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Qu'est-ce qu'un organisateur ? - Réponse en 4 définitions

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Abstract

« What is an organizer ? » (En français : « Qu’est-ce qu’un organisateur ? ») est un texte très court – 6 pages à peine – qui fut rédigé en 1973 par l’activiste américain Richard Rothstein. Cet article fut, dès sa rédaction, utilisé par des organisateurs américains pour questionner leur légitimité, leur place et leur mission. Il est aujourd’hui considéré comme un classique. Afin de comprendre et de commenter ce texte clé, l'auteur propose ici de partager l’histoire de Rothstein et de son cheminement intellectuel : dans quel contexte « What is an organizer ? » a-t-il été écrit ? Pour répondre à quels problèmes ? Après avoir rencontré quels obstacles ? En reconstituant le parcours de Rothstein et la genèse de son texte, on peut poser des jalons conceptuels qui permettent d’éclaircir, pas à pas, cette difficile question qu’est le « rôle » de l’organisateur.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » Réponse en 4
définitions
Jean-Michel Knutsen, 19/09/2019
[Article initialement publié sur le site internet d’« Organisez-vous ! » à l’adresse suivante : http://organisez-
vous.org/definitionorganisateur/. Toutes les citations du présent article ont été traduites par JM Knutsen.
Certains passages de ces mêmes citations ont par ailleurs été mis en gras afin de souligner leur importance. La
version intégarle du texte « Qu’est-ce qu’un organisateur » de Richard Rothstein, traduite en français, est
disponible ici.]
Note introductive :
« What is an organizer ? » (En français : « Qu’est-ce qu’un organisateur ? ») est un texte très court
6 pages à peine qui fut rédigé en 1973 par l’activiste américain Richard Rothstein. Cet article fut,
dès sa rédaction, utilisé par des organisateurs américains pour questionner leur légitimité, leur place
et leur mission. Il est aujourd’hui considéré comme un classique. C’est pourquoi, après l’avoir
découvert en 2016, j’ai choisi de le traduire en français pour « Organisez-vous ! ». L’idée était de le
rendre accessible au public francophone, mais aussi de profiter de l’exercice de traduction pour
travailler ce texte en profondeur. J’ai rapidement découvert que, derrière l’apparente simplicité des
formulations de Rothstein se dissimulait une pensée profuse et très complexe. Plus j’avançais, plus il
me semblait clair que ces 6 petites pages ne se suffisait pas à elles-mêmes. Elles étaient comme un
compte-rendu, un résumé d’un texte bien plus grand (un carnet de bord, un récit d’expérience, un
livre peut-être
!) qui était absent. C’est pourquoi, une fois la traduction terminée, j’ai tenté de
combler le manque en rédigeant une courte « note du traducteur
», et en la plaçant en guise
d’introduction au texte. Mais là encore, j’étais insatisfait. Il restait trop d’incompréhensions et de
questions sans réponses. Je me suis donc mis en quête d’autres écrits de Richard Rothstein. J’ai ainsi
rapidement découvert qu’il avait quitté le militantisme pour devenir chercheur. De même, il m’a été
facile de trouver des informations sur son livre The Color of Law, qui traite de la ségrégation raciale
dans le cadre de l’attribution des logements aux Etats-
Unis, et qui lui a récemment valu la
reconnaissance de tout le monde académique. Tout cela se révélait passionnant, mais même en
creusant il m’était impossible de trouver quoi que ce soit de plus sur Rothstein.
Comme si ses
biographies avaient été « lissées », elles mentionnai
ent volontiers ses récentes positions
prestigieuses (comme au New York Times ou à l’université de Berkeley), mais laissaient
complètement dans l’ombre son passé militant.
C’est pourquoi, dans l’impasse, j’avais fini par
abandonner mes recherches. Jusqu’au au jour où, presque par hasard, j’ai découvert une nouvelle
piste dans le livre People Power : The Community Organizing Tradition of Saul Alinsky. En effet, les
auteurs de cet ouvrage ont choisi d’y reproduire l’article « What is an organizer ? » avec, en guise
d’introduction, ces quelques lignes : « Ecrit en 1973, cet essai est l’un des plus connus dans le champ
du community organizing. Il a été utilisé dans des formations et donné à de nombreux organisateurs
pour les aider à comprendre leur rôle. Quand on lui demanda des précisions sur l’histoire de ce texte,
Rothstein répondit : « Vous me demandez de me rappeler de quelque chose qui a près de quarante
ans. Tout ce que je peux vous dire c’est que j’ai écrit ce texte à la demande d’Heather Booth, qui était
alors
la directrice de la Midwest Academy, et qui l’utilisa dans le cadre de son programme de
formation. » »1 Heather Booth ? La Midwest Academy ? Il ne men fallait pas plus pour me mettre
en recherche.
1 Aaron SCHUTZ et Mike MILLER (dir.), People Power: The Community Organizing Tradition of Saul Alinsky,
Vanderbilt University Press, 2015.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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10 ans de réflexion et 4 tentatives de définition
La piste de la « Midwest Academy » m’a permis de retracer, indice après indice, le parcours
du jeune Richard Rothstein et la genèse de « What is an organizer ? », qui s’étend sur près
d’une décennie (1963 à 1973). Avec, en toile de fond, quelques moments-clés de l’histoire
militante américaine, j’ai découvert les expériences qui ont progressivement guidé Rothstein
dans sa réflexion et l’ont conduit, année après année, à reformuler quatre fois sa tentative de
définition de l’organisateur, jusqu’à ces mots devenus célèbres : « L’organisateur organise des
organisations. »2
Afin de comprendre ce que cette étrange formule signifie, je propose ici de partager l’histoire
de Rothstein et de son cheminement intellectuel : dans quel contexte « What is an
organizer ? » a-t-il été écrit ? Pour répondre à quels problèmes ? Après avoir rencontré quels
obstacles ? Il ne s’agit pas de faire l’apologie du travail de Rothstein, ni de prétendre que sa
réponse à la question « Qu’est-ce qu’un organisateur ? » est parfaite ou définitive. Au
contraire, cette interrogation reste ouverte et c’est à chaque militant de se faire sa propre
idée en fonction de son éthique de travail, de sa méthodologie et de son horizon d’attentes.
Toutefois, en reconstituant le parcours de Rothstein et la genèse de son texte, on peut poser
des jalons conceptuels qui permettent d’éclaircir, pas à pas, cette difficile question qu’est le
« rôle » de l’organisateur.
Construire l’après-Alinsky
Saul Alinsky disparaît en Juin 1972 (soit un an avant l’écriture de « What is an organizer ? »).
