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L'Anthropologie politique d'Adam Smith

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L'Anthropologie politique d'Adam Smith

HAL Id: halshs-01634082
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L’Anthropologie politique d’Adam Smith
Nathanael Colin-Jaeger
To cite this version:
Nathanael Colin-Jaeger. L’Anthropologie politique d’Adam Smith. Consecutio Rerum : rivista critica
della postmodernità, Roberto Finelli & Francesco Toto, 2016, 1 (1), pp.133-150. �halshs-01634082�
Consecutio Rerum. Anno I, numero 1
L’anthropologie politique d’Adam Smith
Nathanael Colin-Jaeger
École Normale Supérieure de Lyon
nathanaelcol@hotmail.fr
Introduction
On s’accorde habituellement à dire que le libéralisme de Smith découle d’une anthro-
pologie1. Celle-ci serait élaborée dans les premiers chapitres de la Recherche sur la nature
et les causes de la richesse des nations. Cette anthropologie du manque et du besoin, ain-
si qu’une propension naturelle de l’homme à échanger, se traduirait dans une analyse
économique autonome et une vision politique de ce que doit être l’organisation sociale.
Dans l’acte de naissance de l’économie que constitue la Richesse des nations on aurait une
description nouvelle de ce qu’est l’homme et de ce qui le motive.
En somme l’anthropologie smithienne serait fondée sur deux éléments centraux qui
prégurent toute l’analyse économique ultérieure: d’une part l’individu, présenté comme
premier et autonome, d’autre part l’intérêt, motif principal de l’individu dans l’échange.
On a ainsi deux éléments centraux que l’on peut appeler dogmes de l’économisme2, et
que l’on retrouverait chez Smith. On retrouverait non seulement ces éléments de manière
diuses mais aussi de manière centrales, de sorte que l’on puisse parler d’une véritable pré-
sentation de l’homoeconomicus chez cet auteur, en tant que l’individu serait perçu comme
monadique3 et guidé exclusivement par des intérêts particuliers. Adam Smith serait alors
à juste titre perçu comme le père fondateur de la discipline économique. Il serait celui
qui a posé les premiers principes rendant possible la science économique telle qu’elle s’est
par la suite développée. De ce fait c’est pour cela que l’auteur est perçu comme «origine
du mal» (Biziou 2003, 8)4 par les antilibéraux ou comme père fondateur par les libéraux.
1 Il faut bien souligner ce fait véritable. L’anthropologie est bien l’origine de la politique et de l’éco-
nomie smithienne. Le concept d’individu opère ce passage de la métaphysique à l’anthropologie, passage
qui est eectivement central pour comprendre les positions de Smith. On trouve cela développé dans
l’article de Gautier (2009, 85-104).
2 «Économisme» car ce sont ces conditions qui permettent de développer une analyse strictement
économique des comportements humains. Cela est ainsi montré par Hirschman (1977, 46): il faut penser
un paradigme de l’intérêt pour rendre les comportements humains prévisibles et pouvoir les étudier éco-
nomiquement en les modélisant, en cela on pourrait établir une liation Helvetius-Smith.
3 Voir Elster (1975). La monade semble être alors le modèle repris par l’économie classique pour
penser l’homoeconomicus, partiellement indépendant de la société, puisqu’il ne se sert d’elle que pour
parvenir à des ns individuelles.
4 On peut citer, parmi ceux qui visent Adam Smith comme fondateur de ces dogmes à la fois des au-
teurs critiques de la tradition libérale et des auteurs libéraux. Lordon (2011, 24), ou on trouve la formule
suivant: «Pour les uns l’individu premier a la gure de l’échangiste, et la société est le résultat de la compo-
sition harmonieuse des ores et des demandes, magniquement produite par la main invisible du marché»
Michéa (2006), qui cite directement Smith et critique le fait que le «calcul égoïste», entendez l’intérêt,
soit le «seul fondement rationnel de l’harmonie sociale». Chez cet auteur Smith serait aussi le fondateur
de l’homoeconomicus, (cfr. 130). Chez les libéraux on trouve cette vision notamment chez Stiegler (1982),
ou encore chez Friedman (1978).
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Et en eet si on se réfère uniquement à la Richesse des nations on peut penser que Smith
présente bien ces deux dogmes5 tels quels. Il s’agit de la lecture standard que l’on peut faire
du début de la Richesse des nations, lecture qui est présente chez chacun de façon implicite
avant même le premier contact réel avec l’œuvre de Smith.
Ainsi il faut voir que cette lecture est à la fois partielle et partiale: elle relève d’une
lecture tronquée du corpus smithien et d’un certain plaquage idéologique sur le texte.
L’évidence première d’un Adam Smith père fondateur, inventant les catégories d’in-
dividu et d’intérêt, permettant l’autonomisation de l’économie, lui permettant par la
même de lancer le paradigme politique libéral par excellence fondé sur l’autorégulation
des marchés fonctionne comme un obstacle épistémologique majeur à la lecture des
textes de cet auteur. Le début de la Richesse des nations ne constitue pas une présenta-
tion exhaustive de l’anthropologie smithienne, qui découle tout autant de la éorie des
sentiments moraux que de ses Essays on Philosophical Subjects6. Une lecture attentive de
ces textes nous montre au contraire que l’intérêt et l’individu ne sont pas premiers chez
Smith mais sont constitués relationnellement. L’individu n’est pas considéré comme l’al-
pha du social mais comme sa conséquence, constitué par la relation à l’autre; l’intérêt,
de même, est relatif à une situation déterminée, elle provient de la considération de
la relation aux autres, le «désir d’améliorer son sort», souvent compris par la plupart
comme une augmentation de fortune, guidée par la «soif de considération»7. De ce fait
la forme que prend l’intérêt est déterminée dans une relation morale interpersonnelle.
Le projet smithien, véritablement systématique8, est donc à replacer dans une anthropo-
logie générale. Ce contexte élargi permettra de montrer, en utilisant également les textes
de la Richesse des nations, que les deux dogmes de l’économisme que l’on croit voir chez
Smith sont le résultat d’une lecture tronquée des textes et caractéristiques d’une certaine
myopie quant au corpus dans son ensemble. Nous verrons alors que loin de défendre
l’atomicité de l’individu Smith en montre la nécessaire relationalité et que loin d’être
l’avocat de la naturalité de l’intérêt tel qu’il est présent dans les sociétés commerciales ou
dans les théories néo-classiques postérieures Smith en montre la constitution historique.
Il nous faudra ainsi reconstituer les origines de l’anthropologie smithienne en partant
notamment des Essays on Philosophical Subjects qui développent une théorie de l’imagi-
nation qui est centrale pour comprendre la psychologie humaine, puisqu’elle permet de
saisir ce qu’est la sympathie, concept premier de la éorie, qui est dénie comme une
imagination pratique. La sympathie comme opérateur, nécessaire à la constitution de
l’individu comme tel, permettant de partager des passions, est ainsi ce qui va permettre
la détermination de l’intérêt. On verra que l’intérêt n’est absolument pas l’unique motif
pratique pour les individus mais que ceux ci peuvent agir selon bien d’autres aects
que le calcul économique cherchant à maximiser une utilité, pour raisonner en termes
marginalistes. L’individu autonome, sur le plan moral comme sur le plan économique,
est donc le résultat d’une mise en relation nécessaire avec autrui. Les deux dogmes de
l’économisme, loin d’être développés chez Smith sont alors plutôt critiqués en avance.
5 Voir par exemple RDN, I, ii, IV, vii: 3 ou encore IV, ii.
6 Nous prenons donc parti dans le Adam Smith problem, problème relatif à la consistance du corpus
smithien. Notre lecture sera qu’il y a une systématicité du corpus et que le fait de voir une contradiction
entre deux anthropologies chez Smith, position soutenue par exemple par Marouby (2005), est du à une
sur interprétation de certains éléments textuels ou à une mauvaise compréhension de certains concepts,
comme celui de sympathie.
