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Parmi les objets

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La décroissance, post-croissance, ou la simplicité volontaire, proposent à des degrés divers de découpler la satisfaction de vie de la richesse matérielle. Mais à y regarder de près, quels sont nos rapports quotidiens, structurels, psychologiques, symboliques, aux objets ? Ce texte propose une libre exploration de ces interrogations en partant du monde vécu et de l'environnement direct d'un citoyen d'un pays européen. En plaçant non pas les principes, mais les objets dans leur concrétude, au centre des méditations qui suivent, apparaît une foule de questions diffractées sur plusieurs plans, à chaque fois comme reflétées par les surfaces matérielles des objets et leur omniprésence dans nos vies. La signification que nous leur donnons, les histoires dont ils sont porteurs, les réseaux et les impacts qui en sont indissociables, ce dont ils témoignent quant à nos valeurs, seront ainsi abordés. Mais aussi la pérennité ou non des objets, leur diversité comparée entre des pays industrialisés et des sociétés du passé, leur différences avec le monde naturel. S'il y a un certain nombre d'auteurs cités en appui à ce texte, ils jouent plutôt comme des inspirations, des résonances pour enrichir l'un ou l'autre sujet. Toutefois cette réflexion, plutôt d'ordre littéraire ou philosophique, formule beaucoup d'hypothèses qui ne sont pas nécessairement démontrées. Le pari est qu'elle puisse fournir certains points de réflexion utiles pour l'élaboration d'un droit post-croissance .
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Parmi les objets
Edwin Zaccai
Professeur à l’Université libre de Bruxelles
La décroissance, post-croissance, ou la simplicité volontaire,
proposent à des degrés divers de découpler la satisfaction de vie de la
richesse matérielle1. Mais à y regarder de près, quels sont nos rapports
quotidiens, structurels, psychologiques, symboliques, aux objets ?
Ce texte propose une libre exploration de ces interrogations en
partant du monde vécu et de l’environnement direct d’un citoyen d’un
pays européen.
En plaçant non pas les principes, mais les objets dans leur
concrétude, au centre des méditations qui suivent, apparaît une foule
de questions diffractées sur plusieurs plans, à chaque fois comme reé-
tées par les surfaces matérielles des objets et leur omniprésence dans
nos vies. La signication que nous leur donnons, les histoires dont ils
sont porteurs, les réseaux et les impacts qui en sont indissociables, ce
dont ils témoignent quant à nos valeurs, seront ainsi abordés. Mais
aussi la pérennité ou non des objets, leur diversité comparée entre des
pays industrialisés et des sociétés du passé, leur différences avec le
monde naturel.
S’il y a un certain nombre d’auteurs cités en appui à ce texte, ils
jouent plutôt comme des inspirations, des résonances pour enrichir l’un
ou l’autre sujet. Toutefois cette réexion, plutôt d’ordre littéraire ou
philosophique, formule beaucoup d’hypothèses qui ne sont pas néces-
sairement démontrées. Le pari est qu’elle puisse fournir certains points
de réexion utiles pour l’élaboration d’un droit post-croissance2.
1 J. Martinez-alier, U. PasCual, F.-D. ViVien, E. zaCCai, « Sustainable de-growth:
Mapping the context, criticisms and future prospects of an emergent paradigm »,
Ecological Economics, Vol. 69, issue 9 (July 2010), p. 1741-1747.
2 Une version proche de ce texte, sous le titre « Voir les objets » est parue dans la
revue Consommation & Sociétés, 8 (2007). Je remercie Dominique DesJeux, son édi-
teur, d’en avoir permis la réédition révisée, comme je suis reconnaissant à Antoine
Bailleux de l’avoir accueillie dans cet ouvrage. La majorité des références en notes
datent de cette première version.
in «!Le droit en transition. Les clés juridiques d’une prospérité sans croissance!»,
Antoine Bailleux (dir.), Presses de l’Université Saint-Louis, Bruxelles, 2020, pp. 519-540
Le droit en transition. Les cLés juridiques dune prospérité sans croissance
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1. Voir les objets
Notre condition (mon époque, ma catégorie sociale) est celle d’une
multiplication innie d’objets. L’ère de la production de masse.
Pour beaucoup d’individus, le problème n’est pas tant de man-
quer d’objets nécessaires que de gérer la pléthore, le cortège d’objets
où se sont partiellement réalisés, un moment, leurs désirs. Les objets
apparaissent sur notre scène de théâtre puis, s’ils ne sont pas poussés
dehors, ils restent et s’accumulent. Ils se font oublier de notre regard
qui ne les voit plus, dissimulés par leur familiarité. Durant quelques
temps je me propose de les observer. Qu’ont-ils à m’apprendre sur eux
et sur nous-mêmes ?
Certaines pratiques de méditation décrivent comment s’entraî-
ner à voir à travers les choses. Se souvenir que cette maison, cette
rue, ont été érigées alors qu’autour, avant tout, toujours, il y a l’es-
pace vide et l’éternité. Tentons exactement le contraire : regardons
minutieusement les objets. Très vite les ingéniosités, les particularités
fonctionnelles ou esthétiques partout vont se révéler. Les observer de
cette façon conduit à un état semblable au précédent.
Ce soir sur mon parquet doré par la lumière, j’ouvre les yeux,
cadré sur les objets autour de moi, comme si je prenais des photos,
comme si je composais des peintures ou des croquis. Ces surfaces, ces
lignes, ces textures et ces tons se tiennent comme désarmés, immo-
biles, offerts. Un tuyau de radiateur peint en blanc s’enfonce dans le
sol. Jusqu’où ? Des familles de courbes couleur miel s’incurvent à
la surface des planches du parquet. La pointe d’un coussin de coton
blanc efeure la texture d’une surface d’osier tressé. Jusqu’à quand ?
Aucun de ces objets ne peut bouger seul, n’est auto-mobile. D’autres
tissus étalent leurs surfaces aux plis irréguliers. Tous ces angles, ces
réponses, ces déclinaisons, tous ces objets aujourd’hui m’appar-
tiennent. Je peux disposer d’eux. Les déplacer, les disposer autrement,
les contempler, les aimer. Ou me sentir indifférent.
Car le plus souvent c’est sans les voir que je me promène parmi
eux, enclos dans mon paysage mental. Je laisse tomber un verre et
m’irrite car quelque chose ne s’est pas passé comme je voulais. Je
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referme la porte du frigo du pied sans y penser. Marcher sur le parquet
sans le percevoir. Regarder à travers les vitres sans les voir3.
