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Abstract

Ce travail résume mes dix ans de recherches pour le doctorat que j’ai terminé en 1990 et passé en janvier 1991 (directeur Alain Joxe, mention très honorable à l’unanimité du jury, président Maurice Aymard, autres membres Gianfranco Pasquino, Michel Dobry, Michel Wieviorka). Pendant ces dix ans j’ai mené des recherches en sociologie des affaires militaires en tant que membre du Groupe Sociologie de la Dèfense dirigé par A. Joxe à l’EHESS et aussi en tant que chercher à contrat chez la Fondation pour les Etudes de Défense Nationale (Fr) et encore, parallèlement, dans le champs des émigrations et immigrations en tant que chercheur étranger associé au CNRS (GRECO13 et Chryseis). http://www.jstor.org/stable/40690507?seq=1#page_scan_tab_contents
©Palidda
1
publié en version plus réduite:
L'anamorphose de l'Etat-Nation: le cas italien; “Cahiers Internationaux de Sociologie”, 1992, vol. XCIII, pp.269-298,
http://cat.inist.fr/?aModele=afficheN&cpsidt=6100378
Avertissement
Ce travail résume mes dix ans de recherches pour le doctorat que j’ai terminé en 1990 et passé en
janvier 1991 (directeur Alain Joxe, mention très honorable à l’unanimité du jury, président Maurice
Aymard, autres membres Gianfranco Pasquino, Michel Dobry, Michel Wieviorka). Pendant ces dix ans j’ai
mené des recherches en sociologie des affaires militaires en tant que membre du Groupe Sociologie de la
Dèfense dirigé par A. Joxe à l’EHESS et aussi en tant que chercher à contrat chez la Fondation pour les
Etudes de Défense Nationale (Fr) et encore, parallèlement, dans le champs des émigrations et immigrations
en tant que chercheur étranger associé au CNRS (GRECO13 et Chryseis).
Après 1991 je me suis engagé dans la recherche sur la police (publiant plusieurs articles et le livre
Polizia postmoderna. Etnografia del nuovo controllo sociale, Feltrinelli, 2000), ainsi que sur la déviance et
la criminalisation des migrations (voir ici aussi mes publications dont quelques unes déchargeables
gratuitement- : https://www.academia.edu/33927435/Palidda_CV_2017.pdf).
Par rapport au travail ici résumé, j’ai ‘ajusté’ et révisée à la fois le cadre théorique et
méthodologique (et aussi le langage et les références bibliographiques) à travers une perspective selon
laquelle les processus des changements dans l’organisation politique de la société tendent toujours à
reproduire la coexistence continue de désordre et ordre, de guerre et de paix, des conflits et des médiations
pacifiques, voire de démocratie et autoritarismes. C’est surtout la recherche sur les différentes conséquences
du néo-libérisme qui m’a conduit à discuter les paradigmes traditionnels des sciences politiques et sociales
et l’importance des processus de déstructuration. Je pense donc que l’organisation politique de la société
n’est que le résultat le plus souvent instable de compromis entre les principaux acteurs. Dès lors il me
semble que l’idée de «anamorphose de l’Etat de droit démocratique» peut être utile pour comprendre
l’histoire politique et sociale de tous les pays. Je privilégie en particulier la tentative d’une perspective
pluridisciplinaire et surtout l’articulation entre histoire sociale et le travail ethnographique. Bref, depuis la
fin de ma thèse de doctorat je fais de plus en plus référence aux suggestions de Mauss, Simmel, Foucault,
Goffman et H. Becker.
Principaux publications inhérentes le champ de recherche sur les affaires militaires et l’Etat de droit de
1991 à 2016
-!Governance of Security and Ignored Insecurities in Contemporary Europe, London: Routledge/Ashgate, 2016, ISBN: 978-1-4724-
7262-5: https://www.routledge.com/products/9781472472625
-!Italian Police Forces in the Neoliberal Turn. European Journal of Policing Studies, 2015, 3, 1, 52-78;
https://www.academia.edu/31446052/The_Italian_Police_Forces_into_Neoliberal_Frame_An_Example_of_Perpetual_Coexistence_
of_Democratic_and_Authoritarian_Practices_and_of_Anamorphosis_of_Democratic_Rules_of_Law
-!Sociologia e antisociologia. La sperimentazione continua della vita associata degli esseri umani, 2016
http://www.libreriauniversitaria.it/sociologia-antisociologia-palidda-salvatore-libreriauniversitaria/libro/9788862927451
-!Violenze e tortura nel frame delle guerre permanenti della postmodernità liberista, in Per uno stato che non tortura, Milan:
Mimesis, 2015, 77-88
- Emigrazione e organizzazioni criminali (edited with M. Sanfilippo), Viterbo: SetteCittà publisher, 2012
- Migrations critiques. Repenser les migrations comme mobilités humaines en Europe. Paris: Karthala, 2011
- Racial Criminalisation of Migrants in the 21st Century. London: Ashgate/Routledge,
2011,https://www.routledge.com/products/9781409407492
- Conflict, Security and the Reshaping of Society: The Civilisation of War, Routledge, London, (2010) (ed with Dal Lago);
available at: http://www.oapen.org/search?identifier=391032
- Città mediterranee e deriva liberista, Mesogea, 2010
- Razzismo democratico: la persecuzione dei rom e degli immigrati in Europa, Agenzia X, Milan, 2009
- Criminalización racista de los migrantes en Europa, Comares, 2010 (with Brandariz Garcia)
- Mobilità umane. Introduzione alla sociologia delle migrazioni, Cortina, Milano, 2008
- Polizia postmoderna. Etnografia del nuovo controllo sociale, Milano, Feltrinelli, 2000.
