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KHARTOUM : VILLE REFUGE ET METROPOLE RENTIERE

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Cet article propose une lecture de la manière dont s'hybride, dans la fabrique de la capitale soudanaise, ce qui relèvent d'une insertion économique et politique spécifique sur la scène internationale et ce qui est la conséquence de la gestion des crises nationales. Dans leur actualité immédiate, les configurations de la capitale soudanaise reflètent et participent de son rôle de pôle d'affichage, d'agitation et de négociation des contradictions internes et internationales qui agitent le Soudan. Une dynamique spatiale infléchie en 1989 par la capture exclusive du pouvoir par un régime se réclamant de l'islam politique radical.
2005, « Khartoum : l'étalement au péril de la dualité. Mégapolisation des crises VS
métropolité paradoxale ». L’harmattan/Cahiers du Gremamo. n°18, pp. 87-127
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KHARTOUM : VILLE REFUGE ET METROPOLE RENTIERE
MEGAPOLISATION DES CRISES CONTRE METROPOLITE
Par Éric DENIS*
Les berges de la vallée du Nil accueillent deux des plus grandes métropoles
d'Afrique, Le Caire et Khartoum avec, respectivement, 12 et 5 millions d'habitants.
Mais ces deux capitales, en dehors de la similitude de leur position, connaissent des
dynamiques morphologiques radicalement opposées participant et témoignant de destins
divergents. Elles occupent toutes deux, des sites clés du cours du Nil, que ce soit la
confluence des deux Nil pour Khartoum ou l'apex du delta pour le Caire, mais la
première est l'exemple même d'une métropole à l'étalement extensif alors que la seconde
se caractérise comme l'une des villes les plus denses du monde avec Bombay. Dans la
première, l'habitat individuel non mitoyen reste la norme alors que, dans la seconde, les
immeubles entre 3 et 5 étages de part et d'autre de rues étroites déterminent l'ambiance
urbaine. Leur rapport à la dualité foncière, entre bande fertile et déserts, leur confère des
trames d'occupation parfaitement antinomiques. Khartoum ne cesse de s'étaler alors que
les densités ne fléchissent guère au Caire. Bien entendu, le partage du même fleuve ne
justifie pas la comparaison, de même que l'histoire plus que millénaire du Caire façonne
une trame difficilement juxtaposable à celle étroitement contemporaine de Khartoum
fondée en 18301. Un étalement mégapolitain marqué par la précarité caractérise
Khartoum, résultat de plus de vingt ans de crises politiques et environnementales.
Émerge néanmoins à présent, avec la captation exclusive de la rente pétrolière naissante
qui amplifie encore les profondes inégalités, un nouveau cycle favorable à la
métropolisation sans partage des revenus extraits du sol national (agriculture, or,
bois…).
Les conséquences sur les formes urbaines de ces tendances actuelles seront
documentées en partant d'une analyse spatiale de sa croissance récente, engagée avec
* Laboratoire SEDET, CNRS 7135.
1 Même si la somme des dissemblances rend l'exercice apparemment formel, je ne voudrais pas,
dans ce texte masquer une tendance "naturelle" à l'analogie que, arrivant du Caire où je travaille
depuis une dizaine d'années, je mets forcément en œuvre pour lire Khartoum. Or il me semble que
cette étape parfaitement primaire de l'appréhension d'une ville, n'est pas forcément à masquer.
Elle aide à faire partager une certaine compréhension des états et des dynamiques en permettant
de dégager les spécificités et les fondamentaux d'un destin et d'une personnalité citadine. De
même, que nous avons tous un idéal-type de la ville, rarement explicité, qui nous sert de façon
préconsciente d'étalon de référence pour évaluer les manières de faire ville observées – celui d'une
ville européenne caractérisée par le dynamisme de la démocratie locale et le couple densité et
diversité. Des dimensions idéelles dont il reste aisé de montrer que les pratiques comme les
politiques de et dans la ville ont pour objet de lutter contre (cf. E. Denis, 2002).
halshs-00366515, version 1 - 8 Mar 2009
Manuscrit auteur, publié dans "Cahiers du Gremamo, n°18 (2006) 87-127"
2005, « Khartoum : l'étalement au péril de la dualité. Mégapolisation des crises VS
métropolité paradoxale ». L’harmattan/Cahiers du Gremamo. n°18, pp. 87-127
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notre regretté collègue Michel Chesnais, prématurément décédé en 2001. Encadré par
une description de l'urbanisation du pays et de la forte polarisation démographique, ce
portrait morphologique de Khartoum introduira les deux dimensions qui expliquent
cette configuration spécifique, à savoir, la combinaison d'une mégapolisation de crises
et d'une métropolisation témoignant de la continuité de l'exploitation extractive du pays
paradoxalement ré-activée depuis une dizaine d'années par le régime, le boycott
occidental et le basculement vers l'Asie concomitant. L'exposé de ces dimensions
explicatives, jalonnées de descriptions des configurations socio-spatiales spécifiques
qu'elles engendrent au sein de la métropole, sera suivi d'une analyse des politiques de
maîtrise de la ville et du sol qui introduira de possibles pistes de recherche pour
comprendre comment l'ensemble fait système et se maintient. Notre objet est encore de
proposer une première lecture de la manière dont s'hybride, dans la fabrique de la
capitale soudanaise, ce qui relèvent d'une insertion économique et politique spécifique
sur la scène internationale et ce qui est la conséquence de la gestion des crises
nationales. Dans leur actualité immédiate, les configurations de la capitale soudanaise
reflètent et participent de son rôle de pôle d'affichage, d'agitation et de négociation des
contradictions internes et internationales. Une dynamique spatiale infléchie en 1989 par
la capture exclusive du pouvoir par un régime se réclamant de l'islam politique radical.
MEGAPOLISATION ET ETALEMENT
Une mégapolisation accélérée
Le taux d’urbanisation du Nord-Soudan, actuellement le plus élevé parmi les pays
du Sahel, a triplé en 40 ans, passant de 11% en 1955 à 24,7% en 1983, puis à 32,1% en
1993 (une ville étant administrativement définie au Soudan comme une localité de plus
de 5000 habitants ou de moins de 5000 habitants, mais possédant des fonctions
administratives importantes). Le taux moyen annuel de croissance de la population
urbaine a été de 6% durant la dernière décennie (contre 4,8% durant la décennie
précédente ; le taux 1983-93 de croissance de la population rurale n'était que de 2,3%).
Ainsi les agglomérations urbaines du pays étaient au nombre de 116 en 1993, contre 47
en 1955. De même, la population urbaine du Nord-Soudan s'est accrue très fortement au
cours des 40 dernières années, passant de 830 000 habitants à 6820000 habitants, soit
une multiplication par huit. Le fossé entre la capitale et les métropoles régionales du
pays est immense : entre 1955 et 1993, l'indice de primatie2 a presque doublé : en 1955,
la deuxième ville, al-Ubayd (capitale du Kordofan), était 5 fois moins peuplée que
Khartoum ; elle a cédé sa place à Port-Soudan, qui est 9,5 fois plus petite que Khartoum
en 1993. Avec 308 000 habitants en 1993, la taille de l'unique porte maritime du Soudan
est très faible pour un hinterland continental de 30 millions d'habitants : la faiblesse
économique du Soudan n'explique pas tout, la domination de Khartoum s'expose sans
partage ne laissant que les miettes de spécialités dépendantes aux autres villes. Comme
2 L'indice de primatie est le rapport entre la population de la première et de la deuxième ville du
pays. Selon les théories de la géographie urbaine et dans le cas d'un système de villes parfait, du
simple point de vue statistique il s'entend, il devrait être égal à 2.
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dans la plupart des États de la région, lorsque la capitale n'est pas située sur le littoral, la
deuxième ville est un port : la situation de Port-Soudan est comparable à celle
d'Alexandrie en Égypte, de Mombasa au Kenya ou de Massawa en Érythrée. Observé
dans de nombreux pays, ce basculement progressif des réseaux urbains vers les
littoraux, initié par les intérêts coloniaux, se renforce avec l'intégration inéluctable des
marchés nationaux à l'économie-Monde. Il explique ici le léger avantage de Port-
Soudan par rapport aux 5 autres métropoles régionales, dont la différence de taille tient
dans un mouchoir de poche : de 211000 à 234000 habitants en 1993… Le terminal
pétrolier inauguré en 2000 dans de nouvelles installations portuaires proche de Port-
Soudan renforce encore l'association avec Khartoum par où passe l'oléoduc qui draine
l'or noir depuis la région de Bentiu, de part et d'autre du site pionnier d'Heglig à
quelques 500 kilomètres au sud-ouest. A l'issue de cette période, émerge ainsi un
modèle d'organisation christallérien presque parfait et centré sur le Nord-Soudan : une
métropole dominant 6 villes secondaires de taille quasi égale (Cf. Tableau 1)3
3 La guerre au Sud-Soudan qui n'aura connu qu'une interruption de 1972 à 1983 depuis la
proclamation de l'indépendance en 1955 ne permet pas de disposer de chiffres fiables concernant
la population du Sud-Soudan en dehors des recensements de 1955-56 et de 1983 (en 1983 la
guerre venait juste de reprendre et la population du Sud est très certainement sous-estimée). La
population proposée en 1993 pour le Sud par le bureau central des statistiques reste donc très
hypothétique, elle tient compte de la guerre mais l'évaluation reste maximale tant la guerre a
repris avec une intensité jamais égalée après 1983 avec ses cortèges de morts, de déplacés au
Nord et de réfugiés de l'Éthiopie à l'Ouganda en passant par le Kenya mais aussi au Caire et dans
les démocraties industrielles. La population résidente est sans doute plus proche aujourd'hui de 4
millions que de 7, nombre potentiel d'habitants si le Sud avait continué selon une dynamique
démographique comparable à celle qu'il connaissait avant 1983 (Les Nations Unies avancent,
s’appuyant sur les estimations des ONG, le chiffre de 8 millions). Le comptage des populations
du Sud sera une des bases de l'état des lieux qui devrait suivre immédiatement l'accord de paix
tant attendu et actuellement en cours de négociation. Les villes, elles-mêmes y sont soumises à
des variations de populations très brutales liées au déplacement des fronts et des alliances comme
aux afflux de réfugiés en fonction de la sécurité et de la distribution de nourriture par les ONG.
C'est pourquoi le taux d'urbanisation n'est calculé que pour le Nord-Soudan, plus les quelques
villes sous contrôle gouvernemental en 1993, dont les plus importantes comme Juba, Wau (95
000 habitants), Malakal et Rumbek. Juba est devenue, avec la reprise de la guerre, une ville refuge
et de garnison approvisionnée depuis Khartoum par un véritable pont aérien ; sa population a
continué de croître sans que l’on sache très bien la stabilité de ce peuplement
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Tableau 1 : Les dix plus grandes agglomérations du Nord Soudan 1955-1993
R
A
N
G
% Agglomérati
on Population en milliers d'habitants Taux moyen de variation
annuelle
urbain 1955-56 1964-66 1973 1983 1993 1955/6
5 1965/7
3 1973/8
3 1983/93
1 42,8 Khartoum 260,6 460,0 784,3 1 343,0 2 919,8 6,16 6,90 5,53 8,08
2 4,5 Port-Sudan 50,3 82,2 126,7 205,0 308,2 5,30 5,57 4,93 4,16
3 3,4 Kassala 39,8 68,1 99,7 140,5 234,6 5,82 4,87 3,49 5,26
4 3,4 Kusti / Rabak 22,9 50,7 83,8 114,2 232,9 8,72 6,49 3,14 7,39
5 3,4 Ubayd al- 53,9 63,8 90,1 138,0 229,4 1,79 4,40 4,36 5,21
6 3,3 Nyala 14,0 27,1 59,6 112,4 227,2 7,22 10,34 6,55 7,29
7 3,1 Wad Madani 50,2 66,4 106,7 144,3 211,4 2,99 6,12 3,06 3,89
8 2,7 Gadarif 17,9 45,5 66,5 115,8 181,2 10,35 4,85 5,71 4,58
9 2,1 Fashir al- 28,1 41,3 51,9 84,3 141,9 4,12 2,90 4,96 5,34
10 2,0 Atbara /
Damar 42,1 57,8 83,2 99,8 138,9 3,39 4,65 1,83 3,36
Juba 1,7 NA 56,8 83,8 125,3 - - 3,97 4,10
70,8 Total urbain 830,0 1 424,0 2 374,0 3 776,0 6 820,0 5,85 6,60 4,75 6,09
taux urbanisation Nord-
Soudan 11,1 15,3 21,2 24,7 32,1
Pop.
Totale
Sud Soudan 2 751,9 3 223,8 3 684,0 5 271,3 4 321,0 1,68 3,65 -1,97
dont Juba 1,7 NA 56,8 83,8 125,3 - - 3,97 4,10
Nord Soudan 7 479,7 9 307,0 11 188,0 15 293,1 21 266,6 2,33 2,33 3,17 3,35
Soudan 10 231,6 12 530,8 14 872,0 20 564,4 25 587,6 2,16 2,16 3,29 2,21
Source : recensements de la population (en italique estimations de population)
La capitale, Khartoum prend une place toujours plus considérable dans la population
urbaine du Nord-Soudan passant de 31,4% en 1955-56 à 42,8% en 1993. Elle devient
ainsi la plus peuplée des villes du Sahel, devant Dakar à l'autre bout du continent, et de
toute l'Afrique orientale, devant Addis Abeba et Nairobi, capitales de pays plus peuplés
mais moins urbanisés. Comme dans beaucoup d'autres pays, la période de construction
nationale après la proclamation de l'indépendance en 1955 par un gouvernement
uniquement constitué de Nord-Soudanais se traduit par un renforcement du rôle de la
capitale – Par l'essor de l'administration centrale et la poursuite d'une politique
d'industrialisation centralisée qui ne cesse de drainer les migrants des provinces (el-
Bushra, 1980). Toutefois, son poids n'augmente que très sensiblement, de 4 points entre
1955-56 et 1983, alors qu'ensuite, en dix ans, de 1983 à 1993 sa suprématie dans la
hiérarchie urbaine s'accroît de plus de 7 points, forte d'un taux de croissance annuelle
sans précédent dépassant 8% par an ! Sa population double tous les dix ans. Aussi, dès
1993, Khartoum capitalise un tiers de la croissance urbaine du Soudan. A présent, le
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taux de croissance de la métropole s'est nettement infléchi, même s'il demeure
exceptionnellement élevé pour une métropole de cette taille, puisque encore de l'ordre
de 5%4.
