ArticlePDF Available

Sur le chemin de la sérénité. Politique des sentiments dans la planification familiale

Authors:

Abstract

In France, CPEFs are local, public units where birth control and abortion are freely offered to women in need. Based upon an ethnographic fieldwork conducted in two units located within the Paris suburbs, this article examines how institutions transform in practice women's bodies and psyches, as it promotes new ways of perceiving selves, bodies, and sexualities. Birth planning and abortion support, which are feminist projects (discursively and practically speaking), increase female agency and reinforce women's control over themselves, their bodies, and their reproductive capacities. These actions are highly political, as they promote a process of self-reform through care and support. However, this work upon self and others relies on a normative definition of female identity, which does not only emancipate: It also produces new discriminatory dynamics and enforces racial hierarchies, which - in the French context - raise question of nationalism and citizenship, and about the way these stakes currently frame reproductory and sexual issues.
HAL Id: hal-01721579
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01721579v2
Submitted on 20 Aug 2018
HAL is a multi-disciplinary open access
archive for the deposit and dissemination of sci-
entic research documents, whether they are pub-
lished or not. The documents may come from
teaching and research institutions in France or
abroad, or from public or private research centers.
L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est
destinée au dépôt et à la diusion de documents
scientiques de niveau recherche, publiés ou non,
émanant des établissements d’enseignement et de
recherche français ou étrangers, des laboratoires
publics ou privés.
Sur le chemin de la sérénité. Politique des sentiments
dans la planication familiale
Aurore Dupuy, Sébastien Roux
To cite this version:
Aurore Dupuy, Sébastien Roux. Sur le chemin de la sérénité. Politique des sentiments dans la
planication familiale . Sociologie, Presses Universitaires de France, 2018, 9 (3), pp.269-284. <hal-
01721579v2>
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
1
Aurore Dupuy
Doctorante en sociologie, LIRTES (EA 7313)
Sébastien Roux
Chargé de recherche au Cnrs, LISST-Cas (UMR 5193)
Avec le support du programme ANR ETHOPOL ANR-14-CE29-0002
SUR LE CHEMIN DE LA SERENITE
Politique des sentiments dans la planification familiale
En France, les Centres de Planification et d’Education Familiale proposent des consultations
médicales et un accompagnement à la contraception et à l’IVG. A partir d’une enquête
ethnographique réalisée dans deux unités de la région parisienne, cet article montre comment
des institutions agissent, en pratique, sur le corps et la psyché des femmes. La prise en charge
encourage le déploiement d’une nouvelle manière d’appréhender son potentiel reproducteur.
Cette action féministe dans son principe et son exercice renforce les capacités des
usagères et le contrôle qu’elles exercent sur leur corps et leur sexualité ; mais elle est aussi un
projet politique qui, par le soin et le soutien, participe d’un processus de réforme de soi. Or ce
travail, adossé à une définition normative de l’identité féminine, ne fait pas qu’émanciper. Il
produit aussi de nouvelles logiques discriminatoires et renforce des hiérarchies raciales qui
interrogent, dans le contexte français, les enjeux nationalistes et citoyens qui façonnent les
questions reproductives et sexuelles.
In France, CPEFs are local, public units where birth control and abortion are freely offered to
women in need. Based upon an ethnographic fieldwork conducted in two units located within
the Paris suburbs, this article examines how institutions transform in practice women’s bodies
and psyches, as it promotes new ways of perceiving selves, bodies, and sexualities. Birth
planning and abortion support, which are feminist projects (discursively and practically
speaking), increase female agency and reinforce women’s control over themselves, their
bodies, and their reproductive capacities. These actions are highly political, as they promote a
process of self-reform through care and support. However, this work upon self and others
relies on a normative definition of female identity, which does not only emancipate: It also
produces new discriminatory dynamics and enforces racial hierarchies, which in the French
context raise question of nationalism and citizenship, and about the way these stakes
currently frame reproductory and sexual issues.
Mots-clés : institution, reproduction, affect, avortement, racialisation
Keywords: institution, reproduction, affect, abortion, racialization
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
2
SUR LE CHEMIN DE LA SERENITE
Politique des sentiments dans la planification familiale
16 mai 2015
Jordanne Traoré1, lycéenne de 17 ans inscrite en Terminale ST2S2, se rend à sa seconde
consultation au Centre de Planification et d’Education Familiale (CPEF) des Berges. Elle
rencontre une nouvelle fois Suzanne Chaly, Conseillère Conjugale et Familiale (CCF). Avec
le soutien de la professionnelle, Jordanne avait préalablement décidé d’entamer une procédure
d’IVG ; mais si elle se présente à la consultation avec une échographie, sa volonté est
aujourd’hui moins affirmée. Suzanne ne comprend pas ces hésitations et intervient pour
l’encourager à poursuivre sa démarche :
« Dans l’esprit collectif l’avortement, c’est traumatisant ; mais ce n’est pas
forcément vrai. Vous voyez, tout le travail de réflexion que l’on a fait, c’est pour
éviter cela. Là, vous avez pu dire [que vous souhaitiez avorter] et vous avez pu
prendre le temps ; pour que ce soit votre décision. C’est important. [...] Parfois les
femmes ne veulent pas se faire de mal et décident de le garder, et ça peut être la
catastrophe. Vous, vous aurez fait face. […] C’était la meilleure solution. »
Sans « banaliser » son geste ni en réduire la portée3, la conseillère insiste sur la volonté et le
choix passé de la lycéenne. Elle apprécie que la jeune femme ait opté pour une action que
Suzanne valorise au plan moral (« vous aurez fait face », « c’était la meilleure solution »),
mais peine à accepter ses hésitations. Jordanne écoute. La CCF quitte le bureau quelques
instants, le temps de s’entretenir avec la médecin du centre sur les dates possibles
d’intervention. Suzanne revient :
« Vous êtes stressée, c’est ça ?
- Non, je ne me sens pas très stressée.
- Bon, alors vous allez à la clinique vendredi matin. »
Adolescente, « noire »4, scolarisée et issue des classes populaires, Jordanne voit ses doutes
balayés par Suzanne ; désireuse de faire le bien, la CCF cherche à s’assurer que cette
1 Tous les noms de personnes et de lieux ont été modifiés pour garantir la confidentialité des informations
recueillies.
2 ST2S : Sciences et Technologies de la Santé et du Social.
3 Envisager l’avortement comme une pratique qui, si elle n’est pas culpabilisante, doit rester exceptionnelle et
« correctrice » explique pour partie les tensions éthiques et politiques vécues par les professionnelles et les
usagères (Boltanski, 2004).
4 Les termes utilisés pour décrire les personnes, notamment aux plans physique et phénotypique, reprennent les
catégories employées localement par les professionnel-le-s. Nous mentionnons la couleur de peau ou toute autre
forme de labellisation lorsque les individus ont été désignés comme tels en situation, pour rendre compte au plus
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
3
grossesse hors normes s’interrompe. Comme la plupart des conseillères, Suzanne Chaly
considère les grossesses adolescentes comme une « erreur de jeunesse » dont il faudrait
accompagner la résolution en cherchant toujours à préserver les jeunes femmes. Il
faudrait, pour elle comme pour la plupart des praticiennes, accompagner les patientes dans
leur démarche, en veillant à déculpabiliser celles qui choisissent de recourir à l’avortement.
Dans une position intermédiaire entre l’écoute compassionnelle vous êtes stressée, c’est
ça ? ») et l’injonction bienveillante (« vous allez à la clinique »), la professionnelle impose
par la parole et la conviction l’adhésion à une norme contraceptive et familiale qui
condamne les grossesses dites précoces, sans jamais contraindre ni juger les femmes
accompagnées.
Par le conseil, l’écoute, le soutien ou la présence, des agents investis d’une autorité
professionnelle ou experte agissent pour aider les sujets à adhérer à une éthique située. Ce
type de gouvernement est aujourd’hui largement répandu au sein des institutions de travail
social et sanitaire (Foucault, 2012). Sous l’influence des savoirs de la psyché, les nouvelles
formes d’encadrement que déploient ces institutions agissent moins pour contrôler les
individus qu’elles ne les invitent à se repenser, voire à se réformer (Rose, 1989 ; Roux &
Vozari, 2018). Les usagers sont ainsi encouragés à se transformer dans un sens valorisé
(Roux, 2012 ; Zigon, 2010) pour qu’ils deviennent, d’eux-mêmes et pour eux-mêmes, des
« sujets de vertu » (Laidlaw, 2014).
Dans cette contribution, nous souhaitons approfondir cette réflexion sur les formes
contemporaines d’encadrement institutionnel (Fassin et al., 2013) en étudiant l’une de leur
dimension spécifique : la pédagogie émotionnelle. En effet, pour les professionnelles de la
planification familiale, accompagner les femmes dans cette démarche sensible est, avant tout,
un apprentissage. Moins qu’une imposition ou une contrainte, le travail qui se déploie vise à
susciter l’accord, l’adhésion et la soumission à un certain rapport à soi et aux autres, à une
subjectivité particulière qui valorise la gestion de son potentiel reproducteur. Pour le dire
autrement, le travail d’accompagnement cette forme de care professionnel qui se déploie et
donne sens à l’action et l’engagement des praticiennes (Molinier, 2013) ne peut se saisir
uniquement comme une « police » des familles (Donzelot, 1977) ou des corps féminins
(Mathieu & Ruault, 2014). C’est bien davantage une pédagogie où des femmes investies de
l’autorité de leurs métiers, de leurs positions, de leurs expériences et de leurs savoirs –
enseignent à d’autres femmes des techniques, des connaissances, des pratiques, mais aussi des
sentiments et des affects, en bref, des manières d’être, d’agir et de ressentir, qui visent à la
fabrique de sujets améliorés.
Nous nous sommes concentrés sur un type d’encadrement institutionnel singulier, la
planification familiale, qui touche un public spécifique et déploie une technologie de
subjectivation particulière. En effet, la planification et l’éducation familiale invitent les
femmes à adopter une attitude « sereine » vis-à-vis de leur sexualité et de leur fécondité, c’est-
à-dire à déployer une forme apaisée et rationnelle d’autogestion et d’autocontrôle individuels
qui les place en charge de leur propre surveillance. Cette action peut se lire comme une
« biopolitique déléguée » (Fassin & Memmi, 2004) où les institutions agissent de manière non
autoritaire pour encourager, par la norme, à agir de « la bonne manière ». Mais contrairement
près des formes de catégorisation. Si, en toute rigueur, nous aurions utiliser les guillemets dans l’intégralité
du texte, nous les avons supprimés après cette première occurrence pour faciliter la lecture.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
4
à d’autres formes de gouvernement, le travail institutionnel se concentre ici moins sur le corps
(Guyard, 2010) que sur « l’intériorité », afin de fabriquer des sujets capables parce que
sereins d’adopter pour eux-mêmes les pratiques recommandées.
