherine
comme étale : « Ce n'est presque pas possible. Quelque chose de très
ancien doit lui faire encore peur à tel point que ne pas être près de vous lui
fait redouter une catastrophe ... Cherchez encore. Par quoi aurait-elle bien
peut-être pu être « marquée » ?
Et la mère, toujours aussi sobre d'affects, répond :
« Ça n'a sans doute pas d'importance, mais, avant Catherine, j'ai perdu
14
quatre bébés » ( en fait, il s'agit de quatre fausse-couches ) ... Elle ne peut
évoquer que timidement le chagrin et l'insécurité liés à ces pertes, et le
désir désespéré du couple d'avoir enfin un enfant ... Enceinte de Catherine,
elle fait encore deux menaces de fausse-couche, une à trois mois ( quinze
jours de lit ) et une à six mois et demi ( alitée jusqu'à la naissance ) ; à
l'époque, elle a recours à la sophrologie : elle s'entend encore dire à son
bébé, à voix haute, en se tenant le ventre : « Reste ... accroche-toi ». Elle
ajoute qu'à la naissance de Catherine, elle se sentait encore dans un grand
état d'insécurité et d'incrédulité ( «Ce n'est pas possible qu'elle soit quand
même née ! ») et qu'elle a vécu les deux-trois premières semaines de la
naissance dans une sorte de « rêve éveillé » où elle nageait dans un
bonheur incrédule. Par contre, dit-elle spontanément : « J'ai eu du mal à
m'accrocher au deuxième, Julien, car il est né quinze jours après la mort de
ma mère, qui me manquait beaucoup ». Nous faisons alors l'un ou l'autre
commentaire : peut-être Catherine a-t-elle été imprégnée très précocement
par cette « demande d'accrochage » anxieuse, vitale pour la maman ; et
puis peut-être a-t-elle obéi, beaucoup plus tard dans sa vie, à cette « trace
de sa mère en elle » : à un moment le chagrin et la peur de la perte
sortaient à nouveau puissamment, vers l'âge de ses cinq ans, elle s'est à
nouveau accrochée ... Peut-être même croit-elle vaguement que,
aujourd'hui encore, elle doit faire ça autant pour maman que pour elle, sans
vraiment se demander si sa maman le désire encore vraiment ... Voire, car
ce qui se passe, quand nous nous exprimons de la sorte, c'est que chacun
y acquiesce gentiment et donc que la mère se garde bien d'ajouter : « Je
n'en ai plus besoin ».
Sur le moment même, nous ne nous rendons pas compte que nous aurions
pu inviter M à parler davantage de ce qu'elle a vécu à la mort de sa propre
mère. Nous nous quittons sur la recommandation réitérée de faire ce qui
est possible, ni plus, ni moins.
SEANCE SUIVANTE, APRES 15 JOURS. CATHERINE SEULE :
PUIS CATHERINE ET SA MAMAN.
1. En réponse à nos questions, Catherine raconte qu'elle continue à dormir
dans le lit d'appoint près de sa maman ; bien que tout le monde accepte ce
comportement, elle se sent déçue d'elle-même. A part cela, elle se sent
heureuse de vivre et n'a pas de grands soucis ... sauf que son arrière-grand-
mère maternelle vient de mourir et qunouveau, des images l'envahissent,
où cette morte vient la chercher : nous en parlons sur le même mode que
nous l'avons fait auparavant à propos de la grand-mère maternelle. Nous
reparlons aussi de la séance passée : Catherine a bien compris, en gros, les
angoisses de sa maman autour de sa naissance, mais demande l'une ou
l'autre explication complémentaire (« les pertes de sang »).
2. A son arrivée, la maman reparle aussi de la mort de l'arrière-grand-mère
15
de Catherine : elle pense que celle-ci a revécu un choc émotionnel, non pas
à cause de son lien avec cette aïeule, mais parce que la mort s'est passée
au même endroit, à la même heure ( 22 heures ... l'heure où l'on s'endort ),
et avec le même protagoniste ( GPM, qui avait recueilli l'aïeule à son
domicile ). « D'ailleurs, Catherine est revenue dormir un jour dans mon
lit » ( ce que l'enfant ne m'avait pas signalé ...).