Pour tous ces actes anodins, dans l’expérience que je me pro-
pose, je cherche à inverser le sens de l’attention : porter le regard non
pas sur « Je » (et les sentiments sous-jacents), mais sur l’objet parte-
naire qui intervient à chaque fois. C’est comme un peuple diversié
d’objets qui nous entoure et vit en symbiose avec nous. Réhabilitant
d’autres dimensions de mon quotidien, je m’aperçois petit à petit que
toute ma vie est tapissée d’objets. Voici le robinet duquel je me sers
un verre d’eau, le tapis que je piétine, les tables plates, les montres
constamment affairées, le boitier émetteur d’ondes Wi-Fi, mon, mes
téléphones. Les touches noires et carrées de l’ordinateur, chacune
marquée d’une lettre blanche, s’enfoncent sans mot dire sous mes
doigts qui pianotent. Si j’étais animiste, je penserais que les objets ont
gagné, qu’ils nous ont envahis : ils sont partout, à chaque centimètre
carré que nous arpentons.
Ma chaîne stéréo, par des rayons d’énergie codés, décomposés,
recomposés, transformés, me fait écouter une voix et des instruments
rafnés dans deux enceintes. Tout est dosé dans ce living. Électricité,
chaleur, lumière, musique : tout l’environnement est contrôlé, grâce à
ces objets que nous avons choisis pratiquement un à un, récoltés un
peu partout, et progressivement rassemblés pour servir nos projets.
Ne serait-ce que les fauteuils qui, à hauteur des genoux, présentent
des surfaces assez dures mais assez molles, pour soutenir notre corps.
Comme je l’ai dit plus haut, la plupart du temps je me conduis
comme si les objets étaient transparents, à l’instar de ces vitres, qui
nous séparent pourtant du vent et du froid. J’accomplis bien des actes
« machinalement » pour désigner un mode qui, une fois installé, n’est
plus rééchi mais à peine conscient4. Je pousse une porte, ferme une
serrure et me voici dehors. Mais je n’ai rien vu. étais-je ? Dans
ce qui me semblait la réalité, idées, sentiments, échos de rapports
humains, etc. La plupart du temps nous souffrons de quoi ? Non des
objets qui ne sont pas à la place où nous les voulons, mais des signi-
cations, des représentations, des espoirs, déceptions et des images, qui
3 La psychologue M. Milner, Une vie à soi, Paris, Gallimard, 1986 [1937], p. 95-96,
relate le même type d’expérience, avec une table.
4 Une analyse du fonctionnement du cerveau par rapport à ces automatismes est don-
née dans C. boiron, La source du bonheur, Paris, Albin Michel, 2000, p. 83.
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s’éveillent et disparaissent çà et là au cours de notre journée. Ainsi,
des réticences de C. V. tout à l’heure au téléphone m’ont fait oublier
un long moment les objets, qui comme des chiens muets, comme une
bande de singes statués, m’épient en silence. En quoi les réticences
de cette personne pourraient-elles affecter mon rapport aux objets
autour de moi ? Qui pourtant me semble le tout de mon quotidien ces
derniers jours. Guère d’inuence.
Dans la salle de bain je prends plaisir à retrouver ce monde que
si vite je perds de vue autour de moi, affecté par mes tensions, mes
colorations intérieures. Le miroir aux bords sculptés, un peu penché.
Deux magazines disjoints, leurs photos de couverture à l’envers et
leurs titres périmés. L’immobilisme. La lumière qui m’entoure ici
et disparaît quand je m’éclipse. Avec les objets je prends pied dans
la matérialité. En route vers les objets je pénètre à nouveau dans ma
méditation. Celle du peintre s’appliquant à reproduire les plis d’un
foulard de femme posé sur une veste vide. Un peintre qui ne peindra
pas pourtant, rassasié de sentir son regard se goner tour à tour de tout
ce sur quoi il tombe.
Dans le bas des murs des pièces, on remarque des carrés blancs
incluant des circonférences aux centres desquels se découpent deux
narines, toujours dotées d’un espacement identique. Invitations à se
connecter à toute l’électricité tapie autour de la pièce, à toute l’énergie
qui parcourt ces murs de façon extraordinaire et occulte. D’ailleurs, la
maison a également accès à toute l’eau dont je pourrais avoir besoin. Si
j’ouvre le robinet, la voilà qui coule, chantant ses chansons illimitées.
Elle qui va d’Est en Ouest, du Sud au Nord, et inversement, parmi
nous, sans s’arrêter longtemps. Liberté stupéante que celle de l’objet.
Pas d’attache, pas de but. Vous le posez ici, il reste. Vous le prenez
ailleurs et il vous suit, il vous accompagne, il vous seconde. Cette
inertie, ce manque complet d’autonomie, sont-ils liberté ou comble de
passivité ? Une fois de plus il semble que les concepts inventés pour
les humains soient inadéquats aux choses (sont-ils d’ailleurs adéquats
aux humains ?)
2. Histoires attachées
Sur le parquet est posé un petit tambour africain qui me fut
offert par E. il y a des années. En l’achetant, elle s’était guidée sur des
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images éveillées en elle par cet objet : il aime la musique (et l’Afrique),
je lui offrirai un petit tambour. Pourtant j’ai jugé cet instrument par
une autre de ses qualités, le son. Il n’était pas enthousiasmant, et je fus
un peu déçu. Le petit tambour demeure par moments encore le support
de cet entrecroisement d’intentions et d’émotions passées, mais pour
moi uniquement qui suis seul ici à m’en souvenir. De temps à autre, il
me les suggère comme un petit messager, comme l’œil d’une caméra
qui aurait gardé son pouvoir de les reéter.
Ce pouf vient d’Égypte il y a deux générations et n’est pourtant
pas usé. Tante L. est décédée maintenant et les objets qu’elle avait
prévu de nous laisser sont bien là pour nous murmurer encore des into-
nations de sa voix de temps à autre. Sans nous, le pouf serait parti dans
d’autres circuits, muet, démuni, ayant perdu à jamais cet écho humain
unique qui pour moi lui est attaché. Ainsi advint-il par exemple de
cette gravure que je voyais au mur d’un restaurant ce midi. Les clients
qui la contemplent ne possèdent aucune clé sur son origine, sur les
histoires dont elle a fait partie. C’est ici le thème de bien des contes
fantastiques, ou de méditations sur les bijoux, comme le destin d’un
fameux collier retrouvé dans le Titanic.
