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Abstract

La question de l’attachement aux séries, à leurs univers, à leurs personnages ou aux différents rendez-vous (sociaux, identitaires, culturels...) qu’elles impliquent, suscite un nombre croissant de travaux. Une bonne partie de ces recherches (voir par exemple, Glevarec, 2012) s’inscrivent dans la sociologie pragmatique des attachements (Hennion, 2010, 2005, 2004), qui se pose comme alternative à la sociologie critique de la distinction pour comprendre les pratiques culturelles, et en particulier les pratiques d’amateurs (le goût pour la musique classique ou le vin par exemple). Elle rejette la théorie de l’acteur sous-tendue par la théorie critique – un acteur considéré comme le sujet passif d’un attachement dont il ignorerait les déterminations – pour tenir compte de la capacité créatrice et non pas seulement reproductrice des sujets (Hennion, 2005). Comprendre les attachements consiste à cerner l’expérience des individus et à comprendre ce à quoi ils tiennent, au-delà des raisons pour lesquelles ils s’attachent.Ce chapitre vise à apporter des éléments de réponse à la question suivante : quelles sont les formes spécifiques de l’attachement aux séries lorsque celles-ci sont visionnées de manière connectée ? Le visionnement sur Internet vient-il renforcer des patterns existants ou ouvre-t-il vers de nouvelles pratiques et de nouvelles formes d’attachement au visionnement de fictions sérielles ? Notre analyse s’appuie sur une enquête qualitative exploratoire menée auprès d’amateurs de séries qui constitue la première étape d’un programme de recherche sur le visionnement connecté.
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Regarder des séries en ligne
Les formes de l’attachement chez de jeunes adultes
québécois
Florence Millerand
Christine Thoër
Caroline Vrignaud
Université du Québec à Montréal
Depuis une dizaine d’années, les séries télévisées suscitent un véritable
engouement chez les jeunes adultes (Glevarec, 2012). Ceux-ci sont de plus
en plus nombreux à les regarder grâce à Internet qui s’ajoute aux médias
traditionnels pour devenir un mode d’accès à part entière aux fictions
sérielles (Loicq et Rio, 2014 ; Ad hoc recherche, 2014). Au Québec, 50 %
des 18-24 ans regardent des films, des séries télévisées, des web séries ou
des émissions télévisées de manière connectée (CEFRIO, 2014). Le
visionnement peut se faire au sein du domicile ou en mode nomade depuis
un ordinateur fixe ou mobile, via des plateformes mobiles (iPod, téléphone
intelligent, tablette) ou grâce à une télévision branchée à Internet, par
exemple, à l’aide d’une console de jeu (au Québec, 62 % des 18-24 ans ont
un téléviseur branché à Internet dans leur foyer, CEFRIO, 2014). Par
ailleurs, la qualité des réseaux Internet continue de s’accroître, facilitant le
visionnement de fictions sérielles, en direct comme en différé, via la
procédure du streaming (diffusion en continu) ou le téléchargement
(Glevarec, 2012). Ces nouvelles modalités de visionnement en ligne offrent
une plus grande autonomie en matière de sélection des contenus et favorisent
une prise de distance à l’égard de la télévision, tant au niveau de la logique
de flot, que de sa dimension nationale (Barra et Scaglioni, 2014). Elles
rendent également possible le choix du contexte de visionnement,
l’évitement des annonces publicitaires ou encore la durée du visionnement,
permettant de regarder des épisodes en rafale (Glevarec, 2012 ; Combes,
2011 ; Steinkamp, 2010 ; Barkhuus, 2009).
La popularité croissante du visionnement connecté est intiment liée au
développement de l’offre de fictions sérielles. Sous l’impulsion des chaines
câblées américaines, celle-ci s’est considérablement diversifiée et accrue
depuis une vingtaine d’années, favorisant le développement de nouvelles
sortes de fictions qui marquent pour certains, l’entrée dans « l’âge d’or » des
séries (Steinkamp, 2010). La diffusion câblée offre en effet plus de liberté
aux producteurs, réalisateurs et diffuseurs, contrairement aux
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environnements télévisuels traditionnels qui présentent des contraintes
spécifiques : une offre adaptée à tous les publics, incluant les plus jeunes,
par exemple, et l’absolue nécessité de « faire des cotes d’écoute ». Ces
séries, pour la plupart feuilletonnantes, peuvent être plus extrêmes dans les
sujets traités (violence, sexualité, tabous…), aborder des thématiques
nouvelles ayant une forte résonnance sociale (usages de drogues,
construction identitaire minoritaire, déclassement social, déviance, suspicion
à l’égard du pouvoir officiel, rapport aux risques collectifs...), mettre en
scène des univers présentés dans leurs dimensions quotidiennes dans un
mode hyperréaliste (Glevarec, 2012). Elles explorent des modes narratifs
plus complexes et les personnages qui tendent à se multiplier, sont
généralement plus développés (Esquenazi, 2009a).
