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« Die DDR als kulturhistorisches Phänomen zwischen Tradition und Moderne » Berlin, 10–11 septembre 2019: Compte rendu / Tagungsbericht / Review

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Communication • DOI: 10.2478/sck-2019-0013 • JBR • 2(1) • 2019 • 1–6
SYMPOSIUM CULTURE @ KULTUR
« Die DDR als kulturhistorisches Phänomen zwischen
Tradition und Moderne »
Berlin, 10-11 septembre 2019
Compte rendu / Tagungsbericht / Review
Françoise Knopper / Sylvie Le Grand
Université de Toulouse / Université Paris Nanterre
Ce colloque, organisé par la Leibniz Sozietät der Wissen-
schaften zu Berlin (LS), s’est tenu à la Archenhold-Sternwarte,
Berlin-Treptow.
Le président de la Leibniz Sozietät, RAINER E. ZIMMERMANN,
a ouvert le colloque. Etant lui-même physicien et philosophe,
il a, dans ses propos introductifs, problématisé la relation
entre l’universel (la science) et le particulier (la socialisation).
Selon lui, la socialisation relève du témoignage personnel,
la science et la philosophie relèveraient quant à elles de
l’universel. Il a notamment renvoyé à un ouvrage collectif
édité par Edouard A. Wiecha, Disziplinlos (Oekom, 2017),
et à sa contribution « Der Philosoph als armer Märzhase ».
La dernière partie de son discours a porté sur son propre par-
cours de Berlinois de l’Ouest qui, après 1968, a eu l’occasion
d’avoir de nombreux échanges scientiques avec ses
homologues de l’Europe de l’Est. C’est pourquoi il a souhaité
que les discussions menées dans le cadre de ce colloque
sur l’histoire culturelle de la RDA puissent rester à l’écart des
controverses et conits.
DOROTHEE RÖSEBERG a exposé ensuite les objectifs
du colloque et de ses organisateurs. L’ambition du comité
de pilotage avait été de s’interroger sur la perspective dans
laquelle pouvait s’inscrire l’histoire de la RDA : dans celle du
XXe siècle ; de la modernité dite bourgeoise ; ou dans celle,
plus actuelle, de la globalisation ? Le comité avait nalement
choisi d’analyser la « modernité » de la RDA et de consacrer
le colloque aux sciences de la culture an d’associer
diverses disciplines, diverses générations et d’encourager le
multiperspectivisme.
La première section a privilégié des approches historiques.
NICOLAS OFFENSTADT, historien (Université Paris I), a
ouvert la première session en présentant les recherches
qu’il a menées depuis plusieurs années dans les nouveaux
Bundesländer et dont les résultats ont été publiés dans son
ouvrage La RDA, le pays disparu (Stock, 2018) ; entre-temps
il a d’ailleurs publié un second livre, accordant plus de place
aux photographies qu’il a prises lors de ses explorations,
Urbex RDA (Albin Michel, 2019). Nicolas Offenstadt a expo-
sé en quoi son travail illustre l’ambiguïté inhérente au terme
de « trace » (Spur), qui est une notion importante pour les
sciences de la culture : si une trace préserve, elle est aussi
pourtant un signe de disparition, permettant de créer des as-
sociations entre différentes périodes et moments de l’histoire,
elle court-circuite la chronologie. Une trace n’est donc pas
à confondre avec un « héritage » qui serait seulement
matériel. Le chercheur a présenté les lieux et objets de ses
investigations (anciennes maisons de la culture, monuments
et plaques commémoratives du temps de la RDA), complé-
tées par des entretiens avec des témoins. Il s’intéresse aux
« traces » comme signes d’un abandon, d’un oubli, et y voit
tout à la fois le signe d’une résistance (car les objets per-
durent) et un symptôme, comme les témoignages de struc-
tures sociales et de relations de pouvoir. Il a ensuite présenté
sa méthode, l’exploration urbaine ou URBEX (urban explo-
ration), qui implique de visiter différents lieux abandonnés
dans une ville an d’en documenter l’histoire en rassemblant
des archives, des objets d’art, des outils, etc. Cette approche
nouvelle des traces laissées par la RDA dans l’Allemagne
actuelle permet, selon Nicolas Offenstadt, de se demander
ce qu’il est advenu de la RDA : qu’ont fait les Allemands de
l’histoire et du passé de la RDA dans sa matérialité, et quelles
en sont leurs représentations ? Quel peut être le rôle joué
ici par l’historien face à ces traces ? L’une des lectures pos-
sibles de cette exploration urbaine dans les nouveaux Länder
est de constater que l’histoire de la RDA est avant tout réduite
à une histoire « horizontale », à l’image de ces traces, avant
tout retrouvées dans des bâtiments en ruines, jonchées de
documents et d’archives laissées à l’abandon.
