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Le spectateur connecté. Pratiques de visionnement de contenus audiovisuels en ligne chez les jeunes au Québec

Authors:
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Abstract

In Quebec, young people (aged 12-25) are regularly viewing audiovisual content online. How does this new mode of consumption characterized both by the use of new technical devices and by an increased and diversified content offer transform the spectatorial experience? Based on a quantitative and qualitative study, the results highlight that youth in Quebec access and watch different types of content on various online platforms, including television programs from national and transnational television, and Web exclusives. Connected viewing practices reveal a growing autonomy towards television programming, yet the agenda monitoring TV and other audiovisual productions available on the Web remains in part. Technical capabilities and mobility potentials of digital devices provide greater autonomy with regard to contexts and time spent watching as well as an increased independence from family practices and parental limits. We observe individualized self-programming strategies mixing different types of content watched in «connecté». P 1 various modes. This personalization of consumption is reinforced by algorithmic recommendation that young people greatly appreciate although it challenges the discoverability of Quebec television shows in online environments. Our results also show that if viewing practices are undergoing a transformation, notably a greater individualization of content consumption, their inclusion in young people’s social networks persists. Social Media provide youth with new opportunities for interaction with their peers on the viewing experience, as well as access to other interpretive communities. While only a minority of young people engage in online contribution, reading of comments plays an important role in the viewing experience, especially of YouTubers’ videos.
1
Thoër, C., Millerand, F., Vrignaud, C., & Duque, N. (à paraître 2020). Le spectateur
«connecté». Pratiques de visionnement de contenus audiovisuels en ligne chez les
jeunes au Québec. Revue Internationale d’études québécoises.
Résumé.
Au Québec, les jeunes (12-25 ans) sont de plus en plus nombreux à regarder des contenus
audiovisuels sur Internet. En quoi ce nouvel univers de consommation marqué à la fois par
l’usage de nouveaux dispositifs techniques et par une augmentation et une diversification
de l’offre de contenus transforme-t-il les pratiques spectatorielles ? S’appuyant sur des
données quantitatives et qualitatives, nos résultats montrent qu’en ligne, les jeunes
regardent une grande diversité de contenus, de formats différents, certains issus des
télévisions nationale et transnationales et d’autres exclusifs au Web. Ils accèdent à ces
contenus via différentes plateformes, notamment YouTube et Netflix. Les pratiques de
visionnement connecté révèlent une autonomie croissante face à la programmation
télévisuelle, même si le suivi de l’agenda (ou plutôt faut-il dire des agendas) des
productions audiovisuelles disponibles sur le Web demeure en partie. Cette autonomie qui
est favorisée par la mobilité des dispositifs, s’exerce également à l’égard des contextes, de
la durée de visionnement et des pratiques et limites parentales pour les plus jeunes. On
observe ainsi des stratégies individualisées d'autoprogrammation s'entremêlent
différents types de contenus et différents régimes d’écoute. Cette tendance à la
personnalisation des choix et des modes de consommation des contenus est renforcée par
la prescription algorithmique. Les jeunes apprécient les recommandations des algorithmes
bien qu’elles nuisent à la découvrabilité des contenus télévisuels québécois dans
l’écosystème numérique. Nos résultats montrent aussi que si les pratiques de visionnement
subissent des transformations, leur inscription dans les réseaux de sociabilité des jeunes
demeure au cœur de l’expérience audiovisuelle. Les médias socionumériques ouvrent à
d’autres formes d’interaction dont les jeunes tirent profit pour échanger avec leurs pairs sur
l’expérience de visionnement, et pour certains, accéder à de nouvelles communautés
interprétatives. La contribution en ligne reste par contre limitée à une minorité de jeunes,
la lecture des commentaires jouant toutefois un rôle important dans l’expérience de
visionnement de certains contenus, notamment les vidéos des YouTubers.
Abstract
The «connected» viewer: audiovisual practices of youth in Quebec
In Quebec, young people (aged 12-25) are regularly viewing audiovisual content online.
How does this new mode of consumption characterized both by the use of new technical
devices and by an increased and diversified content offer transform the spectatorial
experience? Based on a quantitative and qualitative study, the results highlight that youth
in Quebec access and watch different types of content on various online platforms,
including television programs from national and transnational television, and Web
exclusives. Connected viewing practices reveal a growing autonomy towards television
programming, yet the agenda monitoring TV and other audiovisual productions available
on the Web remains in part. Technical capabilities and mobility potentials of digital devices
provide greater autonomy with regard to contexts and time spent watching as well as an
increased independence from family practices and parental limits. We observe
individualized self-programming strategies mixing different types of content watched in
2
various modes. This personalization of consumption is reinforced by algorithmic
recommendation that young people greatly appreciate although it challenges the
discoverability of Quebec television shows in online environments. Our results also show
that if viewing practices are undergoing a transformation, notably a greater
individualization of content consumption, their inclusion in young people’s social
networks persists. Social Media provide youth with new opportunities for interaction with
their peers on the viewing experience, as well as access to other interpretive communities.
While only a minority of young people engage in online contribution, reading of comments
plays an important role in the viewing experience, especially of YouTubers’ videos.
Notices biographiques
Christine Thoër, Ph.D sociologie, est professeure titulaire au Département de
communication sociale et publique à l'UQAM, chercheure au Groupe d’études et de
recherches axées sur la communication internationale et interculturelle (GERACII) et au
Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO). Elle travaille sur les
pratiques de visionnement connecté chez les jeunes, le revisionnement des séries, la
spectature transnationale, l’usage des fictions sérielles dans la construction identitaire et
l’adaptation des méthodes de recherche qualitatives pour cerner les pratiques de
visionnement connecté et leurs significations.
Florence Millerand, Ph.D, est professeure titulaire au Département de communication
sociale et publique à l'UQAM. Elle est titulaire de la Chaire de recherche sur les usages des
technologies numériques et les mutations de la communication, codirectrice du Laboratoire
sur la communication et le numérique (LabCMO) et membre régulière du Centre
interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST). Ses travaux portent
sur les pratiques de visionnement connecté chez les jeunes, les usages des médias
socionumériques et les cultures numériques, la production et la circulation des
connaissances dans les environnements en ligne, dont les plateformes de science
participative, le développement d'infrastructures numériques scientifiques et les
dimensions sociopolitiques de la production et l'usage de données.
Caroline Vrignaud, M.A. (communication), est agente de recherche et de planification au
Service de la recherche et de la création de l’UQAM. Son mémoire de maitrise portait sur
les usages que font les jeunes de la photographie sur les réseaux sociaux numériques.
Nina Duque est candidate au doctorat en communication à l’UQAM. Ses recherches
portent sur les pratiques socionumériques des adolescents. Elle est membre du Laboratoire
sur la communication et le numérique (LabCMO) et de la Chaire de recherche UQAM sur
les usages des technologies numériques et les mutations de la communication.
3
INTRODUCTION
Au Québec, comme ailleurs, de plus en plus d’individus consomment les contenus
télévisuels en ligne, via différents écrans (tablette, cellulaire, ordinateur, console ou
ordinateur connectés à un poste de télévision)
1
. Cela est tout particulièrement vrai des
jeunes chez qui la télévision diffusée selon les modes traditionnels perd en popularité,
l’écoute ayant baissé entre 2011 et 2017, de 9 heures par semaine chez les jeunes âgés de
12 à 17 ans et de 8 heures par semaine chez les 18-24 ans
2
qui ne sont plus que 32% à la
regarder en direct
3
. Pour les jeunes aujourd’hui, regarder des émissions, des séries
télévisées et des vidéos se fait ainsi principalement en ligne
4
, tendance également
documentée dans d’autres pays, par exemple aux États-Unis
5
ou en France
6
.
Les travaux analysant l’évolution des pratiques spectatorielles des jeunes publics en
contexte de visionnement connecté ont principalement porté sur les contenus issus de la
télévision, notamment les séries télévisées
7
. Toutefois, comme le soulignent Kervalla et
Loicq
8
, les pratiques audiovisuelles des jeunes en ligne impliquent deux catégories de
contenus : les contenus provenant des télévisions nationales et transnationales et des
contenus produits ou commandés pour une diffusion Web par une diversité d’acteurs.
Ceux-ci incluent l’industrie télévisuelle, les services de vidéo sur demande par abonnement
(VSDA) comme Netflix ou Amazon Prime, les câblodistributeurs (au Québec, les
plateformes de VSDA Club Illico de Vidéotron et Crave de Bell Média), et d’autres acteurs
du numérique, professionnels et amateurs, qui diffusent via des chaînes YouTube
1
CEFRIO (2017). Se divertir en ligne, 8(4). Consulté en ligne :
https://cefrio.qc.ca/media/1209/netendances_2017-se-divertir-en-ligne.pdf
2
Centre d’étude des médias (2018) Portraits sectoriels, Portrait de la télévision au Québec :
Université Laval, consulté en ligne :
https://www.cem.ulaval.ca/publics/portraits_sectoriels/television/
3
CEFRIO. Se divertir en ligne, op. cit.
4
CEFRIO. Se divertir en ligne, op. cit.
5
DEFY MEDIA, « Youth Video Diet », http://www.defymedia.com/acumen/acumen-report-youth-
video-diet/ (16 janvier 2017)
6
Amandine KERVELLA et Marlène LOICQ, « Les pratiques télévisuelles des jeunes à l’ère du
numérique: entre mutations et permanences », Études de communication, n° 44, 2015, p. 79-96.
7
Voir, par exemple: Stéphanie FEIREISEN et al. «Understanding emerging adults’ consumption
of TV series in the digital age: A practice-theory-based approach». Journal of Business Research,
vol.95, 2019. p.253-265. https://doi.org/10.1016/j.jbusres.2018.08.024, Clément COMBES. « “Du
rendez-vous télé” au binge watching: typologie des pratiques de visionnage de séries télé à l’ère
numérique », Études de communication, n° 44, 2015, p. 97-114; Evelien D’HEER et Cédric
COURTOIS, « The changing dynamics of television consumption in the multimedia living room »,
Convergence: The International Journal of Research into New Media Technologies, vol. 22, n°1,
2014, p. 3-17; Alexander DHOEST et Nele SIMONS, « Still “Watching” TV? The Consumption of
TV Fiction by Engaged Audiences », Media and Communication, Vol. 4, n° 3, 2016, p. 176-184;
Maddalena FEDELE, « Young New Zealanders’ consumption of television fiction programs: An
exploratory study of young people’s reception habits », Media International Australia,
Incorporating Culture & Policy, n° 152, 2014, p. 16-26.
8
Amandine KERVELLA et Marlène LOICQ, « Les pratiques télévisuelles des jeunes à l’ère du
numérique: entre mutations et permanences », op. cit.
4
commerciales et indépendantes webséries, sketchs, tutoriels, sessions de jeux vidéo
commentées et autres types de vidéos. Sur Internet, les contenus télévisuels côtoient ainsi
une multitude de contenus émanant d’acteurs divers. De plus, la pratique de visionnement
connectée s’entremêle à différentes pratiques de communication et de consommation
d’information. Sonnet
9
montre ainsi dans son étude de la consommation audiovisuelle via
le téléphone cellulaire d’utilisateurs âgés de 17 à 37 ans, que la rencontre avec ces contenus
vidéo s’y fait souvent de manière fortuite, au fur et à mesure de la navigation sur les réseaux
sociaux. En quoi ce nouvel univers de consommation marqué à la fois par l’usage de
nouveaux dispositifs techniques (notamment une multitude d’équipements dont les
fonctionnalités ne se limitent pas au visionnement audiovisuel) et par une augmentation et
une diversification de l’offre de contenus, transforme-t-il les pratiques spectatorielles ?
