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Abstract and Figures

Le travail se transforme et avec lui toute la société. En nous appuyant sur les réflexions de chercheurs, de consultants et d’activistes, nous détaillons ici huit tendances et quatre scénarios possibles (freelancing, salariat, revenu universel et hybridation) sur le futur du travail au sein de la société française à l’horizon 2030. Nous associons tout particulièrement ces éléments à un phénomène peu exploré dans les analyses sur le travail et ses liens avec le management : l’ « atmosphère ». Le construit mêle tous les niveaux possibles de réflexion (sensations, émotions, affects, discours, pratiques, instruments, espace…) sur les transformations du travail en évitant d’enfermer nos scénarios dans le temps et dans l’espace. Quatre personnages (Freelancia, Salaria, Solidaria et Hybridia) sont ensuite mis en dialogue afin d’illustrer pour nos lecteurs les choix de vie et les projets de société spécifiques et parfois, exclusifs, qui correspondent à chacun de ces scénarios. Notre projet n’est pas ici de céder à la tentation de la boule de cristal. Il ne s’agit pas non plus d’alarmer et de céder à la tentation dystopique. Nous souhaitons plutôt mettre chacun et chacune en face de choix de vie, d’usages technologiques, de formes de travail anciennes et nouvelles, de votes et d’engagements citoyens qui, dès aujourd’hui, rendent possibles ou impossibles certains futurs. Nous cherchons à questionner notre présent et à interpeller les consciences par la médiation de discussions sur notre devenir. En insistant sur les atmosphères qu’incarne chacun des scénarios, cette troisième note de recherche RGCS (Research Group on Collaborative Spaces) a pour but de convoquer dans les réflexions sur l’avenir du travail et de la société nos mémoires corporelles, nos gestes, nos émotions, nos sensations et nos affects, aujourd’hui portés et investis bien au-delà ce qui nous est habituellement visible.
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Note de recherche RGCS n
2018
LE FUTUR DU TRAVAIL EN 2030 :
QUATRE ATMOSPHERES ?
Note de recherche #3
2
CONTRIBUTEURS : FRANÇOIS-XAVIER DE VAUJANY, AMELIE BOHAS,
SABINE CARTON, JULIE FABBRI, AURELIE LECLERCQ-VANDELANNOITTE
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RÉSU M É
Le travail se transforme et avec lui toute la société. En nous appuyant sur les réflexions de
chercheurs, de consultants et dactivistes, nous détaillons ici huit tendances et quatre scénarios
possibles (freelancing, salariat, revenu universel et hybridation) sur le futur du travail au sein
de la société française à l’horizon 2030. Nous associons tout particulièrement ces éléments à
un phénomène peu exploré dans les analyses sur le travail et ses liens avec le management :
l’ « atmosphère ». Le construit mêle tous les niveaux possibles de réflexion (sensations,
émotions, affects, discours, pratiques, instruments, espace…) sur les transformations du travail
en évitant d’enfermer nos scénarios dans le temps et dans l’espace. Quatre personnages
(Freelancia, Salaria, Solidaria et Hybridia) sont ensuite mis en dialogue afin d’illustrer pour nos
lecteurs les choix de vie et les projets de société spécifiques et parfois, exclusifs, qui
correspondent à chacun de ces scénarios.
Notre projet n’est pas ici de céder à la tentation de la boule de cristal. Il ne s’agit pas non plus
d’alarmer et de céder à la tentation dystopique. Nous souhaitons plutôt mettre chacun et
chacune en face de choix de vie, d’usages technologiques, de formes de travail anciennes et
nouvelles, de votes et d’engagements citoyens qui, dès aujourd’hui, rendent possibles ou
impossibles certains futurs. Nous cherchons à questionner notre présent et à interpeller les
consciences par la médiation de discussions, sur notre devenir. En insistant sur les atmosphères
qu’incarne chacun des scénarios, cette troisième note de recherche RGCS (Research Group on
Collaborative Spaces) a pour but de convoquer dans les réflexions sur l’avenir du travail et de
la société nos mémoires corporelles, nos gestes, nos émotions, nos sensations et nos affects,
aujourd’hui portés et investis bien au-delà ce qui nous est habituellement visible.
Mots-clés : Futur du travail ; Futures of work ; Nouvelles pratiques de travail ; Pratiques de
management ; Scénario ; Atmosphère ; Salariat ; Freelance ; Hybridation ; Revenu universel ;
Travail indépendant ; Slasher.
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Introduction : scénariser des pratiques et des atmosphères
Les réflexions sur le travail et son avenir se multiplient comme en témoignent les nombreux
rapports et appels à communication publiés ces trois dernières années sur ces sujets. Les
scénarios et les travaux prospectifs intègrent des contenus plus ou moins optimistes, plus ou
moins en rupture avec les tendances actuelles, et souvent liés à une certaine vision de la
société. Tous convergent dans leurs conclusions sur la pluralité des futurs possibles.
Dans le cadre de cette note de recherche, nous souhaitons condenser des discussions
récurrentes dans le cadre du réseau RGCS (Research Group on Collaborative Spaces) sur les
évolutions de l’agir et du vivre-ensemble. Dans le prolongement de nos publications
précédentes (cf. notes de recherche n°1 et n°2 ; 2nd White Paper), nous insistons ici sur une
dimension peu présente dans les scénarios élaborés par les chercheurs, les consultants ou les
activistes : l’atmosphère.
La notion d’atmosphère est assez paradoxale. Si elle semble désigner le milieu, le contexte,
l’ambiance, les conditions et tout ce qui est ressenti et difficilement dicible dans un
environnement de vie ou de travail, elle est par ailleurs très concrète dans ce qui la constitue
(Böhme, 1993 ; Borch, 2009 ; Beyes, 2016 ; de Vaujany et al, 2018). L’atmosphère est ainsi liée
à la fois aux gestes, aux outils, aux lieux, aux pratiques qui constituent une activité et aux affects
des acteurs qui la réalisent. Elle est une « quasi-matérialité » sentie dans les lumières, les
paroles, les bruits, les tactilités qui médiatisent notre relation au travail. L’atmosphère définit,
dans et au-delà des mots, l’espace et le temps de l’activité. Elle déborde les murs de
l’environnement immédiat qui abrite l’activité. Elle en prolonge également la temporalité la
plus visible. Une pratique de travail, récente ou ancienne, est indissociable d’une atmosphère
qui en oriente le sens de façon « préréflexive
» (Merleau-Ponty, 1945.
Dans son ouvrage Bienvenue dans le nouveau monde, Mathilde Ramadier (2017) revient sur
son expérience dans des startups berlinoises. Pendant trois ans, la jeune normalienne a
enchaîné des emplois peu intéressants (cf. les « bullshit jobs » analysés par l’anthropologue
David Graeber, 2018) sur fond d’une atmosphère particulière qu’elle définit comme une
« coolitude ». Cette « coolitude », faite de jargon plus ou moins maîtrisé par les initiés, de
gestes, d’habillements, de microtechniques, de couleurs chatoyantes, de matières et de formes
évoquant le jeu, déborde des lieux fréquentés par Mathilde (espaces de coworking,
incubateurs, bars branchés…). S’inscrivant dans une forme d’injonction, voire de tyrannie, du
bonheur (aussi connue sous le terme d’«Happycratie », Cabanas et Illouz, 2018), cette
« coolitude » est une atmosphère à laquelle certains ont accès et d’autres pas. Elle est aussi ce
champ qui, au-delà des mots, sert de cache misère. L’atmosphère « hype », « créative » et
« cool » des startups berlinoises est un puissant miroir déformant de la précarité ambiante
qu’elle transforme en « flexibilité », « mode de vie » ou « apprentissage » par le recours à une
« novlangue managériale » (Vandevelde-Rougale, 2017). Attention cependant à ne pas voir
dans l’atmosphère une superficialité, des fioritures et un simple habillage du réel. On peut
C’est-à-dire au-delà des mots, dans une action qui se fait et ne se dit à soi-même qu’après coup. Le préréflexif
est entrelacé avec le sens pratique sur lequel s’appuie la plupart de nos actions individuelles ou collectives.
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supporter des choses particulièrement pénibles pour rester plongé dans une atmosphère. On
peut également être pris au piège d’une atmosphère si on la perçoit comme un phénomène
qui dépasse un lieu et un temps que l’on pourrait « fuir ». Après trois années pleines et
engagées dans le milieu des startups berlinoises, on est pris dans des réseaux sociaux
(traditionnels et numériques), des gestes, des habitudes, des modes d’expression et de pensée,
dont on s’échappe difficilement. Acteurs, activités et atmosphère constituent un champ (cf.
figure 1) dont les contours sont toujours difficiles à identifier mais qui donne un sens profond,
silencieux, aux événements (réunions, hackathons, négociations, workshops, session de travail
individuel…).
