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« Supporting the Sacred Journey » : les histoires causales et le « problème » de la parentalité autochtone

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Abstract

This article explores “causal stories” (Stone, 1989) in constructions of social problems experienced by Canadian Indigenous peoples in six documents focusing on Indigenous families and parenthood produced by a variety of official agencies. Two recurrent themes in causal stories were identified: “cultural deprivation through disruption” and “parenting as root of problems”. Solutions tended to focus on building strength through support and cultural renewal, the latter appearing as glocalised mainstream Euro-American therapeutic discourses and parenting advice. It is argued that attention is potentially deflected from material inequalities, while glocalised therapeutic and parenting discourses may act as a Trojan horse for greater intervention into and monitoring of family life.
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Lien social et Politiques
« Supporting the Sacred Journey » : les histoires causales et le
« problème » de la parentalité autochtone
‘Supporting the Sacred Journey’: Causal stories and the
‘problem’ of Indigenous Parenting
Ashley Frawley
Le déterminisme parental en question : la « parentalisation » du
social
Number 85, 2020
URI: https://id.erudit.org/iderudit/1073743ar
DOI: https://doi.org/10.7202/1073743ar
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Lien social et Politiques
ISSN
1204-3206 (print)
1703-9665 (digital)
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Frawley, A. (2020). « Supporting the Sacred Journey » : les histoires causales et le
« problème » de la parentalité autochtone. Lien social et Politiques, (85), 85–107.
https://doi.org/10.7202/1073743ar
Article abstract
This article explores “causal stories” (Stone, 1989) in constructions of social
problems experienced by Canadian Indigenous peoples in six documents
focusing on Indigenous families and parenthood produced by a variety of
official agencies. Two recurrent themes in causal stories were identified:
“cultural deprivation through disruption” and “parenting as root of problems”.
Solutions tended to focus on building strength through support and cultural
renewal, the latter appearing as glocalised mainstream Euro-American
therapeutic discourses and parenting advice. It is argued that attention is
potentially deflected from material inequalities, while glocalised therapeutic
and parenting discourses may act as a Trojan horse for greater intervention
into and monitoring of family life.
©Lien social et Politiques  2020
LE DÉTERMINISME PARENTAL EN QUESTION :
LA « PARENTALISATION » DU SOCIAL
« Supporting the Sacred Journey » :
les histoires causales et le « problème »
de la parentalité autochtone
ASHLEY FRAWLEY
Maîtresse de conférences en sociologie et politiques sociales — Swansea
University
Traduit de l’anglais
1. Introduction
Cet article explore les « histoires causales » (Stone, 1989) dans la construction
des problèmes sociaux vécus par les peuples autochtones canadiens à travers
l’examen de documents qui concernent ces derniers et leur sont destinés.
Cette étude de cas comprend six documents : Supporting the Sacred Journey:
From Preconception to Parenting for First Nations Families in Ontario (Centre
de ressources Best Start, 2012), le programme Best Start ayant été financé
par le gouvernement de l’Ontario ; quatre documents portant sur la santé et
le bien-être des Autochtones à travers le prisme de la parentalité (Centre
de collaboration nationale de la santé autochtone [CCNSA], 2013a, 2013b,
2013c, 2015) ; et le « Compte rendu de "Enfants et familles réunis. Réunion
d’urgence sur les services aux enfants et aux familles autochtones" », une
réunion d’urgence tenue en janvier2018 concernant le nombre élevé d’enfants
autochtones placés en foyer d’accueil. Les histoires causales, qui réfèrent à
la construction étiologique de problèmes sociaux, situent le mécanisme du
préjudice dans la rupture culturelle par laquelle le blâme pour des problèmes
sociaux ostensiblement cycliques est porté sur l’héritage du colonialisme.
Cependant, si le blâme est ultimement dirigé vers le passé, le lieu actuel des
problèmes sociaux se situe dans les pratiques et les compétences parentales
(parfois manquantes) des parents autochtones eux-mêmes. De cette façon,
l’étiologie des problèmes sociaux est ramenée vers l’intérieur, comme résultant
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LA « PARENTALISATION » DU SOCIAL
de traumatismes psychologiques enracinés dans des injustices passées.
Néanmoins, il existe également un désir évident de dépasser ces schémas
négatifs pour mettre l’accent, de manière plus généralisée et apparemment
positive, sur la valorisation de la force et du bien-être émotionnel. Or, malgré
la promesse de ces tentatives de détourner l’attention des schémas plus
pathologiques du fonctionnement humain (voir Seligman, 1999), ces discours
semblent suivre des tendances communes plus larges qui promeuvent la santé
mentale et le bien-être, et qui participent selon plusieurs d’un « tournant
thérapeutique » (par exemple Frawley, 2018 ; Matthiesen, 2018). Ce tournant
place la vie émotionnelle intérieure des individus au cœur des problèmes
sociaux, l’ouvrant à l’examen et à la gouvernance publics (Furedi, 2004 ; Nolan,
1998 ; Rose, 1999). Le caractère de plus en plus transnational de cet éthos
thérapeutique et de l’industrie psychothérapeutique qui lui est associée
signifie que les discours thérapeutiques sont souvent « glocalisés » (Nehring
et al., 2016). Je soutiens que cette fusion de formes globales et localisées est
particulièrement évidente dans les documents que j’ai analysés destinés aux
peuples autochtones du Canada et les concernant, au sein desquels l’appel
à la « sensibilité culturelle » semble aboutir à une traduction de ces discours
thérapeutiques et des principaux discours euroaméricains sur la parentalité
(Lee et al., 2014) en des formes culturelles autochtones.
Dans ce qui suit, j’examine les « histoires causales » (Stone, 1989) des problèmes
sociaux que lon trouve dans les documents sélectionnés, ainsi que les solutions
qui y sont proposées. Deux thèmes récurrents ont été identifiés dans ces
histoires causales : « la dépossession culturelle à travers la rupture » et « la
parentalité en tant que source de problèmes ». Les solutions tendent à se
concentrer sur le développement de la force par le soutien et le renouveau
culturel, ce dernier point passant par des discours thérapeutiques et des
conseils aux parents ancrés dans une perspective euroaméricaine dominante
et glocalisée. Je soutiens que la glocalisation des discours thérapeutiques
agit à la fois comme une forme de « pouvoir bienveillant » (Yang, 2010) et
comme un cheval de Troie permettant une plus grande intervention dans la vie
familiale et un meilleur suivi de celle-ci. En d’autres termes, par le biais d’un
discours bienveillant sur l’importance du bien-être et du soutien émotion
-
nels, les parents autochtones sont considérés comme étant typiquement
défaillants et ayant besoin d’interventions extérieures pour que leur soient
inculquées des compétences parentales qui auraient été perdues en raison de
la rupture culturelle. De plus, par la traduction culturelle de la problématisation
— 87
de l’émotion ; ces approches principalement descendantes (top-down) et
externes, qui reprennent des thèmes communs dans la culture thérapeutique
et parentale anglophone, sont présentées comme des demandes autochtones
ascendantes (bottom-up).