PRENDRE EN COMPTE LES CONTEXTES DES USAGES MÉDIATIQUES
Tandis qu’une partie des travaux sur la réception des contenus audiovisuels a porté sur la
rencontre texte-lecteur dans la lignée du modèle développé par Hall
10
, un second courant
d’études se développe à partir de la fin des années 1980, dont l’objectif est moins, comme
le soulignent Proulx et Maillet
11
, de cerner «les interactions sémantiques entre les
téléspectateurs et les textes médiatiques, que [d’appréhender] les usages médiatiques dans
le contexte de la vie quotidienne d’un individu, d’une famille, d’une communauté
culturelle, etc.». Ces travaux, qui s’inscrivent dans une tradition ethnographique, vont
s’attarder à cerner les contextes de la pratique télévisuelle et d’autres technologies de
l’information et de la communication au sein du foyer
12
. Au Québec, l’étude de Proulx et
Maillet
13
, montre que les usages de la télévision renvoient à des routines de visionnement,
des types de contenus et des interactions spécifiques autour des pratiques de visionnement,
qui structurent le quotidien, l’espace domestique et les relations sociales, et participent de
la construction de l’identité familiale. Le rôle que joue la famille dans la construction des
pratiques télévisuelles des jeunes publics est ainsi souligné, celle-ci constituant une des
premières «communautés d’interprétation» mobilisée pour appréhender les contenus
télévisuels
14
. Toutefois, à l’adolescence, l’appartenance au groupe de pairs, joue un rôle de
plus en plus important dans le choix, l’engagement à l’égard des contenus télévisuels et
leur interprétation, la consommation télévisuelle ouvrant un espace d’affirmation de soi,
9
Virginie SONET, « L’écran du smartphone dans tous ses états », Écrans & Médias, n° 34, 2015,
p.189-199.
10
Stuart HALL (1994). «Codage/décodage» 1ère publication 1973). Réseaux, 12(68), 27-39.
https://doi.org/10.3406/reso.1994.2618
11
Serge PROULX et Delphine MAILLET « La construction ethnographique des publics de
télévision ». In Serge PROULX (dir.) Accusé de réception: le téléspectateur construit par les
sciences sociales, Québec: Les Presses de l’Université Laval, 1998, p.121-61, p.138
12
James LULL, Inside Family Viewing: Ethnographic Research on Television’s Audiences,
Londres, Royaume-Uni, Routledge, 1990; David MORLEY, Family television: Cultural power and
domestic leisure. London: Comedia, 1986; Roger SILVERSTONE, Eric HIRSCH, David MORLEY,
D. (1991). Listening to a long conversation: An ethnographic approach to the study of information
and communication technologies in the Home. Cultural Studies, 5(2), 204-227.
13
Serge PROULX et Marie-France LABERGE, « Vie quotidienne, culture télé et construction de
l’identité familiale », Réseaux, vol. 13, n° 70, 1995, p. 121-140.
14
Jean-Pierre ESQUENAZI, Les séries télévisées. L’avenir du cinéma?... op. cit., p.37.
5
parfois en opposition aux goûts parentaux
15
. Dans son analyse de la réception de l’émission
Hélène et les garçons, Pasquier
16
montre que la série est source de débats entre mères et
filles, notamment dans les familles des classes moyennes et supérieures. Les pratiques
télévisuelles s’inscrivent également au sein d’espaces sociaux plus larges, «où la télévision
se parle», «ces conversation télé» constituant comme le souligne Boullier ,
17
«le seul
moyen à la disposition des acteurs pour « rendre compte » de leur activité télé et lui donner
sens. Ce caractère rassembleur de la télévision a été souligné par différents travaux au
Québec, qui mettent en évidence le rôle joué par les téléromans dans la construction
d’imaginaires collectifs.
18
En témoigne le nombre élevé des productions pour un marché
de taille réduite, la longévité de certaines d’entre elles et les cotes d’écoute record de
plusieurs téléromans et séries télévisées au Québec encore aujourd’hui.
19
UNE AUTONOMIE ACCRUE DU TÉLÉSPECTATEUR
Les auteurs qui s’intéressent à l’évolution des pratiques et de l’expérience télévisuelles en
contexte connecté mettent en évidence une autonomie croissante du spectateur. Selon
Perticoz et Dessinges
20
, tandis que la forme idéal typique de la figure du téléspectateur était
caractérisée par le visionnement «1) dans le flux du direct, 2) sur un poste de télévision, 3)
(d’)un type de contenus audiovisuels 4) qui s’inscrit dans une grille de programmes
élaborée par les acteurs économiques de l’institution télévisuelle», avec l’arrivée des
chaînes câblées, le téléspectateur gagne en autonomie à l’égard de la grille horaire des
chaînes TV. Il doit désormais choisir parmi une offre de contenus de plus en plus
fragmentée, qu’il peut grâce à la technologie du magnétoscope et du DVD, visionner en
mode différé. Avec les technologies numériques, l’autonomie du spectateur à l’égard des
grilles horaires prend une nouvelle ampleur, 1) le spectateur peut naviguer entre des
programmations imposées par la grille de programmation télévisuelle et des choix plus
personnalisés; 2) la consommation audiovisuelle devient «multimodale», impliquant des
supports de visionnement diversifiés et interconnectés et 3) les outils numériques offrent
aux usagers de nouvelles modalités de participation, allant de la prescription et la
recommandation de contenus, aux interactions avec les producteurs, jusqu’à l’inscription
15
Dominique PASQUIER, La culture des sentiments, Paris, Maison des sciences de l’Homme, 1999,
236 p.
16
Dominique PASQUIER, La culture des sentiments. op. cit.
17
Dominique BOULLIER, La télévision telle qu’on la parle. Trois études ethnométhodologiques,
Paris, L’Harmattan, « Champs visuels », 2003, p.62.
18
Jean-Pierre DESAULNIERS De La famille Plouffe à La petite vie: les Québécois et leurs
téléromans. Montréal, QC: Fides, 1996.; Pierre-Luc LORTIE, L’écoute de téléromans au Québec:
une pratique culturelle de communication et d’expérience communautaire. Mémoire. Montréal
(Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Maîtrise en communication, 2008.
19
Yves PICARD Du téléroman à la série télé ou comment la fiction télévisuelle québécoise transite
de l’oralité à la visualité. In Télé en séries (XYZ éditeur, p. 81-91). M.C. LAMBERT-PERREAULT,
Jérôme-Olivier ALLARD, Élaine DESPRÈS, Simon HAREL, 2017; Justine HUET, Sathya RAO « Les
Invincibles en France: Temps et espace d’une adaptation ». TV/Series, no 2 (1 novembre 2012).
https://doi.org/10.4000/tvseries.1452; Stéfany BOISVERT « Against all odds: the survival of
Quebec’s téléromans as proxmimity series ». TV/Series 4, no 1 (2018): 21-30.
20
Lucien PERTICOZ et Catherine DESSINGES, « Du télé-spectateur au télévisionneur. Les séries
télévisées face aux mutations des consommations audiovisuelles », Études en Communications, n°
44, 2015, p. 118.
6
dans une véritable démarche créative de contenu
21
, documentée par les travaux sur les
pratiques des fans des fictions sérielles
22
. Perticoz et Dessinges
23
soulignent ainsi que «la
seule figure idéaltypique du téléspectateur ne suffit plus et doit être complétée, voire
dépassée» au profit de celles du «téléacteu et du «télécréateur». De plus, un contenu n’est
pas regardé tout à fait de la même façon et ne s’apprécie pas selon les mêmes termes
lorsqu’il se donne à voir sur un écran d’ordinateur portable (ou de téléphone mobile), entre
autres parce que les dispositifs connectés ouvrent à d’autres contextes de visionnement et
d’autres installations qui sont porteurs « d’effets de sens »
24
.
L’objectif de cet article est de documenter les formes que prennent aujourd’hui les
pratiques de visionnement connecté dans lesquelles s’engagent les jeunes âgés de 12 à 25
ans au Québec et de cerner les modes de spectature qui caractérisent ces activités de
visionnement. Nous présentons tout d’abord les contenus que regardent les jeunes en ligne,
leur provenance et la façon dont les jeunes y accèdent. Puis nous examinons les contextes
de visionnement, les modes et les rituels de consommation et l’autonomie qu’exercent les
jeunes à l’égard de l’agenda (ou plutôt faut-il dire des agendas) des productions
audiovisuelles disponibles sur le Web. Nous nous intéressons enfin aux modalités
d’interaction et aux formes de participation associées au visionnement connecté.
MÉTHODOLOGIE
Afin de cerner les pratiques de visionnement connecté des jeunes, nous avons réalisé en
2015 10 groupes focus, d’une durée d’une heure trente à deux heures avec des jeunes
Montréalais âgés de 12 à 25 ans, que nous avons divisés en quatre tranches d’âges (12-13
ans, 14-16 ans, 17-19 et 20-25 ans), correspondant aux cycles scolaire et universitaire
québécois, et par sexe pour privilégier l’homogénéité intragroupe et favoriser les échanges.
Nous avons ainsi rencontré un total de 61 participants (28 filles et 33 garçons), vivant à
Montréal, d’origine culturelle variée, qui fréquentaient des établissements d’enseignement
en français, certains, parmi les plus âgés, étant exclusivement sur le marché du travail.
Nous avons, lorsque cela était possible, constitué des groupes naturels, c’est-à-dire
composés de participants qui se connaissaient, ce qui était le cas de tous les participants
âgés de 12 à 19 ans et de la moitié des participants au sein des groupes de jeunes âgés de
20 à 25 ans. Les discussions au sein des groupes ont porté sur les contenus audiovisuels
regardés en ligne, quel que soit leur format, et visaient à faire émerger les catégories que
les jeunes utilisaient pour les désigner. Nous amenions ensuite les participants à nous parler
du temps consacré à chacune des catégories de contenus, à décrire les contextes et les
expériences de visionnement et les façons dont ils découvraient ou partageaient les
21
Lucien PERTICOZ et Catherine DESSINGES, « Du télé-spectateur au télévisionneur. Les séries
télévisées face aux mutations des consommations audiovisuelles », op.cit.
22
Henry JENKINS, « Star Trek Rerun, Reread, Rewritten: Fan Writing as Textual Poaching ».
Critical Studies in Mass Communication 5, no 2, 1988): 85-107.
https://doi.org/10.1080/15295038809366691.
23
Lucien PERTICOZ et Catherine DESSINGES, « Du télé-spectateur au télévisionneur. Les séries
télévisées face aux mutations des consommations audiovisuelles », p. 117, op.cit.
24
Clément COMBES, La Pratique Des Séries Télévisées: Une Sociologie de l’activité
spectatorielle. Paris, ENMP, 2013. http://www.theses.fr/2013ENMP0010.
7
contenus qu’ils visionnaient. Les jeunes âgés de 12 à 17 ans ont été recrutés de trois
manières différentes : par réseaux de connaissances, via une école secondaire publique et
un centre jeunesse, localisés dans des quartiers de Montréal diversifiés sur le plan
socioéconomique. Les plus âgés (20-25 ans) ont été recrutés via des annonces sur différents
sites (Craigslist, sites étudiants de deux universités montréalaises). Le critère de
recrutement était de regarder de manière connectée, au moins deux contenus de
divertissement en ligne par semaine, critère que dépassaient très largement tous nos
participants.