4 Nous nous référons ici aux données du pré-survey censitaire de novembre 2002. Si le
recensement de 1993 a été le dernier à être publié, un nouveau recensement était prévu pour avril
2003. La préparation de ce dernier à suivi son cours jusqu'à la fin de l'année 2002, notamment la
pré-énumération qui permet d'organiser les opérations suivantes et donne de façon précise, par
comptage, foyer par foyer, le nombre de familles et d'habitants par village et par quartier pour tout
le Nord-Soudan. Le recensement lui-même a été reporté en prévision d'un accord de paix prévu
pour l'été 2003 et toujours attendu fin juillet afin qu'il puisse couvrir de façon harmonisée le Nord
et le Sud Soudan – le comptage représente évidemment une étape déterminante du processus de
paix déterminant les rapports de force et la répartition des richesses. Nous avons pu avoir accès
aux données de 2002, dans le cadre d'une coopération visant l'élaboration d'un SIG sur le
peuplement détaillée du Nord-Soudan associant le département de géographie de l'Université de
Khartoum et le bureau central de la statistique. Ce projet est financé par la délégation européenne
à Khartoum (Programme Humanitarian Plus, le CNRS et l'Ambassade de France) et doit être
étendu au Sud-Soudan en 2004-2005).
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N
N
N
N
N
N
N
N
N
N
100 0 100 200 Kilometers
Kilomètres
Villes_10000.shp
Pas d'i nforma tion
N
10 - 15
#S
15.1 - 25
#
S
25 - 50
#S50 - 100
#S100 - 15 0
#S150 - 30 0
#2.920
#
Nombre d'habitants x 1.000
Libye Egypte
Tchad
Kenya
Ethiopie
Erythrée
Centrafrique
Zaïre
Khartoum
Port
Soudan
Kassala
Juba
Nyala
al-U bayd
al-Fashir
Atbara
Gadarif
Wau
Malakal
Kusti
NIL
E. Denis, 2003 ; Source : RGP 1993
Ouganda
Figure 1 : Les agglomérations soudanaises de plus de 10.000 habitants en 1993
Étalement
Accueillir près de 1,5 millions d'habitants supplémentaires entre 1993 et 2002, 1,6
durant la décennie antérieure et déjà 560 000 entre 1973 et 1983 implique une extension
ou une densification sans précédent de la métropole. En l'occurrence, il s'est agi d'un
étalement. Bien que très lâche, l'occupation du sol dans l'agglomération existante
n'autorise pas une forte densification. La partie urbanisée est clairement cadastrée et
appropriée sur la base de vastes concessions dont les plus petites font 250 m2 et les plus
grandes dépassent les 600 m2 ; et, elle ne fait l'objet que d'un très faible marché de
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subdivision. La densification n'est pas courante, à l'exception de quelques zones
inondables, de fonds de wadi qui ont pu être squattées temporairement par des primo-
arrivants jusqu'à leur déguerpissement et parfois leur relogement, par attribution de lots,
plus loin en périphérie sur des terrains publics mais toujours au péril des pluies.
Fi
gure 2 : Source Spot 1 et 4 ; traitement Michel Chesnais (cf. planche 4 couleur hors-texte).
Car, même si Khartoum n'a de cesse de déborder les schémas supposés orienter son
extension et organiser son équipement en infrastructures, la maîtrise foncière demeure
très forte. Certes, elle n'a jamais été complète, nous y reviendrons ; les primo-extensions
irrégulières sont devenues dominantes, mais force revient rapidement à la loi et à
l'application des schémas cadastraux, soit par régularisation sur place, soit par ré-
attribution de lots en périphérie lointaine ou encore par déguerpissement sans
compensation. Force est de reconnaître la capacité des services compétents à garantir,
dans la majeure partie de l'agglomération et de ses extensions, l'intégrité de la propriété
publique et privée, de même que les tracés et réserves inscrites sur les plans cadastraux.
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La protection de la propriété foncière est de fait un élément essentiel du fonctionnement
de l'économie métropolitaine soudanaise fondée sur la fixation de la valeur dans le
foncier dans un contexte de forte inflation, de dévaluation constante de la monnaie et
d'incertitude de l'investissement productif. L'entreprise commerciale et industrielle est
en effet légalement moins protégée que le foncier et ses revenus davantage taxés. La
forte demande de foncier et d'immobilier avec l'essor de l'exploitation pétrolière et le
retour à la paix amène à un creusement du fossé entre le marché institutionnel et le
marché populaire.
L'amplitude et les formes de l'extension peuvent être évaluées à partir de la
comparaison de deux fichiers images l'un de 1988 et l'autre de 19985. Il est résulte que
l'agglomération s'est étendue d'un quart, soit de quelques 120 kilomètres carrés, entre
1988 et 1998. Les autres variations sont conséquentes ou proviennent des dates de
passage du satellite : l'image de 1988 a en effet était prise au moment des crues quasi-
concomitantes des deux Nil, en juillet, d'où une emprise du fleuve deux fois plus élevée
qu'en 1998 où le "cliché" est daté du mois de janvier.
5 Respectivement multi-canaux pour Spot 1 et Spot 4. Un des problèmes de la comparaison
d’images à des dates différentes tient à la nécessité de s’assurer que les images sont
géographiquement comparables. En effet il peut être rappelé simplement que la trace des satellites
n’est pas méridienne et donc que les images obtenues sont déformées par rapport au référentiel
courant des coordonnées géographiques. Il importe donc de redresser les images ou, plus
précisément, de ré-échantillonner une grille géographique à partir de la grille de pixels du fichier-
image. Cette opération est complexe et peut être réalisée selon divers algorithmes, pourvoyant des
résultats adaptés à des projets différents allant de la qualité de représentation à la qualité de
conservation des valeurs originelles. De plus il faut être conscient que le redressement
géographique d’une image introduit de fait des erreurs marginales, d’autant plus importantes que
l’extension du territoire est grande et donc que les marges sont éloignées du centre de l’image où
le système de projection utilisé est le plus efficace. En conséquence, plus l’image est grande plus
les distorsions sur les marges sont importantes, venant de ce fait compliquer la procédure de ré-
échantillonnage et introduire un risque d’erreur supplémentaire. C’est pourquoi notre étude est
limitée à une couverture de 57 kilomètres par 57 kilomètres et la dynamique est cadrée au centre
de l'image, les marges étant désertiques et stables, du moins à l'échelle de cette première
approche. Ces images ont ensuite été exploitées en suivant différents traitements associant
compositions colorées multi-canaux et classifications supervisées, après que des opérations
successives de filtrage aient permis d’éliminer les pixels mixtes, éléments de perturbation de
l’identification taxonomique. L’objectif était en effet de produire deux images comparables
suivant une même taxonomie. La comparaison des deux images, et plus précisément des deux
fichiers-images, permet de construire une matrice de transition, dans laquelle sont répertoriés tous
les pixels n’ayant pas changé d’état – sur la diagonale – et ceux traduisant un changement
d’affectation du sol. De la sorte, à la comparaison des deux états, il est possible de mesurer et de
représenter sous la forme d’une spatio-carte (figure 1), la distribution géographique des secteurs
caractérisés par un changement d’affectation du sol.
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Tableau 2 : Évolution de l'occupation du sol entre 1988 et 1998
Km2 % Variation Km2 % / an
1998 1988/98
Bâti 414,9 12,7 120,2 3,5
Agriculture 430,8 13,2 -126,6 -2,5
Désert 1 381,5 42,2 -65,8 -0,5
N
il 88,7 2,7 -84,2 -6,5
Vallée 942,5 28,8 174,1 2,1
Aéroport 6,0 0,2 0,2 0,4
Élevage 11,3 0,3 -18,0 -9,1
Total 3 275,7 100,0 -1 0,0
Source : Spot Image ; traitement M. Chesnais, Geosyscom.
Le taux moyen annuel d'étalement du cadre bâti durant la période atteint 3,5%. A
taux constant, il induit donc un doublement de l'agglomération tous les 20 ans. Cela
signifie encore, malgré l'ampleur de l'étalement, qu'une densification est en cours
puisque le taux de croissance démographique reste plus élevé. Dans l'urgence et la
précarité, Khartoum devient une des métropoles parmi les plus denses d'Afrique avec
plus de 10 000 habitants par kilomètre carré. Même, sans doute, l'une des plus denses,
après Le Caire qui affiche toutefois encore une densité triple à celle de Khartoum à la
même date. A titre de comparaison, Bamako affichait alors une densité de 3500
habitants par kilomètre carré, Nairobi de 1800, Dakar de 2500, Addis Abeba de 2400,
Brazzaville de 1100 ou encore l'agglomération parisienne de 3.700. Bien entendu, il faut
prendre ces valeurs uniquement comme des ordres de grandeur ; les mesures ne sont, en
effet, pas strictement comparables – elles renvoient parfois à des frontières
administratives plutôt qu'à des limites de bâti délinéées selon la même méthode. Pour le
Caire, en revanche, la comparaison relève strictement de la même méthodologie – il
s'agit dans les deux cas de densités ramenées au périmètre des agglomérations
morphologiques. Les différences de dynamique sont donc significatives. A présent, la
densité du Caire est stabilisée, voire même tend à se réduire avec le peuplement lent
mais certain des villes nouvelles. L'extension du bâti contiguë de l'agglomération y est
désormais inférieure à 2% par an, hors villes nouvelles s'alignant sur un taux de
croissance de la population lui aussi inférieur à 2%, c'est-à-dire moindre que celui de
l’Egypte. Cependant, avec 11 millions d’habitants sur 300 km², le Caire reste plus de
quatre fois plus dense que Khartoum.
En revanche, à Khartoum, malgré l'étalement très important, la densité croît de 2,4%
par an. Même si nous faisons l'hypothèse d'un taux de croissance annuel fléchissant,
entre celui de la période 1983-1993 de 8% et 1993-2002 de 5%, soit établi à 6% en
1988, le croît démographique demeure nettement plus élevé que l'étalement : 6 VS
3,5%/an.
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Tableau 3 : La densification dans l'étalement
1983 1988 1998 croissance
absolue var % /an
population (x 1 000) 1 343 1 981 3 547 1 566 6,00
densité (habts /Km2) 6 719 8 548 2,44
La densification de Khartoum n'est toutefois pas apparente car elle ne s'accompagne
pas d'une élévation du bâti. Le hush, l'enclos familial demeure en effet la norme. En
1993, 92% de ménages vivaient dans des maisons individuelles d'une ou plusieurs
pièces et d'un seul étage. Ainsi, 60% du sol de l'agglomération est occupé par les
fonctions d'habitation, alors que les espaces publics et la voirie ne s'étendent que sur
25% et les services sur 15% – les souks essentiellement. Ces derniers sont d'ailleurs les
lieux avec la voirie où se mesure très clairement la densité et la densification marquée
par des difficultés à circuler croissante.
Dans les extensions populaires en 1993, les densités pouvaient déjà ponctuellement
dépasser 30 000 habitants par kilomètres carrés, comme à Hag Yusîf, précisément à
Maygûma et Hilat Kuku. A Umbadda, extension populaire largement régularisée
d'Omdurman, à l'ouest de l'agglomération, les densités atteignaient déjà 14 000
habitants par kilomètre carré en 1993 et ont doubler depuis sans élévation du bâti.
La taille des parcelles s'est très réduite et elles sont de plus en plus densément loties.
Plusieurs familles partagent couramment les lots dans les extensions récentes, chacun y
construisant son abri selon ses moyens ; d'aucuns louent aux primo-arrivants, d'autres
rejoignent des proches. Dans les extensions les plus précaires, les tentes voisinent avec
les abris, accommodant les matériaux de récupération en tout genre et s'agrègent au bâti
fait de briques de terre crue qui se consolide au gré de l'insertion de la famille et des
opportunités de travail de ses membres. Souvent, l'enclos délimité par un mur d'enceinte
n'existe pas. Né d'une appropriation illégale directe ou via des intermédiaires, le
parcellaire reste incertain et dessine une propriété qui demeure contestable alors que les
besoins de revenus amènent à des bourrages et des re-découpages incessants et rarement
enregistrés. En 1993, 16% des unités familiales n'étaient pas entourées d'un mur. Il faut
à ce titre admettre que l'étalement évalué ici est minimum dans la mesure où la signature
spectrale de ce type d'habitat précaire composé de briques de terre crue et de bois se
distingue mal du sol désertique environnant et, malgré les corrections manuelles suite
aux observations de terrain, des oublies restent possibles invitant à prendre encore une
fois les mesures comme des ordres de grandeur. Les Dar al-Salam forment aussi un
parcellaire dense au regard des normes citadines traditionnelles. Les lots cadastrés
varient entre 500 et 200 mètres carrés selon la catégorie des quartiers classés de la
première à la troisième. Mais 85% du stock de logements appartient à la troisième, voire
à la quatrième catégorie et à l'habitat illégal. L'insécurité de la propriété concerne 40%
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de l'habitat. Les 15% restant, forment les quartiers centraux et leurs extensions (El
Agraa, 2002). Cette répartition reflète évidemment la structure sociale.
Dans les trames d'accueil planifiées sur les marges de l'agglomération – ces
extensions de substitution à l'habitat illégal de quatrième catégorie -, les lots de base
font entre 200 et 250 mètres carrés, mais ils font ensuite l'objet d'un re-découpage et
d'un bourrage. Le Dar al-Salam le plus étendu et le plus peuplé occupe les marges
désertiques à l'extrême ouest d'Omdurman. En 1993, il comptait déjà, six ans après les
premières implantations, 73 000 habitants et plus de 200 000 en 2002, soit un taux de
croissance annuel de près de 12% par an ! Les terrains sont distribués par les services
compétents à des migrants anciennement insérés dans la ville, ou plutôt à des déplacés
en mesure de prouver une résidence continue depuis 1990 et qui squattaient des terrains
péri-centraux convoités. Les gens originaires du Sud y sont majoritaires suivis des
populations de l'Ouest. Chaque lot accommode rapidement plusieurs ménages.