2. Contexte
L’histoire de la construction de l’influence négative des mères autochtones sur
le développement des enfants est longue et, comme le discours traumatique
qui y est étroitement lié (analysé de manière critique par Maxwell, 2014 ; Million,
2013), il est possible que des discours plus positifs, axés vers la force et le bien-
être émotionnels, puissent également contribuer à concevoir la subjectivité
autochtone comme intrinsèquement risquée pour la génération suivante.
Il y a sans doute une continuité entre les constructions coloniales dans
lesquelles les mères autochtones n’avaient pas la capacité délever des enfants
adaptés à la vie citoyenne de la société dominante, par exemple en raison de
leur difficulté à réguler leurs émotions et de leur incapacité à freiner leurs
appétits, et les documents contemporains de promotion de la santé portant
par exemple sur l’obésité infantile et les grossesses chez les adolescentes
(Fonda, Eni et Guimond, 2013). Les orientations qui en résultent en matière de
retrait d’enfants du milieu familial sont également très similaires à celles des
périodes passées de retrait systématique : bien qu’ils représentent 7 % de la
population des enfants au Canada, les enfants autochtones constituent 52 %
des enfants en foyer d’accueil — un fait qui a déclenché la réunion d’urgence
de deux jours des ministres du gouvernement en janvier2018 (Gouvernement
du Canada, 2018). Mentionnée ci-dessus, cette réunion a amené le Canada à
prendre six mesures visant à réduire ces statistiques, dont l’adoption d’une Loi
concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des
Inuits et des Métis en 2019. Cette surveillance et ces interventions accrues
sont particulièrement significatives dans le contexte des demandes de longue
date en faveur de l’autodétermination des Autochtones et d’une méfiance
qui n’est pas non fondée » [Barrett et St.Pierre, 2011 : 50]) à l’égard des
organismes extérieurs.
Une littérature critique émergente s’est interrogée sur les ambiguïtés concep-
tuelles et les conséquences potentielles de l’importance croissante accordée
au « traumatisme historique » dans les récits des problèmes sociaux touchant
les groupes autochtones (Gone, 2014 ; Maxwell, 2014 et 2017 ; Million, 2013 ;
Mohatt et al., 2014). Ces récits tendent à inscrire la parentalité au cœur des
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problèmes sociaux, les parents autochtones étant considérés comme des
sujets traumatisés, manquant de « compétences parentales », n’ayant pas
été eux-mêmes correctement éduqués en raison de l’héritage tragique du
colonialisme, notamment les pensionnats et les politiques antérieures de
retrait des enfants (par exemple Ball, 2008). Cependant, alors que l’histoire
du colonialisme et des pensionnats pourrait faire croire que les peuples
autochtones constituent un cas particulier, l’attention croissante portée aux
traumatismes, à la santé mentale et au bien-être ne s’avère pas spécifique
à ces groupes et représente une préoccupation grandissante des gouverne-
ments du monde entier (Madsen, 2018 ; Nehring et Kerrigan, 2019). En effet,
à mesure que ces récits gagnent en puissance sur la scène transnationale, ils
deviennent étroitement associés aux récits explicatifs des problématiques
sociales, puisque de plus en plus d’organisations et d’individus sont formés
et engagés dans ce type particulier de solutions (Hilgartner et Bosk, 1988 ;
Stone, 1989).
L’attention de plus en plus grande portée depuis les années1990 à la san
mentale des Autochtones et à la prévention en matière de santé mentale
(Nelson et Wilson, 2017) a également eu pour effet de dépolitiser un large
éventail de questions sociales en les présentant comme des problèmes
de comportement individuels, des questions aussi variées que les « acci-
dents » ou la « prise en charge des enfants par les services de protection de
l’enfance » étant dorénavant interprétées comme des « problèmes de san
mentale »(Maxwell, 2014 : 415). Comme le décrit Million dans la même perspec-
tive, « [a]lors que la crise est le résultat des effets continus de la pauvreté et
de la dissolution persistante de communautés extrêmement marginalisées par
rapport aux "libertés" générales, [les populations autochtones] sont appelées
à "guérir" » (Million, 2013 : 151). De fait, le rôle du traumatisme colonial est
souligné à plusieurs reprises au sein des documents analysés dans le cadre
de cette étude. D’une part, les récits de traumatismes peuvent contrecarrer
une tendance à se blâmer soi-même pour les problèmes sociaux et favoriser
des récits de continuité culturelle, de survie et de résilience (Denham, 2008 ;
Mohatt et al., 2014). Toutefois, ils peuvent aussi étouffer les aspirations
collectives par un discours individualisant et médicalisant (Paradies, 2016).
Million (2013) explique que le récit du traumatisme, bien qu’il ait réussi à obtenir
une reconnaissance sur la scène publique, est devenu si puissant qu’il évince
d’autres histoires que les Autochtones pourraient raconter et ne représente
pas forcément la façon dont ils souhaiteraient eux-mêmes définir leurs
— 89
problèmes. Pourtant, comme le décrit Maxwell (2014), ces récits sont devenus
omniprésents au point d’imprégner désormais les conceptions populaires
des problèmes sociaux dont se font l’écho les populations autochtones,
comme l’illustre cette déclaration d’une jeune femme anichinabée : « Nous
subissons encore les effets du pensionnat de nos parents et grands-parents.
Nous sommes tous meurtris, et nous transmettrons cela à nos enfants, alors
ça ne finira jamais. »(408) Cependant, elle souligne qu’il y a un engagement
sélectif avec ces discours, à travers lequel leurs aspects plus limitatifs sont
rejetés. Néanmoins, on a fait valoir que le traumatisme fonctionne comme
un outil pour stigmatiser et discréditer les familles autochtones et légitimer
les interventions sanctionnées par l’État dans la sphère familiale en vertu du
besoin de protection des enfants et de celui des parents de bénéficier d’une
intervention clinique (Maxwell, 2017).