Fin 2015 et début 2016, nous avons réalisé des entrevues à Montréal, avec 29 jeunes (17
filles et 12 garçons), recrutés pour la plupart parmi les participants aux groupes focus et
via la technique de boule de neige. Ces entrevues visaient à documenter avec précision les
pratiques personnelles des jeunes en matière de visionnement connecté et à cerner leur
évolution au cours de la dernière année. Dans le cadre des entrevues, nous demandions aux
participants de remplir un journal de pratique identifiant dans le détail tous les types de
contenus audiovisuels visionnés en ligne lors d’une journée de semaine et d’une journée
de fin de semaine, journal que 22 des 29 participants ont complété. En 2018, nous avons
réalisé 16 nouvelles entrevues avec des jeunes Montréalais âgés de 19 à 25 ans, recrutés
pour la plupart parmi les participants de 2016, insistant dans ces entrevues sur les pratiques
de visionnement de séries produites au Québec. Notre stratégie de collecte de données
qualitatives a ainsi permis un suivi longitudinal pour 12 participants. Enfin, en 2017, nous
avons mené en partenariat avec trois diffuseurs télévisuels et le CEFRIO, une enquête en
ligne auprès d’un échantillon (n=1504) de jeunes vivant au Québec et âgés de 12 à 25 ans,
tiré d’un panel d’internautes dont une des langues parlées régulièrement au foyer était le
français
25
. Cette dernière phase de collecte visait à quantifier les tendances observées et à
cerner les variations des pratiques de visionnement selon l’âge, le revenu, le contexte
familial et l’équipement. Les résultats étaient pondérés (âge, sexe, région) sur la base des
données populationnelles de l’Institut de la statistique du Québec.
26
TYPES DE CONTENUS ET PLATEFORMES DE VISIONNEMENT CONNECTÉ
Les jeunes rencontrés en entretien (individuel et collectif) déclarent visionner une
multitude de contenus en ligne dans une perspective de divertissement. Ils distinguent les
contenus selon deux critères principaux : leur format (court ou long) et les contextes dans
lesquels ils sont visionnés (nous reviendrons sur les contextes dans une autre section). Les
formats longs, le plus souvent issus de la télévision, englobent les séries, principalement
américaines, les films, les émissions de téléréalité, de cuisine, les talk-shows, les
documentaires et les bulletins de nouvelles, les choix variant selon l’âge et le sexe.
L’enquête révèle ainsi que les jeunes âgés de 18 à 25 ans sont plus nombreux à regarder
des films (71%), des séries (67%), et des documentaires (35%) sur les plateformes
25
CEFRIO, Visionnement connecté par les jeunes de 12 à 25 ans au Québec, 2017. Consulté en
ligne : https://cefrio.qc.ca/media/1347/visionnement-connecte-jeunes-au-quebec.pdf
26
À la différence des groupes de discussion réalisés en milieu urbain uniquement (ville de
Montréal), l’enquête a été menée sur la population de la province du Québec. Répartition des
enquêtés (totaux non pondérés) : âge : 12 à 17 ans (825 répondants), 18 à 25 ans (679); région :
686 répondants de la région métropolitaine de Montréal et 818 répondants des autres régions du
Québec; sexe : 703 garçons et 801 filles.
8
numériques que les jeunes de 12 à 17 ans dont 52% regardent des films, 44% des séries et
12% des documentaires
27
. Chez les 12-17 ans, les contenus les plus populaires sont les
vidéos drôles (70% en regardent comparativement à 56% des 18-25 ans) et les vidéos de
YouTubers (64% en regardent comparativement à 44% des 18-25 ans). Le visionnement
de formats courts s’inscrit en effet plus facilement dans leur quotidien : « Je suis plus sur
YouTube parce que c’est plus facile à accéder. Tu fais juste cliquer et c'est genre trois
minutes les vidéos. Mais, genre, une série tu dois rester 20 minutes minimum.» (garçon,
groupe 14-16 ans). Par ailleurs, on observe une différenciation des préférences selon l’âge
et le sexe, déjà documentée dans des enquêtes précédentes sur la télévision.
28
Par exemple,
toutes tranches d’âge confondues, les filles sont plus nombreuses à regarder des films
(71%) comparativement aux garçons (57%), des séries (67% vs 49%), des émissions de
téléréalité (33% vs 12%) et des émissions de variétés ou des talk-shows (27% vs 18%).
Pour leur part, les garçons regardent plus de retransmissions sportives que les filles (20%
vs 5%), de documentaires (29% vs 22%) et de dessins animés et mangas (21% vs 16%).
Concernant les formats courts, les filles regardent plus de tutoriels que les garçons (41%
vs 31%) et les garçons plus de vidéos drôles (65% vs 59% pour les filles).
On observe une forte personnalisation de la consommation de contenus télévisuels
visionnés en ligne, comme en témoigne le nombre de séries différentes (127) nommées au
cours de l’enquête par les répondants
29
. Parallèlement à cette diversité des contenus
télévisuels regardés en ligne, également observée dans les groupes focus, certaines
émissions et séries télévisées sont populaires auprès de tous. Les séries Game of Thrones
et The Walking Dead figurent ainsi parmi les 3 séries les plus regardées au cours du dernier
mois par les répondants dans les deux tranches d’âge, la série québécoise Unité 9 se
retrouvant également dans ce top 3 pour les 18-25 ans.
En ce qui concerne les formats courts, ils sont essentiellement constitués de vidéos de
toutes sortes que les jeunes regardent sur différentes plateformes (YouTube, Vine,
Facebook, et Twitter pour les plus âgés, etc.). Les types de vidéos que regardent les jeunes
rencontrés sont très diversifiés (bandes annonces, clips vidéo, extraits d’émissions
télévisées ou de films, vidéos humoristiques, vlogues, critiques de films et de jeux, vidéos
éducatives, vidéos de catastrophes naturelles, etc.) et la personnalisation de la
consommation semble être encore plus accentuée que dans le cas des séries et des
émissions TV. Les jeunes expliquent ainsi que nombre des vidéos qu’ils regardent
correspondent à des intérêts ou des passions personnelles (pour un sport, une activité
artistique, l’actualité scientifique, la vie des vedettes, la cuisine, etc.). Chacun se construit
ainsi, au fur et à mesure de sa consommation, un répertoire personnalisé. On observe
toutefois un intérêt partagé par toutes les tranches d’âges mais plus particulièrement par les
plus jeunes, pour les vidéos humoristiques : vidéos d’animaux, parodies d’émissions
télévisées, vidéos où des individus se font piéger (pranks, fake), où ils sont amenés à réagir
27
Les chiffres mentionnés pour les tranches d’âge, le sexe ou le lieu d’habitation correspondent à
des distributions de fréquence statistiquement significatives.
28
Voir par exemple, Michèle OLLIVIER et Guy GAUTHIER « L’éclectisme culturel: l’exemple de
la télévision au Québec ». Recherches sociographiques 48, no 1 (2007): 15.
https://doi.org/10.7202/016205ar.
29
Les répondants étaient invités à citer deux séries regardées au cours du dernier mois.
9
à des situations (social experiments) ou à des contenus culturels (Teens react to Hunger
Games) ainsi que différentes vidéos de «ratage» (fail). Les jeunes sont également friands
de tutoriels (home made, do it yourself, DIY, how to, how to basic), dont le choix varie
entre autres choses, selon le sexe. Les garçons mentionnaient plus souvent les vidéos de
« gameplay » qui permettent de suivre l’écran d’un joueur qui commente son jeu ou les
« play through », montrant le déroulement de jeux en ligne. Certains parmi les plus âgés
ont aussi rapporté regarder des «vidéos porno», contenu peu évoqué par les filles qui
seraient moins nombreuses à les visionner
30
.
Presque tous les participants rencontrés regardent des vidéos de YouTubers (définis selon
un participant comme ces «personnes qui ont des chaînes YouTube»), 63% étant abonnés
à des chaînes YouTube, certaines depuis plusieurs années. Les participants affectionnent
tout particulièrement les vidéos qui traitent de situations du quotidien auxquelles ils
peuvent s’identifier et les vlogues où les YouTubers se présentent dans des contextes plus
naturels. Les jeunes soulignent que les YouTubers sont des jeunes comme eux, donc plus
accessibles que les célébrités de la télévision
31
, ce statut d’amateur semi-professionnel
32
contribuant à l’authenticité des productions. Tous sont conscients que ce qui est montré est
choisi et mis en scène, mais même les faux-raccords sont perçus comme un signe que «ce
n’est pas de la télé !». La tendance à la professionnalisation des productions est soulignée
par les participants les plus âgés et considérée comme une évolution normale et surtout
nécessaire pour les YouTubers qui veulent monétiser leurs créations.
La personnalisation du choix des Youtubers que suivent les jeunes est importante (62
chaines nommées)
33
, mais on observe, par tranche d’âge et selon le sexe, et plus encore au
sein des groupes d’amis, des contenus qui se recoupent. Dans l’enquête, Cyprien figurait
parmi les trois YouTubers les plus regardés au cours du dernier mois dans les deux tranches
d’âge, étant respectivement suivi par 27% des 12-17 ans et 15% des 18-25 ans.
Toutes tranches d’âge confondues, YouTube est la première plateforme de visionnement
connectée, étant utilisée par 80% des répondants (comparativement à 52 % pour Facebook,
49% pour Netflix, 26% pour Club Illico, 25% Instagram et 20% pour la plateforme ICI
Tou.tv de Radio Canada). Le choix des plateformes varie selon l’âge. Tandis que les 12-
17 ans sont un peu plus nombreux à utiliser YouTube (85% comparativement à 76% des
30
Michele YBARRA et Kimberly MITCHELL, «Exposure to Internet Pornography among Children
and Adolescents: A National Survey.» CyberPsychology & Behavior, vol. 8, n°5, 2005, p.473–486;
Bente TRÆEN, Toril SORHEIM NILSEN et Hein STIGUM, «Use of Pornography in Traditional Media
and on the Internet in Norway », Journal of Sex Research, vol. 43, n° 3, 2006, p.245–254.
31
Claire BALLEYS, «YouTube comme plateforme d’expression identitaire, sociale et politique»,
Journée d’étude : Rejoindre la jeunesse par le numérique. Comprendre les usages et les besoins
des jeunes québécois-e-s, Observatoire jeunesse, INRS, 2016.
32
Charles LEADBEATER, Paul MILLER, The pro-am revolution how enthusiasts are changing our
economy and society. London: Demos, 2004.
http://www.demos.co.uk/files/proamrevolutionfinal.pdf?1240939425.
33
Les répondants étaient invites à nommer deux chaines YouTube regardées au cours du dernier
mois.
10
18-25 ans), les services Netflix et ICI Tou.tv sont plus populaires auprès des 18-25 ans
(respectivement 55% et 26 %) qu’auprès des 12-17 ans (respectivement 40% et 10%).
L’usage des plateformes illégales (streaming et téléchargement de torrents) est aussi plus
important chez les plus âgés (20% des 18-25 ans les utilisent comparativement à 8% des
12-17 ans). Les jeunes adultes rencontrés dans la dernière vague d’entretiens se montraient
moins enthousiastes à s’engager dans le visionnement de contenus sur des plateformes
illégales (crainte des virus, fenêtres publicitaires pop-up, exposition à des contenus non
désirés notamment pornographiques, qualité inégale du streaming, absence de sous-titres,
etc.), comme l’explique Léo (22 ans) : «au final je les déteste les plateformes de streaming,
qui sont gratuites parce que y’a toujours, toujours, toujours un problème […] Pis bon, la
qualité est moins bonne.». Toutefois, ils n’hésitent pas à les utiliser lorsqu’ils ne trouvent
pas les contenus désirés sur les VSDA auxquelles ils sont abonnés (c’est notamment le cas
pour ceux qui suivent l’agenda des télévisions transnationales) et pour des raisons de coûts,
ne souhaitant pas multiplier les abonnements à des services de VSDA lorsqu’ils quittent le
foyer parental. Ainsi, le développement de l’offre de VSDA ne s’accompagne pas
nécessairement d’une baisse du piratage
34
et ce d’autant plus que le caractère illégal de la
pratique préoccupe peu ceux qui s’y engagent.