L'essentiel de la densification, répondant aux normes de solidarité et d'hospitalité,
résulte du processus de migration humanitaire où les primo-arrivants ont à loger
progressivement de plus en plus de membres de la famille et de proches qui viennent
chercher refuge, travail et nourriture dans la capitale après avoir tout perdu dans leur
région d'origine, leur troupeau ou leur récolte faute de pluie ou fuyant les exactions liées
à la guerre au Sud-Soudan, l'insécurité et les conflits tribaux (pasteurs VS agriculteurs
en particulier) dans le Darfour. Cette hospitalité impérative grève lourdement les
capacités d'insertion et de sécurisation des familles.
En 1993 à Khartoum, les ménages, dont 35% comptaient au moins 8 membres,
étaient composés d'à peine 40% de familles nucléaires, contre 42% de familles étendues
et 18% de familles composites alors que 7% des ménages n'avaient aucun membre
travaillant, 42% un seul et 23% deux. Les enquêtes dans les quartiers abritant
majoritairement des migrants récents du Sud indiquent aussi que les femmes sont
davantage et plus rapidement insérées que les hommes et de ce fait travaillent beaucoup
plus, 2 à trois fois plus, apportant l'essentiel des maigres ressources des ménages.
On l'aura compris à demi-mot, la densification s'associe à l'extension. Elle tient à
l'intensité de l'apport migratoire et au mode d'accommodation populaire qui y est
associé – aux modalités solidaires6 de faire face aux crises. Ainsi, par appropriation
illégale des franges désertiques et bourrages, les vides entre les extensions légales et les
quartiers périphériques se trouvent à présent totalement comblés réduisant l'isolement
planifié et initial des Dar al-Salam. Fort de ce constat, il est possible d'imputer la quasi-
totalité de la croissance démographique aux 120 kilomètres carrés d'extension observés
à partir de la comparaison des images de 1988 et 1998. Les projections fondées sur le
6 Il ne faudrait toutefois pas idéaliser des solidarités qui relèvent d'obligations morales et ne se
réalisent pas sans résistances. Les stratégies individuelles et des uns contre les autres, comme la
délinquance et le vol sont aussi très prégnantes et parfois très organisées. De même, les
migrations humanitaires engendrent en masse des éclatements familiaux dramatiques, multipliant
le nombre de foyers féminins avec enfants, favorisant l'anomie et les rapports conflictuels alors
que les élites anciennes perdent de leur légitimité dans la régulation des différents et le maintien
des normes. C'est aussi cela le futur de Khartoum.
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recensement de 1993 et l'hypothèse d'une stabilisation de la croissance naturelle et d’un
relatif épuisement des courants migratoires estimaient à 4,3 millions le nombre
d'habitants en 1998 et à 5,3 en 2003. L'évaluation de l'étalement morphologique entre
1988 et 1998 invite à considérer ces estimations comme des ordres de grandeur tout à
fait plausibles – Les estimations parfois avancées envisageant plus de 7 millions
d'habitants ne correspondent ni à la dynamique morphologique, ni aux indicateurs
démographiques disponibles et relèvent de l'argumentaire politique visant à obtenir des
aides ou du catastrophisme. Le comptage organisé en novembre 2002 pour la
préparation du recensement reporté en 2003 a révélé une population de l'agglomération
de 5 millions. Cela suffit à en faire la quatrième agglomération d'Afrique derrière Le
Caire, Lagos et Kinshasa à égalité avec Kinshasa mais loin devant Alexandrie et
Abidjan (Source : Moriconi-Ebrard, 2000).
REDISTRIBUTION DEMOGRAPHIQUE DANS LA METROPOLE
Khartoum se compose de trois agglomérations séparées par le Nil blanc à l'ouest et
le Nil bleu au Nord-est qui confluent au centre de Khartoum, au niveau de l'île de Tûtî,
pour former le Nil unifié ensuite jusqu'au Caire ; A l'ouest Omdurman, au Sud
Khartoum et au Nord Khartoum Bahrî. La ville de Khartoum, fondée en 1830 entre les
bras du Nil comme siège du pouvoir égyptien à la suite de la conquête du Soudan par
les fils de Mohamed Ali bientôt suivi des anglais, est rasée lors de l'expérience proto-
nationaliste mahdiste en 1885 et reconstruite après la reconquête anglo-égyptienne en
1898. Dans l'intervalle, les partisans du Mahdi où dominaient les populations arabes de
la vallée du Nil en amont de Khartoum fondent Omdurman sur la rive ouest. Cette
dernière se peuple rapidement par apports successifs de population du nord et de l'ouest
ainsi que d'esclaves capturés dans le Sud et l'ouest du Soudan – ces derniers ont
constitué jusqu'au deux tiers des habitants (cf. Stevenson, 1980). Khartoum Bahrî
émerge dans les premières années du vingtième siècle après l'arrivée en 1899 de la ligne
de chemin de fer qui suit la vallée jusqu'à Wadî Halfa. Progressivement, le nord devient
la zone industrielle de Khartoum. Il croît ensuite au rythme de l'essor industriel, attirant
les migrants. Les premiers quartiers de logements précaires s'y imposent pour
accommoder la main-d'œuvre ouvrière et les portefaix.
Ce ne fut qu'après l'indépendance et la constitution d'une administration centrale
forte que Khartoum en vient à nouveau à être plus peuplé que Omdurman. Mais, dès les
années 1970, le centre est saturé et Khartoum croît uniquement au rythme du
peuplement de ses extensions populaires souvent non-contrôlées vers le Sud. Dès cette
époque en effet, son centre à vocation tertiaire de commandement en dehors du souk qui
perd rapidement de son exclusivité au profit des souks périphériques commencent, avec
le vieillissement et le départ des communautés étrangères comme le renchérissement du
sol, à perdre des habitants au profit des fonctions commerciales et des services
spécialisés. A l'ouest de l'aéroport au début des années 1980 émerge encore le quartier
résidentiel de Ryad qui prolonge celui d'Imarat. Ces noms évoquent les lieux de
capitalisation foncière des immigrés qualifiés, des médecins et ingénieurs, lotis de villas
cossues inspirées du rêve américain hybridé des valeurs ostentatoires des monarchies
pétrolières. Ces extensions accueillent sur une trame très peu dense une élite qui ne
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s'élargit guère et reste l'héritière des grandes familles maîtrisant le foncier de la capitale.
La reprise de la croissance démographique à Khartoum entre 1983 et 1993 (7,13% par
an) alors qu'elle était tombée à 3,6% durant la décennie antérieure tient à son extension
populaire. Elle indique un débordement incontrôlé vers le Sud sur des réserves
publiques. Elles abritent à présent des populations déplacées et réfugiées des
sécheresses et de la guerre, notamment à Mayo et à Kalakla. Cette dernière accueille
aussi, par attribution de lots, les familles des fonctionnaires et des militaires. Depuis
l'extension vers le sud a trouvé ses limites, et malgré un processus de bourrage accru, les
prix élevés du foncier et la disparition des opportunités de squattage ont ramené le taux
de croissance de Khartoum à 3%.
Tableau 4 : Les trois villes formant l'agglomération
Population en milliers d'habitants Taux moyen de variation
annuelle
1955-
56 1964-
66 1973 1983 1993 2002 1955/
65 1965/
73 1973/
83 1983/
93 1993/
02
Omdurman 116,2 192,9 299,4 526,2 1 271,4 1 900,6 5,48 5,65 5,80 9,22 4,57
Khartoum 97,5 185,4 333,9 476,0 947,5 1 244,2 7,00 7,63 3,61 7,13 3,07
Khartoum Nord 46,9 81,7 151,0 340,9 700,9 1 273,7 6,02 7,99 8,48 7,48 6,86
Agglomération 260,6 460,0 784,3 1 343,0 2 919,8 4 418,5 6,16 6,90 5,53 8,08 4,71
Omdurman 44,6 41,9 38,2 39,2 43,5 43,0
Khartoum 37,4 40,3 42,6 35,4 32,5 28,2
Khartoum Nord 18,0 17,8 19,3 25,4 24,0 28,8
100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Source : Recensements et pré-énumération pour 2002, Bureau central de la statistique, Khartoum
Malgré ces extensions à Khartoum même, c'est à nouveau Omdurman qui s'affirme
et redevient le tiers dominant de l'agglomération. Khartoum Bahrî gonfle aussi de
nouveaux quartiers d'accueil des populations migrantes, sur ses marges nord et est. Mais
c'est définitivement Omdurman qui connaît la plus forte croissance avec près de 750
000 habitants supplémentaires en dix ans alors que les deux autres parties totalisent un
excèdent à peine supérieur à 800 000. A présent Omdurman accommode près de 2
millions d'habitants et, entre 1988 et 1998, s'est étendue de 56 kilomètres carrés, c'est-à-
dire de plus des deux tiers en dix ans. La précarité des conditions de vie laissent
difficilement transparaître des formes transitoires de fabrication de nouveaux quartiers.
Pourtant, en certains endroits, des consolidations sont le signe de formes indéniables de
promotion urbaine qui témoignent des compétences ou des fortes capacités des habitants
à s'intégrer, en contradiction avec tous les discours normatifs sur l'importation de
traditions rurales incompatibles avec la vie urbaine. Une grande part des migrants
aboutit à Khartoum au terme d'un long périple, d'une fuite parfois, qui les a conduit de
bourgs en villes en passant par des camps, notamment pour les populations du Sud. Un
parcours d'apprentissage qui, associé aux solidarités communautaires, favorise des
formes d'insertion – subalternes certes. Lors des sécheresses les migrations directes des
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gens de l'Ouest vers Omdurman sont en revanche plus fréquentes, mais souvent
compensées par la solidité des liens familiaux.
CONSEQUENCES DE L'ETALEMENT
A l'éclatement initial de part et d'autre des branches du fleuve s'ajoute à présent
l'inversion des densités avec des extensions populaires très peuplées mais aussi très
marginales et par conséquent distantes des opportunités de travail7. L'accessibilité et
donc dépendante d'une capacité à circuler très coûteuse. Ce coût, voire parfois la
pénurie de moyen de transport et il y a encore quelques années d'essence, confinent une
large partie de la population à la marginalité absolue. La marche demeure le mode de
transport dominant, même si l'abondance de pétrole depuis 2000 favorise l'essor de
l'offre de transport motorisé et l'amélioration des axes majeurs, car en revanche le coût
du transport ne cesse d'augmenter.
La distance, associée à la pauvreté, réduit les opportunités d'intégration urbaine des
migrants. Telles sont les conséquences de l'accommodation marginale des groupes les
plus précaires ; une dissémination à l'écart. Une alternative encore avancée
officiellement pour s'opposer aux densités extrêmes si souvent décriées au Caire. Ces
dernières y sont en effet accusées de tous les maux apparents estampillés du sceau du
surpeuplement. Pourtant, en réduisant les distances, nous avons eu l'occasion de le
souligner par ailleurs, les densités favorisent au moindre coût l'accessibilité et la
connexion aux services en réseau. A l'inverse, les habitants de Khartoum ont à subir les
affres d'une trame lâche encore amplifiées par une crise profonde de subsistance, la
réduction des dépenses publiques et la libéralisation des tarifs des services en réseau.
Au-delà de la crise actuelle, la forme "relâchée" de l'agglomération est donnée à jamais
avec ce qu'elle implique comme surcoût sans que l'on puisse imaginer quelle forme de
gouvernement pourrait prendre en charge les investissements nécessaires, notamment en
matière de transport et d'assainissement. En 1993 à Omdurman, 71% des ménages
avaient pour tout équipement sanitaire de simples latrines et 64% en moyenne dans
l'agglomération entretenant les risques sanitaires, du choléra à la malaria. De même,
entre 25 et 30% des ménages ne disposent pas d'eau potable à proximité immédiate et
doivent l'acheter à prix d'or à des porteurs d'eau – s'ils le peuvent.
7. La mise en service des ponts sur les Nil a scandé l'intégration des "trois villes", favorisant aussi
l'étalement et la spécialisation sectorielle invitant à davantage de circulation et donc à une
demande toujours croissante d'infrastructures de transport qui, en retour, accentue la saturation de
la voirie. Le premier pont, construit en 1910 au-dessus du Nil bleu, connecte Khartoum-Nord et
Khartoum ; le second en 1928, enjambe le Nil blanc. Il relie Omdurman à Khartoum et
accommodait un tramway disparu dans les années 1950 ; le troisième, à Shambat, associe
Khartoum-Nord à Omdurman. En 1980, un nouveau pont plus à l'est sur le Nil bleu renforce la
connexion entre Khartoum-Nord et Khartoum favorisant les extensions populaires sur la rive
Nord, notamment vers l'est. Cette rive sud-est du Nil Bleu, très enclavée, largement squattée par
des populations marginales, fait l'objet d'une intense activité de ré-appropriation foncière qui s'est
traduite, en janvier 2002, par la mise en chantier d'un nouveau pont, à Jaraif précisément. De
même, en amont sur le Nil blanc un pont construit par une compagnie chinoise a été inauguré en
2001.
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Actuellement, la totalité du coût des services reposent sur des familles pauvres
engageant d'irrémédiables dégradations de la santé et de l'environnement. Quelques
projets portés par des organisations non-gouvernementales, du type nourriture contre
travail d'intérêt collectif notamment, permettent toutefois d'étendre les réseaux d'eau
potable et les drains contre les inondations. Mais il ne suffit pas d'amener les réseaux, il
faut qu'ensuite, les familles puissent payer et, clairement, beaucoup en sont totalement
incapables. L'absence de subvention et l'incorporation totale des coûts dans les tarifs aux
consommateurs amènent une grande partie des familles des extensions récentes à ne pas
se connecter à l'électricité et à continuer à s'éclairer à la lampe à pétrole et, surtout, à
vivre au rythme du jour et de la nuit. A Omdurman encore, en 1993, 57% des ménages
s'éclairaient toujours de cette manière ils étaient 44% dans l'ensemble de
l'agglomération – ce qui signifie aussi qu'ils ne disposaient ou n'utilisaient plus aucun
équipement électroménager, pas même un frigo. En 1999, une enquête représentative
indiquait que la part de ménages utilisant l'électricité n'avait absolument pas augmenté,
voire s'était sensiblement réduite – 56,5% ; alors que 42% des ménages disposaient d'un
frigo8. L'absence d'augmentation de la part d'usagers de l'électricité témoigne des
difficultés à devenir sociétaire de la ville. Il faut encore souligner la faible progression
de la distribution d'électricité et la très mauvaise qualité de la desserte au-delà d'un
rayon de 5 à 6 kilomètres des centres de production et des transformateurs moyennes
tensions tous proches des quartiers centraux et de leurs extensions résidentielles. La
faiblesse de la production comme le manque de réseaux moyenne-tension contraint très
fortement l'élargissement du service. La desserte en électricité progresse moins vite que
le téléphone. Cette pénurie devrait être en partie résolue par la mise en service de deux
nouvelles centrales thermiques au nord de Khartoum s'appuyant sur la disponibilité
pétrolière9. Mais dès lors l'accès deviendra encore davantage une question de coût.