La question de l’attachement aux séries, à leurs univers, à leurs
personnages ou aux différents rendez-vous (sociaux, identitaires, culturels...)
qu’elles impliquent, suscite un nombre croissant de travaux. Une bonne
partie de ces recherches (voir par exemple, Glevarec, 2012) s’inscrivent dans
la sociologie pragmatique des attachements (Hennion, 2010, 2005, 2004),
qui se pose comme alternative à la sociologie critique de la distinction pour
comprendre les pratiques culturelles, et en particulier les pratiques
d’amateurs (le goût pour la musique classique ou le vin par exemple). Elle
rejette la théorie de l’acteur sous-tendue par la théorie critique un acteur
considéré comme le sujet passif d’un attachement dont il ignorerait les
déterminations – pour tenir compte de la capacité créatrice et non pas
seulement reproductrice des sujets (Hennion, 2005). Comprendre les
attachements consiste à cerner l’expérience des individus et à comprendre ce
à quoi ils tiennent, au-delà des raisons pour lesquelles ils s’attachent.
L’attachement peut ainsi être compris comme le résultat d’une pratique
réflexive, d’une « compétence élaborée, capable de se discuter elle-même,
au lieu de n’y voir que le jeu passif de la différence sociale » (Hennion,
2005, p. 2). Tout attachement mobilise, d’une manière ou d’une autre, quatre
éléments de base incluant les dispositifs (et les conditions de la pratique),
l’objet de la pratique, le collectif et le corps. Dans le contexte du
visionnement connecté, les dispositifs renvoient aux éléments matériels et
aux conditions particulières dans lesquelles le visionnement prend place
(équipement, objets, organisation du visionnement dans le temps, etc.).
L’objet de la pratique constitue la cible de l’attachement, ici les séries que
l’on regarde en ligne. Le collectif renvoie à la dimension sociale de la
pratique sur laquelle elle s’appuie ou vis-à-vis de laquelle elle se distingue.
Le corps renvoie à la dimension incorporée de la pratique, impliquant
nécessairement un entraînement et des épreuves (Hennion, 2010).
L’attention aux dispositifs et aux conditions de la pratique s’avère
particulièrement importante dans les situations de divertissement connecté
qui sont marquées par une multitude d’objets et d’équipements (ordinateur,
console, tablette, etc.) et qui s’insèrent dans toutes sortes de temporalités et
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d’espaces. Les travaux sur la réception trouvent ici leurs limites, comme le
souligne Combes (2013, p. 148) dans son étude sur l’expérience des séries
en France : « la réception et donc le temps situé du visionnage – n’est pas
seulement affaire de programmes, de significations et d’interprétations mais
elle est aussi affaire de formats, d’équipements et d’usages ». Regarder une
série via Internet requiert en effet de faire usage d’un ordinateur, d’une
tablette ou d’une console connectée sur un téléviseur. En intégrant l’analyse
des dispositifs sociotechniques dans l’explication des différents usages qui
en sont faits, la sociologie des usages (Jauréguiberry et Proulx, 2011) fournit
une perspective intéressante pour comprendre les médiations techniques qui
façonnent le divertissement connecté.
Ce chapitre vise à apporter des éléments de réponse à la question
suivante : quelles sont les formes spécifiques de l’attachement aux séries
lorsque celles-ci sont visionnées de manière connectée ? Le visionnement
sur Internet vient-il renforcer des patterns existants ou ouvre-t-il vers de
nouvelles pratiques et de nouvelles formes d’attachement au visionnement
de fictions sérielles ?
Notre analyse s’appuie sur une enquête qualitative exploratoire menée
auprès d’amateurs de séries qui constitue la première étape d’un programme
de recherche sur le visionnement connecté. Nous avons réalisé 4 groupes
focus, pour un total de 21 jeunes adultes âgés de 18 à 25 ans (10 filles et 11
garçons) entre mars et mai 2014. Tous visionnaient de manière connectée au
moins 2 épisodes par semaine. Ils appartiennent aux catégories moyennes ou
supérieures et avaient atteint des niveaux de scolarité diversifiés (14 étaient
étudiants). Tous sauf un vivaient avec d’autres personnes, un parent, un
conjoint ou des colocataires. Ils étaient engagés dans le visionnement en
ligne depuis 4 à 10 ans. Les groupes focus d’une durée d’une heure trente à
deux heures étaient centrés sur l’expérience de visionnement connecté chez
ces amateurs et ce qu’elle leur apporte, ainsi que sur les contextes, les
savoir-faire et les ajustements qu’ils ont développés autour de cette pratique.
L’analyse de contenu met en évidence différentes formes, non exclusives,
de l’attachement à la pratique de visionnement connecté. Nos participants
témoignent ainsi 1) d’un attachement à l’égard du dispositif connecté et à ce
qu’il permet notamment en termes d’autonomie, 2) d’un attachement au
rituel de la pratique, qui revêt une dimension corporelle et peut être
individuel ou partagé, 3) d’un attachement aux séries elles-mêmes, aux
personnages, et à ce que le visionnement apporte sur le plan du plaisir, de
l’acquisition de savoirs et de savoir-être, et enfin, 4) d’un attachement aux
possibilités qu’offre la pratique d’accéder à une culture commune,
contribuant à la construction identitaire des jeunes adultes rencontrés.