35
PLACE DES CONTENUS QUÉBÉCOIS DANS LES PRATIQUES DE
VISIONNEMENT CONNECTÉ
Les jeunes rencontrés en entretien (individuels et collectifs) disent regarder plus de
contenus télévisuels transnationaux, notamment américains, depuis que leur visionnement
se déroule principalement sur les plateformes en ligne. Sur les 127 séries visionnées en
ligne nommées au cours de l’enquête, 18% d’entre elles étaient québécoises, la grande
majorité étant américaines. En vieillissant, les jeunes tendent à écouter moins de contenus
francophones et plus de contenus en anglais qui constitue la deuxième langue d’écoute. Le
français reste toutefois la première langue d’écoute pour les plus jeunes, les contenus
télévisuels visionnés en ligne étant toujours, ou la plupart du temps, écoutés en français par
71% des 12-17 ans et 50% des 18-25 ans
36
. Les participants dont les parents sont nés au
Québec sont plus nombreux à écouter des contenus toujours, ou la plupart du temps, en
français (60% vs 48% pour les néocanadiens), de même que ceux qui vivent dans des
milieux moins scolarisés (79% de ceux dont les parents ont une scolarité primaire ou
secondaire écoutent plus souvent des contenus en français comparativement à 68% de ceux
dont un des parents au moins a complété un niveau collégial ou universitaire). Les
participants rapportent également une utilisation accrue des sous-titres lorsqu’ils regardent
des contenus en ligne, notamment dans le cadre du visionnement de séries transnationales
34
A.J. DELLINGER « Illegal Streaming: More Than Half Of Millennials Are Still Watching
Content Illegally ». International Business Times, 12 avril 2017. https://www.ibtimes.com/illegal-
streaming-more-half-millennials-are-still-watching-content-illegally-2524775; SANDVINE, The
Global Internet Phenomena Report, 2018.
https://www.sandvine.com/hubfs/downloads/phenomena/2018-phenomena-report.pdf.
35
Karine ROUDAUT « "Je suis peut-être un pirate, mais je ne me sens pas du tout délinquant!":
Note de recherche ». Terminal, no 115 (2014): 61-71. https://doi.org/10.4000/terminal.320.
36
Cela ne constitue pas une indication que ces contenus sont produits au Québec, mais seulement
qu’ils sont écoutés en français.
11
et cette pratique est plus importante chez les plus âgés (40% des 18-25 ans les utilisant
toujours ou souvent comparativement à 29% des 12-17 ans) et chez les jeunes dont un
parent est né hors-Canada (49% vs 33% pour les autres).
On retrouve beaucoup plus de contenus francophones parmi les contenus que les jeunes
regardent sur YouTube, 29% des 62 chaines YouTube nommées par les répondants étant
québécoises, 27% françaises et 44% anglophones, pour la très grande majorité,
américaines. Fait intéressant, les 3 chaines les plus citées par les 12-17 ans étaient de langue
française (YouTubers français et québécois), le top trois des 18-25 ans incluant un
YouTuber américain (Pew Die Pie).
La configuration de l’offre de VSDA joue un rôle important dans l’accès aux contenus
télévisuels québécois sur Internet. Les données de l’enquête montrent en effet que la
progression du visionnement connecté observée chez les jeunes a plus largement bénéficié
au service Netflix qu’aux plateformes de VSDA locales. Selon nos données d’enquête,
50% des foyers avec jeunes possèdent un abonnement à cette plateforme pour visionner
des contenus en ligne, ce qui est près du double de ceux qui disposent d’un abonnement à
la plateforme Club Illico de Vidéotron (26%), les forfaits d’Extra d’ICI Tou.tv et de Crave
de Bell étant moins populaires encore (respectivement 9% et 2% des répondants). La
domination de Netflix est plus marquée dans la région métropolitaine de Montréal où 61%
des foyers avec jeunes disposent d’un abonnement au service comparativement à 43% pour
le reste du Québec et chez les mieux nantis (55% des foyers dont le revenu annuel est
supérieur à 80 000$ sont abonnés au service Netflix comparativement à 45% de ceux dont
le revenu est inférieur à 80 000$). Or sur la plateforme Netflix, la découvrabilité des
contenus culturels québécois, qui renvoie à leur présence, leur visibilité et leur inclusion
dans les recommandations proposées à l’internaute, est particulièrement réduite
37
.
Par ailleurs, les jeunes adultes qui quittent le foyer parental limitent leurs abonnements aux
plateformes de VSDA pour des raisons économiques, ce qui pénalise les plateformes
québécoises dont le catalogue est plus limité. Plusieurs sont aussi réticents à payer pour
regarder en ligne des contenus qu’ils associent à la télévision, considérant comme Léo qui
cite l’exemple de la plateforme Illico TV (Vidéotron), dont l’accès nécessite un
abonnement au câble, qu’en ligne, les contenus télévisuels québécois seraient
nécessairement payants
38
:
C’est sur Netflix, principalement où est-ce que je regarde. Mes contenus sont sur
Netflix. Donc si j’avais accès à plus de séries québécoises sur Netflix… [mais]ça me
37
Destiny TCHÉHOUALI, La «découvrabilité» dans un univers numérique. Présenté à Conférence
extraordinaire de Montréal sur l’avenir de la diffusion, de la distribution, de la création et de la
production francophones à l’ère numérique, HEC-Montréal, 24 janvier 2019.
38
Contrairement à la perception de ce participant, de nombreux contenus québécois sont
accessibles gratuitement sur Internet, sur les sites des chaines télévisées (au moins pour un temps
limité) ainsi que sur la plateforme de Tou.tv, dont une section est gratuite. Par ailleurs, il est
possible de s’abonner à la plateforme Club Illico (service de VSDA qui offre plusieurs
productions québécoises, entre autres) sans être au préalable client de Vidéotron, le prix de
l’abonnement étant comparable au tarif du service Netflix (9,99$/mois).
12
donne pas envie de payer 150$ pour le câble. La série vaut pas le 150$ que je vais mettre,
comparé à … Netflix […]Nous, on n’est pas habitué à ça, on est habitué, je crois, ma
génération, à avoir Netflix, à payer pour Netflix, pis avoir nos propres contenus et si on
veut avoir un autre contenu, qui est diffusé sur une autre plateforme ou un autre
diffuseur, bah il faut aussi payer, ce qui est normal, mais nous on n’est comme pas
habitué… je vais pas payer pour un poste de télévision ! (Léo, 22 ans)
Les plateformes de streaming illégal sont peu utilisées pour accéder à des contenus
télévisuels québécois, car à l’exception de certaines séries très populaires, les participants
disent ne pas les trouver sur ces sites. Le visionnement connecté se traduit ainsi par un
accès et une exposition moindres aux contenus télévisuels québécois comme l’explique
Maélie (25 ans) : «depuis que j’ai plus un abonnement à la télé « télé », que c’est juste sur
l’ordi, j’avoue que j’écoute moins de contenu québécois. Le fait de plus avoir
d’abonnement aux chaînes…Je vois plus de pubs pour les prochaines émissions». Plusieurs
participants aux entretiens, notamment parmi les plus jeunes, regardaient toutefois des
contenus télévisuels produits au Québec via le poste de télévision. Et même chez les plus
âgés, y compris ceux ayant quitté le foyer parental, on observe une complémentarité des
modes d’écoute (TV traditionnelle et visionnement connecté) concernant les contenus
québécois: «J’ai écouté la série de Martin Matte «Les beaux malaises», en partie à la TV
puis je l’ai enregistrée chez mes parents parce que j’arrivais pas du tout à le trouver sur
Internet puis j’aime vraiment la série, je trouve ça très drôle (Lauralie, 23 ans).
CONTEXTES DE VISIONNEMENT ET MODALITÉS D’ÉCOUTE
Regarder de manière connectée, c’est avant tout, expliquent les jeunes, se donner le choix
de ce que l’on regarde mais aussi décider du moment, du contexte, du mode et du temps de
visionnement. Sur Internet, nos participants affirment se sentir maîtres, «en contrôle» et
pouvoir se détacher des contenus, du rythme et des temporalités de programmation des
chaînes gratuites et câblées. Ils ne sont plus obligés de regarder « ce que tout le monde
regarde », ni de supporter les nombreuses pauses publicitaires : «Sur Netflix et sur Internet,
c’est toi qui décides ce que tu veux regarder». (Adrien, 13 ans)
À première vue, on pourrait conclure, en écoutant les jeunes que leurs pratiques de
visionnement sont complètement détachées des grilles télévisuelles. Mais dans les faits,
lorsqu’on les questionne sur les contenus visionnés, il apparaît que les activités de
visionnement suivent en partie le calendrier des émissions et des sorties de séries,
notamment américaines, sur les chaînes TV ou sur Netflix, que la plupart des jeunes
respectent, parfois avec un décalage de quelques jours, pour éviter de se faire « spoiler »
l’intrigue. Le suivi de l’agenda médiatique est également manifeste concernant les vidéos
des YouTubers populaires que les jeunes regardent dès leur sortie, étant abonnés aux
chaînes YouTube qui « poussent » les contenus vers eux de manière très efficace.
À partir du moment où je m’abonne (à une chaîne YouTube), quand il y a une vidéo
qui sort, si je ne la regarde pas j’ai l’impression d’avoir manqué un truc, tu vois. Du
coup, toutes les nouvelles chaînes qu’il y a dans mon fil d’actualité, toutes les vidéos,
je les regarde et peu importe combien il y en a, du coup ça fait que des fois, je me
couche très tard (groupe garçons 17-18 ans).
13
Les jeunes rapportent ainsi visionner certains contenus avec un rythme personnalisé et pour
d’autres, suivre l’agenda médiatique et pas seulement télévisuel, constat que dressent
d’autres études
39
. L’autonomie se situerait ainsi principalement dans la construction d’une
routine ou grille personnalisée, articulant différents types de contenus, y compris des
contenus visionnés sur le poste de télévision.
Alors, ma petite routine vraiment, ce serait que, pour me réveiller le matin, j’aime ça
regarder soit des petites capsules YouTube, soit des petites émissions de téléréalité
que je n’ai pas pu voir la veille, ça, ça me prend, mettons un petit 2h30 [] . Ensuite,
je dirais qu’à midi, je vais me prendre [] une heure pour regarder des petites vidéos
ou petites émissions qui vont timer mon lunch. Et le soir, je vais regarder mon deux
heures de séries de fiction et si j’ai vraiment une insomnie, je vais re-regarder des
capsules de science, des tutos, des trucs comme ça. (groupe filles 18-25 ans)
Le visionnement en mode connecté permet aussi, pour ceux qui vivent chez leurs parents,
de s’affranchir de l’autorité parentale tant en termes de choix des contenus que du temps
de visionnement. Les jeunes témoignent à ce titre de l’inefficacité des limites parentales
concernant les contenus qu’ils visionnent en ligne. Le contrôle parental apparaît
particulièrement faible en ce qui concerne les vidéos YouTube qui constituent un véritable
angle mort pour les parents. De plus, la taille réduite des cellulaires ou des tablettes permet
de regarder discrètement, notamment en soirée dans le lit («j’éteins les lumières…tout le
monde fait ça»), et ainsi d’échapper aux limites horaires parentales.
