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Bonjour La Finance, Au Revoir La Monnaie ! Pourquoi la fin annoncée du cash peut être vue comme une performation de la doctrine monétaire qui sous-tend la théorie financière de l’efficience des marchés

Authors:
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!
Bruno Théret (Directeur de recherche émérite CNRS, Université Paris-Dauphine)
Abstract
La disparition du ’cash’ n’est-elle que la simple expression d’une tendance naturelle à la dématérialisa-
tion de la monnaie portée par le progrès technologique? Contrairement à cette idée largement reçue, cet
article s’attache à montrer qu’elle est bien plutôt un projet politique conforme aux prémisses ultralibérales
des théories économiques néoclassiques de l’équilibre général et de l’ecience des marchés autorégulateurs.
Ces théories, en eet, ne sont pas des outils abstraits de raisonnement permettant d’analyser les faits
économiques; leurs tenants y voient plutôt une description de l’état optimal atteignable d’une économie
capitaliste non perturbée par le politique et autorégulée par un système complet de marchés libres. Elim-
iner le cash, c’est alors dans cette perspective performer le réquisit théorique qui veut que toute monnaie
«moderne» soit un actif nancier porteur d’intérêt. Y-compris pour les petits paiements de la vie quotidi-
enne, elle est donc censée ne devoir circuler qu’à travers la médiation d’un système de marchés nanciers
et de banques commerciales privées auxquelles a été concédé le monopole de l’ensemble des fonctions et
usages de la monnaie.
Selon “les thèses ultralibérales de la New Monetary Economics
qui prônent la suppression pure et simple de la monnaie et
son remplacement par un système de libre concurrence en-
tre moyens de paiements privés (…), il convient d’éliminer
l’archaïsme monétaire si l’on veut que l’ordre individualiste
puisse être conduit jusqu’à son plein épanouissement.1
Introduction
Le cash, l’argent liquide, est la monnaie publique manuelle anonyme de cours légal dans laquelle tout un
chacun peut encore convertir ses avoirs en monnaie bancaire; il fonctionne comme numéraire porteur de
l’unité de compte commune sur un territoire donné et circule sans intermédiation bancaire et sans porter
intérêt. Sa disparition à plus ou moins court terme qui est à l’ordre du jour est en général présentée comme
la conséquence inéluctable et naturelle du développement inexorable des technologies numériques.
À rebours de cet évolutionnisme technologique simpliste, on voudrait dans cet article étayer l’idée que la
disparition du cash est plutôt à mettre en relation avec les prémisses ultralibérales des théories néoclassiques
de l’équilibre général et de l’ecience des marchés autorégulateurs. Les théories économiques néo-classiques
de l’équilibre général, en eet, ne sont pas des outils abstraits de raisonnement permettant d’analyser les
faits économiques; leurs tenants y voient plutôt une description de l’état optimal atteignable d’une économie
capitaliste non perturbée par le politique et autorégulée par un système complet de marchés libres (notamment
nanciers). Éliminer le cash, c’est alors dans cette perspective performer le réquisit théorique qui veut que
toute monnaie «moderne» soit un actif nancier porteur d’intérêt et ne saurait donc circuler qu’à travers la
médiation d’un système de marchés nanciers et de banques commerciales privées, détenant le monopole de
l’ensemble des fonctions et usages de la monnaie, y-compris les petits paiements de la vie quotidienne.
Depuis que le dollar américain a cessé d’être convertible en or à un prix xe et est devenu, comme les autres
monnaies nationales, une monnaie duciaire pure, toutes les monnaies ont perdu tout ancrage substantiel
1ORLÉAN André. La monnaie autoréférentielle: réexions sur les évolutions monétaires contemporaines. In: AGLIETTA
Michel et ORLÉAN André (dir.), La monnaie souveraine. Odile Jacob: Paris, 1998, p.359-386, spéc. p.368. Disponible sur:
Éditeur |WorldCat
1
Bonjour la nance, au revoir la monnaie! L’invention d’un modèle de société capitaliste sans cash
susceptible de permettre leur fétichisation et n’ont désormais de fondement ultime que symbolique. Elles ne
sont plus monnaie que parce qu’on les considère être monnaie. Leur acceptation repose sur une foi sociale qui
est elle-même fondée sur une représentation légitimée par un discours faisant autorité de ce qu’est une bonne
ou une vraie monnaie. Autrement dit, la crédibilité d’une monnaie est fondée sur le discours légitimant la
politique monétaire qui apparaît désirable aux yeux de ses principaux utilisateurs; par là se trouve placée au
cœur de la monnaie une théorie économique qui, pour être elle-même digne de conance, doit prétendre à la
scienticité.
Ainsi aux États-Unis, en parallèle à l’extension des marchés nanciers assurant le maintien de la position
dominante du dollar étatsunien malgré la perte de son ancrage à l’or, une théorie nancière néo-classique
(Financial Economics, ci-après FE) et la théorie monétaire qui lui sert de soubassement, la New Monetary
Economics (ci-après NME), se sont développées jusqu’à devenir le discours autorisé hégémonique chez les
économistes académiques et les praticiens de la nance de marché et de la macroéconomie. Ces théories sont
devenues à la fois le fondement des systèmes monétaires et nanciers internationaux et nationaux actuels, et le
discours légitime de référence sur ce que devait être désormais la monnaie. Or elles prescrivent explicitement la
disparition du cash, monnaie irrationnelle de leur point de vue, car de caractère politique et donc perturbatrice
de l’ordre autorégulateur des marchés.
De là l’idée développée dans cet article selon laquelle la volonté des classes dirigeantes, nancières et politiques
d’un nombre signicatif de pays d’éliminer le cash de la circulation s’alimente et n’est que l’ultime avatar de
la NME, la théorie monétaire de FE, qui prescrit cette disparition et cherche à la performer. Pour étayer
cette idée, on procédera en deux temps. Après avoir présenté l’origine, le développement et les principales
prescriptions de la NME (I), nous examinerons de quelle manière et dans quelle mesure celles-ci ont été
performées (II). En conclusion on verra comment cela peut éclairer le débat actuel sur l’avenir du cash.
L’invention d’un modèle de société capitaliste sans cash
FE est une nouvelle sous-discipline au sein de la science économique néoclassique qui est apparue en tant que
telle dans les Business Schools américaines à la n des années soixante2. Elle s’est progressivement, mais non
sans luttes, imposée comme hégémonique au sein de la discipline économique en «résolvant» théoriquement et
pratiquement, par l’adoption d’une posture radicale au plan logique, le problème fondamental de l’économie
néoclassique concernant l’intégration de la monnaie dans la théorie de l’équilibre général (TEG), un problème
encore à ce jour non résolu car en fait insoluble comme le reconnaît FE3.
La TEG est en eet incapable de prendre en compte l’existence de toute monnaie de paiement qui ne soit pas
une marchandise, soit un bien échangeable ou un actif nancier rapportant un intérêt. Le fait que certains
agents économiques préfèrent détenir de la “monnaie nue” (“barren money”) plutôt que des actifs nanciers
porteurs d’intérêt ou des biens de capital, n’est pas explicable dans le cadre de la TEG et de la théorie de
la valeur qui lui est sous-jacente. Depuis que ce problème a été formulé4, les divers essais pour intégrer cette
«monnaie nue» dans la TEG se sont avérés être des impasses5.
2WHITLEY Richard. The transformation of business nance into nancial economics: the roles of academic expansion and
changes in US capital market. Accounting, Organisations and Society, vol. 11, n°2, 1986, p.171-192. Disponible sur: Éditeur;
KHURANA Rakesh. From higher aims to hired hands. The social transformation of american business schools and the
unfullled promise of management as a profession. Princeton: Princeton University Press, 1987. Disponible sur: Éditeur |
WorldCat; FOURCADE Marion and KHURANA Rakesh. From Social Control to Financial Economics: The Linked Ecologies
of Economics and Business in Twentiest Century America. In: CAMIC C., GROSS N. and LAMONT M. (eds). Making,
Evaluating, and Using Social Science Knowledge: The Underground of Practice. New York: Russell Sage Foundation, 2009.
3THÉRET Bruno. Du keynésianisme au libertarianisme. La place de la monnaie dans les transformations du savoir
économique autorisé. Revue de la régulation, n°10, 2e semestre 2011. Disponible sur: OpenEdition; BLANC Jérôme, DESMEDT
L., LE MAUX L., MARQUEZ PEREIRA J., OULD AHMED P. et THÉRET Bruno. Monetary plurality in Economic Theory.
In: GOMEZ G. (ed). Monetary Plurality in local, regional and global Economies. London: Routledge, 2019, p.18-47. Disponible
sur: Éditeur |WorldCat
4«Ce qui doit être expliqué, c’est la décision de détenir des actifs sous forme de monnaie stérile plutôt que de titres générant
des intérêts ou des prots. (…) Ceci, à mon avis, est vraiment l’enjeu central de la théorie pure de la monnaie» (HICKS John. A
Suggestion for Simplifying the Theory of Money. Economica, new series, vol. 2, n°5, p.1-19, spec. p.5. Disponible sur: Éditeur).
5BENETTI Carlo. Monnaie, choix individuels et frictions. Cahiers d‘économie politique, n°39, 2001, p.89-106. Disponible
sur: Éditeur |WorldCat
v 2
Bonjour la nance, au revoir la monnaie! L’invention d’un modèle de société capitaliste sans cash
Face à ce problème insoluble, Fischer Black et à sa suite Eugen Fama, les deux principaux fondateurs de
FE, ont alors considéré qu’il fallait voir dans la TEG non un modèle purement théorique, mais plutôt un
état latent, optimal car rationnel, et donc atteignable de l’économie réelle. Si cette théorie indiquait que
l’économie n’avait pas besoin de monnaie pour fonctionner, il fallait non pas chercher à l’intégrer dans la
théorie, mais au contraire examiner dans quelle mesure on pouvait l’éliminer de la réalité an de tendre vers
l’état rationnel optimal du monde dessiné par la théorie6. Une “nouvelle économie monétaire”, la NME, est
ainsi née de l’idée qu’il fallait “tester la théorie en promouvant le changement institutionnel prédit par elle”
(supprimer la monnaie) et ainsi “voir s’il existait eectivement une place pour ce changement institutionnel
dans le monde réel7.
L’appellation New Monetary Economics (NME) est le nom de baptême donné par Robert Hall (1982) à
cette nouvelle conception nancière de la TEG. Bien que l’article séminal, Banking and the Interest Rates
in a World without Money, dû à Fischer Black date de 1970, cet article est resté d’abord sans suite. Ce
n’est qu’à partir de 1980 avec l’article d’Eugen Fama, Banking in the Theory of Finance (1980), article
très largement inspiré de Black (1970) et qui est “peut-être la formulation la plus inuente de la nouvelle
économie monétaire8”, que la NME s’est développée. En formulant en 1983, un système alternatif de paiement
étiqueté “BFH” (pour Black-Fama-Hall) qui combine et précise les travaux de ces trois fondateurs, l’article
de R. Greeneld et L. Yeager (1983), A laisser-Faire approach to Monetary Stability, en étend l’audience
aux courants néomengérien et “nouveau classique” d’économistes libertariens; ce modèle BFH sera rebaptisé
“Yeager-Greeneld System” et considéré comme un contribution centrale à la NME9. Ultérieurement, celle-ci
sera discutée dans des numéros spéciaux de revues aux titres suggestifs: “Alternative monetary Standards”
(Journal of Monetary Economics, 1983), “Alternatives to Government Fiat Money” (Cato Journal, 1989),
et plus récemment “Alternatives to the Fed” (même revue, 2010). D’autres auteurs encore participeront au
développement de cette théorie dont les plus notables sont Tyler Cowen et Randall Kroszner. Ces derniers
en proposent une synthèse en 1987 (cf. encadré 1), puis la développent dans une perspective historique
évolutionniste dans un livre intitulé Explorations in the New Monetary Economics publié en 1994.
Un évolutionnisme “à la Menger” forme la trame de ce livre, mais cet évolutionnisme est déjà présent chez
Black (1970) et Fama (1980), et on le retrouve dans les justications apolitiques actuelles du retrait du
cash. Une économie sans monnaie serait l’expression de la modernité vers laquelle tend inéluctablement
l’humanité conduite par le principe transcendantal du marché optimisateur et autorégulateur. C’est le point
d’aboutissement de la logique économique du capitalisme parvenu à son stade supérieur ultime d’évolution.
“La théorie de Menger explique comment les économies monétaires sont nées du troc
grâce à un processus évolutif guidé par la main invisible du marché. Nous allons plus
loin dans l’approche de Menger en examinant ce qui pourrait évoluer à partir des institu-
tions monétaires et nancières actuelles. (…) L’évolution de la monnaie et des nances
est un processus continu qui ne s’arrête pas avec la mise au point d’un moyen d’échange
généralement accepté. Plus précisément, la croissance de l’économie monétaire elle-
même permet le développement d’institutions monétaires alternatives. Les participants
au marché sont incités à améliorer la fongibilité et la fonctionnalité des actifs générant
des rendements monétaires supérieurs. Les technologies avancées de transactions, la liq-
uidité des marchés au comptant et à terme ainsi que le développement d’intermédiaires
nanciers contribuent tous au remplacement d’un ensemble de moyens d’échange par
d’autres. À travers l’évolution, chaque ensemble d’institutions nancières et monétaires
contient les germes de sa propre destruction.10.
6Voy. également MERTON Robert C. and BODIE Zvi. The Design of Financial Systems: Towards a Synthesis of Function
and Structure. Journal of Investment Management, n°3, 2005, p.1-23.
7MEHRLING Perry. Fischer Black and the revolutionary idea of nance. Hoboken N.J.: John Wiley & Sons, 2005. Disponible
sur: Éditeur |WorldCat
8HALL Robert. Monetary Trends in The United States and The United Kingdom: A Review From the Perspective of New
Developments in Monetary Economics. Journal of Economic Literature, vol. 20, n°4, p.1552-1556., spéc. p.1553.
