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Les organisations patronales et la Grève générale de 1918 (Traverse)

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1
Les organisations patronales et la Grève générale
de 1918
Pierre Eichenberger
Le 14 septembre 1918, un article du Journal des Associations patronales paraît
sous un titre prémonitoire : « Generalstreikabwehr » ou, en français, « Défense
contre la grève générale ». L’organe ofciel de l’Union centrale des associations
patronales suisses prépare ses lecteurs à affronter un évènement qui apparaît de
plus en plus vraisemblable.
Une société bourgeoise qui, en cas de grève, n’est capable de rien
de mieux que de se lamenter les mains dans les poches et d’attendre
l’aide de l’État, ne mérite plus qu’on tire pour elle un seul coup
de feu ; ce ne serait que justice, si elle était ainsi dominée par le
prolétariat organisé. Si toutefois la social-démocratie imagine
qu’un tel moment est arrivé en Suisse, c’est qu’elle se trompe
lourdement.
Cet appel à la résistance de la société bourgeoise constitue tout autant une mise
en garde adressée au mouvement ouvrier. La seconde partie de l’article, qui
paraît la semaine suivante, se conclut par la reprise de quelques lignes éditées par
cette même Union centrale en 1910 déjà. Sur un ton de dé, Otto Steinmann, son
secrétaire, tirait alors les enseignements suivants d’une grève générale qui venait
d’avoir lieu en Suède :
une grève générale […] ne représente pas un danger aussi grand
pour la société et le patronat qu’on se l’imaginait jusque-là. Si des
mesures fermes sont prises pour le maintien de l’ordre public et de
la sécurité, si des citoyens, courageux et intrépides, accomplissent
les tâches qui ne peuvent être délaissées, et enn si les employeurs
se tiennent les coudes et restent solidaires, l’échec de la grève
générale est inévitable.1
1 Journal des associations patronales suisses, 14 et 21 septembre 1918, p. 280. La brochure
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traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
La préparation des milieux patronaux à l’éventualité d’une grève générale ne se
limite pas à ces articles. Dans les mois qui précèdent la Grève générale de 1918,
les organisations patronales multiplient les réunions et constituent des comités,
qui n’ont rien à envier à l’organisation du Comité d’Olten. Quand la grève éclate
en novembre 1918, les associations patronales s’y sont préparées et ont anticipé
cette possibilité. Certes, une certaine inquiétude est décelable, mais l’action des
secrétaires patronaux au cours de la grève témoigne de la robustesse des routines
professionnelles mises en place dans ces organisations.
L’historiographie de la Grève générale a négligé de s’intéresser aux organisations
patronales. Ce manque d’intérêt a contribué, comme le soulignait l’historien
Sébastien Guex au milieu des années 1990, à une des légendes les plus répandues
à propos de la Grève générale, selon laquelle « les milieux dirigeants se seraient
retrouvés confrontés à cet évènement sans y être préparés »2. L’ouvrage classique
de Willi Gautschi ne fait ainsi que mentionner rapidement le rôle du chef du
Vorort de l’Union suisse du commerce et de l’industrie, Alfred Frey, ainsi que
de certains banquiers – sans les nommer – dans la radicalisation du général
Ulrich Wille au début novembre 1918. Les historiens, quand ils ont pris en
compte le rôle du patronat, se sont surtout intéressés aux réactions de ces milieux
après la grève. Les travaux pionniers de Hanspeter Schmid documentent la
fondation du Basler Volkswirtschaftsbund, association patronale fondée au cours
de la Grève générale. Schmid montre notamment comment l’expérience de la
grève de novembre 1918 poussa les patrons bâlois à radicaliser leurs positions
antisocialistes, ce qui contribua à la réaction brutale face à la grève générale
bâloise de l’été 1919. Le rôle de la Grève générale dans l’histoire de la Ligue
internationale contre la Troisième Internationale ou du Schweizerischer Vater-
ländischer Verband a également été mis en évidence. Sébastien Guex, quant à
lui, a analysé le rôle des organisations patronales dans le nancement des gardes
civiques. Les recherches d’Adrian Zimmermann jettent une lumière nouvelle sur
publiée par Otto Steinmann est intitulée Betrachtungen über den schwedischen Generalstreik
des Jahres 1909, Zürich, 1910, pp. 26-27. Toutes les citations en allemand ont été traduites par
mes soins.
2 Sébastien Guex, « À propos des gardes civiques et de leur nancement à l’issue de la Première
Guerre mondiale », in Jean Batou, Mauro Cerutti, Charles Heimberg (éd.), Pour une histoire
des gens sans histoire. Ouvriers, exclus et rebelles en Suisse
xix
e-
xx
e siècles, Lausanne, 1995,
p. 256. Hans Ulrich Jost identiait cette lacune en 1988 : « Der historische Stellenwert des
Landesstreiks », en postface de la réédition de l’ouvrage de Willi Gautschi, Der Landesstreik
1918, Zürich, 1988, pp. I-XV. Une traduction française est parue : « L’importance de la Grève
générale dans l’histoire de la Suisse », in À tire d’ailes. Contributions de Hans Ulrich Jost
à une histoire critique de la Suisse, Lausanne, 2005. Pour un aperçu de la recherche publiée
depuis sur la Grève générale, voir Roman Rossfeld, « Streik ! Wege und Desiderate der For-
schung zur Geschichte des schweizerischen Landesstreiks vom November 1918 », Archiv für
Sozialgeschichte, 57, 2017, pp. 413-437.
l’action des associations patronales autour de la grève. Il a notamment étudié les
dossiers d’archives laissés par le conseiller fédéral Edmund Schulthess et montre
l’importance des réunions entre le conseiller fédéral et les patrons après la Grève
générale.3
Ainsi, alors que la réaction de la bourgeoisie et des patrons a été documentée
– certes partiellement – la préparation des milieux patronaux et leurs actions
au moment de la grève demeurent largement inconnues. Le secteur bancaire
constitue une exception à cette règle. Sur la base des archives de l’Association
suisse des banquiers (ASB), Sébastien Guex et Malik Mazbouri ont étudié les
stratégies mises en place par le patronat bancaire pour faire face à la grève des
employés de banque zurichois des 30 septembre et 1er octobre 1918. L’étude
montre que, pour faire face au mouvement des employés de banque, l’ASB
opte pour une décentralisation des négociations sur les rapports de travail.
Elle favorise également le développement de négociations avec les syndicats
d’employés les moins revendicatifs dans le but de marginaliser les éléments les
plus combatifs. Ainsi, dès octobre et novembre 1918, les groupes de banquiers
locaux signent des accords à Bâle, à Saint-Gall ou à Berne qui règlent les
conditions de travail.4 Les travaux de Christian Koller montrent également de
quelle manière les associations patronales européennes collaborent au cours
des premières décennies du xxe siècle, par exemple dans le but d’échanger des
briseurs de grève et pour mettre en commun des listes noires de grévistes.5
3 Gautschi Willi, Der Landesstreik 1918, Zürich, 1968, p. 205 ; Hanspeter Schmid, Krieg der
Bürger : das Bürgertum im Kampf gegen den Generalstreik 1919 in Basel, Zürich, 1980.
Sur l’anticommunisme et ses liens avec la Grève générale, voir Michel Caillat et al. (éd.),
Histoire(s) de l’anticommunisme en Suisse, Zurich, 2009 et Dorothe Zimmermann, « Der
Landesstreik erinnern. Antikommunistische Aktivitäten des Schweizerischen Vaterländischen
Verbandes 1919-1948 », Revue suisse d’histoire, n° 63, 2013, pp. 479-504 ; Sébastien Guex,
« À propos… » ; Adrian Zimmermann, Klassenkampf und Klassenkompromiss. Arbeit, Kapital
und Staat in den Niederlanden und der Schweiz, 1914-1950, Thèse de doctorat, Université de
Lausanne, 2012, notamment pp. 154 et 244-249. Sur les conséquences de la Grève générale
sur les associations patronales et notamment sur l’Union centrale, voir Pierre Eichenberger,
Mainmise sur l’État social. Mobilisation patronale et caisses de compensation en Suisse (1908-
1960), Neuchâtel, 2016, pp. 121-147.