Nous reparlons donc de la sensibilité de Catherine, et des idées qui peuvent
s'agiter en elle et lui faire ressentir plus fort, la nuit, le « besoin de
maman ». Tout le monde est d'accord pour l'accepter ; mais la maman
souligne, une fois de plus, le contraste entre ce comportement et les
attitudes de Catherine dans la journée, où « elle est très indépendante ».
Nous parlons donc aussi des différentes facettes dont peut être fait un être
humain, et de l'affrontement en nous de forces progrédientes et d'autres,
plus régressives.
Nous proposons que, pour que Catherine y voie plus clair et vive davantage
de sérénité, on continue à parler de ce qui s'est vécu autour de sa naissance
et dont la trace reste peut-être en elle, confuse, comme un ordre intérieur
contraignant. La maman reprend ce qu'elle avait dit la semaine précédente,
avec une tonalité émotive assez triste. Elle réévoque la sophrologie Je
lui disais : ne pars pas » ). D'autres souvenirs lui reviennent maintenant,
qui fissurent quelque peu l'image de bonheur parfait post-natal qu'elle avait
mise en scène jusqu'alors : sa belle-mère lui aurait dit, méprisante : « Tu
t'es tellement accrochée ... et ce n'est qu'une fille ». A huit jours, Catherine
a fait 40° de fièvre ; la maman s'est affolée et le decin appelé s'est
moqué d'elle ( « Ce n'est qu'un gros rhume » ). Autant d'expériences
16
d'agression qui expliquent qu'elle s'est accrochée un peu plus à Catherine,
comme à un trésor précieux.
En commentant tout cela, il est aisé d'émettre l'hypothèse que, aujourd'hui
encore, Catherine a peut-être trouvé un moyen de répondre, à un moment
bien symbolique, à l'invitation d'accrochage, tout en s'autorisant une vie
autonome durant la journée. Peut-être serait-elle davantage aidée à y
renoncer si sa maman lui faisait comprendre plus activement qu'elle n'a
plus besoin de sa fille près d'elle pendant la nuit ... Mais la maman se tait,
avec un petit sourire triste ... nous devinons qu'une très vieille panique ne
l'a pas vraiment déshabitée ...
SEANCE SUIVANTE, APRES 15 JOURS. CATHERINE SEULE :
PUIS CATHERINE, JULIEN ET LEUR MAMAN.
1. D'abord reçue seule, Catherine, un peu triste, confirme une sorte de statu
quo. Elle estime que beaucoup de dimensions de sa vie se déroulent bien,
mais, en ce qui concerne son comportement nocturne, c'est toujours « le
canapé, à 1 cm 1/2 de maman ».
Nous lui faisons part de notre embarras à l'entendre vu que, nous, nous
n'exigeons rien d'elle et souhaitons seulement qu'elle se sente davantage
en paix. En réponse à quoi elle confirme encore son désir d'aller dormir avec
son frère; nous parlons donc des deux Catherine, celle qui se sent bien près
de maman, la nuit et celle qui voudrait davantage d'autonomie, mais qui
est comme paralysée. Elle acquiesce, assez passive, avec un pauvre petit
sourire. Elle évoque encore vaguement, pour se justifier, qu'elle pense
encore parfois à sa grand-mère, mais sans pouvoir en dire plus. Il nous
vient alors une idée, que nous lui soumettons et qui semble lui plaire :
puisqu'il y a « les deux Catherine », l'une toujours satisfaite et l'autre
insatisfaite, pourquoi ne pas décider de rester dormir près de maman une
nuit, et d'aller dans la chambre des enfants la nuit suivante ; l'idée de cette
alternance ritualisée semble plaire à Catherine, et elle se promet d'essayer.
