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Les dilemmes éthiques des intervenantes et des intervenants confrontés aux situations de mauvais traitements envers les personnes aînées

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4ecolloque de l'Association québécoise Plaidoyer-Victimes - Octobre 2004 1
Les dilemmes éthiques des intervenants-es confrontés aux
situations de mauvais traitements envers les personnes aînées
NDLR - Ce texte n'engage que ses auteurs et ne représente pas nécessairement les positions officielles de l'Association.
Toute reproduction, partielle ou totale, est interdite sans autorisation des auteurs.
Marie Beaulieu, Ph.D. (sciences humaines appliquées)
Professeure titulaire en psychologie/secteur gérontologie
Chercheure, Centre de recherche sur le vieillissement, Institut universitaire de gériatrie de
Sherbrooke
Stéphane Dubuc
Chargé de projet, Centre d’innovation, de recherche et d’enseignement (CIRE), CLSC de
Sherbrooke, Centre affilié universitaire
Cet article vise à stimuler la réflexion sur les dilemmes d’ordre éthique auxquels sont confrontés les
intervenants-es de première ligne lorsqu’ils et elles identifient une situation de mauvais traitement chez
une personne aînée. La présentation des résultats d’une recherche nous servira de point de départ.
Nous discuterons de la rencontre entre recherche et intervention en nous demandant comment les
résultats de la recherche peuvent aider les intervenants-es à structurer leur analyse éthique, lorsqu’ils
sont confrontés aux situations de mauvais traitement vécues par une personne aînée.
De nombreuses valeurs se rencontrent dans l’intervention auprès des aînés-es vivant des situations de mauvais
traitements: celles de la personne âgée, des gens qui la maltraitent, des familles, de l’intervenant-e et celles mises
de l’avant par l’orientation ou la mission de chaque organisme. Les pratiques d’intervention dans les situations de
maltraitance des personnes âgées ont la particularité d’intégrer la personne âgée et la personne qui maltraite, soit
celle qui violente ou qui néglige l’aîné-e. Les intervenants-es sont plus ou moins préparés à ces pratiques. Celles et
ceux qui ont été formés en violence conjugale sont confrontés à des scénarios d’intervention contraires à ceux
qu’ils ont appris. Par exemple,lors de situations de mauvais traitements envers les aînés-es, l’intervention conjointe
avec la personne qui maltraite et la personne maltraitée est souvent pratiquée alors que cette approche est plutôt
proscrite en violence conjugale. On note qu’il y a un besoin de connaissances générales en matière de mauvais
traitements, d’outillage spécifique et de formation en éthique reliée aux pratiques professionnelles.
Dans cet article, nous poursuivons deux objectifs. D’abord, présenter l’état du développement d’un projet visant,
à partir de résultats d’une recherche sur l’intervention lors de mauvais traitements à l’égard des personnes âgées,
à élaborer un outil de soutien à la réflexion éthique pour les intervenants-es. Puis, dans un second temps, décrire
le processus de partenariat qui s’instaure entre le milieu de la recherche et celui de la pratique afin que le transfert
des connaissances soit enrichissant pour les deux parties engagées.
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La réalité des intervenants-es de première ligne
Qu’elles soient dépistées directement par les intervenants-es ou qu’elles leur soient référées par des collègues ou
des organismes externes, les situations de mauvais traitements envers les personnes aînées sont souvent prises en
charge par des agents-es de relations humaines (ARH) travaillant en CLSC (du moins, dans le réseau public).
Majoritairement formés en travail social, ces ARH ont le mandat de répondre aux besoins psychosociaux des
personnes aînées. Ils et elles font partie, pour la plupart, d’équipes multidisciplinaires dont le mandat est d’offrir
des services à domicile afin de maintenir l’autonomie de personnes âgées déjà en processus de perte d’autonomie
et de soutenir leurs proches aidant. Au sein de ces équipes, l’ARH est reconnu pour son expertise psychosociale.
Ainsi, son apport est majeur dans les situations de mauvais traitements. Bien souvent, l’équipe s’en remet à ses
compétences pour assurer le leadership ou, au pire, prendre seul-e en charge ces situations complexes.