La tendance croissante à la promotion d’états mentaux positifs, à travers des
« approches basées sur les forces » qui visent à réduire les issues négatives
par la promotion de forces telles que la résilience, le bien-être et la santé
physique et mentale, a suscité moins d’attention (par exemple, Crooks et al.,
2010). Pourtant, on a fait valoir que de telles approches renforcent le modèle
de déficit en présentant les états mentaux positifs comme quelque chose qui
doit être encouragé, généralement par des parties extérieures, au sein d’une
population plus générale plutôt que directement auprès d’individus connais-
sant des difficultés (Frawley, 2018). En particulier, la promotion du bien-être
émotionnel s’est progressivement effacée au profit d’une problématisation
plus générale de la santé mentale (Ecclestone, 2018). En effet, une tendance
à la hausse du nombre d’enfants impliqués dans le système de protection
de l’enfance a été observée dans un certain nombre de pays où les critères
d’intervention ont été élargis, passant de la maltraitance à des notions plus
diffuses de bien-être (Bilson et Martin, 2017). Par exemple, l’augmentation du
nombre d’enfants retirés de leur milieu familial par les services norvégiens de
protection de l’enfance, en particulier des enfants issus de groupes pauvres
et de minorités ethniques, suscite une vive controverse (Hollekim, Anderssen
et Daniel, 2016).
Tout comme les attitudes vis-à-vis des pauvres, les discours professionnels
coloniaux ont longtemps considéré les parents autochtones comme suspects
et responsables des souffrances et de léchec de l’assimilation de leurs enfants
(Maxwell, 2014). Pourtant, alors que les politiques coloniales passées sont
régulièrement pointées du doigt, les actions actuelles de l’État relativement
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au grand nombre de retraits d’enfants, qui ont d’ailleurs été qualifiées de
« Millennium Scoop » (Sinclair, 2007), ne sont pas considérées comme un héri-
tage de ce passé. Elles sont plutôt présentées comme les effets regrettables
de la politique coloniale passée qui a sapé la capacité des parents autochtones
à promulguer un niveau de soins jugé approprié par les instances extérieures.
Dans les sections suivantes, je me baserai sur six documents relatifs à l’édu-
cation, à la santé et au bien-être des Autochtones pour détailler la manière
dont ces récits sont construits et servent à problématiser la capacité des
parents autochtones à favoriser adéquatement le bien-être de leurs enfants.
3. Méthodologie
À partir d’une approche constructionniste contextuelle, j’emploie le concept
d’« histoires causales »(Best, 2017 ; Stone, 1989) pour mettre en lumière les
récits ayant trait aux problèmes sociaux des communautés autochtones
et aux façons de les résoudre. Pour ce faire, j’utilise l’analyse qualitative
de documents (AQD), une méthodologie émergente qui consiste en une
« conversation conceptuelle avec de nombreux documents et exemples, ainsi
qu’un échantillonnage théorique assurant des comparaisons systématiques
et constantes »(Altheide et al., 2008 : 127). L’AQD repose sur un mouvement
itératif et réflexif entre le développement de concepts et de catégories,
l’échantillonnage et le codage, l’analyse et l’interprétation des données (ibid. :
128).
J’ai utilisé l’AQD pour sélectionner un certain nombre de documents à
examiner en détail, à commencer par deux brochures : Les parents en tant que
premiers enseignants et La paternité, c’est pour la vie. Livret de ressources
sur le rôle paternel à l’intention des parents des Premières Nations et des
parents des Métis de la Colombie-Britannique (CCNSA, 2013b et 2013a), ainsi
que deux résumés d’événements : L’espace sacré de la féminité : le maternage
à travers les générations et La famille à cœur (CCNSA, 2013c et 2015). Tous
ces documents ont été produits par le Centre de collaboration nationale de la
santé autochtone (CCNSA), fondé en 2005 par l’Agence de la santé publique
du Canada pour soutenir les pratiques en matière de santé publique au pays
(Raphael, Bryant et Rioux, 2019). Le CCNSA s’intéresse aux aspects sociaux
de la santé et publie des documents variés destinés à la fois aux profanes et
aux professionnels. Certains de ces documents ont été qualifiés de « lectures
obligatoires » pour « tous les acteurs de la santé publique au Canada » (ibid. :
225). Les publications retenues ont été sélectionnées en raison du rôle
— 91
privilégié quelles attribuent à la famille et à la parentalité dans la lutte contre
les problèmes sanitaires et sociaux. Les brochures s’adressent directement aux
parents autochtones, tandis que les résumés des événements permettent de
mieux comprendre les réflexions qui sous-tendent les différentes recomman-
dations. Afin de comparer ces discours adressés aux parents autochtones à
d’autres conseils prodigués, cette fois, aux professionnels de la santé, un autre
document a été sélectionné, intituSupporting the Sacred Journey: From
Preconception to Parenting for First Nations Families in Ontario et produit par
le programme Best Start financé par le gouvernement de l’Ontario (Centre de
ressources Best Start, 2012). Destiné aux professionnels de la santé travaillant
avec les familles autochtones, il vise à combler les écarts culturels entre les
prestataires et les bénéficiaires de services, et à contribuer à la mise en place
de soins culturellement adaptés. Tous les documents ont été préparés avec
l’aide et/ou la participation de consultants et d’informateurs autochtones.
Un document final a été sélectionné, le rapport « Enfants et familles réunis »
(Gouvernement du Canada, 2018), lequel décrit une réunion d’urgence tenue
en janvier2018 concernant le nombre élevé d’enfants autochtones pris en
charge par les services sociaux. Cette publication a été retenue afin de
comparer les histoires causales et les solutions précédemment identifiées
à celles figurant dans ce document, qui vise explicitement à orienter les
futures politiques du gouvernement canadien. De façon générale, les textes
sélectionnés représentent cinq aspects d’une tendance émergente dans les
recommandations et les interventions de la santé publique : les pères, les
mères, les parents, les relations intergénérationnelles et la (pré)grossesse.
Les documents ont été analysés avec NVivo en utilisant le protocole initial et
la stratégie de codage suivants :
Quelles sont les causes aux problèmes sanitaires et sociaux rencontrés
par les peuples autochtones ?
Quelles sont les solutions proposées aux problèmes sanitaires et sociaux
rencontrés par les peuples autochtones ?
D’autres thèmes émergents ont également été codés. L’utilisation récurrente
de mots-clés particuliers a été examinée plus en détail à l’aide de recherches
sur la fréquence des mots, élargies pour inclure le contexte général des mots-
clés. Ceux-ci ont été codés en fonction de la manière dont ils sont utilisés.
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4. Histoires causales
Comme le décrit Stone (1989 : 283), les histoires causales contiennent à la fois
une dimension « empirique » et une dimension « morale ». Empiriquement,
elles visent à expliquer le « mécanisme » par lequel un groupe fait du mal
à un autre. En règle générale, elles attribuent à l’un d’eux la responsabilité
de la souffrance. Dans l’ensemble des documents, le mécanisme à l’origine
du préjudice est unanimement décrit comme étant les actions passées de
l’État colonisateur canadien. Il est dit que ces actions ont engendré une
dépossession culturelle en perturbant la transmission des normes et valeurs
culturelles, y compris la prise en charge adéquate des enfants, d’une généra-
tion à l’autre. Ainsi, la responsabilité est explicitement attribuée aux actions
et aux politiques antérieures. Cependant, la source actuelle des problèmes
se situe implicitement au sein des familles autochtones et des pratiques
parentales y ayant cours. Le tableau1 résume les histoires causales les plus
fréquentes parmi les documents.
