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PENSER LE PITTORESQUE URBAIN. Etude du plan d'extension de Metz de 1903. 1

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Abstract

As a reaction to the strong urban pressure – a consequence of Germany’s late industrialization- there appeared a new way of considering the growth of towns beyond the Rhine at the end of the nineteenth century. Growth is considered a natural phenomenon, the development of which must be controlled carefully. What is perhaps the best characteristic of this town ideology (theorized in Baumeister’s and Stübben’s writings) is the simultaneous presence of functionalist ideas and Sitte’s aesthetic concerns. Such urban aesthetic is called « pittoresque ». It initiated the conception of the extension plan of Metz implement in 1903. Today historical analysis emphasizes how such aesthetics could integrate within the same form entirely different projects such as those of the army to build a defensive system turned against France, of William II who wished to make Metz an imperial city, the symbol of his power in annexed territory, of councillors pressed by urgent functional and sanitation problems, and of the new middle class who looked for dwellings corresponding to their way of life. The German districts of Metz, built during the annexion period (1870-1918) show the principle of art’s relative independence as regards social space: the independence of an artistic thought about the shape of town, a shape that nevertheless must meet multifarious requirements.
!
1
PENSER LE PITTORESQUE URBAIN.
Etude du plan d’extension de Metz de
1903. 1
Dominique Laburte, Jean-Jacques
Cartal, Paul Maurand.
Abstract.
As a reaction to the strong urban pressure a
consequence of Germany’s late
industrialization- there appeared a new way of
considering the growth of towns beyond the
Rhine at the end of the nineteenth century.
Growth is considered a natural phenomenon,
the development of which must be controlled
carefully. What is perhaps the best
characteristic of this town ideology (theorized
in Baumeister’s and Stübben’s writings) is the
simultaneous presence of functionalist ideas
and Sitte’s aesthetic concerns. Such urban
aesthetic is called « pittoresque ». It initiated
the conception of the extension plan of Metz
implement in 1903.
Today historical analysis emphasizes how
such aesthetics could integrate within the
same form entirely different projects such as
those of the army to build a defensive system
turned against France, of William II who
wished to make Metz an imperial city, the
symbol of his power in annexed territory, of
councillors pressed by urgent functional and
sanitation problems, and of the new middle
class who looked for dwellings corresponding
to their way of life.
The German districts of Metz, built during the
annexion period (1870-1918) show the
principle of art’s relative independence as
regards social space: the independence of an
artistic thought about the shape of town, a
shape that nevertheless must meet
multifarious requirements.
Contexte historique : ville nouvelle
impériale.
L’annexion de l’Alsace et de la Lorraine à
l’Allemagne, en 1871, eut deux effets
immédiats sur ces provinces françaises : d’une
part leur rattachement à une vie économique
dominée par la pleine expansion de l’industrie
dans les vallées du bassin rhénan, d’autre
part, leur changement de rôle vis à vis des
stratégies militaires.
Dans ce contexte, quelle fut la situation
particulière de la ville de Metz ? Trop éloignée
des implantations de la sidérurgie de la vallée
de la Moselle, elle n’était pas à proprement
parlé une ville industrielle. Elle fut plutôt un
centre régional d’échanges et d’échanges
comme en témoigne l’implantation de la
Chambre des métiers et de plusieurs
établissements bancaires. Comme la plupart
des autres villes germaniques en
développement, elle bénéficie des lois sociales
participant au courant de réformes lancées par
Bismarck et qui visent notamment à améliorer
la salubrité de l’habitat.
Du point de vue militaire, l’annexion se
traduisit par la perte du statut de place forte.
Dans le nouveau système de défense,
repoussé au maximum vers l’ouest, Metz
devint un poste avancé de l’armée allemande
Metz-Plan de 1895
!
Metz-Plan de 1903 annexé au règlement de
construction et adopté par la municipalité
!
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auquel l’empereur accorda une valeur
symbolique en y prenant résidence.
Un troisième effet de l’annexion, conséquence
des deux premiers, fut l’apparition d’une
nouvelle classe dirigeante : la bourgeoisie
issue des milieux d’affaire et des cadres
militaires, venus pour la plupart d’Allemagne.