- Istituzioni e mafia, in Mareso e Pepino (eds) Nuovo Dizionario di mafia e antmafia, EGA, Torino, 2008, pp. 310-316
- Missions militaires italiennes à l’étranger : la prolifération des hybrides, «Cultures & Conflits», 67/2007
- La criminalisation des migrants en Europe, “Actes de la Recherche en Sciences Sociales”, 129/1999, pp.39-49
- Verso il fascismo democratico?, "aut aut", 275/1996, pp. 143-168
- Militari e mutamenti in Europa. Una prospettiva comparata, “Rivista di Scienza dell'Amministrazione”, n°3-4, 1993; pp. 143-158
- L'anamorphose de l'Etat-Nation: le cas italien; “Cahiers Internationaux de Sociologie”, 1992, vol. XCIII, pp.269-298
- Le phénomène mafioso; “Les Temps Modernes”, 1987, n°487, pp. 38-69
- L'évolution de la politique de défense italienne, “Défense Nationale”, 1985, a. 41, October, pp. 39-56
©Palidda
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L'anamorphose de l'Etat-Nation: le cas italien
par Salvatore Palidda
I. La littérature en sciences politiques et sociales ainsi que nombre d’indicateurs divers,
permettent de considérer le cas italien, comme un exemple d'épuisement ou d'absence de capacité
de rationalisation dans l'organisation politique de la société contemporaine1. Cependant, jusqu'à
présent, on a peu étudié la corrélation entre les différents facteurs qui sont à l’origine de cette
“irrationalité” et les conséquences que celle-ci produit au plan de la sécurité intérieure, de la défense
nationale et, plus en général, au plan de la souveraineté de l'Etat de droit démocratique. La thèse
qu'ici nous proposons est que l'absence d'un rôle de rationalisation de la part de l'Etat démocratique
conduit vers un vide de souveraineté (ou d'autorité) légitime qui, s'ajoutant à la déstructuration
sociale, politique et culturelle, permet l'affirmation de diverses souverainetés instables et limitées
aux segments différents de la société, souverainetés qui s'emparent alternativement des centres
décisionnels. Ces souverainetés correspondent à différentes formes de régulation dont la
légitimation ne suit pas toujours les normes propres à l'état de droit officiellement établi, ni les
règles informelles propres aux sociétés locales traditionnelles, mais souvent des règles imposées par
les acteurs spécialisés dans la rentabilisation économique et politique des actions illégales et même
criminelles. On arrive ainsi à ce que j'appelle l'anamorphose de l'organisation politique de la société
contemporaine2, c'est à dire le passage continu et incontrôlé, dans les deux sens, du légal à l'illégal,
des normes officielles aux règles informelles et illégales. Cette anamorphose correspond à
l’affirmation de la flexibilité, de la discontinuité, de la segmentation hétérogène des activités
économiques et en général de la société, de l'administration et du pouvoir politique3. Autrement dit,
l'organisation politique de la société italienne (et en général des sociétés dites complexes, même si
en mesure pas toujours aussi importante que dans le cas italien) est de moins en moins en mesure de
respecter l'état de droit démocratique et n'arrive à fonctionner autrement que par l'anamorphose
continue et incontrôlée de celui-ci. Cela parce que le développement de la démocratie n’a pas
conduit à une rationalisation ou à une régulation démocratique des échanges et des médiations entre
les groupes et les segments sociaux divers, mais à l’affirmation d’une multitude de comportements
et de stratégies particularistes qui visent à contourner ou déformer les normes officielles pour faire
prévaloir leurs règles et leurs intérêts au-delà ou même contre l’intérêt collectif. Cela se traduit au
plan économique et social dans l'affirmation et même l'exaltation de la nécessité des combinaisons
entre activités légales, semi-illégales et illégales, notamment dans le développement des économies
1 Le concept de rationalisation ici adopté se réfère à celui de M. Weber et également aux réflexions proposées par Habermas et
d'autres auteurs. Toutefois, mon interrogation concerne à la fois le rôle de rationalisation de l'Etat et de ceux qui selon Weber ont été
les artisans du processus historique de rationalisation (le capitalisme et la bureaucratie) et les “rationalités” des acteurs qui
aujourd'hui interviennent en mesure plus ou moins déterminante dans l'organisation politique de la société italienne (notamment les
partis, les groupes d'intérêt, le mouvement ouvrier, le Vatican et l'église catholique, les regroupements particularistes divers et même
les organisations criminelles, ainsi que les acteurs étrangers tels que les Etats-Unis, l'OTAN, la CEE, les firmes multinationales).
2 L'anamorphose est un terme employé pour désigner le phénomène de déformation ou de redressement d'une image à travers un
miroir déformant. En m'inspirant des suggestions de J. Baltrusaitïs (critique d'art et philosophe -voir en particulier Anamophoses. Les
perspectives dépravées, Paris, Flammarion, 1984, et son entretien filmé avec Sandra Joxe et J.C. Carrière, Musée du Louvre, 1989),
je pense que ce terme puisse être adopté par les sciences politiques et sociales puisqu'il désigne précisément ce qui est à l'origine de la
complexité de la société contemporaine et de la difficulté sinon de l'impossibilité de rationalisation de son organisation politique
(l'unité, la complémentarité ou la juxtaposition et la reproduction du conflit entre les contraires : formel et informel, légal et illégal,
norme et règle, vrai et faux, apparence et réalité, démocratie et autoritarismes, tolérance et intolérance, sécuritarisme et insécurité,
etc.). Je pense donc que le concept d'anamorphose peut aider à dépasser les limites de formules telles que "ingouvernabilité"
(Gallino, 1987),"confusion entre Etat et société" (Birnbaum, 1985), "ambiguïté de l'Etat"(Mastropaolo, 1986), "structures occultes du
pouvoir"(Bobbio,1981), "prolifération des centres décisionnels" ou enfin "crise de l'Etat" (dont on parle depuis le début du XXe
siècle).