Les objets nous sont donc attachés par des ls de notre passé et
du passé d’autrui, que nous aimons prolonger de la sorte. On attribue
ce rôle par excellence aux boîtes de photographies et de lms que
toute famille garde quelque part. Mais plus subtilement, avec les his-
toires qui y sont liées, cette fonction d’émettre pour nous des échos de
vibrations passées n’est-elle pas peu ou prou celle de presque tout ce
que nos maisons abritent ?
Prenons un autre exemple, mon portefeuille. Il se superpose
dans mon esprit à d’autres portefeuilles semblables. Chacun a duré
quelques années. Noirs. Bruns. Plusieurs offerts par des proches.
Objet intime, en contact avec la chaleur du corps, pris en main jour
après jour. Puis jeté. Par lui est passé un petit bout de vie. Matérialisée.
Dimension affective de l’objet. Nous le côtoyons un certain temps,
puis nos trajectoires s’écartent inévitablement. Les objets font partie
de ces multiples peaux que nous laissons petit à petit sur notre chemin,
durant les mues invisibles par lesquelles nous accomplissons nos
existences.
Ainsi aussi de ce banal sac noir à bandoulière gisant dans mon
bureau à mes pieds. Il n’est pas assez haut pour pouvoir le fermer si on
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y met des documents A4. Il a donc tendance à basculer pour peu qu’il
en contienne quelques-uns, et comme il est ouvert, les documents en
jaillissent, entraînés par la chute, et se répandent en glissant les uns sur
les autres. Oui, mais cela fait combien de temps que je sais cela et que
je le trimbale ? Plus d’une décennie. Le liquider, le jeter, le donner,
le recycler, c’est le faire sortir pour toujours des cercles de mon exis-
tence. Seul alors peut-être le hasard de quelques photos, une ou deux
fois, avant ma mort, ramènerait encore son image à mon esprit…
3. (Interlude) Petite dénition de l’objet dont on parle
Ce terme d’objet dont il est question depuis le début de cette
exploration est-il bien choisi ? Qu’est-ce qui n’est pas objet ? Le corps
humain, les éléments naturels ? Je les exclus pour le moment, pour me
concentrer sur toutes nos fabrications5. En philosophie ou éthique il
s’agit d’éviter à tout prix de traiter les êtres humains comme des objets
(ce sont des sujets). Je ne me réfère pas à ces distinctions, je parle des
objets fabriqués, techne et non phusis, pour les lettrés. Et je sais aussi
que la distinction entre objets et nature est loin d’être claire, avec une
série de contresens et quiproquos qui en découlent6.
Ce matin à l’école, en tenant la main de mon ls, j’ai aperçu
deux pigeons qui traînaient encore devant nous sur l’herbe du terrain
de jeux des enfants. Ils sont des survivances du monde avec peu d’ob-
jets qui fut pendant bien longtemps celui de l’humain. Soufe du vent
et non de l’air conditionné. Pluie sur les cheveux et non sur les voi-
tures. Pas de shopping center abrités. Animaux qui n’étaient pas tous
enfermés, dominés, objectivés, éventuellement « éliminés » quand ils
nous paraissent à risques.
Ces objets fabriqués, dont nous recouvrons le monde, on peut
aussi les différencier, et nement, par leur époque, leur contempora-
néité. Avec ici des curiosités parfois étranges, comme le fait de recher-
cher d’anciens albums de Tintin, les voitures américaines de Cuba, ou
telle ou telle « antiquité ».
Il existe encore bien d’autres distinctions dans les catégories
d’objets. Par exemple, le degré de choix possible pour l’individu à leur
5 Voir le texte très riche sur les objets à travers les livres de la collection Terre Humaine,
dans le livre de P. aurégan, Des récits et des hommes, Paris, Nathan, 2001.
6 Voir B. latour, Nous n’avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1991.
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égard. Ainsi, je peux choisir un vêtement, mais pas les rails du métro,
ni les pavés dans la rue devant chez moi.
4. La multiplication des objets
« Croissez et multipliez-vous » a dit aux objets le Dieu de la
consommation (et parallèlement, les taux de natalité des pays « déve-
loppés » ont chuté).
Approximativement, je porte une veste pour la saison d’hiver
et une pour celle d’été. Du point de vue du confort, c’est sufsant,
et je peux m’offrir en général une veste qui me plaît. Oui mais : une
seule par saison ? Bien sûr, le point de vue économique individuel va à
l’encontre de la multiplication des vestes, de même que le point de vue
écologique des impacts sur l’environnement. Oui mais, et l’élégance ?
Et le goût de la diversité, proche parent du désir, et par conséquent du
plaisir ? Et la distinction sociale, surtout ?
Ainsi, puissamment stimulé par la publicité et surtout par les
prix relativement bas (plus encore en période de soldes) en regard de
nos revenus, les normes évoluent vers l’adoption de deux, trois, cinq
vestes par saison. Vous voulez freiner ce mouvement, vous en tenir au
critère de l’utilitaire et du confort en vous prétendant rationnel ? Vous
pourriez passer pour un rustre, un radin, pour un rabat-joie, un préten-
tieux donneur de leçons, quelqu’un qui manque du sens de légèreté,
un écologiste, ou pire7.
Quel est le frein face à notre tendance à vouloir matérialiser
nos désirs changeants par des objets changeants ? Le frein « naturel »
était l’inaccessibilité des produits. Mais les conditions techniques et
économiques le réduisent fortement dans certains pays et catégories
sociales. Ainsi nous tendons (par la « distinction »8, et les classes dites
modèles) à nous rapprocher des personnages les plus riches, avec leur
garde-robe innie, leur panoplie de véhicules rutilants et leurs voyages
incessants. Toute proportion gardée, ceci reste un modèle pour une
7 C’est pourquoi une consommation qui se voudrait « durable » doit passer par un
profond mouvement d’analyse de l’anthropologie de la consommation. On trouve des
textes en ce sens dans T. JaCkson (dir.), Sustainable Consumption: A Reader, London,
Earthscan, 2007.
8 Voir P. bourDieu, La distinction, Paris, Éditions de Minuit, 1979.
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part croissante de l’humanité en proie aux plaisirs et difcultés de la
« surconsommation ».
On pourrait cependant encore discerner quelques freins à la mul-
tiplication des vestes et autres accessoires, comme le temps nécessaire
pour changer d’objets. Il est assez instructif de rééchir, pour chaque
objet que l’on s’approprie, au temps (invisible) qui lui fut consacré par
l’individu : pour le choisir, l’acheter, l’entretenir, l’utiliser, etc. Sans
parler du temps passé à travailler pour gagner la somme nécessaire à
se le procurer9, et sans même évoquer tous les différents temps de sa
conception, sa production, sa distribution, son élimination, etc.