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DIETRICH MÜHLBERG, professeur émérite de l’Université
Humboldt de Berlin et fondateur de la Kulturinitiative 891 a
présenté ensuite le développement de l’histoire culturelle en
RDA. Il a signalé, pour commencer, le paradoxe de la RDA
qui avait voulu être une réaction à la modernisation ayant
conduit les Allemands à la catastrophe du nazisme et de la
guerre tout en se dénissant elle-même comme moderne. La
première partie de cet exposé a permis de retracer la « Kul-
turgeschichte » telle qu’elle s’est instituée en RDA à partir de
1979, bien que les débats sur les buts et les méthodes du
travail culturel aient commencé dès la n des années 1950.
Quand fut lancé à l’Université Humboldt un enseignement
spécique, il concerna les arts et les activités culturelles
de groupes sociaux ruraux et citadins, mais aussi l’analyse
des spécicités culturelles de la RDA dans une comparai-
son internationale. Puis D. Mühlberg a retracé les étapes de
son propre parcours et l’orientation de son enseignement.
Il s’agissait de mener d’une part une réexion théorique, et
d’autre part l’étude tout à la fois des conditions de vie au
quotidien (dans les milieux du travail, de la famille, etc.), du
rôle des institutions (y compris religieuses), du code com-
portemental et de la culture prolétarienne. En 1990, il fallut
s’adapter au nouveau contexte national avec l’unication et
adopter le modèle ouest-allemand (pour reprendre la notion
constitutionnelle de Beitritt). Mais son regard d’historien de la
culture incite D. Mühlberg à souligner – malgré l’unication –
les particularités culturelles des habitants de l’ex-RDA et il
rappelle qu’à bien des égards, selon lui, la RDA était tout à
fait moderne pour l’éducation, pour la critique de la religion,
pour la dénonciation des carences et la perception du travail
comme idéal culturel.
ANNA GEORGIEV (doctorante de l’Université de Iena)
a présenté ses recherches qui portent sur le thème de
l’antifascisme en tant que religion sécularisée. Son point de
départ est l’étude des expositions et musées des nouveaux
Länder. Elle a détaillé les conceptions et l’intention didactique
des expositions dans les musées du Brandebourg, avant
de commenter, entre autres, certains des objets exposés.
L’ensemble de la démonstration indiquait en quoi ces objets
étaient signicatifs des jalons chronologiques traversés par la
RDA et aidaient à en reconstituer matériellement, pour ainsi
dire « objectivement », toute l’histoire.
Abordant ensuite des thématiques en lien avec l’histoire
sociale, MARIO KESSLER (Potsdam, Zentrum für Zeithisto-
rische Forschung) a examiné la question de « la RDA face
aux rémigrants de l’Ouest », autrement dit à la rémigration
d’hommes et de femmes exilés surtout en Angleterre, aux
Etats-Unis, au Mexique et en Suisse, sachant que beaucoup
étaient revenus dans l’espoir d’entamer une carrière uni-
versitaire. Parmi les points communs entre ces rémigrés, il
y avait, certes, une idéologie communiste et antifasciste en
partage (voir les publications de M. Kessler sur les émigrés
aux Etats-Unis). Mais la question était plus complexe : pour
1 Voir l’entretien réalisé par F. Knopper et D. Röseberg avec D. Mühlberg et publié dans
ce numéro de Symposium Culture@Kultur.
beaucoup, il n’y avait pas d’autre choix, ce retour ne signiait
pas forcément un soutien au SED2. De plus, il y eut différen-
tes modalités d’insertion : soit ils jouèrent un rôle actif dans
la fondation de la RDA ; soit ils restèrent enfermés dans un
entre-soi, à Berlin-Est ou Leipzig ; soit ils travaillèrent dans le
domaine scientique et académique, ce qui leur t bénécier
d’une plus grande marge de manœuvre.