La résignation face à l'augmentation des prix, l'absence d'adhésion au service, la
déconnexion parfois même, montrent à quel point des populations en état d'extrême
pauvreté intériorisent leur condition, loin de se révolter comme le prédisent sans
nuances les conjoncturistes à l'occasion de telle ou telle hausse significative d'un service
ou du pain10. Très significatif encore, en 1993, le bois et le charbon de bois assurent
plus de 80% des besoins de chauffe pour la cuisine à Khartoum et encore plus de 60%
8 Source : Safe motherhood survey, National Report – 1999. Federal Ministry of Health, Central Bureau
of Statistics, UNFPA, p. 23.
9 Il s'agit d'une centrale financée par la Malaisie de 260 MW à Kilo 10 et d'une centrale financée
par la Chine près de la raffinerie de al-Gaylî. Construite avec l'appui d'une ingénierie allemande,
elle intègre encore davantage dans la capacité industrielle du pays les compagnies malaisienne et
chinoise qui contrôle l'activité pétrolière au Soudan. Ces centrales, toutes deux au fuel,
n'empêcheront pas que 90% du butane produit dans la raffinerie de el-Gaylî soit brûlé faute de
débouchés.
10 La longue chaîne des crises humanitaires où s'imbriquent les crises environnementales
amplifiées par les conflits politico-économiques, dans l'expérience de la migration comme dans la
transmission intergénérationnelle de l'histoire locale, favorisent l'incorporation du malheur.
L'affliction et la résignation, jusqu'au fatalisme légitimé par les valeurs religieuses, sont autant
d'éléments qui contribuent à expliquer, tout autant que les performances du contrôle policier et la
mise à distance planifiée, l'absence de révoltes en mesure de menacer le pouvoir.
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en 1996. Certes avec l'exploitation pétrolière, le kérosène et le gaz en bouteille sont en
principe nettement plus accessibles, mais le charbon de bois reste beaucoup moins cher.
En restant très lucrative, notamment parce qu'elle exige très peu d'investissement, la
filière du bois de chauffe entretient la déforestation et donc la désertification, elle-même
génératrice d'une migration de subsistance.
Au total, cette situation pose la question de la modernisation. Certes elle tend à se
réaliser, à s'affirmer matériellement au travers de ses attributs techniques, mais les
profondes inégalités de répartition inscrites dans l'ethnicisation du monde social
cristallisée sans ambiguïté ni détour dans les topographies de la capitale n'amène pas un
élargissement notable des bénéficiaires du progrès. La modernisation par et pour le
marché, dans des conditions de quasi-monopole de fait pour la plupart des services
cristallisent les inégalités alors que l'offre s'élargit. Il n'est plus question de pauvreté
dans un contexte de pénurie mais d'appauvrissement dans un contexte d'abondance
relative. L'exclusion devient donc plus flagrante ; le fait d'étendre l'ampoule électrique
faute de pouvoir acheter de l'électricité s'apparente à une forme de retrait du marché, ce
cadre normatif supposé uniformiser les valeurs sociétales. De même, pour ceux qui sont
réduits à la marche sous une chaleur accablante ou ont renoncé à fréquenter la ville
faute de pouvoir accéder aux transports urbains – la question n'est plus que les pompes à
essence soit vide mais que le service est inaccessible à une large frange des citadins. Se
nourrir et nourrir les siens demeurent la préoccupation centrale de la majorité de la
population. En moyenne, dans l'État de Khartoum, 21% des habitants souffre d'une
malnutrition chronique qui les fragilise face aux maladies courantes comme la malaria.
Dans les extensions populaires, c'est même 60% des habitants qui doivent se contenter
d'un seul repas par jour constitué essentiellement de farine (pain et bouillie de sorgho)11.
La division sociale dans la densité est radicalement différente de la division sociale
dans la distanciation. Au Caire, la construction des inégalités et la stigmatisation des
quartiers populaires, de leurs habitants, passent par l'illégalité de la construction alors
qu'à Khartoum, marqué par une grande diversité ethnique, c'est immédiatement la
légitimité d'être là venant d'ailleurs, l'identité ethnique et régionale, qui construit les
hiérarchies, assignent à un lieu et à des compétences ou incompétences dans un espace
fortement découpé par des vides à défaut d'être totalement maîtrisé. La présence des
déplacés et des réfugiés et, plus largement, d'une diversité ethnique sans égale construit
un rapport de la métropole au pays qui contraste avec l'apparente unicité égyptienne. A
Khartoum, l'appartenance régionale et ethnique est transposée dans la propriété du sol
avec des gradients centre-périphéries très nets. L'origine et la date d'arrivée déterminent
presque sans exception les positions dans la ville, les modalités d'insertion comme la
sécurité de l'établissement. L'ethnicisation extrême des rapports sociaux amène
Khartoum à concentrer les contradictions du Soudan dans son ensemble et à les graver
dans sa trame foncière. Ensuite, les stratégies matrimoniales marquées par l'endogamie
11 L'approvisionnement céréalier de Khartoum est une nécessité sécuritaire extrêmement coûteuse
puisqu'en 2000, il nécessitait la mise à disposition de 855.000 tonnes de céréales qui représentait
22% de la production soudanaise de céréales ou 56% du déficit nécessitant importation
(Source :Situation analysis of women and children in the Sudan. Unicef, 1999).
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familiales, tribales puis régionales pérennisent cette empreinte foncière et les rapports
de domination qu'elle transcrit dans l'espace.
LA METROPOLISATION DES CRISES
Les migrations
Les années 1980 sont des années de crise pour le Soudan. Elles vont se traduire par
une mégapolisation accélérée de la capitale vers laquelle convergent les migrants de
l'ouest contraints à la mobilité et à l'abandon de leurs biens par les sévères sécheresses
consécutives de 1984 et 1985, puis les déplacés de la guerre au Sud qui reprend en 1983
et s'intensifie à partir de 1985 et plus encore après 1989 et le coup d'État militaire qui
met fin à l'expérience du gouvernement d'union nationale porté au pouvoir en 1986. Ces
déplacements contraints vers la capitale vont se traduire par un étalement sans précédent
qui débordent de toutes parts les schémas de développement et les capacités d'extension
des infrastructures. Puisque ces populations sont considérées comme illégitimes et, pour
une grande part, comme des migrants temporaires amenés à rentrer chez eux, rien
n'incite à leur intégration. Ils vont pourtant composer, envers et contre tous, la forme
d'habitat désormais dominante de l'agglomération. En outre, les crises et le financement
de l'effort de guerre ont réduit encore les déjà trop faibles capacités d'investissement
public. L'aide au développement est même strictement prohibée au Soudan à partir de
1995 par les démocraties industrielles pour s'opposer aux liens alors évidents entre le
régime soudanais et des membres d'internationales islamistes radicales. Dès 1993, le
département d'État des États-Unis d'Amérique inscrit le Soudan sur sa liste des pays
soutenant le terrorisme et, en 1997, un décret interdit aux entreprises américaines de
faire des affaires avec des entités ayant un quelconque lien avec le gouvernement
soudanais. De même, l'Union Européenne clôt tous ses projets de développement,
réduisant son assistance à l'humanitaire d'urgence. La Ligue Arabe agira dans le même
sens en 1995 après l'attentat contre le président égyptien à Addis Abeba dans lequel sont
impliqués des Soudanais. Déjà, en 1990, le FMI déclare le Soudan non-éligible à toutes
formes de crédit, en réaction aux défauts de paiement de la dette et de ses intérêts. Le
FMI reste toutefois en contact avec le régime et suggère, à partir de 1995, la mise en
place d'un ajustement sans précédent des dépenses publiques apparentes, c'est-à-dire
hors du budget militaire ; ce qui a notamment pour conséquence de réduire encore les
possibilités d'équiper les quartiers périphériques, comme de subventionner les produits
de première nécessité. Le FMI va ainsi offrir une superbe légitimité internationale et une
justification à l'absence de volonté politique, voire aux partisans d'une exclusion et
d'une marginalisation des migrants des provinces et plus particulièrement encore des
déplacés du Sud12.
12 Signe évident de l'ajustement et donc de la fin des politiques de subvention, le budget 2000 de
la banque publique pour le logement, unique institution supportant financièrement l'habitat, ne
permettait de construire plus de 100 unités d'habitation (Abdel Raziq S. "Housing Finance in
Sudan". Fifth Scientific Conference. National Research Centre. Conférence avril 2001). Autre
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En 1973, 230 000 habitants de la capitale n'y étaient pas nés, 20 ans plus tard, ils
étaient 1,5 millions. Leur proportion passe donc de moins de 30% à plus de 50% de la
population totale, dépassant même les 60% à Omdurman. Cette information censitaire
donne un stock cumulatif de migrants. Il est toutefois possible d'estimer grossièrement
le flux en projetant ce qu'aurait été la population sur la seule base de sa croissance
naturelle à taux constant. Entre 1983 et 1993, ce flux dépasse selon toute vraisemblance
le million. Il a compté pour 70% de la croissance, voire 75% à Omdurman qui aurait
accueilli quelques 564 000 personnes. Les enquêtes avant le recensement de 1993
avançaient des chiffres variant entre 687 000 en 1987 et 712000 en 199113. Selon cette
même méthode, l'apport migratoire entre 1993 et 2003 dépasse 1,3 millions, comptant
encore pour 58% de la croissance de la capitale.
Les sécheresses du milieu des années 1980
A la fin des années 1990, les enquêtes, même les plus alarmistes, confirment
simplement ce que les données censitaires de 1993 indiquaient déjà sans détour : plus de
la moitié des habitants sont des migrants humanitaires poussés sur les routes par la
sécheresse, la pauvreté absolue liée à la sur-valorisation de l'agriculture à forte intensité
de capitaux, les conflits locaux pour l'accès à la terre et au pâturage, et la guerre civile.
Ainsi en 1996, J. Rone avance le chiffre de 1,8 millions de déplacés à Khartoum répartis
comme suit : 800 000 réfugiés du Sud-Soudan et des Monts Nouba fuyant les zones de
combat et les razzias des milices, 350 000 victimes de la sécheresse venant
principalement de l'ouest mais aussi de l'est et, enfin, 650 000 personnes que l'auteur
qualifie de "squatters économiques".
En fait, Khartoum apparaît, depuis sa fondation, comme le pôle de convergence
privilégié des populations migrantes volontaires ou contraintes. Il y a de ce point de vue
une réelle continuité du peuplement et de l'appropriation foncière consécutive qui
constituent une mémoire commune associant la capitale au pays. Une fusion d'autant
plus forte que l'histoire de ce rapport à la capitale se confond avec la construction de la
nation indépendante. Ainsi l'appartenance régionale joue pour toutes les familles de
Khartoum de manière vivante sur deux à trois générations. Presque tous les habitants de
la capitale ont une expérience des provinces, une filiation, une appartenance régionale et
tribale revendiquée qui reste un attribut majeur du positionnement social. C'est aussi un
capital symbolique étroitement associé à des réseaux de solidarité et de capitalisation.
indicateur, la forte dégradation du pouvoir d'achat des fonctionnaires qui dès 1995 ne représentait
plus qu'entre 25 et 36% de leur niveau de 1990 selon les grades (El Tayeb G. 2002).
13 Nombreux sont les auteurs qui rejettent en bloc les données censitaires sans vouloir comprendre
leur nature : le recensement de 1993, relève sans ambiguïté 1,5 millions de personnes non-nées
dans l'agglomération de Khartoum, mais ce qui est retenu c'est qu'il ne comptabilise que 82.000
personnes se désignant elles-mêmes comme déplacés. Ne se reconnaissent en effet sous cette
appellation que les populations des camps officiels abritant essentiellement des populations du
Sud.
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Dès 1889, la grande famine dans le Darfour permet d'affilier aux fidèles des héritiers
du Mahdi issus de la vallée du Nil les tribus arabes de l'Ouest qui formeront le noyau de
l'armée régulière. Or jusqu'à présent les gens de l'Ouest constituent une part importante
des effectifs militaires et comptent en conséquence de nombreux morts dans la guerre
au Sud. Cette famine de 1888-1889, déjà, fut aggravée par le contexte politique ; Par le
blocus anglo-égyptien au Nord et éthiopien au Sud-Est. Des disettes et de réelles
famines ont, tout au long du siècle, contribué à peupler la capitale que ce soit en 1913,
1914 ou encore en 1927, même si les administrateurs anglais ont parfois réduit leurs
effets en important du mais et du blé d'Inde (De Waal, 1989 ; Wani-Gore, 1991). Plus
récemment, les très mauvaises années de 1969 à 1973 et de 1977 et 1978 ont sinistré les
régions sahéliennes forçant de nombreux habitants, éleveurs et agriculteurs, à migrer
vers les villes et la capitale mais aussi vers les zones agricoles irriguées de la Gezira
comme main-d'œuvre agricole et plus encore vers les périmètres mécanisés d'agriculture
sous pluie de l'est du Soudan, de la région de Gedaref en particulier, le grenier du pays
avec ses surplus de sorgho – la base alimentaire soudanaise. Une région alors en plein
essor même si elle ne fut pas épargnée de façon conjoncturelle par la faiblesse des
pluies. Les populations des montagnes de la Mer Rouge sont tout aussi durement
affectées. Mais ces sécheresses n'égalent pas en intensité les trois terribles années
consécutives de 1982 à 1985 et les rechutes de 1987-88 puis de 2001 qui obligent à la
mobilité et à l'abandon de villages entiers une part importante des habitants des régions
nord de l'Ouest du Soudan (Nord-Kordofan et Nord et Ouest-Darfour). La
désertification associée à la baisse tendancielle des pluies et aux tentatives destructives
d'intensification des cultures est cumulative entre 1970 et 1990, rendant la crise
structurelle. Durant vingt ans, les surfaces cultivées se réduisent et les cheptels sont peu
à peu décimés sans que les éleveurs-pasteurs aient pu conserver les capitaux nécessaires
à leur reconstitution. Les années 1980 se révèle comme l'aboutissement d'une spirale de
dérèglement total d'un équilibre écologique et d'un partage séculaire de l'usage du sol
entre pasteurs et agriculteurs (cf. Morton, 1994 ; De Wall, 1989). La situation est encore
aggravée par les crises régionales, par l'arrivée de Tchadiens par l'ouest et d'Éthiopiens
depuis l'est et, bientôt, par leur convergence dans la capitale.
