Conclusion - Pourquoi le gouvernement Couillard n'est-il pas plus populaire?

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In book: Bilan du gouvernement de Philippe Couillard. 158 promesses et un mandat contrasté, Publisher: Presses de l'Université Laval
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Abstract
Après quatre ans au pouvoir, le gouvernement libéral de Philippe Couillard a tenu plus de promesses que tous les gouvernements québécois des 25 dernières années. Il a réalisé de nombreuses promesses importantes, comme le retour à l'équilibre budgétaire (chapitre 6 de Geneviève Tellier), les pactes fiscaux avec les municipalités (chapitre 8 de Jérôme Couture) et la modernisation du secteur forestier (chapitre 9 de Luc Bouthillier). À l'opposé, rares sont les engagements importants qu'il a rompus. À ce titre, on note l'engagement rompu de mettre en oeuvre un plan de lutte contre les GES (Pierre-Olivier Pineau au chapitre 9), ainsi que les promesses rompues d'augmenter chaque année les budgets en santé et en éducation de 4 % et de 3,5 % respectivement (Félix Bélanger et collab. au chapitre 10 et Abdoulaye Anne et Lisa Birch au chapitre 11). La performance économique et fiscale du gouvernement de Philippe Couillard se compare très favorablement à celle de ses prédécesseurs. L'Institut du Québec rapporte que, malgré l'austérité en 2014-2015, la politique budgétaire du Québec de 2003 à 2015 a contribué à la croissance économique à long terme. Le seul bémol concerne les répercussions des compressions en éducation (Homsy et Scarfone juin 2015). Normalement, vu ses bons résultats, le Parti libéral devrait caracoler en tête dans les sondages. Or, ironiquement, à moins de six mois du prochain scrutin, les intentions de vote à son égard continuent de s'effriter, au point que certains experts prédisent la victoire de la Coalition avenir Québec au scrutin du 1 er octobre 2018. Ce chapitre de conclusion propose quelques pistes pour comprendre ce paradoxe.
Conclusion – Pourquoi le gouvernement Couillard n’est-il pas plus populaire?
François Pétry et Lisa Birch
Après quatre ans au pouvoir, le gouvernement libéral de Philippe Couillard a tenu plus de
promesses que tous les gouvernements québécois des 25 dernières années. Il a réalisé de
nombreuses promesses importantes, comme le retour à l’équilibre budgétaire (chapitre 6 de
Geneviève Tellier), les pactes fiscaux avec les municipalités (chapitre 8 de Jérôme Couture) et la
modernisation du secteur forestier (chapitre 9 de Luc Bouthillier). À l’opposé, rares sont les
engagements importants qu’il a rompus. À ce titre, on note l’engagement rompu de mettre en
œuvre un plan de lutte contre les GES (Pierre-Olivier Pineau au chapitre 9), ainsi que les
promesses rompues d’augmenter chaque année les budgets en santé et en éducation de 4 % et de
3,5 % respectivement (Félix Bélanger et collab. au chapitre 10 et Abdoulaye Anne et Lisa Birch
au chapitre 11). La performance économique et fiscale du gouvernement de Philippe Couillard se
compare très favorablement à celle de ses prédécesseurs. L’Institut du Québec rapporte que,
malgré l’austérité en 2014-2015, la politique budgétaire du Québec de 2003 à 2015 a contribué à
la croissance économique à long terme. Le seul bémol concerne les répercussions des
compressions en éducation (Homsy et Scarfone juin 2015). Normalement, vu ses bons résultats,
le Parti libéral devrait caracoler en tête dans les sondages. Or, ironiquement, à moins de six mois
du prochain scrutin, les intentions de vote à son égard continuent de s’effriter, au point que
certains experts prédisent la victoire de la Coalition avenir Québec au scrutin du 1er octobre 2018.
Ce chapitre de conclusion propose quelques pistes pour comprendre ce paradoxe.
Le tableau 1 met en parallèle deux mesures de la performance du gouvernement Couillard
et des gouvernements majoritaires récents1. La première mesure est le pourcentage moyen des
promesses électorales tenues au moins en partie; la deuxième est le taux moyen de croissance du
PIB réel durant chaque gouvernement. On constate que le pourcentage de promesses tenues sous
le gouvernement de Philippe Couillard est plus élevé que sous n’importe quel autre
gouvernement majoritaire récent, y compris les gouvernements péquistes des années 1990. Par
ailleurs, le taux de croissance moyen du PIB réel, en forte augmentation par rapport aux taux
observés durant les dix dernières années, atteint un niveau comparable au taux de croissance
observé durant les années 19902.