Un autre frein à la multiplication des possessions, frein que
nous avons déjà rencontré, se situe dans l’attachement sentimental
aux objets. Mais celui-ci n’empêche pas tant de les acheter, que de les
jeter. Lorsque l’on achète, on se trouve sous l’emprise d’un désir que
l’on veut matérialiser sans nécessairement penser à toutes les consé-
quences de cet acte, les vendeurs le savent bien. Les conséquences,
ce sera l’existence objective, permanente, de l’acquisition qui vous
accompagnera ensuite, jusqu’à ce que vous décidiez ensuite de mettre
un terme à ce côtoiement. On rapporte même des comportements
d’achats de vêtements ou de livres où les acquisitions ne sont jamais
utilisées, parfois même pas déballés.
Au moment de quitter un objet entrent en jeu les circuits un peu
cachés, un peu honteux de l’élimination, du « don », du recyclage. Il
s’agira en effet au stade de la séparation :
d’avouer que votre désir de cela a pris frein, avec un brin de
culpabilité. Pour la diminuer, vous direz qu’il est usé (notion
extrêmement culturelle), qu’il n’a pas les nouvelles fonctions
techniques récentes, et sur ces plans, le monde des vendeurs
nous aide beaucoup ;
de trouver des personnes tierces qui géreront pour vous les
conséquences de votre décision ; ou/et
9 Comme le remarque I. illiCH avec le concept de « vitesse généralisée », rapport de la
distance parcourue au temps mis à la parcourir, mais en y incluant le temps nécessaire
pour acquérir les moyens de déplacements. En en tenant compte, la vitesse généralisée
d’une voiture (nécessitant beaucoup d’heures de travail pour l’acquérir) est souvent
moins élevée que celle d’un vélo.
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de trouver des personnes qui se sont moins autorisées, ou moins
en situation que vous de satisfaire leurs propres désirs (d’où une
autre culpabilité) et s’accommodent de vos restes.
Mais pensons ensuite à notre indifférence, à notre oubli presque
immédiat à l’égard du destin de l’objet en disgrâce, de celui qui a
fait son temps. À notre envie de le voir disparaître, sous couvert de
« rangement », puisque a disparu le désir qu’il avait matérialisé (par
une sorte d’erreur diraient Bouddhistes ou Stoïciens). Observons aussi
discrètement notre déception légèrement fatiguée à constater que la
ronde de nos désirs ne s’est pas arrêtée, n’a pas été comblée, satisfaite,
repue par cette production matérielle, choisie pourtant en conséquence.
5. Publicité et communication
La publicité constitue une activité capitale pour ce qui m’oc-
cupe. Je disais que l’on ne connaît pas, du fait du mutisme des objets,
les histoires qui leur sont attachées. Eh bien, précisément, l’art de la
pub sera de leur associer des histoires et des signications désirables.
Remarquons d’ailleurs que cela se produit aussi pour la consomma-
tion touristique où des histoires sont insérées dans des lieux par les
professionnels qui vendent ces « destinations ».
Il est évident que l’omniprésence de la pub favorise des habitu-
des où la valorisation de soi est recherchée par l’intermédiaire d’ob-
jets. L’affaire n’est ici pas complètement réductible à l’étalage d’un
pouvoir d’achat. Il ne s’agit pas seulement de montrer par ses achats
le pouvoir à assurer tel montant de facture – bien que ce soit pertinent
aussi – mais de dénoter par certains choix de ma consommation com-
ment je sais employer mon argent pour être heureux, et proter de la
vie de façon enviable. Il importe d’exhiber (y compris de façon dis-
crète et détournée) mes satisfactions à travers mes objets, mon goût,
et par là plus nement, de me rattacher (souvent sans même le savoir
consciemment) à tel ou tel type de valeurs ou de sous-groupes chan-
geants10. Ceci est par exemple observable chez des enfants dans leur
préadolescence qui, pour construire leur individualité, manifestent un
besoin pressant de détenir certains objets marqués de façon identique,
10 On peut les voir changer avec humour et l’infatigable minutie de cet auteur, dans le
livre précurseur de G. PéreC, Les choses, Paris, Julliard, 1965.
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et si possible en quantité plus nombreuse et en rang plus prestigieux
que n’y parviennent leurs condisciples.
Je veux donc me rassurer par l’avoir de mes angoisses exis-
tentielles sur l’être11. Ici aussi on peut penser à des enfants, mais plus
jeunes, attachés à ces objets dits savamment « transitionnels » que
sont à un moment des « doudous »12. En réalité toutefois, objets ou
pas, les choses pour nous ont bien continué à se passer pour beaucoup
dans la sphère de nos sentiments et signications humaines.
Il me semble que l’on peut discerner une composante de com-
munication dans l’apparence de tout objet, et ceci sans même parler
de la publicité qui peut l’amplier. Parfois elle est très faible, comme
dans une vis ou un pneu, dont le rôle fonctionnel domine complète-
ment. Parfois elle est considérable, comme dans le cas d’un vêtement.
Vous pensez à une cuisine ? Oui, mais pas n’importe quelle cuisine.
Pas seulement pour vous préparer à manger. Songez que nalement
votre cuisine deviendra une part très visible de votre intérieur, répan-
dant ses signications pour les visiteurs, ainsi d’ailleurs que pour votre
propre estime de vous-même. Et c’est ainsi qu’il peut être tentant de
la renouveler. On trouvera dans beaucoup de catégories d’objets de
grande consommation une part importante de communication. Dans
certains cas cet aspect communicatif fournit même la seule fonction
de l’objet : œuvres d’art, livres, enseignes, etc.
Considérons ce puzzle de Winnie l’ourson avec tous ses amis
réparti sur 104 pièces, qu’affectionnent mes enfants. Ce Winnie
exemplie un mode particulier d’existence des objets. À partir d’une
identication ici vraiment animiste d’un personnage, il y a ensuite
reproduction de clones, (décli-, ou déclo-naisons), sous tous les
aspects imaginables et monnayables possibles. L’art de la vente peut
avoir intérêt à goner la part de communication de l’objet par rapport
à sa part fonctionnelle, dans le but de promouvoir le renouvellement
plus rapide d’objets et leur multiplication.