La situation devient tellement dramatique que la population du Kordofan ne croît
plus entre 1983 et 1993 (0,7% par an) restant stable autour de 3,3 millions d'habitants
alors que si elle avait cru selon le taux d'accroissement moyen du Soudan durant cette
décennie (3,3% par an) elle aurait compté 1,2 millions d'habitants supplémentaires –
signe d'une surmortalité significative et de migrations massives14. Le Darfour, en
revanche, semble moins affecté par les sécheresses, mais il ne s'agit que d'une
apparence. Le solde nettement positif n'est dû qu'à l'arrivée compensatrice de Tchadiens
et surtout des réfugiés de la guerre au Sud, du Bahr al-Ghazal, qui sont venus y accroître
la pression sur des ressources de plus en plus rares. Au total, avec les déplacements des
pasteurs nomades des pâturages desséchés du nord vers le sud, la situation dans les
fonds de wadi-s encore cultivables est devenue extrêmement conflictuelle. A tel point
14 L'absence d'augmentation de la population du Kordofan s'explique aussi par le conflit dans les
monts Nouba (Sud-Kordofan) qui va obliger de nombreux habitants à fuir les exactions, et le
recensement à ne pas couvrir les zones de combat.
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qu'à présent, les services de l'État ne contrôlent pas la totalité de la région dominée par
l'insécurité. Le Darfour avec son taux de croissance de 4,4% par an, le plus élevé des
provinces, apparaît comme une zone de transit pour des populations déplacées qui sont
ultérieurement acculées à rejoindre la vallée du Nil et souvent Khartoum. En 1984, les
nécessités de la guerre qui reprend et les atermoiements du régime ne permettent pas
d'apporter une réponse à l'urgence de la situation. Ainsi, une part importante des récoltes
industrielles de sorgho a continué d'être exportée pour obtenir des devises. Dans ces
conditions, les migrations vont donc devenir massives et souvent définitives, sans
possibilité de retour.
La guerre
L'histoire de l'esclavage constitue clairement la base de la construction d'une
infériorité incorporée des populations du Sud – rappelons encore leur rôle essentiel dans
le peuplement initial d'Omdurman des esclaves originaires du Sud15. La continuité de la
guerre et du rapport colonial depuis l'indépendance ne cessent d'actualiser infériorité et
domination ne laissant que de très étroites marges de promotion individuelle aux
populations originaires des zones en guerre face aux filières réservées, obligées et
inférieures de leur insertion dans la ville et ses métiers. Les hommes originaires des
Monts Nouba se sont taillés depuis plusieurs décennies, avec les Nuer, une solide
réputation dans la construction avec leurs contremaîtres originaires de l'ouest (Kameir,
1980). Toutes les extensions de standing, comme les immeubles de bureaux, les hôtels
et les bâtiments publics leurs sont dues. Ils ont construit Khartoum. Les femmes du Sud,
parfois très jeunes, constituent un réservoir inépuisable de domestique, et les hommes
exécutent toutes les basses-œuvres dans le commerce et les services. D'autres femmes
du Sud partagent avec les réfugiées érythréennes les coins d'ombre dans les rues où elles
proposent thés et cafés – vivant sous la menace, à présent réduite, des rafles policières.
Des jeunes hommes vendent des cigarettes. Les hommes du Sud sont encore sur-
représentés dans le ramassage des ordures. La guerre, en apportant main-d'œuvre et
service à bon marché, garantit la préservation d'un mode de vie et d'une hospitalité
traditionnelle qui reposent sur l'emploi d'une large domesticité pour les élites et, à un
moindre niveau, pour une part importante des familles citadines aux revenus plus
modestes – comme une déclinaison de la domination qui favorise l'adhésion étendue au
modèle sociétal ethnicisé. L'accès aux ressources minimum, au repas quotidien, et les
déstructurations familiales liées aux migrations forcées et à la guerre acculent encore les
jeunes du Sud à la délinquance et aux trafics. Les enfants des rues évalués à plus de 26
000 en 2002 par l'Unicef et majoritairement Sudistes sont ainsi des recrus faciles pour le
crime organisé (cf. Simone A. 1994).
15 L'histoire de l'esclavage et le rôle de stimulateur qu'a joué le pouvoir khédivial jusqu'à la fin du
XIXe S. est aussi un vecteur de transmission du racisme toujours extrêmement marqué des
Égyptiens à l'égard des réfugiés et des émigrés soudanais en Égypte. Des visions du Soudan
inscrites dans la construction de l'identité nationale égyptienne où le Soudan apparaît comme le
tiers miroir de soit, voire le bouc-émissaire (cf. l'excellent ouvrage de Powell, 2003).
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Pour la grande majorité des déplacés du Sud et des migrants des régions
marginalisées, Khartoum, ses services, ses civilités et sa modernité, demeurent un
environnement lointain et irréel. Toutefois, comme par une ruse de la structure
métropolitaine où ses composantes font forcément système, ces relégués de la cité
composent peu à peu à la marge des activités commerciales, voire artisanales, qui
permettent la survie de la communauté et, finalement l'extension de la ville. Ainsi
émergent des souks qui en viennent à concurrencer les lieux commerciaux plus
centraux.
Il n'en reste pas moins que, selon les enquêtes les plus récentes dans les quartiers
dominent les déplacés, la faim quotidienne, l'absence d'emploi et le rejet socioculturel
l'emportant, l'aspiration au retour domine très nettement et augmente avec les espoirs de
voir aboutir les négociations d'un accord de paix. Elle ne signifie pas pour autant que
ces projets se concrétiseront et se traduiront par une baisse sensible de la population de
la capitale et même de la part de sudistes, même dans le cas d'un retour à la paix. Une
part importante de cette population dite du Sud, très jeune, est en fait native de
Khartoum. Ces populations sudistes rencontreront des difficultés certaines d'adaptation
et d'accès aux ressources car, au Sud, l'appropriation du sol et les positions de pouvoir
seront contrôlées par ceux qui sont restés et ont participé à la lutte contre le Nord. En
outre, la plupart des jeunes ne maîtrisent plus leur langue et sont scolarisés, quant ils le
sont, notamment par le réseau des églises, en arabe. Pour autant, des programmes de
rapatriement sont déjà expérimentés, notamment pour des familles de l'ouest, voire du
Bahr al-Ghazal et, sont prévus en masse dans le cadre des négociations de paix pour les
populations originaires du Sud.
La guerre est aussi très présente dans la capitale au travers des kiosques et autres
boutiques portant le nom d'un martyr, c'est-à-dire d'un soldat de l'armée soudanaise mort
au combat après que le conflit ait été qualifié par le régime de guerre sainte au début des
années 1990. Les familles investissent l'indemnité dans un commerce ou parfois dans
l'achat d'un mini taxi de marque indienne quand ce n'est pas dans l'achat d'un terrain à
bâtir. Comme parmi les engagés et les volontaires, les hommes de l'Ouest et d'autres
tribus originaires des régions marginales sont sur-représentés parmi les martyrs,
l'engagement dans l'armée induit le prix du sang d'une stratégie d'insertion pluri-
générationnelle à l'ombre des élites du Nord. Ainsi les familles originaires de l'Ouest
forment-elles à présent une communauté tout autant marquée par le coût humain très
élevé de la guerre au Sud que par l'exode face aux sécheresses des décennies 1970-80.
La guerre, c'est encore l'obligation de service militaire que doivent tous les jeunes. Elle
peut les amener jusqu'au front et parfois à la mort comme en témoignent les affiches des
martyrs à l'entrée des universités.
LES DIMENSIONS REGIONALES DES APPORTS
En 1994, les organisations non-gouvernementales et divers observateurs
s'accordaient pour dire que Khartoum abritait environ 800 000 déplacés. Les données
censitaires permettent une distribution par région d'origine de la moitié des habitants de
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la capitale qui n'y sont pas nés et, par conséquent, de comprendre plus précisément ce
que recouvrent ces estimations.
Tableau 5 : Origine régionale des populations non nées à Khartoum en 1993
Nord 255 669 17,7
Darfur 162 993 11,3
Kordofan 442 018 30,6
Centre 309 104 21,4
Est 66 108 4,6
Sud 207 795 14,4
Étrangers 91 313 6,3
TOTAL 1 443 687 100,0
Recensement de la population, 1993
L'origine des migrants soudanais présents dans la capitale est très représentative des
crises de subsistances des années 1980 et, à première vue, moins de la reprise de la
guerre en 1983. Les populations de l'Ouest sont très nettement dominantes, suivis des
habitants du Nord qui ont eu aussi à souffrir des sécheresses mais qui, surtout,
constituent le réservoir le plus ancien et le mieux intégrés des habitants de la capitale
avec des réseaux d'insertion familiaux et tribaux très bien ancrés. La grande différence
entre les migrants du Nord et ceux de l'Ouest ou du Sud est que les premiers arrivent des
régions les mieux équipés où les populations sont les plus scolarisées alors qu'à l'inverse
les seconds proviennent des régions les plus défavorisées et où les tendances sont à la
dégradation comme l'indiquent des tendances à la déscolarisation ou à la recrudescence
de la tuberculose passée de 2,7% des décès en 1988 à 4,5 en 1996.
Les déplacés du Sud ne représentent apparemment qu'à peine plus de 250 000
personnes. Seulement, parmi les migrants du Kordofan une large partie sont des Noubas
qui ont fui devant les combats et les destructions de villages et des cultures à partir de
1991-92. En prenant en considération la distribution par appartenance tribale et ethnique
de la population de Khartoum, 343 000 Noubas sont dénombrés et le nombre de
Sudistes s'élèvent à 255 000. Évidemment, les deux tableaux ne sont pas
immédiatement comparables dans la mesure ou le second dit l'origine selon la manière
dont le chef de ménage déclare l'appartenance de sa famille. Il n'est pas question de date
d'arrivée et, par conséquent, pour une part, il s'agit de ménage établi à Khartoum depuis
au moins une génération. Toutefois, l'hypothèse selon laquelle les migrants récents sont
davantage parmi les gens du Sud et de l'Ouest est tout à fait logique.
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Photo n°1 : Maçons – Noubas Amarat – 2001 (C. Iverné)
Ainsi le nombre des déplacés affectés par les conflits au Sud est de l'ordre de
600000 personnes en 1993, représentant 17% de la population de la capitale et de ses
environs16. Il convient en outre d'ajouter à ces ménages privés, les seuls pour lesquels
l'appartenance tribale déclarée est disponible, les 82 000 personnes abritées dans des
camps de déplacés. Ce total de 682 000 déplacés est donc convergent avec les
évaluations avancées par ailleurs, offrant l'avantage d'une couverture exhaustive et de
procédures de vérification multiples. En dehors de tout apport migratoire, du simple fait
de leur croissance démographique naturelle, il serait à présent 917 000. Il est par
conséquent raisonnable de penser que leur nombre dépasse largement le million à
présent, compte tenu de la poursuite du conflit et de l'activation des filières de
migration. La natalité, les migrations à plusieurs points comme la présence ancienne
d'une minorité sudiste dans la capitale depuis plusieurs générations explique le gap entre
la part de non nés et les appartenances. En effet, les déplacés du Sud n'arrivent pas
directement à Khartoum contrairement à une large part des migrants de l'ouest. Les
sudistes ont des trajectoires migratoires comportant de nombreuses stations
16 De la capitale est de ses environs, car il convient de prendre en considération l'agglomération et
ses périphéries dites rurales pour prendre en compte la totalité de la population déplacée ayant
rejoint Khartoum. Ils sont en effet nombreux, environ 20%, à avoir trouvé un abri dans des
extensions reléguées au-delà du périmètre urbain.
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intermédiaires dans des camps, des bourgs et des villes que ce soit par l'ouest, l'est ou le
centre, par la Gezira.
Tableau 6 : Appartenance ethnique ou tribale déclarée en 1993 dans la région de
Khartoum*
Dont
Ethnies et tribus % Baggara Dinka Gallayin Guhayna Nubiens
De la vallée et du Nord 1 996 601 58,2 47,0 13,8 17,2
de l'Ouest 531 625 15,5 46,1
Nouba 343 276 10,0
Du Sud 254 523 7,4 51,2
De l'Est 101 342 3,0
Fellata 110 281 3,2
sans affiliation 54 995 1,6
Étrangers 39 427 1,1
Pop. ménages privés 3 432 070 100,0
Source : Recensement de la population, 1993.
Cela explique en partie pourquoi près de la moitié des migrants présents à Khartoum
proviennent des villes de province. Une partie des originaires du Sud est née en
province et pas dans le Sud.
Les deux millions d'habitants de Khartoum originaires de la vallée et du Nord sont
très proches de la moitié qui y est née et établie, souvent depuis plusieurs générations,
surtout si l'on tient compte des 220 000 migrants du Nord qui ne sont pas nés à
Khartoum – confirmant leur statut de population souche, la plus anciennement installée
et par conséquent contrôlant le foncier. Il est aussi important de noter que la capitale
compte autant de gens du Nord que le Nord lui-même, signe de la forte domination et de
l'ancrage ancien, depuis la fondation, des arabes et des Nubiens de la vallée sur la
capitale comme le reflète la centralité de leur appropriation foncière tant à Khartoum
qu'à Omdurman ou même Barî. Ce ne sont pas moins de 60% de la totalité des Nubiens
et 32% des Gallayins qui sont à Khartoum !
