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Intention, cause, et responsabilité: Mens Rea et effet Knobe

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Condition essentielle de la responsabilité civile, la notion de causalité reste aujourd’hui difficile à saisir et sujette à nombreuses discussions. Les contributions présentées dans cet ouvrage abordent la question à nouveaux frais, en adoptant un point de vue résolument interdisciplinaire mêlant philosophie, droit et économie. Sont envisagées successivement des difficultés que le contentieux de la causalité met régulièrement en évidence. Ainsi, la difficile articulation entre causalité juridique et causalité scientifique conduit à s’interroger sur le rôle de la science : doit-elle guider le droit ou faut-il considérer que la causalité en droit n’est qu’un “construit” juridique dégagé de toute perspective scientifique ? Sont également évoquées les diverses tentatives de formalisation analytique de la causalité comme l’analyse contrefactuelle, le critère NESS et les définitions probabilistes de la causalité, ainsi que leur capacité à répondre aux questions redoutables suscitées par la présence de co-auteurs multiples ou d’hypothèses de “surdétermination causale”. Ces réflexions fondamentales ouvrent alors sur les autres aspects clefs de la causalité en droit et en économie comme la preuve et le rôle du raisonnement probabiliste, ou les modalités de la contribution à la dette de réparation en présence d’une pluralité de co-auteurs. Est alors mis en évidence l’apport des sciences économiques, qui permet de classer les différentes techniques d’attribution de la responsabilité et de discuter des propriétés économiques des règles de répartition de la charge de la dette de réparation. Cet ouvrage s’adresse aux chercheurs et aux praticiens confrontés aux questions délicates posées par la causalité dans le droit de la responsabilité civile.
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BRUYLANT
CHAPITRE3:
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ:
MENSREA ET EFFET KNOBE
Sacha Bourgeois Gironde et Markus Kneer
162. Le droit de la responsabilité civile comme pénale laisse une
part importante à l’analyse de l’intentionnalité des comportements qui
ont causé les dommages. L’intention permet ainsi de distinguer diffé-
rents degrés de fautes en droit de la responsabilité civile (fautes inten-
tionnelles/fautes non-intentionnelles) et est également déterminante en
droit pénal pour caractériser l’infraction. De même, l’intention joue un
rôle dans la répartition finale de la charge de la dette à réparation entre
plusieurs coauteurs dès lors que cette charge est partagée au prorata
des degrés de faute.
163. De ce point de vue, le dialogue entre le droit et la philosophie
de l’action peut s’avérer extrêmement fructueux et s’interroger sur la
nature de l’intention d’un point de vue philosophique peut venir utile-
ment compléter et éclairer la théorie comme la pratique du droit. Or,
depuis une dizaine d’années, un changement de paradigme se dessine
au sein de la théorie de l’action. La conception de l’action intentionnelle,
qui prédominait jusqu’alors, a subi de profondes critiques.
164. Plus précisément, un point crucial du consensus en philosophie
analytique porte sur l’indépendance conceptuelle de la notion d’inten-
tionnalité à l’égard de considérations de nature morale. Cela signifie
que le fait qu’on puisse juger une action comme ayant été produite de
manière intentionnelle ou pas est complètement indépendant de ses
qualités morales et donc de ses conséquences (349). Le fait de pouvoir
(349) Cette conception standard a été défendue, inter alia, par R.J.
BUTLER
, «Report on
Analysis “Problem” no.16», Analysis, 1978/38, pp.113-114; L.
KATZ
, Bad Acts and Guilty Minds:
Conundrums of the Criminal Law, Chicago, University of Chicago Press, 1987; A.R
.MELE
, Springs
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MELE
et P.K.
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Intentional action», Nous, 1994/28, pp.39-68; A.R.
MELE
, et S.
SVERDLIK
, «Intention,
Intentional Action, and Moral Responsibility», Philos. Stud., 1996/82, pp.265-287; B.F.
MALLE
et
J.
KNOBE
, « The Folk Concept of Intentionality», J.Exp. Soc. Psychol., 1997/33, pp.101-121. Des
désaccords se sont très tôt déclarés et l’idée que les attributions d’intentionnalité sont de fait, ou
120
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
déterminer si un agent effectue une action intentionnellement joue alors
un rôle décisif dans l’appréciation de son éventuelle culpabilité et de
l’étendue de cette culpabilité. Ce consensus se doublait d’une position
méthodologique consistant à affirmer que le raisonnement analytique,
la philosophie «en fauteuil», était le mode de travail le plus approprié
pour justifier une théorie de l’action intentionnelle.
165. Or, à la suite de plusieurs travaux de Joshua Knobe, cette posi-
tion consensuelle a été critiquée. Pour Joshua Knobe, il est possible
de renverser l’inférence et de considérer qu’intention et conséquences
ne sont pas indépendantes. Dit autrement, on infère souvent l’inten-
tionnalité de la culpabilité. Cette position s’appuie parallèlement sur
un renouvellement méthodologique qui soumet les concepts de portée
philosophique à une approche empirique, la philosophie expérimen-
tale (350). Ainsi, c’est en interrogeant des individus ordinaires sur diffé-
rents types de scenarii construits que Joshua Knobe identifie cet effet,
appelé depuis «effet Knobe» ou « side-effect effect». Sa conclusion
est alors de montrer que le concept d’action intentionnelle, tel qu’il est
formulé et utilisé en philosophie, et le concept populaire, dont la philo-
sophie est pourtant censée rendre compte, sont assez éloignés l’un de
l’autre et ce, alors même que la définition de la philosophie analytique
consiste en l’explication des concepts véhiculés par le langage ordinaire.
166. À la suite de la mise en évidence de l’effet Knobe, un nombre
croissant d’articles théoriques et expérimentaux a vu le jour sur les
attributions d’intentionnalité et d’autres états mentaux. Notre intention
présente n’est pas de proposer une nouvelle théorie du mécanisme sous-
jacent à l’effet observé, mais plutôt d’explorer l’étendue et la portée de
ce phénomène dans un contexte où, selon nous, il revêt une importance
cruciale: le droit et la pratique juridique. Il y a une forte tension entre
le concept d’intentionnalité, tel qu’il est usité dans la théorie de l’action,
en philosophie du droit et dans la théorie juridique, et le concept naïf
véhiculé par le langage et la pensée ordinaires. Etant donné le carac-
tère décisif d’une attribution d’intentionnalité dans le processus d’éta-
blissement de la conviction qu’un accusé a agi avec une mens rea (une
devraient être, sensibles à des considérations morales a été défendue notamment par G.
HARMAN
,
«Practical Reasoning», Rev. Metaphys., 1976/29, pp.431-463; E.J.
LOWE
, «Neither Intentional nor
Unintentional», Analysis, 1978/38, pp.117-118; A.
DUFF
, , «Intention, Responsibility and Double
Effect», Philos. Q., 1982/32, pp.1-16; M.
BRATMAN
, Intention, Plans, and Practical Reason, coll.
David Hume Series, Cambridge, Harvard University Press, 1987.
(350) Le développement de la philosophie expérimentale a entraîné dans son sillage des débats
de fond sur les potentialités et les limites de la philosophie «en fauteuil», sur l’utilité des résultats
des questionnaires de la psychologie naïve et, plus généralement, sur le rôle des intuitions en phi-
losophie.
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
121
BRUYLANT
intention criminelle), il paraît impératif de déterminer lequel des deux
concepts d’intentionnalité, celui qui relève de la philosophie ou de la
psychologie naïve, les professionnels du droit, et en particulier les juges,
ont tendance à employer. En clair, le but de cette contribution est de
présenter et de discuter des données expérimentales sur la question
de l’usage par les professionnels du droit du concept d’intentionnalité
et de déterminer si cet usage est sensible aux considérations morales
(comme chez les sujets naïfs) ou non affecté par celles-ci (comme pour
les philosophes et les théoriciens du droit).
167. Le reste de cet article procède de la manière suivante. Dans la
première section nous présentons de manière précise l’effet Knobe et
en discutons les principales explications. Leur pertinence relativement
à la pratique juridique est examinée plus précisément dans la deuxième
section. Dans la troisième section nous présentons des données expé-
rimentales sur l’effet Knobe acquises sur un échantillon de praticiens
du droit (avocates et universitaires). La quatrième section de cet article
résume rapidement les résultats d’une étude similaire par les auteurs,
sondant, cette fois, les intuitions de juges français. La cinquième et der-
nière section résume et souligne les leçons, éventuellement préoccu-
pantes, qui peuvent être tirées de ces résultats expérimentaux.
SECTION 1 – L’EFFET KNOBE ET SON EXPLICATION
L’approche et la conception traditionnelles ont été battues en brèche
par les recherches empiriques de Joshua Knobe qui ont porté sur ce
qu’il est convenu d’appeler «l’effet-effet secondaire», pour lequel nous
nous permettrons de conserver la dénomination anglaise plus naturelle
de «side-effect effect».
1.
EXPO DE LEFFET KNOBE
168. Joshua Knobe a mis au point un scénario hypothétique dans
lequel une action principale intentionnelle (par exemple mettre en place
une stratégie commerciale dans le but d’augmenter ses profits) donne
lieu à des effets secondaires opposés (351). Dans l’une des deux ver-
sions du scénario, cette nouvelle stratégie commerciale génère des nui-
sances environnementales, dans l’autre, elle est au contraire bénéfique
(351) J.
KNOBE
, «Intentional Action and Side Effects in Ordinary Language», Analysis, 2003/63,
pp.190-194.
122
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
à l’environnement. La question est alors de savoir ce que va être l’in-
tuition du sujet naïf eu égard au caractère intentionnel de l’effet secon-
daire de l’action engagée en fonction de la valence de cette action. La
moitié des participants de l’expérience de Joshua Knobe étaient ainsi
soumis à la vignette suivante:
«Le vice-président d’une entreprise va voir le président et dit:
‘Nous avons mis au point un nouveau programme. Celui-ci nous
permettra d’augmenter considérablement nos profits mais il aura
aussi pour effet de nuire à l’environnement’. Le président répond:
‘Je me fiche complètement de nuire à l’environnement. Tout ce qui
m’intéresse, c’est de faire le plus de profits possibles. Démarrons
ce nouveau programme’. Le nouveau programme est démarré.