4 Sébastien Guex, Malik Mazbouri, « L’Association suisse des banquiers, les relations entre
patronat et salariat bancaires au début du
xx
e siècle et leur postérité », in Danièle Fraboulet et
al. (éd.), Coopérer, négocier, s’affronter. Les organisations patronales et leurs relations avec
les autres organisations collectives, Rennes, 2014, pp. 83-99. Voir aussi Marc Perrenoud, « Les
banquiers suisses et la phobie de la bolchévisation », in Valérie Boillat et al. (éd.), La valeur
du travail. Histoire et histoires des syndicats suisses, Lausanne, 2006, pp. 116-117, ainsi que
Marc Perrenoud, « Les banquiers contre la grève générale », in Union Syndicale Suisse (éd.),
Centenaire de la Grève Générale, Origines, conits, conséquences. Interventions du colloque
du 15 novembre 2017, Berne, 2017, pp. 33-38.
5 Christian Koller, Streikkultur. Performanzen und Diskurse des Arbeitskampfes im schweize-
risch-österreichischen Vergleich (1860-1959), Wien, 2009, p. 65 et Christian Koller, « Local
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traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
Cette contribution analyse des archives patronales encore jamais exploitées
en particulier celles de l’Union centrale des associations patronales
suisses et de la Chambre de commerce de Zurich pour avancer deux idées
principales. D’abord, elle s’attache à montrer que les milieux patronaux se
sont préparés à l’éventualité d’une grève générale, et que cette préparation
illustre la circulation transnationale des pratiques et des savoirs au sein du
patronat. Deuxièmement, elle analyse les débats internes aux organisations
patronales en 1917 et 1918, et souligne que leurs dirigeants étaient conscients
de la détérioration des conditions d’existence des travailleurs et des dangers
politiques et sociaux qui en découlaient. Cependant, le texte développe l’idée
que les associations patronales se sont montrées incapables de convaincre les
entreprises d’augmenter les salaires, ce qui a contribué à précipiter la Grève
générale. Enn, une courte conclusion dresse à grands traits les principaux
éléments de la réaction patronale après la grève, qui, elle aussi, est l’occasion
d’intenses échanges transnationaux.
Berlin-Stockholm-Zurich : se préparer à la Grève générale, 1905-1914
Alors que les grèves se multiplient en Suisse comme en Europe au cours de la
première décennie du
xx
e siècle, les milieux patronaux fondent des organisations
spéciquement conçues pour lutter contre le mouvement ouvrier et les grèves.
On parle à l’époque d’organisations « de combat », pour les différencier des
associations généralistes fondées dans le dernier tiers du
xix
e siècle, comme
l’Union suisse du commerce et de l’industrie (1870) ou l’Union suisse des arts
et métiers (1879). En Suisse, les plus importantes associations de combat sont
l’Association patronale des constructeurs de machines (ASM, créée en 1905),
l’Association patronale du secteur du textile (VATI, 1906) ainsi que la Société
suisse des entrepreneurs (Baumeisterverband) créée en 1897 et réorganisée pour
faire face aux grèves en 1905. En 1908, ces différentes associations fondent
l’Union centrale des associations patronales suisses, qui les coordonne au niveau
faîtier. Les premières cibles de ces associations patronales sont les syndicats et la
Strikes as Transnational Events : Migration, Donations, and Organizational Cooperation in
the Context of Strikes in Switzerland (1860-1914) », Labour History Review, 74, 3, 2009, pp.
305-318, ici pp. 312-314. Voir également Christian Koller : « “Nur ein paar Lumpen die Ihren
Judaslohn in Alkohol umsetzen” : Streikbrecher vom Balkan in der Schweiz im frühen 20.
Jahrhundert und ihre Wahrnehmung », Ethnologia Balkanica, n° 13, 2009, pp. 91-105 ; Roman
Rossfeld, « Das Bürgertum im Landesstreik : Arbeitgeber(verbände), Revolutionsängste und
Antikommunismus in der Schweiz im November 1918 », in Roman Rossfeld, Christian Koller,
Brigitte Studer (éd.), Der Landesstreik. Die Schweiz im November 1918, Baden, 2018 (à
paraître).
gauche. Les organisations du mouvement ouvrier ne s’y trompent pas : il s’agit de
« notre pire ennemi », écrit en 1906 l’Arbeiterstimme zurichoise. Ces nouvelles
associations systématisent un ensemble de pratiques répressives qu’elles mettent
en œuvre de manière professionnelle. Elles tiennent des registres de travailleurs
et publient des listes noires d’ouvriers grévistes ou syndiqués. Elles organisent
également la poursuite judiciaire systématique des syndicats ou des travailleurs
et initient la fondation de syndicats « jaunes » favorables au patronat. Leurs
mesures emblématiques demeurent cependant la conduite de lock-outs et la mise
en place des caisses de grèves, ces dernières permettant aux patrons d’affronter
les difcultés économiques qui découlent d’une grève et de ne pas plier sur les
questions de portée générale.6
La fondation de ces associations de combat s’inspire des tactiques de luttes
patronales adoptées en Grande-Bretagne et aux États-Unis, parfois dès la n
du
xix
e siècle, et systématisées en Allemagne ou en Suède autour de 1900.
On peut parler à ce propos de développement transnational d’une ligne dure
au sein du patronat se basant sur l’organisation collective des patrons pour
défendre de manière offensive leurs intérêts tant dans les entreprises qu’au
niveau politique.7
Ces développements transnationaux ont un lien direct avec les évènements de
novembre 1918. Le leader de la Grève générale Robert Grimm, le secrétaire de
l’ASM Hermann Meyer, ou encore Gustave Naville, une des chevilles ouvrières
du patronat des machines qui préside l’Union centrale au moment de la Grève
générale, visitent tous l’Allemagne au cours de l’année 1905 dans le but de se
documenter sur les grèves qui s’y déroulent. À son retour en Suisse, Naville
est convaincu de l’intérêt d’appliquer en Suisse les méthodes qu’il a observées
à Munich, Berlin et Nuremberg. Cette expérience inspire très directement la
6 Hans Gerster, Die Arbeitgeberorganisationen in der Schweiz, Binningen/Basel, 1921 ; Erich
Gruner, « Die Arbeitgeberorganisationen – Spiegelbild oder Überbietung der Gewerkschaf-
ten ? », in Erich Gruner (éd.), Arbeiterschaft und Wirtschaft in der Schweiz 1880-1914, Bd. II :
Gewerkschaften und Arbeitgeber auf dem Arbeitsmarkt ; Streiks, Kampf ums Recht und
Verhältnis zu andern Interessengruppen, Zürich, 1988, pp. 813-836 ; Pierre Eichenberger,
Mainmise… pp. 85-147. Sur les associations patronales en Suisse, voir Cédric Humair et al.,
« Les organisations patronales suisses entre coordination économique et inuence politique :
bilan historiographique et pistes de recherche », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 115,
2012, pp. 115-127. Sur les syndicats « jaunes », Christian Koller, Streikkultur…, p. 61.
7 Sur la situation allemande, et ses inspirations britanniques, voir Achim Knips, Deutsche
Arbeitgeberverbände der Eisen- und Metallindustrie, 1888-1914, Stuttgart, 1994, pp. 66-76.
Sur les États-Unis : Howell Harris, Bloodless Victories. The Rise and Fall of the Open Shop in
the Philadelphia Metal Trades, 1890-1940, Cambridge, 2000. Sur la Grande-Bretagne : Arthur
McIvor, Organized Capital. Employers’ associations and industrial relations in northern
England 1880-1939, Cambridge, 1996. Sur la Suède : Peter Swenson, Capitalists against Mar-
kets. The making of Labor Markets and Welfare States in the United States and Sweden, New
York, 2002, pp. 71-82.