Les formes d’encadrement et de soutien institutionnel que nous avons étudiées se sont
révélées plus qu’une forme d’éducation morale (Durkheim, 1925) et affective. Elles sont aussi
une politique. En effet, les pratiques de planification (ou, plus généralement, de reproduction)
ne traitent pas de sujets universels. Elles agissent toujours sur et par les femmes (et leurs
corps), et s’exercent de manière « différentielle » (Fischer & Spire, 2009) en fonction des
positions qu’occupent les usagères et les professionnelles et de la manière dont elles sont
perçues. En se concentrant plus particulièrement sur les formes de racialisation ordinaire qui
traversent le travail institutionnel, nous montrerons comment la gestion raisonnée des corps et
des sexualités participe de la détermination des frontières et des groupes. Pour le dire
autrement, il s’agit non seulement de penser « la mise en place et les transformations dans
notre culture des rapports à soi-même » (Foucault, 2014, p. 300), mais aussi d’interroger la
dimension racialisée de ces invites à la réforme de soi. Ainsi, la gestion institutionnelle des
sentiments et des émotions transforme la manière d’agir et de ressentir des publics pris en
charge, tout en redessinant pour partie des frontières dans un contexte politique la
République française où les questions de sexualité et de reproduction sont aussi des enjeux
de « race » et de « civilisation ».
Ethnographie de la planification
En France, les CPEF sont des institutions héritières des réformes publiques et juridiques
engagées dans la seconde moitié des années 1960. Avec les lois Neuwirth (1967) et Veil
(1975)5, la gestion publique de la contraception et de l’avortement est passée d’un régime
judiciaire à un régime médical (Horellou-Lafarge, 1982). La loi Veil maille le territoire de
CPEF chargés de promouvoir l’émancipation des femmes à travers une nouvelle politique
reproductive. Les CPEF ont perduré, et l’on dénombre en 2016 plus de 1100 unités d’après le
Ministère français des Affaires Sociales et de la Santé6. Ces centres visent d’abord à faciliter
l’accès des femmes aux techniques contraceptives et abortives, grâce à des consultations
anonymes et gratuites. Mais ils proposent également des consultations conjugales et familiales
associant dès leur création une ambition pédagogique à la prise en charge médicale (Bajos &
Ferrand, 2011), afin de promouvoir et diffuser une gestion individuelle de la sexualité et de la
reproduction.
Les CPEF dépendent des budgets de la Protection Maternelle et Infantile (PMI) qui héberge
aujourd’hui la plupart des antennes. Les centres emploient des médecins dites de planification
et des conseillères conjugales et familiales (CCF)7. Toutes sont des femmes, à quelques
5 La loi Neuwirth du 19 décembre 1967 autorise le recours à la contraception (notamment orale), et la loi Veil du
17 janvier 1975 dépénalise le recours à l’avortement.
6 Il est difficile de s’accorder sur un nombre exact, de nombreux CPEF ayant ouvert des « antennes » dans des
régions rurales et/ou des permanences dans des structures conventionnées. Le comptage réalisé se base sur les
données fournies par le site http://ivg.gouv.fr et ne concerne que la France métropolitaine et la Corse.
7 Les médecins de planification n’ont pas de spécialité à part entière et sont, dans leur très large majorité, des
généralistes. Les CCF sont titulaires d’une attestation de qualification de conseil conjugal et familial obtenue
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
5
exceptions près. Si ces institutions sont un héritage des luttes féministes (Bard & Mossuz-
Lavau, 2006 ; Le Naour & Valenti, 2003 ; Pavard, Rochefort & Zancarini-Fournel, 2012), le
renouvellement des générations tend à éloigner les professionnelles qui y travaillent des
sphères militantes. Du côté des publics, les personnes reçues sont également des femmes,
dans leur écrasante majorité. L’institution est donc organisée par les femmes pour les
femmes. La non-mixité reste une constante assumée sans être officialisée ; la plupart des
hommes ne pénètrent que rarement dans les centres ou restent en salle d’attente.
Pour saisir le travail ordinaire conduit au sein de ces unités, Aurore Dupuy a mené une
enquête de neuf mois entre 2014 et 2015 dans deux CPEF de banlieue parisienne8. Les deux
unités retenues se situent respectivement dans une antenne de la Protection Maternelle et
Infantile (CPEF des Berges) et un établissement hospitalier (CPEF des Aulnes). Les
institutions sont localisées au sein du même département, caractérisé par une population
jeune, un faible revenu moyen par habitant, un taux de chômage supérieur à la moyenne
nationale, un taux d’urbanisation élevé et une forte diversité raciale.
D’avril à juin 2014, Aurore Dupuy a d’abord assisté à des consultations hebdomadaires de
planification au CPEF des Berges, un centre implanté dans un ensemble urbain des années
1960 érigé sur un ancien bidonville. Aux Berges, la majorité des usagères sont issues de
l’immigration, souvent de deuxième ou troisième génération. Si la PMI est ouverte cinq jours
sur sept, seul le vendredi matin est réservé à la planification. Une médecin y officie ainsi
qu’une conseillère conjugale. Durant les permanences, deux auxiliaires de PMI accueillent les
patientes. Les professionnelles sont âgées d’une quarantaine d’années et vivent dans des
banlieues relativement cossues de la région parisienne ; elles sont blanches et de nationalité
française. Plus de soixante heures ont été passées à leurs côtés pour observer leurs interactions
avec les usagères. 14 entretiens de conseil conjugal et familial et 61 consultations médicales
ont été observés, complétés par une immersion régulière dans l’unité (partage des repas,
réunions, interactions avec la PMI, etc.)
Une seconde phase de recherche, menée de juin à décembre 2014, s’est ensuite concentrée sur
le CPEF des Aulnes (hébergé à l’hôpital) pour observer des IVG par aspiration sous
anesthésie locale. Cette seconde unité accueille deux médecins (dont l’une travaille également
au CPEF des Berges), une infirmière et une aide-soignante, accompagnées d’une CCF. Toutes
ont un profil similaire à celui des professionnelles des Berges Au sein de ce second
établissement, 10 interventions ont été observées, complétées par les apports d’une présence
régulière de l’ethnographe. Les données présentées dans cet article ont donc été
systématiquement recueillies sur les lieux de la prise en charge, et toujours liées à une
pratique professionnelle.
après deux anes d’études post-bac (cf. Flahaut 2013).
8 Ce travail d’enquête s’est inscrit dans la réalisation d’un mémoire de master 2 à l’Ehess (Dupuy, 2014). Si
l’article, co-écrit par les deux auteurs, reprend certaines analyses présentes dans le mémoire, il les nourrit et les
complète des apports du programme ANR Ethopol dirigé par Sébastien Roux et auquel Aurore Dupuy a participé
(ANR-14-CE29-0002). Outre les membres du programme, nos remerciements vont également aux participant·e·s
au panel « S’ajuster. Contrôle, expérience, idéal » lors du 2e Congrès de l’AFEA qui s’est tenu à Toulouse du 29
juin au 2 juillet 2015 ; leurs remarques bienveillantes nous ont permis d’affiner nos analyses et de préciser notre
propos. Surtout, ce travail n’aurait pas été possible sans la générosité des professionnelles et des usagères. Et si
nous sommes seuls responsables des analyses présentées, il doit avant tout à la patience et la disponibilité des
femmes rencontrées.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
6
Les questions liées à la racialisation et aux formes pratiques par lesquelles le potentiel
reproducteur féminin devient un enjeu politique n’étaient pas centrales dans la formalisation
du projet initial. Il s’agissait davantage de saisir la manière dont la planification participait
d’une transformation subjective et affective, pour penser les politiques reproductives « par le
bas ». Toutefois, au fur et à mesure de la conduite de l’enquête, les questions raciales se sont
révélées centrales invitant à mettre en question l’articulation entre planification, hiérarchies
et « civilisation ». Cette évolution s’explique en partie par les lieux dans lesquels l’enquête a
été conduite. Dans les deux unités les professionnelles ont tendance à porter des discours
particuliers sur la diversité des populations, et comme nous le verrons à ajuster leurs
pratiques. Cette spécificité du terrain est une opportunité réelle pour interroger plus avant les
politiques conduites et leurs dimensions racialisantes ; mais elle invite aussi à la prudence
analytique. Nous ne prétendons pas que les observations menées aient été représentatives
d’une politique d’Etat ou, pour le dire autrement, que les discours recueillis traduisent une
politique raciale de la planification qui se serait réfractée aux CPEF des Berges et des Aulnes
comme dans d’autres unités. Mais, en suivant les apports d’une démarche ethnographique qui,
par définition, propose une analyse irréductible aux espaces et aux moments enquêtés
(Burawoy, 1998), nous souhaitons moins révéler ici « la vérité » des CPEF et de la
planification que de chercher à interroger, à partir de situations concrètes, certains des enjeux
politiques et moraux qui traversent aujourd’hui la fabrique des subjectivités féminines.
Fabriquer le soi
La planification participe de la diffusion d’une « norme procréative » (Bajos et Ferrand, 2006)
qui valorise l’auto-surveillance et l’apprentissage d’un contrôle rationnel de sa fécondité.
Pourtant, les actions conduites en CPEF ne peuvent se saisir uniquement comme l’expression
d’une contrainte et d’une surveillance (Mathieu et Ruault, 2014), au risque de nier les
principes qui justifient la prise en charge, les valeurs qui animent les professionnelles mais
aussi, et surtout, le besoin et/ou le désir d’être accompagnés, conseillés et suivis qu’expriment
les publics auxquels elles s’adressent. Par la fréquentation des centres, et l’adhésion à la
pédagogie qu’ils diffusent, les femmes cherchent à mieux s’occuper d’elles-mêmes
(psychiquement et corporellement), développer la maîtrise de leur capacité reproductive et à
améliorer la gestion de leur vécu affectif. Le dispositif contribue ainsi à construire une
manière d’être au féminin qui, si elle travaille des corps, agit aussi sur des subjectivités selon
un idéal partagé pour fabriquer des sujets que l’on espère être en capacité supérieure, aptes à
maîtriser leurs vies et leurs destinées.
En revenant d’abord sur des pratiques professionnelles conduites en CPEF, nous souhaitons
montrer comment le travail qui se déploie vise à transformer les subjectivités en agissant sur
les émotions, les ressentis et plus généralement sur le rapport que les femmes
entretiennent à elles-mêmes. Certes, notre dispositif méthodologique ne permet pas de juger
de « l’efficacité réelle » de l’encadrement déployé. L’enquête de terrain ayant été conduite au
sein de l’institution, il est impossible d’évaluer dans quelle mesure les usagères ont été
« véritablement » transformées par leur prise en charge. Les discours, les réactions voire les
pratiques observées peuvent relever de modifications intimes comme de stratégies
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
7
d’ajustement face à la force des institutions (docilité, évitement, passivité, résistance, etc.)
Dans le cadre de cette étude, évaluer « l’authenticité » des transformations subjectives aurait
nécessité la mise en place d’un autre dispositif (comme, par exemple, des entretiens
systématisés avant et après les consultations en dehors des CPEF). Mais nous n’avons pas
opté pour cette stratégie car nous nous intéressons ici moins à l’efficacité de ces techniques de
gouvernement qu’à leur existence, et à la manière dont l’activité institutionnelle est
aujourd’hui façonnée par des attentes fortes quant au rapport que les individus sont invités à
entretenir à eux-mêmes. Et, en nous concentrant sur les interactions et les échanges en
consultation, nous avons davantage cherché à saisir en situation la manière dont des
professionnelles du soin et de l’accompagnement entendent agir au quotidien sur les émotions
et donnent du sens à leur action.