Les électeurs québécois ne devraient-ils pas récompenser rétrospectivement le
gouvernement libéral pour sa bonne performance en lui accordant un soutien ferme dans les
sondages en fin de mandat? Selon le modèle du vote rétrospectif (Fiorina 1978), les électeurs ont
tendance à réélire les gouvernements sortants qui ont bien performé économiquement et qui ont
tenu leurs promesses; à l’inverse, ils ont tendance à ne pas réélire les gouvernements sortants qui
n’ont pas bien performé dans ces critères. Le modèle postule que les leaders politiques cherchent
à maximiser leur soutien aux élections pour se maintenir au pouvoir. Ce postulat est raisonnable
dans la mesure où les politiciens cherchent normalement à se faire réélire. Par ailleurs, le modèle
postule que les électeurs s’informent seulement de la performance passée des politiciens au
pouvoir, ce qui n’exige pas un niveau irréaliste d’information politique de leur part. Si l’on en
1 Les gouvernements minoritaires de Jean Charest et de Pauline Marois ne sont pas reportés dans le tableau pour
éviter de biaiser l’analyse en incluant des gouvernements qui ont duré moins de quatre ans.
2 La bonne performance relative du gouvernement de Philippe Couillard ne se limite pas à ces deux catégories. La
comparaison est aussi favorable en matière de performance fiscale mesurée soit par les dépenses publiques, soit par
les impôts des sociétés et des particuliers, les déficits et la dette.
croit le modèle du vote rétrospectif, vu sa bonne performance au pouvoir, on devrait s’attendre à
ce que le Parti libéral augmente ou, au minimum, maintienne son soutien populaire par rapport
au vote qu’il a reçu aux dernières élections.
Pour vérifier cette attente, la colonne à droite du tableau 1 donne la mesure du soutien de
l’électorat à chaque gouvernement sous forme d’écart entre le vote populaire reçu à l’élection qui
suit chaque mandat (ou les intentions de vote en avril 2018 pour le gouvernement Couillard) et le
vote reçu à l’élection qui le précède. Ainsi l’écart pour le gouvernement de Philippe Couillard (-
12,5 points de pourcentage) est la différence entre le résultat obtenu par le Parti libéral aux
élections de 2014 (41,5 %) et les intentions de vote pour le Parti libéral au sondage Léger d’avril
2018 qui s’établissent à 29 % (Léger 2018 : 10 avril) 3. Un écart positif reflète une augmentation
du soutien électoral entre deux élections; un écart négatif reflète un effritement du soutien
électoral. Plus l’écart négatif est élevé, plus le soutien de l’électorat a diminué d’une élection à
l’autre.
3 Ce sondage créditait 34 % des intentions de vote à la Coalition avenir Québec, comparativement à 29 % au
PLQ, 21 % au PQ et 9 % à Québec solidaire (Léger, 10 avril 2018).
Tableau C.1 – Performance gouvernementale et changement du soutien électoral
Gouvernements majoritaires Pourcentage
de
promesses
réalisées (%)
Taux de
croissance
réelle (%)
Écart du
vote d’une
élection à
l’autre*
Parizeau-Bouchard (1994-
1998)
72 2,38 -1,8
Bouchard-Landry (1998-2003) 74 1,91 -9,7
Charest 1 (2003-2007) 53 1,4 -12,9
Charest 3 (2008-2012) 47 1,0 -10,9
Couillard (2014-2018) 82 1,82 -12,54
Sources : Poltext pour les promesses; Institut de la statistique du Québec (diverses années) pour
le taux de croissance, Directeur général des élections du Québec (diverses années) pour les
résultats électoraux.
On constate que l’écart est négatif pour tous les gouvernements, reflétant un effritement
généralisé du soutien électoral, mais qu’il est particulièrement négatif pour le gouvernement
Couillard (-12,5 points de pourcentage) à peine mieux (si l’on peut dire) que l’écart maximal
associé au premier gouvernement de Jean Charest (-12,9 points de pourcentage). Clairement,
l’effritement du soutien électoral au gouvernement de Philippe Couillard ne correspond pas aux
attentes du modèle du vote rétrospectif.