40
Regarder les contenus audiovisuels sur Internet permet aussi de décider du nombre
d’épisodes de séries ou de vidéos YouTube qui seront enchaînés, la majorité des jeunes
déclarant regarder plus d’un épisode (au moins deux) de séries. Certains attendent
d’ailleurs qu’une quantité suffisante d’épisodes soit disponible avant de commencer le
visionnement d’une série et apprécient tout particulièrement que Netflix offre des saisons
complètes. Pouvoir enchaîner plusieurs épisodes de leurs séries préférées leur permet de
limiter la frustration associée aux interruptions dans le récit : « Regarder tous les épisodes
à la suite, c’est beaucoup moins frustrant. Il y a des séries, je me dis, si j’avais dû regarder
ça, un épisode à la fois, je serais devenue folle !» (groupe filles, 20-25 ans). Ce mode de
visionnement offre l’avantage de faire durer le plaisir et «d’être vraiment dans la série».
39
Amandine KERVELLA et Marlène LOICQ, « Les pratiques télévisuelles des jeunes à l’ère du
numérique: entre mutations et permanences », op. cit. ; Clément COMBES. « “Du rendez-vous
télé” au binge watching: typologie des pratiques de visionnage de séries télé à l’ère numérique »,
op. cit
40
Pour une discussion plus développée sur la place du visionnement connecté au sein de la
famille, voir Florence MILLERAND, Christine THOER, Nina DUQUE et Joseph Josy LEVY. « Le
«divertissement connecté» au sein du foyer: une enquête auprès des jeunes Québécois ». Revue
internationale Enfances – Familles – Générations numéro spécial: «Que font les familles à l’ère
numérique? Technologies socionumériques et liens familiaux, conjugaux et
intergénérationnels», 2019. https://journals.openedition.org/efg/4845.
14
Cette autonomie quant au temps de visionnement suscitait des inquiétudes chez certains
participants, tant parmi les plus jeunes que les plus âgés, qui soulignent leurs difficultés à
limiter leur consommation de contenus audiovisuels sur Internet, à cause des fins
d’épisodes en cliffhanger qui tiennent le spectateur en haleine, de l’abondance de l’offre,
des suggestions des algorithmes et des dispositifs d’enchainement ou de lancement des
contenus sur certaines plateformes : «Sur Netflix, tu vas finir un épisode genre de 20
minutes et après ça va dire : le prochain épisode va commencer dans 10 secondes
[
]
pis, tu n’as pas le choix
[
]
Je peux écouter comme deux saisons à cause des 10
secondes». (groupe filles, 12-14 ans). Le dispositif d’enquête longitudinal montre toutefois
que les jeunes développent différentes stratégies d’autorégulation de leur consommation,
par exemple, éviter de suivre plus d’une série à la fois, supprimer ses abonnements à
certaines chaînes YouTube, s’offrir le visionnement d’un épisode de série en récompense
d’une activité moins attractive, revenir à un rituel de visionnement plus étalé pour mieux
savourer une série. La réduction du temps de visionnement connecté peut aussi s’inscrire
dans l’évolution du parcours de visionnement (et de vie) comme l’explique un participant :
«Avant, toutes les vidéos avaient un intérêt, même la vidéo du gars qui tombe, je la
regardais. Maintenant, je suis plus sélectif, je sais ce que je cherche». (Nicolas, 18 ans).
Le temps consacré au visionnement de vidéos sur YouTube semble toutefois plus difficile
à évaluer et à contrôler.
Le temps de visionnement connecté se répartit sur différentes périodes de la journée.
Certains rituels de visionnement de la télévision (le retour au foyer, le souper, la soirée)
largement documentés dans la littérature demeurent
41
et constituent, en semaine, les
moments de visionnement privilégiés par 86% des répondants. Les données d’entretien
indiquent que la soirée est généralement dédiée au visionnement de séries ou d’émissions
télévisées, les séries accompagnant très régulièrement le souper pour les jeunes adultes qui
n’habitent plus chez les parents. La fin de semaine est caractérisée par un plus grand
étalement des périodes de visionnement (40% des répondants déclarant regarder des
contenus en ligne, un peu n’importe quand). Regarder des séries et des films constitue,
pour nombre des participants, une activité du week-end qui peut se dérouler à différents
moments de la journée et notamment en soirée, et qui offre la possibilité d’un visionnement
en rafale.
Le visionnement de vidéos se produit à des moments beaucoup plus diversifiés de la
journée. Il intervient pendant les pauses dans le courant de la journée et les interstices où
l’on n’a « rien à faire », offrant des occasions de se divertir, de se désennuyer j’ai un trou
et par habitude, je sors mon cell et je regarde » (groupe garçons, 17-19 ans)) ou encore de
s’évader et de décompresser. Au sein du foyer, nombre des participants rapportent regarder
des vidéos pendant qu’ils se préparent le matin, au retour de l’école, de l’université ou du
travail, moment qui se poursuit jusqu’au souper. Pendant cette période, le visionnement est
souvent mené de manière peu concentrée, en parallèle ou en alternance d’autres activités
comme lire les « actualités » sur sa page Facebook, échanger avec des amis par message
texte, suivre d’un œil la télévision qui fait « background », faire ses devoirs ou préparer le
41
Wendy VAN DEN BROECK, Jos PIERSON et Bram LIEVENS, « Confronting video-on-demand with
television viewing practices», op. cit.
15
souper (pour les plus âgés). Il peut aussi prendre place pendant que les jeunes sont engagés
dans des activités qu’ils jugent peu intéressantes ou engageantes (ex. faire la vaisselle, le
ménage, faire ses devoirs, ranger sa chambre, faire sa toilette), qui apparaissent de ce fait,
moins pénibles ou tout du moins plus intéressantes. Le téléphone est souvent mobilisé pour
ces activités de visionnement parce qu’il permet une grande mobilité à l’intérieur du foyer
notamment dans la chambre et dans la salle de bains. Le format court des vidéos et le
visionnement via des périphériques mobiles, notamment le cellulaire, facilite aussi
l’inscription de l’activité dans de multiples espaces et temps sociaux comme en témoigne
le récit que François (18 ans) fait de sa journée :
Je me suis levé à 6h, préparé pour prendre l'autobus pour aller au CÉGEP
(équivalent québécois du Lycée). J'ai mon cours de programmation. Pendant le
cours, j'ai regardé des vidéos «The best fail on the Internet», parce que c'était
un peu ennuyant le cours. Après trois heures de cours, j'ai eu une pause de 3h.
Pendant la pause de 3h, je n’ai pas regardé d'Internet et de vidéos. J'ai eu mon
cours d'éducation physique après, j'ai eu un examen de 1h30 et quand j'ai fini,
j'ai attendu mon ami jusqu'à 6h. Pendant cette heure-là, j'ai regardé des vidéos
sur les motos, parce que je suis quand même un fan des motos donc je regarde
beaucoup de vidéos de courses ou de motos, tout ce qui a rapport avec ça. Après
c'est ça, je suis rentré chez moi. Chez moi, j'ai regardé des vidéos de gaming :
Pew die Pie, je regarde parfois ses vidéos, plein de chaînes de gaming. Je ne
me rappelle pas de tous les noms, mais c'est ça. Après j'ai fait mes travaux que
je devais faire. Et après, j'ai regardé une série, Dr House, mais pas sur
YouTube, sur Internet.
Les contextes de visionnement hors foyer sont multiples (dans les transports publics, à
l’école, à l’université, y compris pendant les cours) et facilités par les dispositifs mobiles
que privilégient largement les participants. Les appareils utilisés varient toutefois selon
l’âge, l’ordinateur portable étant privilégié par 79% des 19-25 ans, le téléphone cellulaire
par les 16-18 ans (54%) et la tablette numérique par les 12-15 ans (47%). De plus, regarder
des vidéos peut se faire sans le son, grâce aux sous-titres ou parce que les contenus ne le
nécessitent pas :
[
en cours
]
Je regarde juste les images. Souvent, c'est juste des petites
vidéos que je vois passer sur Facebook et je fais attention qu'il n'y ait pas de son qui sorte
(Sandra, 19 ans). Toutefois, le visionnement hors foyer ne concerne que 20% des
répondants, ceux-ci étant sans doute limités par leur forfait cellulaire de téléchargement de
données en itinérance.
On observe une spécialisation des contenus et des modes d’engagement en fonction des
contextes dans lesquels ils sont consommés, les émissions et les séries TV faisant plus
souvent l’objet d’une écoute focalisée, tandis que les vidéos sont, pour la plupart, réservées
aux moments d’écoute moins engagée. Toutefois, certains contenus longs (séries,
émissions de téléréalité notamment) peuvent aussi être visionnés de manière peu engagée,
pendant des périodes habituellement consacrées au visionnement de vidéos courtes.
Regardés de manière discontinue ou sous forme d’extraits trouvés sur YouTube, le plus
souvent via le téléphone cellulaire, leur statut se trouve transformé, comme l’a également
16
constaté Orgad
42
. Émissions ou séries TV peuvent aussi être regardées à l’extérieur du
foyer de manière très engagée via le téléphone ou l’ordinateur. L’activité de visionnement
en mode «spectacle»
43
nécessite alors certaines préparations, par exemple, le choix d’un
contenu d’une durée appropriée, son téléchargement préalable si l’accès wifi n’est pas
garanti, l’utilisation d’écouteurs pour s’isoler et garantir un bon son, ou encore, la mise en
place de certaines pratiques caractéristiques des contextes de visionnement focalisé
(installation confortable, pratique de grignotage, etc.).
L’INDIVIDUALISATION DU VISIONNEMENT
De manière générale, le visionnement se fait le plus souvent seul, dans la chambre,
notamment pour les plus jeunes (84% des 12-17 ans regardent toujours ou assez souvent
seuls des contenus en ligne comparativement à 71% des 18-25 ans). La fragmentation des
choix et les variations dans les rythmes de visionnement rendent plus complexe
l’organisation du visionnement à plusieurs. Regarder des contenus audiovisuels en ligne et
notamment des vidéos constitue aussi pour beaucoup un rendez-vous avec soi-même. Le
visionnement connecté permet d'écouter les contenus sur un mode intime et de s’immerger
dans la série ou dans l’univers des YouTubers, parfois avec l’aide d'écouteurs qui isolent
de l’extérieur, y compris dans les espaces publics. Cette intimité permet aux jeunes d’être
tout à fait concentrés et de se laisser aller pour vivre plus intensément les émotions suscitées
par le visionnement.
Si la mobilité de certains périphériques permet de faire varier les lieux de visionnement, au
sein du foyer notamment, la chambre, espace de construction identitaire et
d’autonomisation chez les adolescents, reste le lieu privilégié pour regarder des vidéos sur
Internet, notamment pour ceux qui vivent chez leurs parents. Ainsi, tout en favorisant
l'autonomisation des pratiques et la possibilité d’une consommation audiovisuelle
affranchie de l’autorité parentale, le numérique contribue à renforcer la culture de la
chambre
44
.
Malgré l’individualisation croissante des modes de visionnement, les participants
rapportent de nombreuses occasions de visionnement collectif, en famille ou entre amis.
Certains contenus se prêtent mieux que d'autres à un visionnement en groupe, comme les
séries, les émissions télévisées ou les films. Les plus jeunes visionnent plus régulièrement
des contenus avec un de leurs parents ou avec leurs frères et sœurs. Le salon, avec les
parents, reste d'ailleurs un espace de visionnement important pour les plus jeunes, mais
plus souvent pour regarder la TV. Chez les plus jeunes, l'attachement aux moments de
42
Shani ORGAD, This box was made for walking...How will mobile television transform viewers’
experience and change advertising? London, UK: London School of Economics and Political
Science, 2006.
43
Virginie SONET, « L’écran du smartphone dans tous ses états », op. cit.