FIGURE 1: MODELE D'INTERACTI ON ENTRE ACTEURS, ACTIVITES E T ATMOSPHERE (SOURCE : LES AUTEURS)
Dans le cadre de cette note, nous souhaitons explorer de façon prospective des atmosphères
possibles pour l’avenir du travail dans la société française de 2030. A cette fin, nous nous
concentrons sur les deux questions suivantes :
En 2030,
1) Quelles seront les atmosphères de travail et de vie ?
2) Avec quelles émotions et quels affects travaillerons-nous et vivrons-nous
ensemble ?
Notre projet n’est pas ici de céder à la tentation de la boule de cristal. Il ne s’agit pas non plus
d’alarmer et de céder à la tentation dystopique. Nous souhaitons plutôt mettre chacun et
chacune en face de choix de vie, d’usages technologiques, de formes de travail anciennes et
nouvelles, de votes et d’engagements citoyens qui, dès aujourd’hui, rendent possibles ou
impossibles certains futurs. Nous cherchons à questionner notre présent et à interpeller les
consciences par la médiation de discussions sur notre devenir. En insistant sur les atmosphères
qu’incarne chacun des scénarios, nous souhaitons convoquer dans les réflexions sur l’avenir du
travail nos mémoires corporelles, nos gestes, nos émotions, nos sensations et nos affects,
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aujourd’hui portés et investis bien au-delà ce qui nous est habituellement visible. A nouveau,
notre projet est éminemment politique
.
Dans une première partie, nous soulignons plusieurs tendances à l’œuvre au cœur de
l’économie française, dont certaines sont largement partagées à l’échelle de l’Europe et de
l’Amérique du Nord. Puis dans une deuxième partie, nous décrivons quatre scénarios
(freelancing, salariat, revenu universel et hybridation), avant de les croiser et de les questionner
dans une troisième et dernière partie à partir d’un dialogue imaginaire entre quatre
personnages féminins (Freelancia, Salaria, Solidaria et Hybridia) incarnant les enjeux et les
paradoxes de chacun des scénarios.
Par politique, nous entendons une approche qui ne sépare jamais les réflexions sur le travail, le management et
l’entrepreneuriat, des enjeux et transformations de la société, du vivre-ensemble et de toutes les légitimations et médiations
du vivre-ensemble (cf. notamment de Vaujany, 2016).
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1) LES TENDANCES VISIBLES DANS LE PRESENT DU TRAVAIL :
HUIT PARADOXES
Avant d’entrer dans des scénarios de futurs possibles, nous souhaitons insister sur plusieurs
tendances observées dans les évolutions actuelles du travail au cœur de la société française.
Pour ce faire, nous nous appuyons sur les rapports produits par l’INSEE (en particulier celui de
2016), la DARES (2015a et b, 2016, 2018), le McKinsey Global Institute (2016, 2017, 2018a et
b), le Conseil National du Numérique (2016), de France Stratégie (2016, 2017 et 2018) ainsi que
sur le Working Paper de l’Institut Syndical Européen (2016) et les deux précédentes notes de
recherche RGCS (2016 et 2017). Afin de les présenter autant comme des émergences que des
enjeux, nous avons choisi de formaliser les tendances sous forme de paradoxes mettant en
évidence les tensions que rendent visibles les tendances actuelles.
PARADOXE I : MULTIPLICATION DES POLITIQUES ECONOMIQUES, HAUSSE DES
QUALIFICATIONS / PERSISTANCE DUN CHOMAGE DE MASSE
Le premier paradoxe est largement macro-économique. Les politiques de lutte contre le
chômage ont été multiples des années 70 (la fin des trente glorieuses) à aujourd’hui. Elles ont
notamment misé sur la formation et l’éducation, en cherchant à élever le niveau et à étendre
la diversité des compétences techniques comme managériales. Les résultats se font néanmoins
toujours attendre. Relances par le marché, déréglementation, nationalisation, privatisation,
autonomisation des universités… Une part importante de nos concitoyens reste privée
d’emploi venant alimenter un chômage de masse et de longue durée. Les plus jeunes et les
seniors sont particulièrement concernés. De ce point de vue, l’incitation à l’entrepreneuriat et
au statut d’indépendant peut être vue tantôt comme une alternative radicale, un cache misère,
voire un aveu d’échec en ce qui concerne les tentatives de relance de l’emploi.
PARADOXE II : MOBILITE, TELETRAVAIL / SEDENTARITE
L’« hyper-mobilité » est au cœur de notre société, qu’il s’agisse des flux de marchandises ou de
personnes (Crozet, 2016). On passe de plus en plus de temps en voiture, dans les transports en
commun, dans des espaces de transit et d’attente
. L’urbanisation de la France, l’expansion des
agglomérations, le développement de technologies mobiles et l’accès permanent à ses
données grâce au cloud computing mais aussi la démocratisation de la vitesse ont contribué au
développement d’un travail plus nomade. Par ailleurs, partout dans le monde fleurissent des
tiers-lieux (Oldenburg, 1989) où les travailleurs nomades s’arrêtent un temps, quelques
semaines ou quelques mois, pour y vivre et y travailler. Paradoxalement, le monde dans lequel
nous vivons n’a jamais été autant « assis ». On passe aujourd’hui environ 70 % de notre temps
éveillé dans cette position pas très saine (cf. « Is sitting the new smoking? »). De même, dans
un contexte de virtualisation de l’entreprise, propice à la mobilité, au nomadisme, et au
développement de nouvelles pratiques de travail à distance (télétravail), les espaces de
Nous remercions ici les participants au séminaire RGCS co-organisé en 2017 avec LBMG sur les thématiques de la mobilité et
des nouvelles pratiques de travail.
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bureaux dits « ouverts », mais finalement très clos, n’ont jamais connu une croissance aussi
forte
. A l’échelle des corps, le monde actuel est à la fois nomade et sédentaire.
PARADOXE III : FLEXIBILITE, AUTONOMIE / PRECARITE
Plus que jamais, nos économies et nos sociétés sont tournées vers la flexibilité qui devrait
permettre la plus grande richesse pour les acteurs économiques. Les méthodes de production
modulaires dans les années 80 (la production lean notamment) puis les méthodes de gestion
de projet (les approches agiles, itératives) et plus récemment, les démarches de co-création de
valeur, ont largement contribué à ces tendances. D’un point de vue managérial, les entreprises
doivent être en mesure de suivre les évolutions (parfois brutales) de la demande (Spreitzer,
Cameron et Garrett, 2017). L’externalisation, la contractualisation à durée déterminée, les
recrutements en fonction des saisonnalités ou des projets, sont devenus monnaie courante.
Dans certains cas, la flexibilité des uns est ainsi devenue la précarité des autres (Friedman,
2014). D’une certaine façon, la tendance récente au freelancing et à l’entrepreneuriat, par
choix ou par nécessité (McKinsey Global Institute, 2016), contribue à la plus subtile des
méthodes agiles ou flexibles. Plus besoin de se lier à un prestataire qui fournira un logiciel ou
un produit sur mesure. La réponse adaptée, identifiée en temps réel, existe probablement
quelque part dans la foule des freelancers et des makers. Pensée à l’échelle macro-
économique, l’innovation ouverte peut contribuer à des dérapages sociaux. Ainsi, le Do It
Yourself (DIY) peut devenir un « Exploit Yourself
». Les bricolages documentés des uns et des
autres peuvent également alimenter la flexibilité et l’innovation des plus puissants qui peuvent
alors en bénéficier. Toutefois, en France, une majorité de travailleurs indépendants sont dans
un freelancing choisi et associé à un mode de vie plus autonome et épanoui
. C’est
particulièrement vrai pour les développeurs, les designers, les créatifs et les consultants. Mais
cela ne doit pas faire oublier le sort de la minorité qui vit plus directement (et
douloureusement) le lien entre flexibilité et précarité. La vie du livreur de Deliveroo est très
différente de celle du consultant indépendant en Intelligence Artificielle (IA).
PARADOXE IV : ENTREPRENDRE / DEPENDRE
Depuis les années 80 (avec en Europe le Thatchérisme et aux États-Unis la Reagonomics),
l’entrepreneuriat a gagné en visibilité et en légitimité dans la plupart des pays européens et
nord-américains
. L’idéologie et les pratiques de l’entrepreneur sont d’ailleurs de plus en plus
reprises par les médias, le système éducatif, les entreprises (à la recherche d’intrapreneurs et
Ainsi, des entreprises visionnaires en matière de travail à distance (telles qu’IBM en 2017) font désormais machine arrière en
demandant à leurs employés de revenir au bureau afin de favoriser l’innovation.