Comme prévu, l’environnement en pâtit.» (352)
169. Les participants étaient interrogés sur le fait de savoir si le pré-
sident de la compagnie a intentionnellement ou pas nui à l’environne-
ment et étaient soumis à un choix binaire contraint: oui ou non. Dans
cette version où l’effet secondaire correspond à une nuisance, 82% des
participants ont répondu que l’effet secondaire était produit de manière
intentionnelle.
170. L’autre moitié des participants devaient considérer un scéna-
rio quasi-identique, à ceci près que l’effet secondaire ne consistait plus
cette fois en une nuisance environnementale mais à un effet bénéfique
(les différences entre les deux versions sont soulignées ici):
«Le vice-président d’une entreprise va voir le président et dit:
‘Nous avons mis au point un nouveau programme. Celui-ci nous
permettra d’augmenter considérablement nos profits, et il aura
aussi pour effet d’aider l’environnement’. Le président répond:
«Je me fiche complètement d’aider l’environnement. Tout ce qui
m’intéresse, c’est de faire le plus de profits possibles. Démarrons
ce nouveau programme’. Le nouveau programme est démarré.
Comme prévu, l’environnement en bénéficie» (353).
171. Dans cette condition bénéfique, seuls 23% des participants ont
répondu que le président avait contribué à la qualité de l’environnement
de manière intentionnelle. Le sujet naïf, ainsi donc, tend à considérer
que les effets secondaires négatifs dont le sujet de l’action principale est
conscient sont intentionnels, tandis que des effets secondaires positifs
(352) Ibid., p.191.
(353) Ibid., p.191.
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
123
BRUYLANT
sont jugés comme des à-côtés non intentionnels de l’action principale.
Cet effet résiste remarquablement à toutes sortes de réplications et il
s’avère robuste à travers les cultures et l’âge des sujets (354). D’autres
études ont également montré que la différence dans la valence des effets
secondaires suscitait des jugements asymétriques similaires quand il
s’agissait de demander aux participants si le résultat était désiré, si
l’agent avait décidé de produire ce résultat, et s’il croyait ou savait qu’il
produirait ce résultat (355).
172. La différence entre les deux versions du scenario de Joshua
Knobe ne tient a priori qu’à la valence morale opposée, d’un cas à
l’autre, de l’effet secondaire provoqué par l’action principale ordonnée
par le président de la compagnie. Dans la vignette négative, cette action
principale génère un effet secondaire moralement indésirable (l’envi-
ronnement est pollué), dans la vignette positive, cette même action
donne lieu à un effet secondaire moralement désirable (la qualité de
l’environnement est améliorée). Pourquoi une telle différence dans la
valence morale d’un effet secondaire suscite des attributions d’inten-
tionnalité radicalement asymétriques?
(354) L’effet a été largement répliqué. Voy. J.
KNOBE
, «Intentional action and side effects in ordi-
nary language», op. cit., p.191; J.
KNOBE
, «Intentional Action in Folk Psychology: An Experimental
Investigation», Philos. Psychol., 2003/16, pp.309-324; J.
KNOBE
, «Folk Psychology and Folk
Morality: Response to Critics», Journal of Theoretical and Philosophical Psychology, 2004/24,
pp.270-279; J.
KNOBE
, «Intention, Intentional Action and Moral Considerations», Analysis, 2004/64,
pp.181-187; J.
KNOBE
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, «The Good, the Bad and the Blameworthy: Understanding
the Role of Evaluative Reasoning in Folk Psychology», Journal of Theoretical and Philosophical
Psychology, 2004/24, pp.252-258; T.
NADELHOFFER
, «Blame, Badness, and Intentional Action: A
Reply to Knobe and Mendlow», Journal of Theoretical and Philosophical Psychology, 2004/24,
pp.259-269; T.
NADELHOFFER
, «Bad Acts, Blameworthy Agents, and Intentional Actions: Some
Problems for Juror Impartiality», Philos. Explor., 2006/9, pp.203-219; H.J.
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, «Intentional
Action and Intending: Recent Empirical Studies», Philos. Psychol., 2005/18, pp.737-748; A.R.
MELE
,
et F.
CUSHMAN
, « Intentional Action, Folk Judgments, and Stories: Sorting Things Out», Midwest
Studies in Philosophy, 2007/31, pp.184-201. Il résiste aux différences culturelles (J.
KNOBE
et
A.
BURRA
, A., «The Folk Concepts of Intention and Intentional Action: A Cross-Cultural Study»,
J.Cogn. Cult., 2006/6, pp.113-132) et aux différences d’âge (A.M.
LESLIE
, J.
KNOBE
et A.
COHEN
,
«Acting Intentionally and the Side-Effect Effect Theory of Mind and Moral Judgment», Psychol.
Sci., 2006/17, pp.421-427). Pour une présentation générale, voy. A.
FELTZ
, «The Knobe effect: A brief
Overview», J.Mind Behav., 2007/28, pp.265-277.
(355) En ce qui concerne les désirs, voy. D.
TANNENBAUM
, P.H.,
DITTO
et D.A.
PIZARRO
, «Different
Moral Values Produce Different Judgments of Intentional Action», Unpublished manuscript,
University of California-Irvine, 2007; pour les décisions, plusieurs auteurs mettent en évidence
un side-effect effect épistémique pour ce qui est de la croyance. Voy. D.
PETTIT
et J.
KNOBE
, « The
Pervasive Impact of Moral Judgment», Mind Lang., 2009/24, pp.586-604; J.R.
BEEBE,
«A Knobe
Effect for Belief Ascriptions», Rev. Philos. Psychol., 2013/4, pp.235-258 et M.
KNEER
, «Beyond
Bivalence: A Graded Model of the Knobe Effect»?, unpublished manuscript, 2015). Pour la connais-
sance, voy. J.R.
BEEBE
et W.
BUCKWALTER
, «The Epistemic Side-Effect Effect», Mind Lang., 2010/25,
pp.474-498; J.R.
BEEBE
et M.
JENSEN
, «Surprising Connections between Knowledge and Action: The
Robustness of the Epistemic Side-Effect Effect», Philos. Psychol., 2012/25, pp.689-715.
124
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
173. Une des premières explications de ce phénomène qui a été pro-
posée évoque le fait que «les intuitions qu’entretiennent les gens à
l’égard d’une action intentionnelle tendent à se fixer sur les traits psycho-
logiques qui sont les plus directement pertinents en vue de l’expression
de la louange ou du blâme» (356). Toutes les mauvaises actions ne sus-
citent pas l’expression du blâme et toutes les bonnes actions n’éveillent
pas la louange. Les jugements de blâme et de louange dépendent, entre
autres choses, du point de savoir si l’agent pouvait prévoir le résul-
tat de son action, s’il essayait de provoquer ce résultat, s’il avait la
capacité ou l’aptitude de produire ce résultat. Dans cette veine, Joshua
Knobe énonce l’argument que «divers traits psychologiques pourront
s’avérer pertinents selon que le comportement lui-même est bon ou
mauvais» (357). L’hypothèse est ici que cette asymétrie relative à la per-
tinence des traits est ce qui influence les attributions d’intentionnalité de
la même manière qu’elle affecte les jugements de louange et de blâme.
174. Sous cette approche, la procédure d’attribution de l’intention-
nalité peut être subdivisée en deux étapes. Dans la première étape, on
évalue si l’action est bonne ou mauvaise. Cette évaluation détermine
quels sont les traits du comportement qui sont pertinents en vue de
l’attribution de l’intentionnalité, car l’impact de ces traits est variable
selon la valence morale de l’action. Lors de la seconde étape, l’évalua-
tion consiste à savoir si le comportement exhibe en fait les traits jugés
pertinents pour l’attribution de l’intentionnalité, et un verdict sur ce
caractère intentionnel est alors posé. Par exemple, dans le cas d’une
action négative telle qu’une atteinte à l’environnement, l’anticipation,
de la part de l’agent, semble une condition suffisante en vue de l’attri-
bution du caractère intentionnel, de même qu’elle paraît suffisante pour
émettre le blâme. Mais comme le montre ce premier scénario de Joshua
Knobe, ce sont d’autres conditions qui s’appliquent apparemment pour
les conséquences positives telles que l’amélioration de l’environnement.
Dans ce cas, l’anticipation, en elle-même, ne paraît pas suffisante pour
émettre une louange et attribuer un caractère intentionnel à cette consé-
quence de l’action du chef d’entreprise un désir de favoriser cette
conséquence ou une tentative de la faire aboutir paraissent devoir être
requis à cette fin.
175. Cette première explication fournie par Joshua Knobe n’a pas
résisté à un certain nombre de nouvelles données expérimentales. Dans
(356) J.
KNOBE
, «The Concept of Intentional Action: A Case Study in the Uses of Folk
Psychology», Philos. Stud., 2006/130, pp.203-231, p.225.
(357) Ibid., p.225.
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
125
BRUYLANT
un scénario alternatif (dit des «ventes du New Jersey»), un dirigeant
d’entreprise adopte de façon délibérée une nouvelle stratégie commer-
ciale, qui a pour effet d’augmenter les profits de l’entreprise mais éga-
lement d’augmenter/diminuer les ventes dans l’État du New Jersey. Les
données reproduisent une asymétrie significative dans les attributions
d’intentionnalité dans les versions positives et négatives: la diminution
des ventes était jugée intentionnelle, mais pas leur augmentation (358).
L’effet secondaire négatif n’est pas moralement mauvais dans un sens
obvie et les participants interrogés sur ce point ne le jugeaient pas
comme tel. Ils ne pensaient pas non plus que le dirigeant, que ce soit
dans la version positive ou la version négative, ne méritait d’être res-
pectivement loué ou blâmé. Ces résultats suggèrent ainsi, en premier
lieu, que les considérations morales – essentielles à la première étape
décrite par Joshua Knobe dans la procédure d’attribution de l’intention-
nalité – ne revêtent pas une importance fondamentale dans l’explication
de l’effet. En second lieu, ces résultats remettent également directement
en cause l’idée que «les intuitions qu’entretiennent les gens à l’égard
d’une action intentionnelle tendent à se fixer sur les traits psycholo-
giques qui sont les plus directement pertinents en vue de l’expression
de la louange ou du blâme» (359). Car ce second scénario n’implique
tout simplement pas de jugements de blâme ou de louange et ne mani-
feste aucun trait qui leur soit pertinent (360).
