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Quels usages numériques pour quels types de relations fournisseurs

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Abstract

L'un des éléments qui affectent la performance des entreprises est la nature des relations qu'elles entretiennent avec leurs fournisseurs. Dans le secteur informel, alors qu'on sait que l'adoption du numérique apporte un effet positif sur les performances des entreprises, on sait peu de choses d'une part sur les relations que ces entreprises entretiennent avec leurs fournisseurs et d'autre part sur la façon dont ces relations peuvent modeler leurs usages du numérique. En étudiant le cas d'entreprises du secteur informel de la région de Dakar, nous nous sommes penchés sur ces liens.
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Orange Labs
L’un des éléments qui affectent la
performance des entreprises est la nature
des relations qu’elles entretiennent
avec leurs fournisseurs. Dans le secteur
informel, alors qu’on sait que l’adoption
du numérique apporte un effet positif sur
les performances des entreprises, on sait
peu de choses d’une part sur les relations
que ces entreprises entretiennent avec
leurs fournisseurs et d’autre part sur la
façon dont ces relations peuvent modeler
leurs usages du numérique. En étudiant
le cas d’entreprises du secteur informel
de la région de Dakar, nous nous sommes
penchés sur ces liens.
Blaise Boton
(Orange Labs)
Quels types
d’usages
numériques
pour quels
types de
relations
fournisseurs
dans le secteur
informel ?
Selon la 15e Conférence Internationale des Statisticiens
du Travail (CIST), le secteur informel se dénit comme « un
ensemble d’unités produisant des biens et des services en
vue principalement de créer des emplois et des revenus
pour les personnes concernées. Ces unités, ayant un
faible niveau d’organisation, opèrent à petite échelle et
de manière spécique, avec peu ou pas de division entre
le travail et le capital en tant que facteurs de production.
Les relations de travail, lorsqu’elles existent, sont surtout
fondées sur l’emploi occasionnel, les relations de parenté
ou les relations personnelles et sociales plutôt que sur des
accords contractuels comportant des garanties en bonne
et due forme ». En outre, la Conférence exclut du secteur
informel les activités agricoles, animales, forestières et
de pêche. La prépondérance de ce secteur en Afrique
Subsaharienne le place au cœur des politiques de lutte
contre la pauvreté et en fait l’objet de nombreux travaux
de recherche. Il s’agit souvent de mieux comprendre le
fonctionnement des entreprises informelles et les dés
qui se posent pour améliorer leurs performances et les
accompagner vers la formalisation de leurs activités.
Malgré les eorts déjà consentis, beaucoup reste à
faire pour comprendre l’écosystème de ces entreprises.
Aujourd’hui, ce besoin de compréhension est plus
opportun [1] en raison d’une part des changements
induits dans le quotidien des habitants et l’environnement
entrepreneurial par l’usage des technologies numériques
[3] et d’autre part car ces usages sont porteurs de
bénéces pour le développement [2].
Notre étude s’inscrit dans cette perspective, en
s’intéressant aux liens entre les usages du numérique
et les relations fournisseurs dans le secteur informel.
Comme terrain d’étude, nous nous intéressons au Sénégal
où seulement 3,8% des emplois sont formels [1]. Les
données utilisées sont celles d’une enquête quantitative
réalisée au premier semestre 2017 à Dakar par Orange
Labs et le laboratoire « Les Afriques dans le Monde ».
L’ENQUÊTE SUR LES USAGES DU NUMÉRIQUE
DANS LE SECTEUR INFORMEL À DAKAR
L’enquête a concerné un échantillon représentatif de 500
entreprises informelles. Leur identication a été faite sur la
base des critères dénis par l’Observatoire Economique
et Statistique d’Afrique subsaharienne (AFRISTAT) et en
s’inspirant du cadrage donné par le Bureau International
du Travail (BIT) en matière de mesure de l’informel. Plus
précisément, deux critères ont été retenus. Il s’agit de :
la non-possession d’un numéro d’identication
nationale des entreprises et associations (NINEA) ;
la non-tenue d’une comptabilité formelle selon
les normes du Système Comptable Ouest-Africain
(SYSCOA).
En dehors de ces critères et pour des raisons pratiques,
les entreprises informelles ont été choisies parmi celles
qui ont un emplacement commercial xe et qui font
partie des unités recensées par l’Agence Nationale de la
Tableau 1 : prols d’usagers
et segments de l’informel
Janvier 2019usages et valeur 60
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Quels types d’usages numériques pour quels types de relations fournisseurs dans le secteur informel ?