Cette caractéristique de la population eut des
implications sur l’espace de la ville, dans la
mesure elle a induit les types
d’établissements qui s’implantèrent dans les
nouveaux quartiers entre 1870 et 1918. Ceci
est particulièrement visible à l’analyse de
l’habitat : les deux formes dominantes sont des
immeubles de rapport et des villas. Sur aucun
plan de cette période ne figure un quelconque
secteur réservé à l’habitat social. Les cités
ouvrières furent construites à proximité des
lieux de production. Quant à la main d’œuvre
du bâtiment, constituée en grande partie
d’émigrés italiens, elle prit logement dans la
vieille ville, dans des conditions précaires.
Le 9 février 1898, Guillaume II autorise le
démantèlement de l’enceinte sud de Metz.
Cette décision ouvrait la possibilité d’une
extension sur les soixante hectares
disponibles des anciens glacis. La négociation
entre la ville et l’autorité militaire fut longue et
difficile (elle ne trouva sa conclusion qu’en
1901). Les termes du contrat liaient la vente du
terrain à l’obligation d’un plan d’extension. Un
Bureau d’Architecture fut chargé de son étude
et de sa réalisation.
Le 19 avril 1902, le « projet de tracé dans le
terrain sud de l’élargissement de la ville » fut
soumis à une enquête publique. Le plan
définitif et le « règlement sur les
constructions » qui l’accompagnait parurent le
1er février 1903.
Le plan de 1902 concrétisait le résultat des
négociations avec l’autorité militaire. Il
définissait les grandes options d’urbanisme :
- Destruction des remparts et
construction à leur emplacement d’une
grande avenue périphérique (Kaiser
Wilhelm Ring).
- Partage du terrain en quarante-six lots
(unités foncières).
- Mise en place de deux boulevards
parallèles, reliant Montigny à la vieille
ville, et d’un réseau de rues
transversales.
- Construction d’un îlot triangulaire
central dont la base est la nouvelle
gare.
Théories de planification urbaine et des
plans d’extension des villes.
Le plan définitif de 1903 se caractérise par son
aspect opérationnel. C’est dans ce sens qu’il
faut comprendre la présence du règlement qui
l’accompagne. Cet aspect opérationnel a pour
effet l’apparition d’une attitude fonctionnaliste
quant à la conception du plan. Ceci est
notamment visible dans le découpage en
zones et dans l’application de localisations
précises d’équipements. Le découpage selon
les activités (fonctions) était complété par des
dispositions réglementaires concernant la
densité et la hauteur des constructions.
De façon plus générale, les tracés et la
glementation adoptés pour le plan
d’extension de Metz doivent être regardés
!
Metz-Plan de 1903. Les grandes options :
- Limites clairement lisibles : Talus de la voie ferrée,
Promenades de la Moselle, Ring.
- Découpage en 46 îlots
Dessin des auteurs
!
Metz-Plan de 1903. Le Ring, les avenues.
L’îlot central triangulaire
Dessin des auteurs
!
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comme une application d’une manière
nouvelle d’envisager la croissance des villes
en ce début de vingtième siècle. Elle considère
cette croissance comme un phénomène
naturel dont il convient de réguler
soigneusement le développement en assurant
des conditions égales de profit aux promoteurs
et constructeurs. Cet urbanisme va à
l’encontre de la cité-jardin qui fit son apparition
à la même époque, en Autriche et en
Angleterre. En effet, au lieu de considérer la
ville comme un organisme en croissance, la
théorie des cités jardins propose de limiter le
développement des villes et de constituer des
villes satellites.
La formalisation principale de la conception
allemande de la croissance des villes est le
plan d’extension (Stadterweiterung). A cette
époque, la plupart des grandes cités en furent
dotées : Cologne, Bochum, Altona, Essen
Francfort entre autres, et en Alsace-Lorraine,
Metz, Thionville, Sarrebourg et Strasbourg, par
exemple. Parallèlement, la planification des
villes apparaît comme une discipline technique
nouvelle. Les règles sont consignées dans
quelques ouvrages remarquables comme ceux
de Baumeister ou de Stübben, et d’autres
publications plus spécialisées dans des
domaines partiels de l’aménagement. Tous
donnent aux techniciens de l’urbanisme des
modèles, des exemples et des normes.