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Un attachement à l’autonomie que permet le visionnement connecté
Regarder des séries en ligne, c’est avant tout se donner le choix de ce que
l’on regarde, du temps et du moment de visionnement. Les jeunes adultes
rencontrés mentionnent ainsi que le dispositif connecté leur permet un
détachement à l’égard du rythme et des temporalités de programmation des
chaînes gratuites et câblées qu’ils jugent très important : ils se sentent
maîtres de ce qu’ils regardent. Les jeunes ont également beaucoup insisté sur
le fait qu’Internet favorise le visionnement d’une grande diversité de séries
et leur permet de se construire une grille très personnalisée qui peut
s’entrecroiser avec le visionnement de certaines émissions à la télévision
(journal télévisé, émissions de sport, notamment le hockey, certaines
émissions d’affaires publiques). Lorsque questionnés sur les séries qu’ils
avaient regardées au cours des trois derniers mois, nos participants ont cité
pas moins de 102 séries (les garçons 63 et les filles 62) avec, cependant, des
séries populaires auprès de tous (Game of Thrones, House of Cards,
Boardwalk Empire, Homeland, How I Met Your Mother, Shameless, Orange
Is The New Black, etc.). La plupart suivent d’ailleurs l’agenda des sorties
américaines, avec parfois à peine quelques jours de décalage, ce qui leur
permet de les visionner lors de leur première diffusion et d’éviter de se faire
« spoiler » l’intrigue. Les séries américaines dominent par ailleurs très
largement. La moitié des participants mentionnent regarder quelques séries
québécoises et une minorité d’entre eux, des séries étrangères, notamment
britanniques.
Le temps d’écoute occupe une place importante dans le quotidien. Rares
sont les participants qui déclarent ne regarder qu’un seul épisode à la fois, la
plupart estiment regarder entre 2 à 6 épisodes par jour (entre 2 h 30 et 5 h
par jour). Aussi, les activités de visionnement empiètent-elles sur les autres
activités de divertissement, comme les rencontres entre amis ou les activités
à l’extérieur et même le temps d’étude pour les étudiants. Tous rapportent
aussi pratiquer des « marathons » ou du « binge-watching », qu’ils décrivent
comme le visionnement de nombreux épisodes en rafale sur une longue
durée (une journée entière, voire un weekend complet).
La perception du temps passé à regarder des séries en ligne n’est pas
toujours claire. À première vue, plusieurs diront que les séries se casent plus
facilement dans leur agenda du fait de leur durée plus courte par
comparaison aux films. Mais lorsque questionnés sur leurs pratiques, ils
réalisent passer en réalité beaucoup de temps à regarder des séries au
quotidien. Les dispositifs techniques qui favorisent l’accès rapide aux
épisodes contribuent à l’enchaînement des épisodes les uns à la suite des
autres (c’est notamment le cas sur Netflix, qui « te propose dans 15 secondes
de partir le prochain épisode »). Par ailleurs, la représentation du temps
passé devant l’écran et de la capacité à le contrôler est souvent ambivalente
et varie selon le genre. Presque toutes les jeunes femmes rencontrées
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témoignent d’un sentiment de culpabilité concernant le temps passé devant
l’écran qui les « empêche » de sortir, de voir des amis, de faire de l’exercice,
de profiter du beau temps, de travailler et de vaquer à leurs tâches
ménagères. Plusieurs déclarent avoir développé une certaine dépendance à
l’égard du visionnement de séries et certaines redoutent les conséquences de
cette pratique sur leur santé : « quand j'en regarde trop, à la fin je suis
déprimée ». Plusieurs ont recours à des métaphores renvoyant à
l’alimentation pour décrire le « trop plein » qu’elles ressentent après une
longue période de visionnement : « si j'en regarde trop, je me sens pas bien,
comme une personne qui va se faire vomir après avoir trop mangé »
(Audrey). La perception du temps de visionnement semble moins
problématique pour les jeunes hommes. Ceux qui expriment un sentiment de
culpabilité l’associent à des contextes précis : lorsque le temps passé devant
l’écran n’a pas été planifié : « Je m’étais accordé une pause d’un épisode et
j’en ai regardé trois ».
Toutefois, pour la plupart des participants, la dépendance développée à
l’égard du visionnement connecté de séries comporte aussi plusieurs
avantages. Tout d’abord, ce mode de visionnement (se faire la saison 1 de
Game of Thrones en une semaine) permet « dêtre vraiment dans la série »,
de faire durer le plaisir – on peut vouloir continuer à regarder pour garder la
satisfaction du moment. Il permet aussi d’éviter d’être en attente du prochain
épisode surtout lorsque l’intrigue est forte : « Regarder tous les épisodes à la
suite, c’est beaucoup moins frustrant. Il y a des séries, je me dis, si j’avais dû
regarder ça, un épisode à la fois, je serais devenue folle ! ».
En plus de procurer un sentiment de contrôle sur les séries regardées et
sur le temps consacré à cette pratique, le visionnement connecté permet plus
de liberté concernant le choix des versions, à l’inverse des chaines télévisées
ou câblées. Il donne notamment la possibilité d’accéder aux versions
originales, pour lesquelles optaient la plupart de nos participants, avec ajout
de sous-titres en anglais. Le visionnement connecté permet aussi de se
libérer des pauses publicitaires présentes à la télévision (« La publicité
n’existe plus ! C’est une agression sonore »). La publicité est pourtant
également présente en ligne. Mais plusieurs participants recourent à des
dispositifs pour éviter les pages de publicités intempestives qui s’ouvrent
lors de la consultation des sites de streaming ou de téléchargement.