9[McCallum 2010]
10COWEN Tyler and KROSZNER Randall. Explorations in the New Monetary Economics. Oxford UK and Cambridge USA:
Blackwell, 1994, p.2. Disponible sur: Éditeur |WorldCat
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Bonjour la nance, au revoir la monnaie! L’invention d’un modèle de société capitaliste sans cash
Pour autant, il faut aider l’évolution à bien choisir et il revient aux NMistes d’imaginer et de tenter de faire
advenir des “économies monétaires parfaitement concurrentielles” en examinant comment la monnaie peut
être éliminée de l’économie capitaliste réelle. Cet objectif non seulement souhaitable mais aussi atteignable
puisque la théorie montre qu’un système complet de marchés ecients (par nature) peut exercer les fonctions
monétaires de paiement (en utilisant la liquidité nancière) et de réserve de valeur (grâce aux marchés à
terme). La NME plaide donc pour un monde sans monnaie et un système bancaro-nancier totalement
dérégulé, indépendant et neutre à l’égard de l’économie réelle (le secteur des banques et autres intermédiaires
nanciers devient une branche industrielle soumise à la loi de la concurrence comme les autres branches).
ENCADRÉ 1: La NME selon Tyler Cowen et Randall Kroszner
“La NME combine les caractéristiques de la ‘théorie des restrictions juridiques de la monnaie’ de Wallace
(1983) avec la possibilité de séparer les fonctions d’unité de compte et de moyen d’échange de la monnaie
(…)”. Cowen et Kroszner la résument en sept propositions:
1. “(…) Partant d’une critique forte des hypothèses de la théorie monétaire actuelle qui la rendent étroite-
ment dépendante d’un cadre institutionnel donné, la nouvelle école arme que des cadres institutionnels
alternatifs la «rendraient presque totalement invalide11.
2. La “NME” considère que «la monnaie est une pure création de la réglementation12. Dans une
économie de laisser-faire, sans aucune intervention de l’État dans le secteur nancier, “la
monnaie au sens usuel n’existerait pas”13.
3. Ainsi, dans un tel monde, la théorie quantitative de la monnaie (de même que la théorie de la préférence
pour la liquidité14 ) perd tout sens. Cette théorie n’est valable que dans le cadre des arrangements in-
stitutionnels spéciques qui résultent des restrictions juridiques contraignant l’intermédiation bancaire;
les relations propres à la théorie quantitative sont un «artefact» de la régulation15.
4. La fourniture de services monétaires est conceptuellement distincte de la fourniture de
ce que nous qualions aujourd’hui de “monnaie”16, et le cadre du laisser-faire dans lequel les
services monétaires sont fournis uniquement par le secteur privé est un repère analytique utile pour
la théorie monétaire. En outre, les partisans de la NME estiment que les conséquences en termes de
bien-être du laisser-faire en matière d’intermédiation nancière sont favorables.
5. Les fonctions traditionnelles de la monnaie (unité de compte et moyen de paiement) n’ont pas besoin
d’être intégrées dans une seule entité appelée «monnaie». L’unité de compte peut être purement
abstraite ou prendre la forme réelle d’une marchandise tout en existant, dans les deux
cas, séparément des moyens de paiement, ces derniers prenant la forme de droits sur des actifs
réels17.
6. Dans une économie développée, sans restrictions juridiques sur l’activité du secteur bancaire, la dés-
intrication des fonctions monétaires éliminerait un grand nombre des problèmes liés à l’évolution de
la valeur de l’unité de compte. Le secteur bancaire et nancier n’exercerait alors “aucun
contrôle particulier sur les prix ou l’activité réelle.18
7. Cette indépendance des secteurs nancier et réel éliminerait les sources d’instabilité macroéconomique
d’origine monétaire. De cette manière, les propriétés macroéconomiques d’un monde de laisser-faire
présenteraient une ressemblance frappante avec celles d’une économie de troc. Fama (1980) l’a
même qualié de système de “troc sophistiqué”19 .
Cela dit, la NME “est dénie plus par un ensemble de questions que par l’acceptation de conclusions ou de
11BLACK Fisher. Banking and the Interest Rates in a World without Money. Journal of Bank Research, Autumn 1970,
p.168-179., spéc. p.[9]. Disponible sur: Éditeur |WorldCat
12HALL Robert, art. cit., p.1554.
13BLACK Fischer, art. cit., p.[9].
14BLACK Fischer, p.[20].
15HALL Robert, art. cit., p.[YY]
16FAMA Eugen. Banking in the Theory of Finance. Journal of Monetary Economics, vol. 6, n°1, 1980, p.39-57, spec. p.49.
Disponible sur: Éditeur |WorldCat
17FAMA Eugen, Banking in the Theory of Finance…, art. cit., p.43.
18Ibid., p.47.
19COWEN Tyler and KROSZNER Randall. The Development of the New Monetary Economics. Journal of Political Economy,
vol. 95, n°31, 1987, p.567-590, spec. p.567-570. Disponible sur: JSTOR |WorldCat
v 4
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
méthodes spéciques20 . Pour concevoir et instituer des systèmes dualistes et purement concurrentiels de
paiements qui soient ecaces et stables, elle bute en eet sur un obstacle de taille qui est celui de la volatilité
du niveau général des prix et donc de l’unité de compte. De multiples scénarios institutionnels - diverses
formes de “commodity standards” et de “at money standards” - sont imaginés pour les stabiliser, mais aucun
n’est satisfaisant. Ce qui témoigne de la diculté (impossibilité?) de concevoir comment stabiliser une unité
de compte séparée des moyens de paiement dans une économie de pure concurrence. Parmi eux, on mettra
ici en exergue la proposition de Black (1970) et Fama (1983) sur laquelle on aura à revenir du fait qu’elle
maintient paradoxalement un rôle au cash émis par l’État: celui-ci n’aurait certes plus qu’un rôle marginal
en tant que moyen de paiement (il ne serait plus “base money”, car utilisé pour les seuls petits paiements)21,
mais pourrait fonctionner comme numéraire en ancrant l’unité de compte en extériorité vis-à-vis de la sphère
nancière. En fait c’est sur cette question du mode de stabilisation de la monnaie de compte que la NME
achoppe, que l’indécision reste la plus grande et que, par conséquent “Further Thought (is) Needed22. Mais
aucune solution nouvelle n’est venue, et tout se passe comme si les tenants de la NME comptaient sur les
marchés et les lois de l’évolution pour, le moment venu, trancher entre les diverses propositions.
Par-delà cette variété de scénarios, la NME n’en reste pas moins uniée précisément autour de cette nécessité
d’une stabilisation instituée du pouvoir d’achat du numéraire (l’unité de compte) et donc du niveau général
des prix. L’unité de la NME réside également dans la conjonction de ses deux hypothèses fondatrices: la
monnaie comme «artefact» créé par des restrictions juridiques; l’ecacité du dualisme monétaire dans un
contexte de dérégulation totale des marchés nanciers. Pour la NME, la monnaie en tant qu’entité unique
servant de support à l’ensemble des fonctions monétaires (de compte, d’échange et de réserve) est devenue une
institution obsolète, car inecace et sous-optimale, qui doit être dissoute par la dissociation des fonctions de
compte et de paiement et leur aectation à des supports spéciques. Il n’est plus alors question d’émission de
monnaie, mais d’institution d’un numéraire («monnaie imaginaire» de compte) d’un côté, et de production
nancière de services monétaires de l’autre.
Au total, en résolvant le problème central de cohérence théorique minant la TEG par l’intégration en son sein
de la nance en lieu et place de la monnaie, en promouvant un monde sans monnaie, les pères fondateurs de
FE ont créé et organisé la faction des économistes néoclassiques la plus conséquente au plan épistémologique.
Leur conception audacieuse de la TEG comme utopie libertarienne a suscité (et suscite encore) une fascination
de la part de toutes les autres factions. De fait, comme nous l’avons montré ailleurs23, la NME et FE sont
devenues à partir des années 1980 un «attracteur intellectuel» pour l’ensemble de la discipline. C’est pourquoi
il nous semble important d’examiner pourquoi, comment et dans quelle mesure ces nouvelles sous-disciplines
de l’économie néoclassique ont été performées, i.e. transformées en sens commun, en institutions et en forces
matérielles.
Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été
performés?
L’hypothèse qu’on cherche à étayer ici est que la n annoncée du cash trouve son origine dans le processus
de performation de la NME et est une expression renouvelée de l’hégémonie mondiale de FE. Elle n’est pas
facile à valider car le processus de performation de la NME est complexe à analyser. En eet, tandis que FE
a connu un essor considérable et, en tant que langage de la nanciarisation, a eu un impact très important
sur l’ensemble des sphères de la vie sociale et à l’échelle du monde, on ne peut en dire autant de la NME qui
s’est faite discrète ces dernières années24 et n’est en fait connue que des spécialistes. Ainsi, alors qu’il existe
une littérature signicative sur la performativité/performation de l’économie nancière – au double sens de
economics (FE, le discours, le dire) et de economy (les activités nancières proprement dites, la pratique, le
20COWEN Tyler and KROSZNER Randall. Explorations in the New Monetary Economics, op. cit.
21C’est-à-dire les paiements de ceux qui ne comptent pas vraiment, même s’ils nombreux, du fait qu’ils sont marginaux dans
un système nancier totalement privatisé et dérégulé auquel ils n’ont pas en réalité accès.
22YEAGER Lealand. Privatizing Money. Cato Journal, vol. 30, n°3, 2010, p.417-438, spéc. p.434.
23THÉRET Bruno. Du keynésianisme au libertarianisme…, art. cit.
24Sauf erreur, le dernier article qui y fait référence, The “New Monetary Economics” is alive and well, dû à Tyler Cowen,
date de juin 2011.
v 5
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
faire)25, aucuns travaux, à notre connaissance, n’ont traité de la performativité/performation de la NME.
Cela peut certes s’expliquer partiellement par le fait que dans la mesure où elle vise à supprimer la monnaie
en la nanciarisant intégralement, la NME n’a aucune autonomie vis-à-vis de FE et ne saurait donc être
performée en tant que telle. En tant que théorie monétaire, elle ne pourrait donc l’être que conjointement à
la théorie nancière dans laquelle elle est immergée. Mais en rester là serait donner raison à FE et éliminer
une nouvelle fois la monnaie en ne la diérenciant pas de la nance.
En fait, la monnaie “telle que nous la connaissons” résiste à son euthanasie théorique et refuse d’être neutral-
isée. La NME, en eet, n’est pas une théorie pure; elle est bien plutôt une synthèse doctrinaire entre la vision
émergente de la monnaie propre à FE et les conceptions traditionnelles, mais en cours de radicalisation, des
macro-économistes monétaristes néoclassiques et desdits «autrichiens», les économistes néo-mengériens. En
tant que compromis discursif ayant permis à ces trois courants de s’allier et de former, au sein du champ
professionnel des économistes académiques, un bloc hégémonique disposant d’un monopole de la parole scien-
tiquement autorisée, la NME se révèle ainsi performative en propre. Et c’est sur la base de cette première
performativité que FE (et la NME conjointement) a pu être performée à son tour selon des modalités diverses
à l’extérieur du champ académique, pour devenir progressivement hégémonique dans la plupart des sphères
de la vie sociale. Enn une rétroaction de l’hégémonie de FE et de la nanciarisation généralisée de la vie
sociale sur le processus de performation de la NME doit être envisagée. Diverses annonces ocielles de la n
du cash indiquent en eet qu’un “sens commun nancier26” – le “sens commun du capital27” – est désormais
partagé par les élites politiques et économiques et s’impose jusque dans la vie quotidienne des populations les
plus pauvres, ce qui permet à l’étau de la nance sur la monnaie de se resserrer28 . Nous proposons donc la
série suivante d’enchaînements performatifs comme éclairage possible de “la n du cash”: après que la NME,
par sa performativité propre ait participé à la performation de FE, celle-ci à son tour conduit logiquement,
à hégémonie inchangée, à un désir de performation renouvelée de la NME conduisant à l’élimination de la
dernière forme de “money as we know it” qu’est le cash. Mais si la tentative de performation est certaine, son
résultat reste incertain. En pratique, au niveau des États, la performation de la NME, comme celle de FE, se
heurte d’une part aux limites cognitives propres des idées performées, de leur performativité intrinsèque dit
autrement, d’autre part, aux résistances du tissu institutionnel et du tissu social qu’il s’agit de transformer.
Dans le cas de la NME, il faut y ajouter sa dépendance étroite vis-à-vis de FE et de ses crises qui favorisent
un retour massif du cash.
ENCADRÉ 1: La NME selon Tyler Cowen et Randall Kroszner
Deux “orientations possibles du vocabulaire de la performativité des sciences
économiques» doivent «être distinguées. Dans la première dite ‘austinienne’ (…), plus
sensible (…) [aux choses ‘dites’], aux énoncés produits par les sciences économiques,
à leur circulation et à leurs eets”, “la question de la véridiction [comment une
proposition peut-elle devenir ‘plus vraie’ de par son eet performatif] est centrale.