C.1 La stratégie du « cycle électoral »
Comment s’explique cet effritement en dépit du fait que le gouvernement de Philippe
Couillard a bien « livré la marchandise »? Une première explication, liée au modèle du vote
rétrospectif, serait que le gouvernement Couillard a mal ordonné ses priorités économiques et
4 L’écart pour le gouvernement de Philippe Couillard correspond à la différence entre le vote
libéral aux élections de 2014 et les intentions de vote libéral en avril 2018.
budgétaires, de telle sorte que, même s’il a bien performé en moyenne durant son mandat, il n’en
a pas retiré tout le profit qu’il aurait pu en matière de soutien de l’opinion publique.
Le modèle du vote rétrospectif postule que la plupart des électeurs sont incapables
d’évaluer les enjeux politiques spécifiques quand viennent les élections; ils sont tout au plus
capables de juger la performance économique passée du gouvernement. Le modèle exige donc
un niveau peu élevé de compétence politique de la part des électeurs. Dans la même veine, le
modèle postule que les électeurs sont myopes, c'est-à-dire qu'ils ne perçoivent pas les effets
futurs des politiques et que leur mémoire est limitée aux événements politiques remontant à une
ou deux années au maximum. Si les électeurs sont myopes, comme le postule le modèle, on
s’attend à ce que les dirigeants politiques désireux de se faire réélire mettent en place des
politiques expansionnistes destinées à plaire aux électeurs seulement dans la période précédant
immédiatement les élections. Inversement, ils appliquent les politiques de rigueur pour juguler
l'inflation et rétablir l’équilibre budgétaire dans la période suivant immédiatement les élections,
de telle sorte que les électeurs myopes auront oublié ces politiques de rigueur et le sentiment de
négativité qu’elles peuvent engendrer, lors du prochain scrutin. C’est ce qu’on appelle
communément la stratégie du cycle électoral (Nordhaus 1975, Tufte 1978).
Conformément à la stratégie du cycle électoral, plusieurs chercheurs ont montré que
l’économie américaine tend à être en expansion dans les périodes préélectorales et en
ralentissement ou même en récession dans les périodes postélectorales, surtout lorsque les
républicains sont au pouvoir (Bartels 2008). Selon Bartels (2008, chapitre 5) l’application fidèle
de la stratégie du cycle électoral par le Parti républicain au pouvoir est le secret de son succès
aux urnes depuis la Seconde Guerre mondiale. À l’inverse, le Parti démocrate n’a pas mis en
œuvre une stratégie de cycle électoral faisant alterner des périodes d’expansion avec des périodes
de contraction de l’économie lorsqu’il a été au pouvoir. L’absence de mise en œuvre d’un cycle
électoral par le Parti démocrate expliquerait son résultat moindre aux urnes pendant la même
période. Le moins bon résultat des démocrates américains aux urnes est paradoxal dans la
mesure où, comme le démontre Bartels (2008, chapitre 2), l’économie américaine a connu une
expansion sensiblement plus forte en moyenne lorsque les démocrates étaient au pouvoir que
lorsque les républicains y étaient.
Est-ce que mutatis mutandis l’argument de la stratégie du cycle électoral « gâchée » par le
Parti démocrate américain s’applique au Parti libéral de Philippe Couillard? Est-ce que
l’effritement du soutien électoral au Parti libéral s’expliquerait par le fait qu’il n’a pas
« manipulé » l’économie de manière à faire coïncider son expansion avec la période
préélectorale et sa contraction avec la période postélectorale? En réalité, comme l’ont montré,
entre autres, Pierre Fortin au chapitre 2 et Geneviève Tellier au chapitre 6, c’est exactement
l’inverse qui s’est produit. Le gouvernement de Philippe Couillard a fidèlement suivi le modèle
du cycle électoral.
Ce point est illustré à la figure C1 qui retrace les cycles électoraux associés aux cinq
gouvernements majoritaires du tableau 1. La hauteur de chaque barre du diagramme représente le
taux de croissance du PIB réel pour une année. Les barres gris clair représentent les périodes
postélectorales de chaque mandat successif, celles en gris foncé représentent les périodes
préélectorales. On voit tout de suite que le taux de croissance a été plus élevé pendant la période
préélectorale que pendant la période postélectorale du gouvernement Couillard conformément au
modèle du cycle électoral. On voit aussi que, pendant les gouvernements précédents, il n’y a pas
de corrélation entre le taux de croissance et les périodes pré- et postélectorales, sauf pendant le
premier gouvernement péquiste de Jacques Parizeau et Lucien Bouchard. Ce gouvernement a
appliqué à la lettre la stratégie du cycle électoral, tout comme le gouvernement Couillard.