Nous avons constaté une variété des modes de connexion aux sites de
visionnement en ligne (streaming illégal, streaming légal de type Netflix,
téléchargement via des sites de torrent). Le choix des dispositifs d’accès
diffère en fonction des contenus recherchés (ceux-ci n’étant pas disponibles
sur toutes les plateformes), de la qualité de chargement et de la définition
recherchée, du coût, et enfin, de l’aspect pratique et convivial du mode
d’accès. Au cours des deux dernières années, plus de la moitié avaient opté
pour un abonnement au service de VSD Netflix, qui est apprécié pour son
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côté pratique, fiable et son faible coût (l’abonnement est à 7. 99 $/mois, soit
moins de 6 euros).
Les jeunes rapportent utiliser différents périphériques pour visionner les
séries de manière connectée (ordinateur, ordinateur portable, ordinateur ou
console de jeu branchée à la télévision et, plus rarement, tablette ou
téléphone intelligent). La mobilité de certains périphériques permet l’accès
aux séries dans différents environnements, surtout s’ils sont connectés (les
jeunes rapportent en effet télécharger des séries en prévision de séjour dans
des environnements non-connectés). Cette mobilité de l’équipement permet
de faire varier les lieux de visionnement au sein de la maison ; tous les
jeunes rapportent des pratiques de visionnement dans le salon, la chambre, et
la cuisine. Toutefois, on constate une spécialisation genrée des lieux
d’écoute. Les hommes rapportent s’installer dans le salon, sur le canapé pour
visionner des séries sur un ordinateur portable posé sur les genoux ou la
table du salon, ou, sur la télévision connectée à une console de jeux ou à un
ordinateur par le biais d’un câble HDMI. Les filles, apprécient quant à elles
l’intimité de leur chambre lorsqu’elles visionnent des séries seules, installées
sur leur lit avec leur ordinateur portable. Garçons et filles utilisent aussi
l’ordinateur portable pour visionner des séries dans la cuisine, pendant la
préparation du repas, en mangeant, ou en faisant la vaisselle. Les couples
auront tendance à s’installer dans le salon, et à regarder les séries sur la
télévision soit par branchement de l’ordinateur à la télévision via un câble
HDMI ou par le biais d’une console de jeux sur Netflix, mais ils peuvent
aussi regarder la série en fin de soirée dans le lit. La mobilité qu’offrent les
périphériques et le visionnement connecté est ainsi surtout mise à profit à
l’intérieur de la maison, mais il est également possible de voir les dispositifs
varier au cours du visionnement d’un épisode (par exemple, passage de
l’ordinateur portable au téléphone cellulaire pour permettre de terminer le
visionnement dans les transports en commun).
Cette mobilité du visionnement connecté lui permet aussi de s’insérer
plus facilement dans différents temps sociaux, par exemple les pauses repas
au travail, les formats courts (séries de 20 minutes) facilitant cette insertion.
Toutefois, si le visionnement prend plus de place dans le quotidien, les
plages horaires sont assez peu bouleversées pour nos participants. C’est ainsi
essentiellement en soirée que nos participants vont visionner des séries, la
pratique renvoyant à la soirée devant la télévision, mais le visionnement peut
se prolonger tard dans la nuit. Ainsi, comme nous allons le voir dans la
section suivante, la logique des rendez-vous qui caractérisait l’écoute de la
télévision demeure même si l’on observe certaines transformations des
rituels qui lui sont associés.
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Un attachement au rituel d’une pratique transformée par le visionnement
connecté
Les participants rapportent une multiplicité de formes de visionnement
que l’on peut classer selon deux axes : l’intensité de l’écoute (voir Combes,
2013) et le caractère intime ou collectif de la pratique, ces dimensions
déterminant largement la signification qu’elle revêt pour les participants.
Le visionnement peut tout d’abord être léger et distant, notamment
lorsque les jeunes se consacrent à d’autres activités en parallèle. La pratique
de visionnement connecté s’accompagne en effet de diverses activités dont
la nature et la variété semblent quelque peu différer selon le genre. Hommes
et femmes rapportent ainsi effectuer en parallèle des activités connectées sur
leur ordinateur ou leur téléphone cellulaire, qui peuvent avoir un lien avec la
série (recherche d’informations sur l’univers de la série, échange avec des
pairs à propos de la série) ou pas (travail, jeux, consultation de sa page
Facebook, etc.). Toutefois, certaines de ces pratiques semblaient beaucoup
plus fréquentes chez les femmes, l’échange avec des pairs par exemple.
Comme pour l’écoute de la télévision traditionnelle, la détente, le
décrochage de la journée (« se vider la tête »), et la relaxation sont au cœur
du visionnement connecté de séries et implique une installation confortable
devant l’écran. Ce moment de détente semble aussi constituer un moment de
transition entre la journée et la nuit, entre la présence à l’extérieur et le
retour chez soi, et est notamment utilisé par certains pour faciliter
l’endormissement. Les hommes étaient plus nombreux à présenter
l’installation « relax » dans le canapé du salon comme constituant leur
principal mode de visionnement. Pour les femmes, ce moment de détente
peut également se vivre dans le canapé du salon, notamment si elles
regardent la série avec quelqu’un d’autre, généralement leur conjoint.
Toutefois, suivre à deux une série si l’on ne vit pas ensemble n’est pas
toujours facile et même à deux, il faut toujours attendre que l’autre soit à la
maison et l’intérêt pour un genre de série pas toujours partagé. Ces séries
que les femmes regardent seules sont souvent associées à une écoute dans la
chambre, sur ou dans le lit, souvent en pyjama, le soir ou en matinée le
weekend ou les jours sans cours ou activités professionnelles à l’extérieur.