FRANK THOMAS KOCH (Berlin), après avoir rappelé la dif-
culté qu’il y a à dénir le terme même d’« antisémitisme »
(lequel dépend d’acteurs collectifs et individuels, de leurs
expériences, de leurs valeurs, de leurs intérêts), a posé pour
sa part une série de questions sur les causes et manifesta-
tions de l’antisémitisme en RDA. Or le sujet, selon lui, était
particulièrement miné depuis 1989-1990. F.T. Koch avait
été d’ailleurs amené à prendre position en 2016 dans la
recension qu’il a faite d’un ouvrage collectif Antisemitismus
in der DDR und die Folgen, publié par Andreas H. Apelt et
Maria Hufenreuter (Mitteldeutscher Verlag, 2016). Il n’est
pas simple de dire qui est juif et ce qui est juif : les lois des
nazis utilisaient des catégories racistes ; les Etats de RFA et
RDA recensaient les membres inscrits dans les institutions
culturelles juives ; selon des critères libéraux et séculiers la
liation paternelle compte également ; il y a enn aussi la
dimension areligieuse. F.T. Koch a reconstitué ensuite la vague
d’auteurs juifs revenus ou vivant dans la zone d’occupation
soviétique et la RDA, ce qui impliquait qu’ils ne s’arrêtent
pas à la politique restrictive qui y était adoptée en matière
de restitution des biens, et au nombre desquels comptaient
des personnalités qui jouèrent un rôle de premier plan dans
la littérature comme dans diverses institutions. Il a égale-
ment examiné les manifestations d’antisémitisme en RDA :
en principe l’antisémitisme était incompatible avec la théorie
et pourtant certaines traces, alors non thématisées, étaient
manifestes (par exemple les clichés antisémites utilisés lors
des matchs de football). Cependant le credo antifasciste
ainsi que l’athéisme – au sens d’indifférentisme religieux –
étaient des facteurs qui empêchaient le développement de
l’antisémitisme. Mais d’autres facteurs, à l’inverse, incitaient à
l’antisémitisme et le nourrissaient : le recours à de nombreux
stéréotypes, le rejet de l‘inégalité des fortunes, l’antisionisme,
et une « marginalisation » des juifs (selon la thèse de
Wolfgang Benz qui s’applique aux formes religieuses de la
culture juive).
SYLVIE LE GRAND (Université Paris Nanterre) consacra son
exposé à l’héritage protestant et à l’édition de bibles en RDA.
En effet, nullement interdite, cette activité éditoriale était
même inscrite dans les plans de production. L’instance de
contrôle centrale était la « Hauptverwaltung für Buchhandel
und Verlage ». C’est à elle que les projets étaient soumis
par la Haupt-Bibelgesellschaft zu Berlin und Altenburg. S. Le
Grand a pu consulter dans les archives les courriers échan-
gés et les expertises qui étaient effectuées dans ce cadre.
En ressort une étude précise de la manière dont l’intérêt des
2 Voir dans ce numéro de Symposium Culture@Kultur le compte rendu de l’ouvrage de
Sonia Combe, La loyauté à tout prix. Les oués du « socialisme réel » (Le Bord de l’eau,
2019).
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experts se concentrait sur les questions de philologie ainsi
que sur le contenu chrétien. La chercheuse a d’abord rappelé
la tradition ancienne des Bibelgesellschaften qui avait ainsi
perduré après-guerre, en RDA comme ailleurs, et ensuite le
fonctionnement de l’instance de contrôle, laquelle, malgré les
évolutions de la politique culturelle de la RDA, était restée
stable entre 1954 et 1989 – aussi bien en ce qui concer-
nait les méthodes d’expertise que les experts sollicités. Ces
experts étaient soit des théologiens considérés comme loyaux
envers la RDA, soit des membres du SED jugés posséder
les qualications requises. Ces rapports d’expertise con-
stituent un genre à part : ce sont à la fois des recensions,
des succédanés de débats intellectuels, des correcteurs
orthographiques. Les textes étaient lus ici avec acribie, les
critères des commentaires étaient esthétiques, exégétiques
et normatifs. Il s’agissait notamment de se différencier de la
RFA. Les mots d’origine étrangère, le terme « nation », la
possibilité d’instrumentaliser politiquement le texte faisaient
l’objet de critiques. L’enjeu programmatique était une bible
athée, en somme, car le patrimoine culturel représenté par
la bible devait être respecté. Tout un débat avait par exemple
été suscité par le terme « gottlos » et par les possibilités de
le remplacer.