Tableau1
Histoires causales
Dimensions empiriques
(mécanismes de préjudice)
Dimensions normatives
(blâmes)
Dépossession culturelle à travers la rupture Explicite : Les actions passées de l’État colonial
Implicite : Les actions actuelles des parents
autochtones
4.1 Dépossession culturelle à travers la rupture culturelle
La cause des problèmes sanitaires et sociaux la plus souvent citée dans
les documents est la coupure ou la rupture culturelle. Suivent les histoires
causales qui se rapportent à la colonisation, aux pensionnats et aux événe-
ments difficiles vécus dans l’enfance. Toutefois, ces dernières histoires sont
également incluses dans le récit de la rupture culturelle en tant que causes.
Les facteurs matériels les plus souvent cités sont la pauvreté, les mauvaises
conditions de logement et l’éloignement des individus et des communautés.
Pourtant, la pauvreté et les mauvaises conditions de logement sont moins
— 93
souvent considérées comme des causes directes (beaucoup moins liées entre
elles), apparaissant souvent comme des « risques » auxquels les populations
autochtones ont à faire face à la suite d’événements passés. Si le rapport
« Enfants et familles réunis » met davantage l’accent sur les inégalités maté-
rielles que les autres documents analysés, certains répondants insistant par
exemple sur le rapport qui existe entre la pauvreté et la prise en charge des
enfants par les services sociaux, les séquelles des traumatismes sont mises
de l’avant tout au long du document. La pauvreté est citée comme l’un des
nombreux problèmes engendrés par la colonisation : « Les causes profondes
des problèmes — les séquelles de la colonisation telles que le syndrome de
stress post-traumatique et la pauvreté — sont bien connues. » (Gouvernement
du Canada, 2018) L’éloignement joue également un double rôle : la distance
qui sépare certaines communautés des centres urbains et industriels génère
des difficultés comme l’accès aux services ou à leur prestation. Cependant,
comme la majorité des Autochtones réside en dehors des réserves, les
problèmes rencontrés hors réserve sont souvent attribués à l’éloignement
des individus, à la fois par rapport aux traditions culturelles autochtones et à
celles de la société en général. Par exemple, le « déplacement des Inuits vers
le sud » est considéré comme une cause de surreprésentation des enfants
pris en charge par les services sociaux, car il « transplante des Inuits dans des
centres urbains dont la culture est extrêmement différente, sans qu’ils sachent
comment vivre en sécurité dans ces environnements » (Gouvernement du
Canada, 2018). Ainsi, les personnes autochtones sont considérées comme des
« citoyens éloignés », et ce, indépendamment de leur situation géographique.
Les histoires causales se concentrent donc principalement sur la dépossession
culturelle que lon postule être enracinée dans la rupture culturelle provoquée
par les politiques coloniales passées. Dans l’ensemble des documents, un récit
central émerge, qui présente les problèmes sociaux comme étant établis et
maintenus à travers des cycles par lesquels la dépossession culturelle résultant
des perturbations coloniales est reproduite (schéma1) :
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Schéma1
Cycle des problèmes sociaux enracinés dans la rupture culturelle
Ce récit dépeint les sociétés idylliques d’avant la « chute » (la colonisation),
alors que les pratiques d’éducation des enfants autochtones traditionnelles
n’étaient pas gâchées par l’influence européenne :
Les pratiques européennes en matière d’éducation des enfants sont
axées sur le contrôle : à force de ménager le bâton, on gâte l’enfant ; les
enfants doivent être vus et non entendus, et l’apprentissage se fait assis.
Les Premières Nations croyaient que les enfants étaient des cadeaux
sacrés à chérir. Les enfants étaient une joie et un plaisir. […] Il ne fallait
pas élever la voix ou prononcer des paroles désobligeantes, car l’esprit de
l’enfant exigeait de la douceur. (Centre de ressources Best Start, 2012 : 6)
Rapporté dans Supporting the Sacred Journey, ce récit est immédiatement
suivi de l’affirmation selon laquelle « [l]a maladie, la délocalisation et les
programmes d’assimilation forcée ont perturbé tous les aspects de la culture
et de l’identité autochtones » (ibid.). Les peuples autochtones sont décrits
comme étant aujourd’hui dépourvus de culture, notamment en raison de la
perte de leur langue. Ceci perturbe encore davantage la perpétuation de la
culture puisque, comme le rapporte un participant à lévénement, « [la langue]
permet de [la] transmettre » (CCNSA, 2013c : 5). La dépossession culturelle est
— 95
considérée comme le résultat d’une coupure dans la transmission culturelle,
ce qui entraîne les problèmes sociaux actuels : « Les répercussions déshu-
manisantes et paralysantes de la colonisation, en particulier sur les femmes
autochtones, ont perturbé le processus d’enseignement et d’apprentissage
et ont miné le cœur de la vie autochtone. » (CCNSA, 2013c : 4) Le rapport
d’urgence de 2018 indique ainsi que « l’érosion des formes culturelles de soins
familiaux aux enfants, où la famille élargie et les grands-parents assumaient
des responsabilités clés dans l’exercice du rôle parental, est une cause
fondamentale de la surreprésentation des enfants inuits placés dans des
foyers d’accueil » (Gouvernement du Canada, 2018).
Le traumatisme de la rupture est souvent évoqué : « [l]es connaissances
féminines à propos du caractère sacré de la vie doivent être enseignées par
les grands-mères pour que les jeunes femmes puissent reconquérir leur rôle
de mère et guérir spirituellement et émotionnellement du traumatisme qu’elles
ont subi » (Gouvernement du Canada, 2018). Le document Supporting the
Sacred Journey informe les prestataires de services du fait que :
[Les peuples autochtones] ont également subi des violences physiques,
sexuelles, spirituelles et émotionnelles. Les survivants ont été affectés
par les traumatismes résultant de leur propre victimisation, du fait d’avoir
été témoins d’une victimisation, de la perte de leur rôle de parent et de
leur attachement, d’une déconnexion d’avec la terre, de la perte des
enseignements traditionnels, de la perte de la langue et de la perte de
leur identité. (Centre de ressources Best Start, 2012 : 6)
Ainsi, le résultat et le rôle actuels de l’histoire et des politiques coloniales sont
placés côte à côte avec la perte des compétences parentales, reproduisant les
effets traumatiques de la perturbation initiale sur chaque génération. Bien que
tous les peuples autochtones n’aient pas connu, par exemple, les pensionnats
ou le retrait de la famille par les services de protection de la jeunesse, on a
tendance à considérer ces expériences comme générales : « [l]es politiques
discriminatoires de bien-être de l’enfance, les effets intergénérationnels
bouleversants du système de pensionnats et les répercussions élargies de la
colonisation compromettent la capacité des femmes autochtones contem-
poraines d’exercer leur rôle fondamental de mère » (CCNSA, 2013c : 2). Il y
a une continuité évidente avec les politiques passées de nombreux États
colonisateurs, non seulement dans la formulation des politiques actuelles
en termes bienveillants, mais aussi dans l’accent initial mis sur les « mères
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négligentes », généralisé à toutes les femmes (Jacobs, 2009), celles-ci étant
désormais considérées comme les héritières passives et fragiles de formes
culturelles défaillantes.
