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Guerre et crise agraire en Syrie : Revisiter le conflit syrien au prisme de la justice écologique

Authors:
POSSIBLES
VOLUME 41, NUMÉRO 2. PRINTEMPS 2017
Justice écologique
Réponse aux changements climatiques ?
POSSIBLES Automne 2017 63
Guerre et crise agraire en Syrie :
Revisiter le conflit syrien au prisme
de la justice écologique
Par Efe Can Gürcan
Introduction : un regard multifacette sur le conit syrien
Le conit syrien s’est transformé en l’une des pires crises humanitaires
impliquant la plus sévère crise de réfugiés de l’époque post-guerre
mondiale. La diffusion rapide de ce conit depuis mars 2011 a eu
d’irréversibles conséquences pour plus de 6,5 millions de personnes
déplacées à l’intérieur du pays et plus de 4,5 millions de personnes qui
ont été forcées de fuir le pays (Otero & Gürcan 2016). La montée de
la nouvelle droite dans les pays occidentaux qui subissent toujours
les conséquences de la crise du capitalisme depuis 2008 – coïncide
d’ailleurs assez commodément avec l’afux de refugiés et la diffusion
du terrorisme islamiste à la suite du conit syrien.
Quels sont les facteurs principaux ayant conduit à l’émergence et à la
diffusion de ce conit? Dans quelle mesure les injustices écologiques
ont-elles joué un rôle déclencheur ou accélérateur dans le conit syrien?
Les arguments soulignant le rôle du sectarisme, de l’autoritarisme
du régime syrien et de l’intervention étrangère sont bien connus.
La thèse du sectarisme et de la violence ethnique découle de l’idée
primordialiste que la cause originale du conit civil provient de la haine
et de l’hostilité historique entre les peuples appartenant à différentes
religions et ethnies. Certes, l’état fragmenté de la conguration ethno-
religieuse en Syrie est hors de doute : 12 % de la population syrienne
appartient à la communauté alawi, dont le président Bachar el-Assad
est membre ; 64 % de la population fait partie de la communauté arabe
sunnite, tandis que les chrétiens, les kurdes et les druzes représentent
respectivement 9 %, 10 % et 3 % de la population syrienne. Cependant,
le renouveau des conits sectaires est dû dans une large mesure à
64 SECTION I La justice écologique
l’intervention militaire des États-Unis en Irak à la suite de laquelle
l’autonomisation kurde et les terroristes islamistes ont gagné du terrain
dans la région entière (Phillips 2015). Un autre facteur de stress dans
l’intensication du conit sectaire a été l’inondation de terroristes
islamistes en Syrie en tant qu’acteurs transnationaux, ayant été libérés
de prison dans des pays comme le Liban, la Tunisie et l’Égypte au
cours du Printemps arabe (Gartenstein-Ross & Zelin 2012, Harrison
2013). Les facteurs locaux ont exercé une inuence sur le sectarisme
aussi importante que les développements politiques à l’étranger. Le
sectarisme s’est nourri de l’extension de la présence alawite et celle de
la famille d’Assad parmi les élites du régime, malgré la mobilisation
du soutien de marchands sunnites par le régime et l’intermariage de
certains membres de la famille d’Assad – incluant Bachar el-Assad lui-
même – avec les membres de familles sunnites. Le ressentiment sunnite
de l’expansion des élites politiques alawites a fait de l’autoritarisme
et de la corruption du régime un facteur aggravant pour le sectarisme
(Azmeh 2016, Phillips 2015).