Mais on pourrait sans doute s’entraîner à déceler sur tout objet
produit, les solutions multiples, souvent ingénieuses, résultant de la
combinaison des contraintes et des fonctions qui coexistent en lui :
fabrication, transport, usage, coût, esthétique, mode, etc., et avec
11 A. watts, Bienheureuse insécurité, Paris, Stock, 1977 [1959].
12 La théorie de D. winniCott est en réalité beaucoup plus riche que ce que l’on en a
communément retenu de la sorte.
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des sous-catégories. C’est un monde inni, dont les techniciens en
quelque chose, c’est-à-dire une grande part de la population active, ne
connaissent chacun que certains éléments.
6. D’un type de beauté écologique des objets
Un jour dans un village perdu quelque part dans les montagnes,
devant la façade d’une ferme, constituée de matériaux locaux, nous
discutions avec J. sur les raisons qui nous faisaient la trouver plus belle
qu’un mur uniforme. Les matériaux de cette façade, pensions-nous,
n’avaient pas eu pour unique fonction de servir à la constitution de cet
objet. Ils n’ont pas été conçus uniquement comme ses composantes,
à la différence du métal d’un robinet par exemple. Ils montrent des
résidus de leurs histoires dans leur apparence. Ils peuvent surprendre
l’observateur par les inattendus de certaines de leurs combinaisons.
Bien sûr le métal du robinet lui aussi peut témoigner de son
passé, mais celui-ci a été largement le processus qui l’a intentionnelle-
ment destiné à ce qu’il est aujourd’hui. L’acier du robinet dénote avant
tout sa fonction, son objectif d’usage. Si sa forme peut être belle, elle
ne porte que peu d’idées : pureté de la fonction, maîtrise, propreté. En
revanche les poutres mal taillées, la paille, la terre, les briques, qui
façonnent avec des irrégularités artisanales la façade de cette vieille
ferme ont, en combinaison, plus d’échos divers et d’écologiques
réseaux à évoquer.
On pourrait même étendre aux couleurs cette supériorité
esthétique des combinaisons, ou de la complexité. La couleur d’un
objet dont la matière est entièrement maîtrisée, une porte de voiture
par exemple, est d’ordinaire plus pauvre que celle d’un objet fait de
matériaux plus bruts. Et de même pour les sons : sons d’une scie ou
d’une voiture, toujours plus pauvres, sinon pourquoi fabriquerait-on
des instruments qui résonnent avec des harmoniques « riches », c’est
à dire dégageant une combinaison d’un grand nombre de longueur
d’ondes différentes ?
Néanmoins, à y rééchir plus longuement, dès que l’on s’avance
sur le terrain de la beauté et des goûts il est impossible d’échapper
au relativisme social. Il est très probable que l’esthétique écologique
inclue dans les spéculations ci-dessus soit ancrée dans notre condition
Le droit en transition. Les cLés juridiques dune prospérité sans croissance
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sociale et contemporaine. Trouver « grande » la qualité d’apparte-
nance à un monde « domestique » selon Boltanski et Thévenot, est
commun aux familles et à la noblesse13. Mais aussi, ajouterais-je, à
une classe moyenne montante attirée par l’écologie et cherchant à se
distinguer à travers la possession imaginaire de nature et d’histoire(s),
via des objets. Chérissant ce type de complexité synonyme pour ces
personnes de plus de richesse que les objets de consommation inter-
changeables qu’elles ont connus dans leur jeunesse (ou celle de leurs
parents). Au-delà d’une vague écologie, c’est aussi l’idée de posséder
« plus » qu’une maison pour rêver à s’approprier un peu de la région
à laquelle elle appartient.
Il y a comme une évidente résistance, ou distinction14, par
rapport aux processus d’industrialisation et de production de masse,
qui eux vont dans le sens inverse. En effet pour alimenter toujours
plus ces processus industriels, les qualités recherchées sont progres-
sivement capturées par leurs formules, pour être ensuite reproduites
dans les conditions qui nous conviennent. Bientôt, le fait de composer
tel ou tel fromage à tel ou tel endroit des montagnes n’aura plus de
justication, quand on aura identié pour les reproduire ailleurs les
quelques caractéristiques associées à tel ou tel « terroir » relativement
imprécis mais servi par une image et un nom bien identiés. C’est
d’ailleurs déjà largement le cas aujourd’hui.
À l’inverse, dans un autre type d’esthétique, par exemple le
futurisme d’il y a un siècle, apprécier le robinet d’acier c’était aussi
imaginer le pouvoir de la production humaine et son indépendance, sa
liberté. Bref l’autonomie de l’homme moderne par rapport au monde
ancien. Cette production moderne devenue pour « l’écologiste » mar-
queur de domination nuisible à la durabilité terrestre. Tandis que pour
un ouvrier d’aciérie le robinet signiera encore autre chose. Et encore
autre chose pour le négociant ou le grossiste en plomberie.
7. Limites de la consommation responsable
Revenons au petit tambour de tout à l’heure, arrivé de par-
delà les mers, et observons son bois et la peau noirâtre tendue à son
13 L. boltanski, L. tHeVenot, De la justication, Paris, Gallimard, 1991.
14 Dans le vocabulaire bourdieusien des années 80, auquel je me suis déjà référé plus
haut.
ParMi les obJets
531
sommet. Il a fallu du savoir-faire pour la tendre ainsi et la coller sur
les côtés. Pour façonner l’hyperboloïde de révolution qui constitue son
petit corps de bois. Pour laisser ces jolies traces de peinture noire sur
sa couleur acajou. Ainsi, cet assemblage est-il devenu objet, tam-tam,
et le façonnage s’est arrêté là. Ce fut ensuite mis en vente, acheté, mis
en vente, acheté, donné.
Plus il y a d’objets fabriqués et utilisés par les humains et plus
il leur faut surveiller leurs agencements et parer aux changements non
désirés qu’entraînent leur production et leurs échanges Chaque objet
comporte ses faces cachées, ses risques, et ses interactions non voulues
avec son environnement. La production, le transport, la mise à dispo-
sition de chaque objet renforce ces « éco-impacts » non directement
visibles sur lui. On a ainsi calculé qu’une alliance en or a nécessité la
mise en mouvement de deux tonnes de matériaux divers15.
Le projet de la consommation « responsable » est de tenir
compte, quand on choisit un objet, de ses impacts écologiques et
sociaux. Plusieurs éléments sont donc requis ici. Penser prioritaire-
ment aux conditions de production et de commercialisation, en plus
des autres connotations qu’a l’objet en tant qu’usage, plaisir, etc.