Cette description est également généralisée aux pères, bien qu’elle soit moins
souvent évoquée que lorsqu’il est question des mères. Une section intitulée
« Le passé influe sur l’expérience de la paternité » dans La paternité, c’est
pour la vie est plus nuancée, indiquant que « beaucoup de » pères autoch-
tones ont été affectés par les pensionnats et le système de protection de la
jeunesse, et pourraient avoir besoin de « guérir de la souffrance du passé, et
d’apprendre de nouvelles façons de jouer leur rôle de père » (CCNSA, 2013a :
9). Ce passage est cependant suivi par une injonction : « Obtenez l’aide dont
vous avez besoin. » (Ibid.)
4.2 La parentalité, source de problèmes
La colonisation aurait provoqué des ruptures dans la continuité culturelle, ce
qui est considéré comme une source de problèmes. Toutefois, si la respon-
sabilité est ultimement imputée aux politiques passées, la vie familiale et
les pratiques parentales sont considérées comme la cause essentielle des
problèmes actuels, et donc comme le point de mire des interventions :
Nos enfants ne doivent pas avoir à subir le fardeau de promesses non
tenues et d’erreurs du passé. Nous devons plutôt nous concentrer sur
un avenir prometteur dans le cadre duquel nos enfants peuvent réaliser
leurs rêves et développer leur véritable potentiel par l’entremise de
systèmes d’éducation et de soins de santé équitables, stables et sécu-
ritaires. Il s’agit là de la lutte plus large que nous devons mener et qui
commence lorsque nous faisons preuve d’amour et de bienveillance
dans nos foyers. (CCNSA, 2013b : 4)
Ainsi, une ligne est explicitement tracée entre, d’un côté, les individus et
les familles et, de l’autre, les problèmes sanitaires et sociaux plus larges :
« [l]a famille est un puissant déterminant de la santé. Tout commence avec
nous-mêmes et dans nos foyers, pour s’étendre ensuite au reste du monde »
(CCNSA, 2015 : 10) ; « [l]a résilience et la santé des communautés autochtones
ont toujours reposé sur la transmission de mère en fille » (CCNSA, 2013c : 4). En
effet, L’espace sacré de la féminité est accompagné de l’illustration d’un arbre
(image 1) où diverses solutions sont représentées comme étant « enracinées
dans la famille » et passant par un tronc symbolisant la « sagesse des mères ».
— 97
Néanmoins, on dit souvent que la sagesse des mères a été sapée par les
effets du colonialisme. Aussi, les solutions proposées visent ostensiblement
à reconstruire ces connaissances chez les mères et les parents autochtones
en général.
Image 1
Colleen Stevenson, Rooted in Family, 2012
5. Solutions
Deux solutions se dégagent de ces histoires causales : le renouveau culturel
et le renforcement par le soutien. On leur a attribué un pouvoir préventif
quant aux problèmes sociaux futurs, lesquels résulteraient d’une transmission
culturelle entravée au sein des familles.
5.1 Le renouveau culturel
La culture est présentée comme une sorte de thérapie dont le potentiel
d’amélioration est ancré dans la capacité à stimuler le bien-être émotionnel,
l’estime de soi et la confiance. La famille à cœur cite un participant qui
soutient que « les enfants ont besoin d’éprouver un sentiment de fierté
et d’identité. Ils ont besoin que la culture leur rappelle de contrôler leur
enthousiasme, leurs préoccupations et leur passion, et de trouver un moyen
de libérer leurs émotions par la performance (par le piétinement, les mots,
le volume, les larmes, la sueur, les yeux et les langues) » (CCNSA, 2015 : 13).
L’extrait qui suit illustre un exemple de réussite :
ASHLEY FRAWLEY
« SUPPORTING THE SACRED JOURNEY » : LES HISTOIRES CAUSALES
ET LE « PROBLÈME » DE LA PARENTALITÉ AUTOCHTONE
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LE DÉTERMINISME PARENTAL EN QUESTION :
LA « PARENTALISATION » DU SOCIAL
[Monsieur D’Hondt] a cherché à favoriser la guérison par diverses
thérapies et cérémonies, jusqu’à ce qu’il se rappelle la sagesse de son
grand-père, qui disait que la vie elle-même est question de guérison,
ce qui l’a encouragé à se concentrer sur une meilleure façon de vivre,
en plus de chercher à atteindre la guérison. Grâce aux conseils de son
grand-père, monsieur D’Hondt a commencé à écrire et à faire preuve
d’affection envers les autres. (CCNSA, 2015 : 15)
Ceci reflète une tendance, dans certaines publications connexes du CCNSA,
à présenter la culture comme une « solution magique » permettant aux sujets
d’atteindre des objectifs plus lointains :
Si les enfants autochtones se voient offrir des possibilités de croissance
et de développement qui favorisent et encouragent la résilience cultu-
relle et la participation citoyenne, les disparités en matière de santé
qui résultent des effets du colonialisme pourraient être atténuées.
Cela pourrait, par la suite, favoriser l’autodétermination, qui est un
déterminant distal de la santé des enfants autochtones. (Greenwood
et De Leeuw, 2012 : 383)
Cependant, ce qu’on considère ici comme un « renouveau culturel » se
présente comme une glocalisation de normes culturelles thérapeutiques
plus larges privilégiant les solutions émotionnelles aux problèmes sociaux
(Cabanas et Illouz, 2019 ; Furedi, 2004), un point sur lequel je reviendrai dans
la discussion ci-dessous.
Les principaux conseils aux parents euroaméricains et les normes relative-
ment récentes et mondialement diffusées en matière d’intensité parentale
et d’attachement émotionnel sont également reproduits sous des formes
glocalisées (Faircloth, Hoffman et Layne, 2013 ; Hays, 1996). Les documents
font état d’un idéal de parentalité intensive qui est « interprété comme étant
centré sur l’enfant, guidé par les experts, accaparant émotionnellement,
exigeant beaucoup de travail et de ressources financières » (Hays, 1996 : 8).