Plusieurs sont réunis dans une vaste
encyclopédie : Das Handbuch der Architektur,
parue en 1890. Les revues (Der Städtebau,
Zentralblatt der Bauverwaltung), publient les
principales expériences et réalisations. La
diffusion de ces idées est également assurée
par trois expositions d’urbanisme à Dresde, en
1903, à Berlin, en 1910, et à Francfort, en
1911-1912.
Les plans d’aménagement établis à cette
époque sont remarquables parce qu’ils ne
définissent pas totalement la forme de la ville.
Ils se contentent de fixer les principes de
lotissement des nouveaux quartiers, qui sont
classés selon la densité, les types de bâtiment,
et surtout leur destination fonctionnelle.
A Metz, le plan d’extension fait apparaître trois
zones principales :
- La première, destinée aux maisons de
commerce et aux immeubles
d’habitation.
- La deuxième, destinée principalement
à l’habitat dense composé de maisons
contiguës ou isolées et d’immeubles.
- La troisième, destinée principalement
à l’habitat de faible densité composé
de maisons d’habitations isolées ou
faiblement groupées.
- Une quatrième zone, de moindre
importance, est affectée à des
implantations artisanales et
industrielles.
D’une certaine manière, ce zoning et
l’apparition simultanée de normes pour les
logements sociaux préfigurent l’urbanisme
fonctionnaliste qui naîtra moins de deux
décennies plus tard. L’intérêt de de cette
manière d’envisager l’accroissement des villes
est peut-être au de-là de cette considération
historique. En effet, les plans d’urbanisme qui
la transcrivent apportent des réponses à des
nécessités d’ordre fonctionnel, hygiéniste ou
économique, et aussi simultanément
proposent une forme à l’espace urbain, en
continuité avec celui des villes anciennes.
L’apparition successive des ouvrages de
Reinhard Baumeister, de Camillo Sitte et de
Joseph Stübben indique cette préoccupation
croissante des urbanistes qui prendra forme
dans l’esthétique du pittoresque.
Baumeister (Stadterweiterung-1876), analysa
et mis en relation les différents aspects de la
planification urbaine. Il insista sur la nécessité
de parfaire les outils réglementaires
(notamment dans le domaine foncier), afin de
maîtriser la croissance urbaine.
Sitte (L’Art de Bâtir les Villes selon des
Principes Artistiques-1889), dénonce les
insuffisances de l’attitude de Baumeister, sans
pour autant nier leur nécessité. Il souligne
l’urgence de définir un art urbain. Il en établit
les principes à partir d’une analyse des villes
anciennes.
Stübben (Städtebau-1890), réunit les thèses
de ses prédécesseurs. Pourtant sa démarche
est particulière : il construit des principes
d’action et des modèles de conception pour
l’extension des villes.
Art urbain pittoresque.
Attardons-nous sur l’ouvrage de Camillo Sitte
parce qu’il inspire sans doute les principes de
l’esthétique urbaine appliquée à l’espace de
Metz. A la base de cette esthétique, existe
d’une part une nouvelle manière de voir le
monde comme un « paysage urbain », et
d’autre part la mise au point d’une technique
d’effets que nous qualifieront de pittoresque.
Pour Sitte, la qualité artistique d’une ville
réside dans son « capital d’impressions
grandioses et pittoresques ». Ainsi l’art urbain
peut-il se définir comme la production
d’impressions sur des habitants-spectateurs et
dessiner une ville revient à chercher des
situations capables de provoquer les meilleurs
effets visuels.
!
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La production d’impressions suppose la
connaissance approfondie des mécanismes de
la perception. Aussi est-il sans doute fondé de
relever le parallélisme entre certaines
affirmations de Sitte et des thèses de
théoriciens de l’art de philosophes ou d’artistes
qui lui étaient contemporaines. Par exemple,
Maertens (L’échelle optique-1884), met en
évidence des mécanismes de la perception
comme celui produit par un objet selon
l’éloignement de l’observateur. Sitte fait une
observation similaire lorsqu’il dresse une
classification des places en fonction des
édifices qui les bordent et du recul nécessaire
à un observateur pour obtenir le meilleur effet.