7 «De la corruption de nos sentiments moraux occasionnée par cette disposition à admirer les riches
et les grands, et à mépriser ou négliger les personnes pauvres et d’humble condition». (TSM, I, iii, 3)
8 Sur la validité de ce terme voir Biziou (2000).
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L'anthropologie politique d'Adam Smith
L’objet de notre article sera de traiter la façon dont ces catégories9 se développent chez
Smith et quel sens on peut leur donner dans une perspective systémique. Il apparaîtra
donc que l’anthropologie smithienne détermine pleinement le reste de son œuvre, no-
tamment ce qui concerne la politique et l’économie.
Si nous nous opposons nettement dans cet article a une certaine lecture de Smith,
partagée par les libéraux et les anti-libéraux, nous sommes très largement tributaires
d’une lignée de commentateurs qui, depuis le début des années quatre-vingt dix, réé-
valuent le corpus smithien pour en retrouver l’originalité et la systématicité. On peut
notamment citer toutes nationalités confondues Claude Gautier, Michaël Biziou, Knud
Haakonsen, Donald Winch, Charles Griswold, Warren Montag, Mike Hill ou encore
Adelino Zanini qui ont permis une relecture fructueuse et critique d’Adam Smith au-de-
là des clichés véhiculés par la lecture standard.
On donnera d’abord une illustration de ce que propose la lecture standard de Smith
sur un passage connu de tous, celui de la main invisible, pour montrer que la lecture
du passage est déterminée par une conception anthropologique sous-jacente. Il faudra
conséquemment remonter à l’anthropologie smithienne en arontant l’objection d’in-
consistance qui semble apparaître dans le corpus, obstacle majeur qui pose une coupure
conceptuelle nette entre les deux ouvrages majeurs de Smith, la éorie et la Richesse des
nations, accordant à la Richesse des nations une pure anthropologie égoïste. On pourra
alors recomposer la cohérence de l’anthropologie de Smith et la genèse des concepts
centraux que sont ceux d’individu et d’intérêt pour montrer le primat de la relation et la
nécessaire constitution des catégories politiques et économiques chez cet auteur.
1. Un exemple de lecture idéologique: la main invisible
Nous prenons cet exemple canonique pour illustrer la façon dont la lecture standard a
tendance à prendre un extrait de texte smithien pour le généraliser et faire de l’écossais un
précurseur de la théorie économique contemporaine10. La main invisible doit être l’élé-
ment le plus fameux et le plus connu de la doctrine de Smith, au point qu’elle phagocyte
très souvent le corpus dans son ensemble: tout Smith en somme se déduirait de cette
gure11. La postérité du thème a ainsi servi de caution pour que plus personne ne prenne
la peine de revenir au texte pour le lire avec précision. La main invisible représente para-
digmatiquement le mal dont soure l’œuvre de Smith: célèbre elle est supposée connue,
9 Nous disons catégories plutôt que concepts parce que le terme d’intérêt, quand il ne s’agit pas de
l’intérêt monétaire, n’est jamais déni strictement par Smith dans aucune des 700 occurrences de la RDN
ni dans la TSM. L’individu, de même, apparaît souvent mais n’est jamais déni d’une façon déterminée
par Smith. Catégorie par ailleurs car l’intérêt a une place précise dans le dispositif théorique smithien et
permet de classier une partie de l’agir humain, si le concept a une dimension intensive la catégorie est
extensive.
10 L’œuvre de Marshall consiste par exemple en cette tentative de montrer que les classiques et les
néoclassiques défendent les mêmes thèses, en rapprochant les positions de Smith de l’équilibre walrasien.
Il s’agit alors de voir dans une modélisation comment la main invisible génère la meilleure allocation de
ressources avec comme seuls éléments à prendre en considération les choix individuels et les acheteurs
et vendeurs de produits et de biens. Paul Samuelson (1978), montre, à force de calculs, qu’on peut ainsi
comprendre les livres I et II de la RDN comme l’élaboration d’un modèle équilibriste néo-classique stan-
dard.
11 Aussi bien l’École de Chicago que Foucault lui attribuent une place centrale dans leur analyse.
Foucault (2004, 282ss), Friedman (1978). Le thème est également récurent chez Stiegler (1982) ou on
peut lire que toute la théorie de Smith est fondée sur le socle de l’amour de soi (self-love), ce qui constitue
la fameuse «selsh hypothesis» à partir de quoi la RDN est censée être fondée.
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susamment pour qu’on ne se donne plus la peine de la lire. C’est précisément pour
cette raison qu’il nous semble important de partir de cet exemple. Il est devenu naturel
de penser que chez Smith «la société est le résultat de la composition harmonieuse des
ores et des demandes, magniquement produite par “la main invisible” du marché»
(Lordon 2011, 24). Pourtant pour qui connaît l’œuvre de Smith la postérité de la main
invisible ne cesse d’étonner: le terme revient en tout et pour tout trois fois dans les
œuvres de l’auteur écossais, et une seule fois dans la Richesse des nations12, pour ce qui va
nous intéresser précisément. Rappelons le passage:
a la vérité, son intention, en général, n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il [l’inve-
stisseur] ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de
l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une
plus grande sûreté; et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur
possible, il ne pense qu’à son propre gain; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit
par une main invisible à remplir une n qui n’entre nullement dans ses intentions; et ce n’est pas
toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette n n’entre pour rien dans ses intentions.
Tout en ne cherchant pas que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus e-
cace pour l’intérêt de la société que s’il avait réellement pour but d’y travailler. Je n’ai jamais vu que
ceux qui aspiraient, dans leurs entreprises de commerce, à travailler pour le bien général, aient fait
beaucoup de bonnes choses. Il est vrai que cette belle passion n’est pas très commune parmi les mar-
chands, et qu’il ne faudrait pas de longs discours pour les en guérir. (RDN, IV, ii: 42-43, du tome II)
Ce passage est généralement cité pour défendre les bienfaits de l’économie de marché,
qui s’harmonise spontanément par le jeu des intérêts privés convergents. Notons que ce
qui est en jeu pour notre sujet est central: cette harmonisation est permise par la con-
dition anthropologique des individus humains, foncièrement égoïstes et attachés à leur
projet particulier. On a bien dans cet exemple une anthropologie, celle de l’égoïsme, qui
détermine ce que doit être la politique et l’économie, délivrée des contraintes planistes
de l’État. En eet il semble qu’on obtienne un meilleur résultat en laissant les indivi-
dus poursuivre leur intérêt privé – entendu comme intérêt économique calculé – qu’en
cherchant à mettre en ordre le marché pour qu’il prote au plus grand nombre. La main
invisible est alors presque une main divine qui permet de passer du chaos des intérêts
particuliers à l’harmonie sociale générale. En somme les actions individuelles, guidées
par la nature de l’homme en général – qui est perçue comme égoïste – ont des conséq-
uences générales inattendues qui peuvent être bénéques à l’ensemble du corps social et
qui, de fait, semblent plus bénéques que les eorts que les individus peuvent faire pour
améliorer le bien général de la société. Voici en quelques lignes ce que la lecture standard
tire de ce passage.
Aussi séduisante que cette position paraisse elle ne nous semble pas fondée. Il nous
faut la réfuter avant de pouvoir proposer une lecture positive de cet extrait (Dellemot-
te 2009)13. Notons d’abord que dont il est question ici n’est pas le marché, auquel cas
Smith aurait utilisé cette expression au chapitre vii du livre I de la Richesse des nations
qui décrit la gravitations des prix réels autour des prix naturels. On se situe plutôt ici,
comme pour l’extrait de la éorie (TSM, IV, i, 1, 257), dans la sphère de la production,
particulièrement l’allocation des capitaux entre diérents secteurs. Parler de «main invi-
12 C’est généralement l’occurrence qui retient l’attention des commentateurs. On peut citer entre
autres Halevy (1995) ou Rotschild (2002). Nous ne rentrerons pas dans le détails des thèses de toutes ces
positions, mais présenterons notre lecture de la main invisible dans le corpus smithien.
13 Dans cet article l’auteur pointe très clairement le fait que la main invisible est recouverte d’in-
terprétations qui tendent à sur-interpréter le rôle de la main invisible dans le corpus smithien, il faut par
conséquent balayer ces diérentes interprétations avant de revenir au texte.