Dans la deuxième dite “générique” “(…) où les sciences économiques sont envisagées
plutôt sous l’angle des pratiques qu’elles informent”, “l’accent est mis sur le ‘faire’ [les
dispositifs ou agencements sociotechniques qui sous-tendent la construction de mondes
économiques et incorporent les sciences économiques qui leur donnent forme et force]
plutôt que sur le ‘dire’. On parle alors plutôt de ’performation pour insister sur le fait
25Voy. MACKENZIE Donald. Constructing a market, performing theory: the historical sociology of a nancial derivatives
exchange. American Journal of Sociology, vol. 109, n°1, 2003, p.107-145. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; du même auteur:
The big, bad wolf and the rational market: portfolio insurance, the 1987 crash and the performativity of economics. Economy
and Society, vol. 33, n°3, 2004, p.303-334. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; MACKENZIE Donald, MUNIESA Fabian et
SIU Lucia (dir.) Do economists make markets? On the performativity of economics. Princeton: Princeton University Press,
2007. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; CALLON Michel, YUVAL Millo et MUNIESA Fabian (dir.) Market Devices. Oxford:
Blackwell, 2007. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; POLILLO Simone. Theorizing Ecient Markets: A sociology of Financial
Ideas. European Journal of Sociology, vol. 58, n°1, 2015, p.11-37. Disponible sur: Éditeur |WorldCat
26CUILLERAI Marie. Conance dans la monnaie et sens commun. Le Portique, n°19, 2007.
27FOURCADE Marion and KHURANA Rakesh. The Social Trajectory of a Finance Professor and the Common Sense of
Capital. History of Political Economy, vol. 49, n°2, 2017, p.347-381. Disponible sur: Éditeur | WorldCat
28SCIALOM Laurence. La Fascination de l’ogre. Ou comment desserrer l’étau de la nance. Paris : Fayard, 2019. Disponible
sur: Éditeur |WorldCat
v 6
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
que performer est une action, un travail” (p.5).“(…) Quatre tensions constitutives (…)
des agencements économiques sont ensuite diérenciées.
1.Performation théorique vs expérimentale. Dans «une situation de performa-
tion théorique (…) l’enjeu principal est de construire un monde à l’image d’une théorie
(…) abstraite; dans une situation de performation expérimentale (…) une «ingénierie»
conduit «à élaborer progressivement des modèles, mesures et instruments économiques»
et à les mobiliser pour apporter des solutions à des situations problématiques.» (p.6)
2.Performation psychogène vs performation matérielle. «Une performation psy-
chogène» (est) à l’œuvre quand «les sciences économiques s’expriment [sous forme de
raisonnements et de convictions] en tant qu’expérience psychique de ceux et celles qui
les portent, les communiquent et les absorbent; la performation matérielle» correspond
quant à elle à «la conception et à l’(…) [agencement matériel] de techniques et de disposi-
tifs qui véhiculent ou induisent une certaine manière de faire.» (p.7) 3.Performation
distribuée vs performation planiée. La “performation distribuée” renvoie au «suc-
cès d’abord local» puis plus général de la mise en usage d’un «artéfact économique qui se
trouve être au bon endroit et au bon moment». La «performation planiée» «se réfère,
quant à elle, à des situations caractérisées par un dessein et par une orchestration des
programmes qui en découlent pour mettre en œuvre un plan économique: nous sommes
sur le terrain politique des réformes, des révolutions ou des entreprises de colonisa-
tion.» (p.7-8). 4.Performation restreinte vs performation élargie**. La «performation
restreinte» correspond à des situations marquées par un degré élevé de fermeture du site
de performation et de contrôle de ce qui s’y passe. «Les conditions de félicité relèvent
plus nettement des règles et usages propres aux communautés scientiques proprement
dites. Dans des situations de *performation élargie**,* la liste des acteurs et objets pro-
duits ou aectés est plus ouverte, le niveau d’incertitude sur les conditions de félicité
devient plus élevé et les questions de démocratie apparaissent plus pressantes.» (p.8)
Au total «l’activité de performation est à la fois théorique et expérimentale, psychogène
et matérielle, distribuée et planiée, restreinte et élargie, à l’image des agencements
qu’elle contribue à instaurer. Mais (…) le poids accordé à chacune des tensions ainsi
que le type de réponse apportée aux questions qui sous-tendent chacune d’entre elles »
varie selon les performations et agencements.» (p.9)
Aussi allons-nous distinguer et examiner successivement deux temps et espaces de performativ-
ité/performation de la NME: sa performativité interne au champ des économistes académiques et sa
performation à l’extérieur de ce champ, dans le monde des transactions économiques et nancières eectives
où elle découle de celle de FE et de l’hégémonie de ses tenants29. En utilisant la grille d’analyse de la
performativité et de la performation des sciences économiques proposée par F. Muniesa et M. Callon
(encadré 2), nous allons caractériser comme étant d’orientation «austinienne» la performativité en propre
de la NME dans sa première phase où on reste dans le monde des idées, même s’il ne faut pas oublier
que le champ académique des économistes a son économie propre; quant à la performativité de la NME
conjointe à FE qui concerne la tentative de cette dernière de performer la TEG dans le monde économique
non académique, elle apparaitra comme typiquement d’orientation «générique».
29Hégémonie, au sens de Gramsci, et performation sont en eet des concepts intimement liés. Le cas de FE montre qu’il
existe un lien étroit entre performation d’une théorie et construction de l’hégémonie des tenants de cette théorie, porteurs
de sa performation. Ce lien entre hégémonie politique et performation du discours de l’hégémon exprime simplement que
l’hégémonie est une forme de domination qui s’appuie non seulement sur des rapports de force mais aussi et surtout sur le
pouvoir de convaincre que les intérêts de l’hégémon sont aussi ceux des forces sociales qui acceptent son hégémonie, ce pourquoi
elles y consentent et participent à son maintien consciemment et volontairement. Voy. BURAWOY Michael. La domination
culturelle: quand Gramsci rencontre Bourdieu. In: Burawoy Michael (avec Karl Von Holdt). Conversations with Bourdieu:
The Johannesburg Moment, 2011, p.16. Ce pouvoir de convaincre que l’intérêt général se confond avec l’intérêt particulier de
l’hégémon n’est rien d’autre qu’un pouvoir de performation de la vision prospective de l’état futur désirable de la société propre
à cet hégémon. Comprendre et expliquer le processus de construction de l’hégémonie d’un groupement social implique d’étudier
le processus de performation de ses idées.
v 7
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
La performativité de la NME en tant que synthèse doctrinaire
Voyons donc d’abord pourquoi la NME, bien qu’elle n’ait pas fait l’objet d’une large diusion du fait de
sa radicalité et soit restée largement sous-jacente à FE, a eu une inuence centrale dans la restructuration
de l’économie académique, l’extension de l’hégémonie intellectuelle et matérielle de FE en son sein, et la
consolidation d’un bloc hégémonique d’économistes «Believers in Laisser-Faire30».
Pour établir, comprendre et expliquer l’hégémonie des théoriciens néoclassiques de la nance au sein du
champ des économistes académiques, les développements théoriques de FE en matière d’ingénierie nancière
(le CAPM ou Modèle d’évaluation des actifs nanciers, la gestion indexée des portefeuilles, les formules
d’options, les produits dérivés, etc.) sont moins importants que la NME31. L’hégémonie de FE dans ce
champ repose en eet sur sa supériorité intellectuelle pour aborder deux dés d’ordre monétaire auxquels
la pax americana a été confrontée à la n des années 1960, le premier théorique, relatif aux apories de la
théorie de l’équilibre général (TEG) concernant la monnaie, le second géopolitique, relatif au caractère non
coopératif du capitalisme nancier mondialisé et à l’instabilité des taux de change des monnaies nationales
quelles qu’elles soient - y-compris le dollar. Or avec la NME, FE dispose d’un nouveau paradigme monétaire
qui, on l’a déjà souligné, d’une part «résout» le problème de l’intégration de la monnaie dans la TEG (en
prônant sa suppression) et, d’autre part est corrélé aux transformations du système monétaire international
post-Bretton Woods et à la mondialisation nancière qui en est résulté (en prônant le développement d’un
système complet de marché nanciers pour couvrir les risques de taux d’intérêt et de taux de change et
produire des «services monétaires» à cette échelle).
Cela dit, dans les années 1970, au début du développement de FE, ses tenants entrainés par Black et Fama
n’étaient pas la seule faction en rupture avec la première synthèse néoclassique encore sous inuence de
l’attracteur keynésien; il y avait aussi celle des « Nouveaux Classiques » (ci-après NC) sous le leadership de
R. Lucas et celle des «Néo-Mengériens» (ci-après NM) qui suivaient de plus ou moins près F. Hayek. Ce
n’est que dans les années 1980 que ces trois factions, sous l’égide de la NME, convergeront vers la «nouvelle
synthèse néo-classique-autrichienne». Ce qui les caractérisent sont des conceptions diérentes de la monnaie
et de la TEG que la gure 1 résume et resitue dans la conguration d’ensemble de la science économique
académique32.
Dans cette gure les économistes sont distingués d’une part, selon qu’ils croient ou non à la TEG et donc à
la neutralité de la monnaie, d’autre part, selon qu’ils postulent un monopole monétaire - les partisans de la
macroéconomie universitaire qui pensent dans le cadre d’une économie uniée (par une monnaie unique) et
centralisée (par le commissaire-priseur walrasien ou l’État keynésien) - ou au contraire la concurrence entre
monnaies dans une économie de marché privée et décentralisée où la monnaie n’est pas uniée, mais plurielle
et gérée soit par des marchés nanciers (NME), soit par la concurrence entre les émetteurs (NM).
Il en ressort une topographie du champ des économistes où les théories monétaires sont des éléments-clés
dans la constitution de blocs historiques d’intellectuels organiques du capitalisme regroupés autour de «syn-
thèses», c’est-à-dire de compromis entre des conceptions monétaires divergentes mais partageant néanmoins
des points communs. Ainsi la NME apparaît comme le cœur d’une nouvelle synthèse austro-néoclassique
liant FE aux théories NC et NM en dépit de leurs antinomies. Cette synthèse repose sur le fait que toutes ces
théories partagent l’idée que des marchés concurrentiels libérés de toutes restrictions juridiques et contrôles
administratifs sont autorégulateurs et naturellement ecients (ce pourquoi nous la qualions de «libertari-
enne» dans la gure). Mais elle tient aussi plus spéciquement parce que la NME partage des hypothèses
théoriques communes d’une part avec les NC, d’autre part avec les NM, ce qui en fait une médiation entre
les positions opposées de ces derniers sur la question de la neutralité de la monnaie33 .
30KESSLER Adam. Cognitive dissonance, the Global Financial Crisis and the discipline of economics. *Real-World Economic
Review, n°54, 2010.
31Nous résumons ici des arguments développés de manière plus détaillée dans THÉRET Bruno. Du keynésianisme au liber-
tarianisme, art. cit.
32Cette gure est une mise à jour de celle présentée dans THÉRET Bruno. Du keynésianisme au libertarianisme…, art. cit.
Elle tient compte de l’évolution de FE après la crise de 2008, qui voit la montée en puissance en son sein des tenants de la
nance comportementale remettant en cause l’hégémonie au sein de FE de l’hypothèse d’ecience informationnelle des marchés
portée par Fama.
33Hayek et les NM rejettent la TEG et considèrent que l’économie de marché est toujours en déséquilibre, condition de
v 8
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
FIGURE 1: Structure du champ des économistes et place de la nouvelle synthèse austro-
néoclassique libertarienne en son sein
En eet, d’un côté la NME partage avec la macroéconomie NC la «théorie des restrictions juridiques34»
selon laquelle la monnaie de base (l’actif public gratuit, moyen ultime de règlement) n’existe qu’en raison de
restrictions légales imposées à la monnaie de crédit bancaire. Ce qui distingue alors les économistes NME
des NC, c’est qu’ils prescrivent de supprimer toutes ces restrictions, alors que les NC les pensent parfois
nécessaires (notamment à l’international). D’un autre côté la NME emprunte aux NM les idées d’évolution
et de concurrence autorégulée entre monnaies, qu’elles soient publiques ou privées. Mais là aussi elle s’en
distingue en réduisant cette concurrence à une concurrence entre émetteurs privés de monnaies adossés aux
marchés nanciers (banques transformées en fonds communs de placement monétaires), ce qui n’est pas le
cas chez les NM.
Ainsi la NME qui fait de FE un médiateur entre NC et NM, tout comme elle assure l’unité de FE par-delà
les luttes pour la prééminence en son sein entre ses fondateurs Black et Fama35, est-elle au cœur de la
«nouvelle synthèse austro-néoclassique» qui a renversé la conguration keynésienne précédente et a permis
la constitution du nouveau bloc historique d’économistes BLF (Believers in Laisser faire) au sein duquel les
économistes nanciers néoclassiques sont hégémoniques.
La caractérisation que Muniesa et Callon font de la performativité d’orientation «austinienne» (encadré 2)
nous semble bien correspondre à ces eets politiques et d’unication idéologique de la NME au sein du champ
des économistes académiques étatsuniens. En eet, le fait que les propositions de la NME pour résoudre le
problème théorique central de la TEG soient au cœur de la «nouvelle synthèse austro-néoclassique» signie
que ses énoncés sont devenus vérité de sens commun pour les économistes devenus dominants dans le champ
académique. Le rôle de la NME dans la constitution du bloc idéologique des BLF témoigne ainsi de la
performativité de la doctrine monétaire de FE et du gain de véracité qu’elle a permis à la TEG d’obtenir en
tant que supposé état latent d’un monde capitaliste libéré du politique et de sa «monnaie», et donc comme
programme à performer via FE.
Conformément aussi à ce qui est indiqué par Muniesa et Callon, la performativité «austinienne» de la NME
en tant que discours n’est pas seulement une question d’idées, car ses eets ont bien été «outillés, médi-
atisés par des pratiques matérielles et des dispositifs techniques». Elle est aussi le résultat de stratégies
politiques et matérielles qui l’ont ancré dans les puissantes organisations académiques que sont les grandes
universités nord-américaines, au sommet du «système réputationnel» symboliquement hiérarchisé qu’est le
système universitaire nord-américain36 placé sous la houlette d’une poignée d’universités d’élites. Mais, si
la performation de la NME en hégémonie académique interne de FE n’est pas seulement le résultat de sa
supériorité cognitive ou épistémique, celle-ci n’en reste pas moins centrale pour expliquer d’abord la diusion
au sein de ces universités, où FE était au départ dominée, de l’idée de performer la TEG en éliminant la
monnaie et en couvrant le monde de marchés, ensuite sa dissémination dans l’ensemble des universités et
écoles de commerce aux États-Unis, avant exportation dans d’autres pays.