Ce point a été discuté lors séminaire RGCS 2017 sur les labs organisé à la Paillasse en 2017 ou encore le second workshop
OOSE organisé par RGCS dans le cadre d’EGOS en juillet 2018. Nous remercions ici tout particulièrement Marie Hasbi, Albane
Grandazzi et Aurore Dandoy pour l’organisation de ce second événement.
Cf. l’étude « Le freelancing en France » (2017) de Malt & Ouishare. Cette tendance se retrouve aussi en Amérique du Nord et
en Europe si l’on en croit l’étude réalisée en 2016 par le McKinsey Institute sur plus de 8 000 entrepreneurs et freelancers. 70
% des personnes interrogées se déclarent être sur un entrepreneuriat choisi. Voir également l’étude récente « Freelancing in
America 2018 » qui confirme clairement cette tendance pour les Etats-Unis.
Nous remercions les participants à la table ronde RGCS organisée en novembre 2016 en partenariat avec PSL Research
University et l’université Paris-Dauphine (MBC) sur le thème « Entrepreneurs et innovateurs dans la cité : une nouvelle classe
politique ? ».
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de sous-traitants d’un nouveau genre) et même les activistes. Après le mythe de l’entrepreneur
héroïque qui réussit seul à initier un projet collectif, les années 2000 ont davantage valorisé un
entrepreneuriat collaboratif qu’incarnent fortement les pratiques du coworking (Fabbri et
Charue-Duboc, 2016), les makers (Lallement, 2015) ou encore les dynamiques d’innovation
ouverte (Chesbrough, 2006). Mais plus que jamais, les individus sont « seuls ensemble »
(Gandini, 2015). Dans de grands espaces flexibles et cloisonnés, la parole se tait ou se
contient, le bruit s’endigue et le silence (toujours relatif) devient le grand paradoxe d’une
économie dite collaborative (de Vaujany et Aroles, 2018). On peut se sentir très seul devant
son écran. Chacun porte des projets dont les plateformes et les espaces collaboratifs vont
activer, rendre visibles, augmenter ou réduire, les interdépendances. Il s’agit alors de faire ou
refaire société.
PARADOXE V : LIBERTE / SECURITE
Les aspirations de la jeunesse et des générations qualifiées de Y ou « millenials » vont vers plus
de liberté(s). Les enseignants ont bien vu ces évolutions. A l’image du personnage de Romain
Duris dans le film l’Auberge Espagnole, beaucoup fuient les modes et les environnements de
travail traditionnels
. Mais rapidement, l’aspiration (peut-être pas si nouvelle que cela…) à la
liberté doit s’équilibrer avec les besoins de sécurité. Et l’achat d’un bien immobilier ou l’arrivée
du premier enfant constituent parfois des moments l’aspiration à la liberté doit
« composer ». Est-il plus facile aujourd’hui d’équilibrer les deux termes ? Pour certains peut-
être plus que pour d’autres. Les possibilités données à chacun de concilier ces deux aspirations
varient en fonction de nombreux éléments liés aux situations individuelles et aux lieux de vie
et d’emploi (présence proche de grands-parents, niveaux de revenus suffisants pour recourir à
des assistantes maternelles, des baby-sitters ou encore des filles au pair, services proposés par
l’entreprise ou la ville en matière de garde d’enfants…).
PARADOXE VI : AUTONOMIE / CONTROLE
En quelques années, le monde du travail a connu de nombreuses transformations, comme en
témoigne le passage d’organisations bureaucratiques très hiérarchisées à des organisations
dites « post-bureaucratiques » qui se caractérisent par une décentralisation de leur structure,
un aplatissement de leur hiérarchie, une distribution de l’autorité et un management plus
participatif, couplés à un mouvement d’autonomisation des employés. Ces évolutions
Le rapport à l’espace de travail et notamment à la configuration du bureau fait toutefois débat et pourrait avoir
connu des évolutions très récentes. Ainsi l’étude « Mon bureau de demain » réalisée en 2013 par la Chaire
Immobilier et Développement durable auprès de 500 étudiants de l’ESSEC montraient que « 93 % ne veulent plus
travailler dans un bureau classique et 73 % privilégient des espaces de travail collectifs ». Une tendance qui se
confirmait dans l’édition de 2016 réalisée auprès de 414 étudiants puisque le bureau « à la Google » semblait
satisfaire une majorité (53%) des répondants par rapport au bureau classique (13%) et 64% des répondants
voyaient dans l’open space un facteur positif à la fois pour l’ambiance et pour les synergies. Des résultats qui
semblent toutefois être contredits par la nouvelle édition de cette enquête (2018) réalisée auprès de 446
étudiants et qui montre le grand retour du bureau classique individuel et fermé dans les préférences des étudiants
sondés.
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appellent une nouvelle façon de comprendre et de pratiquer le management. En témoigne le
développement d’organisations dites « agiles », « autogérées » (Lee et Edmonson, 2017), voire
« libérées » (Carney et Getz, 2009), récemment popularisées par la notion d'« holacracie »
(Bernstein et al., 2016 ; Robertson, 2015). Des entreprises comme Zappos ou encore Netflix
s’en sont faites les ambassadrices. Netflix n'impose ainsi aucune politique formelle en matière
de congés. Les employés peuvent prendre le temps qu’ils jugent approprié et sont invités à
« agir dans le meilleur intérêt de Netflix » (MccCord, 2014). Cependant, ces nouvelles pratiques
s’accompagnent généralement de nouvelles formes de contrôle, souvent moins visibles mais
tout aussi fortes car plus insidieuses, en ce qu’elles relèvent d’un ordre « socio-idéologique »
(Alvesson et Karreman, 2004), agissant généralement sur la sphère mentale des employés. Elles
impliquant un contrôle de l’« engagement » de ces derniers au sein de l’entreprise. Certaines
recherches mettent également en évidence une résurgence de formes de contrôle
bureaucratiques, par exemple dans des environnements de télétravail ou de nomadisme
(Sewell et Taskin, 2015), afin de pallier le manque de supervision directe, la distance et le
manque de visibilité de leurs subordonnés.
PARADOXE VII : DIGITALISATION / CORPOREITE
Nos modes de vie et nos (nouvelles) façons de travailler se digitalisent radicalement (cf. Annexe
« De l’Egypte ancienne aux clones numériques : Entre « Ka » et « Shout » ?). Tous nos gestes
sont aujourd’hui « numérisés », de la marche qui est « géolocalisée », de nos activités
« tracées » grâce aux objets connectés (Internet Of Things), à l’écriture qui est quasi-
systématiquement « digitalisée », en passant par les processus qui sont « intégrés ». Si la
technologie est depuis longtemps perçue comme un prolongement du corps (McLuhan, 1967),
le téléphone mobile a non seulement étendu la portée de nos sens (Arnold, 2003), mais il a
aussi littéralement transformé notre corporéité (Ray, 2018)
. Paradoxalement, dans ce monde
à portée de main, la technologie nous rapproche tout autant de ceux qui sont loin qu’elle nous
éloigne de ceux qui sont proches. Elle implique une déconnexion évidente et profonde entre
proximité physique et proximité sociale. Pour beaucoup, une telle déconnexion induirait une
tension profonde avec notre sens pratique. On entrerait dans un monde de plus en plus
désincarné (Hayles, 1999) qui romprait avec des modes de solidarité perçus (Mazis, 2016) et
des modes de construction de sens (de Vaujany et Mitev, 2017) essentiels pour faire
communauté et développer une véritable éthique (Mazis, 2016). Les assemblages complexes
réalisés par l’IA, notamment avec les « chatbots » (agents conversationnels), montrent que
cette question est de plus en plus criante (là est sans doute la vraie tendance). En particulier,
pour finir les responsabilités juridiques et politiques que produisent les nouveaux
assemblages... Qui est responsable des propos racistes, injurieux, diffamants produit par
certains chatbots ? Le chatbot comme actant (que l’on pourrait « retirer ») ? La société et les
sous-traitants qui le gèrent ? Les personnes qui ont écrit une partie du propos recompilé ou au
cœur de l’assemblage et de l’apprentissage de l’outil d’IA ? Leurs parents ? Les lecteurs qui
reprennent, commentent et donnent encore plus de visibilité aux dérapages du chatbot
partir d’autres outils et de plateformes) ?
« S’il a fallu des millions d’années pour évoluer vers le corps que nous avons aujourd’hui, une décennie aura suffi pour
transformer les doigts de la main, à cause de l’usage intensif du smartphone. » (Ray, 2018)
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PARADOXE VIII : AUTOMATION, ROBOTISATION ET IA / MINIMALISATION DU
GESTE
Ce dernier paradoxe et les débats qui lui correspondent sont loin d’être nouveaux.