176. Dans des articles récents, Joshua Knobe propose une nouvelle
théorie qui prend en compte une quantité impressionnante de données
sur le side-effect effect (361). Des scénarios mettant en jeu des effets
(358) Voy. M.
PHELAN
et H.
SARKISSIAN
, «The Folk Strike Back; or, Why you Didn’t Do It
Intentionally, Though it Was Bad and You Knew It», Philos. Stud., 2008/138, pp.291-298, le sce-
nario a été conçu par Knobe and Mendlow (J.
KNOBE
et
G.S.MENDLOW
, « The Good, the Bad and
the Blameworthy: Understanding the Role of Evaluative Reasoning in Folk Psychology», op. cit.).
(359) J.
KNOBE
, «The Concept of Intentional Action: A Case Study in the Uses of Folk
Psychology», op. cit., p.225.
(360) Selon l’explication proposée, si le résultat est mauvais, l’anticipation de ce résultat est
suffisante pour une attribution d’intentionnalité. Toutefois, cette explication s’avère fausse (voy.
par exemple le scénario de la mare dans A.R.
MELE
, et F.
CUSHMAN
, « Intentional Action, Folk
Judgments, and Stories: Sorting Things Out», op. cit.). Dans certains scénarios, dans lesquels
l’agent anticipe l’effet secondaire négatif mais exprime des regrets à son propos, cette conséquence
de son action n’est pas jugée intentionnelle. Pour des expériences de ce type, voy. S.
SVERDLIK
,
«Intentionality and Moral Judgments in Commonsense Thought About Action», Journal of
Theoretical and Philosophical Psychology, 2004/24, pp.224-236. L’expérience du planificateur
urbain de M.T.Phelan and Sarkissian (M.
PHELAN
et H.
SARKISSIAN
, « The folk strike back; or, why
you didn’t do it intentionally, though it was bad and you knew it», op. cit.) et le scénario du levier
de Lanteri (A.
LANTERI
, « Judgements of Intentionality and Moral Worth: Experimental Challenges
to Hindriks», Philos. Q., 2009/59, pp.713-720). À la suite de ces expériences, Knobe a modifié sa
position.
(361) J.
KNOBE
, «Person as Scientist, Person as Moralist», Behav. Brain Sci., 2010/33,
pp.315-329; D.
PETTIT
et J.
KNOBE
, «The Pervasive Impact of Moral Judgment», op. cit.
126
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
secondaires de valence opposée ne donnent pas seulement lieu à des
attributions asymétriques d’intentionnalité, mais affectent également
les intuitions relatives au fait de juger si l’agent a désiré, soutenu, favo-
risé cette conséquence, ou encore s’il l’a décidé, s’il y croyait, s’il savait
que cela se passerait de cette manière:
«Àla lumière de ces résultats, nous sommes enclins à penser que
l’influence du jugement moral est diffuse, qu’elle joue un rôle dans
l’application de tout concept qui a trait au fait de tenir ou manifes-
ter une attitude positive vis-à-vis d’une conséquence. Autrement
dit, pour tout concept de cette sorte, nous formons l’hypothèse
qu’il y a un processus psychologique qui pousse les gens à attri-
buer plus volontiers le concept en question dans le cas d’effets
secondaires moralement négatifs et moins volontiers dans le cas
d’effets secondaires positif.» (362)
177. L’hypothèse se généralise à une variété de concepts psycholo-
giques ordinaires, car tous présentent une caractéristique commune:
ils sont sensibles à différents critères d’attribution par défaut selon la
valence de l’effet secondaire considéré. Ce point peut être illustré en
observant le comportement d’adjectifs quantifiables (gradable adjec-
tives) tels que froid, grand ou éduqué. Par exemple, les jugements
portant sur la température de diverses boissons impliquent différents
critères. Un café à 20°C est considéré comme froid, parce qu’il est plus
froid que sa température par défaut lorsque l’on jouit de sa consomma-
tion. De même une bière à 20°C sera jugée tiède, car elle est alors au-
dessus de sa température par défaut. Selon la boisson, le critère par
défaut de ce qui peut être jugé chaud ou froid varie.
178. Une logique similaire gouverne l’attribution des expressions du
type «intentionnel», « désiré» ou «est en faveur de». Les attentes
par défaut concernant les propriétés contextuelles et psychologiques
qui gouvernent, par exemple, les attributions d’intentionnalité varient
ainsi selon que les actions concernées donnent lieu à des effets secon-
daires positifs ou négatifs. L’asymétrie dans l’attribution d’intention-
nalité dans le premier scénario lié à la pollution ou à l’amélioration de
l’environnement s’explique ainsi exclusivement par un glissement dans
les attentes standards: lorsque l’effet secondaire est négatif, l’anticipa-
tion consciente de cet effet par l’agent motive l’attribution d’intention-
nalité, quand cet effet est positif, le critère est plus strict et une attitude
(362) J.
KNOBE
, «Folk judgments of causation», Studies in History and Philosophy of Science
Part A, 2009/40, pp.238-242, spéc. p.238.
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
127
BRUYLANT
plus proactive de la part de l’agent est requise pour dire que cette action
est intentionnelle. Cette explication, affirme Joshua Knobe,
«postule un rôle pour une sorte de jugement moral complètement
à part – un jugement qui peut être formulé y compris en l’absence
de toute information concernant cet agent particulier ou son com-
portement. L’idée est donc que, avant même que les gens aient
pu commencer à considérer ce qui s’est réellement passé dans la
situation, ils portent leur attention sur l’action de nuire à l’envi-
ronnement et forme un jugement sur le type d’attitude qu’on peut
attendre d’un agent vis-à-vis d’une telle conséquence. Ce jugement
leur sert de critère qu’ils peuvent utiliser pour rendre compte du
comportement qu’ils observent.» (363)
2.
UNE TYPOLOGIE DES EXPLICATIONS
179. Prenons un peu de recul afin d’isoler quelques aspects géné-
raux de ces possibles explications. Elles peuvent être conceptualisées
selon trois dimensions principales. La première dimension tient au fait
de savoir si le side-effect effect révèle un aspect essentiel, mais jusqu’ici
méconnu, de la psychologie humaine, ou s’il doit être bien plutôt consi-
déré comme un biais affectant la cognition ordinaire. Nous suivrons la
littérature sur ce point en désignant la première hypothèse d’explica-
tion en termes de «compétence» et la seconde d’explication en termes
de «biais».
180. La seconde dimension concerne la question de savoir s’il y a
bien un concept unique d’intentionnalité, ou si les résultats de Joshua
Knobe mettent en fait en lumière un concept multiple d’intentionnalité.
L’un ou l’autre choix sur cette dimension n’exclut de fait aucune position
sur la dimension précédente. Les données peuvent tout à fait être inter-
prétées en faveur d’un concept unique appliqué de manière compétente
ou non, ou alors d’un concept multiple appliqué de manière compétente
ou non. Une position intermédiaire peut être également envisagée: si
l’expression «intentionnellement» est employé de manière diverse et
variée, certains de ses emplois peuvent être jugés légitimes et d’autres,
en dépit de leur caractère répandu, défectueux et incohérents.
181. Une dernière dimension différencie les théories entre elles selon
le type d’état psychologique invoqué dans l’explication du side-effect
(363) J.K
NOBE
, «Person as Scientist, Person as Moralist», op. cit., p.328.
128
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
effect. La question centrale consiste ici à savoir si l’asymétrie exprimée
par les sujets met en œuvre des croyances descriptives ou des attitudes
normatives vis-à-vis de l’agent du scénario. Dans le reste de cette sec-
tion, nous allons rapidement passer en revue la littérature pour ce qui
concerne la seconde et la troisième dimension d’analyse, et nous revien-
drons ensuite sur la différence entre compétence et biais qui est en fait
la plus essentielle dans l’établissement de notre argument d’ensemble.
1 – Concept unifié ou multiple
182. Une question centrale est donc de savoir si nous avons affaire à
un concept simple et unifié d’intentionnalité, ou si les participants aux
expériences font usage de multiple concepts (ou conceptions) d’inten-
tionnalité. Dans une expérience menée par Shaun Nichols et Joseph
Ulatowski, les participants devaient considérer conjointement la ver-
sion positive et la version négative du scénario environnemental (364).
Ils devaient répondre par oui ou par non à la question de savoir si le pré-
sident avait intentionnellement nui ou contribué à l’environnement, et
expliquer les motifs de leur réponse. Les données de cette expérience
indiquent qu’un tiers des participants répondaient affirmativement aux
deux versions, un autre tiers négativement aux deux versions, et un
dernier tiers répondait affirmativement à la version avec pollution de
l’environnement et négativement à la version avec amélioration de l’en-
vironnement. Les sujets qui répondaient affirmativement aux deux ver-
sions du scénario justifiaient leur réponse de manière cohérente en
faisant référence au fait que le président agissait en pleine conscience
des effets secondaires de son action. Les sujets qui répondaient négati-
vement aux deux versions, différemment, soulignaient le fait que le pré-
sident ne désirait pas ces effets secondaires et que cela suffisait pour ne
pas lui attribuer une intentionnalité à leur égard. La prise en compte de
cette diversité interprétative pourrait favoriser, d’une part, une concep-
tion de l’intentionnalité, légitime, basée sur le concept de connaissance
ou de conscience, et, d’autre part, une conception, également légitime,
basée sur le concept de motivation ou de désir.
183. Dans leur discussion critique de cet article Fiery Cushman et
Alfred Mele proposent un ancrage conceptuel supplémentaire (365).
Àpartir de nouvelles données, ces auteurs suggèrent que le concept
(364) S.
NICHOLS
et J.
ULATOWSKI
, «Intuitions and Individual Differences: The Knobe Effect
Revisited», Mind Lang., 2007/22, pp.346-365.
(365) F.
CUSHMAN
et A.R.
MELE
, «Intentional Action», in Experimental Philosophy (J.