2. Nous recevons ensuite Catherine, sa maman ( et le petit Julien, cinq ans,
qui accompagne : ce sont les congés scolaires !). La maman énonce d'abord
quelques généralités positives sur Catherine ; puis, très vite, elle signale
que l'enfant est un peu plus tendue et dépressive depuis la fois passée,
mais que le père, lui aussi, est diffusément énervé à propos de toutes les
petites limites et imperfections de la vie familiale : « Il ne supporte plus
rien » ... Entre autres, il recommence à gronder Catherine pour ses
comportements nocturnes.
17
Il faut ajouter - ce que nous avions un peu perdu de vue - que les deux
enfants, à l'unisson, exigent que leur mère les accompagne à 9 heures du
soir et se mette elle-même au lit. De loin en loin, le père « se tourmente »,
et alors ils « montent » tout seuls, en pleurnichant d'abord, mais en
finissant par se calmer. Nous avions sous-estimé l'existence de cette
dimension plus tyrannique, plus captative, émanant des deux enfants !
Nous essayons de faire parler la maman à ce sujet mais elle se limite à dire,
avec quelques détails encore, qu'elle se sent l'esclave de tous, et qu'elle ne
peut jamais penser à elle-même, ballottée qu'elle est entre la mauvaise
humeur revendicatrice et la paresse des uns et des autres.
Pourquoi alors se laisser faire de la sorte ? Elle nous exprime alors une
crainte d'abandon, sans pouvoir bien l'élaborer ( « Mon mari pourrait bien
faire ses valises et partir. Il me menace de le faire » (6).
Le temps étant largement écoulé, nous n'avons plus celui d'élaborer
davantage la réflexion. Nous écrivons donc une lettre, à lire à haute voix en
famille, où nous les invitons tous à davantage de dialogues pour écouter les
besoins des uns et des autres ; nous y proposons aussi un compromis à
propos de la situation d'endormissement, en compliquant un peu ce qui
avait été discuté avec Catherine seule: nous proposons, en alternance sur
quatre jours, un rite les enfants dorment ensemble ou non, et la
maman les accompagne parfois à 9h et parfois non. Notre intention est plus
d'explorer l'impact de cette idée que d'exiger l'obéissance. Enfin, nous
demandons que le papa accompagne la fois suivante.
SEANCE SUIVANTE, APRES 15 JOURS. CATHERINE SEULE,
PUIS SES PARENTS SANS ELLE.
1. A quelques nuances mineures près, la rencontre avec Catherine se
déroule sur le même mode que les précédentes.
18
2. Nous consacrons la partie la plus importante du temps de la séance à ses
parents. La crise du couple parental est bien présente : P voudrait parfois
imposer son style, plus direct et autoritaire que celui de M - en tout cas un
peu plus -, par exemple en invitant énergiquement les enfants à aller dormir
vers 21 heures ; il se souvient qu'il en allait ainsi pendant sa propre
enfance : leur fratrie de quatre garçons était bien réglementée par ses deux
parents et ils avaient « une sacrée frousse » de leur père ... tout ceci
raconté dans un mélange de fatigue, de dépression et de timidité, à quoi il
ajoute d'ailleurs qu'il n'est pas beaucoup à la maison. Quant à la maman,
elle a été la fille unique, la princesse choyée d'une maman très diligente ...
diligente et dévouée aussi bien à l'égard de sa fille que de son mari, qui,
rescapé des camps de concentration nazis, devait être ménagé. M se laisse
donc « gentiment tyranniser », comme le faisait sa propre mère, mais en
même temps elle s'en plaint. Hélas ! c'est plus fort qu'elle : si l'un des
enfants laisse traîner un vêtement, elle se précipite pour le ranger ;
s'interposant entre l'enfant et la remontrance qui va surgir de la bouche du
père.