Et tandis que lIAF (Industrial Areas Foundation) pleure son mentor, une nouvelle génération
d’organisateurs et d’organisatrices prend son essor. Cette nouvelle vague a fait ses
premières armes dans le mouvement des droits civiques, les manifestations étudiantes de la
fin des années 60 et le Mouvement de Libération des Femmes. Et, bien qu’elle se soit
inspirée des méthodes du défunt Alinsky, cette jeune garde souhaite fortement combler ses
lacunes méthodologiques et idéologiques.
C’est ainsi qu’en 1973, l’organisatrice Heather Booth, alors âgée de 28 ans, a l’idée de créer
un institut de formation qui pourrait enseigner plusieurs méthodes d’organisation collective
et dépasser les insuffisances de l’IAF (les gardiens du temple « Alinsky »). Par le passé, Booth
a déjà participé à des formations de l’IAF (notamment en 1971 avec Ed Chambers le
successeur d’Alinsky) et elle n’a pas apprécié le contrôle que cette organisation exerce sur ses
apprentis. En effet, les formations longues de l’IAF ne sont dispensées qu’à ceux qui en
deviennent formellement membres et qui acceptent de suivre un an de mentorat avec un
organisateur attitré. Booth souhaite rompre avec ce dirigisme, et plutôt créer un programme
de formations courtes (1 semaine maximum) pour outiller de façon ponctuelle des militants
qui souhaitent découvrir les nombreuses méthodes d’organisation collective. Booth est
parfaitement à la hauteur de ce défi, puisqu’elle a déjà beaucoup d’expérience de terrain, ainsi
qu’un réseau solidaire et dynamique (issu en grande partie des milieux syndicaux et
2 Richard ROTHSTEIN, « What is an organizer ? », 1973.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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féministes). Après quelques temps de préparation, elle finit par trouver les fonds nécessaires
à la création de l’institut de formation dont elle rêvait. C’est la naissance de la désormais
célèbre Midwest Academy.
Lorsque Booth entame la rédaction du programme de formation de son institut, elle a
plusieurs objectifs en tête :
Tout d’abord, elle souhaite rompre avec le virilisme d’Alinsky et de l’IAF (qui
questionnent encore le fait qu’une femme puisse être organisatrice). De fait, la
première promotion de la Midwest Academy sera quasi-exclusivement féminine.
Ensuite, la fondatrice de l’institut insiste sur le versant idéologique de l’organisation
collective. Marquant une rupture avec l’apolitisme et l’opportunisme de certains
organisateurs, elle ancre son travail dans un horizon clairement marqué à gauche.
Enfin, Booth refuse l’isolement dans lequel s’enferment parfois les organisateurs (qui
peuvent aller jusqu’à sciemment ignorer le monde académique). Et pour que son
programme de formation soit le plus riche possible, elle contacte à la fois des militants,
des universitaires et des organisateurs de tout le pays.
C’est dans ce contexte qu’elle s’adresse au jeune militant Richard Rothstein, pour lui
demander de participer à la rédaction d’un texte sur le rôle du community organizer. Pourquoi
Rothstein ? Parce que cette question le hante depuis près d’une décennie.
Du campus au ghetto
Etudiant de l’université de Chicago, Richard Rothstein s’engage au début des années 1960
auprès du SDS (Students for a Democratic Society). Il y est tout d’abord formé à l’activisme de
plaidoyer, et ses premières expériences politiques se font dans le cadre de l’opposition à la
guerre au Vietnam. Tout change lorsqu’en 1963, le SDS fait un choix stratégique inédit :
l’association étudiante propose de créer des liens entre les étudiants (souvent blancs et issus
de milieux favorisés) et les habitants des ghettos (le plus souvent racisés). Le SDS envoie donc
plusieurs cohortes de volontaires près d’une centaine dans plusieurs ghettos de villes telles
que Baltimore, Chicago, Cleveland, Philadelphie ou Newark. Le programme est intitulé
« Economic Research and Action Project » (ERAP). Et Rothstein, alors âgé de 20 ans, participe
à l’expérience en tant qu’ « organisateur ».
Je choisis de mettre ici des guillemets au terme « organisateur », car à la lecture des archives,
on découvre qu’à l’époque peu d’étudiants sont vraiment d’accord sur ce qu’ils entendent par
ce terme. Certains, semble-t-il, ont une véritable connaissance de l’organizing (que ce soit
grâce à leurs liens avec le mouvement des droits civiques, les organisateurs syndicaux ou les
organisateurs de l’IAF). Mais il apparaît clairement que la plupart des étudiants ne disposent
pas d’une méthodologie rigoureuse ni d’un cadre de travail bien défini. Parachutés dans un
quartier qu’ils ne connaissent pas, frappant à des portes qui ne s’ouvrent pas, ils se replient
parfois sur des pratiques militantes avec lesquelles ils sont plus à l’aise, mais sans véritable
succès :
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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« Notre marche du 27 Juin a été fortement gênée par la désorganisation de l’équipe, en partie
due à l’arrivée des bénévoles estivaux, mais aussi aux doutes que beaucoup de personnes
avaient sur l’organisation même de la marche. Plus de 100 personnes ont marché vers la
Mairie. Pour ce qui est de secouer le pouvoir en place, notre impact a probablement été nul. »3
Plongé dans ce bouillon d’idées et d’expérimentations tous azimuts, il est fort probable que
Richard Rothstein ait, comme la plupart de ses camarades, une idée assez vague de
l’organisation collective. C’est en tout cas ce qui se ressent dans sa première tentative de
définition du rôle d’organisateur.
Première tentative de définition : l’organisateur est celui qui
encourage le travail collectif
Comme, dès son origine, l’objectif politique d’ERAP reste assez flou, des dissensions
apparaissent rapidement parmi les bénévoles quant à leurs actions concrètes sur le terrain.
Sont-ils là pour soutenir les associations déjà présentes dans les ghettos ? Faire du porte-à-
porte et créer des associations de locataires ? Soutenir les actions locales du mouvement des
droits civiques ? Créer des temps de sensibilisation politique ? Pour les plus calculateurs, ERAP
est une simple excuse pour créer une base-arrière du SDS, un lieu où les anciens étudiants
peuvent continuer à militer hors-campus. Pour les plus modérés, il est simplement question
de faire naître des relations de confiance entre étudiants et habitants des ghettos, pour
ensuite mener quelques actions caritatives sur le thème de l’emploi, de la santé ou encore du
logement. Enfin, pour les cadres du syndicat étudiant, le programme ERAP est une
opportunité de défendre leur vision de la démocratie participative de terrain (« participatory
democracy »), telle quelle a été promue lors du dernier conseil national du SDS.
Tiraillé par de telles divisions quant à son objectif réel, le projet ERAP prend fin dès 1965 (soit
seulement deux ans après sa création), sans avoir réellement eu des résultats concrets sur le
terrain. Rothstein, qui assiste au désastre sans perdre son optimisme, écrit en 1965 un court
texte intitulé « A Short History of ERAP » afin de défendre le programme et sa philosophie. Il
y fait part d’un sujet de discussion apparu très tôt parmi ses participants : le paternalisme des
« organisateurs ».