L’informatisation, et avant elle la mécanisation, ont déjà été très largement liées à la question
de l’emploi
. Pour certains chercheurs, la vague de robotique et d’IA actuelle va connaître le
même mouvement que les innovations passées : elle détruira des emplois mais contribuera à
en créer d’autres dans des secteurs connexes ou dans l’écosystème même qui va émerger
autour de ces innovations. Pour d’autres chercheurs, nous sommes face à des innovations
radicales qui vont amener des changements profonds tels que le capitalisme n’en a jamais
connus. Tous les gestes et leurs modes d’expression seront susceptibles d’être remplacés par
de nouveaux automates ou clones numériques
(cf. Annexe « De l’Egypte ancienne aux clones
numériques : Entre « Ka » et « Shout » ? »). Après les machines qui ont automatisé le geste et
créé des emplois de cognition, celles qui ont automatisé la cognition et favorisé des emplois
relationnels et émotionnels, les dernières technologies de l’intelligence artificielle semblent
autonomiser des processus émotionnels et relationnels. Il est alors difficile d’imaginer la
quatrième couche vers laquelle de nouveaux emplois pourraient émerger (en dehors de
compétences très collectives telle que l’innovation ou très personnelle telle que le leadership).
Les fameuses luddites du début du 19ème siècle combattaient déjà la mécanisation du métier à tisser associée à des
destructions d’emplois.
Nous employons le terme de clone numérique dans un sens (pour l’heure fictionnel) précis. Un clone numérique est un
véritable double autonome de voix et d’expression. Il n’est pas nécessairement un robot qui reproduirait toute notre
corporéité, mais plutôt une réplique numérique plate qui permettrait de se démultiplier dans un monde où la pluriactivité
devient croissante. Le clone numérique permettrait ainsi de déléguer des tâches à des automates numériques qui auraient une
partie de nos signatures numériques, sociales et même émotionnelles. De l’appel à un client, en passant par une réservation
de restaurants jusqu’à une présence numérique autonome auprès de son enfant pour le garder, le clone nous étendrait. Nous
pensons que cette évolution numérique, sociale et émotionnelle incarnerait une rupture radicale : la réplication non pas de
l’humain dans sa généralité, mais plutôt celle de traits et de modes d’expression d’un humain en particulier (cf. Annexe « De
l’Egypte ancienne aux clones numériques : Entre « Ka » et « Shout » ? »). A nouveau, l’idée d’« humanité » serait profondément
questionnée. La science-fiction s’est déjà emparée de ce thème il y longtemps (cf. notamment Le Singe de Maurice Renard ou
Le Triangle à quatre côtés de William Temple) mais pas vraiment, à notre connaissance, sous l’angle partiel d’une modalité
d’expression (notamment une voix numérique autonome) tel qu’on l’entend ici et la réplication d’émotions spécifiques à un
individu. Pour les théories de la responsabilité, ces innovations soulèveraient également des questions radicales.
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2) QUATRE SCENARIOS POUR LE FUTUR DU TRAVAIL & QUATRE
ATMOSPHERES ASSOCIEES
Les discours sur l’avenir du travail sont aujourd’hui particulièrement nombreux. En nous
centrant sur les débats de ces cinq dernières années
, nous avons isolé quatre scénarios
sociaux, économiques et politiques sur le futur du travail, détaillés dans les pages qui suivent.
Le réseau et think tank RGCS a été créé en 2014. Les 125 événements qu’il a organisés ces cinq dernières années ont été
l’occasion de nombreuses discussions sur les transformations du travail et du management. Nous remercions ici les
coordinateurs et participants à ces discussions. Une partie de la réflexion prospective que nous détaillons dans cette note e st
liée aux débats dans nos différents chapitres, en particulier ceux de Paris, Grenoble, Lyon, Berlin, Londres, Milan et Tokyo.
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SCENARIO I : FREELANCING
La société est faite de plus en plus de travailleurs indépendants (en particulier de
freelancers) et d’entrepreneurs. On entre dans une sous-traitance généralisée. On est
rémunéré à la tâche et au projet.
Ces nouveaux travailleurs incarnent une émancipation, un nouveau mode de vie (plus
mobile, télétravaillé, connecté) et parfois, de nouvelles misères. Dans les discours, les
pratiques managériales « s’horizontalisent » et se « plateformisent ». La coordination
passe de plus en plus par de puissants outils d’IA. Même la vision stratégique est produite
par la foule. Elle est filtrée, performée et mise en récit par une IA de moins en moins
transparente. L’immédiateté, voire l’urgence, peuvent devenir de plus en plus pressantes
si ce scénario est systématiquement associé à des plateformes numériques globales.
FACTEURS
INCITATIFS
Crise du salariat
Chômage structurel
Image positive du freelancing
Besoin dominant de liberté
Transparence des plateformes
Resserrement du lieu de vie et de travail sur un « foyer » réinventé
Cohésion, socialisation
Synchronisation et combinaison de plateformes et de communautés
Nouvelles formes organisationnelles déconnectées du contrat
Compétition et solidarité
L’Autre est traversé, il/elle est transaction, situation d’affect technologique.
L’atmosphère est plutôt dans le mouvement, voire la liquidité. On est pris dans la
sensation de mouvement, parfois celle de vertige. Les codes esthétiques (meubles,
arrangements intérieurs) balaient toute verticalité et tous les symboles possibles de
pouvoir.
L’atmosphère vécue par chacun est extrêmement diffuse et omniprésente. Elle oscille
entre angoisse et excitation (parfois les deux en même temps). La mise en place de
nouveaux mécanismes de solidarité (coworking et mouvements makers) peuvent sortir
cette trajectoire du sillon individualiste dans lequel elle peut s’enfoncer. L’émergence de
cette atmosphère plus lumineuse dépend probablement des stratégies collectives
qu’adoptera (ou pas) la jeune génération de freelancers et d’entrepreneurs et de sa
capacité à se fédérer pour devenir une force sociale.
ATMOSPHÈRE
PERSONA
ENJEUX
MANAGÉRIAUX
DESCRIPTION
FREELANCIA
.
.
14
Le premier scénario, incarné par Freelancia, correspond à une société où dominent le travail
indépendant (en particulier le freelancing) et les entrepreneurs. De gigantesques plateformes
articulent offre et demande. Les espaces collaboratifs et les stratégies d’innovation ouverte
portées par des grandes entreprises pivots ou des mouvements sociaux donnent un « sens » à
ce fonctionnement. Dans le contexte actuel où dominent le salariat et la concentration de
l’emploi autour des grands groupes (pour un salarié sur trois), ce type de scénario suppose
vraisemblablement une inflexion majeure de la stratégie de ces mêmes acteurs corporate (leur
engagement dans le travail peut de façon connexe produire ce type de conséquence). La mise
en place de meilleures protections sociales des travailleurs indépendants, l’émergence de
véritables et puissants syndicats d’indépendants, l’affirmation nette d’un désir d’autonomie de
la nouvelle génération (déjà très clair), des innovations financières et digitales (sécurisant
davantage les paiements des freelancers) peuvent renforcer ce type de scénario. Un meilleur
glissement de l’entrepreneuriat au freelancing et vice-versa, l’objectif de croissance pouvant
ou non être abandonné en fonction du stade de vie, est également déterminant.
D’un point de vue atmosphère, ce scénario est indissociable d’un assemblage concurrentiel
fluide où toute la ville et les infrastructures facilitent l’expression de sentiments et de projets
entrepreneuriaux. L’activité est perçue de plus en plus comme « jetable » ou « substituable ».
La base investie par les affects est la compétence ou un ensemble de compétences qui est
susceptible de produire et de légitimer un revenu individuel durable. Les plateformes incitent
à mettre en scène ou laisser mettre en scène par l’IA ces mêmes compétences. Au fil des
années, les questions de responsabilités se multiplient. Qui est finalement responsable de cette
mise en scène politiquement incorrecte ? Qui est responsable de ces conditions de travail qui
se délitent ? L’IA peut-elle être accusée de harcèlement moral ? En même temps, chacun sent
effectivement qu’il peut plus facilement glisser d’un projet de vie à un autre, à condition de
trouver la bonne narration relayée par des réseaux sociaux de plus en plus intelligents et des
robots de ressources humaines davantage dans la transaction que dans la relation.
Autour des plateformes et des nouvelles infrastructures du numérique, les êtres étranges se
multiplient (robots d’accueil, robots de livraison, clones numériques…) amenant chacun à
s’interroger sans cesse sur ses compétences, leurs évolutions et redéploiements. De nouveaux
mécanismes de solidarité sont nécessaires afin de faire et refaire société.
15
SCENARIO II : SALARIAT
Le salariat reste au cœur de l’économique et du social. On contractualise, de plus en plus
sur le court terme. Plus de 70 % des salariés français le sont sur un horizon déterminé.
Le lien de subordination reste prédominant dans la conception du travail et des pratiques
managériales. Les plateformes sont présentes mais actent des prestations et des
contenus négociés, contractualisés sur des horizons courts.