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L'anthropologie politique d'Adam Smith
sible du marché» nous semble donc être une erreur. Ensuite il ne semble pas qu’on puisse
parler à partir de cet extrait d’une stricte convergence des intérêts privés14, dans le sens
ou les intérêts individuels convergeraient naturellement vers un optimum bienfaisant
pour la société. Cette interprétation semble être partagée à la fois par Foucault et l’Ecole
de Chicago. Cependant cette lecture est le fruit d’une large extrapolation des eets de la
concordance des intérêts. Smith, dès le livre I de la Richesse des nations, est conscient des
eets de la division du travail qui rend l’homme «généralement aussi bête et ignorant
qu’une créature humaine peut le devenir» (RDN, V, i). Les intérêts privés en concurren-
ce ne sont ainsi pas toujours bénéques pour la collectivité et on ne peut pas toujours
parler d’harmonie des intérêts à partir du seul exemple de la main invisible. Dans le
livre V de la Richesse des nations Smith encourage d’ailleurs l’intervention de l’État pour
corriger les dysfonctionnements de la société marchande. Si la division du travail et la
poursuite de l’intérêt privé a des vertus économiques – bien qu’il ne puisse être généralisé
à tous les secteurs, notamment à l’éducation ou les travaux publics- ce ne sont pas des
vertus pour la société en général, de celles dont on pourrait systématiser l’usage. L’erreur
principale consiste à réduire l’œuvre de Smith à son strict aspect économique alors qu’el-
le dépasse largement ce cadre.
Mais les limites de l’harmonisation des intérêts privés ne sont pas uniquement ex-
tra-économiques (RDN, III, iv)15. Dès le livre I Smith a montré que la libre poursuite de
l’intérêt privé – censé être le fruit de l’égoïsme naturel des individus- ne débouchait pas
nécessairement sur le bien général, puisque la concurrence que se livrent les capitalistes
tend à épuiser la demande solvable et réduire les grains, menant vers un état stationnaire
ou le travailleur n’obtient qu’un salaire misérable (RDN, I, iii)16. On ne peut pas élargir
les vertus de la main invisible en dehors de la sphère purement productive, puisque les
intérêts rentrent souvent en opposition avec le bien général mais aussi entre eux. Plus
encore Smith déni l’intérêt de l’investisseur comme éminemment contradictoire avec le
bien général: le taux de prot est bas dans les pays riches du fait du haut niveau de dév-
eloppement et des hauts salaires, et élevé dans les pays pauvres, en raison d’une situation
contraire. Il est alors faux de dire que la libre poursuite de l’intérêt économique privé est
nécessairement conforme à l’intérêt général. Cela nécessite d’ailleurs pour Smith l’inter-
vention publique: «Il faut donc laisser à la sagesse des hommes d’État et des législateurs
futurs le soin de déterminer […] de quelle façon rétablir peu à peu le système naturel de
la liberté et de la justice parfaite» (RDN, IV, vii, c)17. On voit ainsi que la main invisible
est en réalité plus précise et moins extensible sur le plan théorique que ce qu’on en a fait.
S’il ne s’agit pas de montrer que Smith n’est pas libéral il faut bien voir que son libéral-
isme ne coïncide pas avec certains néolibéralismes et leur anthropologie.
14 Hypothèse popularisée par Halevy (1995). On trouve selon lui dans ce texte ce qu’il nomme
«l’identité naturelle des intérêts».
15 Dans ce chapitre Smith montre que le développement économique ne se produit pas toujours
dans le bon sens. Le développement des villes a placé trop de capitaux dans l’industrie et le commerce
avant de revenir vers l’agriculture. L’ordre optimal aurait du commencer par l’agriculture pour aller au
commerce extérieur. Or Smith souligne que c’est le contraire qui s’est produit.
16 La division du travail rencontre rapidement les limites du marché, ce qui provoque un état sta-
tionnaire. Les observations sur la Chine en RDN, I, viii, sont particulièrement intéressantes puisque
Smith le décrit comme l’État stationnaire par excellence: «La pauvreté des dernières classes du peuple de
la Chine dépasse de beaucoup celles des nations les plus misérables d’Europe».
17 Il faut entendre naturel ici comme «idéal» et non comme naturel au sens ou on l’entend désormais
en français. Smith parle aussi de «jurisprudence naturelle» au sens d’idéale, car elle a besoin d’artices pour
se parfaire.
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Nathanael Colin-Jaeger
Quelles sont les raisons qui poussent à faire de la «main invisible» une lecture tron-
quée? A notre avis la réponse se trouve dans la perception qu’on a de l’anthropologie
smithienne. La lecture standard se fonde sur une anthropologie: les hommes sont
guidés par des intérêts particuliers égoïstes et cela mène à des conséquences politiques
et économiques, au premier lieu desquelles le laissez-faire. Cette anthropologie ne
se trouve pas chez Smith, ou plutôt elle ne s’y trouve qu’au prix d’une sélection des
textes de cet auteur, ce que nous allons voir dans notre deuxième partie. On a donc
une ction de l’individu comme possédant un intérêt calculatoire préexistant à toute
relation et qui est l’atome premier duquel partir si l’on veut aboutir à une théorie des
échanges économiques. L’erreur se trouve précisément dans ce constat double d’un
individu atomique et d’un intérêt réduit à un intérêt économique calculatoire natura-
lisé. Nous allons tâcher de discuter ces deux thèses en montrant que l’anthropologie
smithienne s’oppose distinctement à ces réductions en posant le primat permanent
du relationnel sur les termes. Avant d’arriver à cela il nous faudra cependant répondre
à une diculté historiquement importante: celle des deux anthropologies de Smith.
2. Les deux anthropologies de Smith, le Adam Smith problem. Présentation et
critique de cette position
Dès la deuxième moitié du XIXème siècle certains auteurs (Buckle 1894, 324-330) se
rendent compte des dicultés qu’il y a à considérer Smith d’un point de vue systématiq-
ue. On s’interroge alors sur la consistance du projet smithien: deux motivations auraient
été distinguées, présentes pour l’une dans la éorie et pour l’autre dans la Richesse des
nations. D’un côté la sympathie, mouvement vers l’autre, altruiste; de l’autre l’égoïsme,
qui consiste à tout rapporter à soi et à ne voir l’autre que comme un moyen pour parvenir
à des ns qui sont celles de l’avantage particulier. Comprise ainsi la théorie smithienne
est contradictoire: sympathie et égoïsme s’opposent frontalement. Cette inconsistance
est pointée notamment par des penseurs allemands18 comme Brentano ou Skarzynski,
tout deux membres de l’École Historique Allemande19. Superciellement la question se
pose en eet: comment considérer la Richesse des nations comme une continuation de
la éorie alors que la première ne cite jamais la seconde et, plus encore, n’y fait jamais
référence, pas plus qu’au domaine de la philosophie morale en général20?
Textuellement les diérences semblent en eet agrantes entre le début de la éorie
et celui de la Richesse des nations. Si l’on prend le début de la éorie:
aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa na-
ture qui le conduisent à s’intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur,
quoiqu’il n’en retire rien d’autre que le plaisir de les voir heureux. (TSM, I, i, 1, 23)
Smith se positionne explicitement contre la «selsh hypothesis», qui stipule que les
hommes sont mus par leurs intérêts individuels, y compris lorsqu’ils semblent être al-
truistes, ou, pour le dire autrement, l’hypothèse selon laquelle l’approbation de quelque
18 On trouve un très utile historique de cela dans Montes (2003).
19 Il s’agit cela dit de la première École Historique Allemande, celle de Hildebrandt, qui se distingue
quelque peu de celle, quelques années plus tard, que représente Gustav Von Schmoller, qui attaquera aussi
Smith.
20 Dans la RDN la moralité de l’action n’est jamais discutée et les termes moraux comme «sym-
pathy» ne sont pas employés dans leur usage conceptuel.
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chose repose sur l’amour de soi. Les auteurs visés sont clairement Hobbes et Mandeville,
cités plusieurs fois par la suite, notamment dans la livre VII. Smith annonce alors qu’il
va mettre en avant d’autres principes de la conduite humaine, comme la pitié et la com-
passion, permettant une identication avec la personne sourante ou heureuse de sorte
qu’on puisse devenir «dans une certaine mesure la même personne» (TSM, I, i, 1, 25).