« Pour beaucoup, la simple existence de l’organisateur avait des implications paternalistes :
pourquoi un organisateur serait-il là s’il ne se supposait pas déjà meilleur que les habitants du
ghetto, avec une connaissance supérieure (de fait une éloquence supérieure) du mouvement
qu’il était en train d’imposer à ces ignorants et innocents habitants du ghetto ? […] C’est qu’à
leurs débuts, les organisateurs d’ERAP ne savaient pas vraiment comment nouer des relations
sincères avec des pauvres. Les différences culturelles étaient trop importantes pour être
facilement dépassées ; des étudiants de classe moyenne, malgré les meilleures intentions,
faisaient preuve d’attitudes condescendantes dans le ghetto. C’est pourquoi, même si les
organisateurs étaient capables de vivement débattre entre eux jusqu’au bout de la nuit
(persuadant, amadouant, raisonnant), ils considéraient qu’ils ne pouvaient pas vivre cette
même expérience avec des pauvres parce qu’ils ne disposaient pas d’un terrain commun
3 Comité local ERAP de Newark, « Newsletter d’ERAP du 23 Juillet 1965 »
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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suffisant avec eux. s lors, toute tentative de persuader un habitant pouvait être perçue, d’un
point de vue psychologique, comme une « manipulation ». Aussi longtemps que subsisteraient
ces différences culturelles et qu’un respect mutuel entre organisateur et habitant n’était pas
établi, toute tentative de persuasion relèverait de la manipulation. Ce n’est qu’après avoir été
longtemps sur le terrain (suffisamment pour qu’émerge une véritable reconnaissance de la
légitimité des connaissances et de l’expérience à la fois des habitants et des étudiants) que la
question de la « manipulation » finit par disparaître. Aujourd’hui, les étudiants d’ERAP n’ont
plus peur ni d’enseigner ni d’apprendre. Le mot « organisateur » n’est plus employé avec une
connotation paternaliste. Un organisateur est celui qui (étudiant ou habitant) consacre du
temps à dire aux gens ce qu’ils pourraient accomplir en travaillant ensemble. »4
Cette première tentative de définition de l’organisateur est étonnante, car complètement
vidée de la radicalité que peuvent lui donner à la même époque des organisateurs tels
que Bayard Rustin ou Saul Alinsky. En effet, dire qu’un organisateur est quelqu’un qui essaye
seulement de convaincre les gens de mener des projets collectifs, c’est lui donner un rôle de
cohésion sociale sans dimension militante. Empêtré dans la question du paternalisme,
Rothstein en vient donc à confondre community development et community organizing :
Le community development consiste à resserrer les liens interpersonnels au sein d’un
groupe afin que ses membres puissent résoudre collectivement, et souvent par eux-
mêmes, leurs problèmes.
Le community organizing consiste à développer le pouvoir collectif d’un groupe afin
qu’il puisse mener des actions militantes pour obtenir plus de droits.
La confusion entre ces deux pratiques provient probablement du relatif désordre conceptuel
régnant au sein du programme ERAP. Car sous une même dénomination (« organisateur »),
des militants se lancent dans des actions radicalement différentes les unes des autres et
entretiennent un relativisme généralisé. Ce désordre méthodologique conduit d’ailleurs
Rothstein à faire une seconde confusion, plus subtile mais toute aussi gênante. En effet, ce
dernier interroge le rôle de l’organisateur en se questionnant sur la posture et le
comportement paternaliste qu’il peut observer chez les militants d’ERAP. Or, même s’il est
légitime de remettre en cause ces postures et ces comportements, force est de constater que
le programme ERAP est, dans son intention-même, paternaliste. Après tout, il consiste à
envoyer des cohortes de blancs diplômés de classe moyenne pour « écouter » et « éduquer »
des pauvres (majoritairement racisés) issus des ghettos. Dans un tel cadre institutionnel, les
militants sont quoi qu’ils fassent condamnés à une posture paternaliste.
Ainsi, Rothstein évolue dans un cadre à la fois chaotique et paternaliste, ce qui le conduit à se
poser des questions légitimes, mais formulées de façon confuse. Néanmoins, avec le recul, ces
questionnements et leurs confusions nous permettent d’éclairer, par contraste, ce qui
manque aux militants d’ERAP pour faire véritablement office d’organisateurs : un cadre. Un
militant qui souhaite devenir « organisateur » ne peut pas prétendre à cette fonction par la
simple mise en œuvre de gestes et d’outils de façon désordonnée et sans supervision. En effet,
l’organisation collective est une démarche complète et cohérente qui s’inscrit dans la durée.
C’est pourquoi l’organisateur a besoin d’un cadre (idéologique, éthique, financier et
méthodologique) pour guider son action au quotidien. S’interroger sur sa posture et ses gestes
4 Richard ROTHSTEIN, « A short story of ERAP », 1965.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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est important, mais cela n’a pas de sens si, en amont, l’organisateur n’est pas au clair sur le
fondement même de son action. C’est d’ailleurs sur cette idée que porte la deuxième tentative
de définition de Rothstein, nourrie par de nouvelles expériences militantes.
Deuxième tentative de définition : l’organisateur est celui
qui construit un mouvement radical
Entre 1965 et 1968, Rothstein reste un membre actif du SDS et continue à écrire sur le
programme ERAP qui, malgré son échec, l’a fortement marqué. C’est ainsi qu’en 1968
(Rothstein a alors 23 ans), il choisit d’écrire un court texte intitulé « Evolution of organizers :
some notes on ERAP » qu’il fait publier dans « Radical America ». Cet article est aux antipodes
de celui de 1965. Et pour cause, nous sommes en 1968. Le SDS est à son apogée, des
manifestations étudiantes ont lieu dans tout le pays et Rothstein, qui a parfait son éducation
politique, a aussi complètement revu ses positions :
« Le SDS croyait encore en la possibilité d’un changement dans le cadre formel des institutions
représentatives du gouvernement américain. L’objectif d’ERAP était de secouer un peu ces
institutions, pour mettre en place des courants dans la vie politique américaine qui
renverseraient ensuite la corruption des élites progressistes [NT : En anglais le terme utilisé ici
est « liberal »] et syndicales. Ces élites, sous la pression et l’inspiration d’ERAP et d’autres
« nouvelles rébellions », en viendraient ainsi à demander que des ressources soient transférées
de la course à l’armement (causée par la guerre froide) vers la création d’un Etat Providence
décentralisé, démocratique et interracial. Ceux d’entre nous qui à l’époque étaient membres
d’ERAP ont aujourd’hui complètement changé d’avis. […] Nous sommes maintenant des
ennemis de l’Etat Providence capitaliste, et nous avons peu de foi ou de désir pour que les
forces progressistes et syndicales qui pourraient enfanter un tel système soient consolidées,
étant donné leurs alliés corporatistes et réactionnaires. »5
Avec ce nouveau regard critique, clairement innervé par une lecture marxiste de l’Histoire,
Rothstein déploie une nouvelle définition de l’organisateur, bien différente de celle qu’il
proposait dans sa première tentative :
« Pendant l’hiver 1965, si vous aviez demandé aux organisateurs d’ERAP quelle était leur
mission, la plupart auraient simplement répondu : « construire un mouvement ». Il y aurait
eu peu de désaccords sur ce qu’un tel mouvement accomplirait, une fois construit. Les
membres de SDS s’accordaient rapidement pour conclure que leur mouvement devait lutter
pour :
– mettre fin à l’exploitation raciste et à l’impérialisme
collectiviser les processus de décision économiques
démocratiser et décentraliser chaque institution politique, économique et sociale aux Etats-
Unis.