Afin de maintenir une logique de marché, un scénario très contractuel peut aller de pair
avec la généralisation de la « flexsécurité ». Expérimentée par le Danemark au début des
années 2000, elle facilite les licenciements pour les entreprises et assure une forte
indemnisation et une aide au reclassement pour les salariés.
FACTEURS
INCITATIFS
Faible taux de chômage
Évolutions des modalités du contrat de travail
Besoin dominant de sécurité
Maintenir une certaine flexibilité (sans basculer dans un cadre de travail
uniquement à durée déterminée)
Intégrer les communs dans les dynamiques salariales et contractuelles
Sécurité, ancrage et subordination.
L’Autre est contrat. Le tiers (état, syndicat) est plus que jamais indispensable pour réguler
la relation.
L’atmosphère se construit et se vit fortement au niveau de collectifs organisés.
L’atmosphère est liée à la territorialité et la formalisation au sens juridique comme social.
Titres, statuts, fonctions prennent ou reprennent de l’importance.
ATMOSPHÈRE
PERSONA
ENJEUX
MANAGÉRIAUX
DESCRIPTION
SALARIA
.
.
16
Le deuxième scénario, incarné par Salaria, peut être décliné de façon centrée (un noyau dur
salarial est maintenu) ou éclatée (le salariat inclut des contrats de type variable en fonction du
centre et d’une périphérie faite majoritairement d’indépendants).
Dans le premier cas, le salariat se resserre autour du CDI, et de variantes du CDI, signés
essentiellement par les plus diplômés sortis des établissements les plus prestigieux (écoles de
commerce et d’ingénieurs, instituts d'études politiques, nouvelles écoles du digital…). Le reste
(minoritaire) de l’emploi est fait de contrats précaires qui absorbent le besoin de flexibilité du
marché.
Dans le second cas, le centre privilégié se concentre sur des CDI et des CDD qui s’hybrident
dans de nouvelles formes juridiques tandis que la périphérie est massivement constituée
d’indépendants. Dans les deux cas, l’image formée et déformée de l’entrepreneuriat et du
freelancing à l’horizon 2030 sera décisive.
En termes d’atmosphère, le scénario Salaria est dominé par la logique contractuelle et les
temporalités de curisation (autour desquelles se ploient les emprunts personnels, les
projets familiaux, les chapitres de vie, les expatriations…). Plus que jamais, un tiers juridique est
indispensable (état, syndicats, collectifs de travail…). L’atmosphère tourne de façon récurrente
à un néo-paternalisme réinventant des hiérarchies et des articulations centre-périphérie qui
restent clés dans la relation de travail comme dans la relation de vie.
17
SCENARIO III : REVENU UNIVERSEL
Chacun gagne un revenu de base proche… mais les disparités de patrimoines et de
revenus complémentaires subsistent. Des formes de salariat et d’entrepreneuriat
perdurent, mais elles se déconnectent de plus en plus de l’idée de statuts et de
performance. Le sens même de l’activité devient essentiel.
Les structures coopératives et associatives se généralisent. La concurrence et
l’innovation existent toujours mais elles s’inscrivent dans des logiques moins monétaires.
Sur certains territoires, le revenu universel généralisé désincite à l’activité. Sur d’autres,
il permet de construire de nouveaux projets collectifs, particulièrement inspirants pour
les travailleurs et les habitants. Les communs s’y multiplient.
FACTEURS
INCITATIFS
Taux de chômage élevé
Principe de solidarité
Sentiment de plus en partagé d’urgence sociale et économique pour toutes et
tous
Perte de sens au travail (cf. bullshit jobs)
Sentiment d’injustice sociale et d’inégalité
Montée en puissance des néo-ruraux
Retour d’une agriculture responsable
Dissocier développement et revenu
Développer, associer et combiner des communs
Solidarité.
L’Autre est profondément réversible.
L’atmosphère se construit et se ressent au niveau de la communauté. Le numérique reste
« à côté ».
L’esthétique de travail cultive l’horizontalité, le naturel, la simplicité et créé des bascules
systématiques entre les mobiliers recyclés de la maison vers le travail et vice versa.
ATMOSPHÈRE
PERSONA
ENJEUX
MANAGÉRIAUX
DESCRIPTION
SOLIDARIA
.
.
18
Le troisième scénario, incarné par Solidaria, rompt radicalement avec les précédents. Sans aller
jusqu’à une mise en commun des moyens de production et un néo-communisme, il est un
grand virage vers une société plus solidaire. L’activité, son niveau, sa qualification, sa durée, ne
sont plus liés au revenu. Chacun peut « oublier » ces aspects pour revenir profondément sur le
sens de ce qu’il ou elle fait. Le travail devient à la fois un droit et un devoir qui ne produit plus
(uniquement) de la valeur économique mais des « communs » comme autre forme de richesse
partagée. Les dérives existent parfois, mais incitée à faire le grand pas face à des injustices
sociales qui créent de plus en plus de drames, un chômage de masse qui ne disparait pas, une
course à la narration des compétences qui noie de plus en plus le sens dans des « bullshit jobs »,
la société française n’hésite plus.
Un désastre écologique
de plus en plus visible pourrait contribuer à légitimer ce type de
scénario, de même que des évolutions technologiques radicales (notamment dans les
techniques d’IA et d’automation) qui rendraient les nouveaux automates numériques plus
relationnels et émotionnels
.
La nouvelle atmosphère qui émergerait serait paradoxalement très « humaine » et temporelle.
Chacun serait dans un projet de vie qui ne serait plus limité par le succès, le financement et le
marché mais les possibilités de solidarité qu’il ou elle arriverait à établir. Le sentiment de
compétition ne disparaitrait probablement pas, mais il serait plus ou moins remplacé par une
nouvelle logique faite d’altruisme compétitif, de retour de l’honneur et de communautés
étendues. Le marché ne disparaitrait pas, de même que les processus d’innovation seraient
sans doute davantage tournés vers l’innovation sociale.
Voir à ce sujet le manifeste étudiant pour un réveil écologique signés par des milliers d’étudiants (rentrée
2018) : https://pour-un-reveil-ecologique.fr/index.php
Il est alors difficile d’imaginer les types d’emplois qui remplaceraient les emplois relationnels et émotionnels
détruits.
19
Les managers, les politiques, les activistes, les législateurs se montrent particulièrement
innovants dans les hybridations salariat-entrepreneuriat. Les formes juridiques, telles
que les coopératives d’activités et d’emploi (les CAE ont l’originalité d’offrir un statut
d’entrepreneur salarié) ou l’auto-entrepreneuriat, sont réinventées et étendues.
A l’échelle individuelle, familiale et communautaire, les stratégies d’hybridation se
multiplient. Ce scénario est celui qui est le plus lié à une nouvelle ingénierie du temps.
Au même moment (hybridation synchrone), on est de plus en plus salarié et
freelancer/entrepreneur. Cela permet parfois de préparer un nouveau chapitre de vie.
Pour d’autres personnes (hybridation asychrone), l’alternance salariat-entrepreneuriat
fait partie d’une stratégie de carrière et de vie « pensée » sur le long terme. Le monde
de l’éducation s’adapte en dépassant l’opposition entre formation initiale et formation
continue. Les outils digitaux de gestion du temps deviennent plus performants et de plus
en plus ubiquitaires (ils produisent des clones numériques sur les activités
temporairement délaissées).
SCENARIO IV : HYBRIDATION
FACTEURS
INCITATIFS
Créativité des acteurs et image positive de la pluriactivité
Nouvelles ingénieries du temps
Nouvelles technologies de clonage numérique
Crise économique et recherche de revenus complémentaires
Transformation profonde du système éducatif
Cadre juridique encore plus facilitant pour la création de CAE et le mécénat de
compétences (Voir cet article sur le sujet : https://www.lesechos.fr/industrie-
services/services-conseils/0302265160287-quand-les-salaries-viennent-en-aide-aux-
associations-2220166.php)
Identité et gestion du temps
Loyauté et engagement
Créativité, ouverture et accumulation d’activités.
Cette atmosphère est plus ambiguë que les précédentes. L’Autre est un autre soi-même
au sens le plus troublant. Il faut gérer un soi multiple dans le temps et l’espaces des
activités démultipliées (le jeudi et le vendredi c’est ma boîte ; le weekend end, je passe
du temps dans mon association).
Atmosphère de réinvention de soi permanente, sur fond de sécurité alimentée par le
législateur et réinventée par les individus et les communautés. Atmosphère parfois
schizophrénique.
ATMOSPHÈRE
PERSONA
ENJEUX
MANAGÉRIAUX
DESCRIPTION
HYBRIDIA
.
.