Ce qui permet cela c’est précisément la sympathie, la capacité à rentrer en anité avec
les passions des autres, et donc de quitter son individualité propre pour aller hors de soi
et devenir l’autre21. La sympathie apparaît à l’opposé de l’égoïsme: il s’agit non plus de se
considérer soi-même dans l’échange mais de considérer les passions des autres individus
pour les rendre siennes, de se désinvidualiser. Or le début de la Richesse des nations sem-
ble spécier exactement l’inverse dans ce passage célèbre:
ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous
attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas
à leur humanité, mais à leur amour de soi22, et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons,
c’est toujours de leur avantage. (RDN, I, ii, 82)
Ce qui intéresse les individus c’est donc l’avantage qu’ils peuvent tirer de l’échange,
et ici il s’agit explicitement de gain économique. La sympathie semble totalement dis-
paraître au prot de la conception d’un individu à nouveau renfermé sur lui-même, qui
privilégie son gain personnel et qui, sauf cas exceptionnel (RDN, I, ii, 82)23, ne peut
sortir de son individualité propre. Il n’y a qu’une règle qui est opérante et c’est celle de
l’intérêt dans l’échange: «Donnez-moi ce dont j’ai besoin et vous aurez de moi ce dont vous
avez besoin vous-même» (RDN, I, ii, 82). Si la sympathie était le fondement anthropo-
logique de la éorie c’est bien l’intérêt égoïste qui semble être celui de la Richesse des
nations. Ainsi pour expliquer les comportements des individus particuliers, y compris au
stade le moins élevé de la société, c’est l’intérêt qui est la catégorie centrale de l’analyse
smithienne (RDN, I, ii, 83). On comprend alors pourquoi la relation entre les ouvrages
a pu être considérée comme problématique et pourquoi on a appelé ce conit entre les
deux ouvrages le Adam Smith problem24. Encore aujourd’hui certains reprennent cette
opposition pour en faire une fracture irréparable dans l’œuvre de Smith25.
Cependant quelques éléments factuels nous permettent déjà de remettre en cause
l’hypothèse d’inconsistance. La éorie des Sentiments moraux paraît en 1759 et la Ri-
chesse des Nations en 1776, ce qui n’empêche pas Smith de revenir, lors des éditions
successives de la éorie, sur le texte lui-même, après la parution de la Richesse des na-
tions, notamment jusqu’en 1790. De plus Smith dans l’Avertissement de 1790 va jusqu’à
21 Cela se fait toujours chez Smith par imagination, on ne peut que s’imaginer ce que vit l’autre, il
n’y a pas d’illusions à avoir à ce sujet chez Smith: la sympathie est imagination pratique. Nous reviendrons
d’ailleurs sur ce point.
22 Ici la traduction française, celle de Germain Garnier revue par Adolphe Blanqui, traduit «self-lo
par «égoïsme». Cette erreur, à notre avis, de traduction, est symptomatique de ce que nous décrivons, c’est
à dire une certaine lecture de Smith vu comme partisan de l’égoïsme individuel dans la RDN et en cela elle
est intéressante per se. Les traducteurs de la TSM ont été plus inspirés – et informés- de traduire self-love
par amour de soi, le terme ayant une histoire très précise depuis la distinction qu’opère Mandeville dans
La Fable des Abeilles, II, entre self-love et self-liking.
23 «Il n’y a qu’un mendiant qui puisse se résoudre à dépendre de la bienveillance d’autrui».
24 Problème qui est le fruit d’une littérature abondante sur Smith depuis plus de cent ans: chaque
commentateur se heurte à celui ci depuis les remarques de Buckle. Il apparaît dans un contexte idéologi-
quement marqués, celui notamment de la Methodenstreit, opposant Menger à Schmoller.
25 On peut citer entre autres Michéa (2006, 129): «Sa [à Smith] éorie des sentiments moraux […]
contient des développements à peu près impossibles à concilier avec sa Richesse des Nations» ou Marouby
(2005). Le propos de l’auteur demeure une opposition entre les deux ouvrages principaux de Smith.
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souligner la continuité de ses ouvrages (TSM, Avertissement, 20)26. Il faut aussi noter
que pour Smith la Richesse des nations est la continuation logique de la éorie (TSM,
VII, iv, 453-454), utilisant les mêmes concepts, notamment celui du justice (RDN, IV,
ix)27. La philosophie politique et économique de Smith est alors une continuation de la
éorie (Winch 1978)28. L’erreur de lecture fondamentale, qui est le fruit de l’opposition
entre sympathie et égoïsme, apparaît clairement si on regarde précisément ce qu’est la
sympathie chez Smith:
pitié et compassion sont des mots appropriés pour désigner notre anité avec le chagrin d’au-
trui. Le terme sympathie, qui à l’origine pouvait peut-être signier la même chose, peut maintenant
et sans aucune impropriété de langage être employé pour indiquer notre anité avec toute passion,
quelle qu’elle soit. (TSM, I, i, 1, 27)
La sympathie ne connote ni la bienveillance ni l’altruisme. Opposer alors sympathie
et intérêt est alors absurde, le Adam Smith problem peut être réduit au rang de faux pro-
blème au moins sur ce point29. L’armation forte d’inconsistance nous semble aisément
contestable, reste l’armation faible, arguant de la diculté à concilier certains dévelop-
pements de la éorie et de la Richesse des nations: si la pensée de Smith est systématique
elle n’est pas nécessairement sans imperfections (Biziou 2003)30.
De fait sympathie et intérêt ne se situent pas sur le même plan conceptuel31. Si on lit
la éorie dans son intégralité, et notamment le troisième chapitre de la troisième section
de la première partie, on s’aperçoit que c’est par la sympathie que l’on peut comprendre
l’intérêt. Nous sympathisons en eet plus avec les riches et les puissants (TSM, I, iii, 3,
103), ce qui est pour Smith la cause de la «corruption de nos sentiments moraux». Cela
conduit à une conclusion importante:
mériter, obtenir et savourer le respect et l’admiration du genre humain sont les grands objets de
l’ambition et de l’émulation. Deux routes diérentes nous sont présentées […]: l’une par l’étude de
la sagesse et la pratique de la vertu, l’autre par l’acquisition de la richesse et de la grandeur. […] Le
gros du genre humain est fait d’admirateurs et d’adorateurs de la richesse et de la grandeur. (TSM,
I, iii, 3, 104)
26 «Dans le dernier paragraphe de la première édition, j’armais que j’entreprendrais dans un pro-
chain ouvrage de donner une explication des principes généraux du droit et du gouvernement, puis des
révolutions qu’ils connurent au l des diérents âges et époques de la société; non pas seulement en ce
qui concerne la justice, mais aussi la police, le revenu, les armes, et tout ce qui peut être l’objet du droit.
Dans l’Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, j’ai en partie tenu cette promesse; du
moins pour ce qui concerne la police, le revenu et les armes». Il s’agit du seul passage ou Smith, à notre
connaissance, souligne la continuité entre son travail dans la TSM et celui dans la RDN. Il annonce éga-
lement un autre projet, celui des Leçons de Jurisprudence, jalon essentiel de sa pensée que l’on ne pourra
cela dit pas analyser ici.
27 Le concept de justice intervient plusieurs fois pour déterminer un cadre à l’intérieur duquel les
intérêts peuvent être en compétition.
28 Winch justie bien l’usage du terme de «philosophie politique» lorsqu’on parle de Smith, et no-
tamment du livre IV de la RDN. Ce qu’il présente dans son ouvre a ainsi tous les aspects de la philosophie
politique: une anthropologie, une étude sur la sociabilité, une explication de la formation des sociétés et
de leurs évolutions, à quoi on peut ajouter la détermination des droits et devoirs de l’État vis à vis des
individus. Sur ce point Smith n’aurait rien à envier à Locke. Il faut noter d’ailleurs que l’économie est à
considérer comme une partie de la politique, elle même partie de la philosophie morale.
29 On est alors en accord avec Jorland (1984) qui énonce que «le “Problème Adam Smith” est bien
un faux problème. […] tout simplement parce qu’il est erroné de considérer la bienveillance au fondement
de sa morale».