KNOBE
et S.
NICHOLS
eds),, Oxford, Oxford University Press, 2008, pp.171-188.
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
129
BRUYLANT
d’intentionnalité est en réalité tripartite et qu’il faut en sus inclure le
«[concept] selon lequel la croyance est une condition suffisante pour
l’intentionnalité de l’action» (366) et un autre concept pour lequel « la
croyance est une condition suffisante pour l’intentionnalité de l’action
dans les seuls cas d’actions moralement négatives» (367). De son côté,
Joshua Knobe, à l’instar de la majorité des approches en vigueur, défend
l’unicité conceptuelle de l’intentionnalité. La sensibilité contextuelle du
terme «intentionnel» chez Joshua Knobe à l’origine d’attributions asy-
métriques selon des contextes de différentes valences, ne constitue pas
davantage en soi un argument en faveur de son ambiguïté conceptuelle,
que la sensibilité d’adjectifs quantifiables comme «froid» lorsqu’il est
appliqué à diverses boissons ne montrent que « froid» est un concept
ambigu.
2 – Considérations descriptives vs. normatives
184. Les théories du side-effect effect portent également sur le type
d’états psychologiques des participants au moment de leurs jugements
et qui permettrait d’en expliquer l’asymétrie. Certaines explications,
ainsi, se concentrent prioritairement sur les croyances de nature des-
criptive que nous entretenons au sujet de l’agent lorsque nous émettons
notre jugement d’attribution d’intentionnalité; d’autres, différemment,
se focalisent sur les attitudes normatives que nous formons à l’égard de
l’agent du scénario. Dans la première approche du problème que Joshua
Knobe avait développée, par exemple, son explication est clairement
normative, dans la mesure la louange et le blâme y jouent un rôle
déterminant. Il en va de même dans sa seconde approche, selon laquelle
une évaluation morale du comportement de l’agent pose les conditions
implicites par défaut relativement auxquelles s’effectuent les attribu-
tions d’intentionnalité. F.Hindriks, de son côté, avec son « hypothèse
de raison normative», propose que, lorsqu’il se trouve face à l’éventua-
lité d’un effet secondaire négatif, un agent a une bonne raison normative
de l’éviter, et de suspendre l’action principale susceptible de la cau-
ser (368). S’il omet de le faire, l’effet secondaire peut être jugé intention-
nel. Mais pour ce qui est des effets secondaires positifs, aucune raison
(366) Ibid.
(367) Ibid. et A.
LANTERI
, «Three-and-a-half Folk Concepts of Intentional Action», Philos.
Stud., 2012/158, pp.17-30, pour un quatrième concept d’intentionnalité.
(368) F.
HINDRIKS
, «Intentional Action and the Praise-Blame Asymmetry», Philos. Q., 2008/58,
pp.630-641.
130
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
normative de la sorte n’entre en jeu, et, par conséquent, l’effet secon-
daire n’est pas jugé intentionnel. (369)
185. Edouard Machery soutient pour sa part une alternative des-
criptiviste aux approches normatives dont nous venons de parler (370).
Dans la condition négative du scénario environnemental, l’agent fait
face à un arbitrage coût-bénéfice entre l’augmentation des profits et les
dommages infligés à l’environnement. Un tel arbitrage est absent de la
version positive. Le fait d’encourir des coûts anticipés, selon Edouard
Machery, peut être considéré comme un acte intentionnel, ce qui ne
serait pas le cas en cas de bénéfices provenant d’effets secondaires,
même anticipés. Dans la mesure où les arbitrages coûts-bénéfices n’ont
pas de dimension morale intrinsèque, cette hypothèse d’arbitrage consti-
tue, dans la typologie des approches du side-effect effect, qui tombe
dans la catégorie des explications descriptivistes et basées sur la com-
pétence des agents (371).
3 – Compétence vs. Biais
186. Le raisonnement, le jugement et le choix humains sont affectés
par de nombreux biais. Par exemple, des options identiques induisent
des choix différents selon la manière dont elles sont «cadrées» ou
présentées (372). Les gens tendent également à surestimer leur contri-
bution positive et à sous-estimer leur contribution négative à des acti-
vités collectives (self-serving bias). Le biais de conservation consiste
à sélectionner les faits qui vont confirmer, et à tendre à ignorer les
faits qui vont contredire, une hypothèse préalablement adoptée (373).
(369) Une proposition intéressante, bien qu’un peu plus complexe, et invoquant des normes et
des heuristiques doxastiques est faite par M.
ALFANO
, J.R.
BEEBE
et B.
ROBINSON
, «The Centrality of
Belief and Reflection in Knobe-Effect Cases», Monist, 2012/95, pp.264-289.
(370) E.
MACHERY
, « The Folk Concept of Intentional Action: Philosophical and Experimental
Issues», Mind Lang., 2008/23, pp.165-189.
(371) Pour une critique de cette hypothèse d’arbitrage, voy. R.
MALLON, «
Knobe versus Machery:
Testing the Trade-off Hypothesis», Mind Lang., 2008/23, pp.247-255 et M.
PHELAN
et H.
SARKISSIAN
,
«Is the ‘Trade-off Hypothesis’ Worth Trading For?», Mind Lang., 2009/24, pp.164-180. Pour
une approche descriptiviste, voy. C.S.
SRIPADA
, «The Deep Self Model and Asymmetries in Folk
Judgments about Intentional Action», Philos. Stud., 2010/151, pp.159-176 et C.S.
SRIPADA
et
S.
KONRATH
, «Telling More than we Can Know about Intentional Action», Mind Lang, 2011/26,
pp.353-380, discutés de manière critique par F.
COVA
et H.
NAAR
, « Testing Sripada’s Deep Self
Model», Philos. Psychol., 2012/25, pp.647-659. Pour une approche mixte, voy. R.
HOLTON
, «Norms
and the Knobe Effect», Analysis, 2010/70, pp.1-8.
(372) A.
TVERSKY
et D.
KAHNEMAN
, «The Framing of Decisions and the Psychology of Choice»,
Science, 1981/211, pp.453-458.
(373) Voy. P.C.
WASON
, « On the Failure to Eliminate Hypotheses in a Conceptual Task»,
Q.J.Exp. Psychol Quarterly, 1960/12, pp.129-140; A.
KORIAT
, S.
LICHTENSTEIN
et B.
FISCHHOFF
,
«Reasons for confidence», J.Exp. Psychol.-Learn. Mem. Cogn., 1980/6, pp.107-118; D.N.
PERKINS
,
R.
ALLEN
et J.
HAFNER
, «Difficulties in Everyday Reasoning», Thinking: The Expanding Frontier
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
131
BRUYLANT
Le point central que nous souhaitons aborder est celui de savoir si l’asy-
métrie dans les jugements d’attribution d’intentionnalité que nous obser-
vons est la manifestation d’une compétence des sujets relativement au
concept d’intentionnalité ou au contraire d’une incompétence (auquel
cas on dira qu’ils sont victimes d’un biais).
187. Bien que l’hypothèse de la compétence prédomine dans cette
discussion, les premières données acquises par Joshua Knobe ont sus-
cité une variété d’explications en termes de biais. Face aux difficul-
tés rencontrées par l’explication en termes de compétence et devant
le flux de données, l’explication alternative selon laquelle l’attribution
de concepts psychologiques ordinaires est affectée par des biais systé-
matiques a acquis une certaine popularité (374). Fred Adams et Annie
Steadman expliquent l’asymétrie comme une erreur de performance lin-
guistique (375). Les expériences de Joshua Knobe mettraient en jeu «la
dimension pragmatique du discours autour de l’intentionnalité» (376)
mais ne toucheraient en rien au concept d’action intentionnelle pro-
prement dit. Fred Adams et Annie Steadman suggèrent que, contrai-
rement aux apparences, les gens ne pensent pas réellement que le
président de la compagnie a intentionnellement nui à l’environnement.
Ce qu’ils veulent faire, en revanche, est exprimer leur opinion qu’il doit
(W.
MAXWELL
dir.), Philadelphie, Franklin Institute Press, 1983, pp.177-189. Pour une recension,
voy. J.
KLAYMAN
, «Varieties of Confirmation Bias», Psychol. Learn Motiv., 1995/32, pp.385-418;
R.S.
NICKERSON
, «Confirmation Bias: A Ubiquitous Phenomenon in many Guises», Rev. Gen.
Psychol., 1998/2, pp.175-220.
(374) Des explications du side-effect effect en termes de biais ont été proposées, entre autres,
par A.R.
MELE
, « Acting Intentionally: Probing Folk Notions», in Intentions and intentionality:
Foundations of social cognition (B.F.
MALLE
, L.J.
MOSES
, D.A.
BALDWIN
eds), Cambridge, MIT
Press, 2001, pp.27-43 et par B.F.
MALLE
et S.
NELSON
, « Judging Mens Rea: The Tension between
Folk Concepts and Legal Concepts of Intentionality», Behavioral Sciences and the Law, 2003/21,
pp.563-580; F.
ADAMS
et A.
STEADMAN
, «Intentional Action in Ordinary Language: Core Concept or
Pragmatic Understanding?», Analysis, 2004/64, pp.173-181; F.
ADAMS
et A.
STEADMAN
, «Intentional
Action and Moral Considerations: still Pragmatic», Analysis, 2004/64, pp.268-276; T.
NADELHOFFER
,
«Blame, Badness, and Intentional Action: A Reply to Knobe and Mendlow», op. cit.; T.
NADELHOFFER
,
«On Praise, Side Effects, and Folk Ascriptions of Intentionality», Journal of Theoretical and
Philosophical Psychology, 2004/24, pp.196-213; T.
NADELHOFFER
, «Bad acts, blameworthy agents,
and intentional actions: Some problems for juror impartiality», op. cit.; J.
NADO
, «Effects of Moral
Cognition on Judgments of Intentionality», Br. J.Philos. Sci., 2008/59, pp.709-731. Un biais bien
connu en liaison avec des phénomènes voisins à celui qui nous intéresse est la théorie de la « cau-
salité coupable» et du « contrôle coupable» proposée par Alicke. Voy. M.D.
ALICKE
, « Culpable
Causation», J.Pers. Soc. Psychol., 1992/63, pp.368-378; M.D.