Le rôle des facteurs géopolitiques dans la transformation du conit
syrien en une guerre « par procuration » ne peut pas être ignoré assez
facilement (Otero & Gürcan 2016). Les pouvoirs occidentaux qui visent
à déstabiliser la région an d’encercler la Russie, la Chine et l’Iran
avaient toujours ressenti la politique d’alliances de la Syrie qui abrite
encore l’installation navale russe à Tartous. En plus, l’Occident n’avait
pas été soulagé que la Syrie soit intervenue au Liban en 2005 au prix des
sanctions occidentales et ait facilité le passage des terroristes sunnites à
travers la frontière irakienne dans le but d’affaiblir l’occupation états-
unienne (Phillips 2015). Les ressources naturelles syriennes et la position
stratégique de ce pays sur les routes de l’énergie – accompagnées par
la découverte de réserves de gaz naturel abondantes en Méditerranée
orientale en 2010 (Engdahl 2013) ont attiré les acteurs régionaux
comme la Turquie et le Qatar qui ont intérêt à déstabiliser la Syrie an
d’implanter leurs propres projets d’oléoduc et de contrer l’inuence
shiite régionale de l’Iran.
Ce qui est peut-être moins évident et rapporté sur le conit syrien, ce
sont les facteurs liés à la crise agraire syrienne. L’argument principal
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de cet article est que cette crise agraire peut être vue comme une
conséquence à long terme du modèle de développement extractiviste,
de la restructuration néolibérale et de l’indifférence en ce qui concerne
la question environnementale en Syrie. Dans ce qui suit, ces trois
thèmes seront abordés en ordre successif. L’objectif principal est
donc de souligner le rôle de ces facteurs du point de vue de la justice
écologique. La justice écologique peut être considérée comme une
extension du concept de la justice environnementale qui repose sur la
critique de faire peser les risques environnementaux sur les groupes
et les pays économiquement et socialement défavorisés (Stevis 2000).
La justice écologique met l’accent sur la responsabilité écologique des
êtres humains par rapport à la nature. Celle-ci est donc fondée sur l’idée
de traiter la nature avec respect et dignité de façon à assurer le bien-
être des êtres humains ainsi que celui du monde non humain, incluant
le monde animal, les plantes, les biens naturels et les écosystèmes. À
ce titre, la justice écologique soulève une objection de principe contre
la marchandisation des biens communs, et particulièrement celle des
écosystèmes, l’agriculture, l’alimentation, les ressources naturelles et
la connaissance. Du point de vue de la justice écologique, les pratiques
néolibérales d’efcacité, de privatisation et de libre-échange doivent
se heurter à des politiques socialement justes et écologiquement
responsables (Byrne, Glover & Alrøe 2006, Low & Gleeson 1998).
Similairement, l’extractivisme – déni comme un type d’extraction
de ressources naturelles à grande échelle et orienté vers l’exportation
(Andreuccia & Radhuber 2015) – constitue une menace principale pour
la justice écologique.
Les conséquences du modèle de développement extractiviste
Le modèle de développement poursuivi par la Syrie contemporaine
peut être retracé aux années 1970 suivant le coup militaire qui a amené
Hafez el-Assad au pouvoir. Le régime de Hafez el-Assad représentait
une forme modérée du socialisme baathiste. Tandis que l’accent mis
sur la nationalisation et la réforme agricole était maintenu, le modèle
économique revendiquait une économie « pluraliste » sur la base
d’un partenariat entre les secteurs public et privé. Les années 1970
témoignent de la diffusion d’un modèle de développement guidé par
66 SECTION I La justice écologique
l’État, ce qui a permis des investissements massifs dans les entreprises
publiques et des projets infrastructurels comme les barrages, les
routes et les projets d’énergie, ainsi que l’augmentation des dépenses
en santé et en éducation. Bien que l’émergence du baathisme soit
largement attribuable à la mobilisation des groupes à revenu moyen
scolarisés, la base de soutien du régime Hafez el-Assad est devenue la
population rurale qui était concentrée dans les zones économiquement
marginalisées, d’où la priorisation d’investissements publics dans le
secteur agricole et le soutien du régime aux producteurs par des achats
garantis, des subventions et des exonérations scales (Azmeh 2014,
Azmeh 2016).