3 Les concepts de segmentation, hétérogénéité et discontinuité sont utilisés entre autres par Berger et Piore (1980) concernant les
conséquences des mutations économiques et sociales, concepts adaptés au cas italien en particulier par Gallino(1987) et par Reyneri
(1988). L’affirmation d’un libéralisme “tous azimuts” est sans doute l’un des éléments principaux qui expliquent la “crise” du rôle
régulateur de l’Etat de droit démocratique et aussi la “crise” des formes de régulation propres aux sociétés locales. Cela se comprend
mieux si l’on enrichi cette lecture avec la théorie proposée par Pizzorno (1986, 1991, 1992) qui souligne l’importance des identités
collectives, voire des appartenances spécifiques qui sur la base de leurs valeurs et règles légitiment des comportements souvent en
conflit avec toute régulation officielle (et donc légale) des échanges économiques, sociaux et politiques
©Palidda
3
dites non-officielles4; au plan politico institutionnel dans la déformation continue des rapports et des
rôles des acteurs différents (il suffit penser aux crises gouvernementales décidées en dehors du
Parlement et du gouvernement -cf. Pasquino, 1988-, tout comme aux choix décidés en dehors des
structures décisionnelles officielles); au plan de la souveraineté nationale dans le marchandage
continu de celle-ci en échange d'espaces propices à l'autonomisation des groupes d'intérêt publiques
et privés, au-delà et même contre l'intérêt collectif national et universel; au plan de la sécurité
intérieure dans l'impuissance des forces légitimes face à la rentabilisation économique et politique
du crime, à laquelle participent parfois des factions de l'appareil militaire de l'Etat avec la
complicité de fractions similaires étrangers, de groupes d'intérêt et parfois d'organisations
criminelles. Selon cette interprétation, le facteur qui apparaît comme principal dans l’affirmation de
l’anamorphose de l’Etat de droit démocratique consiste donc dans l’affirmation de règles
informelles qui arrivent à déformer les normes officielles. Ces règles sont propres à des segments
sociaux, voire à des réseaux ou groupes dont les valeurs et critères d’appartenance sont opposés à
ceux de l’appartenance à la nation ou à la collectivité des citoyens fondée sur le respect d’un contrat
social, voire sur le respect des normes de l’Etat de droit5.
Cette interprétation de la réalité de l'organisation politique de la société italienne est le
résultat d'une réflexion sociologique sur le processus historique qui a conduit à cette réalité
effective de l'Etat et de la société en Italie. Cette recherche s'appuie sur une lecture critique de la
littérature concernant le cas italien, l'analyse de différents aspects et phénomènes économiques,
sociaux, politiques et culturels, et, en particulier, une étude approfondie de tout ce qui concerne le
domaine de la défense nationale et de la sécurité intérieure6. Le but de ce travail est donc de
proposer une interprétation du cas italien comme contribution à la réflexion sur le devenir de la
démocratie en particulier dans le cadre de la construction européenne.
L'approche adoptée relève d'une sociologie de la souveraineté de l'Etat et d'une sociologie de
la nation, conçues afin de comprendre la réalité effective, les caractéristiques et les conséquences
des diverses formes de régulation des relations économiques, sociales et politiques, locales,
nationales et transnationales des différents acteurs de la société italienne.
Remarquons que la recherche sur la souveraineté de l’Etat (voire sur ses différents
composantes) est plutôt ignorée par les sciences politiques et sociales appliquées au cas italien. En
effet, tout comme l’observe P. Birnbaum (1985) à propos du cas anglais, la soi-disant “confusion
entre Etat et société” semble avoir conduit la science et la sociologie politique italiennes à ne pas
s'occuper de l'Etat. L'exemple le plus éclatant est donné par l'absence de recherches sur les
conceptions, les politiques, les systèmes, les forces, les représentations et les constructions sociales
de la sécurité intérieure. Absence frappante par rapport à l'importance de la littérature portant sur les
faits, les phénomènes et les acteurs de l'insécurité (terrorismes, criminalité organisée, complots,
délinquance, etc.), sur les économies dites non-officielles, sur la corruption politique, etc. Par
exemple, il n'existe pas de recherches portant sur le fonctionnement de la justice, sur les forces de
4 Pour une définition des "économies non-officielles" (allant de l'informel jusqu'au criminel), voir Greffe-Archambault (1985); en ce
qui concerne leurs formes en Italie, voir Arlacchi(1988), Maruani, Reynaud, Romani, éds (1988), Bettini, éd. (1987). En ce qui
concerne la corruption politique, voir le récent ouvrage de D. della Porta (1992) et en particulier l’introduction de Pizzorno (publiés
en partie dans Stato e Mercato, mai 1992). D'après les statistiques disponibles, l'Italie est le pays où le poids des "économies non-
officielles" est de loin beaucoup plus important que dans tous les autres "puissances économiques occidentales" (entre 20 et 25 % du
PNB, contre environ 4-4,5 % en France -cf. INSEE,1988). Cependant, on a peu étudié les mécanismes des combinaisons nécessaires
entre officiel, semi-officiel et non-officiel (combinaison qui touchent même les grandes firmes publiques et privées) et en particulier
on n'a pas étudié comment fonctionne la discipline sociale dans les segments sociaux dominés par ces 'économies", voire le "contrat
social" qui s'y est imposé et donc le rapport normes-règles
5 Là je fais référence à la théorie des identités collectives proposée par A. Pizzorno, que je considère assez utile dans ma tentative
d’esquisser une sociologie de la nation italienne
6 Parmi les travaux et publications que j'ai réalisé le long de cette recherche, je signale mon mémoire de diplôme de l'EHESS (1984)
"Sociologie du rôle géostratégique de la Sicile", les articles : "L'évolution de la politique de défense en Italie" (Défense Nationale,
Oct. 1985); "La politica di difesa in Italia", il Ponte, n°8, 1985); "Le phénomène mafioso" (Les Temps Modernes, 1987); "La
réflexion stratégique en Italie", Paris, FEDN, 1989 (rapport de recherche pour le compte de la Fondation pour les Etudes de Défense
Nationale). Parallèlement j'ai réalisé et dirigé plusieurs recherches portant sur différents aspects des migrations internationales et en
particulier des migrations italiennes (aspects socio-politiques; dynamiques des sous-courants migratoires italiens, etc.). Je signale
enfin que je suis en train d'appliquer les résultats de ma thèse dans le cadre de plusieurs recherches en cours et en particulier dans le
cadre d'une recherche sur la sécurité dans l'Europe en formation et les mutations des représentations des risques, des menaces, de
l'ennemi et des enjeux stratégiques (programme MRT "Intelligence de l'Europe"); et d'une autre recherche portant sur les
constructions sociales de la sécurité intérieure dans l'espace italien et européen".