30 Le premier chapitre est consacré à la notion de système; l’auteur montre d’ailleurs que ce concept
est central dans la pensée de Smith et que lui-même a tenté d’en établir un.
31 Chose vue par Hirschman (1977, n.99).
141
L'anthropologie politique d'Adam Smith
L’intérêt comme recherche de la richesse ne possède pas le statut principiel qu’on lui
accorde bien souvent: il est au contraire conditionné par l’opération de sympathie qui fait
admirer les riches et les puissants aux individus. Dès lors qu’on a sympathisé avec leur
situation on veut à son tour être admiré et adoré, ce qui passe par une augmentation de la
fortune pour le plus grand nombre. Un élément important intervient alors: l’intérêt n’est
pas monadique et propre à chaque individu mais façonné socialement dans la relation à
autrui. Loin d’être un principe universel l’intérêt n’est qu’une conséquence de la sympathie
et peut ainsi être compris par l’opération de celle-ci. Il n’y a donc plus de doutes sur les
liens qui unissent les deux œuvres: la éorie détermine conceptuellement la Richesse des
nations32. On a considéré la éorie comme un texte purement moral alors qu’il pose les
bases de l’économie de Smith en en développant les catégories centrales, comme l’intérêt
prudentiel ou le concept de justice et, dans le même mouvement, on a compris la Richesse
des nations comme autonome et construite sur les fondements d’une anthropologie man-
devilienne. On a dés-économisé la éorie et dé-moralisé la Richesse des nations. Ce qu’il
faut alors remettre en question de façon radicale ce sont les concepts fondamentaux qui
sont utilisés de manière récurrente, notamment ceux d’individu et d’intérêt. L’anthropolo-
gie est ce vers quoi il faut sans cesse se tourner et par quoi il faut clore notre étude.
3. L’anthropologie relationnelle: individu et intérêt
Pour saisir le projet de Smith dans son ensemble il nous faut remonter à ce qui fonde
son économie politique et son libéralisme, en montrant que les catégories centrales de
sa pensée – ou plutôt les catégories centrales que la postérité a gardé de sa pensée –
se sont développées en fonction de considérations anthropologiques et philosophiques
premières. Smith en eet ne s’arrête jamais a une description et une explication des
phénomènes humains33 mais développe, y compris dans la Richesse des nations, toute
une vision de la nature humaine qui détermine le niveau économique et même le niveau
moral. Remarquons d’ailleurs que la division des domaines est absolument articielle et
n’a pas vraiment lieu d’être pour Smith: l’économie naît de considérations morales et
la morale elle-même est fondée sur sur une conception de la nature humaine. Le Traité
de la nature humaine de Hume, son ami, a certainement joué un grand rôle dans cette
élaboration générale (Deleule 1979)34.
La notion centrale qu’il nous faut développer est celle de relation. La relation est
ce qui lie diérents éléments préexistants, il y a relation entre deux individus si ces
individus interagissent, qu’ils sont par exemple amenés à se rencontrer et échanger.
Mais considérer la relation de cette façon est réducteur et présuppose une chose: que
les individus préexistent réellement à la relation. Smith va établir un renversement
central en posant que ce ne sont pas les individus qui constituent la relation mais
32 Cela dit le Adam Smith problem n’est plus seulement pris comme un problème d’inconsistance
depuis quelques années, comme le remarque bien Haakonsen (2006). L’introduction: «e coherence of
Smith’s ought», rappelle que désormais on a tendance à appeler Adam Smith problem non pas l’accu-
sation d’inconsistance à laquelle Oncken a déjà bien répondu, mais les dicultés que posent les textes
smithiens à être particulièrement reliés: la sympathie et sa place précise dans l’ensemble théorique, la gure
de l’intérêt dans la RDN et la TSM, la question de l’anthropologie smithienne, notamment, pour ce qui
nous intéresse, celle de son individualisme, ou encore le statut de l’autonomisation de l’économie.
33 Description et explication qui est le centre du livre II de la RDN par exemple.
34 L’auteur montre bien comment l’économie chez Hume est fondée sur une anthropologie des
passions et une conception de la nature humaine, qui est largement commune à Smith. Il fait d’ailleurs de
nombreux parallèles entre les deux auteurs.
142
Nathanael Colin-Jaeger
la relation qui constituent les individus. Il n’y a pas d’existence ontologique xée
d’avance avant tout échange ou interaction. La relation qui n’était qu’un élément
permettant de décrire les rapports interindividuels devient ce qui permet de saisir
l’émergence même de cette catégorie. Nous montrerons que les deux anthropologies
soi-disant contradictoires, l’anthropologie du manque annonçant l’homoeconomi-
cus et l’anthropologie de la sympathie présentant un homosympathicus, se fondent
toutes deux sur la même anthropologie relationnelle (Marouby 2005)35. Cela se
fonde selon nous sur trois éléments centraux: l’imagination, la sympathie et la ma-
trice passionnelle. Ce qu’il faut montrer de façon liminaire c’est ainsi la nature sen-
timentale de l’homme chez Smith, qui n’est pas propre à Smith mais à toute l’école
du sentimentalisme, le rendant nécessairement irréductible à un homoeconomicus
rationnel, la raison n’ayant qu’un statut correctif.
3.1. L’imagination
Pour Smith comme pour Hume l’imagination permet de construire un monde propre-
ment humain dans le monde physique (Haakonsen 2006, 10)36. Il n’y a pas de connexion
entre les événements mondains sans imagination, la nature se donne par fragment, sans
continuité, et c’est l’imagination qui va permettre à l’individu de produire des schèmes
ecaces d’intelligibilité du réel. Ce qui est premier c’est un ux d’impressions variées,
changeantes, de sorte que je ne peux jamais me saisir moi, sans aucune impression ou
perception, je ne peux rien observer que cette perception. L’imagination fait le lien entre
du donné désordonné. On a alors une recherche d’ordre, de cohérence par le biais de
l’imagination. C’est de cette façon que les mécanismes de l’imagination sont premiers,
donnant naissances à deux formes d’imagination distinctes: l’imagination pratique, qui
sera la sympathie, et l’imagination théorique, qui donnera les principes des sciences et
des arts. On trouve les développements relatifs à l’imagination dans History of Astronomy,
un des seuls textes que Smith n’ait pas voué à la destruction après sa mort. Il s’agit dans
ce texte de mettre au jour les «principes qui dirigent et orientent la recherche philo-
sophique»37. Si ce texte est largement antérieur à la Richesse des nations et la éorie, on
y trouve néanmoins des «clefs pour la compréhension globale de l’oeuvre» smithienne
(Hamou 2009, 19). Le texte central pour notre propos est le suivant:
la philosophie, en représentant les chaînes invisibles qui lient ensemble tous ces objets disjoints
tente d’introduire de l’ordre dans ce chaos d’apparences discordantes, de soulager le tumulte de l’ima-
gination et, lorsqu’elle contemple les grandes révolutions de l’univers, de la ramener à cette harmonie
tranquille qui est tout à la fois plus plaisante en elle-même et plus adéquate à sa nature. (Smith 1981,
45-46)38
La nature humaine ne peut accepter le chaos et vise à reformer des «chaînes invi-
sibles» entre les événements pour les expliquer, ce que fait par exemple la causalité.
Cette importance de l’imagination n’est pas seulement centrale pour l’histoire des
35 

36 Nous verrons pourquoi cette formule se justie.
37 C’est une traduction du titre original du livre: History of Astronomy: the principles wich lead and
direct phisophical enquiries. Le terme «philosophical» désigne ici autant ce qu’on connaît actuellement
comme philosophique que le scientique, la philosophie naturelle.
38 Nous reprenons ici la traduction de Hamou (2009, 21).
143
L'anthropologie politique d'Adam Smith
sciences39 mais pour la nature humaine. Elle est la faculté mentale première, elle a
plusieurs régimes: sensation, mémoire, fantaisie (c’est-à-dire l’imagination telle qu’on
l’entend, la production d’image, au sens le plus restreint du terme) et enn l’enten-
dement. L’homme est avant tout un être d’imagination, ce qui permet par exemple
d’expliquer la superstition dont il peut faire preuve face aux phénomènes physiques40.
