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Maitre de l'Univers, du Monde, de l'Eternité: dieux aux pouvoirs illimités a Palmyre?

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This paper deals in the multi religious, comparative and multicultural approach with the epithet mr 'lm' applied frequently in the Aramaic inscriptions from Palmyra in the reference to different deities. It is addressed not only to the academic community, but also to the broader audience.
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Relief de Palmyre dédié à Bêl, Baalshamin, Yarhibôl et Aglibôl,
daté de 12 de n. è.
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 133
Chapitre 5
Maître de l’Univers,
du Monde et de l’Éternité :
des dieux aux pouvoirs illimités à Palmyre ?
Aleksandra Kubiak-Schneider
De la théorie de la relativité restreinte aux dieux de Palmyre
« Il était une fois un roi si jaloux de l’étendue de son royaume
qu’il exigeait de ses intendants de contrôler en permanence
la mesure de ses terres. Des arpenteurs géomètres étaient
chargés de repérer les différents lieux du pays. Ils devaient
en préciser la position par rapport à un système de deux
axes, l’un pointant vers le nord, l’autre vers l’est perpen-
diculairement au précédent. L’origine des coordonnées
se situait au palais royal, au centre de la ville. Comme
le souverain avait ordonné qu’elles se poursuivent vingt-
quatre heures sur vingt-quatre, les mesures se partageaient
en deux séries, celles de jour et celles de nuit. » Tel est le
début d’un conte raconté par Christian Magnan, astrophy-
sicien au Collège de France, sur la théorie de la relativité
restreinte formalisée par Albert Einstein en 1905 1. La fin
de cette histoire parle de l’unification de l’espace-temps,
un continuum perçu et analysé par les sciences dites dures,
1. https://lacosmo.com/relativite.html#difference (consulté le 10/12/2019).
134 Noms de dieux
en particulier la physique et les mathématiques, et vulga-
risé dans les films de science-fiction d’aujourd’hui. Même
si ce concept a été formulé il y a un siècle, la perception
synchronique du temps et de l’espace émerge déjà dans
les cultures anciennes alors que les langues anciennes et
modernes opèrent généralement une distinction entre ces
deux dimensions. Ainsi le français distingue-t-il éternité et
univers ; l’anglais, eternity et universe ; l’allemand, Ewigkeit
et Universum/All ; le polonais, wieczność et wszechświat ;
ou encore le grec ancien, qui fait la différence entre aiôn
et kosmos. Par contre, le terme araméen, et plus globale-
ment sémitique, olam ne dissocie pas ces deux dimensions
puisqu’il signifie à la fois « univers/monde » et « éternité »,
deux dimensions consubstantielles 2. Une même concep-
tion existe dans la culture inca, très éloignée dans le temps
et dans l’espace des occurrences araméennes remontant aux
iie et iiie siècles de n. è. En quechua, le terme pacha désigne
également toute l’ampleur de l’espace et du temps 3. Ce
terme renvoie, d’une part, à l’immensité cosmique des éten-
dues célestes perçues comme un espace statique et, d’autre
part, à l’espace dynamique compris comme le temps qui
s’écoule en une succession infinie de moments.
La perception par les hommes d’une dimension sans
limite, qui transcende le temps et l’espace, marque surtout
le domaine des dieux. Les dieux, en effet, sont immor-
tels, par opposition aux hommes, dont le temps de vie
est limité ; les dieux sont censés disposer du don d’ubi-
quité qui leur permet d’habiter plusieurs lieux en même
temps, alors que l’humanité s’inscrit dans un hic et nunc
tout contingent. Ce chapitre vise à dresser le portrait d’un
2. La langue araméenne, qui est une branche des langues sémitiques, est
attestée dans les sources écrites du Ier millénaire av. n. è. à nos jours, en tant que
langue de l’Église orientale.
3. Le quechua est la langue des Incas. Voir Eusebio Manga Quispe, « Pacha :
un concepto andino de espacio y tiempo », Revista Española de Antropología
Americana 24, 1994, p. 155-189.
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 135
dieu désigné par l’expression mar ‘olam, attestée surtout
dans des inscriptions araméennes de Palmyre (Syrie) mais
aussi de Nabatène (Jordanie et Syrie du Sud), ainsi que
dans divers passages de la Bible hébraïque. Qui est donc
celui que l’on décrit par ce titre comme un « Maître du
Monde » et « Maître de l’Éternité » ? En quoi cette appel-
lation est-elle différente d’un nom comme Zeus, Nabu ou
Poséidon ? Peut-on la rapprocher d’autres noms divins qui
prennent la forme d’un titre ? Les fonctions de ce dieu
de l’espace-temps s’étendent-elles vraiment au monde
entier et à toutes les périodes ? Quel genre de « maîtrise »
détient-il, au juste ? Et dans quelles circonstances s’adres-
sait-on à lui ? Pour obtenir quel genre de protection ?