La sérénité, un idéal
La fécondité féminine longtemps perçue comme cette chance maudite qui asservit les
femmes en leur donnant le pouvoir d’enfanter devient une condition justifiant la mise en
place de techniques spécifiques visant la domestication du potentiel reproducteur. Ces
techniques varient en fonction des métiers (CCF, médecin, psychologues, etc.) ; pourtant
certaines régularités s’observent et apparaissent au cœur même de la définition indigène du
« bon » accompagnement. Etant donné leur caractère supposément sensible, le traitement des
demandes d’IVG fait l’objet d’une attention particulière et d’un dialogue renforcé entre les
professionnelles et les usagères. Leur observation répétée permet de déceler des logiques
transversales à la planification, saisies dans des configurations ou l’idéologie professionnelle
est rendue d’autant plus saillante que le moment est perçu comme délicat. En détaillant deux
consultations conduites par des CCF, nous souhaitons montrer comment les praticiennes
agissent, en priorité, sur la subjectivité des femmes pour les inviter à transformer le regard
qu’elles portent sur elles, révélant la force de la pédagogie émotionnelle au cœur de leurs
actions.
Frédérique Magon reçoit Gladys Marthe aux Aulnes. Mme Marthe, 26 ans, est enceinte de
sept semaines ; c’est sa première grossesse. Elle ne souhaite pas conserver le fœtus et
demande la possibilité d’avorter « par médicament ». Elle vient de dépasser le délai pour
prendre une « RU » en CPEF mais peut être orientée vers les rares hôpitaux au sein desquels
on autorise une semaine supplémentaire. Frédérique explique à Mme Marthe les autres
méthodes d’IVG possibles mais cette dernière maintient sa volonté initiale. La CCF appelle
les deux établissements susceptibles d’accepter cette demande, sans succès. Elle raccroche et
se tourne vers Mme Marthe, mal à l’aise : « Comment faire... ? Vous êtes sûre de votre
décision ? - Oui, sûre. » Frédérique interroge alors la jeune femme sur le géniteur. Mme
Marthe explique qu’il s’agit de son ex-compagnon avec lequel elle a repris une liaison. « Mais
il ne me fait toujours pas confiance ». Frédérique hausse les sourcils. « Dans quel sens... Vous
voulez dire qu’il est possessif ? » Gladys Marthe acquiesce avant d’expliquer certains
comportements. Frédérique intervient : « Il vous fait la vie impossible ! Ce n’est pas une vie
de femme, on ne peut pas vivre comme ça ! »
La jeune femme opine et précise vouloir mettre fin à cette liaison. L’échange se poursuit,
longuement. Au bout d’un moment, la conseillère suggère à nouveau l’IVG par aspiration ;
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
8
elle la juge plus appropriée, surtout si la patiente est « au secret de son conjoint »9. Cette fois-
ci, Mme Marthe approuve. Frédérique souligne les bénéfices de sa décision et suggère que
l’IVG peut aider à mettre un point final à sa liaison : « L’avortement peut aider à rompre. […]
Avec les mauvaises expériences on apprend. […] Donc, , vous n’allez pas rester marquée
par cet avortement. » Mme Marthe penche la tête de droite et de gauche, dubitative, et
conclut : « Mes sœurs ont avorté. Mais moi, non. Maintenant, je sais. »
Aux Berges, Hélène Tanet, 21 ans, rencontre Suzanne Chaly, CCF, pour une demande d’IVG.
Mme Tanet réside en Normandie chez sa grand-mère, avec sa fillette de trois ans. Son
compagnon, père de l’enfant, vit et travaille en région parisienne ; Suzanne Chaly ne demande
pas davantage de précisions sur les revenus de la patiente, ou sur son milieu professionnel.
Mais les vêtements et le phrasé d’Hélène Tanet signalent une condition populaire. Assise au
bord de sa chaise, les épaules rentrées, son sac agrippé, elle explique qu’elle est venue avec
son partenaire car « elle ne veut pas faire ça toute seule, parce que ça va être dur
psychologiquement... ». Mme Tanet raconte être « tombée enceinte » alors qu’elle prenait la
pilule. Suzanne répond, compatissante : « Ah, c’est vache ! Ce n’est pas de chance. Le plus
souvent, c’est une mauvaise prise. Bon il va falloir penser à une autre contraception, car
vous n’allez pas être sereine. » La jeune femme hoche la tête, puis commence à se ronger les
ongles avec ardeur. La consultation se poursuit :
« Vous avez déjà fait un avortement ? Ça a l’air de vous faire peur, vous êtes
inquiète ? Qu’est-ce qui vous fait peur, on va partir de là [...] D’abord, c’est
toujours très culpabilisant.
- Ils disent que ça fait mal, qu’il y a des contractions.
- Première chose fausse ! [...] Et quoi d’autre vous fait peur ?
- Je suis contre, mais là je n’ai pas le choix.
- Et oui mais faut pas culpabiliser, vous avez fait les choses bien. Faire un
avortement c’est un droit, une possibilité, ça peut arriver à n’importe quelle
femme, et puis ça fait partie de la vie d’une femme [...]. Donc ce n’est pas la peine
de vous mettre un marteau sur la tête, surtout que ce n’est pas de votre faute.
[…] Et il va falloir penser à une autre contraception, pour que vous puissiez être
sereine ensuite. »
Dans cet échange, la jeune femme exprime son angoisse par des mots et une gestuelle sans
équivoque ; elle manifeste aussi une position éthique : elle s’oppose à l’avortement comme
idée tout en s’autorisant y recourir. Les craintes qu’elle exprime justifient la présence de la
conseillère qui poursuit son travail d’apaisement : « Qu’est-ce qui vous fait peur ? On va
partir de là… » L’échange se prolonge. Suzanne Chaly écoute patiemment. À la fin de
l’entretien, Mme Tanet se lève, visiblement soulagée. Un rendez-vous est pris pour
l’intervention planifiée quelques jours plus tard.
Ces deux consultations rendent compte de la façon dont les professionnelles envisagent leur
présence et leur rôle d’accompagnement. Une grande part de leur activité consiste à
« écouter » et « conseiller » les usagères, afin de les aider à « faire le meilleur choix possible
9 L’IVG médicamenteuse occasionne des saignements importants durant un ou plusieurs jours. Ces saignements
sont souvent éprouvants (surtout si la grossesse est relativement avancée), ce qui rend difficile le maintien du
secret au sein du couple.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
9
pour elles-mêmes » (Devreux, 1982). Pour les praticiennes, « chaque cas est unique » et
appellerait une action singulière. En pratique, et face à la diversité objective des situations, les
réponses et les attitudes sont relativement standardisées : les agents évaluent la réussite de
leurs actions en fonction de leurs effets supposés sur les personnes prises en charge, qu’elles
pensent lire à travers des manifestations émotionnelles successives.
En CPEF et notamment dans les consultations relatives aux interruptions de grossesse,
l’inquiétude est une émotion attendue lors de la première rencontre. Son absence apparaîtrait
même problématique ; elle serait la marque d’une « banalisation » ou d’une incapacité « à
saisir ce qui se joue ». Mais cette inquiétude doit être dépassée par la prise en charge. Dans le
premier cas, Mme Marthe est invitée à atteindre cette tranquillité d’esprit par l’intervention
qu’elle refusait initialement, dont la conseillère a cherché à démontrer la valeur supérieure.
Lors de la seconde consultation, Mme Tanet voit ses inquiétudes apaisées par une invite à la
verbalisation des tensions morales autour de l’avortement et des peurs afférentes. Dans les
deux cas, les professionnelles encouragent le développement d’un « rapport apaisé à son corps
et à sa sexualité » par le recours à des pratiques corporelles spécifiques, la verbalisation
continue des inquiétudes et des résistances et le déploiement de techniques de contrôle de soi.
Ainsi, les consultations suivent un « script » (Gagnon et Simon, 1973) qui doit voir la
personne encadrée évoluer à travers différents stades émotifs qui, lorsque la prise en charge
est considérée comme « réussie », trouvent leur aboutissement dans l’expression d’un
sentiment nouvellement acquis.
La sérénité, plus qu’un état, devient ainsi un idéal des professionnelles : les praticiennes
invitent et encouragent les femmes qu’elles reçoivent à se transformer pour exprimer un
sentiment attendu. On espère en effet que les usagères (se) travaillent suffisamment pour
atteindre un mode d’être valorisé (« bon », « utile », « nécessaire » sont autant de mots
régulièrement prononcés qui attestent, par leur force et leur répétition, le consensus qui
entoure ces états espérés). La planification s’apparente ainsi à une pédagogie, saisie comme
l’incorporation d’un certain rapport à soi et à autrui (Roux, 2014) où la reproduction est
contrôlée et maîtrisée.
Diriger les libertés
Les actions des professionnelles sont pour partie le reflet des normes et des attentes
majoritaires au sein de l’institution (une contraception généralisée, un suivi médical régulier,
un recours possible et accompagné à l’avortement en cas de grossesse non désirée, etc.) Mais
les techniques mises en place pour faciliter leurs diffusions ne s’apparentent pas à une
disciplinarisation par la contrainte des corps et des « âmes » [souls] (Rose, 1989). Au
contraire, les praticiennes désirent avant tout que les femmes qu’elles accompagnent adhèrent
à ces recommandations et exercent comme femmes émancipées leur libre arbitre, toutefois
dans un sens attendu et normalisé.
Mme Bader, 31 ans, fait partie de ce que les professionnelles appellent les « gens du
voyage ». Après plusieurs années de pilule, elle dit aujourd’hui ne plus « supporter la
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
10
Dépal10 ». Laurence Junac, la médecin des Berges, lui suggère de poser un stérilet. Malgré sa
réticence visible, Mme Bader accepte de prendre rendez-vous pour la semaine suivante. Sept
jours plus tard, la médecin reçoit de nouveau sa patiente. La consultation commence :
« Voilà. Et maintenant vous imaginez que vous êtes sur une plage de sable chaud,
c’est votre boulot aujourd’hui. Vous faites les fesses bien molles, toutes lourdes
sur la table.
- Je ne sais pas si je vais y arriver !
- Mais si. Allez, hop ! Je mets le spéculum. Vous vous détendez...
[Manipulations]
- Ça va ? Je ne vous fais pas mal ? Ça va bien se passer, ça va durer deux minutes.
Je fais plus de bruit que de mal.
- C’est stressant !
- Mais non ! En fait vous y arrivez très bien ! »
Les deux femmes se taisent quelques secondes, le temps que Laurence introduise le
stérilet. « Et voilà, c’est juste ça qu’on sent. J’ai pincé le col de l’utérus, vous ne sentirez pas
plus que ça. Vous êtes courageuse. En fait je pensais que vous n’alliez pas revenir ». Laurence
réalise quelques dernières manipulations puis repasse derrière le bureau pendant que Mme
Bader se rhabille.