44
Hervé GLEVAREC, La culture de la chambre : préadolescence et culture contemporaine dans
l’espace familial, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, 2010, p. 184. ; Sonia
LIVINGSTONE «From family television to bedroom culture: Young people’s media at home». In
E. DEVEREUX (Ed.), Media Studies: Key issues and Debates (302-321). London: Sage, 2007
17
regroupement familial autour de lalévision (souvent connectée) demeure
45
, de même que
certains rituels de visionnement en famille. Par contre, le visionnement de vidéos sur
YouTube constitue une activité généralement solitaire (ou alors pratiquée entre amis), que
les plus jeunes partagent ou évoquent rarement avec leurs parents qui s’y intéressent peu.
Chez les plus âgés, le visionnement connecté peut devenir un rituel à deux, notamment
chez ceux qui sont en couple, constituant un moment de retrouvailles et de proximité
corporelle : « dans le lit avec l’ordi », « au fond du canapé », à regarder « une série à
nous ». Ces rituels partagés peuvent aussi, mais plus rarement, se dérouler entre amis,
notamment dans des contextes festifs : regarder un film ou une série à plusieurs, partager
le plaisir de regarder des vidéos drôles et d’en rire ensemble. «Quand on est entre amis et
qu'on n’a rien à faire, ce qui arrive souvent [...] on va juste sur YouTube et on regarde des
vidéos débiles ensemble, des trucs que tu ne trouverais pas drôle tout seul. » (groupe
garçons, 17-19 ans). L'écoute se fait alors sur un mode léger et elle est associée à d'autres
activités que l'on fait en groupe : « Les téléséries c’est pour combler le temps, mais les
YouTube c’est plus quelque chose entre amis quand on fait des chilling et qu’on boit de la
bière, on va écouter des fails compilations parce qu’on n’a rien à dire » (groupe garçons,
20-25 ans). L'écoute collective peut aussi être très focalisée, notamment chez les plus âgés
qui se réunissent certains soirs de finales de saison de séries.
Le contexte de visionnement connecté ouvre aussi à de nouvelles pratiques de co-
visionnement (co-viewing) permettant de regarder ensemble mais dans des espaces et des
temporalités différentes, comme l'explique cette jeune femme qui suit la série Downton
Abbey avec sa mère, mais en décalé, chacune la regardant sur son dispositif et dans son
espace propre :
Ma mère écoute généralement les mêmes séries [que moi], elle a fini Downton
Abbey […] elle m'a dit "Je vais pleurer à la fin" […] Parfois je sors de ma
chambre, je suis en pleurs, elle fait "Ah, tu as regardé, hein?" - "Oui", elle sait
où je suis rendue et elle sait ce qu'il va arriver et là elle dit "Je te dis rien, je te
dis rien". [On ne regarde pas ensemble] parce qu'on n’a pas les mêmes horaires.
(Janie, 19 ans)
Enfin, si certains contextes peuvent favoriser le visionnement collectif, comme le fait de
vivre en colocation, certains jeunes trouvent aussi dans le visionnement connecté un moyen
de s'aménager des petits moments pour soi alors même qu'ils sont avec d'autres. « [Quand]
je suis avec mes amis, ils me parlent donc je prends des petits sketches [sur YouTube],
comme ça je peux regarder mes petits sketches, parler à des amis, regarder un petit
sketch...» (Janie, 19 ans).
UN PARTAGE ENTRE PAIRS HORS LIGNE ET EN LIGNE
Les formes de partage entre pairs avant, pendant et après les moments de visionnement
connecté sont nombreuses et se déroulent hors ligne comme en ligne. Cette dimension
45
Amandine KERVELLA et Marlène LOICQ, « Les pratiques télévisuelles des jeunes à l’ère du
numérique: entre mutations et permanences », op. cit.
18
sociale de l’activité spectatorielle n’est pas propre aux activités de visionnement en ligne
mais le contexte connecté offre de nouvelles opportunités d’échange autour des contenus.
Les répondants rapportent découvrir de nouveaux contenus grâce aux suggestions d’amis
en personne (57%) ou via les médias sociaux comme Facebook ou Instagram (41%). Les
médias sociaux sont aussi utilisés pour solliciter des suggestions de contenus à regarder
comme le fait Audrey (22 ans) qui publie le message suivant sur sa page Facebook : «Appel
aux utilisateurs de Netflix : Auriez-vous une série à recommander dont les épisodes durent
40 minutes ou plus. J’ai déjà vu et aimé Orange Is The New Black, Downtown Abbey, Call
the Midwife. Merci ! ». Mais le plus souvent, les échanges avec les amis sur le contenu
visionné visent à mieux se l’approprier, à le faire vivre au-delà de l'expérience de
visionnement, prolongeant le plaisir qui lui est associé. Ainsi, bien que le visionnement
soit souvent individuel, les discussions autour des contenus continuent de jouer un rôle
important dans l’expérience de visionnement.
Tous n’éprouvent toutefois pas le besoin de partager leur expérience. De plus, les échanges
autour des contenus ne sont pas toujours possibles si personne dans l’entourage ne regarde
ou n’a regardé le même contenu. Les réseaux socionumériques et les moyens de
communication asynchrones, qui peuvent être mobilisés pendant ou après l'écoute, pallient
pour certains participants cette absence d’interlocuteurs de proximité : « dès qu’on regarde
un épisode, Walking Dead, par exemple, on discute après. On se fait un petit rendez-vous
online sur Facebook puis on discute. » (Lucas, 21 ans). En ligne, les discussions se
déroulent surtout sur Facebook, sur Instagram, sur Skype et même sur les plateformes de
jeux, bref, là où les jeunes sont connectés.
L'importance de discuter de ce que l'on regarde témoigne aussi du rôle des pratiques de
consommation audiovisuelles dans les sociabilités des jeunes, en permettant d'entretenir ou
de tisser des liens. Parler des vidéos YouTube et des séries est un sujet de conversation
populaire et avoir vu certains contenus peut contribuer à consolider l’appartenance au
groupe de pairs et parfois même à étendre son réseau de connaissances, notamment pour
les plus jeunes : «Il y a une fille en secondaire 1 […] je savais pas qu’elle aimait la K-Pop
[…] pis là, on se parle sur Facebook! » (Mélanie, 14 ans). Chez certains, regarder des
contenus audiovisuels répond d'abord à un besoin de réaffirmer son appartenance à un
réseau d'amis, et dans ce cas, les échanges autour du contenu regardé et de l'expérience
sont ce qui compte le plus.
DIVERSITÉ DES PRATIQUES DE CONTRIBUTION EN LIGNE
Si les discussions autour des contenus sont importantes pour les participants, rares sont par
contre, ceux qui font état d'une activité contributive en ligne, au-delà des échanges qu'ils
ont entre amis sur les médias sociaux. Peu commentent en effet les contenus qu'ils
visionnent sur YouTube ou d’autres espaces d’échange en ligne (forums, pages et groupes
Facebook créés autour d’une série, Instagram, etc.). Dans l’enquête, les jeunes déclarent
ainsi qu’ils écrivent rarement (32%) ou jamais (56%) des commentaires. En outre, si
certains disent avoir réécrit des scénarios avec leurs amis, ces pratiques restent peu
répandues, et les histoires réinventées comme les nouvelles suites imaginées font rarement
l'objet de contributions en ligne. Ces activités de partage et de production autour des
19
contenus audiovisuels bien documentées dans les travaux en fan studies
46
sont ainsi
limitées à une minorité d’usagers comme l’ont également souligné d’autres études sur les
pratiques de visionnement connecté des jeunes
47
.
Les jeunes sont plus nombreux à lire les commentaires, notamment sur les chaînes des
YouTubers et dans les forums ou page Facebook des séries. Toutes tranches d’âge
confondues, les répondants lisent toujours (6%) ou la plupart du temps (33%) les
commentaires laissés par d’autres usagers. Cette activité répond à plusieurs besoins. Elle
peut viser à en apprendre davantage sur une série ou ses personnages, à cerner son
appréciation par le public ou encore permettre de rester dans son univers et de continuer à
le faire exister, même une fois la dernière saison regardée. La lecture des commentaires
peut aussi favoriser l’appropriation d'un contenu en particulier, en permettant de comparer
son interprétation à celle d’autres jeunes connectés à Internet, dans différents pays, comme
l'exprime cette jeune fille :
Dans la vidéo, si je remarque que quelque chose a été mal fait, je regarde les
commentaires pour voir si quelqu’un a remarqué et c’est drôle. Je regarde des fois,
quand j’aime le contenu ou que j’aime pas le contenu, je regarde ce que les gens
pensent, juste pour savoir la manière de penser des gens, je trouve que c’est
différent selon les sections, les pays, les âges. (Léa, 15 ans)
Mais tous ne lisent pas les commentaires laissés par d'autres et plusieurs expriment des
jugements plutôt négatifs sur leur utilité et pertinence. Souvent jugés «débiles» ou au mieux
«inappropriés», les commentaires peuvent même constituer des irritants pour plusieurs
jeunes, notamment chez les plus âgés. Il est intéressant de constater que plusieurs font
référence à la nécessité de respecter une certaine éthique, notamment sur YouTube. En
outre, nombreux sont les jeunes qui soulignent que les commentaires permettent d'entrer
en interaction avec les YouTubers et d'entretenir un dialogue entre eux et leurs fans.
encore, rares sont ceux qui en publient, mais le simple fait de savoir qu'il est possible de
s'exprimer sur un contenu et de le commenter suffit à qualifier la relation particulière qui
les lie aux vidéos de YouTubers. «Ils font des vidéos comme Questions/Answers des fois…
et tu peux poser des questions, pis si t’as de la chance, ils vont répondre à ta question, pis
ils vont te mentionner dans leur vidéo… alors c’est vraiment nice.» (Marion, 16 ans).
On observe par contre d’autres formes de contribution moins engageantes sur les
plateformes. De nombreux participants rapportent ainsi cliquer sur le bouton «J’aime» pour
encourager leurs YouTubers préférés et plusieurs remplissent les évaluations des séries et
des films sur la plateforme Netflix dans le but d'améliorer les propositions des algorithmes.
46
Mélanie BOURDAA, «Taking a break from all your worries»: Battlestar Galatica et les
nouvelles pratiques télévisuelles des fans ». Questions de communication, no 22, 2012, p. 235-50.
47
Alexander DHOEST et Nele SIMONS, « Still “Watching” TV? The Consumption of TV Fiction by
Engaged Audiences », op. cit.; et Amandine KERVELLA et Marlène LOICQ, « Les pratiques
télévisuelles des jeunes à l’ère du numérique: entre mutations et permanences », op. cit.
20
USAGES ET APPRÉCIATION DES RECOMMANDATIONS
ALGORITHMIQUES
Le rôle joué par les algorithmes dans la découvrabilité des contenus constitue l’une des
spécificités du visionnement connecté. On voit en effet que si les suggestions des amis
restent la source principale de découverte des contenus pour 57% des jeunes interrogés,
42% déclarent rechercher des contenus à visionner directement sur les plateformes en ligne
(comme Netflix ou YouTube) et 29 % par des recherches sur le Web, avec Google par
exemple. À ce titre, les recommandations des plateformes étaient largement appréciées par
les répondants (88% des répondants étant toujours ou la plupart du temps satisfaits des
suggestions proposées par l’algorithme de YouTube et de Netflix). Plusieurs participants
aux entretiens expliquent que les recommandations sont le moyen d’identifier des contenus
en lien avec leurs intérêts, notamment sur YouTube, même si les suggestions ne sont pas
toujours jugées pertinentes.