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traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
fondation de l’ASM, tout comme un autre voyage de Meyer dans le courant de
1907 prépare la fondation de l’Union centrale.8
Outre ces liens personnels, un certain nombre de publications témoignent de ces
échanges transnationaux. Dans une brochure publiée en 1906, Grimm popularise
en Suisse les débats internationaux sur le recours à la grève générale. Il explique
qu’il s’agit d’une forme de grève proprement politique, en ce sens qu’elle a pour
but de résister au gouvernement ou à l’autorité de l’État (Staatsgewalt). Der
Politische Massenstreik n’est cependant pas la seule brochure que Grimm publie
durant cette période. Dans La lutte des fédérations patronales en Suisse contre
les syndicats ouvriers – à nouveau, en replaçant le phénomène dans son contexte
international – Grimm met en garde ses camarades syndicalistes contre cette
forme nouvelle de « terrorisme patronal » et explique :
Les temps où les syndicats pouvaient faucher un établissement
après l’autre ont passé pour toujours. Chaque atteinte portée à un
établissement est considérée comme une déclaration de guerre à
l’ensemble du patronat. Immédiatement, la fédération patronale
met tout en jeu pour réprimer ou pour rendre inefcace n’importe
quelle grève.
La gravité de son constat pousse le leader socialiste à poser la question suivante :
« Le patronat coalisé réussira-t-il à empêcher les grèves pour toujours ou à
démolir les syndicats ouvriers ? »9
À mesure que les grèves se multiplient, les secrétaires patronaux – Emil Richard,
à la Chambre de commerce de Zurich, son second Hermann Meyer, également
secrétaire de l’ASM, Arthur Steinmann au VATI ou encore son frère cadet Otto
Steinmann à l’Union centrale – s’activent également dans le but d’informer les
patrons sur ces nouveaux modes d’action syndicale et patronale. Emil Richard
diffuse en 1905 une étude condentielle, dans laquelle il décrit l’organisation des
patrons en Grande-Bretagne et en Allemagne et explique comment la création
d’une association patronale centralisée a permis aux patrons allemands de sortir
8 Archiv für Zeitgeschichte (AfZ), IB ASM-Archiv, 1.3.2.1. Vorstand n° 17, 15.12.1906, pp.
9-10. Sur la fondation de l’Union centrale, voir aussi, IB ASM-Archiv, 1.3.1.1. Ausschuss n° 9,
02.11.1907, p. 11 et IB ASM-Archiv, 1.3.2.1. Protokoll einer Conferenz in Sachen betreffend
Gründung eines Zentralverbandes schweizerischer Arbeitgeberorganisationen, 24 December
1907, p. 2. Sur Grimm, voir Bernard Degen et al. (éd.), Robert Grimm. Marxist, Kämpfer,
Politiker, Zürich, 2012.
9 Robert Grimm, Der Politische Massenstreik, Basel, 1906 ; Robert Grimm, La lutte des fédéra-
tions patronales en Suisse contre les syndicats ouvriers, Berne, 1909. On trouve l’expression
« terrorisme patronal » à la page 16, « Les temps… » p. 57 et « Le patronat… » p. 55. Voir aussi
dans le présent volume la contribution de Christian Koller.
victorieux de la très longue grève de Crimmitschau en Allemagne en 1903-1904.
Richard joint à son texte des statuts et un règlement clé en main à l’usage des
patrons des différentes régions et des différentes branches pour qu’ils créent eux
aussi de telles associations de combat, ainsi qu’une association faîtière qui les
regrouperait. Le texte de Richard – proche d’un texte publié en 1904 par Henry
Axel Bueck, le secrétaire du Centralverband deutscher Industrieller – peut être
mis en relation avec celui de Grimm et illustre les échos entre les pratiques
syndicales et patronales.10
La brochure de Steinmann, déjà citée en introduction, illustre également la
circulation transnationale de ces pratiques. La victoire patronale lors de la grève
générale en Suède d’août à septembre 1909 suscite un grand intérêt parmi les
patrons européens. Au début de l’année 1910, Hjalmar von Sydow, le directeur
de la Svenska Arbetsgifvareföreningen, organisation centrale du patronat suédois,
fait une sorte de tournée européenne pour exposer la stratégie et les méthodes
des patrons suédois. Sa présence est attestée en Autriche, en Allemagne et en
Suisse, mais il est très vraisemblable qu’il ait également visité d’autres pays. Le
secrétaire de l’association centrale du patronat allemand, Fritz Tänzler, qui se
rend lui-même en Suède au moment de la grève suédoise, mais également son
homologue suisse Otto Steinmann, qui invite von Sydow à Zurich, organisent des
conférences et publient des brochures qui visent à tirer les leçons des évènements
suédois pour leur propre contexte national. En Suisse, Steinmann s’exprime
lors de différentes assemblées d’associations patronales. Une transcription de
sa conférence est ensuite publiée par l’Union centrale et envoyée à toutes les
entreprises afliées. Steinmann y explique qu’une grève générale est possible
en Suisse et que les patrons devraient s’y préparer. Il insiste sur la nécessité
de se doter d’organisations patronales fortes et bien nancées, et explique que
les patrons suédois sont parvenus à sortir vainqueurs car ils sont demeurés
solidaires :
Pour autant que notre bourgeoisie ne se laisse pas impressionner
par les menaces et l’éclatement soudain de la grève générale ; pour
autant qu’elle s’aide elle-même avec calme et détermination et que
les autorités protègent avec énergie son travail et ses biens des
attaques des grévistes, il sera possible de relancer l’activité des
entreprises essentielles à la communauté, ce qui privera la grève
générale de ses effets.
10 Emil Richard, Organisation der schweizerischen Arbeitgeber, Zürich 1905 ; Henry Axel Bueck,
Die Organisation der Arbeitgeber, Berlin, 1904. Voir aussi Hermann Meyer, Die Arbeiterbewe-
gung in der schweizerischen Maschinen-Industrie im Jahre 1905, Zürich, 1906.
98
traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
Steinmann décrit aussi l’aide décisive des « Schutzkorps », milices bourgeoises
privées mises en place pour briser la grève, qui inspirera la fondation des gardes
civiques au cours de la Grève générale de 1918.11
La grève générale de Zurich en été 1912 constitue une étape importante dans la
préparation patronale. L’espace public est occupé par les grévistes, et la police
renonce à s’opposer à la constitution des piquets de grève. Au cours de la grève,
un comité des industriels de la ville est constitué, qui décide en représailles de
procéder à un lock-out régional de deux jours, alors que la grève était limitée à
une seule journée. De plus, une association de combat locale – le Lokalverband
Industrie- und Gewerbetreibender der Stadt Zürich und Umgebung – est fondée
pour coordonner à l’avenir la confrontation avec l’union ouvrière locale. Comme
le note le rapport de l’Union centrale, « cette grève générale montre à l’évidence
la nécessité pour les employeurs de branches différentes actifs dans une même
région d’être en contact les uns avec les autres pour faire front de manière
uniée et rapide à de tels évènements ». Pour les patrons, la grève a institué une
sorte de rote Diktatur qui les pousse à penser que l’État a manqué à son devoir
de protection de l’ordre en ne s’opposant pas frontalement aux grévistes. Dans
ces conditions, les patrons estiment que la bourgeoisie doit s’organiser pour
s’autodéfendre en cas de grève générale.12
Les patrons sont donc loin de rester inactifs face à la multiplication des grèves
et les méthodes d’organisation circulent largement au sein du patronat européen.
À la veille de la Première Guerre mondiale, les organisations patronales et
leurs secrétaires les plus importants, comme celui de l’Union centrale Otto
Steinmann, ont accumulé une expérience qu’ils mobiliseront au moment de la
Grève générale de 1918.
11 Otto Steinmann, Betrachtungen… p. 18. Le rôle de Tänzler et de von Sydow est mentionné
dans l’avant-propos de la brochure. On trouve une mention à la visite de von Sydow aux usines
Krupp en février 1910 dans Historisches Archiv Krupp, FAH 4C 128, lettre du 01.02.1910 à la
Direction de Krupp.
