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« L’ennemi est parmi nous »: Les usages politiques de la loi antiterroriste au Cameroun

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Abstract

This article builds on the study of counter-terrorism measures, among which are antiterrorist laws adopted by states around the world that face the Islamic threat. In Cameroon, the antiterrorist law promulgated in December 2014 is not simply a tool to fight against the Islamic sect Boko Haram in the area of the Lake Chad Basin. Used to reduce civil and political liberties and to eliminate political opponents in the struggle for control of the head of state, the antiterrorist law also serves to silence criticisms of the political and economic government. The law appears to be an instrument to consolidate the hegemony of the ruling class. I demonstrate here that in the hands of the prince, the antiterrorist law allows him to establish his authority, assert his sovereignty, discipline society and realize his power to “let live and let die”. Cet article se situe dans le prolongement des études sur les instruments de lutte contre le terrorisme islamique parmi lesquelles figurent les lois antiterroristes adoptées par de nombreux États dans le monde qui font face à la menace islamique. Au Cameroun, la loi antiterroriste promulguée en décembre 2014 n’est pas simplement un outil de lutte contre la secte islamiste Boko Haram qui sévit sur le pourtour du bassin du lac Tchad. Utilisée pour limiter les libertés civiles et politiques, éliminer des adversaires politiques dans le cadre de la lutte de succession à la tête de l’État, elle sert également à réduire au silence les critiques formulées contre la gouvernance politique et économique. Dans le cadre de ce travail, je défends la thèse selon laquelle à travers la loi antiterroriste, le droit est un instrument de consolidation de l’hégémonie de la classe dominante. Il s’agit d’un dispositif entre les mains du prince lui permettant d’asseoir son autorité, affirmer sa souveraineté, discipliner la société et matérialiser son pouvoir de « faire vivre et de laisser mourir ».
Journal des anthropologues
Association française des anthropologues
154-155 | 2018
Violences et terreurs
« L’ennemi est parmi nous »
Les usages politiques de la loi antiterroriste au Cameroun
« The Enemy is Among Us »: Political Uses of the Anti-Terror Law in Cameroon
Boris Bertolt
Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/jda/7090
DOI : 10.4000/jda.7090
ISSN : 2114-2203
Éditeur
Association française des anthropologues
Édition imprimée
Date de publication : 15 novembre 2018
Pagination : 85-107
ISSN : 1156-0428
Distribution électronique Cairn
Référence électronique
Boris Bertolt, « « L’ennemi est parmi nous » », Journal des anthropologues [En ligne], 154-155 | 2018, mis
en ligne le 15 novembre 2020, consulté le 18 mars 2019. URL : http://journals.openedition.org/
jda/7090 ; DOI : 10.4000/jda.7090
Journal des anthropologues
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Journal des anthropologues n° 154-155, 2018
« L’ENNEMI EST PARMI NOUS »
LES USAGES POLITIQUES DE LA LOI
ANTITERRORISTE AU CAMEROUN
Boris BERTOLT
En 2011, des journalistes camerounais font état de la présence
à l’Extrême-Nord du Cameroun des membres de la secte islamiste
Boko Haram ayant fui la répression dans l’État du Borno au Nigéria
depuis 2009. Dès 2012, les incursions criminelles de Boko Haram
en territoire camerounais dans les villes de Fotokol, Dabanga,
Makary et Kousseri se multiplient. Elles s’accompagnent de
pillages, meurtres, enlèvements, vols du bétail.
En 2013, les actes de violence gagnent en intensité au point
que la menace s’internationalise. Cette internationalisation se
produira avec l’enlèvement de la famille française Moulin-Fournier
le 19 février 2013 dans la localité de Dabanga et celui du prêtre
français Georges Vandenbeusch le 14 novembre 2013. En avril
2014, les pères Gianantonio Allegri, Giampaolo Marta de nationalité
italienne et sœur Gilberte, canadienne, sont capturés par Boko
Haram. Dans la nuit du 16 au 17 mai, alors que Paul Biya se trouve
School of Social Policy, Sociology and Social Research (
SSPSSR
)
Department of criminology
University of Kent Canterbury, United Kingdom
Courriel : borisbertolt@yahoo.fr
Boris Bertolt
86
à Paris pour un sommet contre Boko Koram, dix ressortissants
chinois sont enlevés à Waza et du matériel explosif est emporté. Le
dimanche 27 juillet, la ville de Kolofata fait l’objet d’un assaut de
Boko Haram au cours duquel sont enlevés l’épouse du Vice-Premier
ministre Amadou Ali, sa belle-sœur, le maire et Lamido de Kolofata,
son épouse, six de leurs enfants et plusieurs autres membres de la
famille. C’est dans ce contexte de violence généralisée dans
l’Extrême-Nord du Cameroun et pour adapter le cadre juridique à la
nouvelle menace, que l’Assemblée nationale camerounaise vote en
décembre 2014 une loi portant répression des actes de terrorisme qui
sera promulguée le 23 décembre 2014 par Paul Biya.
L’objectif de cet article est d’interroger les trajectoires prises
par la lutte contre le terrorisme au Cameroun à partir du dispositif
juridique. Au-delà de la menace islamiste, la loi antiterroriste
constitue aujourd’hui un instrument de surveillance et de contrôle
des populations par l’ordre gouvernant. Ainsi, le droit apparaît
comme un outil de consolidation de l’hégémonie de l’élite
gouvernante dans un contexte de crises multiformes.
Depuis 2014, j’ai compilé des données sur l’actualité politique
camerounaise. Au Cameroun, au Sénégal, en Angleterre et en France
dans le cadre de mes activités professionnelles et de recherche, j’ai
discuté à la fois avec des membres du gouvernement camerounais,
des cadres de l’Administration, des responsables politiques et des
acteurs de la société civile. Ainsi, le matériau mobilisé dans le cadre
de ce travail est principalement constitué de déclarations publiques,
d’articles de presse, d’articles cybernétiques, de débats télévisés et
radiophoniques. Ce corpus m’a permis de construire mon analyse en
trois étapes : tout d’abord je montre comment la loi antiterroriste a
entrainé au Cameroun une réduction des libertés civiles et politiques.