5 Richard ROTHSTEIN, « Evolution of organizers: some notes on ERAP », Radical America, 1968.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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Cependant, ces objectifs s’inscrivaient dans une temporalité longue, et ils n’étaient donc pas
des préoccupations directes pour les organisateurs d’ERAP. […]
Sur le court terme, les problèmes étaient les suivants :
comment développer le leadership des gens de façon authentique et sans manipulation ?
comment équilibrer les différents besoins du mouvement ? (Créer du leadership ; éveiller un
sentiment de crise au sein du pays et des communautés locales ; polariser par le conflit ;
créer des institutions locales qui donneraient aux gens une vision concrète de ce que la
démocratie peut être)
comment choisir des campagnes autour desquelles chacune de ces tâches pourraient être
accomplies ?
Les organisateurs d’ERAP n’ayant aucune idée de la façon dont ils pourraient prendre de
telles décisions, le programme fut dissous pendant le printemps 1965. »6
Rothstein réécrit-il l’histoire d’ERAP ? Sans doute. Mais ce qui importe, c’est l’évolution de sa
réflexion et de sa définition. Il n’est désormais plus question de community development ni
d’animation sociale apolitique : l’organisateur est celui qui construit un mouvement radical.
Et comme le cadre idéologique de Rothstein a complètement changé, ses interrogations aussi.
La question qu’il se pose désormais est sociologique, voire philosophique : si l’organisateur
est celui qui construit un mouvement, alors qu’est-ce qu’un mouvement ? Rothstein tente de
répondre à cette question de façon partielle, en commençant par présenter un mouvement
comme une mobilisation ayant des objectifs à long terme (une stratégie globale, un cadre
idéologique) et des objectifs à court terme (des choix tactiques de terrain, des outils concrets,
des ressources à mettre en oeuvre).
Or, rien qu’en procédant à cette simple distinction, il s’écarte d’emblée de la définition
alinskienne de l’organisateur. Car, chez Alinsky, l’organisateur n’avait pas pour but de créer
un « mouvement » ni de viser un agenda politique sur le long terme. L’organisateur de Chicago
pensait davantage en termes de « campagnes » ponctuelles ou « d’alliances locales » aux
limites bien définies. Et s’il lui arrivait de nourrir une vision plus globale (par exemple en
réfléchissant aux façons d’organiser la classe moyenne), c’était pour articuler cette vision avec
des luttes en cours, plutôt que pour servir une idéologie politique particulière. A l’inverse,
pour Rothstein, l’organisateur sert une cause. Il a un cadre idéologique et des valeurs bien
définies, et il assume parfaitement son orientation politique. Cette définition, qui fait de
l’organisateur un militant politique au sens fort, soulève pourtant un nouveau problème : si
l’organisateur sert une cause, alors sert-il sa propre cause ou celle des premiers concernés ?
En véritable démocrate, Alinsky ne se posait même pas cette question. Pour lui c’était avant
tout les premiers concernés qui étaient à la barre et qui déterminaient leur horizon politique.
Et dans ce contexte, l’organisateur n’avait aucun mot à dire. Il pouvait juste se retirer si jamais
les valeurs des premiers concernés étaient en conflit avec les siennes. A l’inverse, dans cette
seconde définition de Rothstein, l’organisateur ne se contente pas de déployer la mécanique
6 Ibid.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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du pouvoir collectif. Il porte un message politique et tente de convaincre les premiers
concernés que ses idées sont les bonnes. On retrouve ici, sous un autre angle, la question du
paternalisme de l’organisateur. Car si ce dernier cherche à diriger ceux qu’il organise, qu’est-
ce qui distingue l’organisateur d’un activiste d’avant-garde ?
Cette question est la source, aujourd’hui encore, de nombreuses critiques portant sur la
position paradoxale de l’organisateur. Car dans de nombreuses situations concrètes,
l’organisateur est à la fois :
Au service des premiers concernés : il est leur accompagnateur, leur « personne-
ressource », parfois même leur salarié ou leur employé ;
Au service de sa propre cause : il sert ses propres idées, ses propres intérêts et n’hésite
pas à « agiter » les premiers concernés si ces derniers s’écartent de son plan d’action.
La question du « cadre », soulevée par la première définition de Rothstein, n’a donc été
résolue qu’en partie par sa deuxième définition : certes, il faut à l’organisateur un cadre
idéologique, mais cela ne suffit pas. Car pour être transparent dans sa relation aux premiers
concernés, l’organisateur doit être capable de se positionner de façon claire : Est-il intérieur
ou extérieur au groupe ? S’impose-t-il ou est-il invité ? Réunit-il ses ressources par
financement participatif ou par appel à des fondations ? Est-il indépendant ou membre d’une
organisation (comme le SDS) à laquelle il doit rendre des comptes ? Ces interrogations,
Rothstein n’y répond pas dans son article de 1968. Mais, là encore, une nouvelle expérience
militante va le conduire à y prêter attention et à reprendre la plume.
Troisième tentative de définition : l’organisateur est celui
qui construit une organisation
En Mars 1968 est créée la « New University Conference » (NUC), une association politique
étudiante qui a clairement pour but de concurrencer le SDS sur le terrain militant dans les
campus. Rothstein, qui a claqué la porte du SDS, devient Secrétaire National de la NUC, puis
membre de son « Teacher Organizing Project » à Chicago. C’est une nouvelle occasion pour
Rothstein d’explorer l’organisation collective, non sans continuer sa réflexion de fond sur le
rôle et la définition de l’organisateur. C’est ainsi qu’en 1971 (soit 3 ans plus tard), il reprend la
plume pour parler d’organisation collective dans une brochure de la NUC intitulée
« Representative Democracy in SDS ». De prime abord, ce texte est un simple règlement de
compte entre Rothstein et le SDS. Rothstein revient en effet sur la création du SDS et sur les
successives transformations de cette structure l’ayant peu à peu rendue selon lui
« tyrannique ». D’après Rothstein, les dirigeants du SDS ont peu à peu rejeté toute instance
représentative au sein de l’association (au profit de démarches radicalement horizontales), ce
qui a inévitablement mené à un fonctionnement chaotique et à l’accaparement du pouvoir
par des leaders informels. Ce récit d’un déclin est l’occasion pour Rothstein de revenir une
fois encoresur son expérience au sein du projet ERAP.