[Sur YouTube] quand tu regardes une vidéo, à la droite, il y a comme une liste de
choses au hasard, alors je découvre ça comme ça. […] La plupart, je dirais 75% des
vidéos, c’est intéressant. Sinon le reste, c’est toutes des vidéos inutiles et vulgaires.
Je regarde les gamings et les tutoriels. […] dès que j’ouvre YouTube, par exemple,
il y a déjà des recommandations pour moi. […] Dès que je clique sur la page, il y a
déjà des choses que moi j’aime regarder. […] Ils regardent les vidéos que je
regarde, ils les analysent [et] j’ai des recommandations. (Adrien, 13 ans)
Globalement, les participants rencontrés se montraient peu critiques à l’égard des stratégies
de collecte de données des plateformes qui, si elles peuvent donner le sentiment d’être
surveillés, sont avant tout perçues comme un moyen de ne pas perdre trop de temps à
rechercher des contenus (ce qui peut rapidement décourager), d’en découvrir qui
correspondent à leurs attentes et de se bâtir des «listes de lecture personnalisées».
48
I : Les suggestions, c’est quelque chose que vous appréciez ?
R: Ah, oui. Ça nous fait voir beaucoup de contenus souvent. Fuck la vie privée !
envoyez, suggérez-nous des affaires ! […] Moi, j’ai déjà supprimé tout mon
historique YouTube, parce que j’ai découvert qu’ils gardent tout notre historique et
je suis tombé dans une paranoïa qu’ils nous surveillent […] Alors, j’avais tout effacé
[…] et du jour au lendemain, YouTube a arrêté de personnaliser mon contenu […]
C’était comme si je perdais un ami. C’était vraiment ça. J’étais comme nostalgique
de YouTube qui peut savoir ce que je veux voir. (groupe garçons, 20-25).
L’attachement de certains participants aux recommandations des algorithmes explique leur
réticence à partager leur profil YouTube ou Netflix avec d’autres membres de la famille.
Les perceptions et les usages des recommandations varient toutefois selon les individus et
les plateformes. Sur Netflix, par exemple, certains choisissent parmi les contenus proposés
sur la page d’accueil, tandis que d’autres vont privilégier la recherche d’une série en
rentrant le nom d’une autre série ou d’un acteur qu’ils aiment. Ce faisant, ils ont le
48
Ryan LIZARDI, Mediated Nostalgia: individual memory and contemporary mass media.
Lanham: Lexington Books, 2015, p.8.
21
sentiment de mener une recherche plus active, moins orientée par l’algorithme comme
l’explique cette participante qui juge d’ailleurs peu pertinentes les recommandations qui
lui sont faites sur la plateforme Netflix.
Le système de recommandation, il ne fonctionnait pas avec ce que moi j’écoutais. Pas
tout le temps ou ben c’est des trucs que j’avais déjà écoutés ou des trucs qui
m’intéressaient juste pas. Mais genre moi, j’allais plus chercher que me faire
recommander des choses. (Mélanie, 14 ans)
CONCLUSION
La question à l'origine de cet article était la suivante : en quoi le fait de regarder des
contenus audiovisuels, y compris télévisuels sur Internet transforme-t-il l’expérience
spectatorielle ? Sur la base d'une enquête empirique, s’appuyant sur des données
quantitatives et qualitatives, notre recherche dresse un portrait des pratiques audiovisuelles
connectées des jeunes au Québec. Nos résultats confirment que, pour la plupart, le
visionnement de contenus audiovisuels se fait désormais principalement en ligne, même si
l’écoute de la télévision traditionnelle demeure, notamment chez les plus jeunes et pour les
contenus québécois.
Les plus âgés témoignent d’une distanciation plus marquée à l’égard de la télévision,
tendance qui préexistait au développement du visionnement connecté
49
, la télévision
«constituant avant tout un marqueur des loisirs de l’enfance»
50
. Toutefois, dans les faits,
les jeunes adultes regardent en ligne beaucoup plus de contenus issus de la télévision que
les jeunes âgés de 12 à 17 ans qui, pour leur part, privilégient les contenus courts qu’ils
regardent principalement sur YouTube. Au-delà de cet effet d’âge, qui comme le sexe, joue
dans le choix des contenus, on observe également des variations dans les pratiques entre
les jeunes vivant dans la grande région de Montréal et ceux du reste du Québec, ces derniers
regardant plus de contenus francophones. Ceux qui vivent dans des ménages moins
scolarisés et moins favorisés regardent également plus de contenus francophones et sont
moins nombreux à disposer d’un abonnement aux plateformes de VSDA, nos données ne
faisant toutefois pas apparaître de variations significatives quant à la place qu’occupe le
visionnement connecté dans leurs pratiques audiovisuelles. Il serait à ce titre nécessaire
d’envisager d’autres dispositifs d’enquête car les panels web, malgré la pondération, ne
permettent pas d’assurer des échantillons représentatifs et tendent à une plus faible
participation des milieux défavorisés
51
.
49
Claire BOILLY, Les 18-24 ans et les médias, Sainte-Foy: Centre d’études sur les médias. Coll.
Les Cahiers-Médias 10. Sainte-Foy, 2000.
50
Sylvie OCTOBRE et al., 2010; cités dans Amandine KERVELLA et Marlène LOICQ, « Les pratiques
télévisuelles des jeunes à l’ère du numérique: entre mutations et permanences », op. cit., p.11
51
Christine THOËR, Florence MILLERAND et Nina DUQUE « Cerner les pratiques de visionnement
connecté des jeunes: vers un renouvellement des approches méthodologiques ? » In Méthodes de
recherche en contexte numérique. Enjeux épistémologiques et éthiques. Montréal (Québec):
Presses Universitaires de Montréal, à paraître.
22
Les pratiques de visionnement connecté des jeunes révèlent une autonomie croissante du
spectateur, qui prend trois formes principales
52
. Elle est tout d’abord, une autonomie à
l’égard de la programmation télévisuelle. En ligne, le réservoir de contenus est autrement
plus grand et les contenus télévisuels regardés ne se limitent pas à ceux des télévisions
nationales mais concernent «toutes les télés du monde» pour reprendre les mots d'un
participant. En outre, la consommation de contenus propres à l'univers numérique (vidéos
YouTube, séries originales Netflix) occupe une place importante dans les activités de
visionnement. Si certains contenus télévisuels ou exclusifs au Web sont largement
populaires, la recherche d'autonomie des jeunes à travers le développement de pratiques
plus individualisées et personnalisées à leur style de vie joue un rôle central. Le
visionnement connecté donne ainsi à voir la construction de grilles personnalisées qui
entremêlent une grande diversité de contenus et de formats au sein de stratégies
individualisées d'autoprogrammation
53
.
Les algorithmes des plateformes de VSDA et de YouTube contribuent à ce processus en
proposant aux usagers des suggestions sur la base des traces laissées au fur et à mesure du
visionnement et des préférences exprimées au travers des systèmes de notation. Dans un
contexte l’offre de contenus est abondante et où une part croissante des choix des
contenus regardés se fait directement sur les plateformes, les algorithmes jouent ainsi un
rôle de plus en plus important dans la découverte des contenus
54
. Nos données indiquent
que les jeunes apprécient les recommandations des plateformes comme Netflix et
YouTube, considérant qu’elles les guident vers des contenus adaptés à leurs goûts et leurs
champs d’intérêt, leur évitant de perdre patience dans leurs recherches
55
. Les participants
ne sont par contre guère préoccupés par le risque que ces recommandations viennent
confirmer leurs goûts et les enferment dans «une bulle de filtres»
56
. Peu questionnent aussi
la personnalisation des recommandations proposées sur Netflix, alors que plusieurs
catégories qui s’affichent sur la page d’accueil Les plus gros succès», « Tendances
actuelles » «Ajouts récents» «Netflix Originals»), ne sont finalement pas si personnalisées
que ça
57
, n’incitant pas à une consommation diversifiée
58
. Il serait toutefois important de
52
Lucien PERTICOZ et Catherine DESSINGES, « Du télé-spectateur au télévisionneur. Les séries
télévisées face aux mutations des consommations audiovisuelles », op. cit.
53
Lucien PERTICOZ et Catherine DESSINGES, « Du télé-spectateur au télévisionneur. Les séries
télévisées face aux mutations des consommations audiovisuelles », op. cit.
54
Joëlle FARCHY, Cécile MÉADEL et Arnaud ANCIAUX. « Une question de comportement.
Recommandation des contenus audiovisuels et transformations numériques ». Tic & société, Vol.
10, n° 2-3, 2017, p.168-198. https://doi.org/10.4000/ticetsociete.2136.
55
Chloé DELAPORTE «Dispositifs innovants, consommation créative? Netflix ou la
recommandation des contenus audiovisuels à l’ère de la prescription algorithmique», dans
Création, créativité et médiations, SFSIC (21e Congrès), vol. 3: Objets techniques, dispositifs et
contenus, 2018, p. 29-38. http://www.sfsic.org/attachments/article/3280/Actes%20vol%203%20-
%20congrès%20SFSIC%202018.pdf
56
Eli PARISER, The filter bubble: what the Internet is hiding from you. New York: Penguin Press,
2011.
57
Chloé DELAPORTE «Dispositifs innovants, consommation créative? Netflix ou la
recommandation des contenus audiovisuels à l’ère de la prescription algorithmique», op. cit.
58
Emmanuel DURAND, L’attaque des clones. La diversité culturelle à l’ère de l’hyperchoix.
Paris: Presses de Sciences Po, 2016..
23
cerner plus finement la façon dont les jeunes perçoivent et font usages des suggestions
générées par les algorithmes, certains participants témoignant de certaines formes de
créativité
59
et d’une sensibilité à la faible découvrabilité des productions québécoises sur
les plateformes de VSDA.
Au Québec, Netflix s’est imposé sur le marché de la VSDA, limitant la capacité des
«offres alternatives ou concurrentielles de rivaliser, en particulier
[
]
des acteurs à
dimension nationale ou régionale»
60
, la médiation algorithmique pénalise la découvrabilité
des contenus québécois
61
. Aussi, bien que la télévision reste un mode d’écoute
complémentaire pour plusieurs participants, leur prise de distance à l’égard du dispositif
télévisuel limite l’accès aux productions québécoises. Considérer l’articulation entre les
contextes de production, de circulation et de réception des contenus est donc nécessaire
pour analyser les pratiques de visionnement connecté des jeunes
62
.
Parallèlement à cette autonomisation à l’égard de la télévision linéaire, persiste un certain
attachement aux grilles de programmation. Mais celui-ci dépasse la grille télévisuelle
nationale pour inclure les grilles télévisuelles transnationales, certaines ries originales
Netflix et les productions des YouTubers. Les pratiques de visionnement connecté
impliquent ainsi des contenus faisant l’objet d’une réception «homochrone», où l’effet
d’agenda est important et impulsé par les chaînes TV et YouTube et d’autres, pour lesquels
la réception est «hétérochrone», les contenus étant alors plus souvent consommés à la
demande et en rafale
63
. L’offre des plateformes de VSDA s’inscrit plus généralement dans
cette dernière catégorie. Toutefois, les séries originales des plateformes, notamment sur
Netflix, redynamiseraient une réception homochrone
64
.
L’autonomie croissante en ce qui concerne le choix des supports, des contextes et de
l’étalement du visionnement constitue une deuxième dimension du visionnement connecté
très importante pour les jeunes qui insistent sur l’importance de contrôler le rythme et la
durée du visionnement
65
. Chez les plus jeunes, le numérique permet aussi une plus grande
autonomisation à l'égard des pratiques familiales et surtout un affranchissement à l’égard
59
Chloé DELAPORTE, «Dispositifs innovants, consommation créative? Netflix ou la
recommandation des contenus audiovisuels à l’ère de la prescription algorithmique», op.cit.