La connaissance de ces mécanismes
n’implique toutefois pas que Site les emploie
mécaniquement. En effet, il insiste sur cet
autre aspect de la perception qu’est la
sensibilité de celui qui perçoit. Cette position
s’apparente à celle de A.V. Hildebrand (Das
Problem der Form in der bildenen Kunst-
1893), lorsqu’il note que les rapports entre un
observateur et un objet relèvent tantôt de
l’ordre du réel, tantôt de l’ordre de l’imaginaire.
Une qualité de l’architecture pittoresque serait
d’ailleurs, selon Wölfflin (Renaissance et
Baroque-1888), de favoriser la mise en rapport
imaginaire d’un édifice pour un spectateur,
contrairement à l’architecture classique qui
s’adresserait plutôt à la raison :
« L’architecture stricte opère sur nous, parce
qu’elle est ; l’architecture pittoresque agit en
revanche par ce qu’elle paraît ».
L’attitude pittoresque en architecture n’est pas
non plus sans similitude avec certains aspects
de la peinture romantique allemande et
notamment celle de Caspar David Friedrich
(1774-1840). Plusieurs de ses œuvres
représentent un personnage, vu de dos, placé
face à un paysage. Ainsi le spectateur de
l’œuvre est-il parfaitement conscient de son
regard. Cette mise en scène contribue à créer
l’effet dramatique recherché par le
romantisme. En même temps, la figuration du
regard matérialise le recul qui est pris face au
paysage et à l’événement. N’est-ce pas un
indice de cette même manière d’envisager le
rapport avec le monde qui s’exprime dans
l’architecture du pittoresque ?
A partir du moment Sitte avait défini
l’esthétique du pittoresque comme un art de
bâtir, il se devait de définir avec précision des
principes opérationnels.
Stübben ou Henricci (Beiträge zur Praktischen
Ästhetik im Städtebau-1891 et 1904), les
préciseront encore d’avantage, jusqu’à établir
des règles ou des savoir-faire. Un des objectifs
principaux de l’esthétique du pittoresque est la
recherche de la variété des impressions
visuelles qui naissent chez les observateurs
visitant la ville. En analysant les villes
anciennes, Sitte note que cette variété
présente dans les rues et places anciennes,
s’oppose à la monotonie de certains
aménagements modernes, tels que le système
répétitif de blocs de maisons et de rues
rigoureusement droites et de grandes
longueurs. Pour y remédier, il propose de
prendre certaines précautions dans le dessin
des rues et des places. Ainsi préconise-t-il
l’utilisation de tracés sinueux ou le découpage
d’une rue en séquences.
!
Place Saint Thiebault
Premier projet de nouvelle façade par l’architecte Dirr
Services Techniques de la ville de Metz
!
Metz-Place Saint Thiebault
Façades existantes XVIIème siècle Nouvelles façades-1910
Photos des auteurs
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Séquence de la rue Gambetta
Immeuble des Arts et Métiers 1925 Extrait de la vie Sociale (A.M.M.)
Dessins des auteurs
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A Metz, par exemple, chacun des deux axes
nord-sud est fragmenté en une suite de
tronçons dont les intersections deviennent des
places.!
Un autre moyen d’atteindre la variété, pour le
dessinateur de plans de ville, est de tenir
compte du contexte sur lequel viendront se
poser les tracés du plan. Cette attitude remet
en cause l’homogénéité de la conception : la
variété architecturale découle de la variété des
situations.
La place Saint Thiebault de Metz est un cas
typique de mise en concordance d’édifices
nouveaux dans un contexte existant. Cette
place existait avant l’extension. Son rôle était
celui d’un corridor pour le dégagement de la
porte Saint-Thiebault, avant la destruction des
remparts. Celle-ci provoqua l’ouverture d’un
côté de la place. Le plan d’extension lui donna
une nouvelle fermeture. L’édification des
nouveaux bâtiments prit en considération leur
situation de vis-à-vis de façades classiques,
caractérisées par une grande unité. La
nouvelle façade y répond par une unité d’un
autre ordre. Cette correspondance dans la
différence des deux unités illustre un autre
principe de Sitte : celui de l’unité dans la
diversité.