Ensuite, j’examine la démarche par laquelle ce qui peut être perçu
comme des manquements du texte offre en réalité des fenêtres
d’opportunités pour permettre au pouvoir central d’accentuer son
contrôle sur les masses. Enfin, la crise en zone anglophone qui sévit
depuis novembre 2016 sert de cadre analytique pour étayer le
processus par lequel, sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme,
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
87
l’ordre gouvernant rend invisibles des revendications sociopolitiques
qui s’inscrivent profondément dans une critique de la nature de
l’État et de son mode de fonctionnement.
Réduction des libertés civiles et politiques
La mise en œuvre de la loi antiterroriste au Cameroun se situe
dans le prolongement des instruments juridiques internationaux
adoptés et ratifiés par le Cameroun afin de lutter contre le
terrorisme. Les principaux cadres juridiques servant de référence à
cet effet sont : la Convention de l’organisation de l’unité africaine
(
OUA
) de 1999 sur la prévention et la lutte contre le terrorisme,
renforcée par la résolution 2178 du 24 septembre 2014 du Conseil
de sécurité des Nations Unies
1
. La loi antiterroriste au Cameroun
sera adoptée trois mois après la résolution des Nations Unies. Mais
il semble important de préciser que la convention de l’
OUA
invitait
déjà les États à « prendre toutes les mesures nécessaires pour
protéger les droits fondamentaux de leurs populations contre les
actes terroristes. ». C’est sur ce dernier aspect que se situe toute la
controverse autour de la loi antiterroriste au Cameroun. Car si sur le
principe, la nécessité d’un cadre juridique approprié pour faire face
à Boko Haram était un impératif, l’ambiguïté dans la définition de
l’infraction terroriste a laissé le champ libre à des interprétations
issues de l’opposition politique et de la société civile qui accusent le
pouvoir central d’utiliser ce mécanisme pour consolider et prolonger
le contrôle sur les populations.
Le terrorisme se définit comme l’ensemble d’actes de violence
(attentats, prises d’otages, etc.) commis par une organisation ou un
1
La Résolution 2178 du Conseil de sécurité engage les États à « veiller à
ce que la qualification des infractions pénales dans leur législation et leur
réglementation internes permettent […] d’engager des poursuites et de
réprimer les actes terroristes ». La Convention de l’
OUA
de 1999 quant à
elle, engage les États parties à « […] établir comme crimes, les actes
terroristes ». Pour ce qui est de son protocole, elle invite les États à
« prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger les droits
fondamentaux de leurs populations contre les actes terroristes ».
Boris Bertolt
88
individu pour créer un climat d’insécurité, pour exercer un chantage
sur un gouvernement, pour satisfaire une haine à l’égard d’une
communauté, d’un pays, d’un système (Larousse, 2017). Mais, d’un
point de vue juridique, il s’agit d’un « ensemble d’infractions
limitativement énumérées dans le code pénal, qualifiées ainsi,
lorsqu’elles sont en relation avec une entreprise individuelle ou
collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public »
(Dalloz, 2010). Le vocabulaire juridique d’Henri Capitant précise
qu’il s’agit des « agissements criminels destinés à semer l’épouvante
dans la population civile, par leur caractère meurtrier
systématiquement aveugle » (Cornu, 2005 : 902). Ces définitions
fondent la loi n° 2014/28 du 23 décembre 2014 portant répression
des actes de terrorisme au Cameroun. L’article 2 alinéa 1 du texte
stipule que : « Est puni de la peine de mort, celui qui, à titre
personnel, en complicité ou en coaction, commet tout acte ou
menace susceptible de causer la mort, de mettre en danger lʼintégrité
physique, dʼoccasionner des dommages corporels ou matériels, des
dommages de ressources naturelles, à lʼenvironnement ou au
patrimoine culturel dans lʼintention : a) dʼintimider la population, de
provoquer une situation de terreur ou de contraindre la victime, le
gouvernement et/ou une organisation nationale ou internationale, à
accomplir ou à sʼabstenir dʼaccomplir un acte quelconque, à adopter
ou à renoncer à une position particulière ou à agir selon certains
principes ; b) de perturber le fonctionnement normal des services
publics, la prestation de services essentiels aux populations ou de
créer une situation de crise au sein des populations ; c) de créer une
insurrection générale dans le pays. »
On peut constater que cet article offre une palette
d’interprétations qui ne permettent pas de limiter le champ
d’application de ce qui pourrait constituer une infraction terroriste. Il
a suscité de nombreuses inquiétudes y compris au sein des
spécialistes camerounais du droit. Pour le juriste Adolphe Minkua
She
2
: « Avec cette législation antisubversive, on sera parvenu à
2
Afriqueactualité.com (consulté le 13 décembre 2017).
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
89
lʼinhibition quasi-totale de toute velléité de contestation politique
car, la législation antisubversive va fonctionner comme une véritable
épée de Damoclès, dont les citoyens vont intérioriser la présence
pour sʼautocensurer sur le plan de lʼexercice des libertés. » Selon
l’opposant politique Cyrille Sam Mbaka, de l’Union nationale pour
la démocratie et le progrès (
UNDP
) « cette loi va terroriser le
peuple
3
».
Ces réactions montrent de quelle manière les milieux
intellectuels et politiques, tout au moins certains d’entre eux, ont
accueilli ce dispositif législatif. La plupart y ont vu une menace sur
le respect des droits de l’homme. Mais surtout un recul sur le plan
des libertés publiques.
Les craintes suscitées par l’article 2 du texte de loi tirent en
partie leur légitimité de la résolution 2178 du Conseil de sécurité des
Nations Unies qui, dans son préambule, souligne que : « Les États
membres doivent veiller à ce que les mesures qu’ils prennent pour
combattre le terrorisme soient conformes à toutes les obligations que
leur fait le droit international, en particulier le droit international des
droits de l’homme, le droit international des réfugiés et le droit
international humanitaire. »
Les difficultés posées par la loi antiterroriste et les menaces
qu’elle fait peser sur les libertés civiles et politiques sont liées aux
imprécisions autour de la définition précise de l’infraction terroriste.
La Commission européenne des droits de l’homme dans l’une de ses
décisions souligne qu’on ne peut considérer comme loi qu’une
norme énoncée avec suffisamment de précision pour permettre au
citoyen de régler sa conduite en s’entourant au besoin de conseils
éclairés, pour qu’il soit à même de prévoir les conséquences qui
découlent d’un acte déterminé
4
. Une définition précise de
l’infraction est capitale dans la mise en application d’une loi et la
régulation des comportements (Edimo, 2016 : 167). D’un point de
3
La Nouvelle Expression, 3867, vendredi 5 décembre 2014 : 8.