Les trois histoires de cas suivantes, tirées de dossiers actifs d’intervention en CLSC, illustrent quelques facettes de
la complexité des situations de mauvais traitements envers les personnes aînées.
M. Ouellet, 79 ans vit seul à domicile. Suite à une hospitalisation, l’infirmière du CLSC
va à domicile pendant quelques jours afin de poursuivre le traitement amorcé à l’hôpi-
tal. L’infirmière est «choquée » par la condition d’insalubrité du logement de
Monsieur. Elle le réfère à l’ARH de son équipe. M. Ouellet est très méfiant vis-à-vis de
cette dernière. L’ARH identifie les problèmes suivants: alcoolisme, insalubrité, pertes
cognitives, absence de suivi médical. Depuis 14 ans, M. Ouellet a pour seule personne
de référence Nancy, sa «nièce » de 40 ans. Elle vit dans le logement d’à côté. Elle dit
demander 400$/mois à Monsieur pour ses repas. Elle a aussi en main la carte bancaire
de débit de M. Ouellet mais elle affirme ne plus se souvenir de son NIP. L’ARH est
inquiète de la situation de négligence dans laquelle vit Monsieur et de la possible
exploitation financière de la part de sa nièce. Questionnement: doit-on « briser la
bulle» de ces personnes ? Ex.: évaluation de l’inaptitude et hébergement de M. Ouellet.
Mme Murphy a 87 ans. Elle a un diagnostic de démence de type Alzheimer mais elle
n’est pas déclarée inapte. Elle vit avec deux de ses fils à domicile. Le CLSC lui offre des
services d’hygiène personnelle. L’auxiliaire familiale et sociale du CLSC réfère Madame
à l’ARH car cette dernière est très maigre et mange mal. Un des deux fils a un problème
de jeu compulsif. Deux autres fils vivant à Montréal, conscients de la négligence,
veulent que «ça change » mais ils ne font rien. Le pharmacien constate que les prescrip-
tions de Madame sont souvent renouvelées en retard à cause d’un manque d’argent.
Madame se dit « bien » chez-elle. Elle aime voir les jeunes du voisinage. Elle «adore »
ses fils: « Qu’est-ce que je ferais sans eux? ». L’ARH constate cependant que pour les fils
de Madame, les besoins fondamentaux de leur mère passent après leurs activités reliées
au jeu et leurs propres besoins. Questionnement: doit-on envisager un changement de
milieu de vie pour préserver la santé de Madame?
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Laura a 75 ans. Elle a un diagnostic de démence et serait, selon le médecin et le travail-
leur social, inapte à gérer ses biens et sa personne. Elle peut être dangereuse pour elle-
même (s’injecte incorrectement de l’insuline) et pour son conjoint (lance des objets).
Bertrand, son conjoint de 76 ans, est en bonne santé physique. Son état est cependant
dépressif et il dit souvent qu’il «veut mourir ». Ils vivent tous les deux seuls, ensemble,
dans une résidence privée pour personnes autonomes. La responsable de la résidence
veut expulser le couple à cause de la violence de Madame. Bertrand refuse de payer
pour les services de santé pouvant être offerts par la résidence. Le petit-fils préféré du
couple a en main un mandat en cas d’inaptitude signé par les deux membres du cou-
ple. Il hésite cependant à le faire homologuer. Son oncle, un des fils de Laura et de
Bertrand, n’en peut plus de la situation et fait des démarches pour qu’un régime de
protection soit mis en place. Questionnement: doit-on laisser le petit-fils ou le fils
obtenir un régime de protection? Doit-on séparer le couple et donner des soins en
hébergement à Madame?
Face à ces situations, les ARH sont confrontés à divers enjeux psychosociaux et éthiques se traduisant souvent par
les questions suivantes:
>Est-ce que la personne aînée a les capacités cognitives et émotionnelles pour gérer d’elle-même la situation?
(Enjeu du respect de l’autonomie si la personne âgée est apte ou enjeu de la protection si la personne âgée
n’est pas apte).