Cette supériorité cognitive de la NME et l’hégémonie de FE qui en découle dans le champ académique sont
bien illustrées par la soumission à leurs mots d’ordre des «nouveaux keynésiens» (NK), une faction dissidente
des NC regroupant la majorité des macro-économistes NC opérant dans les institutions publiques. Les NK
n’ont pas grand’chose de keynésien, ce sont plutôt des monétaristes néoclassiques plus proches de la NME
que ne le sont les NC37. Ils conçoivent aisément en eet que l’économie capitaliste moderne soit sans (ou avec
son dynamisme; corrélativement pour eux la monnaie n’est pas neutre et ne doit pas être éliminée. Voy. HAYEK Friedrich.
Denationalisation of Money. The Argument Rened. An Analysis of the Theory and Practice of Concurrent Currencies. London:
IEA, Hobart Paper Special No. 70, 1976 [1978]; O’DRISCOLL G.P. Money: Menger’s evolutionary theory. Research Paper
[Federal Reserve Bank of Dallas] n°8508, 1985. A contrario, pour Lucas et les NC, l’hypothèse des anticipations rationnelles
garantit la neutralité de la monnaie y.c. à court terme. Voy. LUCAS Robert. Expectations and the Neutrality of Money.
Journal of Economic Theory*, No. 4, 1972, p.103-124. Disponible sur: Éditeur |WorldCat
34Qu’on trouve déjà exprimée par Fischer Black (Banking and the Interest Rates…, art. cit.), mais qu’on attribue généralement
à un courant spécique des NC (WALLACE Neil. A Legal Restrictions Theory of the Demand for ‘Money’ and the Role of
Monetary Policy. Federal Reserve Bank of Mineapolis Quaterly Review, winter 1983, p.1-7.) qui est considéré parfois comme
partie prenante à part entière de la NME (Hoover 1984).
35POLILLO Simone. Theorizing Ecient Markets…, art. cit.
36WHITLEY Richard, The transformation of business nance, art. cit.
37Les NK ne croient pas en la neutralité à court terme de la monnaie et réhabilitent le concept de friction (rigidités de
v 9
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
très peu de) monnaie, ce qui ne les empêche pas néanmoins d’armer la nécessité d’une politique monétaire
(sans monnaie) menée par la banque centrale an de stabiliser l’unité de compte et contrôler l’ination38. Or,
bien que dans divers écrits, les NK reconnaissent que la hausse des prix des actifs nanciers peut avoir, par
le biais du crédit bancaire, un fort impact sur l’ination «réelle», ils n’en entérinent pas moins en pratique
le discours de FE concernant l’autorégulation des institutions nancières. Ainsi ils opèrent «une distinction
fondamentale entre les secteurs réel et nancier de l’économie»: alors que «le secteur réel» soure «de frictions
sur les marchés des biens et du travail», le «secteur nancier» est supposé fonctionner sans frictions dans un
cadre «d’information et de concurrence parfaites. Par conséquent, l’intervention de la banque centrale n’y
est ni souhaitable ni possible39
En dénitive les NK, déjà en accord avec la NME sur la question de la «monnaie», acceptent également
l’hégémonie de FE en matière nancière, ce qui se traduira après la crise de 2008 et la montée en puissance
au sein de FE de la nance comportementale (BF) par une quasi-fusion au plan paradigmatique entre NK
et FE via BF40. Les NK vont ainsi participer intimement à la performation, cette fois «générique», de la
NME à l’extérieur de champ académique, en instituant une division du travail entre eux et FE qui redouble
la division pratique entre politique monétaire et dérégulation nancière, ainsi qu’on va le voir maintenant.
La performation conjointe de la NME et de FE à l’extérieur du champ académique
Construire l’hégémonie de FE au sein du monde académique étatsunien n’a pas été une mince aaire. Pour
y parvenir FE a dû conquérir de nombreuses positions de prééminence au sein des Graduate business-
schools d’abord (face à la business nance et au management), dans les universités ensuite (face aux macro-
économistes des Departments of economics), et enn, à l’échelle nationale, dans le champ professionnel des
économistes au sein duquel FE n’était qu’une sous-discipline (via la création ou la prise de contrôle de revues
prestigieuses et d’associations professionnelles). Mais les luttes pour transporter et convertir cette hégémonie
intellectuelle exercée par FE au sein de la discipline économique en hégémonie dans les champs de pratiques
économiques, politiques et sociales extérieurs à l’académie, ont été d’une ampleur plus considérable encore. Il
a fallu que les économistes nanciers tenants de FE et leurs alliés du bloc BLF soient portés par une ambition
peu commune et un contexte politique et social très favorable pour que leur hégémonie intellectuelle s’étende
progressivement au monde des activités nancières proprement dites, puis, via le développement et la glob-
alisation des marchés nanciers, aux mondes de l’industrie privée et des nances publiques aux États-Unis
d’abord, puis dans la plupart des sociétés en Amérique, Europe et Asie. L’âpreté des luttes de pouvoir dans
chacun de ces mondes explique les dicultés, le caractère progressif et la longueur du processus de conquête
par FE de l’hégémonie en leurs seins. Néanmoins FE a réussi à s’imposer progressivement, en conduisant ou,
pour le moins, en encadrant le processus de nanciarisation qui s’est, dans les 40 dernières années, étendu à
l’échelle mondiale et généralisé à l’ensemble des sphères de la vie sociale.
Nous intéressant dans cet article non pas à l’hégémonie de FE dans toute son étendue, déterminants et
processus, mais seulement à la performation de la NME qui s’inscrit dans le cadre de cette hégémonie, nous
certains prix, notamment des salaires) an de justier un contrôle de l’ination par le biais d’une politique monétaire; mais ils
conservent la plupart des hypothèses et de la méthodologie NC (anticipations rationnelles, agents représentatifs, fondements
microéconomiques de la macroéconomie, homogénéité des comportements, etc.).
38WOODFORD Michael. Doing without Money: Controlling Ination in a Post-Monetary World. Review of Economic Dy-
namics, n°1, 1998, p.173-219. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; du même auteur: Monetary Policy in a World without Money.
International Finance, vol. 3, n°2, 2000, p.229-260. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; CREEL Jérôme et STERDYNIAK
Henri. La politique monétaire sans monnaie. Revue de l’OFCE, Observations et diagnostics économiques, n°70, 1999, p.111-147.
Disponible sur: Persée; McCALLUM Benneth T. Monetary Policy in Economies with Little or No Money. Pacic Economic
Review, n°9, 2004, p.81-92. Disponible sur: Éditeur |WorldCat
39BRAUN Benjamin. On the Politics of economics: New Keynesian governability and the practice of ination targeting. Paper
presented at the 7th Pan-European Conference on International Relation, 9-11 September 2011, Stockholm.
40On peut alors parler d’une synthèse austro-néoclassique Mark II, l’alliance FE-NC évoluant de manière endogène vers une
alliance plus fusionnelle BF-NK. Pour l’illustrer le cas de Ben Bernanke peut servir d’exemple. NK très réputé qui a été président
de la FED de 2006 à 2014, Bernanke, bien qu’ayant écrit des articles de références montrant que la hausse des prix des actifs
nanciers pouvait avoir un fort impact sur la hausse de la masse monétaire et donc sur l’ination « réelle », n’en a pas moins
considéré que la FED n’avait pas à réguler les marchés nanciers. Faut-il alors s’étonner du fait qu’en 2015,il ait rejoint
le Comité d’investissement du Citadel Investment Group (désormais Citadel LLC), «un des plus importants hedge funds au
monde», ainsi que PIMCO (Pacic Investment Management Company), un des plus gros fond obligataire étatsunien, en tant
que «conseiller senior» (wikipedia).
v 10
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
nous bornerons à résumer son processus d’extension avant d’examiner jusqu’à quel point et dans quelle
mesure, dans ce processus, les prescriptions de la NME ont été performées et de quelle forme de performation
nalement il s’est agi. La gure 2 synthétise les diérentes formes et échelles à travers lesquelles l’hégémonie
intellectuelle de FE et de ses tenants s’est propagée dans les sociétés capitalistes contemporaines soumises à
l’hégémonie politique des États-Unis.
Comme le montre cette gure, l’extension du pouvoir de l’élite des économistes nanciers à l’extérieur des
universités a touché la totalité des domaines diérenciés de la vie économique et sociale, privée et publique.
Au point qu’on peut parler d’une hégémonie sociale des tenants de FE qui, après avoir colonisé et révolutionné
le secteur nancier mondial en l’encadrant par des règles, normes et procédures qui leur sont propres et grâce
à un développement massif de leur ingénierie41, s’est étendue par des moyens similaires à l’économie non
nancière42 et à l’ordre politique des sociétés occidentales où, pour les élites politiques et bureaucratiques, le
programme de FE est devenu de sens commun43, jusqu’à faire de la vie quotidienne des populations les plus
pauvres un actif nancier, comme on le voit avec les programmes d’inclusion nancière44.
Mais si cette extension de l’hégémonie de FE est bien documentée, il n’en est pas de même de ses fondements
monétaires, c’est-à-dire du comment concrètement elle s’est traduite en termes de performation des énoncés
de la NME. Pour y voir plus clair dans ce domaine, il s’avère utile de distinguer le niveau international du
niveau national.
FIGURE 2: Processus de constitution et d’extension multiscalaire de l’hégémonie des
économistes nanciers étatsuniens
Performation de la NME au niveau international
Depuis les années 1970, la compétition entre les monnaies de compte et de paiement nationales prévaut dans
l’espace international et il n’existe pas à cette échelle d’unité de compte internationale de référence qui soit
unique et portée par une monnaie qui ne soit pas un actif nancier et/ou une monnaie nationale. Là où
il n’y a pas d’État de droit, aucune «restriction juridique» ne peut être la source d’une telle monnaie et
l’absence de régulation nancière paraît «naturelle». Dans ce contexte, la «guerre des monnaies», le libre-
échange commercial et la libre circulation des capitaux sont propices au développement des «performations
41Sur ces deux points, voy. notamment d’une part: ORTIZ Horacio. Valeur nancière et vérité. Paris: Presses de Sciences Po,
2014. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; également MONTAGNE Sabine. Go-go managers contre futurs prix Nobel d’économie.
Genèse de l’investisseur professionnel moderne (1962-1973). Sociétés contemporaines, n°93, 2014, p.9-37. Disponible sur: Éditeur
|WorldCat; d’autre part MUNIESA Fabian. Un robot walrasien. Cotation électronique et justesse de la découverte des prix.
Politix. Revue des sciences sociales du politique, vol. 13, n°52, 2000, p.121-154. Disponible sur: Persée |WorldCat; MACKENZIE
Donald, Constructing a market, performing theory…, art. cit.; CALLON Michel, MILLO Yuval et MUNIESA Fabian, op. cit.;
ARMATTE Michel. La science économique comme ingénierie. Paris: éditions de l’école des Mines. Disponible sur: Éditeur |
WorldCat
42Voy. notamment LAZONICK William and O’SILLIVAN Mary. Maximizing shareholder value: a new ideology for corporate
governance. Economy and Society, vol. 29 n°1, 2000, p.13-35. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; FLIGSTEIN Neil and
SHIN Taekjin. Shareholder Value and the Transformation of the American Economy, 1984-2001. Department of Sociology,
UC Berkeley, mimeo, August 2004; AGLIETTA Michel et RÉBÉRIOUX Antoine. Dérives du capitalisme nancier. Paris:
Albin Michel, 2004. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; KRIPPNER Greta. The nancialization of the American economy.
Socio-Economic Review, vol. 3, n°2, 2005, p.173-208. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; DOBBIN Frank and JUNG Jiwook.
The Misapplication of Mr Michael Jensen: How Agency Theory Brought down the Economy and Why it Might again. Research
in the Sociology of Organizations, 30B, 2010, p.29-64. Disponible sur: Éditeur |WorldCat
43Voy. notamment THÉRET Bruno. Du keynésianisme au libertarianisme, art. cit.; du même auteur: Pourquoi on ne peut
sortir de la crise actuelle du capitalisme et de la démocratie qu’en sortant de la globalisation nancière: un argumentaire. Teoria
Politica, numéro spécial ‘Capitalism and Democracy’, nuova serie/Annali IV, 2014, p.135-165; LEMOINE Benjamin. Les valeurs
de la dette. L’État à l’épreuve de la dette publique française. Thèse de doctorat en socio-économie de l’innovation, Mines Paris
Tech., 2011. Disponible sur: Theses.fr; du même auteur: Les dealers de la dette souveraine: politique des transactions entre
banques et État dans la grande distribution des emprunts français. Sociétés contemporaines, n°92, 2013, p.59-88. Disponible
sur: Éditeur |WorldCat; SCIALOM Laurence. La Fascination…, op. cit.
44Voy. notamment: VAN DER ZWAN Natacha. Making sense of nancialization. Socio-Economic Review, n°12, 2014,
p.99-129. Disponible sur: Éditeur |WorldCat; PALOMERA Jaime. Investing without wealth. The nancialization of social
reproduction. Allegra Lab: Anthropology, Law, Art & World, 2015. Disponible sur: Allegra Lab; LAVINAS Lena. The
Collateralization of Social Policy under Financialized Capitalism. Development and Change, vol. 49, n°2, 2018, p.502–517.