Figure 1 – Cycles électoraux au Québec (taux de croissance réelle)
Parizeau 1995
Bouchard 1 1996
Bouchard 1 1997
Bouchard 1 1998
Bouchard 2 1999
Bouchard 2 2000
Landry 2001
Landry 2002
Charest 1 2003
Charest 1 2004
Charest 1 2005
Charest 1 2006
Charest 3 2009
Charest 3 2010
Charest 3 2011
Charest 3 2012
Couillard 2014
Couillard 2015
Couillard 2016
Couillard 2017
Couillard 2018
-2
-1
0
1
2
3
4
5
6
7
1.4
2.1
2.8 3.2
6
0.98
0.01
0.65
0.4
2.5
1.5 1.2
-0.8
21.9
0.9
1.8
11.4
3.1
1.8
Gouvernements majoritaires
Taux de crioissance réelle (%)
Source : Institut de la statistique du Québec
L’application de la stratégie du cycle électoral a apparemment réussi à Lucien Bouchard
dont le soutien populaire a très peu varié entre l’élection de 1993 et celle de 1998, de telle sorte
qu’il a été réélu majoritaire en 1998 (avec, il faut tout de même le rappeler, moins de voix que le
Parti libéral). Est-ce que la mise en œuvre de la stratégie du cycle électoral par le gouvernement
Couillard réussira à le faire réélire à l’élection d’octobre 2018? Au moment de rédiger ces lignes
(avril 2018), les élections sont six mois dans le futur et, en six mois, beaucoup de choses peuvent
changer. Toutefois, si l’on en juge par les résultats de sondages d’intention de vote d’avril 2018
et si la tendance se maintient, une défaite du Parti libéral aux mains de la Coalition avenir
Québec est fort possible.
Nous retournons donc à la question de départ. Pourquoi le gouvernement Couillard est-il
en perte de vitesse dans les intentions de vote malgré sa bonne performance économique, malgré
les promesses largement tenues et malgré qu’il a fidèlement appliqué la stratégie du cycle
électoral, une stratégie qui a si bien réussi au Parti républicain américain et au Parti québécois de
Lucien Bouchard aux élections de 1998?
C.2 Les électeurs québécois pas si myopes que cela
Une première explication de la baisse de l’appui populaire à Philippe Couillard en dépit
de sa bonne performance au pouvoir serait qu’après tout les électeurs québécois ne sont pas si
myopes que le laisse supposer le modèle du cycle électoral. À la base de cette explication, il faut
comprendre que les électeurs réagissent de manière émotionnelle et pas seulement rationnelle
aux nouvelles politiques (Civettini et Redlawsk 2009). Les recherches récentes sur le « biais de
négativité » en politique (Soroka 2014) suggèrent que les nouvelles politiques provoquent des
réactions différentes dans l’opinion selon qu’elles sont jugées bonnes ou mauvaises. L’effet
négatif d’une mauvaise nouvelle politique sur l’opinion est généralement plus prononcé que
l’effet positif d’une bonne nouvelle politique5. Les recherches suggèrent également que le
souvenir négatif associé à une mauvaise nouvelle politique reste inscrit plus longtemps dans les
mémoires que le souvenir positif associé à une bonne nouvelle.
Les compressions budgétaires demandées par Philippe Couillard dans la première moitié
de son mandat ont suscité une colère durable au moins dans une partie de l’électorat, qui ne lui
pardonne toujours pas son programme d’austérité6. Lucien Bouchard avait lui aussi instauré un
programme « d’austérité musclée » (selon l’expression de Pierre Fortin au chapitre 2) durant son
premier mandat, programme d’austérité qui avait suscité des réactions négatives dans l’opinion.