ALICKE
, «Culpable Control and the
Psychology of Blame», Psychol. Bull., 2000/126, pp.556-574; M.D.
ALICKE
, « Blaming Badly»,
J.Cogn. Cult., 2008/8, pp.179-186. Pour une discussion stimulante récente sur la raison pour
laquelle les explications en termes de biais sont certainement sur la bonne piste, on peut se reporter
à H.
SAUER
et T.
BATES
, «Chairmen, Cocaine, and Car Crashes: The Knobe Effect as an Attribution
Error», J.Ethics, 2013/17, pp.305-330.
(375) F.
ADAMS
et A.
STEADMAN
, «Intentional Action and Moral Considerations: still Pragmatic»,
op. cit.
(376) Ibid., p.174.
132
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
être blâmé pour son comportement. En l’absence d’un moyen adéquat
disponible pour exprimer cette opinion, ils attribuent une intentionna-
lité au président dans le but de générer l’implication conversationnelle
selon laquelle celui-ci est blâmable. Et dans la mesure où les gens n’ont
pas tendance à croire que la conscience de produire un effet secon-
daire positif est digne de louange morale, ils n’attribuent pas de carac-
tère intentionnel dans la version positive du scénario de sorte à éviter
une semblable implication pragmatique (377).
188. Outre un tournant linguistique dans l’interprétation du side-
effect effect, on peut aussi noter des approches de teneur psychologique.
Dans ces approches, le concept d’intentionnalité, rigoureusement com-
pris, n’est pas sensible à des considérations d’ordre moral, et son appli-
cation ne doit donc pas l’être davantage. Toutefois, des considérations
morales interfèrent de fait avec l’attribution naïve de l’intentionnalité
induisant, par-là, de nombreuses applications erronées du concept.
189. Une conception bien connue en psychologie morale soutient
que le «jugement moral est avant tout une affaire d’émotion et d’in-
tuition affective plutôt que de jugement délibératif» et qu’il évoque en
priorité «des capacités de l’esprit à résoudre de nombreux problèmes, y
compris de haut niveau, de manière inconsciente et automatique» (378).
Pour Thomas Nadelhoffer, ces processus non-rationnels, inconscients
et affectifs ne sous-tendent pas seulement les jugements moraux mais
aussi nos attributions d’intentionnalité (379):
(377) Dans la mesure où l’effet-Knobe survient également dans des scenarios où la morali-
té, au sens strict, ni le blâme et le louange, ne jouent de rôle (voy. l’argument ci-dessus concer-
nant les ventes du New Jersey), cette approche a une portée relativement limitée. Voy. cependant
S.
GUGLIELMO
et B.F.
MALLE
, «Can Unintended Side Effects be Intentional? Resolving a Controversy
over Intentionality and Morality», Pers. Soc. Psychol. Bull., 2010/36, pp.1635-1647. Pour une expli-
cation de l’asymétrie en raison de traits linguistiques qui ne repose pas sur des considérations liées
au blâme ou la louange.
(378) J.
GREENE
et J.
HAIDT
, « How (and where) Does Moral Judgment Work?», Trends Cogn.
Sci., 2002/6, pp.517-523, p.517.
(379) Cette théorie affective du jugement moral sous-tend le modèle du contrôle coupable de
l’attribution du blâme proposée par Alicke. Ce modèle expliquent les attributions asymétriques de
contrôle et d’implication causale en fonction de la valence morale, un phénomène extrêmement
semblable à l’effet Knobe: «Quand le mode d’attribution du blâme est engagé, les observateurs
passent en revue les faits disponibles de manière biaisée en exagérant le contrôle volitif ou causal de
l’agent et en minimisant leurs critères habituels d’attribution du blâme, ou encore en sélectionnant
et recherchant les faits qui peuvent concourir à l’attribution de ce blâme. En sus de ces influences
sur l’évaluation spontanée des faits, le processus d’attribution du blâme est également facilité par
des facteurs tels que la tendance à la surestimation du contrôle qu’exercent les agents sur leurs
actions et à confirmation des attentes négatives» (Alicke cité in T.
NADELHOFFER
, « Experimental
Philosophy of Action», New Waves in Philosophy of Action (A.B. J.
AGUILAR
et K.
FRANKISH
dir.),
New York, Palgrave McMillan, 2011, pp.50-78, p.61.
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
133
BRUYLANT
«Parce que les participants pensent que le président de l’entre-
prise est un personnage digne de blâme qui a en toute connais-
sance de cause provoqué un effet secondaire nuisible, ils sont
amenés à croire, de manière erronée, qu’il a intentionnellement
nui à l’environnement. Dans le cas positif, au contraire, parce
que les participants sont à nouveau devant un responsable d’en-
treprise qui ne manifeste aucun souci de l’environnement, ils
répugnent à juger qu’il a pu contribuer à une amélioration éco-
logique, car cela suggérerait par ailleurs qu’ils apprécient ce res-
ponsable. Dans les deux cas, les participants ne font pas tant un
usage approprié du concept d’action intentionnelle qu’un usage
détourné, dans leur désir de blâmer le président pour son attitude
désinvolte à l’égard de l’environnement.» (380)
190. En résumé, Nadelhoffer suggère que les intuitions relatives à la
culpabilité de l’agent sont déclenchées par des processus inconscients
affectifs et qu’elles sous-tendent (et biaisent de manière inappropriée)
les attributions asymétriques d’intentionnalité des sujets naïfs dans le
cas des scénarios de Joshua Knobe. Le président est considéré comme
coupable dans les deux scénarios parce qu’il ne se préoccupe pas des
conséquences environnementales de son action. L’asymétrie n’est donc
pas liée à la valence morale de l’effet secondaire lui-même, mais à notre
façon habituelle d’appréhender les individus que nous estimons cou-
pables ou blâmables. Dans la version négative du scénario de Joshua
Knobe, le fait que le président est jugé digne de blâme donne libre cours
à l’attribution d’une intentionnalité à son action. Dans la version posi-
tive, c’est l’inverse, l’attribution d’intentionnalité n’est évidemment pas
induite par l’attitude de blâme sous-jacente.
SECTION 2 – EFFET KNOBE ET JURISPRUDENCE
191. Examinons à présent l’effet Knobe, selon les diverses explica-
tions qu’il a reçues, dans le contexte de la jurisprudence. Etant donné
l’accumulation de données sur ce phénomène issues d’intuitions naïves
de sujets profanes, il nous semble que, du point de vue de la pratique
judiciaire, le problème pourra intéresser plus spécialement les systèmes
pénaux impliquant des jurys populaires, comme c’est notamment le cas
aux États-Unis, en Grande-Bretagne, ou en France dans les jugements
(380) T.
NADELHOFFER
, «Experimental Philosophy of Action», op. cit., p.62.
134
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
d’assises. Comme le souligne Nadelhoffer, l’un des rares philosophes à
avoir souligné la pertinence de l’effet Knobe pour le droit:
«Si l’immoralité d’une action ou d’un effet secondaire tend à biai-
ser les attributions ordinaires d’intentionnalité, tous les crimes
majeurs, tels que les meurtres ou les viols sont immoraux en plus
d’être illégaux, et par conséquent la capacité d’un juré à détermi-
ner la mens rea d’un prévenu de manière non biaisée est sérieu-
sement entachée.» (381)
192. Les jurés de procès de meurtre au premier degré aux États-
Unis sont habituellement informés que l’accusé peut être déclaré cou-
pable s’il a causé la mort de la victime (c’est-à-dire: s’il est l’auteur d’un
actusreus ou «acte coupable») et si le meurtre était illégal, volontaire,
délibéré et prémédité (c’est-à-dire: s’il a commis son acte avec la mens
rea appropriée ou un état d’esprit coupable). Les instructions type don-
nées aux jurys criminels dans le Vermont (Vermont Model Criminal
Jury Instructions), pour ne prendre que cet exemple, glosent « volon-
taire» (willful) de la manière suivante:
«Un acte volontaire est un acte qui est réalisé en connaissance de
cause et de manière intentionnelle. Vous estimerez que le meurtre
est volontaire si [le prévenu] a tué [la victime] exprès, et non
pas accidentellement, par inadvertance ou non intentionnelle-
ment» (382).
193. De manière cruciale, l’actus reus et la mens rea (383) doivent
être estimés indépendamment l’un de l’autre. Àdéfaut de quoi la dis-
tinction entre un accident et un crime entraînant le même dommage ne
saurait être maintenue. L’effet Knobe met précisément l’accent sur la dif-
ficulté à séparer mentalement ces deux facteurs au cœur des jugements
de culpabilité. Il le fait de la manière suivante: la question de la culpabi-
lité et du degré de culpabilité d’un accusé suspecté d’un crime est réglée
lorsque l’on peut déterminer si ce dernier a agi avec la mensrea appro-
priée, laquelle doit être évaluée indépendamment de l’actus reus. Mais,
du fait de l’effet Knobe, certains aspects de l’actus reus, en particulier
ses propriétés morales et la sévérité des conséquences qu’il entraîne,
(381) T.
NADELHOFFER
, « Bad Acts, Blameworthy Agents, and Intentional Actions: Some
Problems for Juror Impartiality», op. cit., p.204.
(382) Vermont Model Jury Instructions on first degree murder (2006), 13 V.S.A. §2301,
CR24-031.
(383) La mens reas, du moins dans les systèmes de droit anglo-saxons, tend elle-même à être
répartie en différentes sous-catégories (intentionnalité au sens standard, connaissance des consé-
quences de l‘action, insouciance, négligence).
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
135
BRUYLANT
semblent bien influencer l’attribution d’une mens rea. La division du tra-
vail, censément claire, entre l’actus reus et la mens rea, perd alors toute
sa consistance et avec elle la distinction cruciale entre des accidents
dommageables et des crimes intentionnels. Du point de vue de l’accusé
cela signifie que la gravité des conséquences de son action accroît la
probabilité qu’on lui attribue une intention coupable.