4
La Commission européenne
des droits de lʼhomme (
CEDH
), enjoint
également les États-Unis à travers lʼarrêt Kruslin et Huvig du 24 avril 1990
à revoir leur législation pour se conformer au droit humanitaire, et instituer
un ou deux organismes de contrôle.
Boris Bertolt
90
vue juridique, elle permet « la compréhension de tous les éléments
juridiques impliqués par le texte de loi : les conditions d’application,
les conséquences, les actions qu’il permet, les principes qu’il ap-
plique, les autres conclusions concurrentes » (Lassere-Kiesow,
2002). Ce qui limite les sanctions arbitraires pouvant être pronon-
cées par les juges. D’un point de vue politique le citoyen peut mieux
comprendre les intentions du législateur. Or dans sa formulation
actuelle, on peut constater que la loi antiterroriste vise toutes les
catégories de la population. Y compris les salariés manifestant leur
droit constitutionnellement garanti, de faire grève.
Depuis l’entrée en vigueur de la loi antiterroriste, de
nombreuses manifestations publiques ont été interdites pour des
raisons de trouble à l’ordre public
5
. Des réunions de partis politiques
ont également été annulées
6
. Des leaders de la société civile et de
l’opposition arrêtés
7
. Les journalistes sont muselés
8
. Force est
cependant de constater que la grande partie des manifestations
autorisées sont celles du parti au pouvoir, le Rassemblement
démocratique du peuple camerounais (
RDPC
) visant à soutenir Paul
Biya et appeler à une nouvelle candidature à la veille de l’élection
présidentielle d’octobre 2018
9
. Parfait Mbvoum, responsable du
5
En avril 2016, une manifestation de soutien aux victimes de Boko Haram,
à travers une exposition, a été interdite pour danger à l’ordre public.
6
En novembre 2015, le meeting à Bafoussam du Mouvement pour la
renaissance du Cameroun (
MRC
), parti de l’opposition, interdit par le
préfet. Mais, depuis la fin de l’année 2017 et du fait de l’élection
présidentielle prévue en octobre 2018, les organisations politiques sont de
plus en plus autorisées à tenir des manifestations.
7
En septembre 2015, le syndicaliste Jean Marc Bikoko est arrêté à
Yaoundé alors qu’il participait à un colloque sur la gouvernance et
l’alternance démocratique au Cameroun.
8
Le 30 août 2017, pour des raisons de trouble à l’ordre public, le
sous-préfet de Yaoundé 1 interdit une rencontre du Club des journalistes
politiques. Les échanges portaient sur la situation dans les régions du
nord-ouest et sud-ouest, la lutte contre Boko Haram et les prochaines
élections présidentielles.
9
Né en 1933, Paul Biya a remplacé Ahmadou Ahidjo à la tête de l’État du
Cameroun en 1982. Depuis cette date il s’est fait réélire. En 2008, au
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
91
Social Democratic Front dans la région du Centre souligne à cet
effet :
Ces manifestations n’ont pas besoin d’une autorisation d’un préfet
pour se tenir dans la mesure où elles sont organisées par les élites
locales membres du parti au pouvoir
10
.
La dimension néopatrimoniale de l’État aidant (Bayart, 1979 ;
Medard, 1991 ; Bach, 2011), l’appareil administratif se retrouve
incorporé au parti au pouvoir.
Le droit comme instrument de quête hégémonique
La notion d’hégémonie ici sert à matérialiser la volonté de
domination d’une catégorie de la population par une autre (Gramsci,
1983). Dans l’analyse gramscienne, le pouvoir judiciaire est
constitutif de l’hégémonie politique au même titre que le législatif
ou l’exécutif. Dès lors, les lois peuvent être utilisées pour organiser
la vie sociale ou encore réprimer un certain type d’attitudes
permettant de remettre en cause les intérêts de la classe dominante.
C’est dans ce registre qu’il faudrait situer les critiques formulées
contre la loi antiterroriste qui facilite l’interdiction des réunions
publiques, de rencontres de la société civile ou de discussions autour
des problèmes auxquels le Cameroun fait face (Manga, 2017). Cette
instrumentalisation du droit ne s’inscrit pas seulement dans une
stratégie de fabrication du silence, mais également du consentement
à travers la discipline (Hall, 1978).
Les arrestations, la répression des manifestations, l’interdiction
des réunions sont à ranger dans une stratégie de discipline de la
société dans laquelle s’insère le dispositif juridique (Mazabraud,
2010). L’objectif est de rendre les populations dociles vis-à-vis du
pouvoir et des lois. Pour l’ordre gouvernant, il n’est pas question de
laisser émerger un discours alternatif au-delà de celui produit par le
pouvoir central. Le corps des individus est le lieu par excellence
s’exerce ce pouvoir disciplinaire (Foucault, 1975). Les
lendemain des émeutes, il modifiait la constitution pour lever la barrière
limitant les mandats présidentiels.
10
Entretien à Yaoundé le 12 août 2015.
Boris Bertolt
92
manifestations qui n’ont pas été autorisées, les interpellations
brutales, le déploiement d’importants contingents de policiers et de
gendarmes ne rendent pas simplement compte du caractère répressif
de l’État, mais traduisent également la volonté de discipliner les
personnes jugées dangereuses ou qui constituent des menaces
potentielles pour l’ordre dominant. Discipliner vise à domestiquer,
rendre docile et produire des individus qui ne sauraient contester
l’ordre établi (id., 1997).
Au terme de ce processus on aboutit à un reniement par une
partie de la population des droits constitutionnellement reconnus. Le
pouvoir central reçoit régulièrement des félicitations d’une partie de
l’opinion publique lorsqu’il procède à l’interdiction d’une réunion
ou à la répression d’une manifestation
11
. Foucault souligne que :
« La discipline fabrique des corps soumis et exercés, des corps
dociles. » (1975 : 162). Les corps disciplinés reconduisent la
surveillance qu’ils s’imposent à eux-mêmes et tentent de l’imposer
aux autres (Legrand, 2007 : 162). Ainsi, au-delà de la discipline, il y
a chez le sujet l’internalisation de l’oppression et de la domination.