Il est piquant de noter que le titre de « Maître de l’Uni-
vers » a donné naissance à celui de « Mister Univers », bien
connu dans la culture populaire en lien avec le champion-
nat international de bodybuilding. Aurions-nous donc
affaire à un dieu puissamment musclé ?
Être le maître du temps et de l’espace illimités
On a trop souvent tendance à penser les dieux antiques à
l’aune de ce que l’on croit savoir des dieux grecs et romains :
ils ont un nom propre, une généalogie et une mytholo-
gie transmis par des récits partagés ; ils auraient aussi un
domaine de prédilection, comme la mer pour Poséidon,
les récoltes pour Déméter, etc. Cette vision est excessive-
ment statique et simpliste ; les divinités des polythéismes
antiques sont bien plus complexes et fluides, ainsi qu’en
témoigne le système de dénomination qui donne à voir des
éléments onomastiques tantôt spécifiques, tantôt partagés.
Si l’on scrute les divinités des mondes sémitique,
mésopotamien, syrien, phénicien et punique, araméen,
hébreu, syriaque, on réalise qu’elles portent souvent un
nom propre comme Marduk, Hadad, Melqart ou Yahvé,
136 Noms de dieux
mais qu’on croise aussi une multitude de « maîtres » ou
« seigneurs » (baal, mar), rattachés soit à des lieux, soit à
des domaines, parfois aussi des « rois » (melek, milk), c’est-
à-dire des souverains divins régnant sur un territoire ou un
peuple. L’équivalent grec de « maître/seigneur », kyrios, est
en revanche très rare dans les inscriptions grecques prove-
nant du monde grec, mais cette épithète a gagné en popu-
larité au Proche-Orient, où elle a trouvé un terreau fertile
pour s’implanter et prospérer. Le choix de ce genre de
dénominations divines dans les inscriptions gravées sur des
statues, des autels, des reliefs, etc. ne résulte pas d’une évo-
lution vers l’anonymat divin, pas plus que d’un tabou por-
tant sur le nom divin professé par le judaïsme 4. Désigner
un dieu comme le seigneur d’un lieu donné ou le maître
de telle activité répond à une stratégie dictée par des tradi-
tions surtout politiques. Dans ces régions où la monarchie
est le régime largement dominant, les dieux sont pensés,
construits et représentés à l’instar des rois, c’est-à-dire en
tant que maîtres d’un territoire, parfois aussi vaste qu’un
empire. Ce n’est dès lors pas par hasard que le nom de ces
seigneurs divins ressemble à la titulature des souverains. Il
en va ainsi de l’akkadien belû, « seigneur », figurant dans
le nom de Marduk-Bel, le dieu tutélaire de Babylone ; de
même, le titre ouest-sémitique de baal est porté à la fois par
divers dieux et déesses, telle la célèbre Baalat de Byblos, et
par des souverains locaux, comme le roi Baal de Tyr connu
par le traité signé avec Assarhaddon, roi d’Assyrie (v. 676
av. n. è.). Quant au terme araméen mar, il est aussi par-
tagé par les divinités et les rois, ainsi qu’en témoignent les
inscriptions de Hatra (Irak). Tous ces éléments onomas-
tiques dressent le portrait de divinités souveraines que les
acteurs du culte identifiaient parfaitement et honoraient à
travers cette appellation qui souligne leur pouvoir sur les
4. Sur ce sujet, Aleksandra Kubiak, « The Gods without Names? Palmyra,
atra, Edessa », ARAM 28, 2016, p. 337-348.
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 137
hommes. D’ailleurs, le titre grec kyrios est utilisé en Orient
à la fois pour les dieux, les rois et les empereurs. Baal, bel,
mar ou kyrios expriment la même qualité : l’autorité. Si les
religions prétendent que les dieux ont créé l’homme à leur
image, il est certain que les hommes ont pensé les divini-
tés en référence à leurs expériences, notamment celle de
la royauté perçue comme une institution garantissant aux
populations protection et bien-être. Les dieux sont donc
représentés en guerriers courageux, en pères de la nation
miséricordieux et compatissants, en juges équitables, etc.
En cela, ils reflètent la conception idéale des monarques,
non seulement dans l’Antiquité mais aussi au Moyen Âge,
lorsque royauté terrestre et royauté céleste étaient intime-
ment liées. La relation entre les dieux et les hommes, à
l’instar de celle entre les rois et le peuple, repose sur la
subordination, qui dérive de la reconnaissance collective
de la position supérieure des souverains humains et divins.