Ouvrant ensuite de vastes perspectives chronologiques
utiles à l’histoire de l’éducation, ce sont les évolutions dans
la commémoration de gures tutélaires de la philosophie qu’a
analysées HANS CHRISTOPH RAUH (ancien professeur à
l’Université Humboldt de Berlin). Les jubilés organisés pour
honorer la mémoire des grands philosophes ont constitué
une pratique culturelle qui illustre la manière dont, au l des
ans, certains des philosophes les plus célèbres ont disparu
du devant de la scène ou sont au contraire revenus au pre-
mier plan.
GERHARD GEIßLER (DIPF / Leibniz-Institut für Bildungs-
forschung und Bildungsinformation) a retracé un large
panorama de l’histoire de l’enseignement durant le XXe
siècle, ce qui a permis de mettre en relief les particularités du
système scolaire de la RDA, données statistiques à l’appui.
ADJAI OLOUKPONA (Université de Lomé) a choisi de privilé-
gier la question du rapport de la RDA à l’Afrique, plutôt que la
question des sciences africaines en RDA comme prévu. Sa
communication se voulait un hommage rendu aux collègues
avec lesquels il a collaboré ainsi qu’un témoignage personnel.
A. Oloukpona a développé son propos autour de quatre
points. Tout d’abord, il a souligné l’importance d’Africains
célèbres ou actifs en RDA ainsi que de diverses gures de
RDA ayant contribué par leurs travaux à renforcer dans les
années 1950, 1960 et 1970 la conscience africaine : notam-
ment Anton Wilhelm Amo, popularisé par le chercheur de
Halle Burchard Brentjes ; ou encore Kwasi Boachi qui a étudié
à Freiberg au sein de l’Académie des Mines avant d’entamer
une carrière internationale; enn Peter Sebald, surnommé
« Togo Sebald », pour qui la coopération scientique relevait
de la solidarité avec le continent africain. Cette solidarité était
le mot d’ordre diffusé notamment par le comité ad hoc de RDA
et son secrétaire général Achim Reichardt autour du slogan
« Nie vergessen. Solidarität üben ! ». Mais cette solidarité
allait de pair avec une certaine asymétrie car la RDA, comme
d’autres Etats, loin d’être autonomes, menait une politique
tributaire de son afliation à l’un des deux blocs, ou inu-
encée par les liens avec les anciennes puissances colonia-
les. Enn, évoquant un autre slogan important à l’époque,
« Deutschland hilft », l’intervenant a insisté sur la continuité
en Afrique des perceptions de l’Allemagne depuis l’époque
bismarckienne. Selon lui, la RDA n’apparaissait désormais
que comme un phénomène marginal, une parenthèse, sou-
vent oubliée, de l’histoire allemande. Le chercheur a expli-
qué cela par la notion de « périphérie de la périphérie » : si
l’Afrique est vue comme périphérique par le reste du monde,
la majorité des Africains, eux-mêmes, ne s’intéressent pas
au centre du monde de manière très précise et l’histoire de la
RDA leur paraît ainsi aussi périphérique.
Choisissant un corpus qui se situait à la ligne de crête entre
tradition et modernité, DOROTHEE RÖSEBERG (Martin-
Luther-Universität Halle-Wittenberg / Leibniz Sozietät der
Wissenschaften zu Berlin) a présenté une analyse des manu-
els de savoir-vivre en RDA. Ceux-ci ont connu de nombreuses
éditions et de forts tirages en RDA et sont restés tout à la
fois une lecture plaisante et une idée de cadeau appréciée,
bien qu’on eût ofciellement annoncé que « dans la société
socialiste, l’homme n’aurait plus envie de mal se comporter »
(W. K Schweikert, B. Hold) et que dans la foulée du Ve con-
grès du SED en 1958, « les 10 commandements de la morale
socialiste » aient été conçus pour rendre obsolète ce type
de manuel. Karl Kleinschmidt (1902-1978) fut l’auteur le plus
célèbre en la matière. Il s’inscrit dans la continuité du grand
classique, Knigge, présenté comme partisan de la Révolution
française. Ses préceptes étaient sous-tendus par l’idée d’une
compatibilité des règles de savoir-vivre bourgeoises et des
attitudes nouvelles induites par la nouvelle société. Ces règles,
très minutieusement décrites, émanaient très largement d’un
code protestant empreint de simplicité. Kleinschmidt était un
élève d’Emil Fuchs et lui-même membre de la Fédération
des socialistes religieux (Bund der religiösen Sozialisten).