De l’autre côté, le baathisme de Hafez el-Assad a échoué dans sa
tentative de créer un secteur industriel compétent. Le baathisme
syrien avait opté pour un modèle extractiviste et s’est transformé en
exportateur pétrolier à la suite de la nationalisation du secteur pétrolier
en 1964 et à l’achèvement de la construction de l’oléoduc en 1968 qui
a connecté la production pétrolière au Nord-est au port de Tartous. Bien
que les réserves pétrolières de la Syrie fussent de quantité mineure en
comparaison avec d’autres géants pétroliers arabes, le projet baathiste
avait été fortement nancé par les revenus pétroliers. L’accentuation
excessive du secteur pétrolier – et celle du secteur de gaz naturel
depuis les années 1980 – a résulté en l’absence d’un secteur industriel
compétent et diversié, d’où le fait que la majorité du secteur en dehors
de l’extractivisme pétrolier soit toujours représentée par le secteur de
production et traitement alimentaire. Seulement en 2004, le secteur
pétrolier et minéral contribuait à presque 70 % des exportations
syriennes (Azmeh 2016, Collelo 1987). D’après la Banque mondiale,
les rentes pétrolières constituaient 21,94 % du produit intérieur brut en
2004 (Banque mondiale 2016). Par conséquent, il n’est pas étonnant
que la Syrie ait été parmi les pays qui imposaient les taux les plus élevés
de subvention d’énergie et d’agriculture au Moyen-Orient et en Afrique
du Nord jusqu’aux années 2000 (Azmeh 2016).
La non-durabilité de ce modèle extractiviste s’est révélée avec
l’épuisement des réserves pétrolières syriennes dans les années 1990.
Selon l’Administration états-unienne de l’information énergétique, la
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production annuelle de pétrole non rafné de la Syrie a diminué de
582 000 barils par jour en 1996 à 368 000 barils par jour en 2009 (EIA
2017). Les données de la Banque mondiale suggèrent que l’épuisement
des ressources naturelles en pourcentage au revenu national brut a
augmenté de 0,78 % en 1970 à 11,02 % en 1980, 18,89 % en 1990 et
22,07 % en 1996. Ceci est en contraste avec la contribution diminuée
de la consommation de l’énergie renouvelable à la consommation de
l’énergie totale syrienne, de 2,36 % en 1990 à 0,93 % en 2009 (Banque
mondiale 2016).
L’épuisement des réserves pétrolières – accompagné par une croissance
démographique de 6,1 millions en 1970 à 22 millions en 2011 – a
conduit à la faillite du projet baathiste. La Syrie a initié un processus
de libéralisation à la suite d’une crise des devises en 1986, ce qui a
renforcé le pouvoir du secteur privé. Évidemment, la libéralisation
subséquente de l’économie a aussi été facilitée par l’effondrement de
l’Union soviétique, ce qui n’a pas seulement affaibli la pertinence du
socialisme, mais a aussi fait s’évanouir les possibilités d’assistance
internationale et les marchés d’exportation de la Syrie (Azmeh 2016,
Dahi & Munif 2011).