Dans le langage des prières, cette soumission s’exprime
aussi parfois à travers le registre lexical de la dépendance,
comme celle d’un esclave envers son maître 5.
Pour tenter à présent de mieux cerner ces manières de
désigner les dieux et de les qualifier, intéressons-nous au
titre araméen de Maran, « Notre Seigneur », qui est attri-
bué, à Hatra, dans la haute vallée du Tigre, en Irak, aux
iie et iiie siècles de n. è., à Shamash, le dieu du soleil. Les
Hatréens, agissant comme collectivité, l ’invoquent toujours
avec le suffixe de possession, « notre », qui met en évidence
le patronage que le dieu exerce sur toute la population de
cette ville et qui l’apparente aux rois 6. En effet, depuis le
début du Ier millénaire av. n. è., les rois assyriens, babyloniens
puis perses, maîtres d’un empire dont Hatra faisait partie
avant la conquête d’Alexandre le Grand, ont développé
5. Cette attitude n’est pas étrangère à la littérature biblique, cf. Psaumes 130, 1-2.
6. Les Hatréens ont vénéré une triade : « Notre Seigneur », « Notre Dame » et
« le Fils de Nos Seigneurs ».
138 Noms de dieux
une idéologie politico-religieuse en vertu de laquelle le roi
s’approprie les dieux locaux, régionaux ou nationaux, qui
deviennent ses dieux personnels et avec lesquels il partage
une titulature analogue 7. Appeler les dieux « maîtres » ou
« seigneurs » a donc une valeur hiérarchique et relève d’un
protocole qui souligne la dignité des monarques quasiment
divins et des dieux souverains. Les divinités ainsi nommées
ont un rang éminent aux yeux des hommes, qui se mani-
feste dans le culte, mais aussi parmi les dieux eux-mêmes.
Cette éminence peut s’inscrire dans l’espace, comme pour
Baalshamin, le « Seigneur des cieux », et Baal Saphon,
le « Seigneur du mont Saphon » – le Djebel el Akra qui
domine le site d’Ougarit, en Syrie –, mais elle peut aussi
relever d’un domaine particulier ; c’est le cas pour Shamash,
appelé dans les prières akkadiennes le « Seigneur de la déci-
sion », puisque le dieu solaire, qui voit tout dans sa course
quotidienne, est le dieu qui rend la justice. Et que dire de
Marelahé, le « Maître des dieux », attesté dans les inscrip-
tions du iie siècle de n. è. à Édesse et Palmyre ? Son appel-
lation le positionne d’emblée au sommet du panthéon, à la
manière d’un dieu suprême, un recours à nul autre pareil.
Cette stratégie de dénomination n’est cependant pas
propre aux systèmes polythéistes qui, avec leur multitude
de dieux, se prêtent à des configurations variables, y com-
pris en termes de souveraineté divine 8. Le monde judéo-
chrétien invoque ainsi Yahvé en l’appelant Adonaï, « notre
Seigneur », mais aussi le « Maître des Cieux », mar shamaim,
une désignation attestée dans le livre de Daniel, un des deux
livres bibliques écrits en araméen 9. La liturgie chrétienne
utilise également le titre de « Seigneur », « Maître » pour
Dieu le Père et pour son Fils. Le titre de mar, « Seigneur »,
7. Cf. Takayoshi Oshima, Babylonian Prayers to Marduk, Tübingen, Mohr
Siebeck, 2011, p. 23, n. 103.
8. Cf. notamment Robert Parker, Greek Gods Abroad: Names, Nature and
Transformations, Oakland, University of California Press, 2017.
9. Daniel 5, 23. Voir également plus bas le chapitre 10.
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 139
est appliqué, dans les textes magiques araméens du
vie siècle de n. è., en référence à Jésus 10. Dans les églises
chrétiennes du monde entier, on voit les représentations
du Dieu trônant, pourvu des emblèmes de la monarchie
(couronne, orbe, sceptre), tandis que les paroles des chants
traditionnels polonais de Noël soulignent la qualité royale
du Christ. Les Baal du Levant, au Ier millénaire av. n. è.,
portent aussi des couronnes ou des tiares, dans le prolon-
gement des grands dieux de la Mésopotamie, Babylonie et
Assyrie, que l’on reconnaît aux couronnes cornues qu’ils
arborent à partir du IIIe millénaire av. n. è. Diverses sources
iconographiques plus tardives, aux iie et iiie siècles de n. è.,
représentent logiquement Bel et Baalshamin, à Palmyre et
à Doura-Europos (Syrie), affublés d’une couronne qui les
désigne comme des dieux souverains, une position qui n’est
ni exclusive ni absolue, mais liée à un espace, une popula-
tion, un office.