Si, sous l’inuence de la socialisation socialiste, on a tenté
d’inuencer les comportements dans le sens de la collégialité
et de l’égalité entre les sexes, l’inuence du protestantisme a
continué de se faire sentir notamment par le biais d’un cata-
logue de valeurs sous-jacentes aux 10 commandements de
la morale socialiste, à l’élaboration desquels Emil Fuchs et
son cercle avaient contribué : authenticité, sens du travail et
de la performance, valeurs de naturel, modestie, discrétion,
harmonie, dont D. Röseberg perçoit encore de nos jours la
persistance dans le comportement des Allemands de l’Est.
URSULA SCHRÖTER (Berlin) a à son tour présenté des
avancées et des limites de la modernité en RDA, et ce en
traitant de l’origine et des causes de la persistance des
structures patriarcales en RDA. Elle a fait référence à des
recherches ethnographiques récentes qui soulignent que le
patriarcat, puisqu’il s’est constitué et imposé avant la société
de classes, devrait être considéré indépendamment de cette
dernière. A partir d’exemples tirés de l’histoire, U. Schröter a
réfuté l’hypothèse de Friedrich Engels d’après laquelle le fait
de résoudre la question sociale (éliminer la propriété privée
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des moyens de production) conduirait automatiquement à ré-
soudre la question des femmes. Selon U. Schröter, cette ré-
férence qui se faisait à Engels en RDA a entraîné l’application
de deux correctifs essentiels du modernisme occidental (liés
au mouvement des droits de l’homme), à savoir l’amour et le
travail dans la variante moderne socialiste. Cela aurait certes
permis à la RDA d’introduire des modernisations dans les
domaines de l’éducation, de la culture et du travail. Mais
cela expliquerait aussi pourquoi les conceptions bour-
geoises en matière d’amour et de sexualité n’ont guère
été dépassées. U. Schröter a également invité à traiter
les graves décits démocratiques du socialisme réel,
en particulier le Parti d’un type nouveau et le stalinisme
qui lui était associé, comme ayant consisté à s’écarter
de la modernité et de ses ambitions démocratiques.
Les deux dernières interventions ont abordé des vecteurs
de la culture cinématographique en RDA et sur la RDA.
REINHOLD VIEHOFF (Martin-Luther-Universität Halle-
Wittenberg / Bonn) a proposé une étude comparée des deux
grandes séries télévisuelles policières de RDA et de RFA,
Polizeiruf Eins-Eins-Null et Tatort, nées toutes deux au début
des années 1970. Elles sont chacune le reet de leur société et
l’analyse parallèle du premier épisode des deux séries en juin et
novembre 1971 s’est avérée particulièrement éclairante. Tandis
que « Der Fall Lisa Murnau » place au premier plan le travail
d’un commissaire est-allemand très sérieux, jamais critique
à l’égard du système politique, le premier épisode de Tatort
« Taxi nach Leipzig » met au contraire en scène un com-
missaire anti-autoritaire évoluant dans un monde pluriel et
qui agit en fonction d’un sens très personnel de la justice,
l’autorisant par exemple à se satisfaire éventuellement de
cas non résolus. La série est-allemande était confrontée au
dilemme majeur d’une politique culturelle socialiste préten-
dant éradiquer les sources du mal, alors même que le cœur
narratif de toute intrigue policière traditionnelle repose usuel-
lement sur un assassinat. En conséquence, le discours
implicite de la série, bien qu’atténué peu à peu par la théorie
des contradictions (entre besoins individuels et contraintes
collectives), était sous-tendu par la théorie mécaniste
imputant la criminalité aux effets d’une idéologie bourgeoise
alimentée par la consommation médiatique ouest-allemande
ou aux reliquats de cette idéologie dans la société pré-
communiste. A une série est-allemande mettant en scène des
interprétations univoques, le besoin d’une sécurité absolue
et la recherche des facteurs criminogènes affectant la so-
ciété, répondait ainsi à l’Ouest une série montrant tout à la
fois l’incertitude généralisée, la plurivocité des interpréta-
tions et le rôle joué par les émotions tant dans les crimes que
dans la résolution des énigmes. Les deux enquêteurs étaient
respectivement construits comme des types : au sympathique
représentant est-allemand de l’autorité (Funktionsträger)
faisait face l’individualiste moraliste ouest-allemand.