Dans son premier texte (en 1965), il avait tout d’abord souligné la question de la posture des
organisateurs au sein d’ERAP. Dans son second (en 1968), il avait ensuite insisté sur leur
absence d’ancrage idéologique. Cette fois-ci (en 1971), c’est sur le cadre institutionnel des
organisateurs que se porte la réflexion de Rothstein. Il explique en effet que les réformes
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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internes du SDS (qui rejetaient progressivement l’idée de « structure représentative »)
conduisirent finalement à la disparition de toute démocratie au sein de lorganisation :
« Dans ses premières années, le SDS fut organisé et rejoint par de jeunes gens qui, de par leurs
expériences du processus électoral américain, du fonctionnement du parti communiste ou
encore de celui des syndicats, étaient très méfiants à légard des structures bureaucratiques et
de la démocratie représentative. Le SDS fut initialement organisé avec une structure
représentative traditionnelle. Mais, à mesure que ses membres couvraient la grande
diversité de formes d’engagement quoffre une structure représentative, ils se mirent à blâmer
la structure elle-même, en lui reprochant son manque de pureté démocratique. C’est ainsi
quen 1963, sous la bannière dune réforme « démocratique », la structure représentative du
SDS fut démantelée. Toutefois, en détruisant ainsi lune après lautre ses institutions
représentatives, l’organisation finit par devenir, en réalité, de moins en moins démocratique.
L’observation de cette carence démocratique grandissante fut alors interprée par les
membres du SDS comme une preuve supplémentaire que les structures représentatives étaient
fautives. Ce qui alimenta de nouveaux mouvements de réforme « démocratique » et contribua
à la destruction des dernières institutions représentatives de lorganisation. En résumé, la
destruction de dispositifs démocratiques conduisit à une disparition progressive de la
démocratie elle-même au sein de lorganisation, ce qui en retour entraîna de nouvelles
destructions de dispositifs démocratiques. Aujourdhui encore, le mouvement étudiant est
toujours ralenti par son interprétation erronée de lhistoire du SDS Et les tentatives pour
former de nouvelles organisations avec une structure représentative (quelles soient nationales
ou locales) échouent systématiquement parce qu’on leur reproche de vouloir faire comme le
SDS, « où le comportement tyrannique de certains a prouvé que les structures représentatives
ne sont pas démocratiques. »7
C’est dans ce contexte délétère que fut décidée, en Mars 1965, l’abolition du siège national
d’ERAP, ce qui eut immédiatement des conséquences dramatiques pour les organisateurs de
terrain :
Tout d’abord, l’abolition du siège national provoqua la diaspora de ses membres (tous
des hommes) qui vinrent se réfugier dans les sièges locaux du programme. Leur
présence et leur leadership informel imposèrent sur place un management chaotique
et d’importantes discriminations (notamment envers les femmes).
Ensuite, l’absence de siège national d’ERAP détériora peu à peu la relation entre le
programme et son commanditaire (le SDS). En effet, comme le SDS n’avait plus
d’interlocuteur direct pour connaître les avancées du programme, il commença
rapidement à douter de son efficacité.
Enfin, sans siège national, la majorité des sièges locaux s’effondrèrent en quelques
mois, faute de soutien logistique, politique et financier.
Pour Rothstein, ce sabordage de l’organisation (qui découlait directement du « Port Huron
Statement » de 1963, sorte de feuille de route où les dirigeants du SDS avaient couché par
écrit leur vision radicale de la « participatory democracy »), fut en réalité le résultat d’une
parfaite hypocrisie. Car, d’après lui, le véritable problème démocratique d’ERAP n’était pas
7 Richard ROTHSTEIN, « Representative Democracy in SDS », 1971.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
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tant l’autonomie des sièges locaux que la place des premiers concernés (les habitants des
ghettos) dans leurs propres luttes :
« Laissez le peuple décider » était un slogan puissant […] Néanmoins les slogans ne sont pas
toujours des outils adéquats pour comprendre la réalité politique. Dans cette situation, il [le
slogan] conduisit des organisateurs à mentir (parfois à eux-mêmes) en prétendant que « le
peuple » décidait de questions dont seuls les organisateurs avaient réellement connaissance
(et qu’ils étaient d’ailleurs les seuls à comprendre). »8
En expliquant les déboires d’ERAP par la désorganisation progressive du SDS, Rothstein
apporte un nouveau regard sur le paternalisme des organisateurs. Selon lui, ce comportement
ne résulte pas seulement d’un état d’esprit condescendant ou d’un manque de cadre
idéologique : il est aussi le résultat d’une structure affaiblie par un désir d’horizontalité
radicale. En effet, sans structure démocratique (à la fois formelle et informelle), les
organisateurs agissent sans mandat. Et leur travail s’exerce pour le meilleur et pour le pire
sans aucune supervision. Or, si ni les premiers concernés, ni les financeurs, ni les autres
militants ne peuvent accompagner l’organisateur dans son travail quotidien, alors celui-ci est
livré à lui-même et il peut difficilement garder le cap. Par exemple, dans le cas du programme
ERAP, l’absence d’une structure solide a pu conduire à des situations grotesques dans
lesquelles les organisateurs passaient plus de temps à s’interroger sur leur démarche qu’à
accomplir un véritable travail de terrain :
« Nous avons une équipe de 45 bénévoles. […] Seule la moitié de notre équipe est constituée
d’organisateurs de terrain. Nous avons aussi un groupe de recherche, qui compte un urbaniste,
Jacki Leavitt, et trois étudiants en droit. Les autres font du travail d’organisation collective
autour de certaines thématiques comme l’accès aux soins, les adolescents, les enfants ou
encore l’opposition au programme « War on Poverty ». En dehors des comités dédiés à la
comptabilité, à l’entretien des locaux et autres tâches administratives, nous avons tenté
d’améliorer la communication entre les membres de notre très grande équipe en créant de
petits groupes de travail où différents organisateurs pourraient échanger. […] Pour l’instant,
cette tentative a été infructueuse. […] La difficulté que l’on peut avoir à coordonner une équipe
de 45 personnes de façon démocratique est bien plus grande que ce l’on aurait pu imaginer au
départ. Et même si beaucoup d’entre nous considèrent le recours au vote comme anti-
démocratique, il est légitime de se demander si l’on peut se permettre de passer 8h à obtenir
un consensus pour chaque sujet de discussion. »9
De même, l’absence de structure empêche l’organisateur de pouvoir temporiser et
d’envisager son action comme faisant partie d’une dynamique plus générale :
« Les organisateurs qui sont là depuis un an sont frustrés à l’idée de créer des relations dans le
quartier sans que cela conduise à des actions concrètes. […] D’autant que parmi ces relations,
aucune ne repose encore vraiment sur l’engagement, la compréhension mutuelle ou même la