La souveraineté des rois mésopotamiens était, elle
aussi, d’autant plus affichée et glorifiée qu’elle était fra-
gile : Shagarakti-Shuriash, un roi kassite de Babylone au
xiiie siècle av. n. è., ainsi que Sennachérib au viie siècle,
portent tous les deux le titre ambitieux de « Roi du Monde
entier » (shar kishshatti en akkadien, où kishshatti porte
une signification pareille à ‘olam en araméen). Tiglath-
Phalasar III, qui se trouvait à la tête de l’empire assyrien
entre 744 et 727 av. n. è., est pareillement qualifié de « Sei-
gneur des quatre quarts de la Terre ». Dès le ixe siècle av.
n. è., le titre de « Seigneur de l’Univers » est attribué aux
rois assyriens, tels Assurnasirpal II et Shamshi-Adad V.
Par ces titres, on entend accentuer la dimension illimi-
tée de leur pouvoir sur le vaste territoire qui s’étend de la
Mésopotamie à la Méditerranée. Ce programme idéolo-
gique des cours mésopotamiennes et perses, qui se déploie
10. James A. Montgomery, Aramaic Incantation Texts from Nippur, Philadel-
phie, University Museum, 1913, no 19.
140 Noms de dieux
aux IIe et Ier millénaires av. n. è., accompagné d’une rhéto-
rique acclamatoire, a constitué un modèle pour Alexandre
le Grand, et ensuite pour les Romains, devenus à leur tour
les maîtres du monde.
Pourvus de cet arrière-plan historique, il est temps de
revenir vers l’appellation divine dont nous sommes partis :
mar ‘olam, le « Maître de l’Univers », alias le « Maître de
l’Éternité ». Cette désignation araméenne fait référence à
un laps de temps et un espace indéterminés ; elle exprime
l’ampleur sans limite des compétences et de la protection
exercée par le dieu. L’indistinction entre les immensités
spatiale et temporaire lève un voile sur la manière dont
la supériorité de la puissance divine a été conceptualisée
dans la culture araméenne.
Le portrait du « Maître de l’Univers/de l’Éternité » à Palmyre
Le Maître de l’Univers et de l’Éternité est, de fait, le sei-
gneur de tout, c’est-à-dire de chaque élément, de chaque
particule qui compose le temps et l’espace. Cette appel-
lation apparaît dans six inscriptions du iie siècle de n. è.
provenant de Palmyre, une ville-oasis située au beau milieu
de la steppe syrienne, qui a souffert récemment des affronts
faits à son patrimoine 11. Or, c’est le seul site du Proche-
Orient romain qui fournit autant d’attestations du dieu
mar ‘olam. Le nombre de textes nabatéens qui mentionnent
ce titre divin est en effet assez réduit, puisque seules deux
occurrences sont connues à ce jour. L’inscription palmyré-
nienne la plus ancienne date de 114 de n. è. et juxtapose
11. Sur les dieux de Palmyre, voir Michel Gawlikowski, « Les dieux de
Palmyre », dans Aufstieg und Niedergang den Römischen Welt, 18.4, Berlin/New
York, De Gruyter, 1990, p. 2605-2658. Voir aussi Javier Teixidor, The Pagan
God : Popular Religion in the Greco-Roman Near East, Princeton, Princeton
University Press, 1977. Sur le dieu des cieux en particulier, Herbert Niehr,
Ba’alšamen. Studien zu Herkunft, Geschichte und Rezeptionsgeschichte eines phöni-
zischen Gottes, Louvain, Peeters, 2003.
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 141
la mention de Baalshamin, le « Seigneur des Cieux », avec
celle du « Maître de l’Univers/de l’Éternité » 12. Cette quali-
fication est donc un attribut, une propriété particulière de la
divinité céleste par excellence. Dix ans plus tard, à Palmyre,
un autre texte dédié à Baalshamin le qualifie à nouveau de
« Maître de l’Univers/de l’Éternité » (fig. 1). Or, il s’agit
cette fois d’une inscription bilingue gréco-araméenne, et
la version grecque mobilise Zeus le « Très grand » (megis-
tos) et le « Foudroyant » (keraunios) 13. Ces séquences ono-
mastiques décrivent en quelque sorte les compétences de
Baalshamin vu en tant que dieu de l’orage et de la végéta-
tion. L’éminence de ses pouvoirs et l’efficacité de ses attri-
buts font de lui un dieu souverain, un « maître » de l’espace
et du temps illimités, le grand, le très grand, le plus grand !
Fig. 1. Plaque votive à Zeus le « Très grand », le « Foudroyant » en grec,
au « Maître de l’Univers/de l’Éternité » en araméen.