La réalité c’est alors un système d’image qui s’impose avec plus de force, de façon plus
cohérente, avec plus de stabilité, un système auquel on croit le plus. En cela nos sens
ne nous font jamais quitter notre propre situation41, il est alors normal que «Smith
écarte explicitement toute interrogation sur ce que serait la réalité ou la vérité, au pro-
t de la seule question du soulagement de l’imagination» (Biziou 2003, 41).
L’être est décrit avant tout comme un être d’imagination, et c’est par là qu’il nous
fallait entrer dans le système smithien42. Or comme on l’a vu une des spécications de
cette imagination est pratique et porte le nom de sympathie chez Smith.
3.2. La sympathie
Avec la sympathie Smith entend donner un principe général duquel une majeure partie
des phénomènes humains vont découler. Il s’agit d’une application de sa propre théorie
de la connaissance: il construit un système et, pour convenir à l’imagination, on réduit
un maximum de phénomènes à un minimum de principes. On a vu que la sympathie
n’est pas une bienveillance mais une capacité à partager des passions avec autrui: ces pas-
sions, en elles-mêmes, peuvent être de diérentes natures, sociales, asociales, égoïstes, et
Smith étudie dans le premier livre de la éorie les modalités sympathiques d’appréciat-
ion de ces diérentes passions.
Le début de la éorie souligne que la sympathie est avant tout une forme d’imagi-
nation:
parce que nous n’avons pas une expérience immédiate de ce que les autres hommes sentent,
nous ne pouvons former une idée de la manière dont ils sont aectés qu’en concevant ce que nous
devrions nous-mêmes sentir dans la même situation. Que notre frère soit soumis au supplice du
chevalet, aussi longtemps que nous serons à notre aise jamais nos sens ne nous informerons de ce
qu’il soure. Ces derniers n’ont jamais pu et ne peuvent jamais nous transporter au-delà de notre
personne. (TSM, I, i, 1, 24)
Tant que je reste spectateur je ne peux qu’imaginer la sourance pour sourir avec
lui. Smith ajoute que «ce n’est que par l’imagination que nous pouvons nous former
une conception de ce que sont ses sensations». La sympathie n’est possible que comme
imagination. La sympathie n’a rien de fantasque ou de mystique: il ne s’agit pas d’une
39 Ce que développe bien Hamou dans son article.
40 C’est précisément dans ce contexte qu’intervient la première mention de la main invisible dans
les Essays.
41 Griswold (2006, 25): «Smith writes that our senses wil never carry us beyond our own situation». On
remarque la parenté certaine avec Hume.
42 L’imagination puisqu’elle vise l’ordre cherche une systématisation de l’univers par des théories: le
projet systématique est rendu nécessaire par cette considération même, Smith ne peut y déroger lui-même.
Cela ne signie pas que la systématisation complète est possible: plus on systématise plus on rend l’univers
cohérent plus de nouvelles questions auent. Smith pense à la fois la systématicité et le nécessaire échec
de celle-ci. Il y a bien, si l’on transpose aux comportements humains, une tentative d’intelligibiliser les
comportements humains, mais jamais en reniant leur forme nécessairement plurielle: les comportements,
comme les individus eux-mêmes, sont multiples, et rendent incohérents toute réduction à un modèle trop
étroit et étriqué.
144
Nathanael Colin-Jaeger
communion d’esprit ou d’une possibilité de sortir de soi mais d’une opération imagi-
naire. Si elle n’est pas bienveillance, et peut même engendrer l’intérêt égoïste, elle ne le
fait pas directement, en «représentant ce que pourraient être nos propres sensations si
nous étions à sa place». On ne peut rabattre la sympathie à l’amour de soi puisque c’est
exactement la modalité inverse qui est en jeu, c’est-à-dire le fait de s’abandonner à la
perception d’autrui pour le devenir. La sympathie a deux caractères qu’on peut noter:
la passion sympathique ressemble à la passion originaire mais est moins forte qu’elle. La
sympathie permet alors de sortir de soi et de comprendre autrui:
ses sourances, quand elles sont ainsi ramenées en nous, quand nous les avons ainsi adoptées et
faites nôtres, commencent enn à nous aecter; alors nous tremblons et frissonnons à la pensée de
ce qu’il sent. (TSM, I, i, 1, 25)
Il faut bien voir que c’est avant tout cette relation à autrui qui est première avant tou-
te incursion de l’amour de soi, de l’intérêt ou de conceptions économiques. En première
instance l’identication joue donc un rôle majeur:
des gens qui regardent xement un danseur en équilibre sur une corde bougent, tournent et
balancent leur corps naturellement, comme ils le voient faire et comme ils sentent qu’ils auraient à le
faire s’ils étaient dans sa situation. (TSM, I, i, 1, 25)
La sympathie fait que l’individu est en relation constante avec autrui, dans la consti-
tution même de ses passions. L’homme est toujours pris dans un réseau relationnel qui
détermine au moins en partie ses représentations de sorte qu’on ne peut penser une enti-
té isolée socialement. Cela est central puisque le désir de conserver la sympathie d’autrui
n’est pas en soi discuté par Smith mais est un donné inhérent à toute interaction sociale,
une forme de principe indiscutable43. De fait la sympathie comme relation produit des
eets sociaux manifestes:
de manière à produire cette harmonie, tout comme la nature enseigne aux spectateurs à se met-
tre à la place de la personne principalement concernée, elle enseigne également à cette dernière à se
mettre, dans une certaine mesure, à la place des spectateurs. (TSM, I, i, 1, 46)
Il y a une réversibilité des transpositions imaginaires (Gautier 2008, 92), l’harmonie
sociale est rendue possible par une uniformité de la nature humaine et une réciprocité
des représentations imaginaires. Avant même l’irruption du spectateur impartial on voit
que la sympathie a déjà un rôle d’organisation des passions humaines, elle est la clef de
la question de la sociabilité. Elle prégure une anthropologie politique: nous sommes
conduits à tisser des liens avec les autres, et à modérer nos aections pour gagner la
sympathie d’autrui44, qu’ils prennent comme un plaisir. Le premier principe ce n’est pas
l’intérêt égoïste mais le plaisir de la sympathie mutuelle. Au contraire la éorie, I, iii,
3, va très bien montrer comment la vanité naît de la sympathie par une corruption des
sentiments moraux du fait qu’on sympathise plus avec la richesse et les honneurs. Avec
ces développements nous sommes alors en mesure de comprendre comment l’individu
et l’intérêt proviennent d’une matrice passionnelle.
43 Principe que la première phrase de la TSM exprime d’ailleurs clairement.
44 Ce principe de modération est centrale pour atteindre le point de convenance sympathique
(TSM, I, i, n.3, 37-38).
145
L'anthropologie politique d'Adam Smith
3.3. La matrice passionnelle45
Il faut replacer la sympathie dans un contexte philosophique plus général qui est celui du
sentimentalisme: Smith est sur ce point l’héritier d’une tradition remontant à Shaftesbu-
ry et Butler, en passant par Hutcheson et Hume. L’idée principale est que ce sont avant
tout les passions qui font agir les individus, plus que la raison ou un projet rationnel.
De fait la éorie accorde une place centrale aux passions, aux sentiments: dès le livre
I on trouve étudiées les passions qui ont le corps pour origine, la douleur et le plaisir,
les passions sociales, asociales, les passions égoïstes. L’ambition de Smith est de décrire
l’intégralité du spectre passionnel. Il nit par montrer comment ces passions ont pour
conséquence une certaine disposition vis-à-vis des honneurs et de la richesse, puisque «le
genre humain est disposé à sympathiser plus entièrement avec notre joie qu’avec notre
chagrin […] nous faisons montre de nos richesses et nous dissimulons notre pauvreté»
(TSM, I, iii, 2, 91). Cela va mener à une «corruption» de nos sentiments moraux comme
on l’a vu, c’est de cette disposition particulière que naît l’intérêt. Cela est très bien décrit
par ce passage:
quel est le but de tout le labeur et de tout le remue-ménage de ce monde? […] Est-ce pour
répondre aux nécessités de la nature? Le salaire du moindre travailleur peut y répondre. Nous ob-
servons qu’il lui procure la nourriture et les vêtements, le confort d’une maison et d’une famille. Si
nous xaminons son économie avec rigueur, nous trouverions qu’il dépense une grande partie de son
salaire pour des commodités qui peuvent être considérées comme des superuidités et que, dans des
occasions hors de l’ordinaire, il peut même en consacrer une partie à la vanité et à la distinction […].