Le sujet s’est accommodé de la violence structurelle produite par
l’État et la reproduit contre lui-même et contre autrui (Fanon, 1961).
On pourrait également pousser l’analyse plus loin en parlant du
développement d’un inconscient collectif qui favorise l’autocensure
individuelle (Jung, 1996). L’exercice de l’autorité et du pouvoir a
entrainé au sein de la population une confusion entre ce qui relève
des libertés fondamentales reconnues par la constitution et
l’infraction pénale. Le corps humain est fouillé par le pouvoir,
déshabillé, désarticulé et recomposé (Foucault, 1975 : 139).
11
En février 2018, à la suite des commémorations de ce qui est qualifié
« d’émeutes de la fin » ayant entrainé la perte de nombreuses vies civiles,
des militants du
SDF
sont interpellés à Douala alors qu’ils manifestent
pacifiquement. Sur les réseaux sociaux, certaines voix s’élèvent en
soulignant : « Qui les a envoyé marcher ? » ; « Vous jouez avec l’État » ;
« Quand on vous demande de ne pas marcher, vous le faites. Vous allez
assumer ».
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
93
Cette fabrication de l’hégémonie est donc soutenue par
l’imprécision d’une définition claire de l’infraction terroriste mais
aussi par l’utilisation des termes qui sont restés vagues dans la loi.
Or, comme le souligne Maurice Hauriou : « Chaque loi est une
chaussée publique bien pavée sur laquelle on peut marcher avec
assurance » (2002 : 238). Pour André Akam Akam : « L’imprécision
des termes, leur mauvais emploi ou encore l’imprécision des
phrases, constituent des barrières à la compréhensibilité de la loi. »
(2007 : 51). Par ce procédé, le législateur s’autorise à définir, en
fonction de ses intérêts, ce qui pourrait relever d’une infraction
terroriste ou pas. Dans la mesure où il est un élément constitutif de
la classe hégémonique, cela permet au groupe dominant de situer et
labelliser tout potentiel comme « terroriste ».
Le processus de labellisation permet à l’autorité de définir
ceux qui constituent des déviants, mais également consolider les
normes qui doivent régir et réguler le comportement des citoyens
(Lemert, 1974 ; Kitsuse, 1961). Or, la norme est une construction
qui se forme dans le pouvoir d’écriture (Foucault, 1975 : 191). C’est
celui qui écrit qui va dicter, en fonction de ses convictions et de ses
intérêts, ce qui est acceptable ou pas. Les normes apparaissent dès
lors comme des constructions de l’ordre dominant à des fins
hégémoniques. Ainsi, l’absence d’une définition claire de la loi
antiterroriste et l’utilisation vague des mots dans la qualification de
l’infraction permet d’exclure ceux qui ne se conforment pas aux
règles édictées, de différencier les individus les uns par rapport aux
autres et de définir ce qui est « bien » ou « mauvais » en fonction des
intérêts du pouvoir (Becker, 1963 ; Foucault, 1975). Il apparaît dès
lors plus aisé pour l’ordre étatique de fabriquer des outsiders ou des
ennemis. Ce qui d’après Carl Schmitt est normal parce que la
politique va de pair avec la désignation des ennemis, le choix des
amis et la constitution des alliances (1992).
Le 2 août 2014, au départ du Cameroun pour les États-Unis où
il doit prendre part au sommet États-Unis/Afrique, Paul Biya déclare
à l’aéroport s’agissant de Boko Haram :
Boris Bertolt
94
Nous ne laisserons pas, au contraire nous allons contribuer à les
protéger et à combattre cet ennemi sans relâche […]. On a eu à lutter
contre le Nigéria pour Bakassi et avant, on a éradiqué les maquis
(lutte nationaliste), on est venu à bout des villes mortes ; ce n’est pas
Boko Haram qui va dépasser le Cameroun.
Dans ces propos du chef de l’État camerounais, on décèle un
savant amalgame entretenu entre la lutte nationaliste conduite par
l’Union des populations du Cameroun (
UPC
)
12
, les grèves générales
au début des années 1990 autour des revendications démocratiques
et la menace islamiste Boko Haram. Car, la figure de l’ennemi est
omniprésente dans la construction de l’État du Cameroun. Dans le
discours public, elle se donne à voir sous les formes de l’ennemi
interne et l’ennemi externe (Pommerolle, 2015). Historiquement, il
faut remonter à la lutte nationaliste de l’
UPC
pour voir émerger dans
l’espace public la figure de l’ennemi
13
. Après les indépendances, les
régimes successifs se sont efforcés à décrire leurs adversaires sous
cet angle. Ce fut le cas sous le régime Ahidjo pendant la rébellion
armée en pays Bamiléké à l’ouest du Cameroun. Le prédécesseur de
Paul Biya instaura les lois sur la subversion afin de donner une
connotation légale à la répression des nationalistes (Beti, 1972). Au
début des années 1990, marquant les débuts du processus de
démocratisation, les groupes hostiles au pouvoir central qui ont
organisé le blocage de plusieurs villes du pays furent également
étiquetés comme ennemis de la République. L’institutionnalisation
d’une légalité d’exception a toujours constitué l’un des mécanismes
de gestion des crises auquel le pouvoir central a été confronté
(Owona, 1975).
12
Entre 1962 et 1970, l’Union des populations du Cameroun (
UPC
) qui
s’oppose aux nouvelles élites camerounaises qui ont pris le pouvoir au
moment de l’accession de ce pays à l’indépendance en 1960 va mener une
rébellion jusqu’en 1970 avec l’assassinat de son leader Ernest Ouandie.
Lire à ce sujet : Malaquais, 2002 ; Terretta, 2013 ; Deltombe et alii, 2011.
13
Le discours de André Marie Mbida prononcé le 1
er
janvier 1957
s’adressant aux populations Bassa’a qui s’opposent à la domination
coloniale présente les militants de l’
UPC
comme des ennemis de la nation.
Pour l’écouter : http://www.ina.fr/audio/PHD86073390.