12 Zentralverband schweiz. Arbeitgeber-Organisationen, Bericht des Zentralvorstandes an die
Mitglieder über das Jahr 1912, Zürich, 1912, p. 29, « Dieser Massenstreik… », p. 41. Sur cet
événement, voir Karl Lang, « La grève générale de 1912 à Zurich », Cahiers Vilfredo Pareto,
n° 42, 1977, pp. 129-141, et Christian Koller, « Vor 105 Jahren : Der erste Zürcher Generals-
treik », Sozialarchiv Info, n° 4, 2017, pp. 6-19. Voir également Otto Steinmann, « Anfang und
Fortgang », in Zentralverband Schweizerischer Arbeitgeberorganisationen (éd.), Arbeitge-
berpolitik gestern und heute. Festschrift zum fünfzigjährigen Bestehen des Zentralverbandes
schweizerischen Arbeitgeber-Organisationen 1908-1958, Zürich, 1958, p. 22 ; Valérie Boillat et
al. (éd.), La valeur…, p. 63.
Les associations patronales et la Grève générale, 1917-1918
Alors que la situation sociale se calme au début de la Première Guerre mondiale
et que très peu de grèves sont menées de 1914 à 1916, l’augmentation du coût de
la vie, dès la seconde moitié de la guerre, attise les tensions sociales.13
Les dirigeants des organisations patronales identient clairement les risques liés à
la détérioration de la situation matérielle des travailleurs. En septembre 1916, puis
à nouveau en octobre 1917, dans le but de répondre aux démarches du conseiller
fédéral Edmund Schulthess, l’Union centrale réunit du matériel statistique pour
documenter la situation des salaires et des allocations de renchérissement. Le
6 juillet 1917, le Vorort s’adresse à ses sections pour leur demander d’augmenter
les salaires et d’accorder des allocations de renchérissement aux employés.
Fin octobre, le directeur de la puissante Maschinenfabrik Oerlikon, Dietrich
Schindler-Huber, met en garde ses collègues de la Chambre de commerce de
Zurich contre le risque de radicalisation politique des employés si leurs salaires
ne sont pas augmentés. Les discussions internes à l’Union centrale montrent
également que les personnalités patronales les plus en vue estiment que les
patrons devraient agir collectivement et augmenter les salaires, surtout ceux
des employés – et notamment les employés de banque –, dont la radicalisation
politique est clairement identiée. Les dirigeants patronaux craignent notamment
que les entreprises ne soient forcées à augmenter les salaires en ordre dispersé
si la situation sociale continuait à se détériorer et que les grèves viennent à
se multiplier. Ils craignent également que l’État intervienne dans les relations
de travail pour calmer la situation. Cependant, les associations patronales se
montrent incapables de pousser les patrons à agir collectivement. C’est le pouvoir
politique, et notamment le conseiller fédéral Edmund Schulthess, qui entame des
démarches envers les associations patronales an de les inciter à augmenter les
salaires et multiplie les projets à caractère social.14
Cependant, les entreprises font la sourde oreille. Au nal, le patronat semble
relativement inefcace et incapable de faire suivre aux entreprises une ligne
13 Roman Rossfeld, « Streik !», pp. 417-419. Voir également Daniel Krämer et al. (éd.), « Woche
für Woche neue Preisaufschläge ». Nahrungsmittel-, Energie- und Ressourcenkonikte in der
Schweiz des Ersten Weltkrieges, Basel, 2016.
14 Les enquêtes statistiques de l’Union centrale et les démarches de Schulthess sont mention-
nées dans Archives de l’Union centrale, circulaires n° 58 « Teuerungszulagen », 08.09.1916 et
n° 70 « Gehalt- und Lohnregulierung », 25.10.1917. Pour les débats internes au cours de cette
période, Archives de l’Union centrale, Protokolle der Zentralvorstandssitzung n° 45 à 47, mai à
octobre 1917, ainsi que Protokolle der Delegierten-Versammlung n° 10, 8.11.1917. Voir éga-
lement Archives de la Chambre de commerce de Zurich, AfZ, Protokolle Vorstandsitzungen,
1917. On trouve mention des craintes de Schindler-Huber dans le procès-verbal du comité du
19 octobre 1917, p. 292.
1110
traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
cohérente à la n de l’année 1917. Signe de cette incapacité à agir, l’Union
centrale ne parvient pas à réunir son comité entre octobre 1917 et avril 1918.
À mesure que le mouvement ouvrier structure ses revendications et s’organise
le Comité d’Olten est créé le 4 février 1918 les patrons réagissent et se
réunissent à nouveau beaucoup plus souvent. Pourtant, ils demeurent divisés
et peu enclins à résister collectivement aux revendications salariales et en
matière de baisse du temps de travail qui sont formulées partout dans le pays.
Otto Steinmann estime ainsi en juin 1918 que la désunion expose le patronat
à une « déroute », ce que conrment les concessions importantes que nombre
de patrons sont forcés d’accepter en réponse aux grèves de l’été 1918. Le
4 juillet 1918, les associations d’employés se fédèrent dans la Fédération des
sociétés suisses d’employés. Ils exigent dans la foulée la xation de salaires
minimaux, des augmentations de salaires, la création d’ofces publics chargés
de les réguler, la protection des militaires contre les licenciements ainsi qu’une
assurance-chômage. La Chambre de commerce de Zurich entame dès lors des
négociations avec leurs organisations, qui s’enlisent. Les 27 et 28 juillet, le
Allgemeiner Schweizerischer Arbeiterkongress autorise le Comité d’Olten à
déclarer la grève générale en cas de refus du Conseil fédéral d’entrer en matière
sur les revendications ouvrières. Le 9 août, le Conseil fédéral met sur pied
une commission secrète pour préparer les mesures à prendre en cas de grève
générale.15
Les patrons ne restent pas inactifs. Le 8 août, l’Union centrale envoie à ses
membres une circulaire intitulée « La grève générale ». Si une grève générale venait
à être déclenchée, l’association faîtière recommande d’afcher immédiatement
un appel aux travailleurs rappelant « toute l’absurdité et le danger d’une grève
générale ». La circulaire détaille le contenu que devrait prendre cette annonce :
la grève est une « entreprise criminelle envers la patrie », elle viole la légalité et
est vouée à l’échec. De plus, elle risque d’entraîner des représailles des milieux
paysans. On peut y lire : « En cas de grève, il faut s’attendre à ce que les paysans
suspendent pendant quelques temps l’approvisionnement des villes et régions
industrielles, notamment en ce qui concerne le lait. » La circulaire recommande
également de continuer le travail autant que possible, au besoin sous la protection
de la police. Elle décourage également les patrons de payer les salaires aux
travailleurs grévistes et énonce déjà certains principes quant aux conditions de
réengagement des grévistes. La circulaire mentionne aussi que la grève pourrait
servir de prétexte bienvenu à certains patrons pour se débarrasser d’une partie
15 Pour « la déroute », voir Archives de l’Union centrale, Protokol der Zentralvorstandssitzung
n° 49, 20 juin 1918, p. 44. Sur le Allgemeiner Schweizerischer Arbeiterkongress, Bernard
Degen, « Theorie und Praxis des Generalstreiks », in Bernard Degen et al. (éd.), Robert
Grimm…, p. 59.
de leurs effectifs. Elle note : « Dans les industries ou entreprises qui n’ont plus
assez de travail pour leur personnel ouvrier ou qui s’attendent à une diminution
prochaine de la production, on peut également se demander s’il n’y a pas lieu
de congédier le personnel superu. » Cette circulaire est relayée de manière
secrète par les associations de branches, ce qui favorise sa diffusion au sein des
entreprises.16
Le monde patronal se mobilise bien plus largement. Alors que le Vorort ne
s’était réuni qu’une seule fois en 1917, ses membres ne siègent pas moins de
huit fois en 1918, tout particulièrement en automne. L’Union centrale multiplie
également les réunions dès l’été et coordonne la représentation des patrons
auprès des autorités fédérales et de Schulthess. Les chambres de commerce
et les associations de branche sont également très actives. Fin septembre et
début octobre 1918, la Chambre de commerce de Zurich réunit les représentants
des principaux secteurs de l’économie locale pour mettre au point une action
coordonnée face aux revendications des associations d’employés, notamment les
employés de banque, en grève n septembre et début octobre. À cette occasion,
le secrétaire de la Chambre, Emil Richard, déclare que « la guerre a eu des effets
si révolutionnaires d’un point de vue social qu’il est nécessaire de désapprendre
beaucoup de choses et de voir en face la nouvelle réalité que nous aurions
imaginée impossible ou au moins invraisemblable par le passé »17. À la Chambre
comme au sein de l’Union centrale, les différents patrons rechignent cependant à
adopter une ligne commune.