« Vous voyez ? Ça y est. Vous avez eu plus peur que mal. Et vous êtes tranquille
pour trois ans maintenant. […] Et ben, voilà. C’est fait, vous vous êtes fait une
montagne et...
- Et oui j’me suis fait peur pour rien. Y’a eu plus de peur que de mal ! »
La patiente, réticente au départ à un suivi régulier, a adopté une contraception et s’accorde
aujourd’hui avec la Dr. Junac sur l’irrationalité supposée de sa crainte initiale. Là-encore, la
planification familiale invite les usagères à une rationalisation affective qui se fait par et pour
une régulation des conduites. Elle permet une forme de travail émotionnel (Hochschild, 1983)
qui permet, facilite et produit un nouveau souci de soi (par le corps et la sexualité) motivant
des procédures de contrôle et d’auto-surveillance. Ce processus repose avant tout sur
l’adhésion des patientes à une forme de délégation de soi, justifiée par la valeur accordée à la
rationalité qui la sous-tend. S’il faut apprendre à « faire confiance », à « relâcher », à
« accepter », ces actions ne sont pas imposées ; elles doivent au contraire résulter d’une
conviction acquise : celle en la valeur supérieure du savoir dispensé et en la croyance du
bénéfice de son application.
L’adhésion est une condition à la prise en charge et le respect de la liberté exprimée une
nécessité. Dès lors, la relation entre la praticienne et l’usagère peut moins s’analyser comme
un rapport de domination qu’une forme de « direction », au sens que lui accorde Michel
Foucault :
« Le vrai rapport de direction, je crois, consiste en ceci qu’il se fixe pour but, non
pas quelque chose comme la richesse, la santé de celui qui est dirigé, mais
quelque chose comme la perfection, la tranquillité de l’âme, ou encore l’absence
10 Une marque de pilule contraceptive.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
11
de passions, la maîtrise de soi, la béatitude, c’est-à-dire un certain rapport de soi à
soi. […] [O]n peut dire que la direction, c’est une technique qui consiste à lier
deux volontés de façon qu’elles restent l’une par rapport à l’autre toujours libres, à
les lier de telle façon que l’une veuille ce que veut l’autre, et ceci à des fins de
subjectivations, c’est-à-dire d’accès à un certain rapport de soi à soi. » (Foucault,
2012 [1980], p. 227)
C’est ce rapport de direction qui fait de la sérénité une preuve et un idéal, les professionnelles
l’investissant d’un sens existentiel. En effet, la sérénité serait la marque affective, le langage
émotionnel par lequel les femmes exprimeraient une maîtrise (nouvelle ou retrouvée) sur leur
propre capacité reproductive, justifiant ainsi le sens de l’action conduite par les praticiennes.
Et leur sérénité nouvelle devient ainsi la trace subjective du travail accompli, tout à la fois
preuve et objectif d’un succès de prise en charge.
Les CPEF, comme institutions, « pensent » (Douglas, 1999) qu’il est dans l’intérêt des
femmes de déployer une pédagogie visant à susciter une certaine tranquillité d’âme. Mais
pour y parvenir, les professionnelles déploient des techniques spécifiques qui valorisent
l’exercice d’une liberté dont on attend qu’elle s’exprime dans le sens de l’institution. Elles
déploient ainsi une politique de la sérénité qui transforme les jugements et les sentiments que
les sujets portent sur eux-mêmes et leur capacité reproductive, en les invitant à « s’améliorer »
pour se rendre la vie meilleure.
Sororités hiérarchiques
Si les actions conduites au sein des CPEF sont individuelles et individualisées, elles diffèrent
en fonction des usagères et des professionnelles. Cette diversité engendre différences et
hiérarchies. Amina Abar jeune femme métisse d’origine franco-marocaine se présente à la
PMI accompagnée de sa mère, Amélie Jacquet. Celle-ci est mère de cinq enfants et sans
emploi. Elle s’est séparée du père d’Amina peu après sa naissance. Avant que les deux
femmes n’entrent en consultation, Laurence Junac soupire : « Là, Amina, c’est une galère.
Quatorze ans. Enceinte. Elle est ravie. » La jeune femme est déjà connue des services ; elle
fréquente le CPEF dans le cadre de sa mission de suivis (qui peut être gynécologique et/ou de
grossesse).
Amina souffre aujourd’hui de saignements abondants, signes potentiellement annonciateurs
d’une fausse couche. La consultation commence par une remarque du médecin : « C’est une
grossesse désirée… ». Amina acquiesce avec un grand sourire. Sa mère intervient : « Mais là,
elle saigne. Et puis un caillou est sorti. » La docteure prévient : « Dites-vous bien que ça peut
être une fausse couche, ça arrive à toutes les femmes. » La jeune fille s’affaisse et se met à
pleurer discrètement. Laurence fait mine de n’avoir rien vu et poursuit à l’adresse de Mme
Jacquet :
« Si c’est une fausse couche, il y aura des saignements importants. […] Vous
devez aller aux urgences pour voir si c’est ça.
Laurence se tourne ensuite vers Amina :
- Vous êtes en quelque classe, ?
- Quatrième.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
12
- Avec un bébé dans les pattes en quatrième! C’est quoi ça ?!
Amina hausse les épaules en souriant.
- Et y a un papa ? Amina pouffe et lève les yeux au ciel :
- Bah oui ! Pas une maman! Il est super content.
- Oui... donc le géniteur est papa. Et vous allez l’élever comment ?
- Je ne sais pas. [Rires] Avec maman. Elle en a eu cinq ! »
Amina se tourne vers sa mère et ajoute : « Enfin, je l’ai voulu ce bébé, donc… » Laurence
Junac ne questionne pas plus les deux femmes et recommande à nouveau les urgences. Elle
raccompagne ensuite Mme Jacquet et sa fille, avant de s’exclamer, la porte fermée : « C’est
n’importe quoi ! » Quelques minutes plus tard, à l’accueil de la PMI, Laurence Junac fait part
de son indignation à Viviane Nathan, une auxiliaire du service : « Elle est débilette cette
gamine [Amina] ! » Viviane tempère : « Elle a un parcours très difficile. » Mais toutes deux
espèrent qu’Amina ait déclenché une fausse couche. Peu à peu, l’ensemble de l’équipe rejoint
l’accueil. Tout le monde est au courant de l’affaire et en discute. La psychologue
surenchérit : « Là, elle est vraiment très jeune. J’espère que c’est une fausse couche. » La
puéricultrice insiste : « En plus, la mère la soutient maintenant ! Alors là, il n’y a rien à
faire. » Tout le monde hoche la tête ; quelqu’un suggère : « Il y a des fois on aurait envie... »
La docteure complète en faisant mine de lâcher un cachet dans un verre : « Un petit Cytotec11
et... » Et Viviane de conclure : « Le problème, c’est que si tu pousses à l’avortement, tu la
retrouves trois mois après enceinte. »
Si ce type de scène est quotidien dans la vie d’un service, son interprétation pose question. Il
ne s’agit pas ici de s’appuyer sur ces extraits de terrain pour dénoncer la violence supposée
des professionnelles, ou critiquer l’encadrement socio-sanitaire qui, toujours et par définition,
est nécessairement disciplinaire. Sans nier cette dimension, nous souhaitons davantage penser
la manière dont les agents résolvent les tensions éthiques qui traversent leurs pratiques, à
partir d’une situation particulière. En effet, les praticiennes sont conscientes pour partie du
pouvoir qu’elles exercent sur les usagères. Au sein des CPEF étudiés, la plupart exprimaient
même leur souhait de tempérer au maximum les conséquences de leur position hiérarchique.
Le cas d’Amina Abar et de sa mère montre comment des praticiennes gèrent au quotidien une
mission dont l’exercice peut heurter les valeurs et les idéaux constitutifs de leur engagement,
et les modalités pratiques par lesquelles elles résolvent les tensions qui en découlent.
En effet, les CPEF se sont érigés autour d’une certaine vision du féminisme et de
l’émancipation : libre disposition des femmes de leur corps, accès aux outils contraceptifs,
diffusion de moyens abortifs contrôlés, information et éducation, etc. Ces technologies
spécifiques reposent sur un consensus partagé qui fait du choix individuel des femmes une
condition à leur liberté et à leur libération si tant est qu’il soit éclairé et formulé. Or, dans un
contexte national déjà marqué par la stigmatisation des grossesses adolescentes (Le Van,
1998), et étant donnée la situation sociale défavorisée d’Amina et de sa mère, le désir
qu’exprime la jeune femme – son choix de mener sa grossesse à terme n’est pas reçu
comme valable par les praticiennes de la planification. Pour les professionnelles, Amina n’a
pas les ressources (matérielles, culturelles, etc.) nécessaires pour élever un enfant dans des
conditions satisfaisantes ; et si aucune praticienne n’a mis en cause l’authenticité de son désir
11 Le Cytotec est l’un des médicaments prescrit pour un avortement médicamenteux, qui provoque l’expulsion de
l’œuf.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
13
(comme elles peuvent le faire dans des situations les femmes sont pensées sous le joug
d’un homme père, frère, mari), elles le délégitiment et le saisissent comme l’expression
même de sa vulnérabilité. Parce qu’Amina est pauvre, adolescente, mal conseillée ou
« débilette », parce que sa mère n’a pas su ou pu l’éduquer, le choix de la jeune fille n’est pas
un « vrai choix » de femme. Ainsi, les formes de liberté féminine qui s’opposent aux idéaux
de libération des professionnelles sont écartées et saisies comme la marque d’une faiblesse et
d’une incompétence.
Les normes et les valeurs attendues doivent s’approcher des fondements du projet
planificateur : autonomie, responsabilité, volonté d’action sur son corps et sa psyché,
autocontrôle, régulation, etc. Les écarts à cette norme implicite, lorsqu’ils sont jugés trop
importants (consciemment ou non), suscitent le rejet et la condamnation. Amina et sa mère
sont en difficulté sociale, et la jeune fille est de surcroit enceinte. Mais elles ne montrent pas
les signes d’un « renoncement » au projet de maternité, ni d’adhésion à la norme dominante
(ne pas avoir d’enfant à cet âge). Leurs conduites heurtent ainsi les idéaux moraux des
praticiennes, et relèvent à leurs yeux d’une forme de responsabilité fautive : ni la fille ni la
mère ne réalisent le travail recommandé pour se sortir du « mauvais chemin » sur lequel elles
sont engagées. Les professionnelles se désengagent pour partie, ou moquent et délégitiment
les conduites des usagères. Ainsi, l’action des professionnelles de la planification se distribue
en fonction de la proximité sociale et morale des usagères dont on attend qu’elles partagent un
socle commun de valeurs et de normes et les expriment marquant ainsi leur capacité à « être
soutenues », et donc « l’utilité » supposée du travail envisagé. Au sein des CPEF, l’économie
des volontés accorde davantage de valeur aux décisions des femmes dont la rationalité
s’apparente à celle des praticiennes. Or il nous apparaît que le malaise des professionnelles,
géré dans cette situation par l’humour, témoigne justement de cette tension pratique entre la
croyance en la supériorité morale d’un féminisme libéral, et la conscience intime de ses
limites (voir à ce propos Mahmood, 2011). Pour le dire autrement, se retrouver à l’accueil du
CPEF pour plaisanter sur le Cytotec renforce au moment même il vacille l’évidence
d’un consensus professionnel qui -légitimise un désir féminin « déraisonnable » dans un
espace pourtant dédié au respect des choix reproductifs individuels.