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4
polices et leurs actions, sur la campagne de répression de la criminalité organisée, sur les polices
"privées", sur les différentes formes de sécurité légales, informelles et illégales; enfin la formation,
et les comportements du personnel de l’Etat, et des administrations publiques diverses sont assez
négligés. Quant à la recherche sur la défense nationale et en particulier sur les forces armées, notons
qu'aucun des nombreux travaux récents dans ce domaine rend compte de ce qui représentent la
stratégie politico-militaire et le système de défense dans l'organisation politique de la société
italienne7. Cette absence de recherche sur l'Etat, sur l'épuisement ou l'absence de capacité de
rationalisation et sur le rapport norme-règle est d'autant plus étonnant si l'on tient compte des
nombreuses suggestions qu'on peut repérer dans les travaux de plusieurs auteurs: par exemple ceux
de M. Aymard (1978), qui fournit certains éléments-clés pour l'interprétation du processus
historique italien (notamment en ce qui concerne la longue durée du passage de la féodalité au
capitalisme); ceux des sociologues dont R. Catanzaro (1988, 1989) sur le phénomène mafioso,
l'analyse des mutations de la société proposée par E. Reyneri (1988), l'analyse des aspects politico-
institutionnels proposée par G.F. Pasquino (1983,1988, 1990), l'interrogation sur l'"ambiguïté de
l'Etat" soulevée par A. Mastropaolo (1986), la réflexion sur l'"ingouvernabilité" et sur les problèmes
de régulation sociale abordée par différents auteurs dont notamment Gallino (1987), Lange et
Regini (eds. 1987), la critique de la rationalité du choix démocratique et la théorie des variations des
identités collectives avancées par Pizzorno (1980-83, 1991), et encore certaines intuitions fort utiles
de Curi (1981) sur la "politique souterraine", de Baldassarre (1982) sur la disparition de l'"arrière
boutique du pouvoir", de Fontana (1984) sur la reproduction du "transformisme" italien. Ces
apports auraient pousser à étudier l'"autre côté" du cas italien, c'est-à-dire le devenir de l'Etat et
donc de l'organisation politique de la société. Or, l'absence de recherches sur ce sujet conduit assez
souvent à se contenter des idées reçues (par exemple l'excès de statalismo en Italie)8, ou amène à
cristalliser le débat sur l'opposition entre la thèse qui considère que l'irrationalité actuelle soit le fait
du "trop de démocratie", d'un côté, et la thèse qui dénonce les limites de la démocratie et les néo-
autoritarismes9.
Les lacunes de la recherche sur la réalité effective de l'organisation politique de la société
italienne semblent donc relever d'approches qui non seulement sont parfois marquées par des
préjugés idéologiques, mais qui ne se penchent pas sur tout ce qui concerne l'Etat et ses substituts. Il
est par ailleurs intéressant remarquer que c'est la recherche littéraire qui a cherché à combler ces
lacunes. C'est notamment le cas de Sciascia dont l'œuvre est marquée par une intense tension à la
recherche de la vérité dans sa constante enquête sur les complots et les mystères autour du
pouvoir10. Et il est significatif de remarquer que l'épuisement de son élan apparaît comme le résultat
de l'impossibilité de faire valoir la vérité et de déjouer les complots autour de la lutte pour le
pouvoir. La nouvelle “mode” littéraire qui s’est imposée est celle d'un U. Eco dont les deux romans
principaux11 nous montrent que le problème n'est pas tellement celui de dévoiler les mystères ou les
7 Mis à part les travaux, souvent remarquables mais encore limités et affectés par des préjugés idéologiques, des historiens que je
citerais plus loin, et ceux de quelques sociologues (en particulier Pozzi, 1974-75-76; 1979 et Battistelli (1983; 1990), l'abondante
littérature portant sur ce sujet produite au cours des années 1980 est souvent cevante surtout parce qu'elle est dominée par
l'approche et les schémas d'analyse de spécialistes de relations internationales qui négligent l'importance de l'interaction entre
différents facteurs et acteurs, ignorant entre autres les enseignements encore fort précieux d'auteurs tels que P. Pieri, F. Chabod, E.
Ragionieri et d'autres.
8 Cette idée reçue a toujours été très répandue non seulement parmi les intellectuels de gauche, mais aussi chez les démocrates et
progressistes, laïcs et chrétiens. On verra plus loin qu'elle est le produit d'une analyse sommaire de la réalité effective de l'Etat qui a
toujours été vexatoire et brutal, mais de façon irrégulière, à l'égard de ceux qui ne faisaient pas partie des clientèles protégées, parce
qu'il a été un Etat partial et parce qu'il n'est jamais arrivé à pénétrer la société civile, voire à exercer régulièrement son rôle de
régulateur des relations économiques, sociales et politiques, le rôle d'“acculturation autoritaire" et d'encadrement d'une "société
disciplinaire": sa souveraineté a toujours été fort limitée et depuis 1a fin du fascisme inexistante. D'autre part, l'opposition constante
de cet Etat partial à la formation de la Nation, a éliminé toute fonction positive que l'Etat aurait pu avoir.
9 Ce débat qui s'est développé depuis la fin des années 1970, est en partie évoqué par G.F. Pasquino (1990). En ce qui concerne la
thèse du "trop de démocratie" (thèse aujourd'hui quasi-dominante), parmi d'autres voir Crozi; parmi ceux qui évoquent les limites de
la démocratie et les néo-autoritarismes, voir Habermas (1975,1978), Rawls (1982) et les auteurs des contributions à l'ouvrage dirigé
par Scartezzini, L.Germani e Gritti (eds.1985), dont en particulier Bobbio et G. Germani.
10 Il suffit penser à I Pugnalatori, Todo Modo, l'Affaire Moro, La scomparsa di Ettore Majorana, et à son dernier Il cavaliere e la
morte , qui exprime ouvertement l'épuisement de son élan comme résultat de l'impossibilité de faire valoir la vérité et de déjouer les
complots du pouvoir (son identification à un policier qui se résigne à mourir juste après avoir vérifié cela une dernière fois est
particulièrement éloquente).
11 In nome della rosa, et Il pendolo di Foucault
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5
complots, qui ont toujours existé et qui existeront puisqu'ils correspondent à un besoin de l'homme
et aux formations sociales qu'il produit. Il s'agit alors d'en comprendre le jeu et la fonction de
représentation sociale. L'approche sémiologique semble donc se fondre dans une production
littéraire amusante et gratifiante qui toutefois ne semble plus inciter, comme était le cas de Sciascia,
à la recherche de la vérité et à la dénonciation du pouvoir.