Disponible sur: Éditeur |WorldCat; HAERING Norbert. Who is behind the campaign to rid the world of cash? Real-world
economics review, n°86, 2019.
v 11
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
distribuées» de FE que sont les marchés de plus en plus «complets» de produits dérivés (futures, options
et swaps) destinés à couvrir les risques d’instabilité des taux de change et des taux d’intérêt. La logique et
la liquidité nancières s’épanouissent et se répandent dans cet espace vide de régulations45. Les monnaies
nationales, dès lors qu’elles ont le statut de «devises», y sont elles-mêmes des actifs nanciers dont la valeur
est xée au jour le jour par les marchés de capitaux. Il n’y a donc pas de place dans cet espace pour de la
liquidité proprement monétaire.
On y paie en devises, on s’y protège contre les uctuations de leurs valeurs par l’achat de produits dérivés
(qui font ainsi oce de moyens de réserves), et on construit mentalement le tout global de ce capitalisme
nancier en agrégeant, grâce à un numéraire dit «dollar notionnel» dont la valeur en dollar réel n’est pas
réellement connaissable46, l’ensemble de tous les actifs qui y circulent ou y sont accumulés. En fait ce sont les
swaps – c’est-à-dire l’ensemble de contrats d’échanges bilatéraux de «produits nanciers» libellés en devises
diérentes – qui en assurent l’unité d’ensemble en en faisant un «système de troc sophistiqué» sans unité de
compte unique.
On peut voir dans cette société de libre-échange et libre concurrence, sans État et sans monnaie, régie par un
système sans cesse plus complet de marchés de plus en plus étendus et censés conduire à un équilibre général
du monde sans régulation politique, l’expression d’une performation presque parfaite de FE à l’échelle supra-
étatique. De même on peut voir dans la NME son modèle d’organisation monétaire de référence puisque,
d’une part il n’y existe plus de monnaie au sens usuel, d’autre part y prévaut un dualisme monétaire avec une
unité de compte abstraite séparée de moyens de paiement «prenant la forme de droits sur des actifs réels47
À mieux y regarder néanmoins, cette performation de FE-NME ne saurait être idéal-typique, deux obstacles
s’y opposant: d’une part l’impossibilité de stabiliser dans cet espace la valeur d’une unité de compte commune,
d’autre part le fait que les instruments de paiement restent soumis à des restrictions juridiques nationales.
En fait, d’un côté, ce mode d’intégration monétaro-nancière internationale peut aussi être vu comme une
performation de la vision hayekienne du monde48, car on est moins dans la performation d’un équilibre général
walrasien que dans la promotion d’une concurrence généralisée censée s’autoréguler via des déséquilibres
dynamiques. Le fait que les émetteurs de monnaies en concurrence n’y sont pas seulement des institutions
nancières capitalistes, mais aussi des institutions nancières étatiques, renvoie également au cadre hayekien
de concurrence entre monnaies publiques et privées. D’un autre côté, comme il y subsiste des restrictions
juridiques nationales qui se traduisent par des régimes de changes qui ne sont pas purement ottants mais
aussi administrés, cet état du monde n’est pas sans évoquer la vision des NC qui soutiennent la nécessité de
maintenir des restrictions juridiques sur la monnaie au niveau international.
Cela dit, ce constat que l’élimination à l’échelle internationale de toute monnaie (non marchandise) et le
dualisme monétaire ont été combinés à des conceptions plus purement NM et NC correspond bien à une
performation des idées propres à la synthèse austro-néoclassique et au bloc des économistes BLF. Au plan
doctrinal on l’a vu, la NME est une théorie impure et diversiée mêlant intrinsèquement des éléments NM
à divers présupposés néoclassiques. C’est certes une source d’incohérences doctrinales au plan logique, mais
aussi une force au plan de sa performativité générique, i.e. de son inscription dans les pratiques concrètes, là
où la construction de compromis est vitale.
Nous concluons donc à une performation au niveau international de la NME conjointe à FE qui est à la fois
«théorique» et «expérimentale», «psychogène» et «matérielle», «distribuée» et «planiée», mais d’emblée
«élargie» (en utilisant les critères de Muniesa et Callon, encadré 2), ce qui n’est pas sans expliquer l’instabilité
intrinsèque du système. C’est jusqu’à l’incapacité théorique de la NME à déterminer univoquement un
numéraire qui soit stable qui se retrouve dans l’incapacité du système international à faire émerger une
véritable unité de compte internationale. Ce qui a d’ailleurs bien fait l’aaire des États-Unis qui ont pu
combler ce manque avec le dollar et maintenir ainsi leur hégémonie politique, seule susceptible de stabiliser un
45ORLÉAN André. Le pouvoir de la nance. Odile Jacob: Paris, 1999. Disponible sur: Éditeur |WorldCat
46Voy. les travaux de la Banque des Règlements Internationaux cherchant à évaluer la valeur globale des produits dérivés an
de tenter de réguler le système. Mais, les fondateurs de la NME l’ont montré, dans un tel système il n’existe plus de monnaie
et il est impossible de mesurer une quantité globale de liquidité.
47Cf. encadré 1, point 5.
48ENDRES Anthony. Currency Competition: A Hayekian Perspective on International Monetary Integration. Journal of
Money, Credit and Banking, vol. 41, n°6, 2009, p.1251-1263. Disponible sur: JSTOR |WorldCat
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Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
tel système en fait structurellement en déséquilibre. La place qui reste dévolue au dollar anglo-américain dans
l’unication du système nancier international, en tant qu’unité de compte et de facturation hégémonique,
est en eet une place par défaut, mais d’un défaut soigneusement entretenu qui lui assure une hégémonie
mondiale renouvelée, allant de pair néanmoins avec une hiérarchie des monnaies qui reste «contestable»
puisque la compétition entre devises reste ouverte. Ainsi se dessine la convergence d’intérêts existant entre
le bloc académique des économistes BLF et l’État étatsunien, l’hégémonie intellectuelle de l’un, actualisée
dans divers champs économiques et politiques, étant une ressource précieuse pour l’hégémonie politique de
l’autre.
Performation de la NME à l’échelle nationale
Venons-en maintenant au niveau national. À cette échelle, il est attesté par une importante littérature
de sciences sociales que l’hégémonie de FE s’est convertie en nanciarisation généralisée49. On l’a vu, la
nanciarisation a commencé par celle de la science économique aux États-Unis. Elle s’est ensuite étendue au
monde multi-facettes de la nance de marché, notamment grâce à la double casquette de théoriciens et de
praticiens des économistes nanciers – FE étant autant, si ce n’est plus, ingénierie que science. À ce stade,
l’enjeu était le passage de nancements personnalisés via l’endettement et le crédit bancaire, à un nancement
industriel standardisé par les marchés de titres (actions et obligations, titrisation des dettes et des risques
qui y sont associés). Puis FE a étendu ses prescriptions aux «marchandises» que sont les entreprises non
nancières constituées en sociétés, en promouvant les doctrines de la fair value et de la shareholder value
qui, par un benchmarking des dividendes (15%), a transformé de facto les actions (à revenu aléatoire) en
obligations (à taux xes). S’en est ensuivie une pression sur les salaires et l’emploi qui a dégagé l’espace
pour une extension du crédit à la consommation des ménages, en même temps que la répression monétaire
impliquée par la dérégulation nancière dégageait l’espace pour le développement des dettes «souveraines».
Les logements également, passant du statut de biens de consommation et de transmission patrimoniale à
celui de richesse transformable en liquidité via le marché hypothécaire, sont devenus des collatéraux pour
un endettement à long terme croissant des ménages. Enn, via l’involution et la privatisation des systèmes
publics de protection et d’aide sociales légitimées par la croissance de la dette publique, la nanciarisation
s’est étendue aux services publics et sociaux sous la forme, entre autres, de programmes d’inclusion nancière
des populations les plus pauvres qui sont aujourd’hui utilisés comme des armes dans la «guerre contre le cash»
War on Cash50 »).
Pour évaluer si oui ou non la NME a été performée conjointement à FE, et si oui dans quelle mesure par
rapport à la doctrine, nous ne pouvons pas en revanche nous appuyer sur des travaux existants. Il nous
revient de le tenter. A cette n on partira de ses deux principales prescriptions que sont la suppression
de toute monnaie non nanciarisée et un dualisme monétaire isolant l’unité de compte des instruments de
paiement. On les analysera séparément, avant de voir in ne comment elles se soutiennent l’une l’autre.
La monnaie fait de la résistance
Commençons par l’injonction de disparition de la «money as we know it» par élimination de toute restriction
juridique à l’émission de monnaie actif nancier. Cette injonction des NMistes à la dérégulation bancaire
équivaut à une monopolisation de l’émission monétaire par les banques commerciales et à la disparition
de toute monnaie émise par les pouvoirs publics. En pratique cela implique d’instaurer une «répression
monétaire» de la puissance publique, émettrice traditionnelle de l’argent liquide de cours légal51. C’est bien ce
qu’on a observé eectivement à partir des années 1980 dans la plupart des pays développés avec la disparition
49Voy. quelques références supra.
50HAERING Norbert. Who is behind the campaign…, art. cit.
51En fait théoriquement, la dérégulation bancaire n’implique pas la répression monétaire, car la théorie des restrictions ju-
ridiques considère que dès lors que les restrictions juridiques des émissions de monnaie bancaire seraient levées, la monnaie
publique gratuite disparaîtrait naturellement de la circulation car les individus préféreraient détenir de la monnaie qui rapporte
plutôt que de la monnaie qui ne rapporte pas. Il n’y aurait donc pas besoin d’interdire à l’État d’émettre une monnaie gratuite
que le public refuserait d’utiliser. Mais l’État pourrait stipuler que les impôts doivent être payés dans cette monnaie, si bien
qu’en pratique, des restrictions juridiques restent nécessaires. Elles s’appliqueront désormais à l’État et non plus aux banques.
v 13
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
de toute «monnaie Trésor» émise par l’État52, laquelle a conduit corrélativement à l’élimination du concept
même de «nancement monétaire du décit» des nances publiques et à la nanciarisation intégrale de ce
décit, désormais couvert, en outre, non plus par des crédits bancaires mais par des emprunts obligataires53.
Pour autant, toute monnaie cash n’a pas disparu car, parallèlement, les banques centrales ont pris leur
indépendance vis-à-vis de l’État-Trésor et le pouvoir d’émettre le cash leur a été transféré. Néanmoins la
logique de son émission a changé. La banque centrale en eet, débarrassée de sa fonction de nancement
du trésor public, fonctionne désormais uniquement comme chambre de compensation et prêteur en dernier
ressort des banques commerciales, validant quand nécessaire leurs émissions de monnaie de crédit et utilisant
ce levier pour mener une politique monétaire de stabilisation de l’unité de compte. Le cash existe donc
toujours en tant que monnaie ultime de règlement, même si jusqu’à la crise de 2008, sa part dans la masse
monétaire a pu se réduire relativement à la monnaie de crédit bancaire et/ou à la liquidité nancière. Par
ailleurs on observe aussi une forte rémanence de la monnaie de crédit face au développement – appelé de ses
vœux par FE-NME – de fonds communs de placement monétaires «émettant» de la monnaie-titre.
La performation de la NME voudrait en toute logique que ce cash émis par la banque centrale disparaisse
aussi, puisque c’est toujours une monnaie publique ne portant pas intérêt. De même, la liquidité monétaire
représentée par la monnaie de crédit bancaire devrait théoriquement céder la place à la liquidité nancière
dans sa forme la plus liquide, celle des money market mutual funds (désormais 3MFs ou FCPMs) émettant
de la monnaie-capital divisionnaire adossée à 100% à un portefeuille de titres. Le maintien du cash et de
la monnaie de crédit bancaire, conjuguée au fait que l’idée d’interdire à l’État d’émettre sa propre monnaie
est antérieure à la constitution de la NME comme doctrine, ne témoignent-ils pas alors d’une faible capacité
intrinsèque de la NME à être performée à l’échelle des États?
En fait, là encore, les choses ne sont pas si simples du fait que la NME, faut-il le rappeler, est une doctrine
de compromis, impure au plan paradigmatique. Les NMistes sont notamment partagés sur la question de
la disparition de toute liquidité monétaire et donc d’une transformation intégrale des banques de crédit en
FCPMs. D’un côté, certains pères fondateurs et développeurs (Fama, Hall, Cowen et Kroszner) soutiennent
une position radicale selon laquelle seul ce nouveau type de fonds monétaire devrait exister54, position co-
hérente avec l’idée que tous les actifs nanciers sont parfaitement liquides dans un état d’équilibre général des
marchés vers lequel doit tendre l’économie. D’un autre côté, néanmoins, d’autres fondateurs et développeurs
(Black, Yeager et Greeneld) conçoivent plutôt un système monétaire hybride, composé d’un mixte de ban-
ques traditionnelles et de FCPMs.
Cette diérence de points de vue n’entame pas cependant la cohérence de la NME dès lors qu’on prend
en compte son évolutionnisme. Dans une perspective évolutionniste, les partisans des systèmes bancaires
hybrides peuvent n’y voir qu’une étape transitoire d’un processus qui devrait déboucher in ne sur une
nanciarisation intégrale des banques avec disparition de la monnaie de crédit, vestige d’un stade keynésien
dénitivement dépassé. De ce point de vue, performer la NME, c’est alors d’abord franchir une première
étape visant 1) à se débarrasser dénitivement de la monnaie Trésor, 2) à développer un secteur bancaire
nouveau de FCPMs à l’intérieur du système bancaire existant, et 3) à isoler ce dernier du politique et de ses
restrictions juridiques en rendant la banque centrale indépendante vis-à-vis du trésor. On assimilera ce stade
à une performation faible de la NME, ce qui est la situation actuelle.