La série est également un moyen d’occuper le temps lorsqu’on est seul et
qu’on s’ennuie. Elle fait présence lorsque lon est engagé dans dautres
activités (ex. faire la vaisselle, le ménage) qui sont de ce fait moins pénibles
ou lorsque l’on se sent seul, stressé, ou anxieux. Cette présence est
généralement activée au sein du domicile, mais peut aussi l’être à l’extérieur.
Plusieurs déclarent manger tout en visionnant une série pour avoir de la
compagnie : « Si je suis tout seul, je vais en écouter une en mangeant
généralement parce que je ne veux pas manger tout seul ». L’ordinateur
portable permet de mobiliser cette présence dans différents contextes,
notamment au travail : « Pour que ce soit une vraie pause déjeuner, ou une
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vraie pause dîner, ça prend nécessairement de marquer le coup, de manger
avec une série ».
La fonction de présence qu’assure le visionnement connecté peut être
activée à n’importe quel moment de la journée dans le domicile. Elle est
surtout mentionnée par les femmes, qui soulignent combien le bruit en fond
de la série leur semble rassurant, intimement associé pour certaines à l’idée
du chez soi. Les activités parallèles qu’elles décrivent sont multiples,
certaines affirmant : « qu’il y a toujours une autre activité en même temps ».
Nos participantes sont aussi beaucoup plus nombreuses à mentionner des
activités ménagères traditionnelles telles que le rangement, le ménage, la
cuisine, le soin du linge. Enfin, pour les hommes comme pour les femmes,
dès lors que l’écoute est plus distante, une série courte, qui ne requiert pas
une grande attention, ou encore une série qui a été déjà visionnée est
privilégiée.
À l’inverse, le visionnement connecté de séries peut être focalisé, ce qui
est souvent, mais pas exclusivement, associé à une écoute individuelle ou en
couple. L’écoute individuelle permet de regarder dans un mode plus intime
(« Ce sont des moments intimes que j’aime regarder toute seule ») et plus
concentré, de s’immerger dans la série, parfois avec l’aide des écouteurs qui
isolent de l’extérieur. Les séries qu’ils écoutent seuls sont de différents
types. Il y a celles qu’ils n’osent pas regarder avec d’autres parce qu’ils les
jugent un peu stupides et celles qui viennent les chercher tout
particulièrement, qui ont souvent une intrigue forte, et qu’ils ne souhaitent
pas partager soit parce qu’ils ont besoin d’être tout à fait concentrés ou qu’ils
veulent se laisser aller aux émotions que suscite le visionnement.
L’attachement aux séries constitue ainsi pour beaucoup une pratique de
retrouvailles avec soi, avec le dispositif et la série : « moi, mon iPad et ma
série ». C’est un rituel, un rendez-vous familier, presqu’un compagnon de
vie comme le soulignent plusieurs jeunes femmes : « Moi, j'ai comme une
relation, une relation amoureuse très fidèle à une série », « C'est vraiment
comme un chum ». Le visionnement connecté et la mobilité des dispositifs
en multipliant les moments de visionnement favorisent l’ancrage du rituel
dans le quotidien et l’écoute en mode intime, notamment pour les femmes.
Dans le couple, regarder une série peut aussi constituer une activité partagée
qui s’ancre dans le quotidien et peut devenir un rituel à deux, un moment de
retrouvailles et de proximité corporelle : « dans le lit avec l’ordi », « au fond
du canapé », à regarder « une série à nous ».
L’écoute en groupe peut, quant à elle, être distante ou focalisée. Les
soirées autour d’une série sont généralement caractérisées par une écoute
moins focalisée, le visionnement étant avant tout l’occasion pour chacun de
faire part de ses commentaires sur la série en temps réel. Le visionnement
connecté devient alors un rituel festif, notamment les soirs de finales de
saison, il est l’occasion de se réunir et de fêter autour de cet « événement ».
Cette écoute collective et festive peut aussi être très focalisée comme l’ont
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expliqué des jeunes hommes, dans le cas des séries qu’ils décrivent comme
« intenses » et qu’ils suivent au fur et à mesure de leur diffusion :
Le dimanche, on a comme une nouvelle tradition, on se réunit 10 ou 12
amis pour écouter [l’émission] « Tout le monde en parle » et puis après ça
Walking Dead. Et quand Walking Dead arrive, tu sais, hou, ça parle plus.
(Arthemis)
Le rituel associé au visionnement de série, notamment lorsqu’il est vécu
sur un mode intime, a parfois une telle résonnance que certains des
participants déclarent ressentir un vide lorsqu’il n’y a plus d’épisodes
disponibles : « Quand la série se termine, […] t'es en deuil des personnages,
parce qu'il y a un laps de temps à attendre » (Clarisse). L’attachement au
rituel tient en effet, comme nous allons le voir dans la section qui suit, aux
personnages et aux univers auxquels sont exposés quasi quotidiennement
nos participants via le visionnement connecté.