Restructuration néolibérale et crise agraire en Syrie
La phase précoce de libéralisation (ta’addudiyya, or « pluralisme »
économique), ayant été amorcée en 1986, avait déjà éliminé certaines
subventions outre la facilitation des investissements privés ainsi que
la libéralisation graduelle des prix, du commerce et des devises. Les
nouvelles lois d’investissements adoptées dans les années 1990 visaient
à encourager le secteur privé, incluant des récompenses comme les
congés scaux. Ce processus a pris de l’élan quand Bachar el-Assad a
pris le pouvoir en 2000 avec une promesse de réforme économique et
politique. L’objectif de « l’économie de marché social » a été introduit
lors du 10e congrès régional du parti Baath en 2005. La Syrie a concentré
ses efforts sur l’attraction de l’investissement étranger direct (IED),
ce qui est venu pour la plupart des pays arabes concentrés dans des
secteurs spéculatifs et non-productifs comme les immobiliers, la nance
et le tourisme au détriment du secteur productif et des investissements
68 SECTION I La justice écologique
infrastructurels. La libéralisation du commerce a eu une inuence aussi
négative que celle des IED, notamment à la suite de l’accord de libre-
échange avec la Turquie en 2004 et à l’invasion du marché syrien par
des produits chinois. En parallèle de la croissance de l’importation hors
du secteur pétrolier de 4,3 milliards de dollars en 2001 à 14 milliards
de dollars en 2010, les producteurs de taille petite et moyenne dans
des secteurs comme l’alimentation, les textiles et l’ameublement n’ont
pas pu soutenir la concurrence avec les compétiteurs étrangers (Azmeh
2014, Azmeh 2016, Dahi & Munif 2011).
Dans le cadre du plan quinquennal (2006-2010), la Syrie a éliminé le
monopole étatique sur l’importation ; a libéralisé les prix, incluant ceux
du diésel, gaz, gazoline, l’électricité ; dérégulé le marché immobilier ;
licencié des banques privées ; institué la bourse des valeurs ; et consolidé
les régulations en faveur de la protection de la propriété privée (Dahi &
Munif 2011). Cependant, il est possible de dire que le coup le plus dur
du plan a été porté sur l’agriculture avec la libéralisation des prix des
produits agricoles et l’élimination des subventions sur l’énergie et les
intrants agricoles. En fait, l’abolition des fermes d’État s’était déjà initiée
en juin 2000 (Ababsa 2013). Sous le plan quinquennal, le prix du diésel
a augmenté de 250 % en mai 2008. Bien que l’absence des subventions
sur le diésel et les engrais ait été bénéque pour l’environnement, la
faillite du régime à proposer des politiques originales a aggravé la
situation de l’agriculture, ayant initié un exode rural et un ux massif
de migration vers les zones urbaines. En vue de ces développements, il
n’est pas étonnant d’observer que les premières manifestations contre
le régime ont été déclenchées à Dar’a, une ville au sud du pays qui est
connue comme un centre agricole et une base de support stratégique
pour le régime. Ensuite, les protestations contre la faillite des nouvelles
politiques économiques et la corruption se sont propagées vers d’autres
centres ruraux comme Homs, Idleb et les zones rurales d’Alep et de
Damas (Azmeh 2016, De Châtel 2014).
POSSIBLES Automne 2017 69
La question de l’eau, la sécurité alimentaire et la migration en vue
du changement climatique
L’inuence déstabilisante des politiques extractivistes et néolibérales
s’est ampliée par des sècheresses qui sont largement attribuées
aux bouleversements climatiques. Donc, cette section conrmera la
conuence des conséquences du modèle de développement extractiviste,
de la restructuration néolibérale et des changements climatiques en une
crise agraire profonde conduisant à la guerre civile. La période 2006-
2011 a vu les pires sècheresses dans l’histoire moderne de la Syrie, ce
qui a conduit à d’innombrables dévastations de récoltes et de troupeaux
ainsi qu’au déplacement forcé des centaines de milliers de Syriens
(Gleick 2014). Ces sècheresses sont associées aux effets à long terme
des changements climatiques (Kelley & et-al. 2015), étant donné leur
interprétation par des analystes comme « un indicateur précoce des
changements climatiques qui sont attendus pour la région, y compris
une température plus élevée, une diminution des précipitations et
du ruissellement des bassins et une pénurie d’eau accrue » (Gleick
2014:338). Il existe de solides preuves qu’un minimum de cinq zones
agricoles en Syrie ont connu une fréquence de sècheresses dans les 20
dernières années (Gleick 2014).