A ce titre, s'il est parfois énoncé que Khartoum se situe sur les marges nord du
centre économique et démographique du Soudan et que, par conséquent, elle devrait se
trouver plus au sud sur le Nil – même si aucun paradigme invite à concevoir la centralité
géographique des métropoles comme une règle mécanique, ni même son association aux
pôles de production majeurs, ce qui compte en effet c'est la capacité de contrôle et de
capitalisation des ressources nationales, de métropolisation donc. Précisément, en raison
de la capitalisation et des fonctions de commandement stratifiées depuis un siècle à
Khartoum, un changement de capitale est absolument inconcevable. De plus, il faut
* Région de Khartoum, rural et urbain des trois parties de la capitale, car une part importante des
migrants du Sud et l'Ouest vivent dans des quartiers et camps qui sont en dehors des limites
urbaines.
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admettre qu'à la confluence des deux Nil, la capitale occupe une position parfaite
d'interface pour les élites du Nord qui dominent le pays. La capitale est ainsi à l'abri des
convoitises des provinces.
La domination des gens de la vallée sur la capitale explique aussi pourquoi Port-
Soudan n'a pas cru davantage malgré le caractère minier de l'exploitation du pays.
L'affirmation nécessaire de la capitale après 1953 pour accueillir l'appareil d'État du
pays désormais indépendant, alors que les élites politiques étaient dans leur écrasante
majorité du Nord, a apporté la légitimité nécessaire à la continuité de Khartoum. Sans
compter que les anglo-égyptiens avaient précocement mis en place à Khartoum les
infrastructures nécessaires ; tout un centre, avec ses ministères qui, jusqu'à présent,
servent l'administration du pays. Ils avaient eu une approche très intégratrice visant la
continuité de l'administration et l'exploitation de la vallée du Nil en s'appuyant et en
promouvant les élites de la vallée. La maîtrise l'emportait sur l'esprit du simple
comptoir.
Le nombre de sudistes déplacés dans son ensemble peut encore être évalué au
travers des estimations de la population du Sud pour 1993 et 2003. Elles indiquent une
population totale de, respectivement, 4,3 millions et de 5,1 millions, soit une baisse
absolue de la population de 1983 à 1993, puis une sensible remontée du au
regroupement des populations du Sud dans le Bahr al-Ghazal. Comparé à ce qu'aurait
du être la population au regard de sa croissance naturelle, il manque 3,6 millions de
personnes, morts et déplacés depuis 1983. Si la guerre a fait, ce qui est communément
admis, 500 000 morts par ses effets directs et indirects, Khartoum abrite à présent plus
de 20% des déplacés du Sud. Les Noubas déplacés présents à Khartoum représentent
35% de la totalité des Noubas recensés en 1993 et 56% de ceux recensés dans le Nord
en dehors des Monts Nouba17. Khartoum abrite aussi 35% des 725.000 sudistes présent
dans le Nord-Soudan en 1993.
Il s'agit donc d'une population considérable qu'il n'est plus possible d'exclure et de
marginaliser. L'entreprise est devenue difficile en raison de sa masse qui dépasse
largement le million en 200318 et par l'importance des communautés désormais adaptées
à la vie métropolitaine et politiquement structurées. C'est sans doute pourquoi, dans les
Dar el-Salam et les quartiers de squatters, la récupération politique par l'assistance ou
l'équipement comme par la légalisation foncière et l'implication des élites traditionnelles
17 Il apparaît clairement dans les résultats du recensement de 1993 que des départements entiers
des Monts Nouba, comme la Muhafaza de Kadugli, non pas pu être recensés par le gouvernement
en 1993 en raison du conflit.
18 Les Nations Unies et les ONG se sont accordés récemment sur le chiffre de 1,8 million de
déplacés du Sud et des Monts Nouba à Khartoum. Cette estimation suppose un apport de déplacés
de l'ordre de 800.000 entre 1993 et 2003. La constitution d'un tel stock implique in flux d'une
intensité extrême associant le regroupement accru des déplacés déjà présent au Nord dans la
capitale et des formes massives d'exode depuis le Sud directement à Khartoum. Rappelons
simplement qu'en 1993, les Monts Nouba dans la partie contrôlée par le gouvernement ne
comptent déjà plus que 370.000 habitants et qu'il en reste toujours un nombre considérable en
2003.
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et des rares intellectuels ou entrepreneurs sont devenues des stratégies aussi courantes
que les expulsions et les relégations.
LE REGIME ET LA METROPOLE
L'installation des migrants n'est pas sans rencontrer des réactions coercitives. Le
recours à la force par les autorités est, à des degrés divers, quotidien. Les règles de
l'urbanisme sont ainsi utilisées pour organiser la mise à distance et la ségrégation
spatiale. La politique de mise en place des Dar el-Salam est de ce point de vue
exemplaire (cf. Pérouse de Monclos, 2001). Incontestablement, la convergence dans la
métropole de toutes les contradictions d'un pays pluriethnique connaissant une crise de
répartition très aiguë exige une capacité à mobiliser des forces de sécurité conséquentes.
Khartoum regroupe donc, en 1993, 46% des forces de sécurité et de police du pays.
Toutefois, la réduction imposée des dépenses publiques a fortement contraint les
prétentions des partisans d'un contrôle très strict de l'habitat spontané et de relégation
des migrants. Il y a eu en effet depuis une dizaine d'années tout autant une continuité
des mesures radicales d'éviction des squatters autour des terrains les plus attractifs qu'un
laisser-faire et des procédures de légalisation massives suivies d'efforts incontestables
d'équipement.
Néanmoins l'insécurité foncière concerne toujours 40% des logements de la
métropole, même si la reconnaissance de fait de cette production populaire ne souffre
guère d'alternative à moyen terme. L'usage de la force ne peut concerner que des
alignements et des ré-appropriations pour fournir des équipements publics et parfois
encore des distributions plus politiques et spéculatives des avoirs fonciers. Certes, à
l'automne 2002, le ministre de la construction et des travaux publics de l'État de
Khartoum, réactualisant la fondation d'une ville nouvelle à l'est de la capitale inscrite
dans les schémas directeurs depuis les années 1970, a annoncé l'alignement de 25 000
lots distribués selon les trois catégories, mais cette disponibilité potentielle ne couvre
guère plus d'un quart des 95 000 demandes d'accès au sol enregistrées (El Agraa, 2002).
La légalité pousse, ici comme ailleurs, à des transactions spéculatives et les prix
s'écartent immédiatement des capacités des populations mal logées. Après les mesures
de légalisation, les terrains prenant de la valeur, les plus démunis mettent leur parcelle
en vente et vont, à travers des intermédiaires, s'approprier des terrains publics en dehors
de la zone constructible ré-élargissant l'étendue de l'habitat illégal. La mise en service
en 2000 du nouveau pont d'Omdurman, comme l'arrivée de l'asphalte et de l'eau, a
induit des changements de statut très marqués des terrains au Sud d'Omdurman, à
Fittihab notamment, et un report de l'habitat le plus précaire vers les marges des Dar el-
Salam, plus à l'ouest, mais aussi vers le sud.
Le marché foncier, désormais dynamisé par les revenus pétroliers, est à la recherche
d'opportunités spéculatives dont la valeur de base est garantie par l'accessibilité aux
services et la connexion au réseau. Or ces transactions jouent de plus en plus une
fonction de tri beaucoup plus efficace et systématique que le recours à la force qui
n'agissait que ponctuellement. Le même processus est enclenché à l'est du Nil-Bleu avec
la mise en chantier, en janvier 2002, du pont de Jarayf qui se traduit, à la fois, par des
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expulsions et des prises de valeur brutales dans des zones jusqu'alors très marginales,
mixte d'agriculture, d'occupations illégales et de briqueteries très polluantes19. A
présent, des quartiers entiers sont sur-qualifiés. Le marché définit les configurations à
venir de la ville, reportant la précarité et l'illégalité vers des périphéries enclavées,
éloignées et menacées par les inondations lorsque surviennent les pluies torrentielles
entre juillet et septembre. Plus que jamais, les schémas d'aménagement successifs
ressemblent à des rêves de papier tant leur volonté de contenir et de trier sont contrariés
par les dynamiques foncières et le manque de moyens des autorités compétentes20.
Comme dans de nombreuses métropoles, dans une perspective de garantie de la paix
sociale et faute d'alternatives, les autorités doivent conjuguer les visées autoritaires,
idéologiques et de mise en ordre fonctionnelle avec le nécessaire clientélisme et la
tolérance pour la promotion immobilière populaire illégale. Elles doivent reconnaître les
compétences à se loger du plus grand nombre. Dès lors que l'habitat illégal devient la
norme et loge la majorité des citadins, la force ne peut jouer qu'à la marge. Elle cible les
populations les plus unanimement stigmatisées, les plus fragiles et les plus atomisées
par des expériences de migrations forcées et traumatisantes ayant fait éclater les
solidarités ethniques et les cellules familiales. Elles servent dès lors de boucs émissaires,
sont chargés de tous les maux de la cité, de toutes les salissures, chargées de la pollution
morale et physique et exercent de fait les métiers les plus dégradants.
L'histoire des évictions et du tri socio-ethnique témoigne de la continuité de
l'approche coloniale depuis la fondation de Khartoum jusqu'à nos jours. Les principes de
report des populations indésirables vers les marges et de requalification du sol au fur et
à mesure de l'extension fonctionnelle de la métropole sont toujours en vigueur. Depuis
les années 1920-30, des mesures successives de décentrement des quartiers populaires
non-planifiés ont été mises en œuvres tant dans le sud de Khartoum qu'à Khartoum-
Barî. Les migrants employés dans la construction, l'artisanat et l'industrie ont été ainsi
de plus en plus décentrés soit par des mesures d'attribution de nouveaux lots sur les
marges de la ville, voire sans compensation. Il en fut de même pour les petits
fonctionnaires des chemins de fer ou du télégraphe fortement politisés. Entre 1949 et
1953, une opération d'envergure concerna la destruction de plus de 5 000 logements
insalubres au sud de Khartoum, à Deim, et l'attribution de 8 000 lots plus au sud, dans
une trame d'accueil prévoyant services, artisanats et commerces – connu aujourd'hui
comme Deim (Fawzi, 1953 ; Arthur,1980). Le réformisme colonial s'attaqua encore au
marché d'animaux et à l'habitat environnant, notamment à Omdurman, ouvrant la voie
19 Ce pont ouvre la voie à une expansion très étendue vers l'est où est prévue l'implantation du
nouvel aéroport et la fondation d'une ville nouvelle. Il connecte aussi un front de Nil presque
vierge, très favorable à l'implantation de villas luxueuses.
20 Successivement, les schémas directeurs de Khartoum ont été définis par les bureaux d'études de
Doxiadis en 1958-59 pour la période 1958-1983, de Mefit en 1972-74 et de Abdel Moneim-
Doxiadis en 1986. Ce dernier est révisé après les inondations catastrophiques de 1988 pour
prendre en compte les arrivées massives de migrants humanitaires de l'ouest et du sud. Il est
finalement officialisé en 1991. Son zoning servira ensuite de justificatif pour légitimer des
déguerpissements visant la redistribution spéculative et clientéliste de terrains squattés par des
populations stigmatisées comme les Fellatas ou les Noubas (cf. Lavergne, 1995).
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aux extensions populaires à Um Badda. A Khartoum comme dans de nombreuses autres
métropoles, ces décentrements associés à l'extension des marchés et des zones
industrielles ont donné les directions de l'urbanisation populaire illégale. Les noyaux de
ces extensions sont généralement légaux mais n'ont pu suivre l'intensité de l'appel
migratoire et se sont donc largement étendus en dehors de toute trame d'orientation. Les
noyaux de Hag Yusif à Khartoum Barî comme de Um Badda à Omdurman sont
initialement des sites de relogement des populations ouvrières.
Des décrets, en 1946 et 1950, ont introduit respectivement the Central Town and
Planning Board et le Town Planning Ordinance qui visaient la maîtrise des flux de
migrants et la destruction de l'habitat insalubre. Ils sont la base d'une longue série de
décrets légitimant l'approche classificatrice et fonctionnaliste des administrateurs
coloniaux puis des fonctionnaires soudanais formés à l'urbanisme moderniste et au
zoning21. La gestion de l'habitat populaire combine les déguerpissements brutaux et
parfois massifs et des efforts d'équipement et de légalisation comme à Um Badda (el-
Kheir, 1991). L'inscription dans les limites communales d'Omdurman du quartier d'Um
Badda en 1966, sa desserte en eau en 1968 suivi de son alignement et de sa subdivision,
puis sa connexion au réseau électrique en 1974 ont incité au squattage de ses franges.
Durant les années 1970, l'accommodation sur les marges des nouveaux arrivants était
rapidement suivie d'une légalisation sur place ou d'un relogement sur une trame proche.
Mais rapidement, au début des années 1980, les extensions populaires illégales se
greffant sur les marges légalisées prennent une telle ampleur que le gouvernement a
recours à la force et aux déguerpissements. Cette tentative de reprendre la maîtrise de la
distribution du foncier péri-métropolitain qui, pour plus de 90% à travers ses ministères,
appartient à l'État, vise aussi à contenter la demande de revenus annexes et donc de
foncier par les clients indispensables de l'appareil d'État, les fonctionnaires. La
distribution de lots vient compenser les réductions de pouvoir d'achat et donc garantir la
fidélité des serviteurs du régime ; en particulier, de la police, des services de sécurité et
des forces armées. De même, il est indispensable de drainer les capitaux de la
population solvable notamment de ceux qui ont effectué une migration dans le Golfe.
C'est aussi une manière d'obtenir l'allégeance de ces diplômés, de ces ingénieurs et de
ces médecins. La création du quartier de Muhandisîn (les ingénieurs) entre Fittihab et
Um Badda par déguerpissement des Noubas et des gens de l'Ouest qui occupaient ces
terrains en bordure d'Umdurman est, de ce point de vue, une opération exemplaire.
21 Nous pouvons citer, notamment, la création par le conseil des ministres en 1985, de la direction
pour l'habitat illégal qui l'année de sa création propose le déplacement de 50.000 familles ! En
1990, un nouveau décret vient réaffirmer la légitimité de la ré-appropriation de quartiers
illégalement occupés et restreignant le ré-attribution d'un lot aux seules familles de nationalités
soudanaises qui peuvent prouver une résidence supérieure à dix ans. Ce décret ouvre la porte à
tous les arbitraires concernant le déplacement des populations marginales et en particulier des
Sudistes.