Du point de vue de la recherche sur l'organisation politique de la société italienne, l'intérêt
de ce phénomène littéraire réside dans le fait qu'il semble correspondre aux représentations des
mystères, des complots, de la vérité et des enjeux, assez répandues en Italie, aussi bien parmi les
magistrats, les policiers, les politiciens, que parmi les citoyens. L'inflation des enquêtes sur les
affaires diverses, les complots et les mystères qui ont marqué l'histoire de l'Italie républicaine12,
l’impunité perpétuelle, semblent avoir conduit à la conclusion qu'il y a rien à faire, qu'il faut
s'habituer aux énigmes vraies et fausses, à la pluralité des vérités, à la relativité de tout ce qui
concerne les normes, les rôles et les procédures établis par le droit national et international.
Nous pensons que cette résignation à l'impuissance face à l'anamorphose de l'Etat de droit
démocratique relève, entre autres raisons, de l'impasse de la sociologie et de la science politique
appliquées au cas italien. Cette impasse se conjugue avec l’absence de recherches portant sur
l’accumulation des échecs et des déviations des changements sociaux et politiques, et sur la
répétition des déformations des réformes, ce qui, on le verra plus loin, apparaît comme l’un des
traits principaux de l’histoire italienne.
II. Aux origines de l'anamorphose de l'Etat de droit démocratique et de l'échec de la formation de
la nation en Italie13.
Par rapport au modèle idéal weberien concernant le processus historique de rationalisation,
dont les deux principaux artisans ont été selon Weber le capitalisme et la bureaucratie, on peut dire
que dans le cas italien ce processus échoue parce qu'il demeure limité à quelques zones du pays et
parce qu'il est déformé. La longue durée du passage du féodalisme au capitalisme (qui, comme
l'observe Aymard, 1978, en Italie a été assez précoce) et le développement de celui-ci produisent le
plus souvent des situations et des figures sociales hybrides14 qui ne conduisent pas à
l'industrialisation généralisée, ni à une véritable organisation capitaliste des relations économiques
et sociales. Dans nombreuses zones de la péninsule et des îles les résidus féodaux continuent à
persister, s'adaptant au nouveau et se combinant avec les aspects et éléments modernes du
capitalisme qui par ailleurs est incarné le plus souvent par le financier, le commerçant, le gérant de
biens, le médiateur, plutôt que par l'ancêtre du patron schumpeterien qui prend des risques et
investit dans l'outil de travail et dans l'organisation de la production. Les différentes réalités
italiennes sont caractérisées à la fois par leur dimension restreinte et par le caractère arriéré de leurs
zones intérieures. Cela n'empêche pas l'importance de leurs échanges avec des réalités même très
lointaines, ce qui explique la coexistence d'un "localisme" parfois exacerbé et d'un
"cosmopolitisme" surprenant.15
12 Comme nous verrons par la suite, l'histoire italienne de l'après 1945 a toujours été particulièrement bouleversée par les explosions
de violence due à des complots divers auxquels ont été mêlés à la fois des fractions des services secrets italiens et étrangers, certains
groupes d'intérêt, les terrorismes et la criminalité organisée. Le conflit entre fractions des services secrets et des groupes de pouvoirs
dominants a produit continûment une multitude d'actions pour dévier les enquêtes, ce qui a par ailleurs conduit à l'impunité des
coupables puisque la vérité officielle n'a jamais pu être établie de façon définitive et complète. Cela relève du fait que les forces ayant
intérêt à l'impuissance de la justice de l'Etat de droit démocratique ont pu manipuler les codes civils et pénal et les procédures comme
dans un procédé d'anamorphose au point qu'on puisse prouver tout et le contraire de tout, voire obtenir une mesure de justice qui
annule la précédente. Bien évidemment, cela ne fonctionne qu’au profit des forces disposant de moyens appropriés, voire de juristes
très habiles, d'agents des services secrets et éléments de l'appareil étatique recrutés pour cela et d’un bras armé pour exercer la
menace.
13 L’intérêt de remonter à la Renaissance réside dans le fait que certaines caractéristiques de l’actuelle situation italienne et
européenne peuvent être considérées semblables à celles de cette époque; cela pourrait faire penser que la longue confrontation ou
adaptation mutuelle entre l’Etat et la société semble se résoudre dans une sorte de victoire de la société, voire l’échec de la longue
tentative de rationalisation telle qu'avait été théorisée par M. Weber.
14 Comme nous verrons par la suite cette remarque a commencé à être partagée par plusieurs auteurs (par ex. Catanzaro et
Mastropaolo); en effet, sa formulation s’appuie sur les suggestions qu’on peut trouver dans les travaux portant sur le phases et
aspects divers du processus historique italien.
15 Comme nous verrons par la suite, cet aspect reprend aujourd’hui une grande importance.
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6
Le capitalisme qui s'affirme en Italie a le plus souvent les caractéristiques de ce que certains
auteurs ont appelé le broker-capitalism16, et non pas les caractéristiques du capitalisme qui se
développe dans quelques aires urbaines italiennes et européennes (notamment dans ce qui sera le
triangle industriel Turin-Gênes-Milan, auquel s'ajouteront d'autres aires urbaines).
La conception libérale qui se développe en Italie apparaît assez hostile à n'importe quelle
forme de régulation étatique qui ne soit pas asservie ou qui du moins ne fasse pas obstacle aux
stratégies particularistes des acteurs économiques dominants. Cette conception est donc hostile à la
subordination de la liberté de choix de l'acteur économique à l'égard de l'affirmation de la
souveraineté de l'Etat dans l'organisation de la société. En particulier elle est hostile à la
subordination à l'égard de la stratégie politico-militaire étatique dès que celle-ci va au-delà de la
protection immédiate des intérêts et des biens de l'acteur économique17. Autrement dit, l'acteur
économique dominant en Italie (tout comme dans d'autres réalités méditerranéennes et européennes)
imagine le processus d'affirmation de l'Etat et de normalisation des relations économiques et
sociales uniquement dans le sens d'une flexibilité des institutions et des normes qui puisse permettre
de privilégier son particularisme, ce qui va inévitablement à l'encontre de l'organisation rationnelle
de la société et de la souveraineté de l'intérêt collectif.