Les Autres et la reproduction
La croyance en la valeur supérieure du choix et de la rationalité anime les engagements
féministes des professionnelles et justifie l’existence même des centres de planification : il
faut agir pour aider les femmes à exercer leur liberté, et les accompagner pour qu’elles
opèrent les choix que l’on considère les meilleurs. Toutefois, au sein des CPEF enquêtés, la
diversité des publics pris en charge se traduit par des formes d’actions différenciées. Au sein
des CPEF des Berges et des Aulnes, parmi les lignes de fracture qui organisent l’action des
professionnelles, les questions raciales se sont révélées particulièrement signifiantes. Les
praticiennes agissent différemment en fonction de la manière dont elles racialisent les
usagères. En revenant sur trois situations ethnographiques, concernant respectivement « une
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
14
Africaine », des « musulmanes » et des « Roms »12, nous souhaitons montrer comment les
actions institutionnelles visant à la maîtrise du potentiel reproducteur se distribuent en
fonction de logiques raciales, et dessinent des frontières et des hiérarchies alors même
qu’elles visent, par la planification, à la défense d’une condition féminine universelle13.
« Fait pas mal »
Marieme Diabira se fait suivre au CPEF des Berges depuis plusieurs années ; femme au foyer,
noire, âgée de 35 ans environ, elle élève 3 enfants. Elle entre en consultation vêtue d’une robe
de tissu coloré, en parlant très vite et avec un accent sénégalais prononcé. Mme Diabira vient
pour se faire poser un implant contraceptif. C’est la première fois qu’elle opte pour ce type de
contraception et manifeste une certaine appréhension. Elle demande si « ça fait mal ? » et dit
avoir « un peu peur ». La docteure Laurence Junac répond, rassurante : « Moi je fais une
anesthésie. Vous avez déjà fait une piqûre ? Ça ne fait pas mal. » Puis elle explique comment
la pose va se dérouler. Marieme Diabira commente, parle fort, fait de grands gestes et
s’exclame, en levant les bras au ciel et en secouant la tête : « Oh, j’ai peur ! » Une fois Mme
Diabira installée sur la table de consultation, la médecin prépare l’injection anesthésiante. La
patiente, visiblement impressionnée, répète qu’elle a peur ; elle respire fort, s’évente de la
main et manifeste ostensiblement son appréhension. Laurence Junac la rabroue : « Oh ! Vous
faites du cirque là ! »
L’échange continue pendant la préparation de la piqûre. Les deux femmes adoptent ensemble
un parler fort et exubérant. Peu à peu Mme Diabira baisse la voix et se raidit sur la table.
Laurence Junac, sur un ton badin, enchaîne les plaisanteries. La patiente demande : « Fait pas
mal ? » ; la médecin, un peu moqueuse, répond : « Non, fait pas mal ». En reprenant cette
faute de français, l’attitude du médecin rappelle celle d’un adulte qui croirait se mettre au
niveau d’un enfant en adoptant un parler simpliste. Une fois l’implant posé et Mme Diabira
sortie, Laurence Junac s’étonne et, se tournant vers l’ethnographe, interroge :
« Les Africaines ont une trouille de la piqûre, c’est dingue ! Je ne sais pas
pourquoi. Y’a pourtant pas de lien avec l’histoire coloniale. […] Et pourtant, elles
aiment bien la piqûre. Elles se sentent protégées. [...] Mais là-bas c’est une fois
par an. Ici, c’est interdit. »
Ce qui frappe dans la scène décrite, c’est la manière dont les deux femmes ont rejoué,
ensemble, une scène au script colonial. Une patiente racialisée comme « Africaine » accepte
voire sollicite l’expression d’un soutien infantilisant de la part d’une médecin racialisée
comme blanche. De son côté, la médecin se met et se trouve placée dans une position
d’autorité à laquelle elle adhère sans réserve. Les deux femmes performent ainsi un malaise
12 Nous reprenons les catégories que les professionnelles ont mobilisé en situation. Le terme « rom » est ainsi
orthographié avec un seul r, tel que l’emploient les professionnelles des services enquêtés, afin de rendre compte
par l’écriture des processus locaux d’assignation identitaire.
13 Notre réflexion sur les tensions entre universalisme et particularisme doit beaucoup aux analyses de Sarah
Mazouz qui, bien que menées sur des terrains différents (les politiques anti-discriminatoires), permettent de
penser la manière dont se fabriquent les frontières internes (boundaries) à la société française (voir notamment
Mazouz, 2017, p. 213 et suiv.)
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
15
colonial dont la Docteur Junac a d’ailleurs partiellement conscience tout en s’en exonérant
Y’a pourtant pas de lien avec l’histoire coloniale »). Pourtant, en s’interrogeant sur « la
trouille » des « Africaines » et sur ce qui peut motiver certaines de leurs préférences en
matière contraceptive elle produit un discours altérisant qui renvoie le comportement de
Mme Diabira à une particularité culturelle générique, irrationnelle voire infantile. Non
seulement sa réaction s’adosse à une représentation des « mamas africaines » dociles,
exubérantes, sympathiques, nonchalantes et un peu ignorantes, mais le ton moqueur, les
plaisanteries et le « fait pas mal » disent aussi la distance qui sépare Marieme Diabira de la
patiente idéale. Et si, dans cette interaction, l’attitude du médecin apparaît relativement
bienveillante (parce que « paternaliste »14), elle n’en témoigne pas moins d’une dynamique
d’altérisation, d’un processus qui renvoie les autres racialisées à une étrangeté (« Je ne sais
pas pourquoi [les Africaines ont la trouille] ») ou une immaturité (« Fait pas mal »).
Vulnérabilités coupables
Si, à l’instar du traitement de Mme Diabira, la gestion institutionnelle des « Africaines »
s’apparente à une altérisation dont la violence est souvent euphémisée par une bonhommie
infantilisante, d’autres groupes suscitent des réactions plus hostiles. Au sein des CPEF
étudiés, l’islam fait aujourd’hui partie des marqueurs qui inquiètent et suscitent la méfiance,
une certaine expression de la foi étant jugée incompatible avec l’idéal d’émancipation
féministe qui anime les praticiennes. Ainsi, par exemple, les professionnelles peuvent relayer
certains discours sur la misogynie supposée intrinsèque à cette pratique religieuse. Les
femmes voilées, notamment, suscitent une incompréhension agressive. Au CPEF des Berges,
installé dans les locaux de la PMI, les praticiennes se sont inquiétées que l’une des assistantes
maternelles de l’institution hébergeante ait récemment adopté un niqab. Quelques semaines
plus tard, à l’occasion d’un entretien individuel, la médecin responsable de la planification
pour le département choisit de revenir sur l’événement. Elle explique :
« Quand je suis allée à l’école d'assistantes sociales on travaille avec elles… –, il
y en avait deux voilées, apparemment ça ne gênait personne... Mais ça va gêner au
boulot ! Et nous, ici, on a quelques centres où on a recruté des auxiliaires de
puériculture avec une témoin de Jéhovah, elles te foutent en l’air les équipes !
- À quel niveau ?
- Au niveau « pas de rendez-vous, ah non madame l’avortement c’est pas ici », ou
la pilule... Si t’es là, ça va, si tu n’es pas là, elles te sabotent le truc. Donc y a une
vraie vigilance à avoir. »
Pour la médecin, les musulmanes s’écarteraient dangereusement du modèle « laïc » et séculier
dont elle se sent garante. Les femmes musulmanes sont ici assimilées aux témoins de
Jéhovah, et vues comme inaptes à mener à bien le travail conduit en CPEF. Plus
14 En l’occurrence, il s’agirait davantage d’un « maternalisme », l’autorité « maternelle » s’exercerait d’une
femme vers une autre femme. Le terme ayant une histoire et un usage distinct en sciences sociales (voir
notamment Bessin [2009] et Cohen [2012]), nous lui préférons ici son pendant « masculin » par souci de
simplification.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
16
qu’incapables, elles représentent même une menace (« elles te sabotent le truc »). Cette
réprobation est relativement fréquente, bien que rarement exprimée. Souvent perçues comme
soumises et actrices de leur propre oppression de genre, « les voilées » sont jugées
difficilement soutenables (Abu-Lughold, 2002), leur conduite étant saisie comme une trahison
vis-à-vis du groupe des femmes a fortiori lorsqu’elles montrent les signes d’une orientation
religieuse choisie et non imposée (comme lors d’une conversion). Parmi les professionnelles,
le port du niqab, du hijab, mais aussi de tout « signe ostentatoire » (d’appartenance à la
religion musulmane) est jugé contraire à l’idéal d’une certaine émancipation féminine ; sa
présence ennuie, met souvent les praticiennes majoritaires mal à l’aise et peut susciter du
rejet. La même exaspération tend à se porter sur les usagères. Un jour, en cuisine, alors que le
ramadan allait bientôt commencer, les professionnelles s’offusquent de concert à l’occasion
d’une pause-déjeuner. Elles s’indignent des femmes qui désirent se faire prescrire la pilule
pour ne pas saigner dans le mois à venir. Le comble, pour l’équipe, c’est que « ces filles, il
n’y a encore pas si longtemps, jamais elles ne seraient venues pour ça ! »15 Certes,
l’interprétation des préceptes peut surprendre, mais l’agacement s’exprime plutôt pour
regretter que la pratique religieuse se soit intensifiée. Quelques semaines plus tard, une jeune
femme racialisée comme « Française », qui se faisait suivre depuis son adolescence au CPEF,
se présente un jour avec un tissu coloré sur les cheveux, porté à la manière d’un foulard
islamique. La jeune femme ne cesse de la réajuster durant la consultation. Laurence Junac,
l’une des médecins du centre, lui demande à plusieurs reprises : « Vous vous cachez ? Je ne
vous vois pas ! » Une fois sa patiente partie, elle s’exclame « Elle m’a aga avec son voile,
qu’est-ce qu’elle fabriquait ? Elle le touchait tout le temps ! »
Ces réactions disent plus qu’une forme banalisée de discrimination institutionnelle, voire de
racisme ordinaire (Essed, 1991) ; elles témoignent aussi des tensions que traversent des
professionnelles, animées certes par une ambition universaliste (soutenir « toutes » les
femmes), mais dont les actions et les jugements peinent à intégrer des pratiques et des
croyances jugées trop extérieures à leur représentation « idéale » (et située) d’un sujet féminin
réalisé (Mazouz, 2017). Bien sur, ce rejet relatif de la religion musulmane rappelle les débats
qui ont cours dans l’univers féministe, entre des positions laïques très marquées et des formes
alternatives de féminisme qui acceptent voire s’appuient sur la religion pour mener leur
combat politique. On l’aura compris, c’est aux premières que se rattachent ici les positions
des professionnelles des CPEF : un militantisme féministe laïc qui perçoit la religion
musulmane comme une institution patriarcale et en rejette toute forme expression publique.