DIANA BARBE (Centre Marc Bloch) a exposé une partie des
recherches qu’elle a menées dans le cadre de sa thèse de
doctorat en études cinématographiques, « Berlin à l’écran
1961-1989 », soutenue en décembre 2016 à l’Université
Paris 3 et dans laquelle elle a analysé un corpus de 80 lms
de l’Est et l’Ouest, dans le sillage des travaux sur l’espace
menés par Karl Schlögel. Plaçant sa communication sous le
signe d’une citation de cet auteur, « Im Raume lesen wir die
Zeit », elle se concentra sur quelques points communs entre
l’Est et l’Ouest et montra le passage d’une image de Berlin
comme vitrine de chaque système à une représentation de
Berlin qui mettait en scène la critique de la société. Jusqu’aux
années 1970, c’est le thème de la ville de front de la guerre
froide, de la ville du Mur qui domina les productions des deux
côtés du rideau de fer, mais dans une mise en scène ana-
logue de la modernité urbaine, montrant avant tout des chan-
tiers et des grues. A l’Ouest, des vues de grand angle gurant
comme une série de cartes postales s’attachaient à illustrer
un environnement où il faisait bon vivre, tandis qu’à l’Est,
une caméra objective représentant un regard symbolique
commun présentait des vues surplombantes des espa ces
urbains, dans lesquels le progrès architectural était censé
répondre à la catastrophe d’hier. Dans le courant des années
1970, des visions plus nuancées s’exprimèrent peu à peu.
Les bâtiments devinrent le palimpseste des traumatismes
qui grevaient l’avenir et l’architecture, quant à elle, le reet
du travail sur le passé, nazi en particulier. La Staatsbiblio-
thek de la Potsdamer Platz lmée en 1987 par Wim Wenders
dans son lm Der Himmel über Berlin y était moins montrée
comme un lieu de la modernité que comme un lieu où les
pensées s’épanouissaient, où des fragments de mémoire
étaient conservés ou s’exprimaient. L’écriture devenait poly-
phonique. Les lms de la DEFA à l’Est s’écartèrent eux aussi
de l’ode à la modernité entonnée par les lms précédents. Là
aussi, un changement de perspective s’opéra, on délaissa
peu à peu les vues panoramiques et les lieux liés au récit
ofciel du régime tandis que fut valorisé le regard individuel
des personnages. Ainsi, l’île aux musées devint dans divers
lms un refuge ou le cadre de rencontres romantiques tandis
que les grands ensembles des programmes de construction
socialistes rent l’objet d’une interrogation critique en tant
que symboles de modernité. La spatialisation du discours sur
la ville est donc patente dans tous ces lms qui forment un
portrait caléidoscopique de Berlin.
Comment écrire une histoire culturelle de la RDA ? Telle était
la question à laquelle fut consacrée la table ronde nale
du colloque, réunissant DOROTHEE RÖSEBERG, GERD
DIETRICH, historien, auteur d’une magistrale Kulturgeschich-
te der DDR en 3 volumes (Vandenhoeck & Ruprecht, 2018),
CAROLINE MOINE, historienne (Centre d’histoire culturelle
des sociétés contemporaines / Université Versailles Saint-
Quentin-en-Yvelines), et MONIKA WALTER, romaniste
(professeur émérite à la T.U. de Berlin) et qui fut chercheuse
à l’Académie des sciences en RDA. Introduits par l’historien
WOLFGANG KÜTTLER, membre fondateur de la Leibniz-
Sozietät en 1993, les intervenants ont présenté tour à tour
leur point de vue sur cette question avant d’entrer en dis-
cussion avec le public et entre eux. Quel est l’apport de la
Kulturwissenschaft à l’écriture de l’histoire culturelle ? Voici la
question à laquelle s’est intéressée D. Röseberg en insistant
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d’une part sur ce qu’elle conçoit comme une opposition entre
l’attention à la chronologie (relevant, selon elle, de l’histoire,
culturelle en l’occurrence) et le souci de complexité qu’elle
associe à l’approche privilégiée par la Kulturwissenschaft.