franchise. »10
8 Ibid.
9 Comité local ERAP de Newark, « Newsletter d’ERAP du 23 Juillet 1965 ».
10 Ibid.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
11
Rejetant en bloc cette tyrannie de l’horizontalité11, Rothstein exprime son désir de voir
renaître des organisations qui, tout en rejetant la bureaucratie, pourraient néanmoins
disposer de structures dynamiques et robustes :
« Nous entrons dans une période où les activistes pensent de nouveau à construire des
organisations : des organisations nationales (comme le NUC), des organisations locales, des
organisations sectorielles, des organisations féministes. Dans une période bien plus éveillée
que le milieu des années 60, ces organisations ont probablement de belles chances de succès.
Mais les organisateurs de ces efforts devront éviter les écueils des années 60, car ils pourraient
faire bien pire que ce qu’était autrefois le « vieux et rigide SDS ».12
D’après Rothstein le véritable chantier des organisateurs n’est plus tant à l’extérieur qu’à
l’intérieur de leur propre organisation. Les organisateurs doivent en effet être capable de bâtir
leurs propres organisations (comme ERAP ou le SDS) afin que celles-ci puissent être, dans un
second temps, des bases arrière suffisamment solides pour soutenir des mouvements
radicaux. Rothstein propose donc ici une définition de l’organisateur aux antipodes de
l’activisme des années 60. L’organisateur ne recherche pas l’horizontalité, l’autonomie ni
l’agilité, mais plutôt un écosystème qui lui permettra d’être soutenu et accompagné dans son
travail militant. Cette nouvelle définition est à la fois originale et stimulante, mais elle fait tout
de même subsister une ambiguïté : comment s’articule le travail de l’organisateur, entre
l’organisation dont il fait partie (ici ERAP ou le SDS) et celle qu’il contribue à bâtir (par exemple
un collectif de voisin dans le ghetto de Newark) ? En d’autres termes : si l’organisateur est
celui qui construit une organisation, de quelle organisation parle-t-on ? Il est fort probable
qu’une piste pour résoudre cette ambiguïté se trouve dans la quatrième et dernière tentative
de définition proposée par Richard Rothstein.
Quatrième (et dernière) tentative de définition :
l’organisateur est celui qui organise des organisations
Nous sommes en 1973 (soit deux ans après la retentissante critique du SDS par Rothstein).
Heather Booth, qui connaît bien Rothstein et ses récents écrits, lui propose de participer à la
rédaction du programme de formation de la Midwest Academy. Ce dernier en profite alors
pour synthétiser ses dix dernières années de réflexion sur le rôle de l’organisateur, et il rédige
ce fameux texte court qui deviendra rapidement incontournable : « What is an organizer ? »
Ce qui fait la puissance de cet écrit, c’est sa simplicité. Une décennie de questionnements et
de discernements ont permis à Rothstein de comprendre le travail de l’organisateur et de le
définir dans ce qu’il a de plus simple : « les organisateurs organisent des organisations ». De
prime abord, cette formule peut sembler choquante, voire ridicule, puisqu’elle est à la fois
répétitive et vide de sens. Mais avec le recul, et en ayant désormais en tête le parcours
complet de Rothstein, on peut décrypter cette définition et en comprendre la profondeur. En
effet on sait maintenant que, depuis 1971, Rothstein définit la mission de l’organisateur ainsi :
construire des organisations (qui pourront, par la suite, soutenir des militants et des actions
collectives). Or, deux ans plus tard, dans son texte de 1973, Rothstein a volontairement
abandonné le terme « construire » pour le remplacer par le terme « organiser ». Et c’est dans
11 Jo FREEMAN, « The tyranny of structurelessness », 1970.
12 Richard ROTHSTEIN, « Representative Democracy in SDS », 1971.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
12
ce méticuleux choix de verbe que réside la clé de toute l’énigme. Dans le langage courant, le
verbe « organiser » est assez vague et ne veut pas dire grand-chose. Il décrit le plus souvent
l’action individuelle de mettre chaque chose à sa place. En ce sens, « organiser » signifie
simplement « ranger », « mettre en ordre » ou « préparer » : organiser son plan de travail,
organiser son emploi du temps, organiser ses vacances… En introduisant ce verbe trivial dans
sa définition, Rothstein crée chez nous la confusion, et pointe du doigt la raison pour laquelle
il est si difficile de définir ce qu’est un organisateur : on ne peut pas comprendre ce qu’est un
organisateur si l’on n’est pas au clair sur ce que veut dire « organiser ». C’est alors que le texte
de Rothstein révèle toute sa richesse, puisqu’il y offre une définition claire de ce qu’organiser
veut dire :
« La force d’une organisation militante croit avec la participation de ses membres. La créativité
et la flexibilité d’une organisation militante croissent avec le nombre de ses leaders et leur
confiance en soi. Or une telle croissance a rarement lieu spontanément. En faisant preuve
d’une réelle empathie pour la vie quotidienne des membres, avec leurs inquiétudes, leurs
espoirs et leurs échecs, l’organisateur développe des relations et des structures qui rendent les
organisations réelles plus actives, plus participatives, plus rationnelles, plus fortes et plus
démocratiques. »13
En résumé : organiser, c’est développer des relations et des structures. On comprend alors
pourquoi Rothstein a choisi d’abandonner le verbe « construire » ou profit du verbe
« organiser » : « construire » insiste sur les premiers pas d’une organisations, tandis
qu’« organiser » nécessite un accompagnement sur le très long terme, bien au-delà de la
simple création d’une structure. La définition « l’organisateur organise des organisations » fait
donc sens, mais l’ambiguïté dont je faisais part plus haut subsiste : l’organisateur organise
quelles organisations ? Les siennes, celles des premiers concernés, ou les deux ? En effet,
« What is an organizer ? » laisse planner le doute sur la place exacte de l’organisateur. Est-il
dedans ? Dehors ? A cheval entre plusieurs organisations ? A la lecture du texte, il semble que
pour Rothstein, l’organisateur fait partie intégrante de l’organisation au sein de laquelle il
développe des relations et des structures. Mais cet apport reste insuffisant. Car si
l’organisateur n’organise que sa propre organisation, cela veut-il dire qu’il s’agit d’une
organisation de premiers concernés et qu’il fait lui-même partie des premiers concernés ? Ou
l’organisation n’est-elle qu’une institution caritative qui n’a plus rien de militant ? Il n’existe
aujourd’hui pas de réponse définitive à ces questions, et je suis moi-même, dans ma pratique
quotidienne, sans cesse confronté à elles. Toutefois, il reste un élément de contexte qui peut
éclairer la réflexion de Rothstsein, et nous aider à faire un pas de plus vers la définition de
l’organisateur
Leaders et organizers
Dans la tradition alinskienne, la pratique du community organizing repose sur un couple
indissociable : le community organizer et le leader. En effet, dans l’orthodoxie de l’IAF (encore
enseignée aujourd’hui à travers le monde), les rôles sont répartis ainsi :
13 Richard ROTHSTEIN, « What is an organizer ? », 1973.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
13
Le community organizer est membre d’une organisation qui regroupe d’autres
community organizers (par exemple, en Angleterre, la branche de l’IAF s’appelle
Citizens UK). Cette organisation recrute, forme et manage les community organizers
qui sont répartis entre juniors organizers et senior organizers en fonction de leur
expérience. Dans ce contexte, chaque community organizer se voit assigner un ou
plusieurs théâtres d’opération, sur lesquels il va lui-même recruter et former des
leaders au sein des premiers concernés, en vue de créer une Alliance Citoyenne ou
d’organiser un mouvement.