20
Enfin, le quatrième et dernier scénario, incarné par Hybridia, est celui qui fait du monde du
travail de demain celui qui serait le plus hybridé, bricolé, réassemblé et n’opposant pas ou plus
le « vieux » (Salaria) et le « nouveau » (Freelancia) monde. Au même moment (hybridation
synchrone) ou de façon successive (hybridation asynchrone), différentes formes de travail
(salariat, travail indépendant, entrepreneuriat, association et mécénats de compétences)
seraient combinées par des individus, des couples et des communautés. A nouveau, l’évolution
des modes de gestion RH des grands groupes, les décisions du législateur, les adaptations des
institutions de formation
et celle des jeunes générations (« Y » et surtout « Z ») seront
décisives.
L’atmosphère de ce quatrième scénario donnera une place particulière au corps, à la
polychronie, aux modes de vie désirés par chacun (place du couple, de la communauté et des
choix de vie personnels). Les évolutions technologiques (notamment les outils de gestion du
temps et les clones numériques) faciliteront ou pas ce type d’atmosphère et les trajectoires
nouvelles de revenus et d’innovation
qui leur correspondent.
Sans doute encore plus que pour les scénarios précédents.
Si l’innovation ouverte a déjà chamboulé la distinction entre « dedans » et « dehors », ce scénario questionnera
également la distinction entre l’« avant » et l’« après », les articulations du passé et des anticipations dans le
présent telles qu’elles sont vécues par nos concitoyens.
21
On pourrait positionner les quatre scénarios et leurs trajectoires de la façon suivante (cf. Figure
2) :
FIGURE 2: QUATRE SCENARIOS POUR LE FUTUR DU TRAVAIL E N 2030 ( SOURCE : LES AUTEURS)
Avant de passer à la suite, il est important de souligner que ces scénarios et les atmosphères
qui leurs correspondent peuvent se combiner. On peut imaginer une progression conjointe du
freelancing et du salariat (généralisation du CDD ?), du freelancing et d’un scénario de revenu
universel, du freelancing et d’hybridation croissante, d’un salariat de flexsécurité et de revenu
universel, etc. Ces quatre scénarios sont autant de possibilités pratiques et émotionnelles avec
lesquelles jouer pour se projeter dans le futur. Pour affirmer ici notre propre conviction, nous
pensons que le futur sera plein de surprises
et entrelacera très probablement de façon
créative les devenirs que nous venons d’esquisser. Les grands paradoxes et les enjeux
managériaux que nous avons soulignés garderont cependant toute leur importance dans
l’équilibre qu’atteindra ou pas la société française à l’horizon 2030.
On peut imaginer de nombreux points de rupture : une jeunesse qui fait mouvement social autour du revenu
universel ; un terrorisme qui accélère ses manifestations et incite au désengagement de l’espace public et au
télétravail ; des grèves qui deviennent récurrentes et structurelles, incitant plus que jamais au télétravail et au
coworking ; une amplification de la crise des réfugiés et de la crise écologique qui rende la solidarité encore plus
urgente ; une IA qui deviendrait plus émotionnelle…
Le futur
du travail
en 2030
Scénario I
FREELANCING
Scénario IV
HYBRIDATION
Scénario III
REVENU
UNIVERSEL
Scénario II
SALARIAT
Communautés
Communs
Tiers-lieux
Solidarité
Plate-forme
Gig economy
Slashers
Créativité
Slashers
Contrat de travail
Contrat social
Liberté
Sécurité
Hiérarchie
Servitude (volontaire ?)
Seuls ensembleAffects technologiques
Inclusion
Automatisation
IA et big data
IA et big data
IA et big data
IA et big data
Ubiquité
22
3) CONVERSATION IMAGINAIRE ENTRE FREELANCIA, SALARIA,
SOLIDARIA ET HYBRIDIA
Dans cette dernière partie, nous avons imaginé une conversation entre Freelancia, Salaria,
Solidaria et Hybridia, quatre femmes qui incarnent et portent l’avenir du travail et de son
management. En 2025, elles se retrouvent durant l’été pour un verre Place de la Comédie à
Montpellier. Le soleil se couche. Une lumière magnifique glisse une dernière fois sur les pierres
de l’opéra. Après des années d’éloignement, quel plaisir de se retrouver ici ! Mais sur une
remarque de Freelancia, la conversation s’emballe…
« C’est vraiment sympa de se retrouver
toutes les quatre ici pour les vacances. Tant
de temps a passé depuis nos années collège
dans le 18ème à Paris... Je suis bien contente d’avoir pu poser mes
congés en juillet ! »
« Moi, ça fait bien trois ans que je n’ai
pas pris de vraies vacances. Pierre part
souvent avec les enfants en Normandie
ou en Espagne. J’ai essayé de les suivre, mais ça ne marche pas.
Un vrai client, ça se voit, et mon clone numérique me fait parfois
de drôles d’histoires…
« Pourquoi tu ne changes pas vraiment de vie Freelancia ? Tu te
dis libre. Tu le disais déjà avant. Mais
finalement, tu n’as pas beaucoup de
temps pour toi. Et je suis sûre que tu ne
sais plus trop qui clone qui. Ton mari disait
hier sur Facebook qu’il s’était épanché 10 minutes au téléphone
avant de comprendre qu’il parlait à ton clone ! »
« Parfois, j’aimerais vraiment tout lâcher
à mon clone, ne plus rien faire… juste
rêvasser. Après, changer de vie, je ne vois
pas pour quoi faire. J’aime bien ce que tu fais dans ta coopérative,
Solidaria. J’admire comment vous partagez vos revenus. Mais il y
a une part de moi qui ne supporte pas cette idée, ce lissage, cette
redistribution
« Oui, mais partager a plein d’avantages !
On a mis en place une crèche partagée et
des gardes collaboratives qui permettent
à chacun de partir vraiment en vacances et parfois même, juste
Salaria
Freelancia
n
Solidaria
Freelancia
n
Solidaria
23
en couple. Trouve-moi une boîte qui organiserait ce genre de
choses ?! »
« Moi je comprends en partie comment
tu vis Freelancia. Il y a trois ans, j’étais
encore freelance. Et tu te souviens
qu’après le lycée, j’avais créé une petite entreprise d’art
collaboratif. Mais je trouve que tu opposes trop les choses !
Pourquoi ne pas avoir le beurre et l’argent du beurre : des
moments de grande liberté et des moments de sécurité ? »
« Je vois ce que tu veux dire. Mais il n’y
que 24 heures dans une journée, et je
n’aime pas regarder la vie comme ça.
Me projeter sans arrêt dans l’étape d’après… Avec une autre
activité, j’aurais l’impression de faire un enfant dans le dos à
l’autre activité. »
« J’avoue que parfois ça me tente aussi...
Mais j’ai trouvé ça dans mon association
d’aide aux sans-abris. D’ailleurs, j’y passe
de plus en plus de temps. Je me demande si… Non, je n’aime pas
l’idée de faire cette autre activité pour de l’argent. »
« Tu ne vas pas passer ta vie à vendre du
vent ! Tu as été « consultante »,
« innovation catalyst », « community
visionary », et maintenant « chief of intrapreneurship ». C’est
quoi l’étape d’après ? Et tu te plains régulièrement de travailler
avec des « petits chefs » ! Tu n’as plus de collègues de travail mais
des « voisins ». Tu me dis que tu n’as même plus envie de parler
avec les coworkers qui partent trop vite ; que le travail à la maison
est un petit enfer et que le siège est devenu un hall de gare. Tu
n’as pas envie de faire des choses qui auraient plus de sens ? Pour
toi et pour les autres ? »
« Oui… Mais je ne pourrais pas vivre
d’amour et d’eau fraiche comme toi. Je
gère deux enfants quasiment seule. Je
sais ce que vont coûter leurs études. Je veux pour eux une
éducation top, avec des diplômes de facs d’élite à l’étranger, des
marques, des réseaux, tout ce qui leur donnera cette petite rente
sur laquelle tu t’es appuyée toi aussi au début. Tu te souviens que
tu es sortie de la LSE et que pendant 7 ans tu as mis beaucoup
d’argent de côté avec ton travail dans un fonds d’investissement.