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Photo n°2 : Monika John DinkaAwill – Mayo – 2002 (C. Iverné) Photo n°3 : Abdel Wahed - Manshiya – 2002 (C. Iverné)
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En 1983, 39 quartiers d'Omdurman, 32 à Khartoum Barî et 29 à Khartoum sont
classés comme devant faire l'objet d'un déguerpissement et d'un alignement au
bulldozer. En 1985, le bilan de ce recours à la force qui rencontre parfois une forte
résistance et fait des morts est de 15 quartiers détruits soit plus de 25 kilomètres carrés
désormais accessibles à la promotion immobilière alors que les opérations vont se
poursuivre, jusqu'à présent, avec plus ou moins d'intensité selon les contextes politiques.
En 1994, la publication de l'analyse et du programme signé par le ministre des travaux
publics de l'État de Khartoum et les actions consécutives témoignent de cette continuité
(Bannaga, 1994). Comme ailleurs, les périodes d'élection sont favorables, à l'inverse, à
des mesures de légalisation.
Les déplacements successifs du quartier de Echech Fellata qui abrite
majoritairement des populations marginales originaires d'Afrique de l'Ouest est très
significatif de la continuité du ciblage ethnique organisant la topographie sociale de la
métropole. Ce bidonville qui jouxtait le vieux quartier de Deim est transplanté une
première fois, dès les années 1930, bien à l'écart au sud de l'agglomération et au-delà
des limites communales. Il l'est une seconde fois, en 1992 encore plus au Sud. Il est
alors renommé al-Ingaz – le sauvetage – soit l'appellation autoproclamée du coup d'État
de 1989 qui est très présente dans les désignations officielles des rues et des quartiers de
la métropole. Mais dans le cas présent, l'opération est rapidement tournée en dérision
par ses habitants après qu'ils aient obtenu, non sans une lutte acharnée -juridique et de
confrontations directes avec les forces de sécurité-, des titres de propriété pour des
terrains finalement très bien situés, accessibles et bien desservis ; Les habitants
désignent leur quartier comme "le gouvernement s'est assoupi" – al-Ukuma daqasat.
LA METROPOLISATION DE L'EXPLOITATION MINIERE
Khartoum n'est pas le simple réceptacle passif, débordé par les crises humanitaires
conséquences d'options politiques radicales, d'empilement de conflits locaux, et de
choix modernistes en matière de développement, notamment des options
catastrophiques en faveur de l'agriculture industrielle après les accords d'Addis Abeba
en 1972. Khartoum est aussi un pôle économique majeur qui, avec l'exploitation
pétrolière, connaît une dynamisation sans précédent rappelant, mais à une toute autre
échelle, les effets sur la capitale du boom cotonnier de l'entre deux-guerre.
Avec moins de 14% de la population du Nord-Soudan, la métropole regroupe en
1993, 34% des ingénieurs, 50% des juristes, 61% des employés du secteur financier,
31% des emplois industriels, 41% des professionnels du bâtiment et des travaux publics.
La métropole concentre encore 60% des hommes diplômés du supérieur et 68% des
femmes ! Cette liste pourrait se décliner à l'infini traduisant une polarisation qui ne
fléchit aucunement. Elle aide à comprendre l'attractivité de Khartoum. Rien n'indique un
renversement des tendances observées depuis plus de vingt ans à la concentration et au
drainage sans partage des ressources du pays (cf. el-Bushra, 1980 ; Abdel Rahman,
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1991). Les premiers résultats de l'enquête industrielle de mars 2003 (la précédente date
de 1981) indiquent même un renforcement de la polarisation industrielle22.
La métropolisation productive se double naturellement d'une concentration tout
aussi exclusif des services, notamment de santé : en 1998, la capitale regroupait 55%
des médecins, 59% des centres de radiologie et 20% des lits d'hôpitaux23. Bien entendu,
cette concentration de l'offre de santé ne dit rien de son accessibilité et notamment de
l'obligation de couverture des coûts et du dé-subventionnement des soins après la mise
en place du programme d'ajustement structurel. Elle montre en revanche l'impérative
synergie fonctionnelle entre le poids économique de la capitale et le renforcement de
son niveau d'équipement. Les standards de la capitale doivent répondre à la demande de
la frange de la population solvable et garantir le fonctionnement du cœur économique et
politique du Soudan. Répondant à cette logique, Khartoum absorbe 56% de l'eau
potable distribuée au Soudan et une grande partie des budgets d'investissement pour
étendre un service ne couvrant malgré tout que 50% des besoins.
L'absence d'accès ne peut jouer qu'à la marge. Il ne peut concerner toute la
population comme dans les régions marginales, de même pour la sécurité alimentaire.
Dans la capitale, à la lumière des contrastes et des fastes des quartiers résidentiels, la
pauvreté et les inégalités se mettent en scène et, d'une manière ou d'une autre, font
l'objet d'un traitement social et humanitaire. Avec l'ajustement et les réticences du
régime à assister les migrants des régions marginales, les organisations non-
gouvernementales tant occidentales qu'islamiques jouent un rôle croissant de
pacification des rapports sociaux à moindre coût et donc d'entretien du statu quo socio-
ethnique. L'enrichissement actuel de la capitale avec le boom pétrolier invite à penser
que le paysage de pauvreté qui l'entoure devrait encore être alimenté pour longtemps par
les provinces en difficulté et déjà entretenu par l'impossible retour, dans les conditions
actuelles de redistribution des richesses, des populations originaires des régions
marginales. Plus encore, l'enrichissement exclusif, par saupoudrage et dons, entretient
ce lien organique entre la capitale et les migrants des régions marginales ce stock
inépuisable de mains-d'œuvre et de serviteurs à faible coût.
Car l’identité de ville–refuge ne s’efface par pour autant et globalement Khartoum
reste contrainte par son poids démographique qui la hisse au 54è rang mondial, juste
devant Singapour, mais au 130è en ce qui concerne son produit urbain brut contre le 29è
pour Singapour (source : Moriconi-Ebrard, 2000).
LE BOYCOTT ET LE BASCULEMENT PETROLIER ASIATIQUE
La lecture de l'actualité de Khartoum ne serait pas complète, si elle ne soulignait pas
la spécificité des modalités nouvelles d'insertion au système-monde du Soudan qui
s'accompagne d'un renforcement de la métropolisation et d'une recomposition
morphologique et fonctionnelle du centre. Entre 1990 et 1999, 61% des fonds
22 Son analyse détaillée fera l'objet d'une publication spécifique après publication des résultats, fin
2004.
23 First Sudan Human Development Report, 1998, draft jamais publié.
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d'investissements directs étrangers ont été investis dans la capitale. L'exploitation
pétrolière, effective depuis 2000, s'est traduite par une recomposition brutale des
structures économiques et une croissance exponentielle du PIB24. La structure des
exportations a été totalement bouleversée. Le pétrole représente désormais plus de 80%
des exportations alors, qu'encore en 1999, les exportations de bétail et de sorgho
comptaient pour plus de la moitié des exportations et leurs revenus couvraient à peine le
coût de l'importation de pétrole25.
L'exploitation pétrolière, longtemps retardée par la guerre et même l'une des causes
de la reprise de la guerre en 1983 marquée par le départ précipité de Chevron, a été
relancée après 1990, alors même que les démocraties industrielles occidentales
accentuaient leur boycott économique du Soudan. Cette tentative d'exclusion s'est
traduite par un investissement très fort des puissances asiatiques, en particulier de la
Chine et de la Malaisie qui sont devenues en quelques années les partenaires
économiques principaux du Soudan. Le boycott occidental a paradoxalement précipité
la métropolisation en attirant des investisseurs asiatiques qui ont trouvé un terrain
vierge, riche de potentiels extractifs et aucune concurrence.
En 2001, la Chine a absorbé 59% des exportations soudanaises, essentiellement du
pétrole, comme le Japon qui comptait pour 12% et le reste de l'Asie, dont la Malaisie,
pour 6% – soit au total 78%26. Inversement, la part de l'Europe ne cesse de décliner (8%
en 2001 contre 10 en 2000) comme celle des pays arabes qui passe, dans le même
temps, de 13 à 11%. Les États-Unis sont totalement absents, tant comme partenaire des
exportations soudanaises (0,1%) que comme importateur (1%). De même, les pays
asiatiques sont devenus en quelques années les premiers importateurs, couvrant plus de
30% de la demande, devançant ainsi l'Europe. La Chine joue désormais un rôle central
en garantissant ses importations par ses exportations de pétrole. Elle inonde les marchés
locaux de ces produits bon marché compromettant structurellement l'expansion de
l'industrie locale et mettant à mal l'artisanat. Elle est non seulement très présente dans le
secteur pétrolier, mais aussi dans une foule de projets industriels et même agricoles qui
exportent une partie non-négligeable de leurs productions locales27. Les compagnies
24 Ali Abdalla A. 2000. Foreign Direct Investment in Sudan 1990-1999. Financial Investments
Bank Report, août.
25 Le Soudan, dès 2000, avait complètement rétabli sa balance des paiements avec un surplus
commercial supérieur de 440 millions de dollars US contre un déficit moyen annuel durant les
années 1990 de 640 millions de dollars US (The Economist Intelligence Unit. Country Profile ; Sudan,
2001).
26 Rapport Annuel de la Banque du Soudan.
27 Les 4 compagnies pétrolières exploitantes sont CNPC (100% China National Petroleum
Corporation), CNPC 1 (CNPC 23%, Gulf Petroleum Corporation -Qatar & Soudan– 46%, Al
Than -Soudan– 23% et Sudapet -Soudan– 8%), GNPOC ou Greater Nile Petroleum Compagny
(CNPC 40%, Petronas Carigal -Malaisie– 30%, Talisman Energy -Canada– 25% er Sudapet 5%,
IPC SU 1 (Lundin Oil -Suède– 40%, Petronas 3%, CMV -Autriche– 28% et Sudapet 5%.
Talisman sous pression américaine cède actuellement ses parts à un groupe indien, alors que
Lundin cherche à apparaître en retrait derrière ses partenaires soudanais et asiatiques). Total qui
dispose de la plus grande concession au Sud-Soudan est en attente d'un accord favorable à
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asiatiques contrôlent le secteur pétrolier et essaiment dans la totalité de l'économie
soudanaise, de la production d'électricité à l'assemblage automobile en passant par
l'électroménager et bien entendu la finance. Les groupes sud-coréens et japonais, mais
aussi Renault, ont ainsi constitué au sud de Khartoum sur la route de Wad Medani au
sein du complexe industriel partiellement militaire, Giad, des chaînes de montage
flexibles qui produisent des véhicules roulants de toutes tailles et de tous types
(voitures, camions, tracteurs, bus…) dont une partie est ré-exportée. Par sa distance au
centre et son détachement stratégique, ce complexe constitue une première en matière
de localisation industrielle.
Les entrepreneurs asiatiques suivant le cycle local de fixation de la valeur et de
capitalisation de la rente pétrolière dans le foncier sont aussi très présents dans la
construction et les transactions immobilières à Khartoum. Ils ont acheté des hôtels et des
immeubles de bureaux et investissent dans la construction. Les Chinois qui, avant le
pétrole, se sont introduits au Soudan à travers les grands chantiers de travaux publics,
notamment la construction de ponts, les endiguements et les routes, ont essaimé très
largement jusqu'à dominer le marché de la construction d'immeubles mais aussi celui,
très lucratif, des villas.
LE BOOM IMMOBILIER
Avec le pétrole, Khartoum change de profil et, pour la première fois, prend très
clairement de la hauteur. La rente a enclenché immédiatement un cycle d'investissement
immobilier sans précédent qui touche à la fois le marché des bureaux et les résidences
de luxe qui viennent affirmer l'affiliation et le statut du possédant tout en garantissant
des revenus locatifs stimulés par l'arrivée des experts et des compagnies étrangères –
humanitaires et pétroliers.
Le centre prend de la hauteur et s'étend. Car le centre fonctionnel en lui-même est
extrêmement étroit, à peine plus de 5 kilomètres carrés. Ce centre historique, entre le
Nil Bleu et la gare centrale où se concentrent les ministères et les sièges bancaires,
représente guère plus de 1% de la surface totale de l'agglomération actuelle. Malgré le
décentrement des fonctions commerciales populaires au profit des commerces
informatiques notamment, il reste inadapté au besoin d'une agglomération de plus de 5
millions d'habitants concentrant tous les avoirs du pays. De plus, une grande partie du
centre est accaparé par les emprises des ministères, du palais présidentiel et de
l'université de Khartoum. Il apparaît à présent totalement saturé et les projets de tours et
d'hôtels qui le jalonnent, en l'absence de capacité de stationnement, contribuent à sa
congestion – la mise en place d'une régie de transport concédée alors que les transports
publics ont disparu durant les années 1980 est toutefois à l'étude avec la redistribution
des stations de microbus vers les périphéries.
l'exploitation des gisements potentiels (TotalFinaElf, 32,5%, Marathon Oil 32,5%, KUFPEC -
Koweit– 25%, PPC -Soudan– 10%. Une foule de compagnies sous-traitantes locales ont été
créées pour capter une partie de la rente.
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Photo n°4 : Villa en construction - Manshiya – 2001 (C. Iverné)
Le décentrement du souk aux légumes en 1991 et la vente d'une partie des terrains
pour la construction d'un complexe de bureaux n'y suffisent pas28. Outre la
verticalisation répondant aux standards internationaux en matière d'offre de bureaux,
des pôles secondaires émergent dans les extensions résidentielles péri-centrales,
notamment à Imarat ou la rue numéro Quinze n'est déjà plus qu'un couloir d'immeubles
de bureaux d'une dizaine d'étages. Dans ces quartiers les plus proches du centre, les
anciennes villas tendent à être remplacées de façon assez systématique par des
immeubles. Ces débordements fonctionnels s'accompagnent aussi de la mise en vente
du patrimoine foncier public en accord parfait avec l'esprit de l'ajustement structurel – et
non sans des accessions privilégiées, voire hors marché, de type clientéliste. Le terrain
du souk fut une première. Depuis, le terrain du zoo situé à Mugran sur la corniche du
Nil Bleu, a été vendu à un investisseur libyen pour y élever, avec une maîtrise d'ouvrage
italienne, un hôtel de luxe. Entre Nil Blanc et Nil Bleu, les 2 kilomètres carrés de la
28 Le décentrement des souks comme le contrôle sévère des marchants ambulants mêlent aux
contrôles fiscales et sanitaires, des motivations sécuritaires. Des mouvements de contestation
récents sont en effet partis des souks et, en 1976, les partisans de Sadik al-Mahdi avaient tenté de
renverser le président Nemeiry en s'introduisant dans le souk central, donc près du palais
présidentiel, déguisés en marchants ambulants.