Une seconde étape d’évolution est ensuite à envisager correspondant à une performation moyenne de la
NME. Celle-ci pourrait survenir si, après la «guerre du cash» qui s’annonce, la monnaie banque centrale ne
circulait plus ou très peu. Pour la tendance NM de la NME, cela reviendrait à éliminer le dernier refuge de
la monnaie qu’est la banque centrale, sans pour autant que les banques de crédit disparaissent. Régnerait
alors une concurrence auto-régulatrice entre les «marques monétaires» des diverses banques, avec institution
52On emprunte ce terme à une littérature passée de mode (cf. BLOCH-LAINÉ François et DE VOGUË Pierre. Le Trésor
Public et le Mouvement Général des Fonds. Paris: PUF, 1960, p.248. Disponible sur: Éditeur | WorldCat ). Il s’agit de
la monnaie émise à l’initiative du Trésor public, soit directement par lui-même s’il dispose d’un réseau bancaire propre de
«correspondants», soit via un compte d’avances non rémunérées à la Banque centrale. Il s’agit dans les deux cas de monnaies de
crédit scal émises via des dépenses publiques et anticipant sur des recettes scales futures.
53LEMOINE Benjamin. Les valeurs de la dette…, op. cit.
54En eet, l’objectif de parfaite neutralité de l’activité bancaire et nancière sur les prix et la production est contradictoire
avec le maintien d’une monnaie de crédit endogène.
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soit d’un numéraire abstrait mais objectivé dans un panier de produits55, soit d’une pluralité d’unités de
compte56. La désirabilité d’une telle évolution est néanmoins contestée par les courants plus NK de la NME
qui pensent plutôt à ce stade à une «politique monétaire sans monnaie» toujours menée par la banque
centrale. La monnaie de base, le cash banque centrale, ne circulerait plus et deviendrait purement imaginaire,
mais porterait toujours l’unité de compte dont la stabilité serait alors gérée en dynamique via un ciblage de
l’ination et la manipulation du taux d’intérêt.
Enn, une dernière étape qu’on pourrait dire de performation forte de la NME verrait la disparition de
la monnaie de crédit avec nanciarisation intégrale des banques et une production de services de paiements
monopolisée par des FCPMs, le nancement de l’investissement devenant la prérogative exclusive des marchés
nanciers. La nanciarisation intégrale de l’économie capitaliste passerait alors par une montée progressive en
puissance de la fourniture de services monétaires par des FCPMs plus rémunérateurs que les dépôts bancaires
qui, de ce fait, niraient par dépérir. Pour les prophètes fondateurs de FE-NME, on serait alors arrivé à l’état
utopique tant désiré d’équilibre général sans monnaie d’une économie capitaliste constituée en un système
complet de marchés.
Cette dernière étape est hors sujet ici, étant donné que la question de «la n du cash» y a déjà été «résolue» à
l’étape précédente. Ce qu’on peut retenir par contre de cette vision évolutionniste du degré de performation de
la NME, c’est que la «money as we know it» n’y est appelée à disparaître ni immédiatement, ni complétement
d’un seul coup. Aujourd’hui, avec les programmes d’injection massive de liquidité qui ont suivi la crise de
2008, même les économies les plus prospères en sont, à n’en pas douter, au stade d’une performation faible de
la NME en matière d’élimination de la «monnaie», quand bien même la large diusion de messages annonçant
la n du monde du cash montre aussi qu’une bataille pour sa performation moyenne est à l’ordre du jour.
Mais qu’en était-il avant la crise? Ne peut-on pas penser, comme le font deux économistes NK, J. Creel et
H. Sterdyniak, dans un article au titre suggestif «La politique monétaire sans monnaie» publié en 1999, que
dans la période de boom nancier et d’expansion de l’hégémonie de FE, le degré supérieur de performation de
la NME qu’est la quasi-disparition du cash a pu être atteint? À lire ces deux auteurs en eet, la disparition
de toute monnaie non porteuse d’intérêt aurait été déjà dénitivement scellée dans les années 1990 dans
«les systèmes nanciers modernes». La notion de monnaie n’y ferait plus sens car, du fait des «innovations
nancières», «la distinction entre actifs monétaires et non-monétaires», «entre titres et monnaie» aurait
disparu57. Or si en 1999, toute « monnaie » au sens de la NME a disparu de la réalité, c’est que celle-ci a
bien été performée au moins au niveau déni comme moyen ci-dessus.
En fait il n’en est rien, car Creel et Sterdyniak n’appuient leurs armations sur aucunes données concrètes
et se bornent à prendre leur modèle de la réalité pour la réalité du modèle. Dans le même article, en eet,
ils pondèrent leurs allégations en admettant que la monnaie n’a pas en vérité complètement disparu, qu’elle
«reste nécessaire pour des transactions de faible montant» mais que son «rôle dans les échanges (…) est
marginal, susceptible d’être remis en cause par le progrès technique des moyens de paiements et n’est pas
essentiel pour la “théorie monétaire”58
Marginal ou «pas essentiel» pour une théorie monétaire qui est par ailleurs réduite à une théorie de la politique
monétaire qui suppose qu’il n’y a plus de monnaie? Ces économistes ont-ils pris leur désir pour la réalité? Il
est permis de le penser, mais ce faisant ils nous révèlent que leur désir est que la NME soit performée et qu’ils
en sont eux-mêmes des agents performateurs59. En eet, leur article, dont l’enjeu concret était d’«en nir
55GREENFIELD Robert and YEAGER Leland. A laisser-Faire approach to Monetary Stability. Journal of Money, Credit and
Banking, vol. 15, n°3, 1983, p.302-315. Disponible sur: JSTOR; YEAGER Lealand. Stable Money and Free-Market Currencies.
Cato Journal, vol. 3, n°1, 1983, p.305-326; du même auteur: The Perils of Base Money. Review of Austrian Economics, vol. 14,
n°4, 2001, p.251-266. Disponible sur: Éditeur |WorldCat
56COWEN Tyler and KROSZNER Randall. Explorations…, op. cit.
57CREEL Jérôme et STERDYNIAK Henri. La politique monétaire…, art. cit., p.111-112.
58Ibid., p.114). Pour ces auteurs, «un actif liquide à rendement nul, concurrencé par des actifs parfaitement liquides rapportant
un intérêt, a un rôle marginal dans les systèmes nanciers modernes.» Mais la formule «a un rôle marginal» signie en fait «ne
devrait avoir qu’un rôle marginal selon la théorie néoclassique».
59En fait Jérôme Creel et Henri Sterdyniak empruntent beaucoup aux NK anglo-saxons mais aussi, sans les référencer, à
Fischer Black, Eugen Fama et Robert Hall. Ils tiennent pour acquis que «la monnaie n’est pas nécessaire (…) pour lever la
“contrainte de liquidité” (…) dans une économie nancière moderne (…) (où) les agents peuvent utiliser sans coût leurs actifs de
court terme («titres publics» ou «dépôts bancaires rémunérés») pour procéder à leurs achats.» (ibid, p.114).
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Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
avec la masse monétaire» en inuençant le type de politique monétaire que la BCE devait adopter60, est un
bon exemple de tentative à la fois de performation de la politique monétaire propre à la NME tendance NK,
et d’amorçage d’une prophétie auto-réalisatrice concernant la disparition-marginalisation de la «monnaie»
qui la fonde.
Dans la réalité, même quand le cash représente une part faible, voire marginale du total des moyens de
paiement (ce qui était déjà le cas avant la crise des années 1930), on ne peut considérer que la «monnaie» a
disparu (et doit disparaître de la théorie), car elle reste un phénix qui peut renaître de ses cendres lorsque
la nance s’eondre, ce qu’elle fait régulièrement. La crise de 2008 l’a montré, une «monnaie» jusque-là
considérée comme marginale par les économistes peut s’avérer décisive pour sauver et stabiliser le système
de paiements, en Europe comme aux États-Unis.
Par ailleurs, prendre de la distance vis-à-vis de ce discours autoréférentiel, conduit à se demander si avant
la crise de 2008, la «monnaie» était aussi marginale que le prétendent J. Creel et H. Sterdyniak. Au vu
des données concernant la structure et le montant de la masse monétaire aux États-Unis, l’armer s’avère
purement et simplement erroné. Le tableau 1 montre en eet qu’en 2007, à l’apogée de la dérégulation
nancière, et encore plus en 2017, on est loin d’une performation moyenne de la première prescription de la
NME. Parler de performation faible avant et encore plus faible après la crise fait beaucoup plus sens.
TABLEAU 1: Structure et évolution de la masse monétaire aux USA entre 2007 et 2017
En milliards de dollars Déc. 2007 Déc. 2017 2017/2007
Currency (cash)(billets et pièces) 764 1511 198%
Demand deposits (dépôts à vue) 315 1509 479%
Checkable deposits (dépôts à vue) 310 586 189%
Total deposits 625 2095
Total M1 1395 3612 259%
Cash/M1 55% 42 %
Saving deposits (comptes d’épargne) 3867 9124 236%
Small denomination time deposits (dépôts à terme) 1284 411 -312%
Retail money market mutual funds 946 704 -134%
Total M2 non-M1 6097 10240
Total M2 7453 13852 186%
Cash/M2 11% 10%
M1/M2 19% 26%
R3MF/M2 13% 5%
R3MF/Cash 124% 47%
R3MF/M1 68% 19%
Institutional money market mutual funds (hors M2) 1859 1827 -102%
Total money market mutual funds 3086 2847 -108%
Cash/R3MF 25% 53%
Source:<https://www.federalreserve.gov/releases/h6/current/pdf> et US Money Market Funds, 2018, table
36.
Ce tableau montre qu’en 2007, avant le Quantitative Easing, le cash occupe une place nullement marginale
dans M1 (55%) et même dans M2 (11%). Il représente même une masse un peu plus importante que les
dépôts à vue et qui n’est pas très éloignée de la masse des actifs des FCPMs de détail (R3MFs). En 2007
donc, en dehors des comptes d’épargne et dépôts à terme de petite dénomination, M2, la masse monétaire la
plus liquide, est aux USA composée de dépôts bancaires à vue, de billets et pièces, et de parts de R3MF pour
60Jérôme Creel et Henri Sterdyniak militent à cette époque pour une «politique monétaire sans monnaie» qui prescrit que
le contrôle de l’ination doit passer par l’ajustement des taux d’intérêt de la banque centrale, et non par la manipulation
d’un agrégat monétaire à la Friedman, comme il était alors prévu et que la BCE utilisera à ses débuts, avant de s’ajuster aux
prescriptions NK.
v 16
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des montants d’importances sensiblement équivalentes. Il y a bien une prédominance des R3MFs mais qui
impacte surtout la monnaie scripturale bancaire. On était donc loin en 2007 d’une nanciarisation complète
de la monnaie avec disparition du cash. Sans surprise, en 2017, le montant de cash est passé du quart à plus
de la moitié de la valeur de l’actif total de l’ensemble des FCPMs qui, quant à eux, ont stagné en valeur
absolue par rapport à 2007.
Bref, le cash n’a pas disparu aux États-Unis, tout comme ailleurs, et n’est pas marginal61. Et la régression
du degré de performation de ce premier réquisit de la NME depuis la crise de 2008 rappelle qu’une «politique
monétaire sans monnaie» n’est pas sans risque d’involution de la nanciarisation de la monnaie.
Vers un régime monétaire dualiste?
Venons-en alors à la seconde grande prescription de la NME, la restauration d’un dualisme monétaire organ-
isant une séparation entre les supports fonctionnels de l’unité de compte et des services de paiement. L’idéal à
performer en ce cas est d’isoler la monnaie imaginaire, avec laquelle on compte, des monnaies réelles, servant
aux paiements, tout en arrivant à stabiliser, théoriquement sans intervention de l’État, la «valeur» de l’unité
de compte pour éviter les uctuations de valeur des monnaies réelles. À première vue, le développement des
FCPMs étatsuniens correspond à cet idéal.
Un FCPM, aux États-Unis,
“est un fonds commun de placement qui investit uniquement dans des titres très liquides
ou équivalents à des liquidités et bénéciant d’une notation de crédit élevée. (…) ces
fonds investissent principalement dans des titres de créance dont l’échéance à court
terme est inférieure à 13 mois et qui orent une liquidité élevée avec un niveau de risque
très faible. À l’instar des FCP standards, les FCPMs émettent des parts rachetables
(…) à l’intention des investisseurs et sont tenus de respecter les directives établies par
(…) la Securities and Exchange Commission (SEC)”62.
Ces «parts» de FCPMs, les unités de paiement qu’ils «émettent», ont une «valeur d’actif net» (Net Asset
Value, NAV) qui doit être maintenue constante à 1 dollar, et «tout excédent de revenu généré par les intérêts
reçus sur les avoirs du portefeuille est distribué aux investisseurs sous forme de dividendes.» (ibid.) Si la NAV
tombe en dessous de 1 dollar63, il y a crise de conance avec un fort risque de run64 et blocage du fonds.
Pour les 3MFs (FCPMs), le dollar n’est donc plus qu’un numéraire servant de référent externe dont l’évolution
dépend de ses propres lois, et il y a bien séparation entre les émetteurs des unités de paiement et le pouvoir
gestionnaire du numéraire assurant la stabilité de l’unité de compte. Cette séparation se reète dans une
dualité juridique, le pouvoir régulateur des 3MFs étant la SEC (Securities and Exchange Commission),
l’autorité des marchés nanciers, et non la FED (Federal Reserve Board), l’autorité monétaire, à qui revient en
revanche la tâche de stabiliser le dollar en tant qu’unité de compte en contrôlant l’ination. Corrélativement
les placements dans les fonds ne sont pas couverts par l’assurance fédérale des dépôts (Federal Deposit
Insurance Corporation).
Le tableau 1 montre l’importance aux États-Unis du développement de ces FCPMs (de détail et institution-
nels) dont les actifs étaient de l’ordre de 3 trillions de dollar en 2007, une somme qui témoignait de leur
«popularité» et en a fait «un des piliers clefs des marchés nanciers65». Mais il montre aussi que les FCPMs
61En 2014, le montant rapporté au PIB de 2013 des billets et pièces en circulation était de 7,1% aux USA, de 10% dans la zone
euro, de 14,8% à Honk Hong et de 19% au Japon. Voy. ROGOFF Kenneth. Costs and benets to phasing out paper currency.