Ce manque d’unité est un des arguments majeurs que les associations
d’employés brandissent an d’exiger une intervention de l’État, seul moyen
selon eux d’obtenir que les entreprises améliorent le sort de leurs salariés.
Dans une pétition au Conseil fédéral de septembre 1918, la Société suisse
des employés de commerce souligne ainsi que, malgré ses appels répétés
à augmenter les salaires, il s’est avéré impossible d’obtenir des entreprises
qu’elles s’exécutent, et ceci même quand les associations patronales
soutenaient ses demandes. Une circulaire de l’Union centrale reformule
ces propos ainsi : « les associations patronales ne disposent pas de moyens
sufsamment efcaces pour obtenir la suppression des inconvénients existants,
16 Archives de l’Union centrale, circulaire n° 91 « La grève générale », 8 août 1918. La transmis-
sion de cette circulaire aux entreprises est documentée dans AfZ, IB VATI-Archiv, Zirkular
177/A 25, 08.08.1918.
17 Les secteurs les plus importants de l’économie zurichoise sont représentés : outre la Chambre
de commerce, le Schweizerischer Spinner-, Zwirner-, und Weber-Verein, le Verband Zürche-
rischer Kreditinstitute, le Verein schweizerischer Maschinenindustrielle, le Verein Schweize-
rischer Wollindustrieller, ou encore la Zürcher Seidenindustrie-Gesellschaft sont présents. Voir
Archives de la Chambre de commerce de Zurich, AfZ, Protokolle Vorstandsitzungen. Pour la
citation, voir réunion du 21.09.1918, p. 257.
1312
traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
non seulement auprès des maisons qui ne leur sont pas afliées, mais encore
auprès de leurs propres membres »18.
An d’améliorer la capacité des patrons à agir, l’Union centrale décide de
réformer ses statuts et d’augmenter les effectifs de son secrétariat. Fin septembre,
l’association élargit son comité à de nouveaux membres et met sur pied une
nouvelle commission permanente restreinte (Geschäftsleitender Ausschuss) an
de renforcer sa direction. Ces réformes ont également pour but d’obtenir une
meilleure collaboration des différentes branches économiques pour harmoniser
les conditions de salaire et la durée du travail. Ces démarches témoignent de
la conscience qu’ont les patrons que la situation sociale s’est massivement
détériorée. Le 30 septembre, une circulaire du Vorort note :
Le prix de la vie a renchéri […] et augmente encore constamment
aujourd’hui, compromettant gravement l’existence économique
de couches toujours plus étendues de la population. Le péril
grandissant a aussi déterminé ces milieux à faire de leur propre
initiative des démarches dans le but d’améliorer leur position.
Le Vorort demande instamment à ses sections de faire un accueil positif aux
« prétentions justiées des employés »19.
La grève des employés de banque zurichois du 30 septembre et du 1er octobre
1918 marque une étape importante vers la Grève générale de novembre. Alors
que la situation sociale des employés de banque se détériore à vue d’œil et
inquiète fortement les milieux patronaux depuis des mois, les patrons des banques
refusent obstinément de négocier – Guex et Mazbouri décrivent l’attitude du
patronat bancaire comme « faite d’autoritarisme et de paternalisme » – tout
comme ils refusent la médiation du gouvernement zurichois, ce qui précipite
la confrontation. LArbeiterunion de Zurich organise un court débrayage de
solidarité le jour suivant. Bien que les patrons banquiers ne demeurent pas
inactifs – le 30 septembre, le Verband Zürcherischer Kreditinstitute réunit
son comité une heure avant la convocation par le gouvernement zurichois des
banquiers à une séance de conciliation – les négociations se déroulent très mal
pour les banquiers, qui se voient forcés de doubler les salaires et de reconnaître
l’association des employés.20 Ce succès s’explique en partie par le soutien de
18 « Eingabe des Schweizerischen Kaufmännischen Vereins », 5 septembre 1918, reproduit dans
Archives Union centrale, Circulaire n° 96 « Mouvement parmi les employés », 29 octobre 1918,
p. 2.
19 AfZ, IB Vorort-Archiv, 1.6.5.13, Circulaire n° 377, 30.09.1918, p. 3.
20 Sébastien Guex et Malik Mazbouri, « L’association… », p. 86 ; Daniel Frey, « Der Zürcher
Bankangestelltenstreik im Herbst 1918 », in Hans Rudolf Fuhrer (éd.), Innere Sicherheit –
la population aux employés de banque, mais l’élément décisif semble avoir été
la pression massive que la grève de solidarité fait peser sur le gouvernement
zurichois, qui met à son tour les banquiers sous pression pour qu’ils acceptent
les revendications des grévistes. Comme les ouvriers avaient fait plier les patrons
dans les usines de Sulzer à Winterthur quelques mois plus tôt, les employés de
banques zurichois font plier les patrons des banques. Le 7 octobre, les membres
du comité du Verband Zürcherischer Kreditinstitute constatent amèrement leur
défaite.21
Les associations patronales zurichoises voient cette sortie de grève d’un très
mauvais œil. Le Journal des associations patronales suisses critique l’attitude
des autorités et met en garde contre les dangers de cette « capitulation » du
patronat. Le 11 octobre, Emil Richard explique à ses collègues de la Chambre
de commerce :
Ce serait une lourde erreur de croire que le mouvement prend
n avec la grève. En réalité, il s’agit pour les travailleurs d’une
répétition en vue de la grève générale, qu’on prépare déjà dans les
détails et qui menace d’importer en Suisse des pratiques qu’on a
vues à l’œuvre à Saint-Pétersbourg.
Suite à cette discussion, la Chambre envoie une lettre à ses membres – moyen
plus discret qu’une circulaire, trop sujette à la diffusion – pour qu’ils se préparent
à une grève générale.22
Ordnungsdienst, Teil 1 : bis zum Oktober 1918, Zürich 2017, pp. 99-117 ; Heinz Herren, Die
Freisinnige Partei des Kantons Zürich in den Jahren 1917-1924, Bern, 1975, pp. 129-130 et
160 ; Paul Schmid-Amman, Die Wahrheit über den Generalstreik von 1918. Seine Ursachen,
Sein Verlauf, Seine Folgen, Zürich, 1968, p. 181, décrit le résultat de la grève des employés de
banque comme « ein voller Sieg des Bankpersonals ».
21 On trouve des extraits de trois procès-verbaux de réunions autour de la Grève générale (30 sep-
tembre et 7 octobre 1918) et 28 avril 1919, dans Verband Zürcherischer Kreditinstitute (éd.),
Kontinuität und Wandel. 100 Jahre Verband Zürcherischer Kreditinstitute (1902-2002). Doku-
mente aus der Tätigkeit eines Zürcherischen Verbandes, Zürich, 2002. Sur les évènements de
Winterthur, voir Thomas Buomberger, « Der Landesstreik im Industriezentrum Winterthur :
Mobilisierung der “brävsten” Arbeiter », in Roman Rossfeld, Christian Koller, Brigitte Studer
(éd.), Der Landesstreik… (à paraître).