D’où naît alors cette émulation qui court à travers les diérents rangs de la société? Et quels sont es
avantages que nous nous proposons au moyen de ce grand dessein de la vie humaine que nous appe-
lons amélioration de notre condition? Être observés, être remarqués, être considérés avec sympathie,
contentement et approbation que nous pouvons nous proposer d’en retirer. C’est la vanité, non le
bien-être ou le plaisir qui nous intéresse. (TSM, I, iii, 2, 92)
Ce qui guide la vie humaine ce n’est pas la survie, déjà plus ou moins acquise en
société, mais la poursuite de la vanité, de la considération, des honneurs, de la richesse.
Cela ne s’oppose pas à la sympathie mais en découle intégralement. Or cette recherche
ne peut être naturalisée, c’est dans une relation sociale qu’elle prend forme, alors qu’il
y a des riches et que la richesse est exhibée pour qu’un sympathise avec elle. L’intérêt
égoïste né de la sympathie est second, toujours social et constitué. Il y a une alliance du
désir et de l’intérêt, construit par la sympathie, comme le meilleur moyen d’améliorer
sa condition. On cherche ainsi à répondre à des besoins qui sont construits, en société,
par l’imagination pratique, par un mécanisme d’imitation. Les besoins en eux-mêmes ne
sont pas propres à l’individu mais déterminés par une certaine avancée de la société. On
pourrait donc dire que l’anthropologie que Smith fait dans la Richesse des nations corre-
spond à ce qu’il observe dans les sociétés commerçantes de son époque qui déterminent
un agir passionnel déterminé. Ce que permet de penser Smith c’est plus qu’une histori-
cité des besoins de l’homme, mais une production de l’individu en tant qu’individu dans
un cadre social performatif. Le besoin n’est pas considéré comme celui d’un individu qui
devrait juste se conserver, auquel cas il n’a pas besoin de faire société, mais comme celui
d’un individu pris dans un réseau permanent, dans un échange social constitutif, qui
accroît ses besoins et qui modie la teneur de ses passions. La dénition d’un besoin est
relationnelle et plus atomistique, elle est nécessairement extensive, toujours en recherche
45 Je reprends cette expression à Deleule (1979).
146
Nathanael Colin-Jaeger
d’un surplus. La division des tâches exigée en vue de la stabilisation et la satisfaction
des besoins suscite alors, par son propre mouvement la multiplication de ceux-ci. De
fait pour Smith on est toujours pris dans une division du travail (RDN, I, ii)46 et celle
ci est constitutive de l’individu. En cela la nature humaine ne peut, chez Smith comme
chez Hume, «subsister sans l’association des individus» (Hume 1947, 62). Il n’y a au-
cune référence à un contrat originaire: l’échange, la société, le commerce sont naturels,
constitutifs de l’individu et de ce qui lui est premier: ses besoins mêmes. L’individu isolé
constitue une ction rétroactive de l’esprit puisque l’individu comme unité ontologique
fonctionnelle n’existe que dans la relation sociale. Ainsi nous pouvons tirer les conclu-
sions de cette anthropologie pour l’individualisme smithien, en montrant à quel point il
est irréductible aux dogmes de l’économisme tels qu’on les a présentés en introduction.
4. Qu’est ce que l’individualisme de Smith?
Il ne s’agit certes pas chez Smith de ne pas penser l’individu, mais de le penser d’une cer-
taine façon. La terminologie est certes trompeuse du fait que les termes sont identiques
à ceux qu’utilisera l’économie néo-classique. Mais les conceptions anthropologiques de
Smith sont particulières et nécessitent donc un traitement particulier de ces catégories.
De façon apparemment paradoxale Smith se positionne rétrospectivement en porte à
faux vis-à-vis de toute la tradition économique qui se revendique pourtant de lui.
En eet on a vu que l’individu est construit et non naturellement donné, et que, pris
dans un réseau incessant de relations constituantes il n’est ni indépendant ni autonome
et ne peut être pris comme un atome sur le champ social. On peut même ajouter que
son identité est constituée par sa relation sympathique aux autres, qui lui permettent une
forme d’autonomie morale47, avant même de pouvoir être considéré comme un individu
de besoin et d’intérêt. Ou pour citer K. Haakonsen (2006, 12): «le point central est que
nous ne sommes devenus conscients de nous mêmes – n’avons gagnés la conscience de
soi – que par le biais de notre relation aux autres»48. En somme l’individualisme de Smi-
th apparaît comme étant strictement l’opposé de l’individualisme classique49.
De la même façon l’intérêt de l’individu économique est une relation à l’autre, topo-
logique. Dans la sphère économique l’intérêt n’est pas celui d’un individu auto-susant
mais la catégorie qui naît de la sociabilité et qui la renforce. L’image commune de Smith
considérant une société d’individus atomisés, poursuivant leur propre gain, sans la perver-
sion de fausses idées ou de restrictions gouvernementales formerait un tout harmonieux
si elle n’était fausse: les individus ne sont pas atomisés mais l’intérêt est construit socia-
lement. De plus ils ne poursuivent pas toujours leur gain économique, et encore moins
46 «Cette division du travail […] est la conséquence nécessaire, quoique lente et graduelle, d’un cer-
tain penchant naturel à tous les hommes […]: c’est le penchant qui les porte à traquer, à faire des trocs
et des échanges d’une chose pour une autre». Cette propension est postulée comme naturelle pour Smith
du fait des passions que l’on a mis en avant et de l’état de manque qui le caractérise naturellement, tout
comme de sa nécessaire relation à autrui.
47 Nous ne traiterons pas ce point mais l’autonomie morale apportée par le spectateur impartial est le
fruit de la relation constante à autrui Voir sur ce point Gautier (2009, 343-356). La construction du sujet
moral dans la TSM pose les fondements d’une théorie de la formation de l’individu chez Smith.
48 «e central point is that we only became aware of ourselves – gain self-consciousness- through
our relationship to others» (je traduis).
49 Qui peut cependant être tiré de certains textes de Smith, notamment dans la RDN, I, 6, 118 ou
I, 7, 127, si on prend ces textes de façon isolée. L’individualisme que nous appelons classique part d’une
primauté de l’individu, considéré en lui-même, on peut retrouver cela chez Hobbes, Locke ou encore
Rousseau.
147
L'anthropologie politique d'Adam Smith
de façon rationnelle. Enn de nombreuses restrictions gouvernementales sont nécessaires.
Ces intérêts de plus sont des intérêts de groupe, relatifs à une position particulière dans le
champ social, aboutissant à des conits, dont le plus développé chez Smith est celui oppo-
sant les maîtres aux travailleurs. Dans la Richesse des nations, I, 8, «Des salaires du travail»,
Smith montre que pour comprendre comment les salaires sont xés il faut comprendre les
individus non pas de façon isolée mais comme formant des classes distinctes, qui ont des
intérêts divergents. Les maîtres ont un pouvoir plus important du fait qu’ils ont un appui
institutionnel car le gouvernement émane d’eux et défend leurs intérêts. Pour comprendre
le comportement des individus il faut avant tout le replacer dans un cadre social et insti-
tutionnel. On peut comprendre pourquoi le jeune Marx des Manuscrits de 1844 a pu être
intéressé par Adam Smith50. Plus encore l’intérêt particulier, le self-interest, qui réside en la
recherche de biens économiques, mène à la chute du système économique si on lui laisse
libre cours. Il conduit par exemple les marchands à former des monopoles. Donc non seu-
lement l’intérêt n’est pas premier, ce n’est pas un amour de soi constitutif de chaque être
vivant, mais constitué sympathiquement et socialement, mais en plus il doit être encadré
institutionnellement pour être ecace et bénéque. L’individu et l’intérêt ne sont plus des
détermination universelle d’un individu mais une détermination historique, relative, dans
la Richesse des nations, aux sociétés commerciales, dans un cadre institutionnel. Si l’intérêt
particulier peut être valorisé dans la Richesse des nations c’est avant tout une valorisation du
proche, les individus connaissent leur situation et y réagissent mieux que le gouvernement.