De tout ceci, les parents parlent avec simplicité et bonne volonté, l'un face
à l'autre, dans l'ambiance d'introversion dépressive déjà évoquée. Nous les
encourageons à en dire plus, en faisant remarquer l'insatisfaction dans
laquelle chacun se trouve pour le moment : chez P, insatisfaction de ne pas
occuper assez de place et de voir son épouse « mangée » par les enfants,
et peu disponible pour lui ... chez M, insatisfaction d'être abusée par tous
au quotidien ; nous ajoutons que ces insatisfactions pourraient
probablement se réduire, via un réaménagement de leurs attitudes, et que
nous sommes préoccupé pour leur couple d'adultes, où trop de vide
s'installe : le soir, dès 9h, M déserte le salon, comme aspirée par ses
enfants qui la réclament. Nous formulons même l'hypothèse
complémentaire que le comportement de Catherine pourrait aussi signifier
qu'elle a remarqué une tension autour du rapproché corporel de ses parents
et qu'elle veut les en protéger.
Comme les parents jurent qu'ils s'entendent toujours bien et qu'il faut viser
à un rapprochement de leur couple, nous les encourageons à opérer
quelques modifications concrètes dans leurs habitudes parentales. En
cherchant ensemble, ils se mettent d'accord sur ceci :
- P exercera plus nettement une fonction d'autorité dans deux domaines :
la mise au lit des enfants et une meilleure réglementation de leur
participation à la gestion de la vie quotidienne ( débarrasser la table,
ranger ...).
- M restera plus longtemps au salon le soir ; près de son mari. Elle essaiera
de mettre les enfants au lit une demi-heure plus tôt: de la sorte, s'ils se
retirent vers 20 h 30 ( au lieu de 21 h ) et qu'elle-même va se coucher vers
21 h 45 ( parce qu'elle-même est fatiguée ) le couple pourrait bénéficier
chaque soir d'une heure d'intimité.
19
- Quant à l'assuétude de Catherine, on décide d'encore la laisser en
suspens ; nous suggérons que P qui s'était énervé à ce propos les semaines
précédentes, lève la sanction qu'il avait annoncée ( pas de camp de jeunes
à Pâques si ça dure ) (7)et que l'on redise à Catherine q qu’elle seule
peut décider de faire vraiment des progrès. Si elle venait un jour à souhaiter
d'être aidée par une attitude plus ferme de la part de ses parents, ceux-ci
y seraient attentifs (8).
Nous organisons également la succession des deux rendez-vous suivants :
dans quinze jours, Catherine et sa maman viendront pour parler de leur
passé commun ; quinze jours après, on fera le point en famille sur les
résolutions qui viennent d'être prises.
ESQUISSE DE QUELQUES SEANCES ULTERIEURES.
Durant les trois mois suivants, d'autres rencontres ont eu lieu avec
Catherine, ses deux parents ou/et toute la famille, avec des centrations
analogues à ce qui a été décrit jusqu'à présent :
- Reçue seule, Catherine parle d'elle-même, de ses projets et
investissements, sur arrière-fond de joie de vivre ... et du sempiternel grain
de sable : son « habitude » ne se mobilise toujours pas, bien qu'elle dise le
désirer. Occasionnellement, elle parle encore de ses angoisses nocturnes,
assez rares, toujours abordées selon une approche cognitiviste.
- En présence de Catherine, la maman continue à évoquer, à notre
demande, des éléments de son propre passé, proche et lointain. Par
exemple, elle en raconte davantage sur la mort de sa mère, survenue après
une longue maladie : à l'époque, elle n'a pas pu « déprimer » parce
qu'enceinte de huit mois et parce que, dès le lendemain du décès, GPM
exigeait qu'elle déménage tous les meubles de GMM. Elle parle de la
gentillesse de cette mère, en contraste avec la dureté de sa belle-mère qui
lui aurait dit : « On ne fait pas un enfant quand sa mère a un cancer ». Elle
évoque aussi la misère de son enfance et sa mise brutale en pension, à
l'âge de douze ans, par la volonté de son père ( « J'ai pensé qu'il ne voulait
plus de moi ... en pension, on ne peut pas pleurer. » )
Nous nous sommes servi de ces évocations, par petites touches, pour
montrer à Catherine combien sa maman pouvait en rester « marquée » et
avoir beaucoup de peine à frustrer ses enfants, voire à se passer de la
présence de sa fille à certains moments de la nuit : lorsque nous nous
exprimons de la sorte, la maman persiste à acquiescer ; avec un pauvre
petit sourire ; ceci confirme bien que l'effort de mobilisation repose surtout
sur les épaules de Catherine ; si elle voulait s'y atteler; elle devrait affronter
l'idée de passer outre à certains manques de sa maman.