Les réactions négatives au programme d’austérité de Lucien Bouchard ont toutefois été moins
profondes et moins durables que les réactions négatives au programme d’austérité de Philippe
Couillard. La raison tient en partie au fait que l’austérité instaurée par Lucien Bouchard a été
perçue comme nécessaire et légitime par une large fraction de l’opinion québécoise, alors que
l’austérité créée par Philippe Couillard vingt ans plus tard a été rétrospectivement perçue par
plusieurs comme superflue et injuste. Comme l’explique Pierre Fortin au chapitre 2, l’austérité
de Philippe Couillard a été trop profonde et elle s’est prolongée trop longtemps de telle sorte
qu’une fois passé le cap de la rigueur le surplus budgétaire a grimpé au-delà de ce qui était
vraiment nécessaire (voir également Fortin 2017). Les énormes surplus générés par l’austérité
5 Selon la théorie du biais de négativité (Rozin et Royzman 2001), les individus accordent plus d’attention aux
impressions négatives qu’aux impressions positives et en tiennent compte davantage dans leurs jugements cognitifs,
même lorsqu’il y a des contrepoids positifs.
6 Le blogue de Claude Vaillancourt (2017), parmi tant d’autres, illustre bien la colère des Québécoises et des
Québécois.
ont aussi placé le gouvernement Couillard dans une position inconfortable pour exiger plus de
transferts fédéraux, notamment en santé (Dontigny 2017 : 5 janvier).
Les compressions budgétaires de la première moitié du mandat n’ont pas seulement eu un
effet passager sur la fonction publique. Elles ont également entravé de manière durable la
prestation de certains services publics, alors que l’expansion budgétaire de la deuxième moitié du
mandat a profité surtout aux classes privilégiées de la société avec quelques mesures pour les
personnes vulnérables et méritantes (voir le chapitre de Florence Larocque sur les politiques
sociales). De nombreux Québécois ont ressenti et continuent de ressentir la rigueur budgétaire
passée comme une injustice que le gouvernement n’a toujours pas réparée.
Il y a une dissonance entre le discours politique du « tout va bien » et la réalité des récits
rapportés dans les médias traditionnels et propagés sur les médias sociaux, comme celle du cri du
cœur de la jeune infirmière Émilie Ricard sur la lourdeur des tâches des infirmières et les heures
supplémentaires obligatoires qui ont obligé le ministre Barrette à défendre sa réforme de la santé.
Le 28 janvier 2018, l’histoire de cette infirmière affichée sur Facebook est devenue virale
(Lagacé 2018) et, par la suite, elle a déclenché d’autres dénonciations des conditions de travail
des infirmiers et infirmières (Parent 2018). Depuis, le ministre Barrette s’est trouvé sur la
défensive. Dans son éditorial du 2 février 2018, Robert Dutrisac écrit dans Le Devoir un
avertissement au gouvernement Couillard:
Ce ne sont pas que les syndicats d’infirmières et autres professionnels de la santé qui
dénoncent la désorganisation du réseau. Ses cadres et ses gestionnaires, qui disent vivre
dans un climat de peur, la décrient également par l’entremise de leurs associations. Le cri
du cœur des infirmières n’est qu’une manifestation des ratés d’une centralisation à
outrance. La réforme ne fonctionne pas, et non, elle n’est pas un « succès », comme
l’affirme un ministre qui croit toujours avoir raison. En cette année électorale, le
gouvernement Couillard ne peut se payer le luxe d’un affrontement avec les infirmières. Il
doit tenter de redresser la situation, même s’il risque de manquer de temps (Dutrisac
2018).
Ainsi, les promesses réalisées en santé retiennent moins l’attention que leurs effets
néfastes sur la situation des infirmières, ainsi que sur les autres professionnels et gestionnaires du
réseau, sans pour autant avoir réglé les problèmes de l’attente dans les urgences et les difficultés
à se dénicher un médecin de famille (voir le chapitre 10 de Félix Bélanger et collaborateurs). Les
controverses entourant la hausse des salaires des médecins alimentent le cynisme des citoyens,
pour qui les conditions de travail du personnel soignant tendent à déterminer les conditions de
leurs soins en santé (Daoust-Boisvert et Sioui 2018 : 17 février).