22 La citation de Richard est rapportée dans Archives de la Chambre de commerce de Zurich,
AfZ, Protokolle Vorstandsitzungen, 11.10.1918, p. 302. Richard regrette amèrement l’attitude
des banques et notamment leur manque de volonté de s’organiser en une association patro-
nale de combat capable de coordonner la politique patronale. Voir le Journal des associations
patronales suisses, 26 octobre 1918, « Leben wir noch in einem Rechtsstaate ? », p. 313. La n
de l’article paraît le 2 novembre 1918, p. 321, puis le 9 novembre 1918, p. 326, le 23 novembre
1918, p. 333. Voir aussi, le 19 octobre 1918, « Nachdenkliches zum Bankbeamtenstreik »,
p. 307. « Kapitulation » se trouve p. 321.
1514
traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
Selon Paul Schmid-Ammann, la bourgeoisie zurichoise a été prise d’une
« peur panique » après la grève des employés de banque. L’historien et militant
syndical écrit : « Si les employés de banque, jusque-là si ables, en viennent à
des telles extrémités politiques, alors plus rien n’est certain : ni la villa sur le
Zürichberg, ni les papiers valeurs dans les coffres des banques zurichoises. »
Adrian Zimmermann estime lui aussi qu’à la suite de la grève des employés de
banque la bourgeoisie zurichoise se serait lancée dans une « frappe préventive
contre-révolutionnaire », portée par une « hystérie révolutionnaire » qui aurait
largement contribué à déclencher la Grève générale. Alexis Schwarzenbach et
Willi Gautschi mentionnent également certains éléments appuyant cette thèse.
Marc Perrenoud a montré que les milieux bancaires demandent qu’à l’avenir des
actes tels que ceux observés pendant la grève des employés de banques ne soient
plus tolérés et que l’armée intervienne. Cet appel a été interprété comme une des
explications de l’attitude provocatrice des militaires qui a déclenché la grève.23
Cette anxiété est sans aucun doute fortement alimentée par les évènements
révolutionnaires qui se déroulent en Allemagne, qui sont mentionnés dans
presque toutes les réunions patronales de l’époque, et par le contexte politique
local. Le 22 septembre 1918, une limitation du droit de grève est nettement
refusée à Zurich en votation populaire et la situation en Allemagne devient jour
après jour plus instable.24
Les interprétations en termes de « panique » ou d’« hystérie » s’accommodent
cependant mal du travail régulier et professionnel des associations patronales.
Y compris immédiatement avant, pendant et après la Grève générale, le Vorort
poursuit par exemple son activité tout à fait normalement. L’Union centrale
cumule aussi les réunions an de coordonner les actions des patrons et de
réagir aux revendications des travailleurs. Les réunions impliquant des patrons
sont incessantes, y compris sous le patronage du conseiller fédéral Edmund
Schulthess. Le 18 octobre a lieu par exemple une séance de négociation entre
les patrons et les employés dans la salle du Conseil des États qui ne débouche
sur aucun accord, ce qui incite Schulthess à convoquer les patrons pour une
rencontre bilatérale le 25. La délégation patronale pour cette dernière réunion
23 Paul Schmid-Ammann, Die Wahrheit… p. 184 ; Adrian Zimmermann, Klassenkampf…, p. 191 ;
Alexis Schwarzenbach, « Maman, tu dois lire mon livre » : Annemarie Schwarzenbach, sa
mère et sa grand-mère, Genève, 2007, pp. 118-121. Pour les démarches des milieux bancaires,
voir « Rapport de l’association des représentants de la banque en Suisse au Conseil fédéral du
22 octobre 1918 », cité in Marc Perrenoud, « Les banquiers suisses… », pp. 116-117.
24 Heinz Herren, Die Freisinnige…, p. 133. Sur la dimension internationale de la grève et ses
inuences sur la situation suisse, voir Roman Rossfeld, Streik !…, pp. 417-430 et Adrian Zim-
mermann, Klassenkampf…, pp. 138-142. Voir aussi les différentes contributions dans Stefan
Rinke, Michael Wildt (éd.), Revolutions and Counter-Revolutions. 1917 and its Aftermath from
a Global Perspective, Frankfurt/New York, 2017.
est massive et vise à ce que tous les milieux patronaux soient représentés. Ces
rencontres débouchent sur la mise sur pied d’une commission paritaire chargée
d’examiner les salaires des employés.25
Ces multiples réunions sont systématiquement préparées à l’interne, et elles
témoignent de l’intense mobilisation patronale au cours de cette période. De
manière générale, un noyau se forme qui relie les conseils d’administration
des rmes les plus importantes et les comités de la Chambre de commerce
de Zurich, les grandes associations faîtières et de branche. Tout le monde ne
participe pas à toutes ces réunions – cela serait impossible – mais ces dernières
sont liées les unes aux autres par des participants communs. En 1918, pas moins
de trois membres du Vorort l’ancien président Wunderly von Muralt, Alfred
Frey et John Syz et quatre membres du comité de la Chambre de commerce
de Zurich – outre le même John Syz, Julius Frey, Carl Abegg et Fritz Fleiner
siègent ainsi au conseil d’administration du Crédit Suisse. Moins zurichois, le
conseil d’administration de l’Aluminium Industrie Aktien Gesellschaft (AIAG)
réunit quant à lui les présidents des deux associations faîtières du grand patronat
suisse : Alfred Frey du Vorort et Gustave Naville de l’Union centrale.26 Autour
de la Grève générale, ce maillage serré, dont les exemples abondent, joue un rôle
crucial, car il facilite la circulation de l’information et permet de maintenir un
consensus minimal au sein du patronat.
Au cours de la Grève générale elle-même, les associations patronales organisent
des réunions publiques pour appeler les patrons à l’action. À Winterthur, pas
moins de 2000 bourgeois de la ville se réunissent le mardi 12 novembre et
votent une résolution de condamnation de la violence, de soutien aux autorités et
s’engagent à entrer en matière par la voie légale sur les revendications du Comité
d’Olten. La Chambre de commerce de Bâle tient de nombreuses réunions – les
6, 8, 11 et 15 novembre – au cours desquelles le Basler Volkswirtschaftsbund est
fondé en tant qu’association de combat. Cette nouvelle association, qui a pour
objectif d’opposer un front unique du patronat bâlois à l’inuence du mouvement
ouvrier, est une conséquence directe de la Grève générale.27
Une réunion entre secrétaires et militants patronaux se tient le 11 novembre
à Zurich au cours de laquelle les personnalités présentes se déclarent prêtes à
25 Voir AfZ, IB-Vorort Archiv, 1.6.6.3.37. Briefkopien Band 32-36 [1918]. Voir aussi le pro-
cès-verbal du Vorort (IB-Vorort Archiv, 1.5.3.) du 21.10 et du 20.11.1918.
2 6 On trouve la composition du conseil d’administration du Crédit Suisse dans « Zweiundsech-
zigster Geschäftsbericht der schweizerischen Kreditanstalt », 1918. Les procès-verbaux de
l’AIAG sont consultables au Schweizerisches Wirtschaftsarchiv, CH SWA PA 600 b D 2-1.
2 7 Willi Schneider, Die Geschichte der Winterthurer Arbeiterbewegung, Winterthur, 1960, p. 151.
On trouve les procès-verbaux de la fondation du Volkswirtschaftsbund dans les archives de
la chambre de commerce de Bâle au Schweizerisches Wirtschaftsarchiv, CH SWA PA 575, II
1904-1919, pp. 387-390.