Londres, British Museum. © A. Kubiak-Schneider.
12. Eleonora Cussini, Delbert R. Hillers, Palmyrene Aramaic Texts, Baltimore,
Johns Hopkins University Press, 1996 = PAT 0332.
13. PAT 0258.
142 Noms de dieux
Deux autres inscriptions bilingues datant de 162 de
n. è. se réfèrent à Zeus le « Très haut » (hupsistos), le « Très
grand » (megistos), « Qui écoute » (epêkoos) en grec, et au
« Maître de l’Univers/de l’Éternité » en araméen (fig. 2) 14.
Les épithètes grecques hupsistos et megistos évoquent l’im-
mensité de la sphère d’action du dieu par la combinaison
de la hauteur et de l’ampleur au superlatif. Quant à la qua-
lification d’epêkoos, elle apporte une touche intéressante,
qui rapproche le dieu surplombant qu’est le « Maître des
Cieux », en soulignant le fait qu’il écoute les prières de
ses fidèles, qu’il accède à leurs requêtes. Eftychia Stavria-
nopoulou a montré que cette aptitude est aussi celle des
rois qui se montrent accessibles aux requêtes du peuple.
Une fois encore, les représentations liées à la royauté s’ap-
pliquent aux dieux. On constate en tout cas que mar olam
est bien le nom du dieu, un nom composite qui en dresse
un portrait subtil et riche à la fois.
Fig. 2. Autel portant la dédicace à Zeus le « Très haut », le « Très grand »,
« Qui écoute » en grec, au « Maître de l’Éternité/de l’Univers »
en araméen de Palmyre (162 de n. è.).
Musée de Palmyre (état de 2011). © A. Kubiak-Schneider.
14. PAT 1917 et 1918. Les deux textes sont identiques.
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 143
Deux autres inscriptions de Palmyre, en 132 et 136
de n. è., complètent le profil du « Maître de l’Univers/de
l’Éternité », qualifié de « bon » et de « miséricordieux » 15.
Ces deux textes sont aussi intéressants d’un autre point de
vue. Le premier, en 132 de n. è., attribue une bénédiction
éternelle (universelle ?) au nom divin, mentionné plus loin
dans le texte et désigné comme « Maître de tout l’Univers/
de toute l’Éternité » (mar kol ‘olam). La seconde inscrip-
tion se signale par la phrase « le dieu m’a vu », qui se réfère
à l’expérience personnelle du dédicant dont le dieu a perçu
la misère et le besoin d’aide.
Aucune de ces inscriptions n’apporte d’image de la
divinité ainsi qualifiée. On ne peut pour autant parler
d’aniconisme, moins encore de tabou portant sur la repré-
sentation du visage. Il s’agit plutôt de situations cultuelles
particulières, qui impliquent de mobiliser un interlocuteur
divin spécifique désigné au moyen de qualifications exal-
tant ses pouvoirs. En agençant différents noms, titres et
épithètes, on crée les conditions d’une interaction efficace
qui constitue une alternative à l’anthropomorphisme, ou
qui peut simplement s’en passer. En d’autres termes, c’est
une stratégie de communication différente ; il serait exces-
sif d’en déduire que les dieux concernés n’ont pas d’image.
On notera d’ailleurs que toutes les inscriptions concer-
nées relèvent d’un contexte votif traditionnel, et plus par-
ticulièrement d’une démarche de remerciement (ex-voto)
pour une grâce obtenue. Elles impliquent dès lors que
le dédicant ait préalablement adressé une prière pour
demander ses faveurs à un dieu expressément choisi au
15. PAT 0344 (inscription assez endommagée, des passages sont manquants :
« Pour Celui dont le nom est béni pour l’éternité, le Maître de l’Univers entier,
le bon, en rendant grâce Zabdibol (…) pour ses hommes (…) au mois de Nisan,
pour l’éternité pour la vie de (…) Zabdibol, fils de Zabdibol, (…) ce docu-
ment . » PAT 0335 (texte complet) : « Pour Maître de l’Univers, le bon et
le miséricordieux, en rendant grâce Ma‘anai, fils de Malku le Grand, fils de
Ma‘anai, parce qu’il (i.e. Maître de l’Univers) l’a vu. Pour sa vie et la vie de ses
fils et ses frères au mois de Shebat, l’an 136 de n. è. »
144 Noms de dieux
sein de la collectivité divine. Le dieu qui a exaucé la prière
est qualifié d’epêkoos puisqu’il a entendu et vu le fidèle,
qui le décrit logiquement comme bon et miséricordieux,
mais aussi comme un dieu suprême, en raison de l’effi-
cacité de son action ; il est donc le « Maître de l’Univers/
de l’Éternité » et la bénédiction éternelle de son nom est
pérennisée dans la pierre par le truchement de la dédicace.