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
95
Dans le temps long, la loi antiterroriste peut donc être perçue
comme le prolongement juridique d’une violence institutionnelle
structurée et encadrée, dont la définition et l’identification d’un
ennemi constitue une variable permanente. Elle permet au pouvoir
central de révéler « à la fois ce à quoi il tient dans les principes de
son organisation, et à la fois indique sa capacité à réagir pour
répondre aux attaques. L’ambivalence de la manière de désigner
l’ennemi réside dans cette expression du pouvoir qui fixe une limite
ou un seuil qu’il constate avoir été franchi ou menacé par l’ennemi »
(Besse, 2016)
14
. Si la figure de l’ennemi externe dans un cadre
étatique semble plus facile à définir, celle de l’ennemi interne
semble plus diffuse et répond aux contingences politiques de
l’époque. Elle peut renvoyer à un groupe comme ce fut le cas
pendant les luttes nationalistes et les mobilisations au début des
années 1990, tout comme elle peut s’appliquer à un individu.
À cet effet, en avril 2012, l’ancien ministre de l’Administration
territoriale (
MINATD
) avait été arrêté dans le cadre de l’Opération
épervier et condamné au mois de juillet 2012 à 25 ans de prison
dans le cadre de l’affaire de l’achat de l’avion présidentiel (Bertolt,
2016). Selon WikiLeaks, dans un câble diplomatique adressé au
Département d’État, l’ambassadeur des États-Unis au Cameroun,
Niels Marquardt écrivait à son sujet :
Marafa est le seul Camerounais à avoir admis, fût-ce en privé, qu’il
avait des ambitions présidentielles
.
Sur cette base, une partie de l’opinion publique, fortement
structurée par certains médias locaux perçoivent dès 2014 Boko
Haram comme une tentative de déstabilisation du Cameroun à des
fins de prise du pouvoir (Bertolt, 2017).
Ce discours se consolide au sein de l’opinion publique lorsque
le président de l’Assemblée nationale, Cavaye Yegui Djibril, au
cours de la rentrée parlementaire de juin 2014, devant les députés et
des membres du corps diplomatique, affirme :
14
http://www.implications-philosophiques.org/ethique-et-
politique/philosophie-politique/procedure-et-dispositif/designer-lennemi/
Boris Bertolt
96
Les éventuels complices nous les considérerons comme étant des
fossoyeurs de la patrie, des traitres à la nation. […] Ces complices
doivent être recherchés. Ils doivent être débusqués par tous les
moyens et punis sévèrement conformément aux lois de la République.
Nous le savons, beaucoup sont parmi nous, les uns tapis dans
l’ombre, les autres très actifs mais dans l’hypocrisie, faisant semblant
d’apporter leur aide aux autorités, leur objectif étant de brouiller les
pistes, certainement pour mettre le pays à feu et à sang (extrait de
discours, juin 2014).
Ces propos, au-delà de renforcer la thèse de l’ennemi intérieur
est également un appel à une cohésion au sein du bloc hégémonique
pour faire face à l’adversité. La référence aux « lois de la Répu-
blique » traduit l’importance qu’il accorde au droit dans la
dynamique de lutte contre les complices internes de la secte Boko
Haram. Le 27 août 2014, soit trois semaines après les propos de
Paul Biya, le notaire Me Harissou, réputé proche de Marafa
Hamidou Yaya est arrêté. Il tombe sous le coup de la loi antiterro-
riste. Il est poursuivi pour : outrage au président de la République,
hostilité contre la patrie et révolution, complicité d’assassinat, port
et détention illégale d’armes de guerre. Il sera jugé par un tribunal
militaire
15
. Seule juridiction compétente dans le cadre de l’infraction
terroriste. Le tribunal militaire étant une juridiction principalement
consacrée aux hommes en tenue, juger des civils arrêtés dans le
cadre d’activités civiles montre à cet effet le caractère politique de la
situation et illustre l’instrumentalisation du droit (Pageard, 2006).
La criminalisation du problème anglophone
Depuis novembre 2016, la zone anglophone du Cameroun
regroupant les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, est entrée
dans un cycle de violences ayant abouti aujourd’hui à des
affrontements entre l’armée loyalistes et les séparatistes se réclamant
15
Arrêté en août 2014, Harissou sera libéré en novembre 2017
après trois années de détention. Mais, lors de l’audience du 9
octobre, le juge avait, contre toute attente, requalifié les faits
d’accusation en « non dénonciation » et « tentative d’outrage au
président de la République ».
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
97
d’un État imaginaire appelé l’Ambazonie
16
. Ces violences
s’inscrivent de manière générale dans le cadre de ce qui est
historiquement appelé le « problème anglophone » au Cameroun.
Cʼest-à-dire l’ensemble des revendications posées par les
populations des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ayant été
colonisées par la Grande-Bretagne mais qui, à la suite du
référendum de 1961, ont choisi de rejoindre le Cameroun
francophone pour former dans un premier temps une fédération en
1961, puis un État Unitaire en 1972. L’enjeu dans cette partie n’est
pas d’analyser le problème anglophone mais d’examiner le
processus de criminalisation des revendications politiques.
D’un point de vue politique, les anglophones se plaignent
d’une mauvaise représentativité au sein de l’appareil d’État. Depuis
l’arrivée de Paul Biya au pouvoir, à l’exception du poste de Premier
ministre qui lui-même est placé sous la coupole du chef de l’État,
aucun anglophone n’a occupé un poste stratégique
17
. D’un point de
vue économique, ils revendiquent l’absence des infrastructures alors
que la région représente à elle seule près de 40% de l’économie
nationale. D’un point de vue culturel, ils soulignent un processus de
« francisation ». Les responsables administratifs nommés en zone
anglophone sont majoritairement des francophones qui souvent ne
parlent pas l’anglais. Les textes administratifs et communiqués sont
16
En 1985, à la suite de la décision du président Paul Biya de changer le
nom de République unie du Cameroun qui symbolisait historiquement
l’unité à la suite de la fédération entre le Cameroun francophone et le
Cameroun anglophone en « République du Cameroun », l’avocat
anglophone, Fon Gorgi Dinka, déclare le gouvernement de Paul Biya
inconstitutionnel et demande aux populations de l’ancien Southern
Cameroun leur indépendance sous la bannière d’un nouvel État appelé :
République d’Ambazonie. Lire à ce sujet : Konings
&
Nyamnjoh (1997).
17
Rappelons cependant que dans le remaniement du 2 mars 2018 en plein
affrontements armés dans la zone anglophone, Paul Biya a nommé Paul
Atanga Nji, originaire de la région du Nord-Ouest au poste de ministre de
l’Administration territoriale.