Confrontée au broker-capitalism, la formation et le rôle de la bureaucratie et donc de l'Etat
ne peuvent pas aller dans le sens du processus de rationalisation weberien. Les caractéristiques et
les dimensions des formations politiques présentes en Italie au moment de l'affirmation de l'Etat en
Europe (l'importance des villes, les républiques, les petites tyrannies, la Papauté), les conflits
continus entre elles, sont tout d'abord conditionnés par la prédominance des particularismes divers
sur l'affirmation de l'Etat de droit souverain. Cela se traduit dans le fait que, en Italie, le power-
broker (le médiateur de pouvoir) peut être considéré comme la figure centrale de l'organisation
politique de la société. Dans la réalité effective, celui-ci gère la société locale traduisant selon ses
règles et ses méthodes les normes et les fonctions de l'Etat. Cela parce que le pouvoir central n'est
pas en mesure de pénétrer la société locale qui est enfermée dans ses règles spécifiques habilement
manipulées par le power-broker , d'où sa capacité de contraindre l'Etat à lui accorder la faculté d'en
être la traduction pragmatique.
Cela permet la perpétuation de la segmentation hétérogène de la société italienne et de la
multiplicité des souverainetés et des formes de discipline sociale. Les polices et les forces armées
des Etats italiens sont toujours asservies aux intérêts particularistes du dominant, sans jamais
incarner le respect de l'Etat de droit (voir Canosa,1976). Leur action se combine ou est en
concurrence avec celle des bras armées des power-brokers , ce qui évidemment empêche à la
population de concevoir la possibilité d'une justice dans le respect des normes officiellement
proclamées. Cela veut dire qu'en Italie la formation d'une véritable bureaucratie étatique
indépendante des forces particularistes et consacrée à l'affirmation de l'Etat, est pratiquement
impossible, ce qui a toujours été motif de frustration de ceux qui "rêvaient" d'un ordre politique
fondé sur des normes intangibles et souveraines. On peut donc dire qu'en Italie le processus de
rationalisation, c'est à dire de régulation des relations économiques, sociales et politiques selon les
normes propres à l'Etat de droit souverain, est limité sinon dévié puisque les artisans de ce
processus (le capitalisme et la bureaucratie) demeurent immergés dans ce qui Weber appelle les
"catégories élémentaires du social (la violence et l'instinct du pouvoir), c'est à dire les traits
16 Comme le remarque Catanzaro (1988), ce terme a été défini par J. et P. Schneider (1976) comme formation sociale diverse du
féodalisme et du capitalisme, du fait que les fonctions de médiation y acquièrent un rôle crucial. Voir aussi les réflexions de A.
Mastropaolo (1989, in Polis) à propos de l'ouvrage des Schneider. Quant au terme power-broker, comme le remarque A. Pizzorno
(1987), c'est d'abord E. Wolf(1966) qui l'a défini et c'est ensuite A. Blok (1976) qui l'a réélaboré pour désigner une figure sociale qui
réuni à la fois la fonction de médiateur commercial, de médiateur de pouvoir et de médiateur social et culturel. Ces deux termes ont
été utilisés en particulier dans des études sur la Sicile et sur la mafia, mais ils peuvent être appliqués également à bien d'autres cas
similaires et en particulier à bien d'autres zones italiennes du Centre et du Nord. Parmi d'autres, voir à ce propos l'étude de
Silvermann (in Graziano, éd.1974). J'ai eu l'occasion de vérifier la validité de ces termes à travers l'étude de certains sous-courants
migratoires italiens (les Ciociari -originaires de la Vallée de Comino-Latium-; les Scaldini -originaires de deux vallées des Apennins
situées à cheval sur les provinces de Parme et Plaisance-; les Valverdini -originaires de la Valle del Verde-Lunigiana-Lucque -juste à
côté des vallées des Scaldini mais sans jamais de rapports entre eux; les Calabrais -originaires de deux villages de la Sila; voir
Palidda, 1982; 1987; 1990) en coll. avec Campani et Catani (1987; 1988)
17 Il est à cet égard significatif rappeler le rapport entre bourgeois et militaires tel qu'est représenté dans les comédies de Goldoni -
voir Momo 1973; Del Negro, 1979.
©Palidda
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caractéristiques d'acteurs dominants les formations sociales ou les segments sociaux qui n'ont pas
réussi à conquérir un contrat social officiel et moderne.
La suprématie des particularismes et en même temps le "cosmopolitisme" des acteurs
dominants les différentes entités politiques italiennes conduit à l'échec de la Ligue des Etats italiens
qui entre la fin du XVe et le début du XVIe siècle aurait dû empêcher l'affirmation de la domination
étrangère sur la péninsule italienne. Comme le remarque Pieri (1952) à l'extraordinaire richesse et
vivacité économique, artistique et même militaire italienne ne correspond pas une capacité politique
apte à créer la cohésion nécessaire pour la réussite d'un dessein politique italien, opposé à
l'affirmation de l'empire. Les armées qui envahissent l'Italie sont financées le plus souvent par des
capitaux italiens, se prévalent de militaires italiens et des soutiens manifestes ou secrets de familles
dominantes. A l'encontre de certaines interprétations géo-politiques18 et du pseudo-concept de
"proximité culturelle et religieuse" comme facteur d'intégration19, remarquons que les forces
économiques, les militaires et les gouvernants italiens de cette époque (et, on le verra, cela se
reproduit jusqu'à nos jours) se méfient moins des Etats européens les plus lointains que de l'Etat
voisin. Ainsi, ils préfèrent s'allier avec les premiers contre le voisin, soit parce qu'ils craignent
davantage les visées de celui-ci, soit parce que leur expérience historique leur fait penser qu'ils ont
intérêt à marchander leur subordination au dominant étranger le plus puissant sur la scène euro-
méditerranéenne en échange de marges d'autonomie dans la gestion de leur société locale. Ceci
d'autant plus que rien ne prouve que les sacrifices qu'implique la conquête d'une souveraineté
italienne puisse aboutir à la réussite, mis à part que celle-ci pourrait se traduire dans des
conséquences inacceptables du point de vue des intérêts particularistes. Autrement dit, l'idée même
de souveraineté italienne est le plus souvent perçue comme un leurre, une abstraction que seuls les
poètes et les penseurs éloignés de la réalité effective peuvent souhaiter. C'est dans ce sens que
Chabod (1926) juge le projet de Machiavel "un rêve, beau, audace, mais rien qu'un rêve. En effet,
soit qu'on le conçoit dans sa version la plus courante (le prince, le condottiere qui, devançant
l'histoire, met en place une nation armée pour assurer l'établissement d'un Etat souverain), soit qu'on
le conçoit dans sa version plus pure (l'affirmation des principes, voire des normes propres à un Etat
de droit -cf. Lefort,1972), le projet de Machiavel, et par la suite ceux plus ou moins similaires20, ne
répondent jamais à la question de savoir pourquoi et comment la réalité italienne puisse produire
une alternative à l'affirmation de l'empire en Europe ou un Etat absolutiste à l'échelle péninsulaire.