>Puisque la personne qui violente/néglige la personne aînée est aussi une personne de son entourage, com-
ment intervenir à la fois auprès de «l’abuseur » et de «l’abusé » ? (Enjeu du choix du respect de l’autonomie
– celle de la personne âgée ou celle de la personne qui la maltraite).
>Quelles sont les caractéristiques des situations de violence/négligence à partir desquelles « l’artillerie lourde»
(ex.: changement de milieu de vie) doit être déployée ? (Enjeu de la priorité accordée à la bienfaisance au
détriment du respect de l’autonomie de la personne âgée).
>Jusqu’où l’ARH doit-il aller dans l’offre de ses services ? Est-ce une question de choix personnel ? Quels sont
les services auxquels ces personnes ont vraiment accès? (Enjeu de justice et d’impartialité dans les services).
Des connaissances issues d’une recherche
Suite à une étude portant sur les enjeux et dilemmes psychosociaux et éthiques de l’intervention dans les situa-
tions de mauvais traitements envers les aînés-es (Beaulieu, 2000 à 2004, financement du Conseil de recherches en
sciences humaines du Canada), nous avons identifié que les intervenants-es sont souvent confrontés à deux valeurs
en interaction, en complémentarité ou en opposition, soit le respect de l’autonomie de la personne âgée versus sa
protection. Dans un contexte où il n’y a pas de loi de protection des aînés-es, ni de politique inter-organismes
claire, les intervenants-es doivent souvent se fier à leur jugement clinique pour aborder des problématiques
complexes où ils jouent simultanément plusieurs rôles: accompagnateur-trice de l’aîné-e, intervenant-e auprès de
la famille, intervenant-e auprès de la personne qui violente ou néglige la personne âgée, voire «agent-e de contrôle
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social» pour les aînés-es les plus démunis qui ont du mal à exprimer ou à faire respecter leurs volontés (que ces
derniers soient ou non déclarés inaptes).
La recension des écrits au sujet des enjeux et des dilemmes soulevés par l’intervention lors de situations de mau-
vais traitements permet d’identifier cinq éléments qui teintent la pratique. Tout d’abord, il importe de reconnaître
qu’une ou un intervenant n’arrive jamais neutre dans un tel dossier. Quelles sont ses connaissances et préjugés face
à la problématique de la violence, des dynamiques familiales, des personnes âgées? Quelles sont les valeurs propres
mises de l’avant dans son interaction avec la clientèle? Deuxièmement, la question de l’aptitude de la personne
âgée est centrale. L’intervenant-e doit déterminer si la personne âgée est en mesure d’accepter ou de refuser les
interventions qui lui sont proposées. Les cas les plus difficiles sont ceux où les pertes cognitives de la personne âgée
ne sont pas assez sévères pour qu’elle puisse être déclarée inapte mais dans lesquels la personne âgée n’a pas pleine-
ment conscience des risques réels qu’elle encoure. Le troisième enjeu renvoie à la complexité des situations de
mauvais traitements et au fardeau ressenti par l’intervenant-e. Quelles règles de confidentialité ou quel partage
d’information est permis, voire souhaité, entre intervenants-es ou entre divers organismes qui travaillent de près
ou de loin auprès de la personne âgée maltraitée ou auprès de la personne qui la maltraite ? Le quatrième enjeu
traite de la responsabilité sociale face à ces cas de «misère sociale». Quelles sont les responsabilités des familles, des
intervenants-es, des organismes communautaires et des organismes publics face aux aînés-es violentés ou négli-
gés? Le dernier point, mais non le moindre, aborde la délicate question qui nous préoccupe. Dans l’intervention
lors de situations de mauvais traitements envers les aînés-es, quand faut-il respecter l’autonomie de la personne
âgée et quand faut-il se placer dans une approche de protection? Comment équilibrer les valeurs concernant le
respect de l’autonomie de la personne âgée, de la bienfaisance, de la non-malfaisance et de la justice?