La solidarité, la générosité, c’est aussi un luxe. Moi, j’ai souvent
Solidaria
Hybridia
Freelancia
Salaria
Salaria
24
envie de tout plaquer, mais je pense d’abord à mes deux chéris
qui sont tout pour moi. »
« Tu les couves trop. Ça me rappelle la
maman d’une copine au collège »
« Je ne sais pas ce que l’on sera toutes les
quatre dans cinq ans, mais je suis sûre
d’une chose : la planète crame de plus en
plus. Regardez la nouvelle canicule de cet été. Du jamais vu ! Ils
n’arrivent plus vraiment à faire les cartes météo le soir. Ils
prennent de plus en plus de précautions. On ne peut plus voyager
sur la moitié du globe. Les guerres et le terrorisme se sont
apaisés, mais ils ont été remplacés par des bandes hybrides de
robots, des clones électroniques et humains plus ou moins
augmentés qui pillent tout partout tout le temps. Les bandes
connaissent maintenant l’ubiquité. Elles ne s’inscrivent plus du
tout dans des territoires. On est toutes les quatre dans des
activités qui sont d’une façon ou d’une autre planétaires et toutes
plus ou moins en concurrence. Je sais qu’on ne peut pas faire du
monde une somme de coopératives et de communs (quoi que…)
mais il est urgent de repenser toutes nos solidarités, dans le
temps et dans l’espace ! »
« Je ne sais pas… Dans tous les cas,
attention de ne pas caricaturer le
freelancing et l’entrepreneuriat.
Solidaria, je crois que ce que je fais réinvente au moins autant la
société que tes projets plus explicitement solidaires. Les
entrepreneurs peuvent aussi faire communauté… Tu opposes
beaucoup trop les choses. »
« Mauvaises rencontres, mauvaises
personnes Plus jeune, j’ai peut-être
trop vu de contre-exemples à ce que tu
dis. Des vies qui ne ressemblaient pas trop à des projets de
solidarité en harmonie avec notre environnement. Et dans tous
les cas, je pense que l’on peut travailler en innovant mais avec
une autre vision, on innove à partir d’éléments que l’on recycle,
pour partager les ressources et redistribuer les revenus. On ne
crée plus d’objets matériels ou immatériels, on récupère, on
répare ! Moins de consommation, plus de bricole, et on s’aide
tout le temps. C’est aussi ça l’innovation ! »
« Beaucoup d’entrepreneurs et
d’indépendants ne diraient pas le
Solidaria
Freelancia
n
Freelancia
n
Solidaria
Freelancia
n
25
contraire. Mais sans faire partie de coopératives, d’associations
ou de communautés »
« Vaste débat… Je crois aussi que tout est
possible, et que tout est question de
bonne volonté. Bon c’est pas tout ça,
mais j’ai un call dans 10 minutes avec un client de Toronto. Avant
de rejoindre la famille, je vais faire une énième petite brèche dans
nos vacances ! »
« Bon, on partage l’addition ? »
Hybridia
Solidaria
26
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31
ANNEXE
De l’Egypte ancienne aux clones numériques :
Entre « Ka » et « Shout » ?
Michel Serres (2018 : p 10) : « Nous croyons à la dualité de l’âme et du corps. Les Egyptiens,
eux, pensaient qu’il y avait trois choses : l’âme, le corps, le Ka, le double, une sorte de fantôme
qui vous accompagne partout. Quand je vois les gens dans la rue, fascinés par leur portable,
j’ai l’impression qu’ils sont avec leur Ka, leur double ! Les Egyptiens sont revenus ! Quand nous
perdons notre portable, la panique nous prend… Nous avons le sentiment de perdre notre
identité ! »
Le numérique est aujourd’hui omniprésent dans nos vies, en particulier avec un objet : le
smartphone. En revenant sur la mythologie égyptienne, Michel Serres le compare au « Ka », ce
double fantomatique qui marcherait à nos côtés. La comparaison semble des plus judicieuses.
Le portable, sa marque, son esthétique, son prix, nous doublent et nous adoubent. Les
applications type réseaux sociaux, jeux en ligne, applications de socialisation à partir de photos
et de vidéos, construisent bien plus que des avatars. Ils produisent des doubles de plus en plus
autonomes. Dans notre note, nous faisons le pari que l’intelligence artificielle (IA) va nous
attribuer un voire plusieurs Ka (pluralité qui était plutôt l’apanage des dieux chez les égyptiens).
Les nouvelles applications ne vont pas seulement nous étendre, nous déformer, relayer nos
décisions… elles vont peut-être de plus en plus former nos décisions. Si aujourd’hui la plupart
des outils ciblent nos préférences et nos styles cognitifs (en nous donnant des informations
proches de nos centres d’intérêts et de nos réseaux
), ils vont peut-être nous donner demain
la possibilité d’un dédoublement au sens strict. Des applications intelligentes reprenant notre
voix pourront gérer (de façon visible ou pas) nos appels
, porter de façon récurrente et
modulée des messages sur les réseaux sociaux, générer notre présence sur des vidéos (non
sans questionnements éthiques
)… Sous la pression croissante du temps, l’incitation à la
pluriactivité voire à la pluritemporalité, nous allons nous démultiplier.
Le retour à la mythologie égyptienne est à nouveau intéressant pour donner du sens à ce
mouvement. Pour les égyptiens, nous sommes faits de sept éléments : le corps, le Shout
(ombre), le nom, le cœur, le Ba, l’Akh et le Ka
. On est sur une métaphysique plus complexe
que le dualisme corpsâme ou le triptyque corps-âme-esprit. Si durant notre vie terrestre,
Au risque de l’homophilie.
Piste déjà exploré par Google et son assistant (https://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/05/16/le-terrifiant-assistant-
google-qui-appelle-le-coiffeur-a-votre-place_5299701_4408996.html) mais sans logique de mimesis de la voie, des émotions
et modes de réaction du propriétaire.
Cela n’est pas sans soulever de nombreuses questions éthiques : « Google Assistant making calls pretending to be human
not only without disclosing that it’s a both, but adding "ummm" and "aaah" to deceive the human on the other end with the
room cheering it... horrifying. Silicon Valley is ethically lost, rudderless and has not learned a thing.” (Z. Tufekci, 2018)
De façon troublante par rapport aux religions monothéistes, les égyptiens ne faisaient pas de distinction ontologique entre
les humains et les dieux : « En exposant les problèmes de l’anthropologie égyptienne, il est apparu qu’une différence
ontologique entre l’homme et le dieu ne semblait pas exister, puisqu’il est possible de les définir par rapport aux mêmes
composantes tels que le Ba, le Ka, le nom, le cœur, le corps, etc. La distinction est à chercher ailleurs, et essentiellement dans
la proportion relative de réel et d’imaginaire, sans qu’il existe pour autant une frontière nette entre l’un et l’autre, puisque le
pharaon, bien réel, appartient par certains aspects de sa fonction au monde divin, tandis que les dieux s’identifient avec leurs
statuts ou leurs animaux sacrés. » (Bonnefoy, 1981 : 324).
32
tous ces éléments sont unis dans la même expérience de vie, au moment de la mort, ces
différents éléments se dissocient et leur distinction devient alors à la fois visible et
problématique (les rituels funéraires devaient construire un nouvel équilibre).
Nous n’allons pas ici détailler les sept éléments
, mais nous concentrer sur deux en particulier :
le « Ka » évoqué par Michel Serres, mais également l’« ombre ». Notre argument est de dire
que jusqu’alors, le numérique a essentiellement contribué à des « ombres » (Shout) et que la
tendance au Ka est plus récente et va être amplifiée par l’IA.
Pour les égyptiens, le Ka était à la fois un double invisible et une force vitale, la capacité à
accomplir tous les actes de la vie, propre à chaque individu. Il était aussi au cœur de l’honneur
et de la santé de chacun. Le Ka se préserve ; il se maintient et se partage avec les autres. Le
célébrer (par un repas collectif) peut-être une façon d’entretenir et respecter un principe
commun. Le Ka se transmet au-delà de la mort et constitue un lien intergénérationnel puissant
(Osiris est présenté comme le Ka d’Horus). Ce qui constitue la mort est précisément la
dissociation entre le Ka et le corps, leur éloignement. En même temps, c’est également cet
instant de la transmission du Ka qui constitue la continuité générationnelle voire dynastique. Et
même sans corps, le Ka reste actif, latent.
Le Shout était davantage une des composantes visibles de chaque individu mais également des
dieux. Pour la mythologie égyptienne, nous avons tous une ombre projetée qui va nous
survivre. Elle est un aspect de notre personnalité, à nos côtés, en dehors et en dedans à la fois.
Sur certaines représentations, les ombres sont rendues visibles sous forme de multiples
fourmis noires
qui accompagnent le défunt dans son voyage. Remplaçantes des Ouchebtis
,
elles gèrent les tâches les plus ingrates et les plus répétitives que ne veut pas assurer le défunt
et avant lui, le vivant. L’ombre est ainsi faite de ces gestes que l’on habite plus, de ces routines,
ces comportements projetés sans conviction.
Le soleil numérique a déjà multiplié ces ombres autour de nous. Tel un Shout, il simplifie
l’écriture, étend la portée de nos messages, automatise de plus en plus de tâches répétitives,
même les plus compliquées. Comme ces fourmis noires à peine visibles, en-dessous de nous,
le numérique nous accompagne. Comme de plus en plus de comptes Facebook et de données
numériques vivantes, il nous survit également.