Boris Bertolt
98
publiés majoritairement en français
18
. Autant de frustrations ayant
débouché sur la crise politique actuelle.
Le 8 novembre 2016, les avocats de la partie anglophone du
Cameroun organisent une manifestation à Bamenda, dans la région
du Nord-Ouest pour revendiquer la traduction des textes
OHADA
(Organisation pour l’harmonisation du droit des affaires en Afrique)
et la création d’un barreau pour les avocats anglophones. Cette
manifestation pourtant pacifique est réprimée par la police.
Quelques jours après, à la suite d’un mot d’ordre de grève des
enseignants anglophones, les populations de Bamenda sortent
massivement dans les rues pour manifester. La police intervient à
nouveau et procède à des arrestations. Le 28 novembre 2016, les
étudiants de l’université de Buea, dans la région du Sud-Ouest du
Cameroun, protestant contre le non-paiement de la « prime à
l’excellence
19
» et l’ajout de frais en cas de retard de payement des
frais universitaires paralysent le campus universitaire. Les forces de
sécurité font irruption sur le campus et répriment la contestation
dans le sang. La violence de la répression fera le tour du monde via
les réseaux sociaux.
À la suite de ces événements, des organisations de la société
civile dans la zone anglophone réunies au sein de la Cameroon
Anglophone Civil Society Consortium (
CACSC
) ordonnent l’arrêt
des enseignements dans toute la zone anglophone et l’opération
« ghost town » (ville fantôme) visant à cesser toutes activités dans la
région. En réponse, le gouvernement opte pour une approche
sécuritaire en procédant à des arrestations. Depuis son accession au
pouvoir, deux stratégies ont été principalement utilisées par Paul
Biya pour juguler les revendications anglophones (Konings, 1996) :
diviser pour mieux régner en offrant des postes de pouvoir à travers
18
Il existe une littérature importante sur la question de la population
anglophone au Cameroun. Voici quelques travaux : Konings, 1996 ;
Ardener, 1967 ; Carlson, 2009 ; Williard, 1970 ; Ngom, 1991.
19
Il s’agit ici d’une dotation budgétaire du chef de l’État, destinée à
octroyer une somme de 50 000 Fcfa (80 euros) aux étudiants des universités
d’État en cas d’absence de bourses universitaires.
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
99
la nomination de leaders anglophones jugés proches et réprimer
systématiquement toutes les velléités séparatistes qui se sont
manifestées depuis 1993 avec la création du Southern Cameroon
National Council (
SCNC
). Mais face au durcissement de la crise et
la montée des revendications vers un retour au fédéralisme ou à la
séparation, le gouvernement décide de négocier
20
.
Le 21 décembre 2017, la
CACSC
rend public un communiqué
où elle affirme :
L’humiliation, la souffrance et l’esclavagisme imposé au peuple de
l’ancien Ouest-Cameroun a assez duré et doit s’arrêter. Le retour au
fédéralisme est la seule solution permettant de maintenir la
coexistence entre les deux peuples
21
.
Cette nouvelle position de la
CACSC
a ceci de particulier
qu’elle repositionne le problème autour de la nature de l’État dans
un contexte où les revendications de départ étaient corporatistes. Or,
la gestion du problème anglophone s’est toujours articulée autour de
l’idéologie de l’unité nationale. Toute revendication politique
remettant en cause la nature et la forme de l’État est perçue comme
une atteinte à la souveraineté nationale. Cette dernière relève du
domaine du prince qui doit faire face à des ennemis intérieurs et
extérieurs pour la conserver (Foucault, 1975).
Au Cameroun la figure de l’ennemi est liée à l’exercice de
l’autorité et à la consolidation du pouvoir de l’État. Remettre en
cause la forme de l’État, c’est non seulement s’attaquer au pouvoir
de Paul Biya, mais également à sa gouvernance. C’est s’attaquer à
son autorité. La mobilisation du dispositif juridique est un atout
essentiel dans les mains du prince contre ses ennemis. À ce moment,
la peine est à la fois l’expression du droit du souverain à faire la
guerre à ses ennemis, mais aussi une nécessité de corriger le mépris
20
Lire le communiqué du Premier ministre, Philémon Yang, daté du 21
décembre 2016, portant sur la création d’un comité interministériel ad hoc
chargé d’examiner et de proposer des solutions aux préoccupations
soulevées par les enseignants anglophones.
21
Lire le communiqué du Consortium daté du 21 décembre 2016, « State
on federation ».
Boris Bertolt
100
infligé à l’autorité publique (Foucault, 1976). Le processus de
restauration de l’autorité du souverain va s’opérer en deux étapes.
Tout d’abord par le discours qui résulte d’une construction des
règles qui doivent être connues et appliquées (Foucault, 1969). À
travers le langage, le chef de l’État fixe les règles du jeu. Ainsi, dans
son allocution à la nation du 31 décembre 2016, décrivant la
situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, il
souligne :
L’État a le devoir impérieux de rétablir l’ordre, au nom de la loi et
dans l’intérêt de tous. Agir autrement, c’est compromettre notre
démocratie ; c’est laisser l’anarchie s’installer à la place de l’État de
droit […]. L’unité du Cameroun est donc un héritage précieux avec
lequel nul n’a le droit de prendre des libertés. […]. Le peuple
camerounais, comme un seul homme, s’est engagé à construire une
nation unie, inclusive et bilingue […]. Le Cameroun est un et
indivisible.
Deux idées fortes émergent à travers ces propos. Dans un
premier temps, Paul Biya réaffirme être le garant de la sécurité des
populations. Il détient le pouvoir faire vivre et laisser mourir au nom
de la sécurité nationale (Foucault, 1976). Alors que la répression des
revendications syndicales fait de l’État un instrument de production
de la violence et de la radicalité (Tshiyembe, 1990), il perçoit plutôt
cet État comme moyen de restaurer l’État de droit. Le droit est
l’instrument qui permet à Paul Biya de déterminer qui, au sein des
leaders de la contestation anglophone, mérite la liberté,
l’emprisonnement ou la mort.