194. Ce risque est d’autant plus grand que l’on tend à considérer l’ef-
fet Knobe comme un biais psychologique, comme le fait, par exemple,
Nadelhoffer. Dans son interprétation de l’effet Knobe, le processus
d’attribution de la mens rea, de l’intention coupable, subit clairement
une distorsion: des processus subconscients et émotionnels d’un sen-
timent de blâme ou d’accusation sous-tendent à leur tour les attribu-
tions asymétriques d’intentionnalité. Dans une approche comme celle
de Joshua Knobe, selon laquelle la valence morale, plutôt que le senti-
ment de blâme ou de mise en accusation, expliquerait l’effet qu’il a mis
en évidence, le problème de la partialité du jury, tel que Nadelhoffer le
soulève, ne serait toutefois qu’à moitié résolu:
«Après tout, si les jurés d’un procès concernant un meurtre sor-
dide sont davantage susceptibles de juger que le prévenu a causé
la mort de la victime de manière intentionnelle parce que cette
mort est perçue comme étant intrinsèquement un mal, alors, dans
la plupart des cas impliquant des crimes sérieux, les dés sont
clairement pipés en défaveur des prévenus dès le début de la
partie. Ce problème persiste même si la culpabilité du prévenu
n’affecte pas de la sorte les jugements d’intentionnalité émis par
les jurés.» (384)
195. Ces implications pourraient être en principle atténuées dans
des systèmes légaux dans lesquels l’appel à des jurys non profession-
nels n’a pas cours. Les experts légaux avocats, spécialistes universi-
taires du droit, juges – peut-on supposer – doivent posséder et manier
un concept d’intentionnalité plus sophistiqué et plus adéquat, plus en
accord avec les faits qu’on leur présente, étant donné que ce concept
siège au plus profond de leur discipline. Autrement dit, ces profession-
nels du droit, même si leurs métiers présentent une certaine diversité,
doivent en principe user d’un concept d’intentionnalité cohérent et qui
s’accorde avec sa définition par la théorie de l’action et la philosophie
légale. Si cette hypothèse de cohérence entre la théorie et la pratique
(384) T.
NADELHOFFER
, « Bad Acts, Blameworthy Agents, and Intentional Actions: Some
Problems for Juror Impartiality», op. cit., p.215.
136
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
professionnelle a du sens, et si, plus précisément, la prescription de
l’usage d’un concept d’intentionnalité insensible à des considérations
morales adjacentes est jugée recevable, nous disposons alors d’un argu-
ment assez fort en faveur de jurys uniquement composé d’experts et
de professionnels plutôt que de profanes issus du public. Dans la suite
de cet article, nous allons présenter des résultats expérimentaux qui
offrent un éclairage sur cette hypothèse et ses conclusions possibles.
SECTION 3 – ATTRIBUTIONS DINTENTIONNALITÉ CHEZ
DESPROFESSIONNELS FRANÇAIS DU DROIT
1.
PARTICIPANTS
196. 71juristes professionnels français, des professeurs de droit
et des doctorants, ont été invités à remplir un questionnaire en ligne.
35participants étaient de sexe féminin. Les non-locuteurs maternels
du français et les participants qui répondaient au premier scénario en
moins de vingt secondes ont été éliminés. Il restait 59fichiers de don-
nées valides, parmi lesquels 29remplis par des participants de sexe
féminin.
2.
MÉTHODE
197. Notre questionnaire a été conçu et administré à l’aide du logiciel
en ligne Qualtrics. On présentait aux participants de manière aléatoire
la version négative ou bien la version positive du scénario environne-
mental de Joshua Knobe, ici de nouveau reproduit (la version positive
est entre crochets):
Le vice-président d’une entreprise va voir le président et dit:
«Nous avons mis au point un nouveau programme. Celui-ci nous
permettra d’augmenter considérablement nos profits mais [et] il
aura aussi pour effet de nuire à [d’aider] l’environnement». Le
président répond: « Je me fiche complètement de nuire à [d’ai-
der] l’environnement. Tout ce qui m’intéresse, c’est de faire le
plus de profits possibles. Démarrons ce nouveau programme».
Le nouveau programme est démarré. Comme prévu, l’environne-
ment en pâtit [bénéficie].»
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
137
BRUYLANT
198. Les participants sont invités à répondre par oui ou par non
(choix forcé) à la question portant sur le fait de savoir si le président
a nui ou aidé l’environnement de manière intentionnelle. Ensuite, ils
devaient déclarer dans quelle mesure ils étaient d’accord avec l’énoncé
«le président a nui/aidé l’environnement de manière intentionnel» sur
une échelle de Likert à 7points allant de (1) ‘fortement en désaccord’
à (7) ‘‘tout à fait d’accord’, avec au point4 de l’échelle la mention ‘ni
d’accord, ni en désaccord’. Enfin, on demandait aux participants s’ils
pensaient que le président était digne de louange ou de blâme, ou de ni
l’un ni l’autre, pour son action.
199. À la suite de ces questions relatives à la première version du
scenario, on présentait aux participants l’autre version du scénario. S’ils
avaient reçu la vignette positive d’abord, ils devaient à présent consi-
dérer la vignette négative, et inversement. Le choix de ce design expé-
rimental intra-sujets était motivé par les résultats de Shaun Nichols
et Joseph Ulatowski discutés plus haut (385), selon lesquels on doit
prendre en compte plusieurs interprétations possibles de l’expression
«intentionnellement». L’idée de notre design était donc de vérifier si
l’application du concept d’intentionnalité par les juristes professionnels
demeurait cohérente entre les deux versions du scénario.
3.
RÉSULTATS ET DISCUSSION
200. Les réponses à choix forcé différaient significativement entre
les deux groupes (nuisance vs. aide). Dans l’ensemble, 59% des par-
ticipants ont procédé à une attribution d’intentionnalité dans le
cas négatif (nuisance) et seulement 21% dans le cas positif (aide à
l’environnement) (386). Les résultats sont présentés dans la Figure1.
(385) S.
NICHOLS
et J.
ULATOWSKI
, «Intuitions and Individual Differences: The Knobe Effect
Revisited», op. cit.
(386) Test McNemar pour N=59, p<.001.
138
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
Figure 1. Pourcentage de réponses affirmatives, version négative vs.
version positive.
201. Sur une échelle de Likert à 7points, l’accord en moyenne avec
l’affirmation que le président de l’entreprise a nui intentionnellement
à l’environnement était de 4.64 (SD=2.11); et l’accord en moyenne
avec l’affirmation que le président a aidé l’environnement était de 3.17
(SD=1.86), ce qui présente une différence significative (387), cf. figure.
De manière encore plus significative, 59% des participants ne donnaient
pas la même réponse dans les deux cas. Si l’on reproduit le design inter-
sujets habituellement utilisé par les études de l’effet Knobe, on accroît
naturellement l’asymétrie des réponses. Dans ce cas, l’accord pour la
version négative est en moyenne de 4.78 (SD=1.98), et pour la version
positive de 2.72 (SD=1.67), une différence à nouveau significative (388).
(387) Échantillons couplés, t(58)=5.768, p<.001.
(388) Échantillons indépendants, t(57)=-2.532, p=.014.
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
139
BRUYLANT
Figure 2. Assentiment moyen (les barres d’erreur indiquent l’erreur
type à la moyenne).
202. Ces résultats sont plutôt clairs, qu’ils proviennent d’une élici-
tation des réponses par choix forcés ou par le moyen d’une échelle de
Likert1-7. Les intuitions des professionnels du droit que nous avons
testés révèlent chez eux la présence d’un effet Knobe significatif. Le
plus notable est que, selon notre design expérimental particulier, près
de deux tiers des participants notaient différemment sur l’échelle de
Likert les deux scénarios.Il semble donc que la conception de l’inten-
tionnalité qui domine chez ces professionnels du droit est sensible à la
valence morale des conséquences de l’action.
SECTION 4 – ATTRIBUTIONS DINTENTIONNALITÉ CHEZ
DESJUGES FRANÇAIS PROFESSIONNELS
203. Dans une autre étude, les auteurs de cet article, ont sondé les
intuitions de juges français professionnels. Dans une première expé-
rience inter-sujets qui soumettait aux participants les deux conditions
du scénario de Joshua Knobe dans un ordre randomisé, l’effet habi-
tuel était reproduit. Pour la réponse à choix forcé [oui/non], 86% des
sujets faisaient une attribution d’intentionnalité dans le cas négatif, et
140
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
seulement 11% dans le cas positif. (389) Il se trouve que ces résultats
sont quasiment identiques avec les résultats originaux de Joshua Knobe
(2003) obtenus sur des sujets profanes. 78% fournissaient des don-
nées différentes, et peut-on dire contradictoires, pour les deux cas. Les
réponses graduées sur l’échelle de Likert 1-7 démontraient également
un effet Knobe important. L’accord avec l’affirmation que l’action du
président était intentionnelle, dans le cas de sa conséquence négative,
était de 5.67 sur 7 (SD=1.45), et de 2.56 sur 7 (SD=1.48) dans le cas posi-
tif. (390)
204. Un contre-argument possible quant à la portée de tels résul-
tats est le suivant. Quand bien même des juges professionnels succom-
beraient à l’effet Knobe, cela n’aurait guère de conséquence quant à
la justesse de leur jugement, dans la mesure seuls les cas dont les
conséquences sont négativement connotées ont une importance on
va rarement au tribunal pour avoir commis une bonne action, involon-
tairement ou non. Bien qu’il puisse en effet une asymétrie dans l’at-
tribution d’une intentionnalité à des actions dont les conséquences
présentent des valences morales opposées, cette asymétrie n’est nulle-
ment incompatible avec une évaluation homogène des cas négatifs eux-
mêmes, les seuls dont l’application de la loi a à se soucier. Mais nous
rejetons cet argument. D’abord parce que les résultats négatifs et posi-
tifs d’une action ont tous deux autant d’importance dans les contextes
légaux, lorsque, par exemple, des circonstances atténuantes sont en jeu.
Ensuite, et à l’inverse de beaucoup de commentateurs, nous cherchons
à saisir l’effet Knobe à sa racine, et non comme une simple asymétrie
dans l’attribution d’intentionnalité à des types d’actions (positives ou
négatives). Nous voudrions en particulier faire ressortir le caractère
graduel de cet effet, selon une corrélation positive peut s’établir entre
le degré de dommage envisagé comme conséquence de l’action incrimi-
née et la propension avec laquelle les individus considèrent cette action
comme forcément intentionnelle. Pour résumé cette approche en une
simple formule, nous suspectons que plus la conséquence est domma-
geable, plus probable est l’attribution d’une mens rea.