Il n’y a aucune valorisation ontologique de la vérité.
Si un individu préexiste à la relation ce n’est pas véritablement un individu humain,
qui, lui, a «presque continuellement besoin du secours de ses semblables» (RDN, I, 2, 82).
L’individu économique et social, tout comme le sujet moral, est donc formé par la relation
et déterminé par elle. La société en somme est une autopoièse qui construit les individus
qu’elle contient en son sein, et cela vaut aussi bien pour l’activité économique que pour le
reste51. A l’opposé de l’individualisme constructiviste Smith pense la relation et dénaturalise
le rapport économique et social – laissant par là même un espace ouvert pour une science
de la société- sans pour autant tomber dans le cadre de l’individualisme autorégulateur et
auto-institué. L’individualisme smithien ne pose pas l’autonomie de l’individu comme for-
ce première mais bien les contraintes sociales comme étant constitutives et déterminantes
relativement aux individus. Il ne s’agit pas cela dit de le dissoudre dans le social, c’est bien à
chaque fois l’individu qui agit, en fonction de ce qu’il désire et ce qu’il croit être son intérêt,
même si celui-ci est constitué relationnellement. Si l’individualisme de Smith tend à se
rapprocher d’un certain individualisme méthodologique il n’y correspond pas strictement,
pensant des interactions supra-individuelles, comme les conits entre diérentes classes
d’individus. Si cela a un sens de parler d’individualisme chez Smith en tentant de retrouver
des catégories qui lui sont postérieures il faut bien considérer que son individualisme est
foncièrement hybride et impur, constituant déjà une critique des modèles réducteurs qui
lui succéderont ainsi que des tentatives de récupérations de ses textes.
50 On peut d’ailleurs être étonné du fait que Marx (2009, 168ss) critique l’anthropologie smithienne
comme une “robinsonade”. Il lui substitue une anthropologie relationnelle qui est précisément celle du
Smith que nous venons d’exposer.
51 Cela ne fait cela dit pas de Smith un anti-libéral, Hayek (1948, 6). Se positionne sur ce point
comme un héritier de Smith dans un individualisme élargi. Il considère comme fausse «e belief that in-
dividualism postulates (or bases its arguments on the assumption of) the existence of isolated or self-con-
tained individuals, instead of starting from men whose nature and character is determined by their ex-
istence in society». On ne peut que souligner qu’Hayek vise très juste sur l’individualisme de Smith.
Cependant il tend à donner de Smith une lecture proche de celle d’Halevy, que nous avons déjà critiquée.
On peut trouver une critique de Hayek et de sa lecture de Smith chez Winch (1997, 384-407).
148
Nathanael Colin-Jaeger
Conclusion
Les catégories d’individu et d’intérêt sur lesquelles nous avons terminés notre réexion
sont fondamentalement plurielles, hybrides, impures, ne correspondant pas aux modèl-
es plus récents. Nous sommes remontés à des principes généraux qui permettent chez
Smith une réexion sur les fondements de la science économique. Si la superstructure
analytique ranée de l’économie mainstream actuelle tend à faire oublier aux économ-
istes que leurs hypothèses sont fondées sur une infrastructure anthropologique particu-
lière on a pu voir avec Smith que l’anthropologie et l’économie n’étaient que le revers et
l’avers d’une même médaille. Cette lecture de Smith vise ainsi à replacer au centre de l’a-
nalyse politique les considérations anthropologiques, comme déterminantes en dernière
instance. On peut en tirer deux conséquences pour notre propos: 1) Smith représente
une tradition oubliée de ce que peut être l’intérêt, constitué sympathiquement, pouvant
prendre de multiples visages, loin d’un modèle de choix rationnel prôné par l’économie
orthodoxe52; 2) il représente également une tradition individualiste particulière comme
on l’a montré, qui s’oppose à la représentation anthropologique de ce qu’on a appelé
l’individualisme classique.
Le libéralisme de Smith, et peut-être s’agit-il du libéralisme classique, ou d’une cer-
taine frange du libéralisme classique53, ne se trouve donc pas facilement enrôlé dans la
lecture classique néo-libérale54 qui se réfère pourtant à lui de façon régulière. En cela le
corpus smithien, s’il aronte des problématiques relatives à son contexte, reste d’une
pertinence et d’une actualité qu’il faut réévaluer dans le contexte qui est le notre.
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52 On peut trouver une critique sur ce même point dans la psychologie comportementale de Kah-
neman et Tversky (1979) ou les auteurs montrent que les acteurs économiques sont loin d’agir en accord
avec le modèle rationnel mais réagissent souvent en fonction de passions, de goût du risque, en suréva-
luant leur capacité ou en se sous estimant, selon les situations, ou encore en donnant trop d’importance à
certains facteurs et pas assez à d’autres.
53 Angaut (2012, 254): «Sur un certain nombre de points décisifs, que la pensée libertaire s’est sou-
vent contentée de radicaliser, le libéralisme classique pourrait ainsi passer pour une critique explicite de ce
qu’on qualie aujourd’hui de néolibéralisme».
54 Le terme demanderait une dénition spécique cela dit comme le note Audier (2012). On peut
cependant simplier en dénissant comme néolibérale toute théorie qui est une critique de l’État et de
son extension, refusant l’intervention publique dans l’économie (i), qui fait une promotion de l’économie
de marché au-delà de la sphère strictement économique (ii), qui soutient une croyance en l’autorégulation
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149
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Book
English historian Henry Thomas Buckle (1821–62) was born into the family of a wealthy London merchant. A child of delicate health, and tutored privately at home, he never attended university. Nevertheless, it was clear that he was meant for intellectual pursuits and by the age of twenty he was a formidable chess player. With his love of books and reading, he set out on an ambitious plan to write a fourteen-volume history of civilisation, and at the same time to put historical research on a more scientific basis. The work would have included a greater number of countries, but due to his early death, only two volumes exist. Published in 1857, this is the first of two volumes that make up Buckle's unfinished history of civilisation. It focuses on England and France, and their intellectual, political, religious and social histories.
Article
« Sympathy pleasure : The Theory of Moral Sentiments and the anti-utilitarianism of Adam Smith » Adam Smith is seen as the great defender of self-interest, but in his Theory of Moral Sentiments, he develops a theory of behavior founded on the individual’s capacity to switch roles with others. Against the utilitarianism of conventional economic theory, Smith holds that man derives satisfaction not only from his own pleasure but also from sympathetic involvement in the experiences of his fellow-beings. For Smith, even the self-seeking, materialistic behavior necessary to energize the capitalist system stems in the last resort from fellow feeling. Since Smith remained faithful to this socialpsychological viewpoint throughout his life, the Wealth of Nations needs to be reinterpreted in the light of the Theory of Moral Sentiments.
Article
En 1776, Adam Smith publiait An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations , deux gros volumes de plus de 500 pages chacun, pour montrer que ni la quantité de monnaie d'or et d'argent, ni les ressources de son sol ne font la richesse d'une nation, mais son travail ; et que la cause de cette richesse ne doit pas être recherchée dans une balance du commerce favorable, pas plus dans le seul progrès de l'agriculture, mais dans la division du travail . En conséquence, il s'écartait d'une tradition qui remontait à Aristote — et que tous, alors, reprenaient à leur compte — selon laquelle la valeur des biens échangés est fonction de leur utilité, et en instaurait une autre — que les marxistes poursuivent encore — qui fonde la valeur sur le travail.
Article
In this collection of writings, Nobel laureate Friedrich A. Hayek discusses topics from moral philosophy and the methods of the social sciences to economic theory as different aspects of the same central issue: free markets versus socialist planned economies. First published in the 1930s and 40s, these essays continue to illuminate the problems faced by developing and formerly socialist countries. F. A. Hayek, recipient of the Medal of Freedom in 1991 and winner of the Nobel Memorial Prize in Economics in 1974, taught at the University of Chicago, the University of London, and the University of Freiburg. Among his other works published by the University of Chicago Press is The Road to Serfdom, now available in a special fiftieth anniversary edition.