NBER Working Paper, n°20126, 2014. Disponible sur: Éditeur | WorldCat
62CHEN James. Money Market Fund. Investopedia, Feb. 17, 2019.
63Cette situation dite de “cassure du dollar” (”breaking the buck“) peut survenir «quand le produit de l’investissement du fonds
ne couvre pas les frais d’exploitation ou les pertes sur investissement. Cela se produit généralement lorsque les taux d’intérêt
chutent à des niveaux très bas ou quand le fonds a eu recours à un eet de levier nancier et créé ainsi un risque de capital sur
des instruments par ailleurs sans risque.» (CHEN James. Breaking the Buck. Investopedia, 2018)
64C’est ce qui est arrivé en septembre 2008 au Reserve Fund dont le NAV avait chuté à 0,97 dollar et qui a fait faillite. Voy.
McWHINNEY James. Money Market Mayhem: The Reserve Fund Meltdown. Investopedia, Nov 16, 2009.
65CHEN James, Money Market…, art. cit.
v 17
Bonjour la nance, au revoir la monnaie!Pourquoi, comment et dans quelle mesure la NME et FE ont-ils été performés?
dits «de détail» (R3MF) qui seuls sont comptabilisés dans l’indicateur M2 de masse monétaire, ne représen-
tent que le tiers du total de ces fonds et seulement 13% de M2 en 2007. Le montant de leurs actifs équivaut
certes cette même année à 125% du cash et à plus des deux tiers du total de M1, alors que leur liquidité est
comparable. Ils restent néanmoins beaucoup moins importants que les comptes d’épargne et dépôts à terme.
En 2017, avec le QE, la débâcle du Reserve Fund, et les bas taux d’intérêt, la part des R3MFs dans M2 (5%)
ou par rapport au cash (47%) s’est considérablement aaibli, et ce sont ceux qui s’alimentent d’emprunts
du Trésor et des municipalités qui prospèrent le plus. Alors que M1 et M2 ont augmenté de 259% et 186%
respectivement entre 2007 et 2017, l’actif total des R3MFs a régressé de 134% et celui de l’ensemble des
FCPMs de 108%. On peut donc conclure, ici encore, à une performation assez faible du dualisme porté par
les FCPMs, et à une réduction de son importance avec le retour massif du cash.
On retrouve néanmoins le dualisme prescrit par la NME dans l’institution d’un mur de séparation entre la
politique monétaire et la régulation nancière. En eet, comme on l’a vu supra, en dépit de ce que leurs
travaux académiques leur indiquaient de faire, les NK investis de l’autorité monétaire n’ont pas cessé, y
compris après la crise, de restreindre strictement la politique de stabilisation monétaire au seul contrôle des
prix à la consommation et ne sont jamais intervenus dans la régulation nancière.
Enn, une dernière forme de dualisme monétaire, explicitement envisagée par Black et Fama (cf. supra),
consiste à marginaliser le cash en tant que moyen de paiement (en le limitant aux petits paiements de la
population non intégrée véritablement au système d’ensemble), tout en le maintenant comme numéraire pour
l’économie sans monnaie. Un tel dualisme où l’unité de compte a été antérieurement portée par une monnaie
réelle est un classique dans l’histoire monétaire. Son institution implique d’une part une amnésie de la genèse
de la monnaie de compte pour la délier des instruments de paiement, d’autre part et corrélativement, de
passer d’une théorie de la monnaie, s’interrogeant sur ses origines, à une théorie de la politique monétaire,
qui ne se préoccupe plus que de contrôler l’évolution dans le temps d’un numéraire abstrait dont on hérite
mais dont on ne soucie plus de l’origine. C’est ce type de dualisme qu’on retrouve dans la «politique monétaire
sans monnaie» que J. Creel et H. Sterdyniak66 et plus généralement les NK67 ont performé avec un succès
certain au sein des banques centrales, en considérant le cash comme marginal et/ou donnée externe qui n’a
pas à être prise en compte par la politique monétaire.
La prescription de dualisme monétaire a donc eu un impact certain sur les congurations nationales des
systèmes monétaires nanciarisés actuels, impact directement lié au travail de performation fourni par des
économistes NME et NK au sein d’institutions nancières et politiques, privées et publiques. En comparaison
avec le niveau faible de performation de l’élimination du cash, la performation du dualisme a pris des formes
institutionnelles plus pérennes. Mais elle reste fragile car elle dépend simultanément du développement des
FCPMs, de la résistance du mur de séparation entre police monétaire et régulation nancière, et surtout de
la marginalisation de l’usage du cash.
Le caractère stratégique de cette dernière variable met en évidence qu’en pratique, les deux réquisits d’une
bonne performation de la NME à une échelle nationale sont étroitement interdépendants; la séparation de
l’unité de compte et des instruments de paiement doit d’abord s’appliquer au cash, porteur de l’unité de
compte légale, ce qui implique soit qu’il perde sa «fonction» de moyen de paiement, soit qu’il ne la garde que
dans une sphère d’échange située à la marge de la société normalisée par la nance de marché. Ainsi, une
performation faible, comme celle observée aux États-Unis, du réquisit d’élimination du cash limite fortement
le développement du dualisme monétaire, quel que soit par ailleurs le degré de nanciarisation des producteurs
de services de paiement.
Cela dit, performer la NME, ce peut être aussi, on vient de le voir sur l’exemple de J. Creel et H. Sterdyniak,
faire comme si elle avait déjà été performée, comme si donc il n’y avait plus du tout de «monnaie», ou comme
s’il y en avait très peu, et d’en déduire «scientiquement» des politiques qui conduisent eectivement à sa
suppression ou marginalisation. On retrouve ici l’idée de prophétie auto-réalisatrice classique en nance. On
trouve ce type de performation matérialisée dans les «modèles d’équilibre général dynamique stochastique»
(DSGE) construits par des économistes NME-NK au sein des banques centrales et qui postulent un «équilibre
66CREEL Jérôme et STERDYNIAK Henri. La politique monétaire…, art. cit.
67WOODFORD Michael. Doing without Money…, art. cit.; du même auteur: Monetary Policy in a World without Money.
International Finance, vol. 3, n°2, 2000, p.229-260. Disponible sur: Éditeur |WorldCat ; McCALLUM Benneth. Monetary
Policy…, art. cit.
v 18
Bonjour la nance, au revoir la monnaie! Bilan et conclusion
général» sans « monnaie » avec «marché complet» à l’aune duquel les politiques monétaires et budgétaires
sont évaluées et ajustées68 . Ainsi, dans les banques centrales, on fait comme si le cash avait complètement
disparu pour justier des «politiques monétaires sans monnaie» visant à stabiliser une unité de compte dès
lors supposée exogène à une économie elle aussi également supposée intégralement nanciarisée et tendant
vers l’équilibre général.
Bilan et conclusion
Nous avons montré comment, à l’intérieur du champ de l’économie académique, la performativité de la
NME, en tant que doctrine libertarienne, a permis d’unier un nouveau bloc d’intellectuels organiques du
capitalisme étatsunien «Believers in laisser faire». Ce bloc a constitué le socle politique à partir duquel
les tenants de FE ont pu, avec un succès certain quoique variable selon les espaces et le temps, établir
tant à l’échelle nationale qu’au niveau international les «lois nancières» devant régir les comportements,
les institutions et les produits d’activité dans la plupart des sphères de pratiques économiques. On peut
ainsi parler d’un pouvoir hégémonique global de la nance académique (FE) fondé sur sa capacité d’une
part à faire advenir, légitimer et gérer une économie mondiale sans monnaie et sans régulation nancière
internationales, d’autre part à soumettre à des règles conçues par elle la grande majorité des organisations
nancières, productives, politiques et domestiques. Au niveau international, le cadre cognitif de la NME,
en tant que doctrine hybride combinant des paradigmes néoclassiques et néo-mengériens antinomiques, a pu
servir de référence et a parfaitement légitimé la «guerre des monnaies» et le développement d’un système
sans cesse plus large de marchés nanciers à terme, censés exercer les fonctions monétaires en lieu et place
d’une «vraie» monnaie internationale établie politiquement.
En revanche, la performativité de la NME à l’extérieur du champ des économistes et au niveau national a
été faible ou moyenne et, surtout, elle a été réversible. Elle a pris pour l’essentiel les formes :
1. d’un arrêt de toute émission par l’État-Trésor de titres ne portant pas intérêt, le cash étant désormais
émis et utilisé à des ns de régulation par une banque centrale indépendante du Trésor, ce qui a
paradoxalement freiné sa marginalisation;
2. d’un monopole bancaire privé sur l’émission de monnaie allant de pair avec une restructuration partielle
du système bancaire, des banques émettrices de monnaie-titre (c’est-à-dire transformant la liquidité
nancière en liquidité monétaire) se développant à côté des banques émettrices de monnaie de crédit;
et
3. d’une révision profonde de la politique monétaire et de la régulation nancière, avec érection d’un mur
de séparation étanche entre police de la monnaie et libéralisation de la nance.
On peut donc dire qu’à l’échelle des États, si les tentatives de performation sont avérées, leurs résultats quant
à eux n’étaient pas garantis, et le travail doit toujours être remis sur l’établi. Bien que l’élimination du cash
soit un point central de leur programme, les fondateurs, apôtres et disciples de FE-NME, penseurs de cette
théorie mais aussi acteurs de sa performation, n’ont pas réussi à créer un nouveau capitalisme nancier qui
se passe de monnaie et de banque centrale; même si le cash a été repoussé à la périphérie du système et non
plus considéré comme sa base, les dernières crises ont annulé tous les «progrès» faits en ce sens.
Comment comprendre alors les annonces actuelles de sa disparition prochaine? Certes la volonté de performer
jusqu’au bout l’utopie d’une société sans monnaie régie par la TEG n’a pas disparu et on n’a pas de raison
de penser que le bloc historique des «Believers in laisser-faire» soit aujourd’hui moins actif, même s’il
a connu divers aggiornamentos en passant sous contrôle d’une alliance-fusion entre tenants de la nance
68«Les modèles DSGE jouent un rôle important dans les banques centrales et au FMI pour évaluer l’impact des politiques
monétaires et budgétaires. Ces modèles structurels dans lesquels l’équilibre général résulte de l’interaction entre agents dont les
objectifs et les contraintes ont été modélisés permettent de mieux expliciter l’impact des mesures ou de scenarii sur l’économie
et les secteurs.» (BANQUE DE FRANCE. Introduction aux modèles DGSE (Niveau 1). Module 1 du séminaire sur les modèles
stochastiques dynamiques d’équilibre général. Présentation. 13-17 janvier 2020).
v 19
Bonjour la nance, au revoir la monnaie! Bilan et conclusion
comportementale (BF) et nouveaux keynésiens (NK). Mais les conditions économiques et institutionnelles ne
sont plus les mêmes après le retour massif du cash que la crise de 2008 a suscité.
Notre hypothèse de départ était que les campagnes actuelles sur la n du cash s’inscrivent dans l’histoire des
performations des théories économiques qui la prescrivent, et qu’on pouvait les considérer comme des points
d’aboutissement, à un moment donné, d’une généalogie qui en explique les raisons profondes, par-delà les
justications qui en sont données par les groupes intéressés. Au terme de ce travail, cette hypothèse nous
semble toujours valoir et, à n’en pas douter, l’actuelle « guerre du cash » peut aussi, pour une bonne part,69
être expliquée par la place que tient, dans FE et la NME, la nécessité d’en nir avec le cash.
Néanmoins, dans la période à laquelle on fait référence dans le corps de cet article, cette nécessité ne fait
jamais l’objet de campagnes publiques, d’annonces et de discours exotériques et autres mesures fracassantes
prises par des États, comme c’est le cas actuellement. Si, comme on a cherché à le montrer, la n du cash n’est
pas une préoccupation nouvelle, mais une préoccupation constante depuis les années 1970, le fait que ce soit
largement ignoré est à mettre au compte de son caractère endogène à une théorie destinée à être performée
selon des modalités essentiellement technocratiques, et moyennant un travail d’amnésie de la genèse de la
monnaie, décelable seulement de l’intérieur du champ économique académique70. Ainsi, les campagnes et
annonces actuelles relatives à la disparition du cash par retrait des billets de la circulation ou sa numérisation
témoignent d’une solution de continuité avec les modes de performation de EF-NME décrits dans cet article.
On est donc en présence de tentatives de performation de la NME dont la nouveauté est repérable à partir
des trois éléments suivants.
Ce qui est nouveau d’abord, c’est que la n du cash fait son entrée dans l’espace public alors que jusque-là,
elle restait une aaire de spécialistes. Ce qui est nouveau aussi, c’est l’extension de la numérisation de la vie
quotidienne et l’exploitation que cherche à en faire une nouvelle forme informationnelle de capitalisme. Ce
qui a changé enn, c’est que le monde actuel a désormais derrière lui plus de quarante ans de nanciarisation,
c’est-à-dire quarante ans de tentatives de performation de FE-NME au l desquels s’est diusé un sens
commun nancier dans lequel la n du cash occupe une place centrale. Dans le mouvement d’extension à
l’ensemble des sphères de la vie sociale de l’hégémonie de la nance de marché, l’idée d’une économie et d‘une
société pouvant se passer de monnaie a été naturalisée et est devenue de sens commun. Le sens commun
du capital nancier performé par la théorie nancière néoclassique veut que, quoiqu’il en soit des conditions
institutionnelles et économiques, le cash soit une « relique barbare » appelée à disparaître.