Toutes ces qualités positives témoignent en définitive de
la bonne réussite de la communication entre le fidèle et
le dieu auquel il a choisi de s’adresser. La pertinence de
son appellation vient en quelque sorte sceller un processus
vertueux de part et d’autre : le dieu est dignement honoré,
le dédicant reçoit une réponse à sa requête. L’autel ou le
bâtiment cultuel offert pour commémorer cet événement
permet de prolonger dans le temps la bienveillance divine
chaque fois que des actions rituelles interviennent, comme
brûler de l’encens, verser de l’eau, de l’huile, de la bière,
du vin, célébrer les dieux par des chants ou des éloges…
Les textes palmyréniens mentionnant le dieu mar ‘olam,
le « Seigneur de Partout et Toujours », celui sur qui l’on
peut décidément compter, attestent du fait qu’il répond
aux prières, qu’il est réceptif, donc grand, très grand, le
plus grand. Il est le seigneur au pouvoir grandiose, sans
limite. Remercier les dieux, célébrer leur bienveillance à
la suite d’un moment de crise à l’issue heureuse agit aussi
comme une thérapie qui permet d’aborder avec confiance
les situations difficiles, voire traumatiques. Le choix des
mots, des noms, des formules et des images pour rendre
honneur à celui ou celle qui apporte une aide décisive
s’avère stratégique.
Qui suis-je ?
Pierre Brulé, dans l’introduction du livre Nommer les
dieux. Théonymes, épithètes, épiclèses dans l’Antiquité, écrit
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 145
que « chez les polythéistes, le nom de dieu […], bien que
tout aussi indispensable pour établir la communication,
en exprimer la puissance et la spécialité et annoncer le
mode spécifique de communication qu’il sous-entend
[…], implique qu’individus et communautés aient opéré
en fonction de leurs besoins et de leur particulière repré-
sentation mentale de ce divin 16 ». Les façons de s’adres-
ser aux dieux sont donc en prise avec la pensée religieuse,
les représentations traditionnelles des puissances supé-
rieures, mais aussi avec les contextes particuliers de la vie
quotidienne.
Pour mieux cerner le portrait du « Maître de l’Univers/
de l’Éternité », mis à part les inscriptions votives présen-
tées ci-dessus, on ne dispose pas d’autres textes ; aucune
inscription relevant d’un contexte public, comme des
jetons en lien avec l’administration des sanctuaires ou des
inscriptions honorifiques qui se singularisent par un lan-
gage plus rigide que les dédicaces votives ; pas de récits
mythologiques ou de prières, d’hymnes analogues à ceux
qu’on connaît en Mésopotamie ou en Grèce, qui pour-
raient montrer d’autres facettes du culte du « Maître de
l’Univers/de l’Éternité ». Si deux dédicaces se réfèrent à
Baalshamin, le « Seigneur des Cieux », l’un des principaux
dieux de Palmyre, comme le « Maître de l’Univers/de
l’Éternité », d’autres textes qui mentionnent ce dieu ne le
nomment pas de cette façon. Or, l’association de ces deux
titres – « Seigneur des Cieux » et « Maître de l’Univers/de
l’Éternité » – n’est certainement pas fortuite. L’un et l’autre
renvoient à la dimension cosmique de la divinité ainsi dési-
gnée. Celui qui porte ce nom ou titre a des compétences
dans le domaine atmosphérique (tempête, orage, foudre,
vent, pluie…) et s’occupe de l’univers tout entier : le ciel,
les planètes, les étoiles… Significativement, Baalshamin
16. Nicole Belayche, et al. (éd.), Nommer les dieux. Théonymes, épithètes, épiclèses
dans l’Antiquité, Turnhout, Brepols, 2005, p. 9.
146 Noms de dieux
est qualifié, dans une inscription bilingue de Palmyre, en
palmyrénien et en grec, de « Maître de l’Univers » et de
« Foudroyant », parce qu’il possède une expertise dans le
domaine de la tempête et d’autres phénomènes atmos-
phériques, donc du kosmos dans son ensemble. Attesté
dans les sources écrites depuis le IIe millénaire av. n. e. en
Syro-Palestine, en Anatolie et en Mésopotamie, Baalsha-
min a sa résidence dans les cieux, d’où il peut observer
tout ce qui se passe et contrôler la mécanique céleste. À
Palmyre, il était vénéré dans un magnifique temple qui
a été détruit par explosion en 2016 par le prétendu État
Islamique (fig. 3.).
Fig. 3. Temple de Baalshamin à Palmyre (état de 2008).
© A. Kubiak-Schneider.