1716
traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
agir « au service de la Réaction »28. Après cette réunion des patrons de la ville,
trois délégués (Otto Steinmann de l’Union centrale, Jean Cagianut du Baumeis-
terverband et August Reichlin du secrétariat de l’ASM) sont chargés d’aller
s’entretenir avec la fraction bourgeoise du Parlement cantonal, également réuni
pour une séance extraordinaire. D’après le récit qu’en donne Otto Steinmann,
les secrétaires patronaux jugent les politiciens peu combatifs – ils envisageaient
d’intégrer une large représentation socialiste au sein du gouvernement cantonal29
– et décident de prendre en main l’édition d’un journal bourgeois pour diffuser
le point de vue des autorités et des patrons et compenser le fait que seuls les
journaux socialistes paraissent depuis le début de la grève. Les typographes étant
en grève, c’est dans les rangs de l’association patronale des imprimeurs zurichois
que l’on mobilise pour faire tourner les rotatives de la Neue Zürcher Zeitung
(NZZ). Le groupe, qui incluait le futur président de l’Union centrale Leo Bodmer,
28 La citation est attribuée à Arthur Steinmann, AfZ, IB VATI Archiv, Vorstand VATI, 20.11.1918,
p. 2.
29 On trouve mention de cette réunion dans le deuxième numéro de la Bürgerliche Presse Zürich,
« Aufruf der zürcherischen Demokratischen Partei ».
se dirige vers le siège de la NZZ, non sans avoir au préalable assuré le journal
et les patrons imprimeurs que les éventuels dégâts seraient remboursés par les
organisations patronales et par les banques. Alors que les grévistes tentent de leur
barrer le chemin, c’est sous protection de l’armée que Steinmann et ses collègues
produisent la Bürgerliche Presse Zürichs, diffusée à 120 000 exemplaires le 12,
puis à 200 000 le 13 novembre. La Patriotische Studentenschaft, mobilisée en
soutien des associations patronales, reprend la production du journal.30 La Bür-
gerliche Presse joue le rôle de porte-voix des cercles bourgeois au cours de la
grève, exhorte la bourgeoisie à lutter contre les grévistes et incite les lecteurs à
se mobiliser au service de la Stadtwehr de la ville, qui est créée le 12 novembre,
mais dont les origines remontent à la grève des employés de banque.31
Les associations patronales apportent également un soutien logistique et nancier
aux gardes civiques. L’industriel de la soie Alfred Rütschi, responsable des
nances de la Stadtwehr zurichoise, estime, dix jours après la grève, que la mise
sur pied de la garde civique a coûté entre 10 000 et 15 000 francs, et que ses frais
annuels représenteront entre 20 000 et 25 000 francs. En plus de ces sommes,
Rütschi demande aux dirigeants de la Chambre de commerce de l’aider à mettre
sur pied un capital pour assurer les membres de la garde en cas de blessure ou
de décès. Avec des effectifs oscillant entre 10 000 et 20 000 membres, et en
comptant qu’un décès devrait être compensé à hauteur de 5 à 10 000 francs,
Rütschi estime que le capital nécessaire oscille entre 1 et 3 millions de francs. Si
Rütschi sollicite ses collègues de la Chambre, c’est bien parce qu’il est encore
difcile de faire participer les patrons à cette œuvre collective. Comme il le
note, « au début, nombreux étaient ceux prêts au sacrice. Quand les militaires
sont arrivés sur place, la détermination s’est déjà amenuisée. Une fois la Grève
3 0 Ces évènements sont racontés dans un texte publié de manière posthume et distribué, semble-
t-il, aux obsèques d’Otto Steinmann : « Zwei Erinnerungsbilder aus dem beruichen Leben des
Verstorbenen », in Erinnerung Dr jur. Otto Steinmann, 20. Mai 1876 – 6. März 1961, pp. 14-19.
Je tiens à remercier la famille Steinmann de m’avoir transmis ce texte. Voir aussi Otto Stein-
mann, Anfang und Fortgang, in Zentralverband schweizerischer Arbeitgeber-Organisationen,
Festschrift zum fünfzigjährigen Bestehen des Zentralverband schweizerischer Arbeitgeber-Or-
ganisationen 1908-1958, Zürich, pp. 27-28. Voir aussi Bürgerliche Presse Zürichs, n° 1,
12.11.1918. Les exemplaires de ce journal sont reliés avec ceux de la NZZ à la Bibliothèque
Nationale Suisse à Berne. Voir aussi la courte explication gurant en une du premier numéro
qui explique que la publication de ce journal visait à contrer le monopole d’information du
journal socialiste Volksrecht au cours de la grève. Voir aussi la présentation de l’action du
Buchdruckervereinigung dans Fünfzig Jahre Zürcher Buchdrucker-Vereinigung 1899-1949,
Zürich, 1949, pp. 61-64. Sur la participation des étudiants voir Hans Erb, Geschichte der Stu-
dentenschaft an der Universität Zürich 1833-1936, Zürich, 1937, p. 404.
3 1 Willi Gautschi, Dokumente zum Landesstreik 1918, Zürich, 1971, p. 278 « Aufruf zur Bildung
einer Zürcher Stadtwehr ». Sur les liens avec la grève des employés de banque, voir Archives
de la Chambre de commerce de Zurich, AfZ, Protokolle Vorstandsitzungen, 25.11.1918, p. 331.
Notons que les volontaires sont appelés à se présenter dans les bureaux des corporations.
Bürgerliche Presse Zürich, 12.11.1918, p. 1. Schweizerisches Sozialarchiv, Ar 331/260 B.
1918
traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
générale terminée, la plupart des cœurs se sont calmés », et il est donc difcile
de collecter les sommes nécessaires. La Chambre est une des institutions clé
de la mobilisation des patrons. Comme le note l’industriel de la soie Ulrico
Vollenweider, vice-président de l’Union centrale dans les années 1920 et homme
fort de la Chambre de commerce pour les questions sociales et patronales :
« Différentes forces agissent ensemble. Certains mettent à disposition leur force
physique, d’autres le capital et d’autres encore les deux à la fois. »32
Dans les jours qui suivent, l’ensemble des associations patronales s’active pour
coordonner la réponse patronale à la grève, et fait parvenir circulaires et consignes
de comportement. Dans une circulaire du 14 novembre, l’Union centrale incite
ses membres à refuser les revendications ouvrières faites pendant la grève, mais
demande aussi de renoncer aux représailles inutiles contre les grévistes qui
sont prêts à reprendre le travail.33 Le 16, alors que l’armée déle sur les quais
du lac de Zurich pour marquer la n de la grève, l’ASM réunit ses principaux
dirigeants et débloque immédiatement l’équivalent du salaire annuel de leur
premier secrétaire 5000 francs pour soutenir la Stadtwehr, et alimente les
gardes civiques à hauteur de 40 000 francs supplémentaires entre novembre 1918
et avril 1919.34 La réaction patronale n’est cependant pas uniquement répressive.
Les associations poussent leurs membres à augmenter les salaires et se lancent
dans une politique de négociation avec les syndicats dont le but consiste à isoler
l’aile la plus radicale du mouvement ouvrier. Pour Fritz Funk, le chef de Brown
& Boveri, les patrons doivent proter des divisions présentes dans le mouvement
ouvrier. Il estime que la grève a vu ces deux ailes converger, et qu’il faut tout
faire pour prévenir une nouvelle convergence de vue entre ces deux orientations.
Quelques jours plus tard, Funk met ces idées en application et rencontre un des
leaders de la Grève générale, Konrad Ilg, du syndicat de la métallurgie et futur
signataire de la fameuse « Paix du travail » de 1937, pour des négociations.35 Un
accord est également signé le 11 décembre avec les associations d’employés,
actant ainsi une tactique patronale largement appliquée.36
3 2 Archives de la Chambre de commerce de Zurich, AfZ, Protokolle Vorstandsitzungen,
25.11.1918, pp. 331-338. Les chiffres cités ainsi que la citation de Rütschi se trouvent à la
p. 333, la citation de Vollenweider à la p. 337.
3 3 Archives de l’Union centrale, circulaire n° 98 « Landesstreik 1918 », 14.11.1918.
3 4 Pierre Eichenberger, Mainmise…, p. 125.
3 5 AfZ, IB ASM-Archiv, 1.3.2.1. Vorstandssitzungen, Vorstand n° 93, 16 novembre 1918. C’est la
même tactique qui est décrite chez Sébastien Guex et Malik Mazbouri, « L’Association… ».