Le leader fait partie des premiers concernés. Il ne dispose pas nécessairement d’une
expérience militante et il n’est pas nécessairement membre d’une organisation
(association, syndicat ou collectif). Ce qui fait de lui un leader, c’est qu’il est reconnu
et respecté par les autres premiers concernés. C’est pourquoi, lorsque le community
organizer le rencontre, il prend note de son leadership et il lui propose de structurer
son réseau relationnel pour mener des actions collectives.
D’après cette répartition des rôles, le community organizer est là en posture de soutien et de
formation, mais ce sont les différents leaders qu’il recrute qui, en théorie, accomplissent la
majorité du travail d’organisation auprès des premiers concernés. On comprend alors
pourquoi la question du paternalisme de l’organisateur réapparaît, telle un serpent de mer,
dans tous les textes de Richard Rothstein. Car à l’époque où il milite, le modèle de l’IAF est
dominant (et ses concurrents, comme ACORN, reprennent la même division des tâches entre
organizer et leader). Dans un tel contexte, Rothstein est témoin de situations où le community
organizer exerce une forme de domination sur les leaders qu’il a recrutés. Comme dans le
cadre d’ERAP, on se retrouve dans des situations où de jeunes hommes blancs de classe
moyenne se considèrent comme des « éducateurs politiques » de personnes pauvres et
souvent racisées. En résumé, pour l’IAF le community organizer est un agitateur extérieur qui
accompagne les premiers concernés dans la création d’un pouvoir collectif. Et si, sur le papier,
une telle définition ne semble pas forcément problématique, sa mise en application peut se
révéler catastrophique.
Comment définir un organisateur qui ne soit pas
paternaliste ?
C’est en bataillant avec la tradition du community organizing (sûrement découverte avec
ERAP) que Richard Rothstein a fait émerger ses quatre définitions successives, comme autant
de tentatives de lutter contre le penchant paternaliste de l’organisateur :
1. « L’organisateur est un militant qui s’engage auprès des pauvres pour les encourager à se
mobiliser. » Cette première définition est une version mal-digérée de l’orthodoxie
alinskyienne. Elle place l’organisateur dans un cadre paternaliste (il domine les leaders), avec
des objectifs politiques incertains. Il manque à l’organisateur un cadre idéologique plus
structuré, une mission claire et une méthodologie spécifique.
2. « L’organisateur est un militant qui construit des mouvements radicaux. » Cette deuxième
définition situe politiquement les idées de l’organisateur, l’écarte des activités caritatives et
le tourne d’avantage vers l’action directe. Dans cette définition, les rôles de l’organisateur et
du leader fusionnent presque, puisque l’organisateur se voir comme le premier des leaders. Il
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
14
est une sorte de « super militant ». Mais la glorification de cette posture d’avant-garde laisse
complètement dans l’ombre les premiers concernés, qui se retrouvent une fois encore à suivre
les directives de l’organisateur. Pour assurer sa supervision par les premiers concernés il
manque encore à l’organisateur un cadre institutionnel, une mission claire et une
méthodologie spécifique.
3. « L’organisateur est un militant qui construit des organisations ». Cette troisième définition
conserve son horizon idéologique mais institutionalise le rôle de l’organisateur. Cette fois-ci,
l’organisateur reste bien distinct des leaders, puisqu’il se consacre avant tout à sa propre
organisation. Plutôt que de rêver d’être à la tête d’une mobilisation de premiers concernés,
l’organisateur cherche à se bâtir une bas-arrière robuste qui puisse le soutenir dans ses
combats. Toutefois, cette posture de repli ignore complètement la relation entre
l’organisateur et les leaders. Car une fois que celui-ci possède une organisation solide,
comment interagit-il avec les premiers concernés ? Dans quel cadre ? Il manque encore à
l’organisateur une méthodologie spécifique.
4. « L’organisateur organise des organisations ». Cette quatrième et ultime définition insiste
sur l’action institutionnelle et concrète de l’organisateur : il « organise », c’est-à-dire qu’il
« développe des relations et des structures ». L’organisateur est le patient artisan qui noue et
affermit le leadership des membres de son organisation, afin de renforcer leur pouvoir et leur
capacité à gagner. Mais où sont passés les leaders ? L’organisateur est-il devenu membre à
part entière de leur organisation ? Ou les a-t-il laissé s’organiser eux-mêmes ?
Un organisateur sans leaders ?
En surface, la dernière définition de Rothstein semble donc avoir évité l’obstacle plutôt que
l’affronter : sans leaders à dominer, difficile pour l’organisateur d’être paternaliste ! Pourtant,
dans le texte lui-même il est clairement fait référence à des leaders et à la relation qu’ils
entretiennent avec l’organisateur :
« Les organisateurs développent des leaders ; ils repèrent des personnes ayant un certain
potentiel puis développent un cadre et des incitations qui leur permettent de penser et d’agir
comme jamais ils n’auraient pu oser le faire auparavant. Un organisateur crée des situations
ou des membres peu expérimentés sont en mesure de délibérer de problèmes organisationnels
essentiels. Les organisateurs ont aussi pour tâche de rappeler aux membres la tenue d’une
réunion, de préparer les ordres du jour, de définir des alternatives, de simplifier les difficultés.