20
- La crise du couple s'est quelque peu estompée ; le papa a fait ce à quoi il
s'était engagé et M l'a laissé faire ; par contre, elle se sent toujours quelque
peu l'esclave de tous, surtout des enfants, et, bien que nous invitions parfois
ceux-ci à être plus coopérants, rien ne change vraiment.
RESOLUTION DU SYMPTOME.
Il arriva alors que Catherine manifeste l'intention de participer au camp
d'été de son mouvement de jeunesse.
Deux jours avant son départ, les parents, en séance sans elle, nous font
part d'une décision mûrement réfléchie : au retour de l'enfant, ils lui
interdiront l'accès de leur chambre : « C'est mieux pour elle ».
Nous discutons de l'intensité de la fermeté qui les habite, en attirant leur
attention sur le pouvoir renforçateur négatif que pourrait avoir un éventuel
retour en arrière ; ils n'en persistent pas moins dans leur idée. Nous
convenons alors de la façon d'en parler à Catherine, en attendant le jour de
son retour du camp. Nous leur prescrivons une benzodiazépine hypnogène
pour l'enfant, à mettre à sa disposition pour la soutenir ; l'espace d'une
période de transition, si elle venait à le souhaiter (9).
Il ne s'agissait donc pas de douter de la bonne volonté ni du courage à venir
des parents, mais de manifester de la reconnaissance et de la compassion
- anticipées - pour une possible exacerbation de l'angoisse de Catherine. En
effet à un strict niveau organique, nous faisions l'hypothèse que le chimisme
cérébral de l'enfant serait malmené par le surcroît de stress qui
l'attendait ... A un niveau plus symbolique, le médicament pouvait
apparaître comme une sorte d'objet transitionnel, facilitant le décalage
demandé dans le lien mère-fille, ou/et comme un « coupe-douleur »
rassurant. Et puis, pour tout dire, nous allions être en vacances nous-même
21
au moment de l'action envisagée ...
Cette prescription était-elle indispensable ? Ce n'est pas certain ! Catherine
aurait peut-être pu s'en passer ou être entraînée à d'autres techniques de
gestion de son angoisse, comme la relaxation.
Quinze jours après le jour « J », la famille, radieuse, vient nous dire que
tout s'était passé exactement comme prévu : dès la première nuit,
Catherine avait dormi avec son frère, la porte de la chambre «
légèrement entr'ouverte » : elle était donc psychologiquement prête ! Elle
reçut sa maison de poupée, et en prime, un week-end à Disneyland avec
toute la famille.
Depuis lors, nous nous rencontrons encore de temps à autre, pour parler
éducation.
DISCUSSION (10)
POURQUOI LE SYMPTOME DE CATHERINE S'EST-IL MAINTENU
AUSSI LONGTEMPS, AVANT SA RESOLUTION « FACILE » ?
L'ambiance qui règne dans la famille n'est pas vraiment à la confrontation :
elle est faite de douceur ; de passivité et d'un peu de dépression. Les deux
parents ont laissé s'installer un comportement qui, pour l'enfant, est devenu
peu à peu une assuétude ; des fantasmes anxieux ou dépressifs
occasionnels ont à la fois contribué à sa mise en place et à son
renforcement. Les rares fois où ils ont osé se montrer plus fermes, ils n'ont
provoqué que crispation et angoisse, expérience inscrite en eux comme un
important « renforçant négatif ».
- Assuétude seulement pour l'enfant ? Certes non : la maman elle aussi, au
moment elle était devenue orpheline d'une mère aimée, seul rayon de
soleil dans l'histoire de sa vie, a probablement senti s'exacerber un double
sentiment de solitude et de précarité des liens de filiation. D'où le besoin de
compenser et de pérenniser son lien mère-fille (11): les deux partenaires
de celui-ci ont alors conclu tacitement un compromis remarquable :
autoriser ( et s'autoriser ) le grandissement et l'autonomie le jour ... et se
retrouver la nuit pour vivre quelque chose de doux l'une près de l'autre.