Par la suite, le président de la République fait de l’unité
nationale une ambition collective du peuple camerounais. Or les
revendications anglophones remettent en cause cette vision. L’unité
nationale tant affirmée est perçue par les exclus de la redistribution
des ressources étatiques sous le prisme d’une quête hégémonique
(Bayart, op. cit.). Un mécanisme de contrôle de l’élite francophone
sur les anglophones avec la complicité d’une partie de l’élite
anglophone. Mais, le discours sur l’impératif unitaire a ceci de
particulier qu’il permet d’entretenir une confusion entre la formation
de l’État (State formation) et la construction de l’État (State
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
101
building). Si la construction de l’État du Cameroun est un processus
conscient d’institutionnalisation d’un appareil de contrôle sur la
société qui remonte à l’entreprise coloniale, la formation de l’État
devrait résulter d’un processus historique parfois contradictoire de
négociation, de conflits et de compromis entre divers groupes
(Berman
&
Longsdale, 1992). Dès lors, la forme de l’État peut faire
l’objet de discussions. Il est utile de rappeler ici que la forme
unitaire actuelle de l’État du Cameroun résulte d’un compromis
entre l’ancien territoire français qui a obtenu son indépendance le
1
er
janvier 1960 et la zone anglophone, anciennement sous
occupation britannique qui optera pour le rattachement au Cameroun
en février 1961. Le 1
er
octobre 1961, le Cameroun deviendra une
fédération. Les discussions entre les leaders des deux parties
aboutiront le 20 mai 1972 à la création de l’État unitaire.
Ainsi, le 17 janvier alors qu’officiellement les discussions se
poursuivent entre la
CACSC
et le gouvernement
22
, le ministre de
l’Administration territoriale annonce la dissolution du
CACSC
et du
SCNC
. Or, le même jour les leaders anglophones appelaient les
populations à moins de violence et demandaient quelques jours aux
parents pour finaliser les discussions avec le gouvernement avant la
reprise des cours
23
. Dans la soirée, Nkongo Felix Agbor Balla et
Fontem Neba, respectivement président et secrétaire général de la
CACSC
sont arrêtés pour avoir lancé les mots d’ordre de « ville
fantôme » observés dans la zone anglophone les 9, 16 et 17 janvier
2017. Ils tombent sous le coup de la loi antiterroriste et seront jugés
au tribunal militaire de Yaoundé.
Les leaders anglophones, s’inscrivant depuis plusieurs mois
dans la logique des négociations tout en entretenant la contestation
sont définis comme des terroristes. En bouleversant les ordres du
discours produits par le pouvoir central, ils deviennent des criminels
dont la société devrait se protéger.
22
Lire le communiqué du 16 janvier 2017, du président du Comité ad hoc
interministériel.
23
Lire le communiqué du 17 janvier de la
CACSC
intitulé : « A call for
greater self discipline ».
Boris Bertolt
102
Le criminel, c’est l’ennemi social, ennemi « étranger » mais non
extérieur, et, du coup, la punition ne doit être ni la réparation du
dommage causé à autrui, ni non plus le châtiment de la faute, mais
une mesure de protection, de contre-guerre que la société va prendre
contre ce dernier
24
.
Le procès des leaders anglophones va s’ouvrir le 23 février
2017. Les charges retenues contre eux, en même temps que plus
d’une trentaine de Camerounais ressortissants de la zone anglophone
sont : hostilité à la patrie ; sécession ; guerre civile ; propagation de
fausse nouvelle ; révolution ; atteinte aux agents de l’État ;
résistance collective et bandes armées.
En envoyant en prison les leaders de la société civile, Paul
Biya aura provoqué une radicalisation de la contestation et une
montée de la violence. Usant des médias, le gouvernement
présentera les revendications anglophones sous le prisme d’une
volonté de sécession. Un discours qui a pour corollaire une
réduction au silence non seulement des revendications politiques,
économiques et sociales posées, mais également le débat sur la
forme de l’État. D’ailleurs, les journalistes furent interdits d’aborder
la question du fédéralisme dans des débats télévisés et
radiophoniques sous peine d’une suspension ou fermeture de la
chaine
25
. Le 30 août 2017, Paul Biya décide de remettre en liberté
une partie des détenus anglophones dont Agbor Nkongo et Fontem
Neba en ordonnant l’arrêt des poursuites. À travers cet acte, le
prince réaffirme le pouvoir de vie et de mort qu’il est capable
d’exercer sur ses sujets. Le dispositif juridique étant l’instrument par
excellence d’exercice de sa souveraineté.
Conclusion
Promulgué dans un contexte de lutte contre la secte islamiste
Boko Haram, la loi antiterroriste n’est pas seulement un instrument
24
Michel Foucault, Leçon du 10 janvier 1973, La société punitive.
25
Confidences obtenues auprès des présentateurs des principales émissions
politiques du week-end au Cameroun sur les chaînes privées. À savoir :
Canal 2 et Equinoxe TV. Pour des raisons de sécurité je tairai leur identité.
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
103
de répression des islamistes, mais aussi un outil entre les mains du
pouvoir central pour consolider son hégémonie et réduire au silence
les revendications politiques, économiques et sociales qui attestent
de la faillite de la gouvernance politique. Plus spécifiquement, elle
peut également être vue comme un outil entre les mains de l’ordre
gouvernant permettant d’éliminer par le droit des potentiels
adversaires politiques. Cet objectif a été atteint à travers une double
démarche : tout d’abord une définition approximative de ce qui
pourrait constituer l’acte terroriste ouvrant ainsi sur une palette
d’interprétations à portée de mains du législateur en fonction de ses
objectifs et intérêts, ensuite à travers l’utilisation des termes vagues
dans la loi. En facilitant la production d’un ennemi en fonction des
contingences politiques et sécuritaires, la loi antiterroriste doit être
interprétée comme s’inscrivant dans le processus historique de
renforcement du caractère autoritaire de l’État du Cameroun.
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Résumé
Cet article se situe dans le prolongement des études sur les instruments de
lutte contre le terrorisme islamique parmi lesquelles figurent les lois
antiterroristes adoptées par de nombreux États dans le monde qui font face
à la menace islamique. Au Cameroun, la loi antiterroriste promulguée en
décembre 2014 n’est pas simplement un outil de lutte contre la secte
islamiste Boko Haram qui sévit sur le pourtour du bassin du lac Tchad.