Entre 1900 et 2015, la Syrie a subi un total de six sècheresses à
grande échelle, caractérisées par la chute du niveau mensuel moyen
de précipitations à environ un tiers de la normale. Alors que les cinq
premières sècheresses ont duré une saison, la période 2006-2011 a
connu une sècheresse multi-saisons. Les effets de ces sècheresses sont
ampliés par le fait que la géographie syrienne est pour la plupart semi-
aride et caractérisée par une surface arable limitée, ce qui diminue la
résilience de ce pays au changement climatique (Gleick 2014).
Les données de la Banque mondiale conrment que les prélèvements
annuels d’eau douce ont augmenté de presque 19 % entre 1997 et
2007, tandis que les ressources renouvelables en eau douce interne par
habitant ont diminué de presque 34 % au cours de la période 1992-
2012 (Banque mondiale 2016). Par conséquent, environ 1,3 million de
résidents de la Syrie ont été affectés par des échecs agricoles, outre
70 SECTION I La justice écologique
un nombre estimé d’environ 800 000 personnes ayant perdu leurs
moyens de subsistance entre 2006 et 2009. Dans la même période, le
rendement de la production de blé et d’orge a reculé de 47 % et de 67
%. D’après les estimations des Nation Unies, jusqu’à la n de l’année
2011, de deux à trois millions de personnes ont été affectées par les
sècheresses ; par conséquent, au moins un million de personnes ont
sombré dans l’insécurité alimentaire. Plus de 1,5 million de personnes
se sont déplacées vers les zones urbaines. Les troubles civiles causés
par la multiplication de « migrants environnementaux » ont acquis une
dimension plus grave, quand cet afux a accru la pression sur le marché
de travail et immobilier dans les villes (Gleick 2014, McLeman & et
al. 2016).
Certes, la perspective de justice écologique – en tant que lentille
principale de cette étude soutient que les changements climatiques
ne sont pas indépendants de l’agence humaine et que ses effets sont
aggravés par des pratiques écologiquement irresponsables. Dans le
cas de la Syrie, les efforts infructueux de planication et de politiques
sont notamment visibles quant à la surexploitation des ressources
hydrauliques souterraines et le dérèglement climatique. Les subventions
agricoles ont été dirigées vers les cultures industrielles qui demandent
une large consommation d’eau comme le coton et le blé (Gleick 2014).
En outre, le régime n’a pas réussi à effectuer la modernisation des
systèmes d’irrigation dans le but de réduire la consommation d’eau
et de rendre la production agricole plus efcace, ce qui a été tenté
en 2005, mais est demeuré en deçà des attentes (Balanche 2011). On
estime que 90 % des ressources hydrauliques syriennes sont consacrées
à l’agriculture, tandis que la moyenne mondiale est de seulement 70 %
(Gueldry 2013). Le nombre de puits a augmenté de près de 58 %
entre 1999 et 2007 sous la sècheresse et l’absence du soutien public
aux producteurs. Cependant, les estimations indiquent que 50 % de
l’irrigation dépend des systèmes d’eaux souterraines et que 78 % des
prélèvements d’eaux souterraines sont exécutés de façon insoutenable,
d’où le surpompage d’eau par des puits (Ababsa 2013, Gleick 2014).