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péninsule de Mugran dédiés aux loisirs depuis l'indépendance font l'objet de toutes les
convoitises et sont de plus en plus investis par l'immobilier hôtelier et les sièges des plus
grandes sociétés, notamment pétrolières. En 2000, la construction d'une digue entre les
deux ponts reliant Khartoum à Omdurman a permis de crée par assèchement la "Plage
d'Or" où le prince saoudien Ibn Talâl a acheté le terrain nécessaire à la construction d'un
palace lié à la chaîne Movenpick qui devrait s'élever au milieu de condominiums de
luxe et d'une marina. Depuis deux ans, les investisseurs arabes font un retour remarqué
à Khartoum à la recherche d'opportunités pour placer leurs avoirs menacés par de
potentiels gels dans les banques occidentales. Au sud du centre, les investisseurs se
placent auprès du gouvernement pour acquérir le kilomètre carré de friches de la gare
centrale qui devrait être prochainement mis en vente. Les logements des cheminots le
sont déjà, sans que les acheteurs puissent user du terrain avant cinq ans, temps
nécessaire pour reloger ou indemniser les habitants. Aucun ministère n'est en reste dans
ce mouvement de privatisation du sol précipité par la vague rentière associée au boom
pétrolier. Les six kilomètres carrés de l'aéroport, au cœur de la ville fonctionnelle, reste
les plus convoités. Même si la construction d'un nouvel aéroport n'est pas engagée, les
terrains environnants l'ancien sont les plus chers du marché. Nul doute que la centralité
se déplacera et s'étendra vers cet horizon où les terrains publics sont encore nombreux.
Les pétrodollars dynamisent les investissements rentiers alors que le cadre des affaires
demeure très incertain exigeant une affiliation clientéliste au régime et que les retours
d'investissement dans l'industrie hors pétrole demeurent beaucoup plus incertains que
dans le foncier. En outre, l'abolition des protections douanières et les liens privilégiés
avec l'Asie se traduisent par l'arrivée massive de produits impossibles à concurrencer
par des productions locales de substitution. Seul l'agroalimentaire semble connaître un
essor certain.
La forte demande de foncier et d'immobilier liée aux spéculations quant à un
renforcement de la demande de mètres carrés bâtis avec l'essor de l'exploitation
pétrolière et le retour à la paix, amène à un creusement du fossé entre le marché
institutionnel et le marché populaire ; d'une part, avec des prix libellés le plus souvent
en dollars, des lots de 500 mètres carrés dans les extensions résidentielles les plus cotés
se vendent à des prix qui atteignent, voire dépassent, les 500.000 dollars US et, d'un
autre côté, des lots marginaux d'environ 200 mètres carrés s'échangent toujours, sans
enregistrement formel de la propriété, à 1 000 dollars US – témoignant s'il le faut encore
de l'étanchéité des mondes qui se juxtaposent au sein de la capitale malgré leur
interdépendance organique qui fait précisément métropole. Signe de la fracture et du
risque qu'elle induit, les références résidentielles de luxe renvoient de plus en plus au
modèle de l'architecture bunker d'Afrique du Sud avec ses hauts murs aveugles, ses
défenses d'aciers agressives et ses fils barbelés. Sur les berges sud-occidental du Nil
Bleu, la première gated community centrée autour d'une riche famille élargie émerge,
témoignant d'une recomposition totale des sociabilités, de la légitimité et du rapport à la
société métropolitaine de ses élites.
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LE DECENTREMENT
Le décentrement est encore plus marqué qu'il n'y paraît puisqu'il concerne à présent
les activités commerciales avec le déplacement vers les souks populaires aux portes de
l'agglomération de la majeure partie des échanges. Les souks plus centraux se re-
qualifient et se spécialisent dans des produits moins pondéreux et plus coûteux. Il n'est
donc pas question d'un étalement démographique sans qualité mais bien d'une
recomposition fonctionnelle très prégnante. La ville traditionnelle se renverse,
notamment à l'ouest avec l'immense Souk Libya qui capitalise le commerce de longue
distance avec l'ouest du Soudan et même au-delà vers la Libye tout en s'ouvrant
largement aux produits asiatiques. De même, les quartiers populaires illégaux
développent tous des souks qui peu à peu forgent des identités locales et des
spécialisations associées aux régions d'origine des populations. Clairement, autour de
ces marchés et des migrants, des couloirs migratoires se construisent recomposant les
rapports entre la métropole et les provinces et d'une certaine façon jouant un rôle de
redistribution des richesses.
Photo n°5 : Souk Umdurman – 2004 (C. Iverné)
De ce point de vue, Khartoum s'impose comme un immense pôle commercial qui
met à disposition les produits importés pour les provinces et draine les productions
régionales, le bétail notamment, mais aussi les produits de contrebandes passés par la
Libye – des cigarettes aux armes à feu. Les gares routières associées y témoignent aussi
d'une intense circulation. Le gouvernement n'est pas absent de ce décentrement, il
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l'organise. Il impose des normes et des taxes, et prépare des trames d'accueil, comme
actuellement à Arkawit au sud-est de Khartoum où plus de 400 boutiques sont prêtes à
accueillir les commerçants. Cela favorise la décongestion du centre et une fixation des
marchands qui facilite le contrôle et la collecte fiscale.
La diversité, marque de la métropolité, est bien là, même si toutes les normes
sociales dominantes, de mariage et d'habiter notamment, ont pour objet la segmentation.
A travers le redéploiement des souks et les réseaux interrégionaux forgés dans la
migration, des populations issues des régions marginales, de l'Ouest surtout, zaghawas
en particulier, se qualifient, acquièrent des compétences, intègrent des réseaux
marchands et occupent des positions dominantes sur les nouveaux marchés.
Inversement, dans les anciens sites, les positions prestigieuses, héritées et apparemment
immuables, s'érodent. Cette dynamique des souks, stimulée par les intenses apports
migratoires des décennies 1980-90, est significative de la qualité d'interface renouvelée
entre les mondes sahéliens, africains et arabes de Khartoum. Khartoum est, de ce point
de vue des échanges et du statut de ses marchands, une ville arabe et le devient encore
plus avec la rente pétrolière qui n'incite pas à l'émergence d'un capitalisme productif
dominant. Elle est aussi clairement africaine par la diversité qui s'y côtoie et qui, malgré
toutes les normes ségrégatives, imprègnent les pratiques et les usages. C'est sans doute à
l'échelle de la métropole aussi, à travers l'accommodation pacifique de la diversité et le
partage des avoirs et du pouvoir, que se joue le futur du Soudan, son unité.
CONTINUITE ET INEGALITES
Khartoum, à l'image du Soudan dont elle concentre les contradictions, incorpore
brutalement, avec le pétrole, la crise de partage mondial d'un bien intermédiaire et une
crise interne de redistribution socio-ethnique héritée, transmise et sans cesse remise au
présent. Le Soudan se retrouve au cœur des jeux de concurrence impérialistes pour
l'appropriation des dividendes pétroliers. L'exploitation pétrolière intensifie les pratiques
minières d'exploitation du pays et se traduit déjà par un surinvestissement immobilier
dans la capitale qui vise clairement à fixer la richesse rapidement acquise et à la
transformer en valeur – Une attitude généralisée et stimulée par le contexte d'inflation et
de dévaluation de la monnaie. La combinaison des rigidités internes et de l'appropriation
exclusive des rentes donne cette morphologie très particulière, caractérisée par
l'accentuation des contrastes, l'affichage ostentatoire des réussites fulgurantes et,
finalement, des inégalités croissantes et toujours plus flagrantes.
Difficile, au-delà de ce constat, de dire l'avenir, même immédiat, de cette ville et la
manière dont elle peut faire davantage métropole tant elle paraît labile et marquée par
les incertitudes. Seule la continuité de la juxtaposition d'une agglomération populaire et
d'une métropole rentière est certaine. De même, l’ethnicisation des rapports sociaux et
par conséquent des rapports au sol ne sera pas remise en cause par la paix à venir car
cette structuration fonctionnelle est profondément ancrée dans la société métropolitaine.
Qui plus est, l’essor économique métropolitain non régulé qui suivra immédiatement la
pacification des rapports Nord-Sud, n’est pas porteur d’un quelconque espoir d’une plus
grande justice socio-spatiale forcément coûteuse, il accentuera au contraire les inégalités
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– l’exemple de l’Afrique du Sud est de ce point de vue éloquent. La concurrence inégale
dans l'appropriation du sol entre les deux dimensions de Khartoum construit ces
paysages si particuliers faits de vides stratégiques, de réserves spéculatives, et de
quartiers d'extrême densité totalement enclavés et excentrés, comme elle fait émerger
des enclaves surprotégées pour les nantis relevant de la bunker-architecture sud-
africaine et des gated communities nord-américaines.
Prolonger ce portrait et analyser plus avant les dynamiques supposent une approche
détaillée de l'histoire foncière, des stratégies d'appropriation et des transactions comme
de formation des espaces « donnés » en partage ou ouverts – public, est réducteur. Il
apparaît absolument nécessaire d'analyser la constitution, la gestion, l'usage et
l'accommodation des espaces publics tels que les souks qui forment, avec d'autres lieux
de construction identitaire comme les lieux de culte ou les cimetières, les territoires de
valeur structurants autour desquels se forgent les polarités à venir.
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... « L'État de Khartoum » renvoie enfin à un autre niveau administratif, celui de l'État fédéré. (Denis, 2006). Il s'explique en effet par la croissance démographique, mais aussi par l'abondance de terrains non utilisés, par la disponibilité de matériaux de construction peu coûteux (brique crue ou ṭoub akhḍar) et par la politique d'allocation foncière du gouvernement (El Tayeb, 2003). ...
... » (Pantuliano et al., 2011, p. 1). 5 Les transformations récentes de cette métropole aux multiples contradictions renforcent le fossé qui la sépare des autres aires urbaines du pays. La notion de capitale « primatiale » est 6 régulièrement utilisée pour qualifier ces inégalités interurbaines et le poids sans cesse croissant de Khartoum, qui accueille environ 20 % de la population nationale (Denis, 2006). La deuxième ville du pays, Port-Soudan, ne comptait que 450 000 habitants en 2002, contre déjà près de quatre millions à Khartoum (Denis, 2005). ...
... Ce terme n'est pas ici restreint à des processus de fragmentation sociospatiale intra-urbaine ou au phénomène de concentration des activités économiques, des flux de population et des fonctions de commandement à l'échelle nationale, qui caractérisent la construction des métropoles dans les pays dits du Nord. Je m'attache davantage, au cours de ce mémoire, à décrire l'internationalisation du Soudan à travers la promotion de Khartoum, qui prend alors un « rôle de pôle d'affichage » (Denis, 2006), au-delà d'être un centre économique, administratif et politique. ...
Thesis
Full-text available
The brick kilns located on the banks of the Nile, in the settlements of Khartoum, are one of the most widely-used building materials in a continually expanding capital. However, their place in the city is being called into question. Their place in the urban economy is subject to critical discussions about promoting the protection of the environment and the state of Khartoum's action that has been leading eviction campaigns since the beginning of the 2000s. With a backdrop of strong land pressure and of the opening up of construction markets to foreign investors, this ancient method of productivity is intertwined with river banks planning, property compensation mechanisms and contestation between public actors and local communities, committed to defending their livelihoods. While Sudan is currently experiencing a political and institutional transition, the focus on a material and the multi-scalar method enables us to take a comprehensive look at the urban, property and economic issues, questioning whether or not this activity can remain in the urban environment.
Article
This essay appraises “Sudan Studies” following the 2011 secession of South Sudan. It asks two questions. First, what has Sudan Studies been as a colonial and postcolonial field of academic inquiry and how should or must it change? Second, should we continue to write about a single arena of Sudan Studies now that Sudan has split apart? The authors advance a “manifesto” for Sudan Studies by urging scholars to map out more intellectual terrain by attending to non-elite actors and women; grass-roots and local history; the environment and the arts; oral sources; and interdisciplinary studies of culture, politics, and society. They propose that scholars can transcend the changing boundaries of the nation-state, and recognize connections forged through past and present migrations and contacts, by studying the Sudan as a zone rather than a fixed country. Finally, in their introduction to this bilingual special issue, they highlight the increasing relevance of French scholarship to the endeavor of rethinking Sudan Studies.
Article
Due to the current civil war and the economic and political deterioration in the Sudan, the majority of the Sudanese are suffering from food shortage. The dislocated southern Sudanese in Khartoum, however, belong to the group most affected. This paper tries to analyse the structure of hunger in the capital city of the Sudan. The formal and informal food supply systems are described. The reasons why the southern Sudanese are specially vulnerable to hunger and the indicators of this vulnerability are discussed.
Article
A Muslim scholar with extensive experience in Africa, T. Abdou Maliqalim Simone was recruited by the Islamic fundamentalist Shari‘a Movement in Sudan to act as consultant for its project to unite Muslims and non-Muslims in Khartoum's shanty towns. Based on his interviews with hundreds of individuals during this time, plus extensive historical and archival research, In Whose Image? is a penetrating examination of the use of Islam as a tool for political transformation. Drawing a detailed portrait of political fundamentalism during the 1985-89 period of democratic rule in the Sudan, Simone shows how the Shari‘a Movement attempted to shape a viable social order by linking religious integrity and economic development, where religious practice was to dominate all aspects of society and individuals' daily lives. However, because Sudanese society is remarkably diverse ethnically and religiously, this often led to conflict, fragmentation, and violence in the name of Islam. Simone's own Islamic background leads him to deplore the violence and the devastating psychological, economic, and cultural consequences of one form of Islamic radicalism, while holding to hope that a viable form of this inherently political religion can in fact be applied. As a counterpoint, he ends with a discussion of South Africa's Call of Islam, which seeks political unity through a more tolerant interpretation of Islam. As an introduction to religious discourse in Africa, this book will be widely read by students and scholars throughout African Studies, Religious Studies, Anthropology, and Political Science.
Le problème de l'eau dans la muhafaza d'Umdurman. Etude urbaine pour la période 1998-2000 (en arabe) Magistère de géographie
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