Au demeurant, des dispositions ont été prises, et le sont encore
occasionnellement en cours de travail, pour que ce « moment de rêve » ne
morde pas trop sur la vie conjugale ni sur le confort de chacun ( le divan
d'appoint, plutôt que le lit des parents ). Donc, guère de vécu de
transgression, ni même d'inconfort !
- Et le père et époux, quel fut son rôle dans cette affaire ? Plus complexe
22
qu'il n'en a l'air !
* Peut-être M s'était-elle choisi un conjoint dont certains traits de caractère
évoquaient GPM : l'un et l'autre apparaissent comme peu présents dans le
quotidien de la famille, introvertis et maladroits dans l'expression de leurs
affects ; P par exemple, ne fonctionne pas comme le consolateur naturel de
M, l'homme qui pourrait la séduire et la défusionner un peu de sa fille (12).
* Mais d'autres dimensions de la personnalité de P sont à l'inverse de ce
qu'était GPM : il n'est pas autoritaire, sauf quand il est trop énervé ou
frustré ... et nous nous sommes même demans'il ne restait pas habité
par certaines peurs infantiles liées à l'idée de s'affirmer ( GPP semble avoir
été très dur ). Nous n'avons pas suffisamment exploré cette piste, qui aurait
peut-être pu expliquer ; et qu'il ait laissé s'installer certaines « mauvaises
habitudes », et qu'il ait transmis des contenus d'anxiété à sa fille.
POURQUOI UNE FAMILLE AUSSI PASSIVE AVAIT-ELLE CONSULTE ?
Ce n'est pas à nous que la famille s'était d'abord adressée : des collègues
non-psy avaient déjà essayé d'éradiquer « le problème », probablement
sans bien chercher à en comprendre le sens profond.
Que cherchait cette famille auprès de ces médecins ? Voulait-elle se mettre
en paix avec une sorte de Surmoi culturel, imposant que les enfants
répondent à des normes standard ? Ou est-ce la mère, porteuse du fardeau
de deuils non faits, qui, de façon plus dépressive et plus inconsciente, avait
besoin de faire endosser une fois de plus au destin - incarné par l'autorité
médicale - la séparation d'avec son enfant retrouvé ? Ou bien voulait-elle
défier victorieusement les coups de boutoir de l'ordre social ? ... Autant de
motivations qui, avec d'autres encore, pouvaient être sans doute à
l'œuvre ...
En ce qui nous concerne, nous croyons pouvoir dire que cette famille est
arrivée chez nous par hasard, suivant docilement la demande du
neuropédiatre d'abord consulté. Mais très vite les malentendus ont été
dissipés et un lien profond s'est créé de part et
QUEL A PU ETRE L'EFFET DE LA PSYCHOTHERAPIE ?
L'ambiance de la psychothérapie a été douce et rassurante, en miroir de ce
qu'était la famille.
Chacun y a été invité à se dire, et écouté attentivement : ce ne fut pas aisé,
avec ces personnes avares de paroles, que nous avons encourager à
s'exprimer ; sans les brusquer ni nous irriter face à leur rythme lent et à
leur faible capacité spontanée à s'introspecter ... Ils se sont probablement
23
sentis acceptés tels qu'ils étaient, ce qui leur a redonné confiance et a
relancé l'envie d'aller de l'avant dans la vie, en abandonnant le symptôme
comme un enfant finit par abandonner sa sucette.
Au cours de nos échanges, M a pu évoquer bien des images traumatiques,
le plus souvent en compagnie de sa fille. En même temps que ceci l'aidait
à en cicatriser la présence, des liens étaient proposés entre son passé et
des comportements actuels, liens qui, paradoxalement, allégeaient le poids
contraignant de ces derniers. Cette esquisse théorique n'est pas originale :
nous sommes ici dans le monde des thérapies mère-enfant si bien décrites
par B. Cramer, S. Lebovici et d'autres ; nous n'en dirons donc pas
davantage.