Elle a illustré ce souci de complexité par quelques exem-
ples de concepts estimés fructueux ou opératoires : ainsi
par exemple, la notion d’héritage (Erbe), différente de celle
de trace (Spur), précédemment discutée à la faveur de la
communication de Nicolas Offenstadt ; mais aussi la ques-
tion de la culture-formation (Bildung) ou celle de la culture
(Kultur) comme praxis où l’on met avant tout les acteurs,
leur biographie, leurs intérêts au centre de l’analyse, par op-
position à une étude du système ou des structures ; dans
le même esprit, elle a mis en avant le concept de bricolage
(qu’elle impute à Michel de Certeau) pour légitimer la re-
cherche d’une approche rendant justice à la complexité et
« boycottant un peu » la chronologie. Le second point de
son exposé portait d’autre part sur une approche de la RDA
comme univers vécu (Lebenswelt) qu’on aurait intérêt selon
elle à mettre à prot lorsqu’on étudie les phénomènes de
dictature, de censure, de pression, de peur. Elle a évoqué
à nouveau dans ce contexte la perspective productive liée
à la trace et aux contradictions que cette dernière renfer-
me et qui témoignent ce faisant, selon l’intervenante, de la
dimension proprement kulturwissenschaftlich de cette notion.
Elle perçoit dans l’idée d’un changement de fonction (Funk-
tionswandel) une différence majeure entre héritage et trace,
laquelle trace suggérerait, selon elle, le refus ou l’abandon
d’une fonction passée.
Gerd Dietrich (ancien professeur à l’Université Humboldt
de Berlin), quant à lui, a rappelé les présupposés, mé-
thodes et enjeux de son entreprise qui a mûri pendant
20 ans et connaîtra une nouvelle édition à l’automne 2019.
Il s’agissait notamment d’offrir un pendant aux trois histoires
culturelles existantes et traitant de la RFA sans évoquer
la RDA et d’entreprendre une histoire totale de la culture
(Gesamtgeschichte der Kultur) en empruntant les outils
de la Kulturwissenschaft et une approche praxéologique,
centrée sur les acteurs et les processus : ainsi c’est le res-
senti ou la situation concrète (Bendlichkeit) des personnes
dans les structures créées par elles-mêmes qui retien-
nent son attention, de même que le pouvoir ne l’intéresse
qu’en rapport avec un contre-pouvoir (Gegenmacht). Gerd
Dietrich privilégie un concept très large de culture, « une
culture qui n’est pas tout, mais une dimension de tout »,
placé(e) sous le signe d’une citation de Hans Marschwitza,
co-fondateur de l’académie des arts de RDA, d’après
laquelle dans notre vie, une pulsation sur deux relèverait
de la culture : « Kultur ist jeder zweite Herzschlag unseres
Lebens ». A partir de la notion de « kulturelle Narrative »
empruntée à Gerhard Schuster, il a distingué dans son
ouvrage sept motifs structurants (kulturpolitische Leitmo-
tive) : celui de la rééducation, de la culture des élites, de la
démocratisation, du combat, de la productivité, de la culture
accessible à tous / Umerziehungsmotiv, Hochkulturmotiv,
Demokratisierungsmotiv, Kampfmotiv, Produktivitätsmotiv,
Breitenkulturmotiv (concept des années 1950), Unterhal-
tungsmotiv. La présentation chronologique en trois périodes
(1945-1947 ; 1949-1976 ; 1976-1990) a résulté de l’analyse
de ces « motifs » ou grands domaines et notamment des
conits qui les ont émaillés.