Baalshamin était figuré à Palmyre comme une divinité
trônant, barbue, portant un calathos 17 sur la tête, affublé
d’un animal symbole de sa puissance, le taureau (fig. 4).
17. Le terme grec désigne un panier ou une couronne en forme de panier
symbolisant la fécondité et la richesse. Ce genre de corbeille servait en Grèce
ancienne pour recueillir de la laine, des produits récoltés, tels que fruits, épis,
fleurs, raisins, etc. Sur l’art palmyrénien, Malcolm A. R. Colledge, The Art of
Palmyra, Londres, Thames and Hudson, 1976.
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 147
Fig. 4. Relief montrant Baalshamin (à gauche)
et Bel (à droite). Musée des Beaux-Arts de Lyon.
© A. Kubiak-Schneider.
Un autre relief votif palmyrénien illustre plutôt l’aspect
agraire de cette divinité ; dans la main droite, il tient des
épis de blé qui contribuent à dépeindre Baalshamin en
dieu de la fertilité et de la fécondité, deux domaines conti-
gus qui sont aussi en relation avec la pluie, peut-être le
mouvement des planètes. Le linteau de la niche cultuelle
du sanctuaire était en outre orné de la représentation d’un
aigle flanqué des bustes des dieux représentant la Lune et
le Soleil. Dans quelques inscriptions bilingues, le « Sei-
gneur des Cieux » est logiquement rendu en grec par
Zeus, parfois qualifié de « Très haut », hupsistos, en écho
aux espaces qui sont les siens, mais aussi à sa supériorité
divine au sens large.
Les Palmyréniens honorent donc deux divinités (au
moins !) qui se voient attribuer un rang supérieur parmi
les puissances divines et qui méritent d’être intitulées
« Maître de l’Univers/de l’Éternité ». Mais il ne faut pas
148 Noms de dieux
oublier Bel, dont le nom signifie « Seigneur », un autre
titre hiérarchique qui souligne son pouvoir. Il était aussi
considéré par les Palmyréniens comme un protecteur effi-
cace, y compris à l’étranger où l’on rencontre des com-
munautés de marchands palmyréniens, comme à Rome.
Son grand sanctuaire (fig. 5), dans la métropole palmyré-
nienne, qui était un centre majeur de la vie religieuse, était
appelé « la maison des dieux » et « la maison de Bel » dans
les inscriptions.
Fig. 5. Temple de Bel à Palmyre (état de 2007).
© A. Kubiak-Schneider.
Sa construction a pris presque un siècle. Malheureu-
sement, en 2016, il a partagé le sort funeste du temple de
Baalshamin. Comme ce dernier, Bel présente les contours
d’un dieu cosmique, en charge de l’univers, ainsi que le
confirme la représentation du zodiaque dans son temple.
Il est placé au centre de l’image, entouré par les person-
nifications des planètes ou des dieux qui correspondent
à ces planètes. Cette conception théologique de Bel est
très ancienne et remonte au monde mésopotamien. « Bel »
était en effet un titre de fonction, l’un des nombreux noms
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 149
propres du dieu Marduk, la divinité poliade et impériale
de Babylone. Dans l’épopée babylonienne intitulée Enūma
Eliš, « Quand là-haut » 18, la position suprême de Marduk
est mise en relation avec sa victoire sur le chaos 19. La lit-
térature religieuse babylonienne du Ier millénaire av. n. è.,
y compris de l’époque hellénistique (surtout des ive et
iiie siècles av. n. è.), lorsque la Babylonie est conquise par
Alexandre et gérée par les Séleucides, appelle Marduk-
Bel le « Roi du monde entier », le « Seigneur des quatre
quarts de la Terre », même si l’allusion aux pouvoirs illi-
mités, étendus sur l’univers entier, n’apparaît plus dans les
textes d’époque romaine (ier siècle av. n. è.-iiie siècle de
n. è.). Les rois séleucides, surtout Séleucos Ier et son fils
Antioche Ier, ont incorporé les figures de Bel et de son fils
divin Nabu dans leur politique religieuse en contribuant
à la diffusion de leur culte au-delà de la Mésopotamie.
Les liens entre le culte de Bel à Palmyre et celui de Baby-
lone sont donc incontestables. Les deux figures occupent
la même position prééminente dans le panthéon ; ils sont
perçus comme des dieux tutélaires protégeant les habi-
tants des deux villes. Les éléments mésopotamiens du
Bel de Palmyre se retrouvent aussi dans la représentation
astrologique et iconographique du dieu, qui est assimilé
à la planète de Jupiter. Les inscriptions bilingues l’asso-
cient en grec à Zeus, qualifié de megistos, un superlatif
dont le spectre sémantique est aussi large qu’hupsistos. Le
bas-relief palmyrénien (fig. 4) montre Bel et Baalshamin
représentés presque de la même manière : dieux barbus,
trônant, tenant un sceptre, portant une couronne ; Bel
est juste un peu plus grand que Baalshamin et tient un
18. Cf. Stéphanie Anthonioz, Philippe Talon, Enūma Eliš. Lorsqu’en haut, Paris,
Cerf, 2019.