Or, en situation, cette position produit des effets paradoxaux : certaines femmes vulnérables
deviennent ainsi coupables, quand d’autres sont jugées légitimes. Or, comme le travail
d’empowerment conduit dans les institutions se concentre sur les secondes qui sont jugées
plus aptes à s’éveiller à une « conscience » alignée sur les attentes de l’institution il produit
de facto des effets contraires aux principes qui le sous-tendent : une hiérarchisation des
femmes.
15 Les femmes ayant leurs menstrues durant le ramadan sont invitées à s’alimenter pour que la fatigue ne soit pas
trop importante. Mais les jours non jeunés doivent être ensuite rattrapés. Pour éviter cette situation, certaines
personnes peuvent solliciter un contraceptif oral qui suspend les règles.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
17
L’autonomie intégratrice
Au sein des CPEF, celles que l’on juge « aptes » sont notamment celles qui « s’intègrent ».
Rosa Rudan, la trentaine à peine, entre au CPEF des Berges accompagnée d’Helena Janko.
Les deux femmes sont amies, et vivent dans le même camp « rom ». Elles se signalent à
l’accueil puis se dirigent vers la salle d’attente. Lors de la pause déjeuner, quelques instants
auparavant, une discussion houleuse s’était engagée avec l’une des auxiliaires, Ninon Da
Costa, qui avait cru opportun d’expliquer à l’ethnographe que « les Roms, c’est des
sauvages… et puis ils ramènent des maladies. » Mais une fois les deux femmes installées en
salle d’attente, Ninon explique d’un air entendu : « Mais tu vois, elles, ce n’est pas pareil ;
elles font des efforts, elles veulent s’intégrer. »
Certes, le discours raciste de Ninon ne représente pas et de loin la position de la majorité
des praticiennes. Mais sa présence, au sein d’un CPEF, n’en reste pas moins révélatrice de
l’association entre civilisation et gestion de la fertilité. En effet, si les propos de Ninon sont en
partie caricaturaux, la prise en charge en centre de planification relève bien d’un encadrement
de la famille et de la gestion de la vie intime qui fait l’objet de politiques publiques intenses,
constamment traversées d’enjeux raciaux et d’oppositions latentes (Stoler, 2013) sur ce
qu’est, ou doit être, une femme en France. Pour les usagères altérisées et racialisées,
fréquenter la planification serait ainsi une forme « d’intégration » (nationale), un pas
appréciée vers l’inclusion dans le « nous » auquel Ninon considère appartenir. Mesdames
Rudan et Janko, en adoptant une pratique contraceptive légitime (et le suivi socio-médical
auquel il s’adosse), marquent leur adhésion à un rapport de soi à soi valorisé, et font montre
d’un comportement jugé autonome, émancipateur et responsable, mais aussi, ici, civilisé et
citoyen.
En outre, au sein des CPEF étudiés, la catégorie des « Roms » apparaissait assez singulière.
On y observait en effet une prise en charge bien plus emprunte de volonté d’empowerment
que pour d’autres catégories, les Roms étant perçues (du moins dans les consultations
observées et les discussions entendues) comme les victimes d’un système de genre
particulièrement violent, contre lequel la planification serait une ressource supplémentaire.
Laurence Junac reçoit d’abord en consultation Rosa Rudan, qu’elle suit depuis son arrivée en
France. La jeune femme dit venir pour changer son implant, posé un an auparavant. Puis elle
explique : « Mon mari veut encore un bébé, mais moi je n’en veux plus ». Laurence glisse
« Et bien, vous n’êtes pas obligé de lui dire que vous avez une contraception ». Mme Rudan
fouille dans son sac et sort une boite de stérilet neuve, tout en commentant :
« Mais il veut un fils et il dit que je vais le faire…
- Et vous voulez faire quoi ? Moi je vous le pose le stérilet.
- Mais il va le voir, parce que je ne vais pas tomber enceinte. La pilule il veut
bien, mais pas ça dans le ventre.
- Et c’est lui qui décide ?
- Non… Vous voyez ce que je veux dire. […]
Laurence hoche la tête, et relance :
« Et vos enfants, ils vont bien ?
- Très bien.
- Ils vont à l’école ?
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
18
[Mme Rudan secoue la tête en signe de dénégation].
- Vous restez combien de temps en France ?
- Là je reste, je vais chercher un travail.
- Ce serait bien que les enfants aillent à l’école.
- Oui et je voudrais un appartement. Mais c’est compliqué, avec les papiers…
- Ce serait bien l’école…
- Oui, on veut chercher du travail, comme tout le monde. […]
- C’est important que votre fille aille à l’école...Vous êtes au camp là ?
- Oui. Mais ce n’est pas hygiénique, il n’y a pas de douche… […]
- Et votre mari il est d’accord pour travailler ?
- Oui, oui. Il a déjà déposé des CV. »
Laurence se frotte le front, et sans insister commence l’intervention selon les desideratas
de son mari. « Bon. Je vais enlever l’implant, et je vous prescris la pilule. » Mme Rudan
s’allonge sur la table gynécologique pendant que Laurence se lave les mains. Les deux
femmes conversent pendant l’opération qui dure quelques minutes. La patiente observe tout
avec une attention curieuse, avant que les deux femmes ne retournent au bureau pour la
prescription du contraceptif oral.
Durant cet échange, médecin et patiente convergent sur la définition d’une vie bonne, la
meilleure pour Mme Rudan dans l’état actuel de sa situation. L’écart entre idéal et réalité
familiale est mis en mot. Trouver du travail « comme tout le monde », obtenir un
appartement, quitter le camp. Les désirs exprimés par Mme Rudan tendent à se rapprocher
d’un modèle consensuel : une famille mononucléaire, avec des parents salariés et des enfants
scolarisés, même si l’insistance de Laurence sur ce dernier point trahit ses inquiétudes et son
jugement.
Vient le tour d’Helena Janko, que Mme Rudan va chercher en salle d’attente pour qu’elle les
rejoigne en consultation. Helena ne parle pas français et le comprend à peine. Elle veut une
contraception, mais son mari refuse ; elle a souhaité la présence de Mme Rudan à ses côtés
pour que son amie, habituée du CPEF, la soutienne et fasse office de traductrice. Les
présentations faites, la conversation s’engage sur la vie de famille. Rapidement mise au
courant de la situation, Laurence s’exclame : « Il ne faut pas tout dire au mari ! » Mme Rudan
traduit et rit avec Helena. « Les maris, ils regardent tout !... Mais moi je ne veux pas mentir.
C’est comme ça chez nous. »
Helena a 17 ans. Laurence réfléchit : « Donc en novembre vous êtes majeure… Et vous êtes
mariée ? » Mme Rudan opine, en précisant qu’Helena s’est mariée à quatorze ans. « Vous
l’avez choisi ? » Helena hoche la tête ; Mme Rudan précise qu’il « est gentil ». Un temps, les
deux femmes se regardent, observées par Laurence. Puis Mme Rudan dit que « Mme Janko
est venue pour un implant ». La docteure demande si Helena a déjà un enfant, ce qui est le
cas. Il est en salle d’attente, il pleure. Mme Rudan demande si elle peut aller le chercher.
Laurence hésite un peu, puis sourit : « Ok, plus on est de fous plus on rit ! ». Elle fait tout de
même remarquer que le mari pourrait s’occuper de son fils. « Il l’a gardé dans le parking et
puis après il a appelé car il pleurait. » Laurence secoue la tête et se retient de commenter, les
lèvres pincées. Helena sort et revient avec son bébé. Laurence et Helena s’installent à la table
gynécologique. L’enfant pleurniche. Une fois le geste réalisé, les deux femmes se lèvent et
continuent de converser avec Laurence. Dès qu’Helena et Rosa quittent la pièce, la médecin
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
19
regrette : « Ce qui est dur avec ces populations, c’est les violences. On ne sait pas comment
les aider. »
La consultation fait émerger la figure d’un homme autoritaire, oppresseur, qui désire des
enfants sans savoir ou vouloir s’en occuper, un conjoint menaçant auquel il est préférable de
ne pas tout dire. Être une femme « française », pour les professionnelles, c’est être une femme
indépendante de son époux et qui, si elle peut recourir au secret, n’agit pas moins en
autonomie (Gourdeau, 2015). A l’inverse, dans l’imaginaire de Laurence, « avec ces
populations », les conjoints sont violents. Certes, cette figure récurrente peut être pour partie
adossée à l’expérience des praticiennes ; mais elle est surtout l’incarnation de leurs jugements
racialisants et de l’assimilation constante entre extériorité et danger. Ne pas être intégrée, être
en-dehors de la communauté nationale (blanche), c’est aussi s’exposer aux risques de la
violence et de l’irrationalité des « populations » moins civilisées. « En être », à l’inverse, c’est
adhérer à un certain idéal, adossé à des conduites et des manières d’être et d’agir spécifiques.
Ainsi, pour la plupart des professionnelles, les femmes qu’elles prennent en charge
lorsqu’elles sont raisonnables et « intégrées » , sont disposées à adhérer à leurs conseils et
incorporer les pratiques prescrites. En « France », le corps des femmes leur appartiendrait, et
tout écart est saisi comme la marque d’un degré moindre de « francité ».
Dès lors, agir pour la planification, promouvoir une certaine contraception, faciliter
l’avortement, c’est aussi pour les praticiennes soutenir le désir « d’intégration nationale ».
Désormais, ce n’est plus l’homme qui décidera d’une grossesse, qui imposera son désir à son
épouse, sa sœur ou sa fille, mais bien une femme émancipée qui, comme sujet soutenu par des
médecins et des travailleuses sociales, aura les moyens techniques et les ressources affectives
pour ruser et parvenir à ses fins. Mais pour apprendre à se dégager de l’emprise de
« l’Autre », il faut accepter la présence des autres ; pour le dire autrement, les usagères sont
encouragées à déléguer une part de soi pour accéder à un peu plus d’autonomie, à trouver
dans l’institution qui les prend en charge un peu plus de ressources pour s’affirmer comme un
sujet national de valeur supérieure.
Ainsi, l’entreprise d’empowerment qui nourrit la planification prend aussi sens dans le cadre
national qui le façonne. On attend des femmes qu’elles intègrent certains standards procréatifs
et, surtout, qu’elles éprouvent le désir de se rapprocher d’un idéal « national » d’émancipation
que l’on jauge pour partie en fonction de conduites corporelles spécifiques (contraception,
suivi gynécologique, auto-surveillance, limitation du nombre d’enfants, sexualité non
reproductive, etc.) Agir dans le sens d’une maîtrise de sa fertilité (selon des moyens jugés
légitimes par les institutions socio-médicales), ce n’est pas que manifester sa rationalité, sa
responsabilité ou son autonomie. C’est aussi exprimer deux appartenances en tension. D’une
part, à la communauté universelle des « femmes », celle pour laquelle le féminisme
institutionnel des CPEF se bat (contre les maris, les oppresseurs, la religion, le voile, etc.) et
qui, tout en étant saturé d’évaluations, se pense comme sororité sans frontières. Cette
première appartenance se situe au cœur même du projet libéral qui nourrit et justifie la
planification et son ambition émancipatrice. Mais cette identité se heurte à une seconde,
révélée par la pratique professionnelle et la clinique (ou plutôt leur ethnographie). Etre femme
est une condition nécessaire, mais non suffisante. Il faut aussi se penser comme telle, et lutter
pour sa défense en adhérant aux valeurs définissant, dans le cadre français, ce qu’être femme
veut dire. Il faut ainsi se saisir comme une femme « libérable » (et donc libérale), c’est à dire
comme une « nous », ce sujet rationnel, améliorable et transformable, apte à se saisir de
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
20
ressources mises à sa disposition pour se rapprocher toujours un peu plus d’une femme
idéale et idéalisée, maîtresse de sa vie et de sa destinée.