Les sècheresses et leur culmination en une crise agraire profonde
sous un régime de politiques inadéquates contre l’extractivisme et les
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changements climatiques se sont manifestées le plus fortement dans
les régions du Nord et de l’Est (c’est-à-dire les gouvernorats Deir ez-
Zor, Hassakeh, Homs, Alep, Idleb et Raqqa). Plus de la moitié de la
population du Nord-Est vit de l’agriculture. Ces régions constituent le
centre agricole de la Syrie qui contribue à 80 % de la production de
coton et à de 50 à 60 % de celle du blé. Bien que ces régions fournissent
des réserves pétrolières stratégiques pour l’économie syrienne, 58,1 %
de la population nationale qui vit dans la pauvreté est concentrée dans
ces régions. Cette partie de la population est aussi marquée par un faible
niveau de soins de santé et un taux élevé d’analphabétisme (Balanche
2012, De Châtel 2014). De plus, il est à noter que le gouvernement
a gravement ignoré l’éruption de cette crise agraire jusqu’à la n
de 2009 et que les médias publics ont restreint la couverture du
déroulement de cette crise. Ce qui paraît plus grave encore est que les
migrants environnementaux inondant les zones urbaines du Sud n’ont
reçu aucune aide publique conséquente. Le régime s’est simplement
contenté de leur offrir du nancement mineur, de l’aide alimentaire et
de l’assistance pour le transport an que ces migrants retournent dans
leurs régions d’origine (De Châtel 2014).
Conclusion
La situation en Syrie est un exemple tragique de la nécessité d’une justice
écologique dans nos sociétés contemporaines. La démonstration du fait
que la violation de la justice écologique est susceptible d’engendrer
une guerre à l’échelle mondiale s’avère tout aussi importante. D’un
point de vue moral, il faut aussi souligner que la justice ne concerne
pas seulement la survie de l’humanité et que la nature mérite ce qui lui
est dû. L’expérience syrienne démontre que les droits de la nature sont
usurpés par la conuence d’un modèle de développement extractiviste,
la restructuration néolibérale et les politiques environnementales
qui sont irresponsablement menées et aveugles au problème des
bouleversements climatiques.
En ce qui concerne la politique syrienne, la lutte contre le terrorisme
ne semble pas être sufsante pour la solution dénitive du conit et
l’instauration d’une paix régionale permanente. De manière similaire,
72 SECTION I La justice écologique
il faut bien questionner l’utilité des intentions futiles des pouvoirs
occidentaux de renverser le régime d’Assad et de le remplacer par
une soi-disant « démocratie ». En outre, la Syrie ne peut pas garantir
sa libération de l’occupation occidentale et du terrorisme islamiste
tout simplement en s’alliant avec les pouvoirs eurasiens comme la
Russie et l’Iran. La résolution de la tragédie syrienne nécessite plutôt
une approche approfondie et intégrale. En fait, rien de substantiel ne
peut être atteint si l’on ne s’attaque pas aux racines du problème en
menant une réforme agraire radicale qui confrontera l’extractivisme, les
politiques néolibérales et l’indifférence à la question environnementale.
***
Efe Can Gürcan est doctorant en sociologie à l’Université Simon
Fraser où il se spécialise en économie politique, mouvements sociaux
et développement international. Il est titulaire d’une maîtrise en études
internationales de l’Université de Montréal. Parmi ses livres récents,
on peut citer « Neoliberalism and the Changing Face of Unionism »
et « Challenging Neoliberalism at Turkey’s Gezi Park: From Private
Discontent to Collective Class Action ». Son prochain livre porte sur la
montée des BRICS et le régionalisme post-hégémonique.
POSSIBLES Automne 2017 73
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Article
Full-text available
Before the Syrian uprising that began in 2011, the greater Fertile Crescent experienced the most severe drought in the instrumental record. For Syria, a country marked by poor governance and un- sustainable agricultural and environmental policies, the drought had a catalytic effect, contributing to political unrest. We show that the recent decrease in Syrian precipitation is a combination of natural variability and a long-term drying trend, and the unusual severity of the observed drought is here shown to be highly unlikely without this trend. Precipitation changes in Syria are linked to rising mean sea-level pressure in the Eastern Mediterranean, which also shows a long-term trend. There has been also a long-term warming trend in the Eastern Mediterranean, adding to the drawdown of soil moisture. No natural cause is apparent for these trends, whereas the observed drying and warming are consistent with model studies of the response to increases in greenhouse gases. Furthermore, model studies show an increasingly drier and hotter future mean climate for the Eastern Mediterranean. Analyses of observations and model simulations indicate that a drought of the severity and duration of the recent Syrian drought, which is implicated in the current conflict, has become more than twice as likely as a consequence of human interference in the climate system.