19. Le culte de Marduk à Babylone est attesté depuis le IIIe millénaire av. n. è.
La scène de combat avec le monstre symbolisant le chaos est aussi représentée
sur un des reliefs à Palmyre en justifiant la connaissance de la tradition religieuse
de la Mésopotamie.
150 Noms de dieux
globe dans la main. Serait-ce finalement lui, le « Maître de
l’Univers/de l’Éternité » ?
Dans les systèmes religieux polythéistes, il n’y a rien
d’étonnant à ce que plusieurs dieux partagent leurs titres.
« Maître de l’Univers/de l’Éternité » qualifie d’une part
Baalshamin, mais aussi Dushara, le dieu nabatéen qui
n’était pas une divinité atmosphérique, et encore Yahvé,
le dieu des juifs et des chrétiens dans l’Ancien Testament,
et le Christ ainsi qu’Allah, le dieu des musulmans. Le
contexte votif des dédicaces palmyréniennes illustre le
recours à ce titre pour s’adresser à des dieux différents en
fonction des circonstances, des lieux, des intentions. Ce
sont fondamentalement les choix et stratégies des agents
qui déterminent les manières de s’adresser aux puissances
divines. Le dieu qualifié de « Seigneur du Monde » est
représenté, par son nom, comme puissant et fiable, donc
aussi bienveillant, attentif et capable de résoudre les
crises. Il est à la fois proche et lointain. Les polythéismes
antiques se fondent sur la conviction que les dieux sont
sensibles aux dons et aux prières, de sorte qu’ils agissent
en faveur de ceux qui les invoquent, les appellations étant
en elles-mêmes des offrandes, des marques d’honneur.
Chaque dieu a certes un domaine privilégié de compé-
tence, mais il n’en a pas l’exclusivité 20. Le grand nombre
de dieux constituait en définitive une garantie de l’exau-
cement des prières et d’une prompte assistance en cas de
besoin ; c’est pourquoi, en fonction de l’adresse des fidèles,
chacun ou chacune pouvait potentiellement être le Maître
ou la Maîtresse de l’Univers/de l’Éternité.
Le Proche-Orient, surtout aux iie et iiie siècles de
n. è., est un grand chaudron dans lequel les cultures et
20. Le terme de « compétence » est introduit dans l’histoire des religions par
Georges Dumézil, La religion romaine archaïque, avec un appendice sur la religion
des Étrusques, Paris, Payot, 1966.
Maître de l’Univers, du Monde et de l’Éternité 151
les religions mijotent, si l’on peut dire, mais sans vrai-
ment se mélanger. Chaque élément garde ses spécifici-
tés, sa « saveur », et s’adapte à des contextes locaux très
variables. Les traditions ne fusionnent pas mais elles cir-
culent et adoptent des traits locaux qui produisent des
réalités cultuelles originales et complexes. Proposer une
identification précise pour celui qui porte le nom divin de
« Maître de l’Univers/de l’Éternité » est donc chose ardue,
peut-être même superflue, ou vaine. L’identification du
« Maître de l’Univers/de l’Éternité » de Palmyre avec des
figures définies du panthéon local relève de la spécula-
tion. En l’absence d’indices explicites, donner une réponse
univoque à la question de l’identification de ces formules
s’avère impossible et stérile.
Opter pour un titre faisant fonction de nom conduit
à mettre l’accent sur les pouvoirs et les compétences de
cette puissance divine, à déployer plus explicitement ses
fonctions et qualités. Louer ainsi, dans l’acte même de
nomination, le pouvoir illimité du dieu dans l’espace et
dans le temps fait résonner sa « part d’honneur » et vise à
l’inciter à agir en faveur des hommes. Le portrait par les
noms du « Maître de l’Univers/de l’Éternité » dévoile un
pouvoir cosmique agissant, digne des rois. Le dieu ainsi
qualifié est, hic et nunc, le plus grand et le plus élevé, parce
qu’il embrasse tout dans ses compétences. Omnipotent et
miséricordieux envers les hommes, il est particulièrement
qualifié pour résoudre les problèmes placés sous ses yeux.
En théorie, donc, chaque dieu peut être, un jour, ici ou là,
pour tel ou tel fidèle, le « Maître de l’Univers/de l’Éter-
nité » dès lors que sa puissance est exaltée.
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