En matière d’éducation, les compressions budgétaires ont soulevé des critiques tellement
vives que le retour à l’investissement dans les services publics n’efface pas le sentiment
d’amertume découlant des conséquences de ces compressions sur les plans humain et social (voir
le chapitre 11 d’Abdoulaye Anne et Lisa Birch). Les réinvestissements annoncés lors des budgets
de 2017 et 2018 ainsi que les nouvelles réalisations ont reçu un accueil favorable dans l’opinion
publique et dans les médias (voir le chapitre 15 par Florence Laroque). Reste à savoir si les
annonces d’investissements à venir d’ici les élections suffiront à endiguer le sentiment de colère
qui perdure chez plusieurs Québécois et Québécoises. Est-ce que les électeurs feront une analyse
rationnelle ou plutôt émotionnelle du bilan et des réalisations du gouvernement Couillard? Est-ce
qu’ils scruteront attentivement la performance du gouvernement sortant et les plateformes
électorales de tous les partis politiques par rapport à leurs valeurs et préférences? Est-ce que leur
vote sera influencé par le fond de ressentiment à l’égard du gouvernement Couillard pour ses
politiques d’austérité et la réforme de la santé? Est-ce que les annonces d’investissements publics
à venir d’ici l’automne ramèneront les votes libéraux au bercail?
C.3 L’usure du pouvoir
Une autre explication possible du recul du Parti libéral dans les sondages malgré
l’application fidèle de la stratégie du cycle électoral a trait aux symptômes d’usure du pouvoir,
qui se manifestent lorsque les électeurs deviennent fatigués d’entendre les mêmes discours
prononcés par les mêmes acteurs, au point que le désir de changement commence à l’emporter
sur l’exigence d’une évaluation raisonnée de la performance du gouvernement sortant. Le Parti
libéral de Philippe Couillard en est à son premier mandat, tout comme le Parti québécois de
Lucien Bouchard en était à son premier mandat en 1998. Normalement, il ne devrait pas souffrir
du symptôme d’usure du pouvoir. Cela dit, abstraction faite du court intervalle du gouvernement
péquiste minoritaire de Pauline Marois, le PLQ domine la politique québécoise depuis 15 ans
avec le soutien en continu de seulement une fraction de l’électorat. Un tiers des membres du
cabinet Couillard étaient déjà ministres dans le gouvernement libéral précédent. Aucun
gouvernement majoritaire depuis Duplessis n’a duré plus de deux mandats. L’élection d’un
gouvernement libéral en 2014 peu après trois gouvernements libéraux successifs a donc constitué
une exception à la tradition québécoise d’alternance électorale.
Philippe Couillard était sans nul doute conscient du risque d’usure du pouvoir qui
menaçait son gouvernement. Comme nous le rappellent Éric Montigny et Marie Grégoire au
chapitre 1, il avait promis de « faire de la politique autrement » pour s’en prémunir et,
effectivement, il a essayé de se distancer par rapport aux pratiques gouvernementales de son
prédécesseur libéral, au moins pendant la première partie de son mandat. Mais, une fois parvenu
à la mi-mandat, il a été rattrapé par les questions éthiques qui avaient déjà empoisonné le
gouvernement de Jean Charest. La centralisation accrue de la gestion communicationnelle du
gouvernement documentée par Véronique Prince et Thierry Giasson au chapitre 3 n’a pas été
propice au maintien du climat de transparence auquel Philippe Couillard s’était engagé. Le
recours à des commentaires inflammatoires sur les enjeux identitaires comme le port de l’hijab a
contribué à polariser les débats en contradiction avec la promesse libérale de favoriser le respect
et l’ouverture. Le gouvernement Couillard a ainsi perdu une partie de sa crédibilité en tant que
vecteur de changement au profit de la Coalition avenir Québec de François Legault, un parti qui
n’a jamais encore été exposé à l’épreuve du pouvoir.
L’usure du pouvoir s’est traduite par un effritement notable du soutien de l’électorat au
Parti libéral. Comme si ça n’était pas suffisant, le déplacement des électeurs libéraux déçus s’est
fait avant tout vers la Coalition avenir Québec. Comble de malchance pour le Parti libéral,
parallèlement à ce déplacement du PLQ vers la CAQ, il y a eu un déplacement massif en
provenance du Parti québécois vers la CAQ. Comme le montrent les simulations de Philippe
Fournier (Fournier 2018), dans un contexte de tripartisme où il suffit de remporter 40 % du vote
pour gagner une élection, c’est surtout la montée de la Coalition avenir Québec dans les
intentions de vote qui menace les chances d’une victoire libérale au scrutin du 1er octobre 2018.
Quoi qu’ils fassent, les libéraux n’y peuvent rien. Seul un retour de dernière minute des
intentions de vote en faveur du PQ pourrait faire diminuer le résultat de la CAQ à un niveau
inférieur à celui du PLQ.
Références
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ministre-quebec_b_9562618.html .
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