D'autre part, comme le soulignent certains auteurs (dont Badie, Birnbaum,1979), l'affirmation de
l'Etat moderne se réalise non pas comme affirmation d'un modèle unique, mais comme
multiplication de formes d'organisation politique adaptées aux différentes sociétés. La seule
18 Il est assez étonnant que nombre d'auteurs de différents disciplines, mais surtout nombre de spécialistes des relations
internationales et des stratèges, reprennent le flambeau d'une géopolitique qui, comme écrivait Chabod (1976, p.11-16 -première
édition 1956), érige des banalités au rang de lois ou critères scientifiques, débouchant sur un déterminisme absurde, sans comprendre
que c'est toujours le rapport entre l'homme et les facteurs ou contraintes diverses qui décide le cours de l'histoire et que c'est toujours
le choix humain à être décisif. Parmi les derniers auteurs qui semblent ignorer ces enseignements de Chabod, notons Santoro (1991)
qui prétend reconstruire l'histoire italienne comme histoire d'un Etat oscillant entre la velléité de tenir le rang de grande puissance et
"son rang naturel de moyenne puissance", que cet auteur souhaite mettre en valeur. L'analyse de cet auteur ignore les travaux
historiques les plus importants et surtout ignore toute interrogation sociologique sur la souveraineté de l'Etat italien à l'intérieur du
pays comme par rapport à l'extérieur.
19 Ce pseudo-concept (ainsi que son inverse, "distance culturelle et religieuse"), est devenu un lieu commun vulgarisé par les médias
pour "expliquer" l'"impossibilité" d'intégrer les immigrés non-latins dans les sociétés européennes. Ce critère est tout à fait arbitraire
et ne peut découler que d'une vision superficielle du phénomène migratoire et de l'interaction entre immigrés et autochtones. Comme
j'ai eu l'occasion de le montrer dans mes recherches sur les sous-courants migratoires italiens, la "proximité culturelle et religieuse"
entre réseaux de Siciliens et d'originaires de vallées italiens parfois contiguës, et entre eux et les autochtones des différents
départements français où ils se sont installés, ne semble pas être majeure que celle existante entre Français de différentes régions.
Pour ne faire qu'un exemple, le clergé français, tout comme une partie du clergé italien, notamment à l'époque du fascisme, a toujours
perçu les croyances et les pratiques religieuses des Ciociari ou des Siciliens comme païennes, "barbares", en tout cas incompatibles
avec la religion catholique romaine; autre exemple, les conflits entre les gens des vallées de la Lunigiana (Toscane) ou d'autres
régions ont toujours été assez aigus et l'appartenance commune à une seule entité politique, culturelle et religieuse italienne n'a
jamais été vraiment ressentie comme égale aux appartenances spécifiques.
20 Rappelons également que les "erreurs" de Machiavel se reproduisent chez le Gramsci "léniniste" qui abandonne sa recherche d'un
projet politique centré sur les "conseils ouvriers" et la démocratie directe (projet proche des réflexions du Marx des Grundrisse, du
premier Lénine des soviets et de R. Luxemburg), pour un projet machiavélien centré sur le césarisme progressiste, incarné par le Parti
Communiste (le nouveau prince) qui aurait dû réaliser l'établissement d'un Etat socialiste souverain, voire l'accomplissement de
toutes les révolutions échouées en Italie, grâce à sa capacité d'unir la mobilisation du prolétariat du Nord avec celle des paysans du
Sud.
©Palidda
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alternative concevable était bien celle envisagée par la Ligue des Etats italiens, idée ensuite cultivée
par ceux qui rêvaient d'une confédération d'Etats. Mais une telle alternative n'aurait pu s'imposer
qu'à la condition que l'organisation politique des sociétés locales italiennes soit non seulement
compatible avec un dessein politique rationnel et global, mais également à la condition de mobiliser
la majorité de toutes les classes et couches sociales dans ce but. Autrement dit, il fallait un projet de
formation de la nation qui puisse justifier le sacrifice de chacun pour un bien collectif difficilement
identifiable dans une situation où le gouvernant a toujours dominé par l'arbitraire, n'assurant jamais
l'équité, ni la suprématie de l'intérêt collectif sur celui particulariste du plus fort. D'autre part,
comme le prouve l'histoire politico-militaire italienne de la Renaissance jusqu'à l'unité, les
différentes réalités de la péninsule et des îles, les intellectuels, les militaires et les hommes d'affaires
italiens peuvent être identifiés moins comme appartenants à un univers italien que comme
appartenant à l’univers euro-méditerranéen, voire mondial21. Prétendre d'encadrer ces réalités, ces
acteurs et leurs dynamiques différentes dans un seul Etat, ne pouvait conduire qu'à un Etat de
compromis, bien divers de celui imaginé par les différents penseurs de l'organisation politique de la
société.