Un attachement aux séries que le visionnement connecté rend plus intense
Nos participants s’intéressent aux séries représentant des univers de
jeunes auxquels ils peuvent s’identifier ainsi qu’à des séries qui les
transportent dans des univers plus éloignés d’eux, le processus
d’identification jouant cette fois essentiellement via les personnages. Tous
insistent sur le fait qu’ils ont le sentiment de pénétrer des univers au risque
de s’y perdre : « tu te rends dans une zone bizarre et tu penses juste à ça »,
« T'es comme dans une autre vie [...] en regardant ça, pu rien a
d'importance ». Il faut souligner que les séries accordent une place nouvelle
à l’intimité, notamment par les voix off qui interpellent le spectateur, la
durée de la narration (plusieurs épisodes par saison et plusieurs saisons), et
surtout l’intensité de la pratique de visionnement, qui permet de rentrer
pleinement dans l’histoire et de se plonger dans un univers que l’on
découvre au fil des épisodes : « j'ai fait peut-être les trois saisons en une
semaine et j'ai dévoré le truc. Ça nous permet vraiment d'entrer dans cet
univers-là ». En permettant d’être immergé « dans » la série, le visionnement
connecté ajoute à la dimension cathartique des univers ou des situations un
peu extrêmes qui sont représentés : « Skins pis Girls [...] c'est vraiment nous
en pire et j'aime ça en fait, voir comment les gens s'imaginent à notre pire »
(Kathleen).
La série constitue également un espace où il est possible d’apprendre des
leçons de vie : de trouver des exemples de résolution de problèmes inspirants
auxquels les jeunes peuvent se référer : « Chaque situation de la vie fait me
penser à une série ». L’attachement aux personnages auxquels ils
s’identifient en partie joue un rôle central dans ce processus. Nos
participants témoignent d’un intérêt marqué pour les personnages
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complexes, forts et hors-normes, et marqués par des failles (voir Jost, 2011),
qu’ils décrivent comme réalistes et inspirants. De plus, le caractère réflexif
des personnages présentés dans ces séries semble les pousser à réfléchir. Cet
intérêt pour les univers, les personnages et les situations présentés dans les
séries est loin d’être absent de critiques, nos participants témoignent en effet
d’une prise de distance à l’égard de la fiction comme l’a déjà montré
Pasquier (1999).
Visionner des séries est aussi perçu comme un moyen d’apprendre des
choses, l’anglais entre autres et de développer sa culture générale (« quand je
regarde House of Cards, je me sens plus intelligent »). Ainsi, Audrey évoque
qu’elle consulte régulièrement Wikipedia pour s’informer du réalisateur,
d’un acteur ou encore du contexte d’une intrigue : « il y a une série qui se
passe dans l’est de Londres dans les années 50, donc je vais voir pourquoi
[...] c’était pauvre, c’était quoi la démographie ». Certains soulignent que les
séries actuelles offrent une autre perspective sur l’histoire ou sur le monde
contemporain. Citant la série Rome, Joe explique que celle-ci lui a permis
d’accéder aux points de vue d’autres acteurs que ceux traditionnellement
représentés dans l’histoire : « tu vois l’histoire à travers un soldat de Jules
César, pas à travers Jules César. » En plus d’ouvrir vers d’autres univers
qu’ils ne connaissent pas ou qui ne les attirent pas nécessairement, visionner
des séries peut entraîner des changements d’attitude et de comportement
comme l’explique Jake qui a développé une nouvelle conscientisation
politique en regardant House of Cards.
Un attachement à un espace pour construire et partager son identité
Les échanges autour des séries sont nombreux et interviennent à
différentes étapes, avant, pendant et après le visionnement. Ils se déroulent
hors ligne comme en ligne. Nos participants rapportent ainsi se rendre sur
des forums, qu’ils lisent par exemple, pendant qu’ils téléchargent une série.
Ils sont aussi exposés sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, aux
publications de pairs concernant une série, qui les amènent à s’y intéresser et
qu’ils peuvent commenter. Ces avis qui circulent sur les réseaux sociaux les
influencent lorsqu’ils recherchent une nouvelle série « des fois [sur
Facebook], il y a comme un engouement, par exemple pour Game of
Thrones, tu le vois partout. Quoi ? Tu l’écoutes pas mais tu vas mourir ! »
(Jacob). Les conseils d’amis proches avec lesquels il y a déjà des goûts
partagés pour certains genres de séries constituent ainsi le mode privilégié
d’information sur les séries.
Les conseils des amis sont d’ailleurs souvent sollicités par celui qui
recherche une série et les réseaux sociaux offrent la possibilité de poser la
question à un plus grand nombre de personnes. Audrey, qui nous a ajouté à
ses amis Facebook, publie sur sa page la demande suivante : « Appel aux
utilisateurs de Netflix, Auriez-vous une série à recommander dont les
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épisodes durent 40 minutes ou plus. J’ai déjà vu et aimé Orange Is The New
Black, Downtown Abbey, Call the Midwife. Merci ! » Il est intéressant de
constater que la recommandation inclut des éléments concernant le contenu
(d’où les références aux séries qu’elle a aimées), des critères en matière de
format (épisode de 40 minutes ou plus) et des éléments renvoyant au
dispositif d’accès au contenu (Netflix).En plus des échanges d’information
sur les séries disponibles ou les dates de sortie d’une prochaine saison, les
conversations portent sur les personnages, l’intrigue et, dans une moindre
mesure, la facture de production et les acteurs. Ces échanges qui se déroulent
pendant et après les moments de visionnements répondent à différents
besoins. Le plus souvent, il s’agit tout simplement de partager le plaisir
ressenti, de même que le vocabulaire et les références associées à la série.