Il faut aussi pour le consommateur citoyen croire aux informations
transmises sur le produit. Vouloir minimiser ces impacts. Cela fait
beaucoup, ne peut fonctionner que dans des conditions bien précises,
et ne joue que comme un facteur d’inuence parmi bien d’autres16.
Je dors sur un lit. Comment et où en sont tissés les draps ? Le l
pour confectionner l’ourlet des draps, les plumes de l’oreiller viennent
de quoi et de quelle façon ? L’une des couvertures doit avoir plus de
quarante ans. Fabriquée avec quelle laine, quels pigments, quels ins-
tants et modes de travail ? Quelles exploitations et quelles pollutions ?
Le bois du lit, les vis, dans quelles machines ont-ils été ouvrés ? Et
les machines elles-mêmes qui ont façonné les vis comment ont-elles
été construites ? Le rembourrage du matelas, d’où provient-il, qui
l’a conçu et où a-t-il appris sa technique ? Avec quels capitaux ceci
a-t-il été mis en œuvre ? Quelles compagnies de transport ont géré
15 M. Carley, Ph. sPaPens, Fair Shares in Environmental Space, London, Earthscan,
1998.
16 E. zaCCai (dir.), Sustainable Consumption, Ecology and Fair Trade, London,
Routledge, 2007, notamment l’introduction.
Le droit en transition. Les cLés juridiques dune prospérité sans croissance
532
son déplacement, vers quels lieux de vente, où du personnel a travaillé
pour le diffuser jusqu’à moi qui dors dessus à présent ?
Déraison, bien qu’éthique, de croire que l’on pourra connaître,
et évaluer tous ces facteurs, dans l’acte d’achat de chaque objet parti-
culier, comme le suggèrent certains tenants de la consommation « res-
ponsable », quand on regarde concrètement, existentiellement, com-
bien s’étend ce monde des objets.
Les objets nous relient, les objets nous exploitent et exploitent
le monde, alors même que ce sont les humains qui les produisent sans
relâche. L’apparent paradoxe vient du fait que ce « nous » est trom-
peur. Bien loin ou tout près de notre consommation heureuse, plaisante
de cet objet, se produisent journellement des souffrances assourdies
rapidement dans le tumulte des productions, distributions et de leurs
publicités. On aimerait croire qu’en secouant depuis notre acte d’achat
personnel les longues cordes nous reliant à ces lieux producteurs de
misères d’injustices et de dégâts, ces conditions d’origine pourraient
en être transformées et régénérées, comme par des coups de fouet. Il
faut cependant secouer ces cordes même si ce ne sont que des son-
nettes d’alarme.
8. Transmission d’objets dans la longue durée
Les vitrines d’un musée historique permettent bien de com-
prendre qu’il y avait sensiblement moins d’objets il y a quelques
siècles à peine. C’est vers le XVIIe siècle que certains objets se multi-
plient dans la consommation bourgeoise liée à la nourriture et à l’ha-
billement. À la place de bois ou d’étain, faïence cassable. Rubans,
boutons, cotonnades indiennes démodables17.
Beaucoup de visiteurs « cultivés » se sont conditionnés à recon-
naître, le plus rapidement possible, les styles permettant de situer
l’objet à une époque et en un lieu. C’est comme un petit jeu auquel
jouer aussitôt entré dans l’espace d’un musée. Bien que l’on retrouve
partout des ronds, des carrés, des losanges, des ovales, des gurations
de personnes humaines et animales, le visiteur se plaît à ressentir,
deviner, mettre à jour des inuences temporelles et géographiques. Et
17 Voir la mise en place du système marchand qui a précédé le colonialisme, puis le
capitalisme mondialisé dans C. bonneuil, J.-B. Fressoz, L’événement Anthropocène,
Paris, Seuil, 2e éd., p. 247-279.
ParMi les obJets
533
la diversité est là dans ces nombreuses formes d’« art » ou « d’artisa-
nat » juxtaposées. Mais cette diversité, nous ne l’apercevons évidem-
ment que parce que nos techniques actuelles ont permis de réunir tout
cela dans un même lieu accessible. Car lorsqu’ils étaient façonnés, ces
objets étaient souvent du seul style connu à l’époque dans l’endroit de
leur production. Avec les exceptions croissantes issues du développe-
ment du commerce et des villes.
Une vidéo au musée, montrait comment on fabrique à Nankin,
encore aujourd’hui, des brocarts comme dans l’ancien temps. Le lm
relatait qu’il faut parfois deux ans pour tisser certains de ces tissus.
Cette communication explicative nécessitait d’ailleurs elle-même
l’existence de nombreuses techniques. Un humain pourrait en effet
éventuellement être présent à la place de la vidéo, mais il ne pourrait
pas lui-même nous montrer ces images, tournées très loin d’ici, ce qui
implique des avions et des bateaux. Ce qui est expliqué, a en outre
nécessité des connaissances diverses, réunies par de nombreux sup-
ports culturels, permettant d’accumuler de l’information.
Mais revenons à ces brocarts anciens, exposés dans les vitrines,
dont certains ont donc concrètement traversé le temps. On peut éprou-
ver un vertige à se demander ce qui a pu pousser ces hommes et femmes
à passer tant de mois pour réussir à ce que ces objets soient parmi les
seuls que l’on ait conservés de leur époque. La vidéo illustre la grande
maîtrise technique nécessaire qui se traduit par le prix considérable
de ces objets. Sans doute, nous les « développés », sommes tentés de
penser que des informaticiens de haut niveau sont plus intelligents,
ou manipulent des choses plus complexes que des gens des temps
anciens. Mais c’est là une illusion, un « artefact », provenant de ce que
les opérations mentales de nos ancêtres (sauf exception) ne se sont pas
inscrites aussi en détail dans les matières comparées à nos productions
actuelles18, allant jusqu’aux puces informatiques microscopiques.
Dans ma maison aussi je peux identier des objets qui ont tra-
versé les temps. Ce tapis à dominante rouge, étalé sur le parquet à la
fois parce qu’il me plaît et parce qu’il m’a été légué par mes parents.
C’est le cas aussi d’une série d’objets qui sont maintenant disséminés
dans mon habitation. Il y eut une sélection relativement sévère dans
les transmissions au cours du temps. Puis, ce que l’on peut appeler les
18 Voir C. leVi-strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962 ; et aussi R. kaPusCinski
à la n de son livre sur l’Afrique, Ebène, Paris, Plon, 2000.