A partir de l’un de ses domaines de recherches, l’histoire du
cinéma est-allemand et plus particulièrement l’histoire du fes-
tival international du lm documentaire de Leipzig, Caroline
Moine, quant à elle, a donné en quelque sorte une preuve
par l’exemple d’une manière possible d’envisager et de prati-
quer l’histoire culturelle de la RDA. Elle a ainsi décliné toutes
les potentialités du thème de ses travaux passés : étudier le
cinéma des studios étatiques de la DEFA en tant qu’entreprise
collective réclame de s’intéresser tant au scénario, au tour-
nage, qu’à la réception, et englobe donc tout à la fois les
discours et la pratique. L’étude des acteurs, les plus divers
soient-ils, du technicien au metteur en scène, dans leurs
environnements respectifs y est privilégiée, faisant se croiser
perspectives artistique, politique, sociale, culturelle. Caroline
Moine a évoqué aussi quelques résultats de cette recher-
che : par exemple, l’importance d’un double héritage pour la
DEFA – celui de l’UFA et de l’Union soviétique –, mais aussi
d’autres inuences, à titre individuel ou collectif, à l’exemple
de l’importance du néo-réalisme italien comme modèle pour
certains. De fait, il est important d’inscrire l’histoire de la RDA
dans une approche comparative internationale. Cette cher-
cheuse a noté également les éléments d’évolution et la non-
linéarité de cette histoire, avec la rupture majeure de 1965
et la censure de 12 lms qui signent la n de la modernité
est-allemande au cinéma. Comme de nombreux autres inter-
venants du colloque, elle a pointé l’importance de la notion
de contradiction en matière de politique culturelle. Elle a enn
souligné l’évolution qu’a connue ce champ de recherches :
vierge au milieu des années 1990, il a fait depuis lors l’objet
de nombreux travaux menés par des chercheurs à l’échelle
internationale, et l’intérêt récent pour les lms amateurs
manifeste un déplacement de perspective fécond.
Monika Walter a mis en valeur diverses notions essentielles à
ses yeux : le fait de considérer la RDA comme un phénomène
social total (ein gesellschaftliches Gesamtphänomen), com-
me une alternative humanitaire à un Etat capitaliste, comme
une variante de la modernité socialiste. Elle a évoqué aus-
si des questions centrales pour elle : quel fut le secret de
la longévité de la RDA ? Une adhésion liée au quotidien ?
L’ambivalence et la concomitance de deux tropismes con-
tradictoires « travailler pour le peuple / gouverner contre le
peuple » évoqués par Friedrich Schorlemmer l’interrogent
particulièrement, de même que la question d’un habitus
affecté d’une scission interne (gespaltener Habitus). Elle
a conclu en évoquant la question fondamentale posée par
Christa Wolf dans Kindheitsmuster : que faisons-nous de ce
qui s’est incrusté en nous ?
La discussion avec le public a rebondi sur divers thèmes :
la centralité de l’approche sur les acteurs, la fécondité de
la notion de bricolage, les problèmes de périodisation con-
crète ou d’ordonnancement général d’une histoire culturelle.
Communication • DOI: 10.2478/sck-2019-0013 • JBR • 2(1) • 2019 • 1–6
SYMPOSIUM CULTURE @ KULTUR
6
Autour de la notion d’ambivalence ont été citées des
références diverses telles que Norbert Elias cherchant
à saisir la civilisation dans son ambivalence, Günter
Kunert en tant qu’auteur de Nachrichten aus Ambivalencia
(Wallstein Verlag, 2001). Ce dialogue fut aussi l’occasion
pour les intervenants de préciser certains aspects de
leur recherche : Gerd Dietrich expliqua ainsi en réponse
à Dorothee Röseberg que l’approche du sociologue
de la culture ouest-allemande Gerhard Schulze dans
Die Erlebnisgesellschaft a été inspirante pour lui dans
l’élaboration de ses sept motifs centraux. Il a conclu le
débat en insistant sur trois idées : la sauvegarde des sources
(Material sichern), la recherche biographique et la mise en
relation de perspectives très différentes.
Les Actes du colloque seront publiés dans la collection
Abhandlungen der Leibniz Sozietät (trafo wissenschaftsverlag
Berlin) sous la direction de Dorothee Röseberg et Monika
Walter.
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