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Syria’s descent into conflict is receiving growing scholarly attention. On their own, the sectarian and geopolitical interpretations of the Syrian conflict provide us with little understanding of the roots of the conflict. Recent studies have started to unpack the political economic and socioeconomics aspects of the conflict, highlighting issues such as the economic reforms in the 2000s, rising inequality, and climate change. This article aims to contribute to this growing literature by placing these issues in a broader analysis of Syria’s political and economic institutions. It argues that the movement of 2011 should be seen as an unorganized protest movement driven by the consolidation and institutionalization of multisectarian elite rule through the economic reform process that started in the 2000s, following the expiration of the “developmental rentier fix” that had ensured authoritarian stability in Syria in earlier decades.
Article
The devastating civil war that began in Syria in March 2011 is the result of complex interrelated factors. The focus of the conflict is regime change, but the triggers include a broad set of religious and sociopolitical factors, the erosion of the economic health of the country, a wave of political reform sweeping over the Middle East and North Africa (MENA) and Levant region, and challenges associated with climate variability and change and the availability and use of freshwater. As described here, water and climatic conditions have played a direct role in the deterioration of Syria's economic conditions. There is a long history of conflicts over water in these regions because of the natural water scarcity, the early development of irrigated agriculture, and complex religious and ethnic diversity. In recent years, there has been an increase in incidences of water-related violence around the world at the subnational level attributable to the role that water plays in development disputes and economic activities. Because conflicts are rarely, if ever, attributable to single causes, conflict analysis and concomitant efforts at reducing the risks of conflict must consider a multitude of complex relationships and contributing factors. This paper assesses the complicated connections between water and conflict in Syria, looks more broadly at future climate-related risks for water systems, and offers some water management strategies for reducing those risks.
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This article challenges the sectarian narrative of Syria’s current civil war, which relies on several false assumptions about the nature of political identity. It first questions how sectarian the uprising and civil war actually are, suggesting that the conflict is ‘semi-sectarian’, given the multiple other fault lines of contention, notably class, ideology and other non-sect, sub-state ties. It then draws on the theoretical debates between primordialists, ethno-symbolists and modernists to historicise political identity development in Syria. In doing so, it reasserts the modernist case, emphasising how political identities in Syria, both national and sectarian, have developed in a complex interrelated manner in the modern era and how the recent violent mobilisation of sectarian identity is the result of long- and short-term structural, economic, socio-cultural and political factors rather than unchanging ancient animosities. Of these, the most vital remain structural changes and elite reactions to them, with the prospect of state collapse in Syria’s future the most likely cause of a descent into further sectarian chaos.
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North-eastern Syria (muhafaza of Raqqa, Deir ez Zor and Hassakeh) is a strategic agricultural region for Syria. It provides 80% of cotton production and 50 to 60% of wheat. Agriculture is the main source of income for more than 50% of the population and the motor of regional economic activity. Since the early 2000’s, agriculture in the North East suffers from a lack of water resources, due to overexploitation and several successive droughts. The modernization of irrigation launched in 2005 by the Syrian government is far behind in the region despite the acuteness of the problem. This is largely explained by the predatory attitude of the bureaucracy and the strategy of political control of the region, implemented by the Syrian regime, which go against a real development process.
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This article examines the role of drought and climate change as triggers of the Syrian uprising that started in March 2011. It frames the 2006–10 drought that struck north-eastern Syria in the context of rapid economic liberalization and long-standing resource mismanagement, and shows that the humanitarian crisis of the late 2000s largely predated the drought period. It argues that focusing on external factors like drought and climate change in the context of the Syrian uprising is counterproductive as it diverts attention from more fundamental political and economic motives behind the protests and shifts responsibility away from the Syrian government.