Statistique et de la Démographie (ANSD) du Sénégal. Sur
les 500 entreprises de l’échantillon enquêté, 40% opèrent
dans le secteur des services, 33% dans la production et
les activités d’extraction, et 27% dans le commerce. A la
tête de ces entreprises, il y a 27% d’entrepreneurs ayant
moins de 30 ans, 40% dans la tranche 30 40 ans et
33% de plus de 40 ans. 43% des entrepreneurs sont des
femmes (cf. gure 1).
Figure 1 : distribution spatiale des unités de production
informelles de la région de Dakar (Source : Berrou et al., 2017)
En se basant sur les caractéristiques et les performances
économiques des entreprises, cette enquête distingue
quatre types de segments de l’informel : « l’informel de
survie », les « gazelles inexpérimentées », les « gazelles
matures » et les « top performers ». Parmi ces 4
segments, c’est celui de l’informel de survie qui permet
essentiellement d’expliquer les disparités observées. Ce
segment regroupe des entreprises de petite taille (75%
d’indépendants), presque sans salariés, caractérisées
par une précarité avancée aussi bien sur le plan des
infrastructures de base (électricité, eau, éclairage public)
que sur celui des modes d’occupation des locaux
(locataire ou propriétaire). Ces entreprises sont très peu
bancarisées et leurs performances économiques sont
les plus faibles par rapport à tous les autres segments
qui ont tous une performance économique supérieure.
L’informel de survie est particulièrement développé parmi
les migrants ruraux.
LES RELATIONS FOURNISSEURS
DANS LE SECTEUR INFORMEL
En nous inspirant des travaux de la littérature sur les
relations des entreprises avec leurs fournisseurs [4; 5; 6],
nous avons de nouveau classé les entreprises de notre
échantillon, cette fois-ci par la forme que prennent ces
relations sur la base de quatre critères relatifs : (i) au
nombre et aux caractéristiques des fournisseurs, (ii) à
la fréquence des échanges et communications, (iii) aux
opérations nancières et (iv) au niveau de conance entre
les parties.
Les résultats montrent que, tout comme pour les grandes
entreprises formelles [2], les relations fournisseurs dans le
secteur informel ne sont pas homogènes. Elles évoluent
d’une relation sans conance et avec peu de contacts vers
une relation dans laquelle entrepreneurs et fournisseurs
entretiennent des liens informels et se font relativement
conance. Plus exactement, nous avons identié quatre
types de relations fournisseurs dont les caractéristiques
peuvent être résumées dans le tableau 1 :
Tableau 1 : types de relations fournisseurs
dans le secteur informel dakarois
De façon indépendante, tous les segments de l’informel
se retrouvent dans la relation transactionnelle simple.
L’informel de survie est statistiquement surreprésenté
dans partenariat simple et sa présence est non
négligeable dans la relation transactionnelle avancée
et dans le partenariat avancé. Cela s’explique par les
caractéristiques des entrepreneurs de l’informel de survie.
Rappelons que ce sont majoritairement des migrants
ruraux qui, du fait de leur précarité, sont en quête de
nouvelles opportunités pour améliorer leur stabilité en
ville. De ce fait, ils s’activent à entretenir une relation de
conance avec les seuls fournisseurs qu’ils ont, du fait de
leur mono-activité. En raison de la petitesse de la taille
de cette activité et de leur faible capacité de stockage,
le maintien de liens informels avec les fournisseurs
constitue pour eux, dans une certaine mesure, un moyen
de pouvoir s’approvisionner sans trop de contraintes ou à
crédit en cas de besoin. Dans une dynamique de passage
de relations transactionnelles vers des partenariats,
quelques-uns parmi eux parviennent à le faire de manière
assez solide pour se retrouver en partenariat avancé avec
leurs fournisseurs.
ACCÈS AUX ÉQUIPEMENTS ET USAGES
DU NUMÉRIQUE DANS LES RELATIONS
FOURNISSEURS
Le téléphone mobile est l’équipement le plus répandu
dans le secteur informel dakarois. Il est possédé par
la quasi-totalité des entreprises (cf. gure 2). L’accès à
sa forme tactile1 permet de distinguer les entreprises
connectées de celles non connectées (cf. tableau 2).
TRANSACTIONNEL SIMPLE
• Un seul fournisseur en
général, éloigné (même à
l'étranger), le plus souvent
formel
• Relations anciennes
• Contacts et commandes
ponctuels
• Pas de travail à crédit
• Pas du tout de conance.
PARTENARIAT SIMPLE
• Le nombre de fournisseurs
importe peu
• Fournisseurs très proches
et informels
• Relations de longue date
• Contacts et commandes très
réguliers
• Indiérence au travail à crédit
• Faibles montants de crédits
• Délais de paiement très
courts
• Niveau de conance élevé.