Comme pour les familles pauvres passées et présentes au sein des cultures
euroaméricaines, les parents sont positionnés comme les déterminants
tout-puissants des résultats individuels et des problèmes sociaux plus larges
(Gillies, 2013). Par exemple, dans Les parents en tant que premiers enseignants
et La paternité, c’est pour la vie, les parents (en particulier les pères) se font
rappeler à 20reprises dans les deux brochures de passer du temps avec
leurs enfants. Mais les pères sont mis en garde : « [l]’important ce n’est pas
uniquement la quantité de temps, mais aussi la qualité de temps que vous
— 99
passez ensemble » (CCNSA, 2013a : 6). Ou encore : « [o]bserver vos enfants
jouer dans le terrain de jeux, ce n’est pas comparable au fait de jouer avec
vos enfants » (CCNSA, 2013a : 6).
Lorsque vous passez du temps avec vos enfants, accordez-leur votre
attention. Écoutez ce qu’ils ont à dire, participez à des activités qui les
intéressent et, inversement, encouragez-les à participer à des activités
qui vous intéressent. Dans la mesure du possible, allez jouer à l’extérieur.
Éteignez la télévision et l’ordinateur, rangez votre téléphone cellulaire, et
renseignez-vous sur ce que vivent vos enfants lorsqu’ils sont à l’extérieur
de la maison. Apprenez à connaître leurs amis, renseignez-vous sur leur
vie à lécole et félicitez-les de leurs réussites. Vos enfants se tournent
vers vous pour se sentir valorisés et pour obtenir de l’aide. Apprenez
à identifier non seulement ce que vos enfants devraient apprendre,
mais aussi la façon dont ils apprennent. Assurez-vous que vos enfants
obtiennent ce dont ils ont besoin pour réussir. (CCNSA, 2013a : 6)
Cette période est présentée comme une occasion de renouveau culturel :
Réfléchissez aux moyens de favoriser la participation de vos enfants
dans votre communauté et de partager vos croyances avec eux. Cela
pourrait se faire au moyen d’événements culturels, de livres sur votre
communauté, d’artisanat ou de jeux traditionnels, de la musique de
votre communauté ou encore en apprenant votre langue autochtone
ou métisse. (CCNSA, 2013a : 11)
Alors que le rôle de pourvoyeur des pères est souligné dans La paternité, c’est
pour la vie, le recours à la garderie et le manque de maternage « traditionnel »,
c’est-à-dire un maternage émotionnellement consacré et intensif, sont
déplorés dans L’espace sacré de la féminité : « [s]a mère était le pourvoyeur
et n’était jamais à la maison quand [elle] rentrait de lécole. Ce n’était pas le
type de mère qu’[elle] voulait devenir » (CCNSA, 2013c : 4).
Sont également manifestes les programmes politiques plus larges axés
sur l’intervention précoce et l’importance croissante accordée aux « trois
premières années » (Bruer, 1999 ; Macvarish, Lee et Lowe, 2014), qui se sont
progressivement étendues à la grossesse et même à la « préconception »
(Lupton, 2013), en tant que moyens de prévention et d’amélioration des
problèmes sociaux. Supporting the Sacred Journey transpose ces priorités
politiques sur une roue de médecine(Centre de ressources Best Start, 2012 :
6 ; voir l’image2).
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« SUPPORTING THE SACRED JOURNEY » : LES HISTOIRES CAUSALES
ET LE « PROBLÈME » DE LA PARENTALITÉ AUTOCHTONE
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LE DÉTERMINISME PARENTAL EN QUESTION :
LA « PARENTALISATION » DU SOCIAL
Image2
Les mères sont encouragées à parler à leur bébé alors que celui-ci est encore
dans leur ventre, ce qui leur permettrait de jouer le rôle de « premier ensei-
gnant » et d’encourager le développement du cerveau de leur enfant (CCNSA,
2013b : 15). Cela est également présenté comme une occasion de renouveau
culturel : « Comment transmettre la langue ? En parlant au bébé avant même
sa naissance. En lui enseignant alors qu’il est dans le ventre » (CCNSA, 2013c :
4). Les actions parentales visant à préparer les enfants à l’éducation et donc
à leur réussite future sont glorifiées comme des « principes sacrés » : « [c]’est
un principe sacré que les mères et les pères enseignent à leurs enfants le
désir d’apprendre » (CCNSA, 2015 : 6).
De cette manière, les objectifs politiques généraux et les conseils aux parents
sont conçus comme un retour vers le passé qui permettra à la culture de
retrouver son harmonie précoloniale :
La recherche actuelle soutient les techniques parentales traditionnelles
des Premières Nations. Les études dans les domaines de l’attachement,
de l’apprentissage et les nouvelles recherches sur le développement du
cerveau confirment que les techniques parentales traditionnelles des
Premières Nations sont efficaces et appropriées. […] Malheureusement,
— 101
la pauvreté et les pensionnats ont eu des répercussions négatives sur
le rôle parental, ce qui a entraîné des difficultés pour les parents des
Premières Nations. (Centre de ressources Best Start, 2012 : 47)
Comme pour la « sagesse des mères », qui est à la fois célébrée et sapée
par le colonialisme, il est dit que ce savoir culturel doit être restauré par un
soutien et des interventions. Les conseils parentaux euroaméricains sont
présentés comme émanant de la tradition et les interventions en leur faveur
sont présentées comme des exercices de renouveau culturel.
5.2 La force par le soutien
Dans l’ensemble des documents, il y a une volonté manifeste de mettre l’ac-
cent sur les forces. De nombreux participants à la réunion d’urgence de 2018
ont exprimé le souhait de ne pas se focaliser sur les problèmes. Évoquant un
futur forum, on le conçoit comme « une étape positive, qui se concentrerait
sur les solutions et les meilleures pratiques, plutôt que sur les problèmes »
(Gouvernement du Canada, 2018). Bien que cela puisse être perçu comme une
tentative de s’éloigner de l’accent accablant mis sur les « récits d’atrocités »
dans de nombreux forums publics, le contenu des documents suggère que
les problèmes et leurs causes sont à la fois déjà connus et communément
expérimentés : « un participant a exprimé le sentiment qu’il n’était pas néces-
saire d’examiner "la nature du problème", car les peuples autochtones "vivent
la nature du problème" » (ibid.). La reproduction cyclique du traumatisme
colonial évoqué plus haut relève donc maintenant du « bon sens ».