Il existe bien d’autres façons de mettre en
relation les édifices avec leur contexte. Ainsi
un tunnel sous la voie ferrée ouvre une vue
lointaine vers la place Saint-Thiebault et la
vieille ville, jusqu’à rendre visible la cathédrale.
Ce tracé réunit d’un seul coup d’œil, au
moment on pénètre dans les quartiers de
l’extension, à la fois l’espace de la ville
ancienne et celui de la ville nouvelle.
Regarder l’espace de la ville à partir de points
de vue particuliers ne signifie pas pour autant
en avoir une vision statique. Au contraire,
l’esthétique du pittoresque suppose une
approche dynamique de l’espace urbain. Sitte
conçoit la ville comme un support de
cheminements provoquant des impressions
variées : « Considérons l’effet produit par la
combinaison habile de plusieurs places sur
l’observateur qui passe de l’une à l’autre ; à
chaque instant le tableau varie, en même
temps que les impressions ressenties ». Ainsi
l’habitant peut-il regarder sa ville comme une
succession de tableaux.
L’exemple le plus caractéristique de cette
approche appliquée à l’extension de Metz est
sans doute l’enchaînement menant de la place
de la gare jusqu’à l’actuel rond-point du
Général De Gaulle. En suivant ce trajet, on
passe successivement d’une place largement
ouverte à un boulevard bordé de hauts
immeubles, jusqu’à une place triangulaire
devant la poste. Quittant cet espace
relativement petit et fermé, on franchit le
rétrécissement de la rue Gambetta, évoquant
l’espace d’un passage. Cet itinéraire aboutit
sur le vaste rond-point. La description des
lieux traversés selon leur taille et leur
ouverture, ne suffit évidemment pas à traduire
la variété des impressions ressenties. Il
faudrait parler aussi de la forme architecturale
et des matériaux. Des considérations d’ordre
symbolique devaient aussi exister au moment
de la conception de ce parcours puisqu’il
s’agissait du trajet naturel emprunté par
l’empereur depuis la gare vers l’avenue
prestigieuse qui portait son nom (Kaiser
Wilhelm Ring).
Dans l’esthétique du pittoresque codifié par
Sitte, la règle qui va de pair avec celle de la
variété est celle de l’unité : « Nous nous en
tenons toujours à la même règle qui nous
impose d’harmoniser ce qui est perçu
simultanément et nous autorise à négliger tout
!
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!
!
Variantes pour la fermeture de la place de l’ancienne gare
1. Une grande place longitudinale et une petite place plantée formant parvis
2. Unique place mettant en valeur les entrées à la caserne et à l’ancienne gare
3. Rayonnement autour de la statue équestre de Guillaume II (dans le square planté)
4. Fermeture au nord par un immeuble d’habitation
Dessins des auteurs
!
!
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ce qui reste invisible. » C’est assurément dans
ce souci d’unité que le Bureau d’Architecture
de la Ville de Metz dessina un épannelage des
bâtiments de la place de la gare, bien avant
que chacun d’entre eux soit conçu. C’était une
garantie de l’unité et chaque nouvel édifice put
néanmoins affirmer sa différence.
Pour Sitte, un des moyens les plus sûrs
d’atteindre l’unité est l’existence d’un ordre
spatial urbain défini dans la relation entre les
édifices et les rues et les places qu’ils
bordent : « Au Moyen-Age, et pendant la
Renaissance, les places urbaines jouaient un
rôle vital dans la vie politique et par
conséquent il existait encore une relation
fondamentale entre ces places et les espaces
publics qui les bordaient et aujourd’hui, elles
servent tout au plus de stationnement des
voitures et tout lien artistique entre places et
bâtiments a pratiquement disparu. »
Une illustration de ce thème très important de
l’argumentation de Sitte existe à Metz dans
l’enchaînement de places et de rues qui vient
d’être décrit plus haut. Cet ordre spatial
regroupe les principaux édifices publics de la
ville nouvelle : la gare, la poste, l’immeuble
des arts et métiers, la banque d’Etat. C’est en
même temps l’illustration d’une autre règle : le
regroupement des édifices majeurs au centre
assure la beauté puisqu’il contribue à renforcer
l’unité et l’identité de la ville.