Nous autres, médicalisées
Réforme de soi, gestion rationnelle et médicalisée de sa capacité reproductive, éthique de la
sérénité, adhésion aux normes nationales… La planification peut se saisir comme un dispositif
institutionnel qui, par un rapport d’assujettissement/subjectivation (Foucault, 1976) invite les
usagères à se transformer comme sujets-femmes. Ainsi, le chemin de la sérénité commence
par l’acceptation d’une condition féminine vulnérable, soumise aux dangers de sa sexualité et
d’une dépossession par les hommes de son corps et de son esprit. Chacune à la responsabilité
de se protéger de ses menaces, en adoptant des pratiques et un suivi qui garantissent sa
tranquillité et son bonheur. Le corps impose ainsi la maîtrise de techniques spécifiques, certes
médiées par la médecine mais appliquées par des individus rationnelles et maîtresses de leurs
vies. Contre les hommes et leur pouvoir, c’est encore au plan individuel que l’action est
encouragée : transformation de ses désirs et de ses espoirs, souci de soi, autonomisation,
individualisation. Pour les agents de la planification, c’est en travaillant sur l’affectivité et en
invitant les femmes à devenir un sujet agissant pour elles-mêmes que peut être réalisé le
meilleur des soutiens.
La sérénité, comme projet et objectif, apparaît comme le sentiment autour duquel se réunit
une communauté, le « point d’attachement » (Ahmed, 2012) des femmes qui travaillent leur
autonomie et leur liberté. Mais ce travail sur soi n’est pas qu’une invite à la maîtrise de son
corps et de son esprit ; c’est aussi la marque de son appartenance à un certain degré de
civilisation. Refuser d’adhérer au projet défendu par la planification, c’est se tenir à une
distance dangereuse d’un nous féminin profondément enraciné dans une certaine conception
de la France et de la citoyenneté. Le travail sur soi permet de s’intégrer à un « nous, femmes
», qui dissimule derrière son universalité revendiquée une définition historique précise et
spécifique du concept de « femme » découvrant ainsi le poids des logiques nationales dans
la formalisation des catégories de perception et d’action. Savoir « se gérer » apparaît alors
comme une marque d’appartenance aux strates supérieures de civilisation. Dans le contexte
politique français actuel, le cheminement vers la sérénité et le renforcement de l’autocontrôle
se fait aussi voie d’apprentissage d’une certaine citoyenneté au féminin qui, parce qu’elle élit
et reconnaît des « compétentes », exclue et marginalise celles qui se tiennent aux marges des
pratiques gitimes. La planification, et plus généralement les dispositifs contemporains de
gestion du potentiel reproducteur, sont des conquêtes féministes historiques ; mais ils
apparaissent aussi, parce qu’ils promeuvent un certain rapport de soi à soi et de soi aux autres,
comme des technologies citoyennes spécifiques dessinant, par le soutien, l’aide et le soin, des
frontières de civilisation.
Bibliographie
ABU-LUGHOLD L. (2002), « Do Muslim Women Really Need Saving? Anthropological
Reflections on Cultural Relativism and Its Others », American Anthropologist, n° 104 (3),
pp. 783-790.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
21
DUPUY A. (2014), Une Promesse de sérénité. La prise en charge en Centre de Planification
et d’Education Familiale, Mémoire de Master Recherche à l’EHESS, sous la direction de
Sébastien Roux.
AHMED S. (2010), The Promise of Happiness, Durham, Duke University Press.
BAJOS N. & FERRAND M. (2006), « L’interruption volontaire de grossesse et la
recomposition de la norme procréative », Sociétés contemporaines, n° 61, pp. 91-117.
BAJOS N. & FERRAND M. (2011), « De l’interdiction au contrôle: les enjeux
contemporains de la légalisation de l’avortement », Revue française des affaires sociales,
n° 1, pp. 42-60.
BARD C. & MOSSUZ-LAVAU J. (dir.) (2006), Le Planning familial. Histoire et mémoire
1956-2006, Rennes, PUR.
BESSIN M. (2009), « Focus La division sexuée du travail social », Informations sociales,
n° 152, pp. 70-73.
BOLTANSKI L. (2004), La Condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de
l’avortement, Paris, Gallimard.
BURAWOY M. (1998), « The Extended Case Method », Sociological Theory, n° 16 (1).
COHEN Y. (2012), « Le genre des États-providence : maternalisme et familialisme en France
et au Canada », Revue française des affaires sociales, n° 2-3, pp. 32-51.
DEVREUX A.-M. (1982), « De la dissuasion à la normalisation. Le rôle des conseillères
dans l’entretien pré-IVG », Revue française de sociologie, n° 23 (3), pp. 455-71.
DONZELOT J. (1977), La Police des familles, Paris, Les Editions de Minuit.
DURKHEIM E. (1925), L’Education morale, Paris, F. Alcan.
DOUGLAS M. (1999), Comment pensent les institutions ? Paris, La Découverte.
ESSED P. (1991), Understanding Everyday Racism, An Interdisciplinary Theory, Newbury
Park, Sage, 1991.
FASSIN D. et al. (2013), Juger, réprimer, accompagner. Essai sur la morale de l’Etat, Paris,
Le Seuil.
FASSIN D. & MEMMI D. (dir.) (2004), Le Gouvernement des corps, Paris, EHESS.
FISCHER N. & SPIRE A. (2009), « L’État face aux illégalismes », Politix, n° 87 (3), pp. 7-
20.
FLAHAUT E. (2013), « Le Planning familial et la professionnalisation du conseil conjugual
et familial : reproduire la norme de genre au nom de la subversion ? », Cahiers du Genre,
n° 55, pp. 89-108.
FOUCAULT M. (1976), Histoire de la sexualité, t. 1, La volonté de savoir, Paris, Gallimard.
FOUCAULT M. (2012), Du Gouvernement des vivants. Cours au Collège de France. 1979-
1980, Paris, Gallimard-Le Seuil.
FOUCAULT M. (2014), Subjectivité et Vérité. Cours au Collège de France. 1980-1981,
Paris, Gallimard-Le Seuil.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
22
GAGNON J. & SIMON W. (1973), Sexual Conduct: The Social Sources of Human
Sexuality, Chicago, Aldine.
GOURDEAU C. (2015), « Une politique d’intégration au service des femmes étrangères ?
L’exemple français du Contrat d’accueil et d’intégration », Hommes et migrations, n° 1311.
En ligne.
GUYARD L. (2010), « Chez la gynécologue », Ethnologie française, n° 40 (1), pp. 67-74.
HOCHSCHILD, A. R. (1983), The Managed Heart: Commercialization of Human Feeling,
Berkeley, University of California Press.
HORELLOU-LAFARGE C. (1982), « Une mutation dans les dispositifs du contrôle social :
le cas de l’avortement », Revue française de sociologie, n° 23 (3).
LAIDLAW J. (2014), The Subject of Virtue: an Anthropology of Ethics and Freedom,
Cambridge, Cambridge University Press.
LE NAOUR J.-Y. & VALENTI C. (2003), Histoire de l’avortement, XIXe-XXe siècles, Paris,
Gallimard.
LE VAN C. (1998), Les Grossesses à l’adolescence, normes sociales, réalités vécues, Paris,
L’Harmattan.
MAHMOOD, S. (2011), « Capacité d’agir, émancipation et sujet féministe » in collectif
(dir.), Penser à gauche. Figures de la pensée critique aujourd’hui, Paris, Editions
Amsterdam, pp. 390-403.
MATHIEU M. & RUAULT L. (2014), « Prise en charge et stigmatisation des avortantes
dans l’institution médicale : la classe des femmes sous surveillance », Politix, n° 107.
MAZOUZ S. (2017), La République et ses autres. Politiques de l’altérité dans la France des
années 2000, Lyon, ENS Editions.
MOLINIER P. (2013), Le Travail du care, Paris, La Dispute.
PAVARD B., ROCHEFORT F. & ZANCARINI-FOURNEL M. (2012), Les lois Veil.
Contraception 1974, IVG 1975, Paris, Armand Colin.
ROSE N. (1989), Governing the Soul: The Shaping of the Private Life, London, Routledge.
ROUX S. (2012), « La discipline des sentiments. Responsabilisation et culpabilisation dans la
justice des mineurs », Revue française de sociologie, n° 53 (4), pp. 719-742.
ROUX S. (2014), « La matrice pénale. Devenir adulte sous protection judiciaire », Politix,
n° 108, pp. 11-30.
ROUX S. & VOZARI A.-S. (2018), « Parents at their Best: The Ethopolitics of Family
Bonding in France », Ethnography, vol. 19, 1, pp. 3-24.
STOLER A.-L. (2013 [2002]), La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en
régime colonial, Paris, La Découverte.
ZIGON J. (2011), “HIV Is God’s Blessing”. Rehabilitating Morality in Neoliberal Russia,
Berkeley, University of California Press.
Version auteur - Acceptée pour publication
A paraître dans Sociologie, n° 3/2018 (vol. 9)
23
... La biologie ou, plus précisément, la chair (Memmi, 2014) Marie, comme Hind, veut confier l'enfant car elle se trouve aussi « trop jeune ». Ce point retient l'attention de la psychologue : les professionnelles, sans bien sûr qu'elles ne l'écrivent explicitement, suggèrent souvent que les génitrices ne sont pas dans des « conditions » favorables pour exercer envers « leur » enfant la fonction parentale attendue -reproduisant implicitement une norme procréative qui fait de la maternité une compétence sociale (Bajos et Ferrand, 2006 ;Dupuy et Roux, 2018). Surtout, les professionnelles du Foyer sont touchées par la relation entre la mère et sa fille. ...
Article
Full-text available
For centuries, French anonymous childbirth (“accouchement sous X”) has allowed any woman to give birth in a public hospital without never revealing her identity (to the professionals, to the state or to the child). However, since the end of the 20th century, this possibility has been tempered by new provisions facilitating (partial) access for children to certain information when they reach their majority –if they so desire. Yet, how is this information produced? And what does it reveal about the way kinship is institutionally organized? Recorded in documents written by trained professionals and archived by specialized services, this information is nonetheless the subject of singular treatment whom analysis shed light upon the social construction of kinship. Based on an ethnographic fieldwork conducted amongst trained professionals, this article analyzes the material and discursive fabrication of biographical narratives, and shows how the way “origins” are treated reflects an institutional ordering of feelings, ties, and subjectivities – forcing a relationship at the heart of the apparatus that aims at suppressing it.