TRANSACTIONNEL AVANCÉ
• Un seul fournisseur en
général, éloigné (mais dans
le pays), le plus souvent
informel
• Contacts et commandes
réguliers
• Pas de travail à crédit
• Faible niveau de conance.
PARTENARIAT AVANCÉ
• Plusieurs fournisseurs
• Le type de fournisseur et sa
localisation importent peu
• Relations de plus d’un an
• Contacts et commandes
réguliers
• Travail à crédit accepté
• Montants de crédits élevés
• Longs délais de paiement
des crédits
• Niveau de conance très
élevé.
1- Dans le cas de cette étude, le téléphone tactile est assimilable au
smartphone. Il ore la possibilité de se connecter à internet.
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Orange Labs
Quels types d’usages numériques pour quels types de relations fournisseurs dans le secteur informel ?
Dans notre échantillon, quelles sont les entreprises qui
ont accès à l’internet ? C’est le cas de 65% de celles qui
sont en relation transactionnelle simple, 63% de celles
en relation transactionnelle avancée, 43% de celles en
partenariat simple et 73% de celles en partenariat avancé.
Le faible taux de connexion dans le partenariat simple
(par rapport à l’ensemble de l’échantillon) s’explique par
la nature des entreprises dans ce type de relation. Tout
comme décrit plus-haut, il s’agit d’entreprises opérant
dans l’informel de survie. Leur faible niveau d’éducation
peut être un facteur limitant pour certains usages de
l’internet (les applications de gestion de stocks par
exemple) qui requièrent un niveau d’éducation élevé. Le
tableau 3 synthétise l’ensemble des usages du numérique
dans les relations fournisseurs.
LIENS ENTRE USAGES DU NUMÉRIQUE
ET RELATIONS FOURNISSEURS
Le croisement de chaque usage avec les types de relations
fournisseurs au moyen d’une régression binomiale
permet de constater (cf. tableau 4 page suivante) que
la probabilité d’utiliser les services numériques dans le
partenariat avancé est globalement forte par rapport à la
relation transactionnelle simple (relation de référence).
Ce résultat s’observe au niveau des appels par voix
mobile, des appels vidéo, de la messagerie SMS/MI, des
cartes de crédit et transferts bancaires, des applications
de météo et des applications de photographie ; et est
cohérent avec un taux élevé d’accessibilité à la connexion
internet dans le partenariat avancé.
Quant à la relation transactionnelle avancée et au
partenariat simple, il n’y a pas de diérence signicative
par rapport à la relation transactionnelle simple, en
raison de l’importance de l’informel de survie dans ces
deux segments. En eet, les usages cités plus haut
sont également inuencés par le chire d’aaires de
l’entreprise et le niveau d’éducation de l’entrepreneur ;
deux variables pour lesquelles l’informel de survie a
les plus faibles résultats. On peut de ce fait supposer
que, même si les entreprises de l’informel de survie
parviennent parfois à entretenir une relation de conance
avec leurs fournisseurs, cette relation ne les conduit pas
forcément à l’usage du numérique, vu les coûts que cela
peut engendrer face à leurs faibles capacités nancières.
Aussi, nous avons constaté que si l’usage du numérique
permet d’améliorer les performances (exprimées en
termes de chires d’aaires) de l’entreprise, cet eet
positif ne provient pas de son utilisation dans les relations
avec les fournisseurs.
Le type de la relation avec les fournisseurs n’impacte pas
l’usage de la ligne xe, de la messagerie électronique,
des transferts par Western Union/Moneygram/Poste, des
applications d’archivage de documents, de gestion de
Les appels
la messagerie
les fonctions
financières
Usages avancés du
téléphone et de l’internet
Voix mobile (classique / IP)
Ligne fixe
Appel vidéo
Messagerie (SMS / MI)
Messagerie électronique
Carte de crédit / transferts bancaires
Mobile money
Western Union / Poste
Calculatrice
Application d’archivage de documents
Application de gestion de stocks, comptes et transactions
Application de météo
Application de géolocalisation, cartes et plans
Application de photographie
59,8%
4,4%
35,6%
16,4%
2,6%
5,4%
15,6%
2,8%
64,4%
9%
5,8%
8,8%
11%
56,8%
GROUPE D’USAGES USAGES TAUX
D’UTILISATION
ÉQUIPEMENT
DE CONNEXION
NOMBRE POURCENTAGE
Téléphone tactile uniquement
Ligne xe uniquement
Les deux
Nombre total d’entreprises
connectées
284 90%
3 1%
30 9%
317 100%
Figure 2 : taux de possession d’équipements numériques
dans le secteur informel dakarois (Source : Auteur)
Tableau 2 : Terminaux de connexion à l’internet
(Source : Auteur)
99%
63%
9% 6%
Téléphone mobile (GSM simple ou tactile)
Téléphone tactile
Ordinateur (portable ou xe)
Ligne xe
Tableau 3 : description des usages dans les relations fournisseurs
Janvier 2019usages et valeur 60
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Quels types d’usages numériques pour quels types de relations fournisseurs dans le secteur informel ?