Mais le numérique peut devenir de plus en plus un Ka. Au-delà du mythe déjà présent dans la
science-fiction d’un robot qui aurait tous les traits de l’humain
, il pourrait reproduire certains
de nos traits humains individuels, tant émotionnels que cognitifs et sociaux, ou plutôt tout cela
en même temps, et toujours partiellement. Si la créativité, la conscience et les émotions, sont
Nous invitons le lecteur à se référer aux références citées à la fin de l’annexe.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Composition_de_l%27%C3%AAtre_dans_l%27%C3%89gypte_antique#/media/File:Ombre_four
mis_(3).jpg
Petites amulettes mortuaires dont les reproductions sont très prisées par les touristes qui les achètent souvent en souvenir
de leur voyage en Egypte.
Nous pensons notamment au film « Her » (de Spike Jonze, 2013), où l’acteur principal tombe amoureux d’une intelligence
artificielle, Samantha, capable d’émotions et douée d’une sensibilité lui permettant de réagir exactement comme le ferait un
être humain, avec une justesse, une intuition et un degré de raisonnement permettant une parfaite lecture des sentiments
humains (e.g. distinction joie / tristesse), une compréhension extrêmement fine des mécanismes sociaux, et une perception
des émotions et de lhumour propres à lhomme.
33
des attributs énoncés depuis toujours comme distinctifs de l’être humain, l’IA semble de plus
en plus douée d’une capacité de raisonnement, d’une faculté d’apprentissage, et d’une forme
dimagination, permettant de lire les sentiments humains, de percevoir les émotions et
l'humour propres à l'Homme, voire de concurrencer ce dernier dans des domaines jusque-là
préservés et apparemment inatteignables, tels que l’art et de la culture (Gatys et al., 2015).
Perçue tour à tour comme une opportunité ou une source de compétition pour l’Homme, entre
espoir et danger, fascination et répulsion, alimentant toutes sortes de fantasmes et de
critiques, l’IA constitue indéniablement un complément à la créativité de l’Homme et à sa
condition-même. Si les Egyptiens ne faisaient pas de distinction ontologique entre les humains
et les Dieux, les technologies modernes et l’IA sont-elles capables de donner à l’Homme la
capacité, à tort ou à raison, d’égaler le pouvoir des Dieux (Harari, 2016) (i.e. créer la vie,
augmenter nos capacités, ne jamais vieillir, voire « vaincre la mort »
) ? Quoi qu’il en soit, si
l’IA contribue à répliquer nos singularités les plus profondes en mode autonome et intelligent
(voix, visage, modes de réaction et d’expression, perceptions des émotions, culture, art et
créativité …), nous irions alors probablement bien au-delà de nos quatre scénarios, même celui
construit par Solidaria. Plus que jamais, les « solidarités perçues » que décrit Mazis (2016)
devraient être au cœur de l’activité collective, de la vie collective, de la démocratie.
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Michel Serres dans le hors série Philosophie magasine, pp. 7-13.
Comme le Ka, nos nouveaux doubles numériques pourraient nous prolonger et nous survire. Ils pourraient continuer à
transmettre de nos idées, nos valeurs, nos modes de réaction à la génération suivante. Un projet de plus peut-être pour le
mouvement transhumaniste et la branche Calico de Google…
34
Thesis
Full-text available
L’étude de la socialisation organisationnelle renvoie à des enjeux théoriques importants en sciences de gestion puisqu’il s’agit d’étudier un processus qui permet à l’entreprise de se refonder, de se transformer ou au contraire de se maintenir sur certaines de ses frontières (culturelles, réglementaires, identitaire ou institutionnelles) (Battilana, 2018; Bauer, Morrison, Callister, & Ferris, 1998; Daudigeos & Valiorgue, 2018; Van Maanen, 1976). La socialisation organisationnelle constitue ainsi un enjeu critique pour la stabilité et la performance des organisations (Ellis, Bauer, & Erdogan, 2015) et renvoie à un domaine de recherche important au croisement du management et des théories des organisations (Wanberg, 2012). Ce domaine de recherche est largement investi depuis la fin des années 1960 et se développe à un rythme de publication soutenu jusqu’à aujourd’hui. Malgré cet engouement et l’importance des connaissances élaborées au cours des soixante dernières années, elles présentent trois lacunes importantes qui constituent les fondements de notre programme de recherche. 1/ Développer et contextualiser les connaissances des activités de socialisation des organisations et de leurs membres. 2/ Développer les connaissances processuelles sur la socialisation organisationnelle. 3/ Développer les connaissances sur les enjeux organisationnels et politiques de la socialisation organisationnelle.
Article
Full-text available
An ever-increasing range of work activities occur in open spaces that require collective discipline, with silence emerging as a key feature of such workplace configurations. Drawing from an ethnographic examination of a makerspace in Paris, we explore the ways in which silence is incorporated into new work practices in the context of their actualization, embodiment and apprenticeship. Through its engagement with the conceptual work of Merleau-Ponty, this paper does not posit silence as the opposite of sounds or as a passive achievement. Silence is inscribed in a learning process and requires numerous efforts to be maintained (e.g. body postures to avoid staring into the eyes of someone entering into an open space, wearing headphones, etc.). It is also the envelope of numerous noisy acts that take place in the phenomenological body and in the embodied practices of workers. We argue that 'silencing' is an event ordering and giving directions to what 'happens' in collective work activities and central to the process of embodied learning in collaborative spaces.
Article
Full-text available
In this article, we ethnographically explore how tour guides convey different embodied experiences of space and place during tours of collaborative spaces. These tours draw on participants’ embodied experience and emotions in order to reveal the invisible dimensions of everyday activities of collaborative spaces, in particular their different organizational atmospheres. By systematically coding 110 tours of such spaces, we identify four emotional registers – “initiation,” “commodification,” “selection,” and “gamification,” which are used by tour guides to produce a particular atmosphere. We feel that the concept of “atmosphere” is a powerful means of exploring the unbounded and fluid spatiality, the quasi-materiality, and the temporality of the work practices that individuals are likely to experience if they become members of these collaborative spaces. We conclude our analyses by considering the implications of this study for the management of collaborative spaces and new work practices more generally.
Book
Full-text available
Le bonheur se construirait, s’enseignerait et s’apprendrait : telle est l’idée à laquelle la psychologie positive prétend conférer une légitimité scientifique. Il suffirait d’écouter les experts et d'appliquer leurs techniques pour devenir heureux. L’industrie du bonheur, qui brasse des milliards d’euros, affirme ainsi pouvoir façonner les individus en créatures capables de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d’elles-mêmes en contrôlant totalement leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes. Mais n'aurions-nous pas affaire ici à une autre ruse destinée à nous convaincre, encore une fois, que la richesse et la pauvreté, le succès et l’échec, la santé et la maladie sont de notre seule responsabilité? Et si la dite science du bonheur élargissait le champ de la consommation à notre intériorité, faisant des émotions des marchandises comme les autres? Edgar Cabanas et Eva Illouz reconstituent ici avec brio les origines de cette nouvelle « science » et explorent les implications d’un phénomène parmi les plus captivants et inquiétants de ce début de siècle.
Article
Full-text available
This visual essay focuses on Pavilion House, Deer Isle, Maine, a built project of the author's own design. The term atmosphere in the title refers to the robust philosophical concept, developed by German philosopher Gernot Böhme and others, that is of value to those engaged in architecture and interior design. The subject of a vigorous discourse in recent decades, atmosphere concerns the feeling-based essence of an object, interior, place, or situation. The question at the heart of the essay is how to best represent interior atmosphere. The combination of text and photographs, which is historically of special importance for describing and documenting the built environment, has the potential to expand critical perceptions and understandings. In “Atmospheres, expressed,” the author writes a series of notes, mirroring the documentary aspect of the photographs, to create a conjoined documentary form that reveals how multiple sense impressions, thoughts, feelings, metaphors, and allusion together comprise atmospheres.
Article
Coworking spaces have been established in great numbers around the globe over the past 10 years. Previous studies on coworking spaces argue that these spaces are designed to enable serendipitous encounters. Here we introduce the concept of an economy of encounters, arguing that both intended and unintended encounters have become a form of production in the knowledge-based new economy. This paper draws upon the critical analysis of three case studies of different coworking settings − two open coworking spaces and a corporate coworking office. Following Deleuze and Guattari, we see coworking spaces as affectual assemblages that create affects that push knowledge workers in flow and motion to enable the formation of new kinds of heterogeneous and constantly changing work communities, where serendipitous encounters become a force of production. We argue that this commodification of a social phenomenon, i.e. the intentional use of affectual assemblages of people, objects and ideas to create serendipitous opportunities, ignores the precariousness of contemporary work.