Ainsi, bien que le visionnement soit souvent individuel, le partage joue pour
plusieurs un rôle important dans l’appréciation de la série. Les échanges
entre amis peuvent aussi faciliter l’appropriation de la série et notamment
l’insertion du spectateur dans une nouvelle série, surtout si le récit est
complexe et qu’il comporte un grand nombre de personnages. Enfin, ils
permettent de faire vivre la série au-delà du visionnement : « J'ai envie de
rester dans cet univers. Du coup, dès que je rencontre quelqu'un qui connaît
la série, on en parle pendant des heures ensemble » (Clémence).
Tous n’éprouvent toutefois pas un besoin aussi urgent de partager leur
expérience de la série : « Moi j'ai moins besoin de partager, je m'en fiche un
peu. Si quelqu'un l'a vu, tant mieux, je vais en parler, mais je ressens pas du
tout le besoin d'aller dire : « Oh mon Dieu, c'est trop bien, est-ce que t'as vu
ça ? » . Ce type d’échange n’est d’ailleurs pas toujours possible si personne
dans l’entourage ne regarde ou n’a regardé la même série mais les réseaux
sociaux et les moyens de communication comme Skype qui peuvent être
mobilisés pendant le visionnement connecté pallient cette absence
d’interlocuteurs dans l’entourage de proximité.
Plusieurs participants ont enfin souligné qu’Internet en donnant accès à
une multitude de contenus actuels et anciens, leur permettait d’accéder aux
séries qui les ont accompagnés tout au long de leur existence. Grâce au
visionnement connecté, celles-ci peuvent être réécoutées « comme un vieux
disque », faisant revivre les émotions associées à une période passée.
Porteuse d’un univers dans lequel on a vécu, associée à des moments ou des
personnes, la série permet aussi de dire qui l’on est : « Les séries qu'on aime,
ça partage des choses de notre personnalité, ça crée vraiment un univers
commun ». L’histoire individuelle mais aussi collective (des générations
ayant été marquées par certaines séries), est ainsi retrouvée grâce au
visionnement connecté qui permet un accès immédiat à ces fictions sérielles
et facilite leur partage.
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Conclusion
On retrouve dans les formes d’attachement au visionnement connecté de
séries des formes d’attachement déjà documentées concernant le
visionnement de séries à la télévision (voir entre autres, Combes, 2012,
Glevarec, 2012, Pasquier, 1999). Le caractère plus intime des fictions
sérielles actuelles, l’identité forte des personnages et l’interpénétration
croissante de l’information et du divertissement dans les récits contribue
notamment à leur « effet de réel » et favorise l’attachement des spectateurs à
ces contenus (Glevarec, 2012). Par ailleurs, comme le souligne Combes
(2013), certaines logiques médiaculturelles demeurent : la « logique du
rendez-vous » se poursuit, les épisodes sont attendus à leur sortie et sont
souvent regardés le soir même, maintenant ainsi le rituel télévisuel. Mais ces
rendez-vous peuvent être aménagés selon les temporalités des individus et
sont donc plus personnalisés.
De plus, de nouvelles pratiques propres au visionnement connecté
s’ajoutent et viennent nourrir cet attachement. Le dispositif technique
participe de la construction de ces nouvelles pratiques qui, pour la plupart,
s’inscrivent dans la continuité de pratiques existantes dont la signification se
transforme. Le visionnement connecté permet de brouiller les frontières
entre les contextes de visionnement, par exemple en permettant de regarder
sa série sur le lieu de travail, créant ainsi une pause, un temps pour soi au
milieu de la journée, ou encore de profiter d’un temps de restauration pour
poursuivre le visionnement d’un épisode (une pratique qui accompagnait
déjà l’écoute télévisuelle au sein du foyer). Les jeunes adultes accèdent par
ailleurs à une multitude de séries et de genres de séries, qu’ils sélectionnent
en fonction de leurs humeurs et qu’ils mobilisent dans différents contextes.
Comme l’ont déjà mis en évidence plusieurs travaux sur la réception, « il
n’existe pas “un” public mais “des” publics de la télévision » (Esquenazi,
2009b, p. 3) ; il existe de la même façon des publics pluriels du
visionnement connecté.
Par ailleurs, la diversité des contenus regardés augmente, Internet
permettant l’accès à un réservoir toujours plus grand de contenus actuels et
anciens, et l’on observe une personnalisation croissante de leurs
combinaisons, via la construction de grilles horaires personnalisées. Les
modalités d’accès à ces contenus sont elles aussi variées. Chez certains de
nos participants, le visionnement connecté s’est substitué à l’écoute de la
télévision, sans que celle-ci ne disparaisse pour autant (Maigret, 2007). La
télévision reste en effet le support de visionnement privilégié des jeunes
hommes et de l’écoute en couple ou en groupe. Il est de plus possible que
chez certains, le non usage de la télévision soit circonstanciel et associé au
début de la vie adulte hors du foyer familial. Enfin, si la pratique
individuelle domine, ce n’est pas le cas pour tous et même alors, elle
s’inscrit dans la relation à l’autre, en ligne et hors ligne. Le visionnement des
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séries participe en effet de la construction identitaire et de l’appartenance au
groupe de pairs (Combes, 2013), en fournissant un support à des pratiques
parfois partagées, ancrées dans le quotidien et surtout, en contribuant à une
culture commune.
Les usages et les significations du visionnement connecté de séries
apparaissent largement façonnés par le genre, autant en ce qui concerne le
choix des séries, les contextes de visionnement ou les activités réalisées en
parallèle. Ce constat avait déjà été mis en évidence dans les pratiques
télévisuelles traditionnelles (Morley, 1986, Lull, 1980) où l’on avait souligné
l’écoute distraite et fragmentée des femmes au sein du foyer, du fait de leur
investissement en parallèle dans des activités traditionnellement féminines.