De même, la résilience, le bien-être et la force sont dépeints de manière
ambivalente, simultanément célébrés et présentés comme étant sapés ou
menacés. Les documents soulignent la résilience des peuples autochtones ;
5discussions sur 10 qui lui sont consacrées la décrivent comme une capacité
biologique ou culturelle : « [l]a résilience fait partie de notre ADN » (CCNSA,
2015 : 12). À l’inverse, l’autre moitié la décrit comme devant être construite
et soutenue. Le mot « bien-être » apparaît 47fois dans les documents. À
31reprises (66 %), on dit qu’il est en danger et qu’il doit être promu, influencé,
amélioré, changé, soutenu ou surveillé par des autorités extérieures. Les mots
« fort », « force » et « forces » apparaissent 97fois. Par ailleurs, 46 (47 %) de ces
mentions indiquent qu’il faut les soutenir, les construire, les responsabiliser ou
les promouvoir d’une autre manière. Cependant, de nombreuses utilisations
de ces mots-clés dépeignent la force comme un attribut inné, qui émane le
plus souvent de la culture traditionnelle.
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« SUPPORTING THE SACRED JOURNEY » : LES HISTOIRES CAUSALES
ET LE « PROBLÈME » DE LA PARENTALITÉ AUTOCHTONE
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LE DÉTERMINISME PARENTAL EN QUESTION :
LA « PARENTALISATION » DU SOCIAL
Or, on ne cesse de rappeler que la culture a été « perdue » ou sapée par
l’héritage du colonialisme. Ainsi, les points forts doivent être consolidés
ou « soutenus » par des interventions « culturellement pertinentes » pour
« renforcer les familles » et « réduire le risque de danger pour les enfants »
(CCNSA, 2015 : 28). En effet, une recherche de fréquence de mots à l’aide de
NVivo dans l’ensemble des documents montre que les mots les plus courants
après « santé » sont « soins » et « soutien ».
6. Discussion
Dans tous les documents, on trouve des exemples de ce que Maxwell (2014 :
424) dénonce comme des cycles dépassés de théories sur les abus et de
recours à la psychologie populaire, ainsi que comme des notions consi-
rées allant de soi, à savoir que la dépossession culturelle est la cause de la
plupart des problèmes auxquels sont confrontés les peuples autochtones. Le
renouveau culturel est présenté comme un projet de décolonisation et une
forme de thérapie. L’amélioration de la situation matérielle est considérée de
manière ambivalente et est associée ailleurs à la colonisation (Paradies, 2016),
tandis que la gestion des émotions est présentée comme faisant partie de la
décolonisation. Pourtant, l’accent mis sur les forces et le bien-être émotionnel
pourrait constituer une sorte de « colonisation profonde » ou de « colonialisme
caché dans des discours postcoloniaux soi-disant progressistes » (Paradies,
2016 : 93) — ce que Yang (2015) appelle le « pouvoir bienveillant ». Si ce dernier
est un mode de gouvernance spécifique au contexte chinois, sa description
présente de nombreux points communs avec la manière dont la gouvernance
thérapeutique (Pupavac, 2001) est mise en œuvre ici grâce à la traduction
d’objectifs psychologiques définis par l’État dans un langage compatissant et
culturellement pertinent destiné à rallier les citoyens.
L’idéal de la parentalité intensive est promu comme un retour aux pratiques
culturelles traditionnelles, et le non-respect de ces normes est considéré
comme la cause de la perpétuation des problèmes sociaux. Cette locali-
sation des formes culturelles qui se répandent dans le monde entier est
particulièrement attrayante étant donné le positionnement susmentionné
des citoyens autochtones comme étant intrinsèquement éloignés, puisqu’elle
offre une rhétorique qui comble implicitement le fossé entre les communautés
traditionnelles et la société en général.
— 103
Il y a une volonté claire de se concentrer sur les forces et de promouvoir le
bien-être plutôt que de se focaliser sur les problèmes. Cependant, cela a
pour effet de présenter les ressources émotionnelles comme quelque chose
d’intrinsèquement affaibli par le colonialisme, quelque chose qui a donc
toujours besoin d’être promu par des intervenants extérieurs. Une intervention
est nécessaire non seulement lorsque les choses vont mal, mais aussi pour
que les choses se passent bien. Plus important encore, alors que les histoires
causales rejettent la faute sur la politique coloniale du passé, la responsabilité
actuelle des problèmes sociaux est manifestement attribuée aux lacunes des
parents autochtones eux-mêmes. Ainsi, une plus grande intervention et une
surveillance accrue de l’État colonisateur auprès de toutes les familles, et pas
seulement auprès de celles qui connaissent des difficultés, sont non seulement
souhaitées, mais présentées comme un projet « ascendant » (bottom-up) de
renouveau culturel.
Traduits dans le vocabulaire des pratiques de guérison autochtones et faisant
la promotion des forces culturelles, ces discours glocalisent une tendance
culturelle plus large qui consiste à inverser des voies autrefois considérées
comme acquises, celle de la sécurité matérielle et des valeurs plus élevées de
réalisation de soi, peut-être mieux représentées par la célèbre hiérarchie des
besoins de Maslow (1943). Comme Cabanas et Illouz (2019 : 92) le remarquent,
l’une des plus grandes contributions de la psychologie positive n’a pas été le
« rejet de la "pyramide des besoins" de Maslow, mais son inversion », de sorte
que lestime de soi et la réalisation de soi sont désormais considérées comme
les premières étapes nécessaires à la réussite individuelle et à la résolution de
problèmes sociaux plus larges. Cela a pour effet de détourner l’attention des
causes matérielles des problèmes sociaux afin de la diriger vers la subjectivi
autochtone. Cela dit, le positionnement de la subjectivité autochtone au
cœur des histoires causales apparaît comme une question de bon sens. Ainsi,
tout échec des politiques qui en résultent risque d’être interprété comme
une confirmation des déficiences de la subjectivité autochtone, plutôt que
comme une infirmation de la subjectivité en tant qu’étiologie fondamentale
des problèmes sociaux.
7. Conclusion
La glocalisation des discours thérapeutiques et parentaux euroaméricains
dominants par le biais d’appels à la « sensibilité culturelle » peut amener une
plus grande intervention dans la vie familiale, la perpétuation d’un héritage
ASHLEY FRAWLEY
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ET LE « PROBLÈME » DE LA PARENTALITÉ AUTOCHTONE
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LE DÉTERMINISME PARENTAL EN QUESTION :
LA « PARENTALISATION » DU SOCIAL
de retrait des enfants de leur milieu et l’affaiblissement des appels actuels
à l’autodétermination par l’accent mis sur la parentalité autochtone comme
étant la source ultime des maux sociaux. Le passage à des approches fondées
sur les forces peut avoir pour effet d’élargir les domaines d’intervention et de
surveillance, de telle sorte que chaque personne — et non pas seulement celles
qui éprouvent directement des difficultés — devient un candidat potentiel à la
prévention et à la promotion du bien-être. Il peut en résulter une incapacité
à contester sérieusement la politique continue de retrait des enfants, ainsi
qu’un report constant des questions économiques et des questions connexes
d’autodétermination, et ce, jusqu’à ce que les populations autochtones soient
jugées capables d’adopter un degré approprié de prise en charge individuelle.