Catherine, de son côté, a évoqué quelques fantasmes anxieux archaïques,
parmi d'autres représentations mentales. Même si ceux-ci avaient à voir
avec les traumatismes maternels, et ont donc été abordés indirectement
via la thérapie mère-enfant, le travail cognitiviste brièvement signalé a pu
constituer une aide d'appoint, lui aussi.
Certains proclament pourtant l'incompatibilité d'une thérapie centrée sur
l'introspection, soit avec des moments d'intervention cognitiviste, soit avec
d'autres, centrés sur des échanges d'idées pédagogiques concrètes. Bien
que nous manquions d'études spécifiques sur ce sujet, nous désirons
cependant témoigner que cette prétendue incompatibilité, nous ne la vivons
pas dans notre pratique ( Hayez, 2001 ). Mais qu'on ne nous fasse pas dire
autre chose que ce que nous disons : des thérapies « pures » dans leur
référence d'école peuvent conserver beaucoup de valeur ; nous demandons
seulement que l'on ne conteste pas non plus, au nom d'a priori théoriques,
la valeur de thérapies « panachées » comme le fut celle-ci et comme le sont
tant d'autres dans le quotidien de nos pratiques : si l'on veut bien se
souvenir que le fil rouge c'est la prise en compte du sujet ... que les conseils
ou interventions cognitivistes que l'on énonce ne sont jamais que des
propositions, et qu'il faut s'enquérir de la manière dont le sujet les vit et
respecter sa position à leur propos, pourquoi ne pas y recourir à l'occasion
en complément de l'écoute, qui demeure l'attitude fondamentale ?
Conjointement à l'écoute, nous avons fait part, verbalement et via une
attitude d'ensemble, au moins de la conviction que voici : nous sommes
tous faits d'originalité, tous un mélange de forces progrédientes et d'autres
qui voudraient nous laisser sur place, voire nous tirer en arrière dans le fil
de notre vie ; donc un comportement non conforme aux standards culturels
ne doit pas être combattu « par principe » : s'il s'avère non destructeur ;
et qu'il doit être modifié un jour ; c'est qu'il y aura eu dialogue à son sujet
et que la personne concernée aura adhéré sincèrement à l'idée de ce
changement, parce qu'elle en attend un plus grand bonheur ; une plus
grande congruence à son projet de vie du moment.
Mais cette conviction quant au droit de chacun d'être comme il est, pour
24
sincère qu'elle puisse être dans le chef de ses proches, ne se vit
habituellement pas sans qu'existe aussi la tendance inverse ... et il en a é
de même pour nous : habituellement nous acceptions Catherine et sa
famille tels qu'ils étaient, nous nous alignions sur leur rythme ... mais de
temps à autre, pour diverses raisons, nous vivions, voire exprimions le désir
d'un changement plus rapide ; cette oscillation, cette ambivalence est
perceptible dans le compte rendu de la thérapie, où toutes les interventions
ne vont pas dans le même sens.
En voici l'illustration la plus frappante: nous avons dit souvent, à haute voix,
qu'il fallait laisser Catherine décider les objectifs et les moyens de la gestion
de son symptôme, mais nous avons quand même laissé faire les parents le
jour où ils ont voulu donner leur coup de pouce ultime : on pourrait
protester que Catherine voulait implicitement la même chose, mais cette
légitimation me semble un peu simple ...
Notre ambivalence n'a probablement pas constitué une force destructrice :
elle est simplement un reflet de ce qui se passe dans la vie, face à ceux que
nous investissons positivement : combien de fois ne vivons-nous pas cette
oscillation entre l'acceptation de ce qu'ils sont et le désir de les transformer
; le respect que nous leur devons n'en exige pas moins que nos autres
projets sur eux, nous sachions leur fixer des limites pour ne pas tomber
dans la violence morale.
Reste à parler de la place faite au père de Catherine. Longtemps, nous
l'avons pris comme il était et comme le voulait l'homéostasie familiale ;
nous ne l'avons donc pas beaucoup interpellé : sagesse et tolérance,
passivité ... ou rivalité inconsciente avec lui dans notre chef ? Sans doute
un peu de tout cela !