3 6 Mario König, Hannes Siegrist, Rudolf Vetterli, Warten und Aufrücken. Die Angestellten in der
Schweiz. 1870-1950, Zürich, 1985, p. 206. Voir également Bernard Degen, « Arbeit und Kapi-
tal », in Patrick Halbeisen, Margrit Müller, Béatrice Veyrassat (éd.), Wirtschaftsgeschichte der
Schweiz im 20. Jahrhundert, Basel, 2012, pp. 888-889.
Zurich-Washington-Bruxelles : réagir à la grève, 1919-1920
L’examen des archives des associations patronales permet d’apporter un regard
neuf sur la Grève générale. Le niveau élevé de préparation des milieux patronaux
et le ton belliqueux de certaines de leurs publications dans les semaines qui
précèdent la grève donnent à voir une participation active dans les évènements
qui ont précédé la grève plutôt qu’une simple réaction à un évènement subi.
Autrement dit, il est erroné de prétendre que « la Grève a réveillé la bourgeoisie
suisse de son sommeil »37. En réalité, les organisations patronales sont très actives
avant l’évènement et s’y sont préparées de longue date. Il ressort cependant
clairement que les associations ont le plus grand mal à obtenir la collaboration
des entreprises. Un deuxième élément mis en évidence dans cette étude est la
dimension transnationale de cette préparation, comme le montre la circulation
des brochures et des expériences au sein du patronat européen.
L’étude du cas zurichois, qui constitue l’épicentre de la grève, montre aussi
que la Chambre de commerce joue un rôle moteur dans la mobilisation de
la bourgeoisie. Il serait utile d’inclure ces acteurs patronaux dans les études
régionales de la grève. On comprendrait ainsi mieux la fondation de nombreuses
associations patronales à l’échelle des villes ou des cantons qui a lieu au cours de
la grève et immédiatement après et qui sont par la suite à la tête des actions des
bourgeoisies locales contre le mouvement ouvrier. Comme le note une circulaire
de l’Union centrale de mars 1919 :
ainsi que l’a démontré la grève générale en novembre dernier et
le mouvement social qu’elle a déchaîné il est de la plus haute
importance pour les associations professionnelles que des
associations locales de patrons aussi fortes que possible forment
contre poids aux unions ouvrières locales.
Les exemples abondent et concernent l’ensemble du patronat. La Chambre
de commerce de Zurich révise ses statuts le 27 juin 1919 pour centraliser sa
direction. Les banquiers réforment également le Verband Zürcherischer Kre-
ditinstitute pour le rendre plus efcace. En décembre 1918 a lieu la première
réunion de la nouvelle commission permanente de l’Union centrale, organe qui
va désormais constituer un équivalent du Vorort dans le domaine de l’action
patronale dans les questions sociales. L’Union centrale s’active à la suite de la
Grève générale comme jamais auparavant. Alors que son comité ne s’était réuni
qu’à trois reprises en 1917, ce ne sont pas moins de 19 séances (7 du comité et
3 7 Willi Schneider, Die Geschichte der Winterthurer Arbeiterbewegung, Winterthur, 1960, p. 153.
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traverse 2018/2 – AÉHMOLa Grève générale de 1918. Crises, conflits, controverses Eichenberger : Les organisations patronales et la Grève générale de 1918
12 de la nouvellement créée commission permanente restreinte) qui ont lieu en
1919.38
Dans cet article, je me suis concentré sur l’industrie et les milieux commerçants.
Le rôle des Unions des arts et métiers locales mériterait d’être pris en compte
beaucoup plus attentivement. Ainsi, ce n’est bien sûr pas un hasard si le Kanto-
nal-zürcherische Handwerker- und Gewerbeverein prend, début décembre 1918,
la décision de se doter d’un secrétariat permanent. L’activité de cette association
permet de donner une idée de l’effervescence qui suit la Grève générale. Les
31 associations membres de cette organisation en 1919 qui fonctionne comme
faîtière des organisations d’arts et métier du canton – tiennent au total 391 réunions
au cours de l’année 1919 (269 réunions des comités directeurs et 122 assemblées
générales). La section de la ville de Zurich, forte d’environ 2500 membres, réunit
son comité pas moins de quinze fois (celle de Winterthur le fait à vingt-deux
reprises), et organise cinq assemblées générales.39
Plus globalement, les mouvements sociaux qui se sont fait jour au sortir de la
Première Guerre mondiale ont provoqué un renforcement des organisations
patronales au niveau international. Ainsi, en automne 1919, les patrons qui
participent à la Conférence internationale du travail de Washington décident
la création de l’Organisation internationale des employeurs industriels, qui est
mise sur pied en 1920 avec siège à Bruxelles. Les premiers participants suisses
à ces négociations et à cette « Internationale » des patrons – John Syz, Hans
Sulzer ou Dietrich Schindler-Huber – gurent parmi les principaux animateurs
du mouvement patronal et leurs activités internationales témoignent de
l’enchevêtrement des différentes échelles de l’action patronale.40
3 8 Pierre Eichenberger, Mainmise…, pp. 121-147, 322-323 et 437-439 ; Adrian Zimmermann,
Klassenkampf… pp. 197-271. La citation « ainsi que l’a démontré… » se trouve dans Archives
de l’Union centrale, Circulaire n° 109 « Associations patronales locales », 11.03.1919, p. 2.
3 9 NZZ, n° 1600, 04.12.1918 ; « Vom kantonalzürcherischen Gewerbetag », Jahresbericht des
kantonalen Gewerbeverbandes, Zürich, 1919.
4 0 Sur ces questions, voir Pierre Eichenberger, « “Employers of the World, Unite !” The Internatio-
nal Organization of Industrial Employers (1900-1950) », working paper, Université de Zurich,
2016.
Zusammenfassung
Waren die Unternehmer auf den Ausbruch eines Generalstreiks vorbereitet? Wie
reagierten die Handelskammern, die branchenweiten Arbeitgeberorganisationen
und die Spitzenverbände der Wirtschaft auf die im Lauf des Ersten Weltkriegs
zunehmenden sozialen Spannungen? Wie handelten diese Kreise während des
Landesstreiks vom November 1918? Welche unmittelbaren Auswirkungen hatte
der Streik auf die Unternehmerkreise? Dieser Beitrag zielt darauf ab, diese
Fragen zu beantworten. Dabei zeigt er, dass sich die Unternehmerschaft schon
seit mindestens dem ersten Jahrzehnt des 20. Jahrhunderts auf die Möglichkeit
eines landesweiten Generalstreiks vorbereitete. Daneben dokumentiert er die
Intensität des transnationalen Austausches zwischen schweizerischen und
europäischen Unternehmern, die zu diesen Vorbereitungen beitrugen.
(Übersetzung : Adrian Zimmermann)
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3.2.1. Vorstandssitzungen, Vorstand n° 93, 16 novembre 1918. C'est la même tactique qui est décrite chez Sébastien Guex et Malik Mazbouri
  • I B Afz
  • Asm-Archiv
AfZ, IB ASM-Archiv, 1.3.2.1. Vorstandssitzungen, Vorstand n° 93, 16 novembre 1918. C'est la même tactique qui est décrite chez Sébastien Guex et Malik Mazbouri, « L'Association… ».
Voir également Bernard Degen, « Arbeit und Kapital
  • Mario König
  • Hannes Siegrist
  • Rudolf Vetterli
  • Warten Und Aufrücken
Mario König, Hannes Siegrist, Rudolf Vetterli, Warten und Aufrücken. Die Angestellten in der Schweiz. 1870-1950, Zürich, 1985, p. 206. Voir également Bernard Degen, « Arbeit und Kapital », in Patrick Halbeisen, Margrit Müller, Béatrice Veyrassat (éd.), Wirtschaftsgeschichte der Schweiz im 20. Jahrhundert, Basel, 2012, pp. 888-889. 21 20 traverse 2018/2 -AÉHMO