Le droit en transition. Les cLés juridiques dune prospérité sans croissance
534
« beaux objets » (le plus souvent ceux où l’apport de travail artisanal
est important, et la matière relativement précieuse) tapis, boîte en
argent, statuette, tableau, lampe en porcelaine, guéridon en marque-
terie, armoire laquée ont été conservés et répartis judicieusement
parmi nos autres possessions. Si mes enfants font de même en y ajou-
tant nos objets, cela va s’accumuler. Mais quels objets acquis par nous
conserveront ils ? Les instruments de musique, l’un ou l’autre meuble,
mais peu, un tapis, de très rares bijoux.
Il me semble que notre génération a acheté peu d’objets durables,
« précieux » dans le sens classique du terme. Bien que je dépense plus
d’argent que mes parents, ce que nous achetons est consommable.
Vêtements, nourriture, boissons beaucoup plus abondantes que l’eau
du robinet de mon enfance, voyages, séjours, accumulation sans pré-
cédent d’informations sous forme électronique.
9. Évaluations de la diversité
On le sait, une homogénéisation est à l’œuvre dans nombre de
segments des sociétés. À Taiwan par exemple, de l’autre côté de la
Terre par rapport à l’Europe, l’environnement urbain, mobilier, vesti-
mentaire, est presque identique au nôtre (on peut le voir dans des lms
contemporains par exemple). Ce qui est construit, fabriqué industriel-
lement, c’est-à-dire la grande majorité de ce que l’on aperçoit dans
une ville, se calibre en référence à des styles « internationaux ». Cela
fait craindre une perte de diversité. Qu’en est-il ?
La diversité des espèces vivantes est très grande sur l’Équateur
et les Tropiques, pour des raisons biologiques. Dans la taïga ou au
Labrador, elle est aussi basse que la température. Comme on sait aussi,
la biodiversité vivante est en diminution accélérée sous l’emprise de
l’infatigable espèce humaine. Toutefois sur le plan des productions de
cette espèce justement, c’est-à-dire des objets, il se pourrait bien au
contraire que la diversité augmente.
Si l’on observe un marché traditionnel africain local, la diversité
sera moins grande qu’au marché aux Puces de Londres ou de Paris.
On voit sur des photos d’ensemble une homogénéité de vêtements,
de produits, de couleurs. En général y a beaucoup plus de diversité
d’objets dans une ville occidentale que dans un lieu traditionnel. À
ParMi les obJets
535
Bruxelles, par exemple, des productions de différentes époques, dif-
férentes classes sociales, différents pays, voisinent et interfèrent. Une
différenciation croissante est à l’œuvre aujourd’hui. Depuis le début
de la sociologie, Durkheim a noté cette différenciation des rôles dans
une société moderne, assorties d’interdépendances croissantes, et ce
alors même que la modernité met en avant l’idée d’individus auto-
nomes. Pour ce qui nous occupe, cette (post-)modernité se traduit par
des manifestations objectales diversiées et fournies.
Il me suft encore une fois d’observer ce qui se trouve dans ma
chambre, pour comprendre combien le nombre d’objets, mais aussi
leur diversité, surpassent ceux des temps anciens. D’ailleurs les deux
vont de pair : sans diversité de catégories, le nombre d’objets serait
plus restreint, car ils feraient davantage de doubles emplois. C’est
pourquoi le marketing cherche à créer de nouvelles catégories d’ob-
jets, et de nouvelles variations de désirs (essayant même de les faire
passer pour des « besoins »), an de poursuivre la multiplication et les
ventes.
La « diversité » en soi n’est qu’une idée valise, vite lancée dans
les attrape-mouches des discours qui se croient un instant généreux
du fait qu’ils juxtaposent et énumèrent dans des phrases des idées que
l’air du temps valorise. La « diversité », loin d’être une valeur en soi,
a bien évidemment une diversité de sens, et d’ailleurs une diversité de
raisons, de justications. Sinon un catalogue de destinations touris-
tiques diverses vaudrait toujours mieux que le séjour que quelqu’un
réitère à un endroit qu’il aime et où il se sent mieux. Une diversité de
façades dans une rue serait préférable à une similitude, etc.
Ce qui se perd, cependant, est une diversité culturelle tra-
ditionnelle. Langues, proverbes, états d’esprit, enchaînements de
compréhension du monde, de réactions. Ceci est peu rendu par les
productions matérielles d’une multitude de cultures par rapport aux
nôtres, et induit en erreur19. Mais cela renforce aussi l’idée inquiétante
que c’est par les objets que maintenant nous envahissons le monde.
Ils recouvrent non seulement les productions naturelles, mais aussi
d’autres dimensions moins matérielles de nos vies. Me parlant de son
ls qui passe du temps au Sénégal, D. me dit : « Il sait maintenant que
l’on peut s’amuser sans jouets ».
19 Ibidem.
Le droit en transition. Les cLés juridiques dune prospérité sans croissance
536
Il me semble donc d’une part que dans une bourgade du passé il
y avait moins de diversité qu’à présent, et d’autre part que la diversité
humaine qui disparaît aujourd’hui est plus celle des cultures que celle
des objets. Cependant la comparaison n’est pas invariable. Il est vrai
que l’on retrouvera exactement la même cannette de Coke et la même
Toyota dans le monde entier, chose impossible jadis. Toutefois, du fait
du foisonnement inni de productions, le nombre d’objets différents
pourrait être en dénitive beaucoup plus élevé.
Le destin contemporain de la diversité diffère donc selon qu’il
s’agit d’objets façonnés ou d’êtres naturels. Les premiers se chargent
en conforts et ressemblances déterminés par les désirs humains20,
mais ils perdent quelque chose d’indénissable. La nesse des traits
et couleurs de ce qui est naturel, la combinaison d’ordres non appré-
hendables aisément par l’homme, de formules multiples qui se super-
posent et s’enchevêtrent comme on le voit dans le règne si divers des
productions biologiques, que ce soit pour les espèces, ou au niveau
microscopique des cellules vivantes. Les tracés irréguliers témoignent
de logiques combinées, qui ne sont pas immédiatement lisibles. À
l’inverse, les lignes droites sont très fréquentes dans les objets fabri-
qués et les constructions techniques, alors qu’elles sont si rares dans
la nature, hormis le bambou, le tronc du pin, l’horizon de la mer, ou
l’éphémère l de l’araignée.