On pourrait donc tout aussi bien dire que - pendant tout un temps - nous
avons contribué à le mettre sur la touche ... ou alors que, prenant nous-
même la place d'un homme investi, nous avons préparé lentement le retour
du père, réhabituant ainsi la mère et la fille à ce que le discours et
l'investissement masculins pouvaient avoir de positif ... Ce rôle, nous ne
pouvions évidemment le tenir longtemps et au premier signal d'alarme
émanant du père, sous la forme d'une crise conjugale et familiale, nous
avons ramené celui-ci dans la famille, avec l'un ou l'autre aller-retour.
25
La fin de cette histoire fut ainsi ... sans histoires.
NOTES
(2). Pour simplifier la lecture, nous recourrons parfois aux abréviations
suivantes: C = Catherine; J = julien; M = la maman de Catherine; P = son
papa; GMM = sa grand-mère maternelle (et de même GPM, GMP et GPP).
(3). D'excellentes descriptions et illustrations de cette approche figurent
notamment dans l'article de Susan Spence " Cognitive therapy with children
and adolescents : from theory to practice " ( Spence, 1994 ).
(4). Les séances suivantes également, cette exigence minimale décidée de
commun accord sera contrôlée. Il n'y aura jamais plus de problème à ce
sujet. Ils feront là une expérience positive d'autorité.
(5). Il pourrait s'agir de ce qui s'est vécu au moment de la mort de GMM et
de l'arrivée de Julien... mais peut-être aussi d'expériences bien plus
précoces, telles que les deux drames précités pourraient déjà ne constituer
que des stimuli ré activateurs!
(6). Pourtant ils n'ont jamais fait état de crise grave dans leur couple; on
est donc très probablement dans le pur registre d'un imaginaire réactivé
par des deuils mal faits.
(7). Pourquoi ce conseil? Rationnellement, parce que nous ne souhaitons
pas que l'encoconement de Catherine s'accroisse encore; en outre,
l'expérience avait montré que l'escalade de la violence et de l'énervement
autour de Catherine n'avait amené que crispation et surcroît d'angoisse. Si
l'on veut parler contre-transfert, on peut néanmoins se demander si nous
ne nous interposons pas, telle une mère anxieuse, entre Catherine et son
père ou/et si nous n'en voulons pas à celui-ci de vouloir changer quelque
26
chose à notre style de thérapie douce.
(8). L'avenir de cette thérapie n'a néanmoins pas complètement confirmé
cette idée: quelques mois plus tard, ce sont les parents tous seuls qui ont
pris l'option ferme de la coupure... mais ce fut à un moment où, si Catherine
ne le leur avait pas demandé explicitement, on pouvait néanmoins spéculer
qu'elle était prête et que la majorité de son être y consentait.
(9.) Ils en firent usage pendant deux mois, de façon dégressive.
(10). Cette discussion s'est élaborée avec l'aide de trois collègues, que nous
désirons remercier: Madame C. Morelle, docteur en psychologie, et les
docteurs Ph. Kinoo et M. Mertens, pédopsychiatres.
(11). On peut encore imaginer que le renvoi de Catherine dans sa chambre
rappelait à M la douleur de son envoi en internat...
(12). On peut même se demander s'il ne trouve pas une partie son compte
dans ce lien mère-fille très fort ( qui sauve sa paix? qui lui rappelle son
propre Œdipe? )
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Article
Elective mutism represents a relatively rare clinical syndrome in which children with normal verbal capabilities totally refuse to speak in select settings for prolonged periods of time. It is often described as particularly treatment resistant. This study describes 20 strictly diagnosed elective mutes treated, using the Hawthorn Center approach. As found in other studies, most of the elective mutes in this sample (90%) were described as controlling, negative, or oppositional, and a high rate (50%) of maternal-child overenmeshment was found. Treatment outcome using the Hawthorn Center approach was found to be at least fair for all cases and excellent for 85%.
anxiétés et angoisses de l'enfant
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