Utilisée pour limiter les libertés civiles et politiques, éliminer des
adversaires politiques dans le cadre de la lutte de succession à la tête de
l’État, elle sert également à réduire au silence les critiques formulées contre
la gouvernance politique et économique. Dans le cadre de ce travail, je
défends la thèse selon laquelle à travers la loi antiterroriste, le droit est un
instrument de consolidation de l’hégémonie de la classe dominante. Il s’agit
d’un dispositif entre les mains du prince lui permettant d’asseoir son
autorité, affirmer sa souveraineté, discipliner la société et matérialiser son
pouvoir de « faire vivre et de laisser mourir ».
Mots-clefs :
Cameroun, loi antiterroriste, terrorisme, Boko Haram,
crise des populations anglophones.
« Lʼennemi est parmi nous » au Cameroun
107
Summary
« The Enemy is Among Us »: Political Uses of the Anti-Terror Law
in Cameroon
This article builds on the study of counter-terrorism measures, among
which are antiterrorist laws adopted by states around the world that face the
Islamic threat. In Cameroon, the antiterrorist law promulgated in December
2014 is not simply a tool to fight against the Islamic sect Boko Haram in the
area of the Lake Chad Basin. Used to reduce civil and political liberties and
to eliminate political opponents in the struggle for control of the head of
state, the antiterrorist law also serves to silence criticisms of the political
and economic government. The law appears to be an instrument to
consolidate the hegemony of the ruling class. I demonstrate here that in the
hands of the prince, the antiterrorist law allows him to establish his
authority, assert his sovereignty, discipline society and realize his power to
“let live and let die”.
Key-words
: Cameroon, antiterrorist law, terrorism, Boko Haram,
english speaking populations crisis
* * *
Article
Full-text available
In Togo, the opposition movement behind the anti-government protests that broke out in 2017-2018 appears to reflect a greater role for Islam in politics. Tikpi Atchadam, leader of the Parti National Panafricain, was the preeminent figure in the movement, having built a solid grassroots base among his fellow Muslims. This article examines the unique role that Muslim leaders played in these protests, as well as the Faure Gnassingbé regime's strategic response. The ruling party made spurious claims against Muslim opponents, associating them with a dangerous wave of political Islam. I argue that by portraying Atchadam as the leader of a radical ethnic and religious movement with Islamist goals, Faure Gnassingbé and his supporters sought to weaken this emerging challenger and deter members of the public from backing calls for political change. The strategy also helped garner support from Western countries while simultaneously driving a wedge between Muslim community leaders.
Article
Full-text available
Près de trente ans après la période dite d’« ouverture démocratique» et les soubresauts qui l’ont marquée, l’on sait, grâce à de nombreux travaux, de quelle manière le régime de M. Biya a réussi à conserver la main et à mettre fin aux illusions de changement nourries par ses adversaires politiques. En revanche, l’on est très peu renseigné sur la façon dont les groupes protestataires se sont (ré)adaptés à ces lendemains qui déchantent. En prenant comme entrée les manifestations publiques, cette réflexion interroge sur ce que le retour à l’ordre, après la conjoncture critique des « années de braise », introduit comme déplacements dans les pratiques de cette catégorie d’acteurs. Elle tente, précisément, de montrer par quels moyens, en dépit de la censure administrative et de la répression policière qui pèsent sur eux, les groupes manifestants arrivent à se « débrouiller » dans un contexte fortement contraint où la rue apparaît in fine comme un espace politique contrôlé.
Book
L'architecture est un phénomène politique. au vu des monuments tels que le palais du Roi-Soleil à Versailles, cela semble aller de soi dans le contexte des Grands Etats. En pays bamiléké, au Cameroun, l'environnement bâti joue un rôle capital dans la constitution de systèmes juridiques, d'institutions religieuses et d'entités sociales privilégiant une minorité d'aînés aux dépens d'une majorité de cadets et de femmes. Il est l'un des instruments clefs de la domination d'une élite dirigeante, mais aussi de l'articulation de l'identité individuelle. L'analyse du bâti comme appareil de domination conduit à la compréhension de la dissidence.
Book
Pourquoi le néopatrimonialisme est-il si fréquemment utilisé pour caractériser les systèmes politiques Africains ? Les pratiques auxquelles renvoie cette notion, qu'il s'agisse du clientélisme, de la corruption ou de la privatisation de l'État, sont pourtant présentes dans la plupart des pays, qu'ils soient ou non Africains. Afin de répondre à ce paradoxe, L'État néopatrimonial propose une exploration théorique et comparative de la diversité des trajectoires et usages contemporains du concept. À partir d'une discussion des références initiales de Max Weber au patrimonialisme, les différentes contributions abordent le néopatrimonialisme dans ses rapports avec l'analyse de la démocratisation, des relations internationales, de la sociologie des conflits et de l'économie du développement. L'ouvrage renouvelle les débats sur le néopatrimonialisme en Afrique, tout en les élargissant également à l'Asie, l'Europe et l'Amérique latine à travers des études de cas.
Book
There is a growing body of literature on what was originally envisioned as a free political association of the French and British Cameroons and its dramatic effects on the 'British Cameroons' community. Anyangwe's new book is an attempt to write the history of the Southern Cameroons from a legal perspective. This authoritative work describes in great detail the story of La Republique du Cameroun's alleged annexation and colonization of the Southern Cameroons following the achievement of its independence, while highlighting the seeming complicity of the United Nations and the British Trusteeship Authority. In the process, Anyangwe unravels a number of myths created by the main actors to justify this injustice and, in the end, makes useful suggestions to reverse the situation and to restore statehood to the Southern Cameroons. The book is rich in archival research and informed by a global perspective. It convincingly shows the uniqueness of the Southern Cameroons case.
Article
Violence in the Far North Region of Cameroon : Conspiracy Theory and Political Struggles Since at least 2013, the region of the Far North of Cameroon, bordering Nigeria and Chad, is experiencing unprecedented violence. Although the attacks were for many expressly claimed by Boko Haram, whose base is in neighboring Nigeria, questions have been raised about the perpetrators of this violence. Popular Cameroonian media as well as intellectuals publicly mention, often as questions or allusions, the complicity of Northern elites and that of “France”, seeking to “destabilize” the regime. Geographical distance, lack of information and knowledge about the region cannot fully explain the prosperity of this conspiracy theory. This article seeks to unveil the origins of this theory by examining some patterns of the political imagination in Cameroon. It also examines the ways through which this theory is circulated, and the meaning of such discourses in a period of deep political uncertainty. Clearly the product of internal political struggles, these theories can also be seen as a way to avoid a true reflection on the social and political causes of violence in the region.