Sens commun nancier, qu’est-ce à dire? Performer des idées, on l’a vu, ne passe pas seulement par leur
transformation en institutions ou en produits matériels, mais aussi par leur incorporation dans les psychés en
tant qu’idées communes. Aussi ne faut-il pas réduire le bilan performatif de la NME jusqu’à aujourd’hui à son
relatif échec en matière d’élimination du cash; la construction de l’hégémonie de FE oblige à y comptabiliser
aussi le fruit de sa performativité psychogène qu’est la formation d’un «sens commun nancier»71 susceptible
d’expliquer la rémanence et la politisation actuelle de l’idéal d’annihilation du cash. C’est là le cœur de la
nouvelle synthèse austro-néoclassique opérée par la NME et le ciment idéologique du bloc des économistes
BLF.
Ce sens commun nancier d’abord partagé et «incorporé» par les seules élites économiques et politiques des
mondes nanciers public et privé s’est progressivement, au fur et à mesure que la nanciarisation s’étendait
aux sphères de la vie quotidienne, «démocratisé» et répandu dans les classes moyennes supérieures de nom-
breux pays (dans des proportions très variables selon ceux-ci), mais aussi par la médiation de programmes
69L’autre partie importante de l’explication réside dans le développement impétueux des technologies numériques et du capi-
talisme informationnel dans le domaine monétaire. Elle est cruciale mais hors sujet ici.
70On renvoie ici à Jérôme Creel et Henri Sterdyniak (art. cit., p.113) où ceux-ci considèrent que la théorie monétaire qui se
préoccupe des origines et de la nature de la monnaie doit être réduite à une «théorie de la politique monétaire» qui «peut se
passer de monnaie et doit [se borner à, BT] expliquer comment les autorités monétaires xent le taux d’intérêt (et les conditions
du crédit en général).»
71Le «sens commun» désigne «chez Kant» «la condition de possibilité de la communicabilité en général. Ce sens commun
particulier qui doit être présumé “dans toute connaissance qui n’est pas sceptique” est condition de possibilité de toute forme
d’intersubjectivité. Il représente la condition de possibilité de la concorde, du consensus. (…) Le sens commun nancier engendre
des conventions d’évaluation qui apparaissent comme le “régulateur ex machina” des relations économiques, comme ce qui permet
sans autorité centrale de réguler d’innombrables activités. C’est ce qui aujourd’hui décide de l’horizon de la société mondiale.»
(CUILLERAI Marie. Conance dans la monnaie…, art. cit. p.7 et 10).
v 20
Bonjour la nance, au revoir la monnaie! Bilan et conclusion
sociaux dans les classes dominées72 . Seule l’existence d’un tel sens commun nancier, capable de se propager
du champ académique étatsunien jusqu’aux menus programmes d’inclusion nancière dans les pays les plus
pauvres, peut rendre raison d’un regroupement tel que la Better than cash Alliance qui, pour promouvoir la
numérisation du cash comme moyen de sortir de la pauvreté, rassemble aujourd’hui outre MasterCard, Visa,
Citibank, Microsoft et PayPal directement ou via leurs fondations, une soixantaine d’organisations dont
des États, des grandes entreprises multinationales, et des grandes organisations internationales publiques et
privées, nancières ou caritatives73.
C’est la mobilisation à l’échelle globale de ce sens commun nancier qui active la «guerre du cash», et non
plus les luttes internes aux mondes de la nance, de l’entreprise et du politique. La n du cash n’est plus
seulement une question technocratique mais aussi sociétale. En eet, les attaques contre le cash vont mobiliser
désormais deux stratégies diérentes, mais complémentaires, dont les justications n’ont apparemment rien
à voir avec la dérégulation nancière et le dualisme monétaire. La stratégie qu’on peut dire «par le haut»
concerne les grosses coupures dans les pays «développés», mobilise des arguments économiques relatifs à la
capacité des États à gouverner la société, et est activée par des économistes NK; la stratégie «par les bas»
concerne les petites coupures dans les pays «moins avancés», mobilise des arguments politiques relatifs aux
sociétés civiles en lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion nancière, et est activée par des alliances entre
acteurs non gouvernementaux et gouvernementaux.
Le chef de le de la stratégie par le haut est K. Rogo, économiste NK, ancien économiste en chef du FMI,
professeur à Harvard, qui défend depuis plus de 20 ans le retrait du cash, en faisant des billets de grosse
coupure (mais le concept est glissant puisqu’il peut aller jusqu’à inclure progressivement des billets de 20,
voire dix dollars), du fait de leur anonymat, le principal facteur de l’évasion scale et du développement de
l’économie criminelle et/ou informelle (qui absorberait selon lui autour de 50% de la circulation de cash). En
2014, il trouve l’opportunité de se remobiliser en développant un second argument conjoncturel: ces mêmes
grosses coupures, dans un contexte de politique monétaire avec taux d’intérêt proche de zéro, voire négatif,
sont susceptibles d’être mises massivement en réserve par les banques; elles limitent donc la capacité de la
banque centrale à xer de manière appropriée un taux d’intérêt fortement négatif sur les réserves, ce qui,
en période de déation, peut s’avérer nécessaire74. Ce second argument a fait orès chez ses collègues NK
ociant dans les banques centrales, ce qui explique l’arrêt de l’émission des billets de 500 euros en janvier
2019.
Pour Rogo néanmoins, il est trop tôt pour appliquer une telle prescription aux pays en développement,
sauf pour les plus grosses coupures75 . Dans ces pays «moins avancés» où il est quasi impossible de retirer
le cash qui y circule en masse, la « guerre du cash» passe par sa numérisation et mobilise à cette n des
programmes d’inclusion nancière. Il ne s’agit plus ici de limiter le gros cash des riches qui peut entraver la
politique monétaire NK, mais de numériser le menu cash des pauvres pour les bancariser et les nanciariser.
Selon N. Haering, l’oensive actuelle passe par une Coordinated Global Campaign menée par les États les plus
puissants du G20, sous les auspices d’un G20-partnership against cash et au nom d’un Global Partnership for
Financial Inclusion. Mais les meneurs eectifs sont les grandes banques globales et les compagnies de carte
de crédit et de technologie de l’information étatsuniennes en liaison avec le gouvernement des États-Unis. Le
FMI, la Banque mondiale et certains organes de l’ONU sont aussi de la partie, ce qui expliquerait que de si
nombreux États très pauvres font partie de ces alliances et autres Partnerships76.
Compte tenu de ce que nous dit Haering de cette stratégie «par les bas» d’élimination du cash, nous pouvons
alors revenir à notre idée de départ. N’est-on pas là en fait devant une tentative expérimentale de performation
du programme de FE-NME en matière de dualisme monétaire? Ne peut-on y voir, certes avec un peu
d’imagination, une volonté de réactiver la performation du modèle dualiste NK consistant à isoler le cash
72La démocratie nancière, dont un élément central serait la couverture des risques sociaux par une nance de marché devenue
raisonnable, grâce à la généralisation d’une éducation nancière, est un thème cher à R. Shiller, un des leaders charismatiques
de la behavioural nance et des néo-keynésiens.
73HAERING Norbert. Who is behind the campaign…, art. cit., p.8.
74«L’existence de papier monnaie rend dicile aux banques centrales de xer des taux d’intérêt signicativement en dessous
de zéro, une limitation qui semble devoir jouer un rôle important dans ce siècle» (ROGOFF Kenneth. Costs and benets…, art.
cit.)
75Le premier ministre indien qui, en novembre 2016, a supprimé le cash dans son pays du jour au lendemain, s’en ait en eet
mordu les doigts et a dû revenir en arrière. La population a massivement refusé ce retrait.
76HAERING Norbert. Who is behind the campaign…, art. cit., p.7-8.
v 21
Bonjour la nance, au revoir la monnaie! Bilan et conclusion
des services de paiement pour en faire exclusivement une unité de compte, cela dans des pays où existe
déjà un dualisme monétaire recouvrant un dualisme social entre «riches» - bancarisés et qui utilisent déjà
de la monnaie dette ou titre - et «pauvres» - qui ne disposent que du cash en petites coupures. Comme
dans ces pays, la «marge» qui ne compte pas d’un point de vue nancier, peut représenter la majorité de
la population, l’expérimentation envisagée pourrait consister en eet, dans la logique de la NME, à réduire
jusqu’à le supprimer, en le numérisant, l’usage du cash par les «pauvres» non nanciarisés, tout en le
conservant comme unité de compte stable pour «les riches» déjà nanciarisés. La numérisation du cash
apparaît bien alors comme le préalable à sa transformation en simple unité de compte, son élimination en
tant que moyen de transaction pour «les pauvres» étant compensée par leur inclusion nancière dans des
circuits monétaires spéciques quoiqu’intégrés dans l’économie nanciarisée «moderne», c’est-à-dire placés
sous le contrôle de l’État et/ou de la nance privée, selon les orientations des gouvernements.
v 22
... This assignment of a natural character to CBDCs echoes the idea that payment methods are part of an ecosystem: "A balance would need to be struck between encouraging diversity and competition within the ecosystem, while maintaining sufficient regulatory standards of private service providers" (Bank of Canada et al. 2020: 13;see also Brainard 2020a: 3;ECB 2020: 7;Fan Y. 2020). In line with liberal theory, the sole role attributed to money in the face of the pandemic is to ensure the continuity of private transactions (Théret 2019). ...
Chapter
Full-text available
The COVID crisis has demonstrated how the divide between de�mocracies and autocracies affects the lives of people in both types of societies, in critical ways. In this chapter, I focus on how authoritarian governments have responded to the pandemic politically, economically, and socially. At�tending to the specific cases of China, Turkey, and Hungary, I examine how the state of emergency induced by the pandemic has served some authoritarian regimes, how their power over their populations has in�creased, and how they have found in COVID a political opportunity.
Article
Full-text available
* This paper was supported by a grant from the Russell Sage Foundation for a project entitled "The New Inequalities at Work. " We benefited from comments at colloquia
Disponible sur: Éditeur | WorldCat
  • Aglietta Michel
  • Antoine
AGLIETTA Michel et RÉBÉRIOUX Antoine. Dérives du capitalisme financier. Paris: Albin Michel, 2004. Disponible sur: Éditeur | WorldCat;
Disponible sur: Éditeur | WorldCat; PALOMERA Jaime. Investing without wealth. The financialization of social reproduction
  • Voy
  • Van Der Zwan Natacha
Voy. notamment: VAN DER ZWAN Natacha. Making sense of financialization. Socio-Economic Review, n°12, 2014, p.99-129. Disponible sur: Éditeur | WorldCat; PALOMERA Jaime. Investing without wealth. The financialization of social reproduction. Allegra Lab: Anthropology, Law, Art & World, 2015. Disponible sur: Allegra Lab;
The Collateralization of Social Policy under Financialized Capitalism
  • Lena Lavinas
LAVINAS Lena. The Collateralization of Social Policy under Financialized Capitalism. Development and Change, vol. 49, n°2, 2018, p.502-517. Disponible sur: Éditeur | WorldCat;
On était donc loin en 2007 d'une financiarisation complète de la monnaie avec disparition du cash. Sans surprise, en 2017, le montant de cash est passé du quart à plus de la moitié de la valeur de l'actif total de l'ensemble des FCPMs qui, quant à eux
  • Norbert Haering
HAERING Norbert. Who is behind the campaign to rid the world of cash? Real-world economics review, n°86, 2019. des montants d'importances sensiblement équivalentes. Il y a bien une prédominance des R3MFs mais qui impacte surtout la monnaie scripturale bancaire. On était donc loin en 2007 d'une financiarisation complète de la monnaie avec disparition du cash. Sans surprise, en 2017, le montant de cash est passé du quart à plus de la moitié de la valeur de l'actif total de l'ensemble des FCPMs qui, quant à eux, ont stagné en valeur absolue par rapport à 2007.
Et la régression du degré de performation de ce premier réquisit de la NME depuis la crise de 2008 rappelle qu'une «politique monétaire sans monnaie» n'est pas sans risque d'involution de la financiarisation de la monnaie
  • Le Bref
  • Cash N'a Pas Disparu Aux États-Unis
Bref, le cash n'a pas disparu aux États-Unis, tout comme ailleurs, et n'est pas marginal 61. Et la régression du degré de performation de ce premier réquisit de la NME depuis la crise de 2008 rappelle qu'une «politique monétaire sans monnaie» n'est pas sans risque d'involution de la financiarisation de la monnaie.
Doing without Money…, art. cit.; du même auteur: Monetary Policy in a World without Money
  • Woodford Michael
WOODFORD Michael. Doing without Money…, art. cit.; du même auteur: Monetary Policy in a World without Money. International Finance, vol. 3, n°2, 2000, p.229-260. Disponible sur: Éditeur | WorldCat ;
Monetary Policy…, art. cit. v 1. d'un arrêt de toute émission par l'État-Trésor de titres ne portant pas intérêt, le cash étant désormais émis et utilisé à des fins de régulation par une banque centrale indépendante du Trésor, ce qui a paradoxalement freiné sa marginalisation
  • Mccallum Benneth
McCALLUM Benneth. Monetary Policy…, art. cit. v 1. d'un arrêt de toute émission par l'État-Trésor de titres ne portant pas intérêt, le cash étant désormais émis et utilisé à des fins de régulation par une banque centrale indépendante du Trésor, ce qui a paradoxalement freiné sa marginalisation;
Mais les meneurs effectifs sont les grandes banques globales et les compagnies de carte de crédit et de technologie de l'information étatsuniennes en liaison avec le gouvernement des États-Unis. Le FMI, la Banque mondiale et certains organes de l'ONU sont aussi de la partie
  • N Selon
Selon N. Haering, l'offensive actuelle passe par une Coordinated Global Campaign menée par les États les plus puissants du G20, sous les auspices d'un G20-partnership against cash et au nom d'un Global Partnership for Financial Inclusion. Mais les meneurs effectifs sont les grandes banques globales et les compagnies de carte de crédit et de technologie de l'information étatsuniennes en liaison avec le gouvernement des États-Unis. Le FMI, la Banque mondiale et certains organes de l'ONU sont aussi de la partie, ce qui expliquerait que de si nombreux États très pauvres font partie de ces alliances et autres Partnerships 76.