La pratique est conditionnée par la perte d’autonomie de la personne âgée, l’augmentation de la dangerosité que
peut représenter une situation en mouvance et finalement, la perte de la collaboration entre toutes les parties
engagées dans l’intervention (en particulier quand la personne qui maltraite cesse de collaborer avec l’intervenant-e).
Les résultats de notre étude ont permis d’identifier trois types d’intervention qui s’inscrivent sur un continuum
allant de l’autonomie négative à l’accompagnement et aux mesures extrêmes. Des valeurs particulières sous-
tendent chacun de ces types d’interventions. Elles se traduisent par des pratiques spécifiques et soulèvent un
certain nombre d’enjeux éthiques. En autonomie négative, le principal enjeu consiste à accepter que l’on laisse à
l’abandon une personne âgée maltraitée. En accompagnement, l’enjeu central pour l’intervenant-e est d’accepter
qu’il ou elle côtoie une situation qui comporte un certain niveau de risque qui peut fluctuer dans le temps.
Finalement, lors de mesures extrêmes, les intervenants-es doivent travailler pour le bien-être de la personne
âgée et non en collaboration avec elle. Ils et elles deviennent donc des agents-es de protection plutôt que des
accompagnateurs-trices.
Comment ces résultats de recherche, issus d’entrevues réalisées auprès d’intervenants-es psychosociaux, peuvent-
ils en aider d’autres à bonifier leurs interventions psychosociales dans les situations de mauvais traitements?
La question du transfert des connaissances
Le transfert des connaissances évoque principalement les activités de diffusion des résultats de recherche que font
les chercheurs-es. Mais il peut aussi s’agir de l’action de l’intervenant-e qui va puiser les éléments pertinents à sa
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pratique dans les résultats de recherche afin de s’approprier les fondements de certaines pratiques réputées
efficaces, de cesser de recourir à certaines pratiques démontrées peu efficaces ou de développer de nouvelles
pratiques pour faire face à la complexité des situations rencontrées. En fait, le transfert des connaissances devrait
impliquer des actions conjointes des milieux de la pratique et des milieux universitaires qui se rencontrent et
partagent des savoirs.
Les conditions nécessaires à cette rencontre des savoirs impliquent un engagement à la fois des milieux de pratique
(culture «réflexive» portée par l’ensemble de l’établissement, conditions propices à l’engagement des intervenants-es,
espace de rencontre avec des chercheurs-es) et des milieux de la recherche (formulation de questions de recherche
en lien avec des enjeux de pratiques, choix de stratégies et de devis de recherche adaptés aux problématiques abor-
dées sous un angle plus pratique, enrichissement des analyses en y intégrant le point de vue des praticiens-nes).
Le projet « L’intervention en matière de mauvais traitements envers les aînés-es :
identifier les enjeux et dilemmes éthiques afin de maximiser l’intervention psychosociale »
Le Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF) offre,
pour ses membres et sous forme d’un concours annuel, des subventions visant à soutenir financièrement les
chercheurs-es et les intervenants-es des milieux d’intervention qui désirent développer des outils d’intervention à
partir des résultats de recherche et de l’expérience des milieux de pratique. Le CLSC de Sherbrooke a obtenu une
de ces subventions (4 000$) en partenariat avec Marie Beaulieu, professeure à l’Université de Sherbrooke et
chercheure au Centre de recherche sur le vieillissement de l’Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke.
Le projet développé conjointement vise à outiller les intervenants-es psychosociaux à une réflexion éthique lors
d’interventions dans des situations de mauvais traitements envers les aînés-es. Il comprend quatre phases:
1) La diffusion des résultats de l’étude (Beaulieu, 2004) et leur appropriation par des ARH de deux établisse-
ments à mission CLSC;
2) En collaboration avec ces intervenants-es, la sélection des éléments à intégrer à la fois à la démarche et à
l’outil;
3) Le développement d’un «outil » et sa validation lorsque utilisé dans des situations concrètes ;
4) La diffusion de la démarche et de l’outil avec diverses stratégies d’appropriation pour le rendre accessible à
d’autres intervenants-es.
Le projet a débuté en septembre 2004 et devrait se terminer en juin 2005.
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