205. Nous avons ainsi testé dans quelle mesure des juges français
professionnels tendent à attribuer le caractère d’intentionnalité en pré-
sence de deux cas négatifs, l’un présentant une conséquence assez mau-
vaise, mais remédiable, et l’autre une conséquence très mauvaise et
(389) Test McNemar exact test pour N=36, p<.001.
(390) Échantillons couplés, t(35)= 8.383, p<.001, 95% CI [2.358;3.865].
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
141
BRUYLANT
irréversible (391). Dans le cas très négatif, le niveau d’attribution de
l’intentionnalité était de 5.18 (SD=1.74) sur une échelle de Likert à
7points, ce qui différait significativement du cas moins négatif (M=3.33;
SD=1.76) (392). Ceci tend à montrer que l’effet Knobe est mieux saisi
si on en adopte une lecture graduelle, plutôt qu’une interprétation plus
binaire prédisant des attributions d’intentionnalité opposées selon la
valence morale des conséquences envisagées (393). La conséquence,
pour le droit, semble être que plus le résultat de l’actus reus sera négatif,
plus grande sera la probabilité que l’accusé se voie attribuer la mensrea
correspondante.
206. Ces nouveaux résultats montrent que les professionnels du
droit, du moins ceux que nous avons eu l’opportunité de tester en France,
sont fortement sensibles à l’effet Knobe. Le concept de mensrea mis en
œuvre par ces professionnels est sensible, pourrait-on dire, à la désira-
bilité des conséquences de l’acte. Comme nous venons de le voir, cette
sensibilité ne revêt pas une nature bivalente simple (attribution d’in-
tentionnalité pour les actes à conséquences négatives, mais pas pour
les actes à conséquences positives), comme on le suppose générale-
ment dans la littérature secondaire. Différemment, ces juges, avocats
ou professeurs de droit, comme le tout-venant, opèrent avec un concept
d’intentionnalité qui n’est pas simplement variable selon que l’action
engendre un effet moralement valorisant ou moralement néfaste, mais
selon que cet effet est plus ou moins indésirable.
207. Que pouvons-nous en conclure? Cela dépend de l’interpréta-
tion de l’effet Knobe que l’on tend à considérer comme correcte. Si, sui-
vant Joshua Knobe lui-même, on estime que le concept d’intentionnalité,
comme la plupart des concepts psychologiques ordinaires, est sensible
aux considérations morales, et que les humains sont des «moralisateurs
impénitents», une attribution asymétrique du concept d’intentionnalité
dans le contexte des scénarios de Joshua Knobe n’est nullement incom-
patible avec l’idée qu’une telle attribution est parfaitement compétente.
Ou, autrement dit, si l’on adopte l’explication du side-effect effect en
termes de compétence, nos résultats, du moins de prime abord, ne sont
ni surprenants ni inquiétants.
(391) M.
KNEER
et S.
BOURGEOIS-GIRONDE
, «Guilty Minds and Biased Minds», manuscript.
(392) Échantillons indépendants, t(30)=-2.974, p=.006, 95% CI [-3.109; -0.578], test de Cohen
d=1.06.
(393) Kneer rapporte des données selon lesquelles l’interprétation graduelle de l’effet Knobe est
celle qui correspond le mieux aux attributions d’intentionnalité opérées par les profanes (M.
KNEER
,
«Beyond Bivalence: A Graded Model of the Knobe Effect?», op. cit.).
142
LA CAUSALITÉ JURIDIQUE, LA LOGIQUE ETLASCIENCE
BRUYLANT
208. Si, en revanche, on pense que la sensibilité morale du side-effect
effect est un biais qui provoque une distorsion des jugements et les rend
inadéquats, nos résultats peuvent être source de préoccupation. Dans
les systèmes judiciaires où les jurys populaires n’ont pas cours, le fait
que le profane ait une conception biaisée de l’intentionnalité ne prête
pas à conséquence. Mais si les juristes professionnels, et en particulier
les juges, témoignent de la même conception, les conséquences ne sont
plus vraiment négligeables. Dans la mesure où les crimes, en sus d’être
illégaux, sont des atteintes immorales, et dans la mesure les consi-
dérations morales distordent les attributions d’intentionnalité, il semble
impossible que les juges professionnels évaluent la mens rea d’un pré-
venu de manière indemne aux biais. En d’autres termes, du fait de la
prégnance de ce biais psychologique, la jurisprudence nous semble être
confrontée à un sérieux problème. L’évaluation de la culpabilité juri-
dique dépend, en partie, de l’évaluation indépendante d’une mens rea
appropriée, indépendante, plus précisément, d’aspects d’un actus reus
tels que la gravité de ses conséquences ou la dimension morale de ces
dernières. Or, il s’avère que ces attributions de la mens rea sont nette-
ment sensibles à certaines caractéristiques de l’actus reus, et, signifi-
cativement, du degré de désirabilité des conséquences.
209. Nous avons indiqué plus haut que nos résultats, en première
approche, n’affectaient pas les interprètes de l’effet Knobe en termes de
compétence. L’application du concept d’intentionnalité par les profes-
sionnels du droit n’est pas mise en cause si l’on pense qu’ils appliquent
en fait et doivent appliquer, selon cette approche en termes de compé-
tences,un concept moralement connoté. Cependant, le concept théo-
rique d’intentionnalité, tel qu’il est censé prévaloir dans la théorie du
droit et dans l’exercice du droit lui-même, n’autorise en principe pas
une telle sensibilité aux caractéristiques morales d’une action. Àl’instar
du concept dominant en philosophie du droit et en théorie de l’action,
le concept d’intentionnalité est, dans ce contexte théorique, envisagé
indépendamment de préoccupations morales et n’autorise donc pas une
attribution d’intentionnalité dépendante de caractéristiques morales.
Cela signifie que, bien que d’un côté le concept d’intentionnalité appli-
qué par les praticiens du droit puisse être compatible avec certaines
théories psychologiques récentes, il n’en demeure pas moins, d’un autre
côté, en porte à faux avec la théorie et les principes de la pratique du
droit lui-même. Si ce que requièrent ces principes ne se retrouve pas
en pratique, il y a peut-être un problème fondamental, sur les relations
psychologiques implicites, et non explicites, car celles-ci sont claires,
INTENTION, CAUSE, ET RESPONSABILITÉ
143
BRUYLANT
à analyser sur la relation entre droit et intuitions morales. C’est ce que
nous avons cherché à faire dans notre étude.
210. Il nous faut préciser un dernier point eu égard aux “interpré-
tations multiples” qui ont été données de l’effet Knobe et du problème
de l’attribution ordinaire du concept d’intentionnalité. Comme nous
l’avons indiqué plus haut, des auteurs tels que Shaun Nichols et Joseph
Ulatowski ou Alessandro Lanteri ont mis en évidence la possibilité qu’il
n’y ait pas un concept simple et unifié d’intentionnalité, et par consé-
quent pas de critères observables uniques correspondant à son appli-
cation. Les individus qui donnent des réponses similaires aux deux
versions du scénario (affirmatives ou négatives) et ceux qui modifient
leurs réponses selon les deux versions, peuvent très bien fonctionner
avec trois concepts d’intentionnalité distincts, tous trois légitimes. Nous
aurions peut-être ici un motif pour nous départir du présupposé théo-
rique, possiblement empiriquement mal fondé, selon lequel le concept
d’intentionnalité est irrécusablement uniforme. Toutefois, comme nous
résultats le montrent , il y a bien une interprétation et une application
dominantes prévalant chez les juristes du concept d’intentionnalité. Un
concept d’intentionnalité, de fait contradictoire selon le contexte auquel
il s’applique, et sensible aux dimensions morales des actes envisagés,
semble prévaloir auprès d’environ deux tiers des individus interrogés;
alors que la désambiguïsation de concept en deux concepts cohérents
ne peut rendre compte que d’un tiers de l’ensemble des réponses que
nous avons obtenues.
211. En réalité, peu importe que cette conception soit uniforme ou
simplement fortement dominante, il ne fait pas de doute que les attribu-
tions d’intentionnalité qu’elle sous-tend ne sont a priori pas conciliables
avec le concept théorique qui prévaut en droit. De plus, bien que la plu-
ralité des interprétations ou la structure ouverte d’un concept fasse
clairement sens quand on étudie la psychologie ordinaire, il est moins
évident qu’elles soient si facilement acceptables en théorie du droit. Il
nous semble difficile d’imaginer une pratique juridique cohérente qui
s’appuierait sur trois (ou plus) conceptions différentes de l’action inten-
tionnelle. Aussi, les arguments qui peuvent être convoqués pour rendre
compte de la mise en œuvre ordinaire d’intuitions morales perdent assez
vite de leur pouvoir justificatif quand on vient à s’intéresser au rôle de
ces mêmes intuitions dans un contexte juridique.
... The paper proceeds as follows: In Sect. 2 I will say a few more words about extant research regarding outcome effects in empirical legal scholarship and experimental 24 Alicke (1992Alicke ( , 2000; Alicke and Rose (2010); Nadelhoffer (2006); Kneer and Bourgeois-Gironde (2017); Bourgeois-Gironde and Kneer (2018). 25 Cushman (2008). ...
... , Bourgeois-Gironde andKneer (2018),Prochownik et al. (2020) and Tobia (2020a) on mens rea attribution, Sommers (2019) on the notion of consent, MacLeod (2019),Knobe and Shapiro (2021) andGüver and Kneer (2022) on legal causation, Lidén et al. (2019) on the confirmation bias in guilt assessments, Strohmaier et al. (2020) on the hindsight bias in the law, Donelson and Hannikainen (2020) and Hannikainen et al. (2021) on Fuller's theory of law, Struchiner et al. (2020) on the Fuller/Hart debate, or ...