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Article
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This paper argues that the neo-liberal work of schooling includes a focus on producing subjectivities with a high level of well-being. This is done by drawing on evidence based therapeutic techniques that are adjusted to a school setting. These are termed ‘therapeutic socio-educational technologies. It is argued that these practices adhere to the neo-liberal logic of increased competition, standardization and testing, focusing on the individual child. There are a number of problems connected to these well-being enhancing technologies. These include the risk of producing passive and submissive subjectivities, that are understood as needing therapy by default; pathologizing the discomfort and struggles that are an inherent part of learning; the fragmentation of the child, focusing directly on the child rather than on the content matter at hand; producing an overly mechanic and technified pedagogy, focusing on output, as well as laying claim to much control in a risk-filled relational endeavor.
Article
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Drawing on a study of UK national broadsheets, this article examines the emergence and spread of happiness as a social problem in the UK by drawing on the theoretical insights of social problem constructionism and related social movement theory in terms of the processual, rhetorical, and contextual factors involved in the construction, transmission, and institutionalisation of new social problems. In particular, issue ownership in the realm of process and flexible syntax, experiential commensurability, empirical credibility, and narrative fidelity in the realm of rhetoric are argued to have played an important role in the discursive spread of the happiness problem in this public arena. A socio-political context hospitable to de-politicised and highly personalised constructions of social issues is argued to have played a major contextual role in the construction of the ‘happiness problem’.
Article
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In settler-colonies such as Canada, Australia, New Zealand and the United States, the historical impacts of colonisation on the health, social, economic and cultural experiences of Indigenous peoples are well documented. However, despite being a commonly deployed trope, there has been scant attention paid to precisely how colonial processes contribute to contemporary disparities in health between indigenous and non-indigenous peoples in these nation-states. After considering pertinent issues in defining indigeneity, this paper focuses on operationalising colonisation as a driver of indigenous health, with reference to emerging concepts such as historical trauma. Conceptualisations of coloniality vis-à-vis health and their critiques are then examined alongside the role of racism as an intersecting and overlapping phenomenon. To conclude, approaches to understanding and explaining Indigenous disadvantage are considered alongside the potential of decolonisation, before exploring ramifications for the future of settler-indigenous relations.
Book
This book builds a fresh perspective on therapeutic narratives of intimate life. Focusing on the question of how popular psychology organises everyday experiences of intimacy, its argument is grounded in qualitative research in Trinidad in the Anglophone Caribbean. Against the backdrop of Trinidad’s colonial and postcolonial history, the authors map the development of therapeutic institutions and popular therapeutic practices and explore how transnationally mobile, commercial forms of popular psychology, mostly originating in the Global North, have taken root in Trinidadian society through online social networks, self-help books, and other media. In this sense, the book adds to social research on the transnational spread of a digital attention economy and its participation in the proliferation of popular psychological discourse. Drawing on in-depth interviews with self-help readers, the book considers how popular psychology organises their everyday experiences of intimate life. It argues that the proliferation of self-help media contributes to the psychologisation of intimate relationships and obscures the social dimensions of intimacy in terms of gender, race, ethnicity, and other social structures and inequalities. At the same time, the book draws on anthropological arguments about the colonisation of consciousness in the Global South to interpret the insertion of transnationally mobile popular psychology into Trinidadian society. An innovative contribution to scholarship on therapeutic cultures, which explores the widely under-researched dissemination of popular psychology in the Global South, the book adds to a sociological understanding of the ways in which therapeutic narratives of self and intimate relationships come to be incorporated into everyday experience. As such, it will appeal to scholars of cultural studies, anthropology, and the sociology of gender, sexuality, families, and personal life.
Chapter
Enthusiastic policy rhetoric and academic activity around ‘wellbeing’ obscure the ways in which particular meanings gain traction in a particular political and socio-cultural context. Focusing on three educational policy texts, this chapter explores the ways in which the policy trajectory from text to practice is dominated by a narrow interpretation of wellbeing-as-mental health/character that generates ‘therapeutic entrepreneurialism’. I argue that these developments produce, and are fuelled by, dubious claims makers, evidence and expertise, and generate a powerful, self-referential consensus for a psycho-emotional, skills-based approach that marginalises richer philosophical, sociological and historical understandings of wellbeing. I conclude with some thoughts on what educationally-meaningful approaches to developing wellbeing might comprise
Article
Many scholars assert that Indigenous peoples across the globe suffer a disproportionate burden of mental illness. Research indicates that colonialism and its associated processes are important determinants of Indigenous peoples’ health internationally. In Canada, despite an abundance of health research documenting inequalities in morbidity and mortality rates for Indigenous peoples, relatively little research has focused on mental health. This paper provides a critical scoping review of the literature related to Indigenous mental health in Canada. We searched eleven databases and two Indigenous health-focused journals for research related to mental health, Indigenous peoples, and Canada, for the years 2006–2016. Over two hundred papers are included in the review and coded according to research theme, population group, and geography. Results demonstrate that the literature is overwhelmingly concerned with issues related to colonialism in mental health services and the prevalence and causes of mental illness among Indigenous peoples in Canada, but with several significant gaps. Mental health research related to Indigenous peoples in Canada overemphasizes suicide and problematic substance use; a more critical use of the concepts of colonialism and historical trauma is advised; and several population groups are underrepresented in research, including Métis peoples and urban or off-reserve Indigenous peoples. The findings are useful in an international context by providing a starting point for discussions, dialogue, and further study regarding mental health research for Indigenous peoples around the world.
Article
Based on a Freedom of Information request with data from 75 per cent of all English children’s services departments covering over half a million children, this paper shows that 22.5 per cent of children born in the 2009–10 financial year were referred to children’s social care before their fifth birthday. Three-quarters of them were at some point assessed, almost two-thirds found to be in need and a quarter formally investigated. These findings show the full extent of children’s involvement in children’s social care before the age of five. One in every nine children born in 2009–10 was suspected by social workers of being abused and this high level of involvement is only justifiable if it is demonstrably reducing harm and promoting well-being of children—an outcome which is contested. Early Help’s introduction was associated with high proportions of children being referred and assessed and rapidly increasing numbers of investigations, thus questioning its ability to prevent entry to the child protection system. The paper calls for a change from the current emphasis on individualised and investigative approaches to child protection in order to provide an effective and humane response to children, the majority of whom live in families affected by high levels of deprivation and poverty.