Chaque édifice est bordé d’une place
particulière, selon le principe de la relation
entre les places et les édifices. De ce point de
vue, la forme triangulaire de la place de la
poste est intéressante à analyser : la base du
triangle est occupée par la poste et les angles
adjacents sont ouverts par des rues. Cette
disposition dégage la façade du front
d’immeubles avoisinants. Le dernier sommet
du triangle est situé au débouché du passage
Gambetta. Ainsi, le visiteur qui en sort dispose
du recul suffisant (la hauteur du triangle), pour
apprécier l’imposant bâtiment dans toute son
ampleur. La façade répond à la même
intention puisqu’elle est organisée
symétriquement à partir de cet axe de vision.
L’utilisation de la forme triangulaire présente
enfin un autre avantage : pour l’observateur
venant de la poste et se dirigeant vers la rue
Gambetta, le fond de la place forme un goulet
et accuse l’effet de passage déjà marqué par
le surdimensionnement des colonnes.
Pour Sitte, l’existence d’un espace urbain est
directement dépendante de la fermeture de
l’espace. A l’inverse, l’ouverture mène à sa
désintégration. L’importance de cette notion
explique peut-être les différentes variantes
d’implantation d’une église projetée sur la
place de l’ancienne gare de Metz (église
finalement non construite). Cette place située
à proximité d’une extrémité de la rue Gambetta
est aussi, dans le plan de 1903, la place
principale transversale au Ring. Son dessin
s’appuie sur deux constructions existantes :
l’ancienne gare de voyageurs (fermée en
1908), et une caserne. Ainsi la place est-elle
fermée sur deux côtés par des constructions
de caractère monumental. Quelles furent alors
les différentes propositions pour en clore les
autres côtés ?
- Une première solution envisageait
l’implantation d’une église en dehors
du centre de la place. Selon les
principes du pittoresque, elle
dégageait ainsi une place en longueur
parallèle à la nef et une petite place
face au portail. Le chevet fermait une
troisième place à la croisée du Ring et
de la rue Gambetta.
- Plusieurs autres variantes furent
étudiées. Un plan de 1906 laisse la
place de l’ancienne gare grande et
rectangulaire, seulement fermée au
nord par un square. L’église est
pratiquement incrustée dans un îlot
périphérique. L’avantage de cette
solution est la mise en valeur des
édifices existants puisque
l’organisation de la place s’effectue à
partir des axes d’entrée de la caserne
et de l’ancienne gare. Par contre elle
ne permet pas, comme dans la
solution précédente, de résoudre
simultanément la fermeture de la rue
Gambetta et du Ring.
- Une autre solution envisage de situer
l’église au nord de la place. Elle
préserve un espace de grande
dimension (sans accorder autant
d’importance aux bâtiments existants
que dans la solution précédente), et
elle forme, en même temps, une
deuxième place au carrefour du Ring
et de la rue Gambetta. Son centre est
occupé par la statue équestre de
Guillaume II. Se référant à Sitte, on
pourrait reprocher à cette proposition
de laisser apparaître le monument
sous tous ses angles avec toujours
beaucoup de recul, et donc
d’empêcher tout effet « grandiose »,
qui serait la conséquence de vues
partielles. De plus, Sitte regretterait
peut-être l’absence de place face au
parvis et au portail.
- Une autre variante apporte d’ailleurs
une correction.
La décision finale figure sur un plan de 1909.
L’église disparaît et l’extrémité nord de la place
!
8
est occupée par un îlot d’habitation. Ainsi est
augmenté le nombre de parcelles
constructibles dans cette zone centrale du
plan. La rentabilité économique efface
certainement l’aspect symbolique qui
réunissait, au même endroit, le siège de
l’autorité militaire, l’église, la chambre de
commerce, et la banque d’Etat. La « place des
pouvoirs » rayonnant autour de la statue de
Guillaume II est remplacée par un immeuble
de rapport…
Du pittoresque au paysage.