POUR ALLER PLUS LOIN :
[1] BANQUE AFRICAINE DE DEVELOPPEMENT,
(2018), « Perspectives économiques en Afrique de
l’Ouest - Évolution macroéconomique et pauvreté,
inégalité et emploi - Marchés du travail et emplois
en Afrique de l’Ouest »
[2] BANQUE MONDIALE, (2016), «Rapport sur le
développement dans le monde - Les dividendes du
numérique»
[3] BERROU J.-P., COMBARNOUS F. & EEKHOUT
T (2017), “ Les TIC: Une réponse au dé du
développement des micro et petites entreprises
informelles en Afrique sub-sahariennes ? ”
ORANGE-LAM, https://recherche.orange.com/
wp-content/uploads/2017/02/2017_01_LAM_
ORANGE_TICInformel_EtatDeLArt.pdf
[4] LACOSTE S. (2011). “ Segmentation fournis-
seurs et négociation : le cas du fournisseur
« stratégique » ,
Management & Avenir 2011
/4
(n°44), p. 202-218. DOI 10.3917/mav.044.0202
[5] LEPRES X. (2003), « Vers une nouvelle concep-
tualisation de la relation d’échange fournisseurs
grands distributeurs », XIIe Conférence de
l’Association Internationale de Management
Stratégique,
Les Côtes de Carthage
– 3, 4, 5 et 6
juin 2003
[6] MACNEIL, I.R. (1980), “ The New Social
Contract: An Inquiry into Modern Contractual
Relations ”.
Yale University Press
, New Haven,
134-137.
stocks, ou de météo. Ces usages ne sont pas fréquents
dans l’ensemble du secteur informel dakarois. L’utilisation
de la calculatrice et des applications de localisation,
plans et cartes est négativement impactée par les types
de relations fournisseurs.
CONCLUSION
Pour comprendre le rôle joué par les technologies
numériques dans la quête de performance des
entreprises informelles de la région de Dakar, nous avons
analysé les liens entre leurs usages du numérique et les
types de relations que ces entreprises entretiennent avec
leurs fournisseurs. Nous constatons que lorsque les deux
parties collaborent régulièrement et se font conance,
elles intensient dans leurs relations l’usage de nombreux
services : voix mobile, appels vidéo, messagerie SMS/
MI, cartes de crédit et transferts bancaires, mobile money
et applications de localisation. Cependant, ce lien ne se
traduit pas en augmentation du chire d’aaires. Ceci
nous ouvre d’autres pistes de réexion sur les dimensions
d’adoption du numérique par ces entreprises informelles,
dans les mécanismes de coordination et leur traduction
en amélioration des performances. Ainsi, d’autres volets
relatifs aux usages dans les relations clients, les relations
horizontales et les relations internes méritent d’être
explorés dans le cadre de futurs travaux.
Même si nous avons mis en évidence des usages
numériques assez répandus dans ce secteur, il convient
de souligner que la rareté de certains usages comme la
messagerie électronique et les applications de gestion
de comptes n’a pas permis d’obtenir des coecients
signicatifs pouvant monter véritablement les eets
recherchés. Pour aller plus loin, les prochaines études
sur le sujet devront adopter une approche expérimentale
(essais randomisés ou méthode de la double diérence)
pour mesurer l’impact de ces relations sur l’usage du
Tableau 4 :
synthèse
des eets
des relations
fournisseurs
sur les
usages du
numérique
numérique. Dans ces futurs travaux, une priorité pourrait
être accordée aux entreprises du petit informel, à la fois
nombreuses dans le mode de partenariat avancé, mais
dont les niveaux d’équipement et d’accès à l’internet sont
les plus faibles.
Appels
Messagerie
Fonction
financières
Usages
avancés du
téléphone
et de
l’internet
Voix mobile (classique / IP)
Ligne fixe
Appel vidéo
Messagerie (SMS / MI)
Messagerie électronique
Carte de crédit / transferts
bancaires
Mobile money
Western Union / Poste
Calculatrice
Application d’archivage de
documents
Application de gestion de stocks,
comptes et transactions
Application de météo
Application de géolocalisation,
cartes et plans
Application de photographie
USAGES TRANSACTIONNEL
SIMPLE
(RÉFÉRENCE)
TRANSACTIONNEL
AVANCÉ
PARTENARIAT
SIMPLE
PARTENARIAT
AVANCÉ
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