Chapter
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This paper presents a series of studies (total N=579) which demonstrate that folk judgments concerning the reasonableness of decisions and actions depend strongly on whether they engender positive or negative consequences. A particular decision is deemed more reasonable in retrospect when it produces beneficial consequences than when it produces harmful consequences, even if the situation in which the decision was taken and the epistemic circumstances of the agent are held fixed across conditions. This finding is worrisome for the law, where the reasonable person standard plays a prominent role. The legal concept of reasonableness is outcome-insensitive: whether the defendant acted in a reasonable fashion or not depends exclusively on her context of action, no matter how things play out. Folk judgments of reasonableness are thus inconsistent with the legal concept of reasonableness. Problematically, in common law jurisdictions, the decision whether a defendant’s behavior was reasonable or not is frequently (though not necessarily) delegated to a lay jury.
... Similar effects can be found for legal experts (for France, see e.g. Kneer & Bourgeois-Gironde, 2017, Bourgeois-Gironde & Kneer, 2018, for Germany, see Prochownik, Krebs, Wiegmann, & Horvath, 2020, though see Tobia, 2020a). It thus stands to reason to explore whether the effects of outcome on the lower echelons of inculpating mental statesnegligence and recklessnessare similarly robust across cultures and expertise. ...
Article
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In a series of ten preregistered experiments (N = 2043), we investigate the effect of outcome valence on judgments of probability, negligence, and culpability – a phenomenon sometimes labelled moral (and legal) luck. We found that harmful outcomes, when contrasted with neutral outcomes, lead to an increased perceived probability of harm ex post, and consequently, to a greater attribution of negligence and culpability. Rather than simply postulating hindsight bias (as is common), we employ a variety of empirical means to demonstrate that the outcome-driven asymmetry across perceived probabilities constitutes a systematic cognitive distortion. We then explore three distinct strategies to alleviate the hindsight bias and its downstream effects on mens rea and culpability ascriptions. Not all strategies are successful, but some prove very promising. They should, we argue, be considered in criminal jurisprudence, where distortions due to the hindsight bias are likely considerable and deeply disconcerting.
... 1337Shen et al. ( , 1343similarly, Levinson (2005), though contra Robinson & Darley (1995); Vilares et al. (2017). 13 For French legal experts, see Kneer & Bourgeois-Gironde (2017) and Bourgeois-Gironde & Kneer (2018). For US experts, see Tobia (2020). ...
Chapter
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In many spheres, the law takes the legal concept of causation to correspond to the folk concept (the correspondence assumption). Courts, including the US Supreme Court, tend to insist on the "common understanding" and that which is "natural to say" (Burrage v. United States) when it comes to expressions relating to causation, and frequently refuse to clarify the expression to juries. As recent work in psychology and experimental philosophy has uncovered, lay attributions of causation are susceptible to a great number of unexpected factors, some of which seem rather peripheral to causation. One of those is the norm effect (Knobe & Fraser, 2008): Agents who, in acting as they do, break a salient norm, are more likely to be considered as having caused a certain consequence than when they do not violate a norm. According to some (e.g., Alicke, 1992) this constitutes a bias. According to others (e.g., Sytsma, 2020), the folk concept of causation is sensitive to normative factors, and there’s nothing wrong with that. In this paper, we explore the question whether the norm effect should be considered a bias from the legal perspective on the one hand, and from the psychological perspective on the other. To do this, we test whether norms which are nonpertinent to the consequences or outright silly also impact causation judgements. The data from two preregistered experiments (total N=593) clearly show they do. This, we argue, makes the bias interpretation plausible from the psychological perspective, and both plausible and problematic from the legal perspective. It also shows that the law should abstain from unreflectively assuming conceptual correspondence between legal and ordinary language concepts.
Article
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Confirmation bias, as the term is typically used in the psychological literature, connotes the seeking or interpreting of evidence in ways that are partial to existing beliefs, expectations, or a hypothesis in hand. The author reviews evidence of such a bias in a variety of guises and gives examples of its operation in several practical contexts. Possible explanations are considered, and the question of its utility or disutility is discussed. When men wish to construct or support a theory, how they torture facts into their service! (Mackay, 1852/ 1932, p. 552) Confirmation bias is perhaps the best known and most widely accepted notion of inferential error to come out of the literature on human reasoning. (Evans, 1989, p. 41) If one were to attempt to identify a single problematic aspect of human reasoning that deserves attention above all others, the confirma- tion bias would have to be among the candidates for consideration. Many have written about this bias, and it appears to be sufficiently strong and pervasive that one is led to wonder whether the bias, by itself, might account for a significant fraction of the disputes, altercations, and misun- derstandings that occur among individuals, groups, and nations.
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A number of researchers have begun to demonstrate that the widely discussed “Knobe effect” (wherein participants are more likely to think that actions with bad side-effects are brought about intentionally than actions with good or neutral side-effects) can be found in theory of mind judgments that do not involve the concept of intentional action. In this article we report experimental results that show that attributions of knowledge can be influenced by the kinds of (non-epistemic) concerns that drive the Knobe effect. Our findings suggest there is good reason to think that the epistemic version of the Knobe effect is a theoretically significant and robust effect, and that the goodness or badness of side-effects can often have greater influence on participant knowledge attributions than explicit information about objective probabilities. Thus, our work sheds light on important ways in which participant assessments of actions can affect the epistemic assessments participants make of agents’ beliefs.
Article
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The current author has suggested that the moral blame-worthiness of an agent can influence folk intuitions about intentional action. In a recent response to his work, Knobe and Mendlow (2004; see record 2005-08232-009) reject this claim on two separate grounds--one a priori, one empirical. By their lights, not only is the current author's view conceptually confused, but it also allegedly fails to explain the results of a recent experiment they have conducted. On Knobe and Mendlow's view, it is the moral badness of the actions or side effects, and not the blameworthiness of the agent, that explains the biasing effect that moral considerations have on people's intuitions and judgments about intentionality. In this essay, the current author responds to both of their criticisms. Rather than suggesting that blame is a necessary condition for folk ascriptions of intentional action, the current author claims that blame can--and sometimes does--act expansively on these ascriptions. And this, of course, leaves open the possibility that badness has an effect as well. In any event, given that the author is only committed to the view that people sometimes attribute blame to an agent before they ascribe intentionality to her actions or side effects, his position is less conceptually demanding than either the overstated view that Knobe and Mendlow attribute to him or their own competing view. (PsycINFO Database Record (c) 2012 APA, all rights reserved)
Article
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Two experiments with 268 paid volunteers investigated the possibility that assessment of confidence is biased by attempts to justify one's chosen answer. These attempts include selectively focusing on evidence supporting the chosen answer and disregarding evidence contradicting it. Exp I presented Ss with 2-alternative questions and required them to list reasons for and against each of the alternatives prior to choosing an answer and assessing the probability of its being correct. This procedure produced a marked improvement in the appropriateness of confidence judgments. Exp II simplified the manipulation by asking Ss first to choose an answer and then to list (a) 1 reason supporting that choice, (b) 1 reason contradicting it, or (c) 1 reason supporting and 1 reason contradicting. Only the listing of contradicting reasons improved the appropriateness of confidence. Correlational analyses of the data of Exp I strongly suggested that the confidence depends on the amount and strength of the evidence supporting the answer chosen. (21 ref) (PsycINFO Database Record (c) 2012 APA, all rights reserved)
Article
Recent empirical work calls into question the so-called “Simple View” that an agent who A's intentionally intends to A. In experimental studies, ordinary speakers frequently assent to claims that, in certain cases, agents who knowingly behave wrongly intentionally bring about the harm they do; yet the speakers tend to deny that it was the intention of those agents to cause the harm. This paper reports two additional studies that at first appear to support the original ones, but argues that in fact, the evidence of all the studies considered is best understood in terms of the Simple View.
Article
The authors begin this article by distinguishing judgments that an agent is praiseworthy or blameworthy from judgments that a behavior is good or bad. Their inquiry was concerned to determine which of these two kinds of judgment influences people's application of the concept of intentional action. The available evidence seems to indicate that people's application of the concept is influenced by judgments of goodness and badness without the mediation of judgments of praise and blame. (PsycINFO Database Record (c) 2012 APA, all rights reserved)
Article
Among philosophers, there are at least two prevalent views about the core concept of intentional action. View I (Adams 1986, 1997; McCann 1986) holds that an agent S intentionally does an action A only if S intends to do A. View II (Bratman 1987; Harman 1976; and Mele 1992) holds that there are cases where S intentionally does A without intending to do A, as long as doing A is foreseen and S is willing to accept A as a consequence of S’s action. Joshua Knobe (2003a) presents intriguing data that may be taken to support the second view. 1 Knobe’s data show an asymmetry in folk judgements. People are more inclined to judge that S did A intentionally, even when not intended, if A was perceived as causing a harm (e.g. harming the environment). There is an asymmetry because people are not inclined to see S’s action as intentional, when not intended, if A is perceived as causing a benefit (e.g. helping the environment). In this paper we will discuss Knobe’s results in detail. We will raise the question of whether his ordinary language surveys of folk judgments have accessed core concepts of intentional action. We suspect that instead Knobe’s surveys are tapping into pragmatic aspects of intentional language and its role in moral praise and blame. We will suggest alternative surveys that we plan to conduct to get at this difference, and we will attempt to explain the pragmatic usage of intentional language. We suspect that folk notions of intentional action are not clearly articulated. There are many factors required for an action to be performed intentionally. One of them involves the causal relation between an intention and the intended action. Not many folk would have very clear notions of counterfactual causal dependency of action upon intention necessary for intentional action on either view above. If an intention is connected by causal deviance to its conditions of satisfaction, the action is not done intention
Article
Recent experimental findings by Knobe and others (Knobe, 2003; Nadelhoffer, 2006b; Nichols and Ulatowski, 2007) have been at the center of a controversy about the nature of the folk concept of intentional action. I argue that the significance of these findings has been overstated. My discussion is two-pronged. First, I contend that barring a consensual theory of conceptual competence, the significance of these experimental findings for the nature of the concept of intentional action cannot be determined. Unfortunately, the lack of progress in the philosophy of concepts casts doubt on whether such a consensual theory will be found. Second, I propose a new, deflationary interpretation of these experimental findings, ‘the trade-off hypothesis’, and I present several new experimental findings that support this interpretation.