Nous venons d’expliquer les principes
essentiels de l’esthétique du pittoresque, à
partir de parallèles établis entre les écrits de
Sitte et des exemples de l’espace messin,
espérant ainsi mettre en évidence la filiation du
plan d’extension.
Pour conclure, nous voudrions souligner
encore deux aspects de cette esthétique.
Le premier entre en résonance avec une
phrase de Gurlitt (Zu Befreiung der Baukunst-
1900) : « l’objectif de l’artiste qui construit est
de réaliser le programme : cela veut dire
produire une œuvre qui correspond à plusieurs
desseins qui sont souvent contradictoires. »
Nous voudrions insister sur le fait que
l’esthétique du pittoresque est née à un
moment de forte croissance urbaine et qu’elle
se définissait pourtant comme une réponse
formelle capable d’assurer une continuité avec
l’espace urbain historique. A Metz, une des
qualités de cette esthétique est d’avoir permis
une grande cohérence formelle malgré
plusieurs projets différents, voire
contradictoires, comme celui des militaires qui
cherchaient à construire un nouveau système
de défense tourné vers la France, celui de
Guillaume II qui souhaitait faire de Metz une
ville impériale, symbole de sa puissance en
territoire annexé, ou enfin celui des élus locaux
qui voient dans l’extension un moyen de
développer la ville avec un réseau de
communications efficaces et de bonnes
conditions de salubrité. L’extension de la ville
devait aussi répondre aux besoins de la
nouvelle bourgeoisie qui recherchait
notamment des formes d’habitat appropriées à
son mode de vie.
Intégrer ces projets différents au sein d’une
même esthétique supposait d’envisager
l’urbanisme ou l’architecture comme des
stratégies. Par exemple, en tant que cité
impériale, Metz se devait de posséder des
lieux représentatifs de la gloire et de la
puissance de Guillaume II. L’urbanisme du
pittoresque en tire profit puisqu’un de ses buts
est la mise en scène de la ville au travers
d’images. Un autre exemple significatif est
celui du partage en zones. Ce découpage
obéit à des nécessités fonctionnelles.
L’esthétique du pittoresque en profite pour
répondre à l’objectif de variété qui lui est
propre, puisque chaque zone est nettement
différenciée.
Le deuxième aspect de cette esthétique que
nous voudrions souligner pour conclure, est de
considérer la ville comme un paysage. De la
sorte est suggérée la possibilité, pour
l’habitant, d’entretenir un rapport imaginaire
avec l’espace de sa ville. La ville pittoresque
évoquerait ainsi certaines préoccupations
actuelles à la recherche d’une « poétique
urbaine2 ».
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1 Ce texte est une reprise de l’article paru sous le titre
« Metz Pittoresque », dans le livre « Urbanisme et
Architecture en Lorraine 1830-1930 », (Actes du colloque
des 16 et 17 octobre 1981 Faculté des lettres et Ecole
des Beaux-Arts de Metz).
A cette occasion était présentée la recherche dirigée par
Dominique Laburte et menée avec JJ Cartal et P Maurand
intitulée « Les villes pittoresques. Etude sur l’architecture
et l’urbanisme de la ville allemande de Metz entre 1870 et
1918. », Centre d’étude Méthodologique pour
l’Aménagement (Cempa), /Ecole d’Architecture de Nancy
1981. Contrat CORDA (Comité d’Organisation de la
Recherche Architecturale).
Cette reprise, sans modification majeure est un hommage
rendu à Jean Jacques Cartal décédé en juillet 2017.
L’article originel ne comportait pas de notes
bibliographiques. La bibliographie complète est à consulter
dans « Les villes pittoresques. Etude sur l’architecture et
l’urbanisme de la ville allemande de Metz entre 1870 et
1918. ».
Dans cet ouvrage figurent aussi des illustrations provenant
notamment des archives municipales de Metz et du
Deutscher Städtetag de Cologne.
2!Pierre Sansot. Poétique de la ville. Ed. A. Pessin et H.
Torgue. Viles imaginaires!
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