Ce qui est nouveau dans le contexte du visionnement connecté, c’est que,
comme avec le magnétoscope (Voisin, Proulx, Bélanger, 1995), la mobilité
des périphériques offre une plus grande place au visionnement en mode
intime pour les femmes. Les activités de partage en ligne pendant et après le
visionnement connecté des séries semblent aussi plus présentes chez les
jeunes femmes, ce qui va dans le sens des études sur les usages des sites de
réseautage social tel Facebook (Davidson et Martellozzo, 2013).
Enfin, la progression du visionnement connecté chez les jeunes adultes
semble plus importante au Québec qu’en France par exemple (Loicq et Rio,
2014 ; CEFRIO, 2014), mettant en évidence des variations culturelles en lien
avec les logiques de production et de diffusion des contenus de
divertissement dans différents pays. En revanche, comme en France, le
visionnement connecté de séries favorise les contenus américains, entre
autres parce que ceux-ci sont plus largement disponibles en ligne, alors que
le Québec est connu par sa production et sa culture télévisuelle forte.
Certes, cette recherche exploratoire présente de nombreuses limites, à
commencer par le fait qu’elle a porté sur des amateurs de séries ayant
développé des pratiques de visionnement plus intenses. L’usage de groupes
focus pour accéder à l’expérience du visionnement connecté présente
également certaines limites. Il reste que l’intensité des pratiques que nous
avons observées et l’importance qu’elles revêtent dans le quotidien des
jeunes adultes incitent à poursuivre les investigations pour comprendre leurs
rôles dans les mutations actuelles des pratiques culturelles et médiatiques.
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Article
Full-text available
Du point de vue du sociologue, les amateurs n’ont rien d’une simple sous-population nouvelle à ajouter aux différents domaines d’intérêt de la sociologie de la culture. Selon moi, ce qu’ils appellent et permettent à la fois, c’est un véritable renversement de problématique, en redonnant une épaisseur, un contenu à l’amour de l’art. Il s’agit bien de remettre au centre de la sociologie de l’art ou du théâtre, l’enjeu même de ces pratiques - et vous savez le lourd passé sociologique de ce mot enjeu, que Bourdieu a rapporté à son synonyme étymologique latin : enjeu et illusio, c’est pareil. L’illusio, c’est-à-dire ce en quoi les gens croient et que le sociologue critique leur révèle comme simple effet de leur croyance... Il était tout à fait opportun de critiquer l’idée d’une œuvre absolue, détenant seule les clés de son pouvoir sur nous. Mais rien n’oblige pour autant à rabattre l’idée féconde et juste d’un objet incertain, à faire advenir ensemble, enjeu d’une production commune de nos intérêts, sur la construction arbitraire d’un fétiche dont la force ne tiendrait qu’à notre collectif et disparaîtrait si nous savions qu’il ne tient que de notre effort pour le faire tenir.
Article
Belanger Pierre, Proulx Serge, Voisin Jocelyne. Les usages de la television conjugues au feminin et au masculin : rapports sociaux de genres et recits de pratiques televisuelles . In: Quaderni, n°26, Ete 1995. Les mythes technologiques. pp. 11-31.
Article
Building from the social constructivist view, this paper provides evidence that audience members create specific and sometimes elaborate practical actions involving television in order to gratify particular needs in the context of family viewing. The ethnography of mass communication is recommended as a methodological framework suitable for discovering and documenting these behaviors. Based on findings from systematic participant observation research, and from the pertinent uses and gratifications literature, a typology of the social uses of television, with emphasis on their communicative value, is presented. Mass media are found to be valuable social resources, not unlike language or the occasions for talk, which are particularly useful to the imaginative social member for the construction and maintenance of desired relations at home.
Article
Consumption of series in the internet era. Between individual practice and collective activity This article examines the world of TV series fans, which the author calls “seriphiles”. Through websites, forums, blogs and P2P platforms, the Internet provides an ideal vantage point from which to examine the diversity of activi- ties spawned by the love of series. The Internet as well as digital technologies have profoundly reshaped the patterns of consumption of TV series content. In particular, the author seeks to understand how seriphiles share their passion in the context of changing socio-technical conditions. He identifies three forms of sharing: the experience of viewing, online conversations, and exchange and redistribution of content. These three strongly intertwined forms create a ten- sion between individual and collective dimensions of series consumption that is conspicuous in the studied population of seriphiles.
Consulté en ligne le 30 septembre
CEFRIO (2014), « Divertissement en ligne : Le téléviseur branché, un incontournable », vol. 5, n° 3 : http://www.cefrio.qc.ca/media/uploader/ 2014-09-20-Divertissementenligne-Versionfinale_2.pdf. Netendances. Consulté en ligne le 30 septembre 2014.
Une sociologie de l'activité spectatorielle. Soutenance de thèse de Clément Combes
  • Combes Clément
COMBES Clément (2013), La Pratique des séries télévisées. Une sociologie de l'activité spectatorielle. Soutenance de thèse de Clément Combes, sous la direction de : Cécile Méadel :http://pastel.archives-ouvertes.fr/ docs/00/87/37/13/PDF/2013ENMP0010.pdf. Consulté en ligne.