60
Simon CLAUS, « Le débat sur la mondialisation culturelle à l’heure du «numérique»: le cas de
Netflix au Canada » 19, COMMposite, no 2, 2017, p.21
http://www.commposite.org/index.php/revue/article/view/257.
61
Destiny TCHÉOUHALI, La «découvrabilité» dans un univers numérique, op. cit.
62
Amanda D LOTZ, Portals: A Treatise on Internet-Distributed Television. Michigan Publishing,
University of Michigan Library, 2017. https://doi.org/10.3998/mpub.9699689.
63
Séverine BARTHES, La série télévisée est-elle une forme médiatique homochrone ou
hétérochrone ? Du statut des intervalles sériels. Intervalles sériels, Université de Montréal, Apr
2019, Montréal, Canada. ffhalshs-02097184f
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-02097184/document
64
Séverine BARTHES « La série télévisée est-elle une forme médiatique homochrone ou
hétérochrone ? Du statut des intervalles sériels », op.cit.
65
Alexander DHOEST et Nele SIMONS, « Still “Watching” TV? The Consumption of TV Fiction by
Engaged Audiences », op. cit.; et Amandine KERVELLA et Marlène LOICQ, « Les pratiques
télévisuelles des jeunes à l’ère du numérique: entre mutations et permanences », op. cit.
24
des limites parentales, qui sont contournées sans grands efforts, la petite taille des
cellulaires aidant à en dissimuler l'usage.
Les jeunes tirent par ailleurs profit de la pluralité et de la mobilité des écrans connectés à
leur disposition pour multiplier les contextes d’écoute, la pratique s'insérant dans une
diversité augmentée de temps sociaux
66
, principalement au sein du foyer mais également à
l’extérieur. Cette extension des moments de visionnement et leur inscription en parallèle
d’autres activités favorise le visionnement du coin de l'œil et de façon moins engagée,
comme c’était le cas pour une partie des émissions télévisées. Toutefois, le processus
d’«attention oblique»
67
est ici étendu à d’autres types de contenus, notamment les vidéos
YouTube et les contenus télévisuels que les dispositifs de visionnement connecté
permettent de regarder de manière discontinue dans des temporalités courtes. Grâce aux
sous-titres, il est de plus possible de regarder sans le son, ce qui facilite le déplacement de
l'écoute dans différents contextes (à l'école, dans les transports), une pratique courante chez
les jeunes qui regardent, lisent, mais n’écoutent plus. Des fictions courtes sont d’ailleurs
développées pour un visionnement mobile et sans le son
68
. Il serait intéressant de voir dans
quelle mesure cette « consommation nonchalante »
69
favorise une prise de distance à
l’égard des discours des contenus regardés.
Le visionnement connecté implique une troisième transformation : la possibilité accrue de
participation des publics
70
. Si les jeunes utilisent les médias sociaux pour découvrir et
partager entre pairs sur les contenus qu’ils affectionnent, seule une minorité laisse des
commentaires dans les espaces d’échange en ligne. Ils sont par contre plus nombreux à les
lire et cette activité augmente le sentiment de proximité avec les acteurs mis en scène dans
les émissions, séries et notamment les vidéos de YouTuber, la seule possibilité
d’interaction renforçant la relation parasociale.
71
Lire les commentaires participe aussi de
l’expérience collective du visionnement, les médias sociaux offrant pour certains
l’opportunité d’accéder à d’autres «communautés d’interprétation»
72
. Ce constat corrobore
différents travaux sur ceux que la littérature anglosaxone qualifie de «lurkers», montrant
que ces lecteurs silencieux, constituent la très grande majorité des visiteurs sur les espaces
66
Lucien PERTICOZ et Catherine DESSINGES, « Du télé-spectateur au télévisionneur. Les séries
télévisées face aux mutations des consommations audiovisuelles », op. cit.
67
Jean-Claude PASSERON, « Portrait de Richard Hoggart en sociologue », Enquête [En ligne], 8 |
1993, p.8. URL : http://journals.openedition.org/enquete/175
68
Shani ORGAD, This box was made for walking...How will mobile television transform viewers’
experience and change advertising? op. cit.
69
Richard HOGGART (1991), La culture du pauvre: étude sur le style de vie des classes
populaires en Angleterre. Le sens commun. Paris: Éd. de Minuit, 1981, p.295.
70
Lucien PERTICOZ et Catherine DESSINGES, « Du télé-spectateur au télévisionneur. Les séries
télévisées face aux mutations des consommations audiovisuelles », op. cit.
71
Alexander RIHL et Claudia WEGENER, « YouTube Celebrities and Parasocial Interaction: Using
Feedback Channels in Mediatized Relationships ». Convergence: The International Journal of
Research into New Media Technologies, 2017, 135485651773697.
https://doi.org/10.1177/1354856517736976.
72
Jean-Pierre ESQUENAZI, Les séries télévisées. L’avenir du cinéma ?, op. cit., p.37.
25
d’échange en ligne et que l’absence de contribution renvoie à une diversité de pratiques
plus ou moins engageantes, dont l’évaluation des contenus.
73
Conséquence de la plus grande individualisation des choix et des rythmes de
consommation, il est plus difficile pour les jeunes de regarder les contenus audiovisuels
ensemble et pas toujours évident d’échanger avec d’autres dans l’entourage, si ceux-ci
n’ont pas les mêmes intérêts. Nos résultats révèlent toutefois que les significations
attribuées à la consommation de contenus audiovisuels en lien avec l'expression, l'entretien
ou le développement des sociabilités perdurent même dans les reconfigurations de
l'expérience de visionnement (co-viewing) et des interactions qui l’entourent, qui se
déplacent en partie sur les médias socionumériques
74
. Le collectif et les réseaux de pairs,
qui occupent une place centrale dans la vie des jeunes, restent en effet largement présents
dans les pratiques, depuis le choix des contenus (même si la prescription algorithmique
joue un rôle important), jusqu'aux conversations qui suivent, en passant par le visionnement
lui-même. Les pratiques audiovisuelles continuent ainsi de s’inscrire au cœur des
sociabilités des jeunes, qui s'observent désormais de plus en plus en mode connecté.
73
Valérie ORANGE, Florence MILLERAND et Christine THOËR, « Profils et modes de contribution
dans un forum sur le détournement de médicaments: une analyse diachronique des interactions ».
Communiquer. Revue de communication sociale et publique, no 10, 2013, p.87-106.
https://doi.org/10.4000/communiquer.525.;
74
Yu-Kei TSE, « Television’s changing role in social togetherness in the personalized online
consumption of foreign TV», op. cit.
ResearchGate has not been able to resolve any citations for this publication.
Conference Paper
Full-text available
A partir de l'analyse d'un cas d'étude appartenant au secteur de l'audiovisuel, Netflix (leader mondial du streaming vidéo par abonnement), cette communication interroge le caractère « innovant » des algorithmes de recommandation et met au jour la dimension « créative » des utilisateurs des plateformes de contenus audiovisuels, qui déploient tout un panel de stratégies visant à contourner la prescription automatisée. Based on the analysis of a case study belonging to the audiovisual sector, Netflix (world leader in subscription video-on-demand), this communication questions the "innovative" nature of recommendation algorithms and reveals the "creative" dimension of audiovisual content platforms users, who deploy a whole range of strategies to circumvent automated prescribing.
Article
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This article focuses on the various apparatus that guide the Internet user confronted with an ample broadcasting supply; it distinguishes between apparatus based on judgments and apparatus based on behaviour. It highlights the fact that the second type are becoming more and more important given their amazing efficiency due to precise analysis of the users’ behaviour. Each in its own manner, various forms of recommendation pose challenges to audio-visual online operators who will need to respond with new ideas for competitive differentiation. The personalised algorithmic recommendation, in particular, is transforming economic models, market structures and the organisation of professions.
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The objective of this research is to document the various profiles and modes of contribution on an online English discussion thread dealing with the recreational use of cough syrups. Adopting an interactionist perspective, we used a mixed methodology (observation, content analysis, conversation analysis) to analyze a full year of interactions. Results highlight three profiles of contributors, based on the volume and the type of contribution, and two main types of users : those, often beginners who use the forum to find information and other more experienced, which we describe as experts, who share information and advice on access, preparation and use of syrups and can contribute to risk management. Expertise can also be distinguished according to the type of knowledge (theoretical or experiential) mastered and to seniority. Finally, the analysis reveals the changing nature of interactions and modes of contribution with time, showing the importance of a diachronic perspective.
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First comprehensive report on the impact of mobile television. Mobile television and digital video content services are being introduced by operators around the globe. According to forecasts, by 2011 demand will explode with more than half a billion customers subscribing to video services on their mobile phones. 1 How will mobile TV transform the traditional experience of television viewing? Who will use it? Why will consumers use mobile TV? What will people watch? What genres and programmes will be popular? Where and when are people most likely to use mobile TV? How will mobile TV change advertising? What opportunities does it present to advertisers? Will consumers watch TV ads on their mobiles? This report presents the first comprehensive research into these questions. Mobile TV is in its infancy both in terms of adoption and production and it is difficult to predict how it is likely to develop and what its impact is going to be. Its development will be determined by various technological, commercial, social,political, regulatory and other factors. However, mobile television does not evolve in a vacuum. It builds upon existing platforms, primarily those of television, mobile telephony and the Internet. The rich research on the mobile phone, television, and the Internet, pilot studies of mobile TV use and experts in industry and academia have all provided invaluable insights into the potential impact of mobile television on consumers’ experience and on advertising. The report is divided into two parts. The first part focuses on the use of mobile television: how are users likely to consume mobile TV, for what purposes and in what contexts? It also explores who is likely to use mobile TV. The second part is concerned with the ways advertising is likely to change with the introduction and adoption of mobile television. Though advertising for mobile TV is in its early stages, we reviewed relevant literature and talked to key experts in the industry who have already started working in this area, and offered insightful answers to the question of mobile television’s impact on advertising. The report presents the combined findings emerging from data on mobile TV globally, with specific attention to the Chinese market. These data were obtained by an extensive literature review of publications in English and Chinese, interviews with key academic and mobile advertising experts, and attendance at conferences on mobile TV
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This article studies how television’s role in social togetherness has changed in the post-network context, using Taiwanese consumption of foreign programs via online sharing as a case study. Interview findings demonstrate that while audiences celebrated the personalization of online viewing, they sometimes wondered if they would become detached from society if they did not follow broadcast television. Moreover, by using online platforms, audiences achieved a sense of togetherness in two ways: by connecting to others with the same interests in foreign programs and by reassociating with home when they are abroad by consuming domestic programs. While the audiences’ personalization of online viewing is increasingly becoming a common television experience with their acquaintances and/or unknown fellow members, a sense of togetherness was attained, even though it might be less explicit than that generated in the consumption of broadcast television.
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This essay rejects media‐fostered stereotypes of Star Trek fans as cultural dupes, social misfits, or mindless consumers, perceiving them, in Michel de Certeau's term, as “poachers” of textual meanings who appropriate popular texts and reread them in a fashion that serves different interests. Specifically, the essay considers women who write fiction based in the Star Trek universe. First, it outlines how these fans force the primary text to accommodate alternate interests. Second, it considers the issue of literary property in light of the moral economy of the fan community that shapes the range of permissible retellings of the program materials.
La culture des sentiments
  • Pasquier Dominique
Dominique PASQUIER, La culture des sentiments. op. cit.
Against all odds: the survival of Quebec's téléromans as proxmimity series
  • Boisvert Stéfany
Stéfany BOISVERT « Against all odds: the survival of Quebec's téléromans as proxmimity series ». TV/Series 4, n o 1 (2018): 21-30.