Un organisateur est un enseignant qui comprend que les gens deviennent des leaders pas à
pas, en assimilant de nouvelles expériences à chaque nouvelle étape de leur parcours, avant
de progresser vers la suivante. Un organisateur planifie ces épreuves afin que les membres
puissent apprendre par eux-mêmes les leçons dont d’autres ont déjà fait l’expérience. »14
On n’y comprend plus rien ! Rothstein réintroduit presque tel quel la relation entre
organisateur et leaders telle qu’elle existe dans la tradition de l’IAF. Et, pour enfoncer le clou,
il précise bien que « l’organisateur est un enseignant » ! Comment une telle affirmation peut-
elle coexister avec le reste de sa réflexion ? Pour comprendre cette apparente contradiction,
14 Richard ROTHSTEIN, « What is an organizer ? », 1973.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
15
il faut lever une bonne fois pour toutes l’ambiguïté qui pèse sur le terme d’ « organisation ».
L’organisateur et les leaders font-ils partie d’organisations différentes ou de la même
organisation ? Un passage du texte tranche finalement sur cette question :
« Même s’ils agissent souvent dans l’ombre, des organisateurs sont présents dans chaque
organisation en pleine croissance. Et si la description conventionnelle des organisations est en
vigueur, celles-ci en viennent à cacher leurs organisateurs, et même jusqu’à prétendre qu’ils
n’existent pas. La conséquence directe de ce choix et que la notion même d’organisateur, qui
devrait être au cœur de la vie quotidienne d’une organisation, devient floue et vaporeuse. Plus
grave encore, quand le travail des organisateurs est dissimulé, les tâches primordiales
d’enseignement, de conseil, d’affirmation de soi, de parrainage et de guidage (toutes les
tâches d’organisation) deviennent des tâches clandestines de manipulation. Or une
organisation ne peut évaluer ni demander des comptes à ses organisateurs que si leur rôle est
à la fois publiquement défini et approuvé. »15
Voici donc la dernière pièce du puzzle : d’après Rothstein, l’organisateur est bien un membre
à part entière de l’organisation qu’il organise. Et dans ce cas il est donc théoriquement
soumis à une supervision par les leaders de cette même organisation. Même s’il a un rôle de
mentor, et que ce rôle peut être influent, ce n’est pas l’organisateur qui prend les décisions
stratégiques de l’organisation. Au contraire, il est même soumis à ces décisions. Mais tout
cela, Rothstein le précise bien, n’est que de la théorie. Car, dans la pratique, les organisations
ne reconnaissent souvent pas leurs propres organisateurs, ce qui leur enlève toute supervision
et les rend capables d’actes de manipulation.
Pour éviter ces dérives, une seule solution : les leaders des organisations doivent reconnaître
la présence, dans leurs rangs, de personnes faisant au quotidien un travail d’organisateur. Et
par cette reconnaissance, les leaders doivent à la fois leur apporter leur supervision, leurs
encouragements et les ressources nécessaires aux tâches dorganisation. Ainsi, Rothstein
dépasse la définition paternaliste de l’organisateur, en réinventant complètement le
fonctionnement de la relation organisateurs/leaders et en l’inscrivant dans un cadre
institutionnel fort. La définition « l’organisateur organise les organisations » prend tout son
sens, puisque désormais l’organisateur n’est pas un électron libre ni un agitateur extérieur. Il
fait partie des premiers concernés et, grâce à sa connaissance des mécanismes de
l’organisation collective, il dispose d’un rôle particulier de catalyseur.
« Organisez-vous » ou « Organisons-nous » ?
Il serait tentant, face à une telle conclusion, de dire que l’expression « Organisez-vous ! »
réflète la posture traditionnelle (et paternaliste) de l’organisateur. Tandis que l’expression
« organisons-nous » reflète la définition de Rothstein. Alors, « Organisez-vous ! » doit-elle
changer de nom ? C’est une question que je me suis posé à de nombreuses reprises, et à
laquelle je choisis de répondre aujourd’hui en distinguant deux types d’organisateurs, les
organisateurs-catalyseurs et les organisateurs-agitateurs :
15 Ibid.
« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » - Réponse en 4 définitions
16
Les organisateurs-catalyseurs sont les organisateurs tels que les décrit Rothstein : ce
sont des premiers-concernés, qui sont membres à part entière d’une association, où
ils ont pour rôle de faire monter en puissance les mobilisations en y développant les
relations et les structures.
Les organisateurs-agitateurs sont extérieurs aux associations qu’ils accompagnent. Ce
sont des personnes-ressources qui interviennent de façon ponctuelle pour bousculer
les habitudes, apporter de nouveaux outils et faciliter le démarrage de nouvelles
campagnes.
Voici donc la posture qu’ « Organisez-vous ! » a choisi d’adopter pour le moment : se
spécialiser dans le rôle d’organisateur-agitateur, et créer des relations de travail fructueuses
avec des organisateurs-catalyseurs sur le terrain.
Par ailleurs, deux éléments de contexte m’encouragent pour le moment à conserver cette
stratégie :
D’une part, il faut reconnaître que le monde militant francophone et anglo-saxon sont
diamétralement opposés. En effet, dans le contexte anglo-saxon, le community
organizing a fait son chemin, et les compétences d’organisateur sont bien plus
répandues que dans le monde francophone. Par exemple, au Royaume-Uni il est bien
plus facile pour un organisateur-catalyseur de se former à l’organisation collective. A
l’inverse, dans le monde francophone, la situation est tout autre. Les ressources de
formation sont rares (ou se répètent les unes les autres), et il n’est pas souhaitable de
faire un simple copier-coller des méthodes anglo-saxonnes. Dès lors, les organisateurs-
catalyseurs ont un intérêt à travailler en binôme avec un organisateur-agitateur afin
de coconstruire de nouvelles façons de mobiliser, qui correspondent à la fois à la
culture et aux enjeux particuliers de leur propre organisation.
D’autre part, les atouts de l’organisateur-catalyseur sont également ses limites. Car s’il
est un membre comme un autre de son organisation, alors il est lui-même soumis aux
mouvements de fond que celle-ci peut avoir : penchants bureaucratiques de
l’organisation, velléités oligarchiques de ses leaders, mises en danger régulières de sa
structure. Là encore, le travail en binôme avec un organisateur-agitateur peut à la fois
donner du recul à l’organisateur-catalyseur, mais aussi lui donner du poids dans les
batailles qu’il doit mener à l’intérieur de sa propre organisation. L’organisateur-
agitateur peut être celui qui, en constante recherche, apporte régulièrement des
éléments nouveaux pour nourrir la réflexion et les expérimentations de l’organisateur-
catalyseur.
Pour résumer, d’après moi il doit rester une place pour l’organisateur-agitateur, à la fois du
fait de notre contexte francophone, mais aussi des limites de l’organisateur-catalyseur.
A vous, désormais, de vous faire votre avis sur ces définitions, et de décider si elles
correspondent à vos expériences ou vos aspirations. Pour ma part, elles m’inspirent
quotidiennement dans ma pratique professionnelle et ma recherche de nouvelles façons de
bâtir un pouvoir citoyen.
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