10. Interconnexions et fragilités
Bien que cela ne concerne que leur « fonction » – leur matéria-
lité elle, subsistant n’importe – il est clair que beaucoup d’objets
pour « fonctionner » ont besoin de leurs réseaux. L’une des contraintes
capitales qui s’imposent est la nécessité d’associations entre eux. Il
faut choisir la peinture qui convient à ce type de bois, la vis qui entre
dans ce letage, le l qui coudra ce bouton. Les objets doivent être
ajustés entre eux sous peine de les rendre « inutiles ». En biologie, les
associations d’éléments vivants sont encore plus précises, mais elles
se produisent hors du contrôle humain, du moins jusqu’à il y a peu. Ici
l’homme est sans cesse présent. Car si les objets le servent, n’oublions
20 S. FreuD au début de Malaise dans la civilisation, Paris, Presses universitaires de
France, 1971 [1929] s’extasie de ce que nos rêves les plus fous ont pu se réaliser : se
déplacer loin, voler, etc.
ParMi les obJets
537
pas l’autre face de cet « échange », l’autre face est le façonnage : les
hommes se trouvent sans cesse occupés à modier les objets. D’un
certain point de vue, cet échange reste cependant celui de l’homme
avec lui-même, par objet interposé.
File de camions bloqués sur l’autoroute enneigée durant dix
kilomètres. On peut ici observer l’ampleur monstrueuse des ux de
marchandises, ux cachés qui nous alimentent quotidiennement. Le
ux est grand, mais il est aussi très fragile. Parce qu’une montée un
peu plus raide et trop glissante arrête quelques véhicules, tout est
bloqué, tout le monde a froid, les plans doivent être modiés, et des
accidents plus graves arrivent aussi.
Mettre autant d’objets en mouvement, s’en remettre aux objets
pour nos propres mouvements, cela implique d’en augmenter la abi-
lité. De façons multiples, cela nécessite une augmentation de l’ordre
et du contrôle. Notre vie peut en arriver, comme rien, à dépendre par
exemple du fonctionnement d’un essuie-glace à 100 km/h sur auto-
route par temps de neige. Si le chasseur dans la jungle ou le soldat
en guerre, a toujours été vulnérable à la bonne tenue de ses armes,
notre dépendance envers les performances de tous types d’objets a
beaucoup augmenté. Jusqu’à notre environnement direct qui ne tient
ensemble que par des objets multiples : électricité, chauffage, véhi-
cules, et de plus en plus, électronique... La abilité est exigée d’objets
toujours plus petits et plus nombreux. Il faut dès lors mettre en place
des coordinations toujours plus étendues, qui impliquent des « nor-
malisations ». Pour chaque objet il y a des modes d’emploi, et ces
derniers augmentent encore les nécessité de notre coordination. Peut-
être aux dépens de pans de cette liberté que nous voulions accroitre
par l’usage d’objets.
11. Un système englobant
Du fait que je sois parti par cercles concentriques de mon expé-
rience vécue, je n’ai pas parlé sufsamment ici de la production et de
ses « systèmes ». Lorsque la richesse s’est accumulée historiquement,
les demandes se sont faites parfois miriques pour des opportunités
commerçantes. Trésors splendides accumulés par Cléopâtre. Richesses
des coloris, des étoffes, et des formes précises, parfois surprenantes,
Le droit en transition. Les cLés juridiques dune prospérité sans croissance
538
de ce qui était débarqué en Hollande, visibles dans la peinture du XVe
siècle.
L’échange des objets, l’anticipation des conditions de leur
production et de leur commerce, se conceptualisa en économie, qui
elle-même connut une expansion telle qu’elle mena à l’Anthropocène.
Bien des auteurs ont cherché à penser ce basculement, ses éléments
déclenchants21. Le prot réalisé par la production engendra les ter-
ribles oppressions industrielles décrites par Marx, et toujours présentes
dans divers lieux du monde. Ailleurs l’oppression s’atténua, et se mit
en place un incroyable système où la production permit de procurer
aux travailleurs des revenus sufsants pour acheter les produits, et
faire tourner et grandir la machine (depuis les années 80 cependant la
proportion des revenus issus du travail tend à baisser devant ceux du
capital).
L’exploitation des esclaves par les maîtres n’a pas commencé
avec cet empire des objets. L’importance donnée par les humains (pas
encore les « consommateurs ») aux objets dans leur idée de réalisa-
tion de soi non plus. Mais l’échelle sans précédent de l’accroissement
macroscopique du nombre d’objets et de modications humaine de la
nature nous placent devant des choix renouvelés22. Étant donné toutes
les dépendances et les « raisons d’être » des objets dans notre vécu,
la maîtrise de ces ux, de leur croissance, de leur orientation, est une
tâche multiforme et complexe.
Si l’artisanat pouvait être très élaboré dans le passé, une diffé-
rence clé au niveau matériel se situe dans la mobilisation de l’éner-
gie fossile : charbon, pétrole, gaz. N’est-ce pas le facteur majeur de
changement à partir du début de la révolution industrielle (même si
d’autres facteurs sociaux étaient reliés à son utilisation) ? Retour de
balancier, ce pourrait être les impacts climatiques de l’utilisation de
l’énergie qui causeraient les perturbations les plus monstrueuses.
Les risques militaires et nucléaires constituent une autre facette
emblématique de cet accroissement technique dangereux. Ils sont
dus à une cumulativité à laquelle on ne peut échapper et qui est celle
21 L’École de Francfort ; F. brauDel, Civilisation matérielle. Économie et capitalisme
XVe-XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1979 ; M. beauD, Le basculement du monde,
Paris, La Découverte, 2000 ; et de nombreux autres.
22 Ch. bonneuil, J.-B. Fressoz, op. cit. ; J. R. MCneill, Du nouveau sous le soleil,
Paris, Champ Vallon, 2010 [2000].
ParMi les obJets
539
en première approximation du savoir technique, contrairement à
l’éthique. Il s’avère quasi-impossible pour l’humanité « d’oublier » la
formule du nucléaire.
Pensé de l’extérieur, le « développement », c’est-à-dire l’orga-
nisation sociale, celle de la production, son évolution, devrait viser
en priorité les besoins humains vitaux, devrait répartir les avantages
avec justice et paciquement, devrait veiller à perdurer longuement23,
du moins à éviter de s’autodétruire. Mais si on reparle de diversité, le
mode de vie mis en place dans les régions industrialisées, se répand
hors de ses aires d’origine, avec des effets destructeurs sur l’environ-
nement et sur le processus lui-même. Pourtant, dans notre quotidien,
dans nos lieux familiers et entourés de nos objets usuels et désirés, à
chaque moment nous essayons de prendre de bonnes décisions. Nous
en sommes là, parmi les objets.
23 Ce sont là des principes de base du développement durable selon le rapport
brunDtlanD, publié en 1987 par une commission ofcielle de l’ONU.
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