... La biologie ou, plus précisément, la chair (Memmi, 2014) Marie, comme Hind, veut confier l'enfant car elle se trouve aussi « trop jeune ». Ce point retient l'attention de la psychologue : les professionnelles, sans bien sûr qu'elles ne l'écrivent explicitement, suggèrent souvent que les génitrices ne sont pas dans des « conditions » favorables pour exercer envers « leur » enfant la fonction parentale attendue -reproduisant implicitement une norme procréative qui fait de la maternité une compétence sociale (Bajos et Ferrand, 2006 ;Dupuy et Roux, 2018). Surtout, les professionnelles du Foyer sont touchées par la relation entre la mère et sa fille. ...
Preprint
For centuries, French anonymous childbirth (“accouchement sous X”) has allowed any woman to give birth in a public hospital without never revealing her identity (to the professionals, to the state or to the child). However, since the end of the 20th century, this possibility has been tempered by new provisions facilitating (partial) access for children to certain information when they reach their majority –if they so desire. Yet, how is this information produced? And what does it reveal about the way kinship is institutionally organized? Recorded in documents written by trained professionals and archived by specialized services, this information is nonetheless the subject of singular treatment whom analysis shed light upon the social construction of kinship. Based on an ethnographic fieldwork conducted amongst trained professionals, this article analyzes the material and discursive fabrication of biographical narratives, and shows how the way “origins” are treated reflects an institutional ordering of feelings, ties, and subjectivities – forcing a relationship at the heart of the apparatus that aims at suppressing it.
Article
Based on a sociological study of perinatal health education programmes for foreign pregnant women in France, this article examines the ways in which the educational discourse of health professionals reproduces gender, race and class domination. During the group sessions, the health workers educate the participants in good maternal practices in using a modelization of cultural alterisation, referring the foreign women to a doubly archaic culture of origin : from the medical point of view and from the point of view of gender equality. These processes of cultural alterisation help to reinforce relations of gender, race and class domination, while at the same time continuing the history of health education for working-class and racialised mothers and mothers-to-be.
Thesis
À partir des années 2000, un nouvel impératif de prévention a pris corps dans une série de réformes qui ont durablement orienté la politique périnatale française vers la prise en compte du vécu de la grossesse, de l’accouchement et de ses suites, et l’amélioration de leur prise en charge. Dans le même temps, la visibilité acquise par la catégorie diagnostique de « dépression du post-partum » a contribué à cadrer la naissance d’un enfant comme un moment critique exposant les mères à de potentiels troubles mentaux. Interprétée comme la marque d’un processus inscrit dans la nature même du psychisme féminin, la souffrance des mères appelle dorénavant des modalités spécifiques d’intervention pour préserver les attaches et, par là, protéger les enfants.Adossée à une enquête ethnographique multi-située conduite au sein de différentes institutions en charge de la santé maternelle et infantile (PMI, services hospitaliers d’obstétrique et de pédopsychiatrie), cette thèse examine les recompositions à l’œuvre dans la gestion des risques autour de la naissance. Elle analyse les conditions d’émergence de la subjectivité maternelle comme problème médical, les dynamiques professionnelles ouvertes par l’extension de la médicalisation du travail procréatif au « devenir mère » et les spécificités de l’accompagnement de la maternité en périnatalité, ici compris comme un travail d’institution de la famille sous-tendu par une politique de transformation de soi, où le bonheur tient lieu de mot d’ordre.Cette recherche montre que le travail des professionnel·les de la périnatalité ne concerne plus seulement la production d’enfants sains mais aussi, avec le renfort des psychologues cliniciennes et pédopsychiatres, la production de sujets maternels. Elle défend la thèse que l’attention portée à l’affectivité des (futures) mères et, plus spécifiquement, à sa « dysfonctionnalité » constitue un outil de surveillance sanitaire et politique. En encourageant les femmes à modifier le rapport qu’elles entretiennent à leur enfant et à elles-mêmes, le « soutien à la parentalité » et le traitement des « dépressions périnatales » cherchent à leur faire adopter de nouveaux principes directeurs dont elles seraient désormais convaincues. Ces interventions peuvent dès lors se lire comme les différents volets d’une forme spécifique de gouvernement soutenue par des actions à portée réflexive se donnant pour objectif premier l’autoréforme libre et volontaire des sujets.
Article
Full-text available
In France, the concept of ‘parentality’ has become a key notion in the field of social work since the mid-1990s. This idea serves mostly as a basis for professional evaluations of parents’ ability. However, it does not only prescribe behaviors and implement norms; it has also transformed the way people consider their own family attachments, and adjust individually to new ethical definitions of selves. Based on two complementary ethnographic field studies – one looking at the administrative management of adoption and the other at medical care provision for maternal mental health – this article shows how discourses and practices about parentality serve a policy of self-reform. This article therefore questions how politics of control and regulation that are deployed in the privacy of the family sphere act on an ethical level by inviting subjects to reform themselves for their own good and for the good of others.
Article
This provocative study examines the role of today's Russian Orthodox Church in the treatment of HIV/AIDS. Russia has one of the fastest-growing rates of HIV infection in the world-80 percent from intravenous drug use-and the Church remains its only resource for fighting these diseases. Jarrett Zigon takes the reader into a Church-run treatment center where, along with self-transformational and religious approaches, he explores broader anthropological questions-of morality, ethics, what constitutes a "normal" life, and who defines it as such. Zigon argues that this rare Russian partnership between sacred and political power carries unintended consequences: even as the Church condemns the influence of globalization as the root of the problem it seeks to combat, its programs are cultivating citizen-subjects ready for self-governance and responsibility, and better attuned to a world the Church ultimately opposes.
Article
The anthropology of ethics has become an important and fast-growing field in recent years. This book argues that it represents not just a new subfield within anthropology but a conceptual renewal of the discipline as a whole, enabling it to take account of a major dimension of human conduct which social theory has so far failed adequately to address. An ideal introduction for students and researchers in anthropology and related human sciences. • Shows how ethical concepts such as virtue, character, freedom and responsibility may be incorporated into anthropological analysis • Surveys the history of anthropology's engagement with morality • Examines the relevance for anthropology of two major philosophical approaches to moral life.
Book
L’État est souvent représenté comme une entité bureaucratique abstraite et neutre. Or il se constitue à travers des discours, des pratiques et des relations qui en font une réalité concrète et située, s’incarnant dans le travail de ses agents et s’incrivant dans les enjeux de son temps. C’est ce que montre cet ouvrage, produit d’une enquête de cinq années, qui décrit et analyse le fonctionnement de la police, de la justice, de la prison, des services sociaux et de la santé mentale. Ces institutions ne sont certes pas tout l’État, mais elles ont affaire, en large part, aux mêmes publics issus de milieux populaires, d’origine immigrée ou appartenant à des minorités. Au fil d’une étude qui associe généalogie et ethnographie, il apparaît que la prise en charge de ces populations procède, au sommet du pouvoir comme dans le quotidien des interactions, non seulement de l’application de règles et de procédures, mais aussi de la mobilisation de valeurs et d’affects, de jugements formulés sur des groupes ou des personnes et d’émotions ressenties devant des situations ou des actes : elle exprime la morale de l’État. Nourrie des débats autour de l’immigration et de l’asile, de la délinquance et de sa répression, de la responsabilité des individus et du rôle de la solidarité, cette morale met en tension un État social en recul, un État pénal en expansion et un État libéral qui attend toujours plus de ses sujets. Comprendre cette raison morale si souvent refoulée, c’est ainsi repenser le politique.
Article
L'avortement est un analyseur privilégié de l'évolution des phénomènes de déviance ainsi que des dispositifs mis en place pour les contrôler. Cette étude analyse les divers mouvements sociaux dont la convergence a abouti à la médicalisation d'un problème social. Elle montre le passage du contrôle de l'avortement du domaine judiciaire au domaine médical. Ce passage correspond à une évolution du contrôle social. Elle set due aux changements de la nature des déviances et, à l'inadéquation qui en résulte, du système judiciaire à leur contrôle. Elle est également liée à une évolution du poids social du corps médical dans la société actuelle puisque son autorité se fonde sur ce qui est la légitimation actuelle du pouvoir: le savoir. Si l'étude de l'avortement nous permet d'analyser cette évolution, elle nous permet aussi de cerner les limites de la médicalisation quand elle déborde trop largement de la notion de " maladie ". /// Abortion is a significant indicator through which the evolution of phenomena of deviance and the mechanisms established for controlling them can be analysed. The present article studies the various social movements whose convergence led to the medicalization of a social problem, and shows the control of abortion passing from the judicial to the medical field. This passage corresponds to an evolution of social control, owing to changes in the nature of the deviant behaviour and the resulting inadequacy of judicial control. Such an evolution is linked to the evolution of the social importance of the medical community in contemporary society, since its authority is grounded on its knowledge which its power currently justifies. Beyond allowing the analysis of this evolution, the study also brings out the limits of medicalization when it is extended to social conducts far exceeding the notion of " illness ". /// Die Abtreibung ist ein besonders gutes Analyseninstrument zur Entwicklung der Devianzerscheinungen sowie der zu ihrer Kontrolle vorhandenen Einrichtungen. Die vorliegende Untersuchung analysiert die verschiedenen sozialen Bewegungen, die zur Medikalisierung eines sozialen Problems geführt haben. Sie zeigt den Uebergang der Abtreibungskontrolle vom Rechtsbereich in den medizinischen Bereich auf. Dieser Uebergang entspricht einer Entwicklung der sozialen Kontrolle, die aus der Art der Devianzen hervorging und aus der hieraus entstehenden Inadequation des Rechtssystems zur Kontrolle dieser Devianzen. Er hängt ebenfalls mit einer Entwicklung des sozialen Gewichts der Aerzteschaft zusammen, da deren Autorität in der heutigen Legitimierung der Macht begründet ist, nämlich dem Wissen. Die Untersuchung der Abtreibung gestattet, diese Entwicklung zu analysieren, und erlaubt gleichzeitig, die Grenzen der Medikalisierung zu umreissen, indem sie zu weit über den Begriff der Krankheit hinausgeht. /// Es el aborto un analizador privilegiado de la evolución de los fenómenos de desvío tan como de los dispositivos arreglados para comprobarlos. Analiza ese estudio los diversos movimientos sociales cuya convergencia llegó a la medicalización de un problema social. Enseña el paso de la inspección del aborto desde el dominio judicial hasta el dominio médico. Corresponde ese paso con una evolución de la inspección social. Se debe a los cambios de la naturaleza de los desvíos y a la inadecuación que resulta del sistema judicial a su inspección. Sigue también una evolución del peso social del cuerpo médico en la sociedad actual ya que se basa su autoridad en lo que es la legitimación actual del poder: el saber. Si nos permite el estudio del aborto analizar esa evolución, nos permite también comprender los límites de la medicalización cuando excede la nocion de " enfermedad ".