*
II.2. L'affirmation de l'Etat unitaire n'est pas l'affirmation du "modèle piémontais"22 à l'ensemble
de la péninsule et des îles italiennes, mais plutôt l'affirmation d'un Etat de compromis instable dont
la souveraineté est inévitablement limitée tant à l'intérieur que par rapport à l'extérieur. Comme a
été dit par nombre d'auteurs de l'époque, le Risorgimento fut une révolution échouée (Pieri, 1962;
Bobbio, 1990), ne permettant pas ni de forger la nation, ni d'établir les conditions favorables à
l'affirmation d'un Etat de droit souverain, voire effectivement indépendant à l'égard des intérêts
particularistes et donc garant de la suprématie de l'intérêt collectif national. En effet, l'unité
politique italienne se fit contre la nation, puisque la famille royale, les classes dominantes locales, le
clergé, bref tous les acteurs dominants la scène économique, sociale et politique italienne, soutenus
par des Etats étrangers, étaient farouchement hostiles à la formation de la nation, perçue comme une
menace non seulement à la monarchie, mais également au système de pouvoir qui permettait à ces
acteurs une exploitation souvent moyenâgeuse des classes laborieuses. La souveraineté de l'Etat
italien est donc subordonnée, dès sa mise en place, à l'entente entre les forces les plus conservatrices
dominantes les différentes régions italiennes, profitant de la faiblesse, des conflits et des ambiguïtés
des forces libérales et démocratiques. L'appareil militaire de l'Etat est alors appelé à défendre cet
Etat de compromis contre les révoltes populaires et la mobilisation de ceux qui revendiquaient des
réformes démocratiques. Trois quarts de l'armée sont lancés dans l'une des répressions parmi les
plus brutales de l'histoire européenne. Remarquons que l'alternative militariste proposée par
Garibaldi était impraticable (former une armée populaire pour continuer la guerre contre
l'Autriche)23. Comme l'avait remarqué C. Pisacane, le problème était que les forces libérales et
démocratiques n'arrivaient pas à établir et organiser le lien indispensable entre révolution sociale et
conquête de la souveraineté nationale (leur division se reproduit et favorise toujours les forces
21 Sur cet aspect, les travaux de Pieri (1952 et 1962) sont particulièrement précieux puisqu'ils réunissent presque tous les documents
concernant les faits, les trajectoires personnelles et les débat politico-militaires de la période qui va de 1494 à 1516 et ensuite de la
Révolution française jusqu'à l'unité italienne (1861-71). Signalons aussi les essais de Ancona (1976), Saitta(1955), Valeri (1942). Sur
les migrations des militaires, artisans, artistes e techniciens italiens voir aussi F. Savorgnan Di Brazza (1946; cité in Palidda, 1992)
22 Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu une tentative de ce que Ragionieri (1976) appelle la "piémontesisation" en ce qui concerne
en particulier une partie de l'appareil des Etats d'avant l'unité et notamment l'appareil militaire (voir Rochat, Massobrio, 1978). En
effet, le compromis qui s'impose (cf. infra) conduit à un hybride qui, à certains égards a été perçu presque comme un processus de
"méridionalisation" de l'Etat italien (matérialisé par le nombre de plus en plus important de politiciens, fonctionnaires et militaires
d'origine méridionale), alors qu'il s'agit plus précisément du résultat du compromis instable entre les multiples tendances et intérêts,
ce qui conduira d'abord au "transformisme" et ensuite à ce que j'appelle l'"œcuménisme politique", en passant par les parenthèses
représentées d'abord par le régime de Crispi puis par le fascisme. Sur la reproduction du transformisme en Italie, voir l'article de
Fontana (1984).
23 Pour un cadre complet du débat politico-militaire de la période du Risorgimento et de l'unité italienne, voir en particulier
Pieri(1962). Remarquons qu'il est assez étonnant que les démocrates et la gauche continuent à exalter Garibaldi parmi les héros du
Risorgimento italien, alors que, au delà de son talent de militaire opérationnel, il n'avait aucune capacité de penser rationnellement
les enjeux politiques et son instinct le conduisait à ne voir que des solutions militaristes totalement impraticables : comment croire
que par une simple décision du premier gouvernement de l'Italie les populations italiennes soient prêtes à mourir pour une patrie
inexistante, tandis que l'Etat réel ne leur resserve qu'une répression brutale leur niant tout accès à la citoyenneté.
©Palidda
9
conservatrices). Malgré l'énorme déploiement de force et des années de répression brutale, l'Etat qui
s'affirme contre la nation n'est pas en mesure d'assurer régulièrement l'ordre public et encore moins
l'encadrement de la société. L'église catholique continue à garder une emprise considérable sur
l'organisation des sociétés locales grâce à sa tolérance à l'égard d'un catholicisme populaire qui
parfois se confond avec les croyances magiques et les éléments païens (à noter qu'elle est en conflit
ouvert avec l'affirmation de l'Etat national, s'opposant au service militaire et à d'autres allégeances
même si, souvent, cela sert à défendre le statu quo d'un système de pouvoir local caractérisé par les
résidus féodaux). D'autre part, les power-brokers veulent garder l'autonomie de gestion des sociétés
locales, qu'exercent combinant le recours à l'Etat avec leurs propres règles, forces et méthodes. C'est
notamment en Sicile que cette situation atteint l'extrême donnant aux familles mafiose la possibilité
de se prévaloir du droit pour exercer leur libre arbitre dans la domination des segments divers de la
société locale. Face à cette situation les tentatives de ceux qui auraient voulu l'assainir et établir la
souveraineté de l'Etat de droit (notamment Franchetti et Sonnino -voir Catanzaro, 1988) sont vouées
à l'échec, voire à un constat d'impuissance. En effet, toute tentative de ce type ne peut qu'échouer
tant que la souveraineté de l'Etat de droit va au seul bénéfice des groupes d'intérêt et des acteurs les
plus forts, n'assurant pas l'accès de tous à la citoyenneté. Contrairement à ce qui a toujours été un
lieu commun fort répandu parmi les démocrates, chrétiens et laïcs, l'unité italienne n'a pas conduit à
une "excessive centralisation du pouvoir". La centralisation a été partielle et limitée à certains
aspects; le statalismo (impôts, régime policier, etc.) a toujours été brutal à l'égard des masses non-
protégées, voire non-encadrées dans les systèmes clientélaires ou qui se soustraient aux dominations
locales et sectorielles, alors que l'Etat a toujours été complaisant et même reconnaissant à l'égard
des acteurs les plus forts, au delà de leur respect des lois. Il est par ailleurs important de remarquer
que, assez souvent, les démocrates et la gauche ont défendu ou revendiqué des libertés, des
réformes, des garanties, "moins d'Etat", objectifs dont les premiers à s'en emparer ont toujours été
les forces réactionnaires et les aspirants au rang de power-brokers. En effet, les démocrates et la
gauche ont souvent confondu l'affirmation de l'Etat de compromis avec l'affirmation d'un Etat
hobbesien ou schmittien, voire d'un autoritarisme rationnel, toujours rejeté par la majorité libérale
(laïque et chrétienne) des penseurs italiens de la Renaissance à nos jours. C'est cette vision libérale
qui conduit les forces démocratiques à croire que les tons parfois jacobins ou bismarckiens de
certains gouvernants italiens, se traduisaient dans l'organisation de ce qui Foucault a appelé la
"société disciplinaire"24. Remarquons d’abord que l’Etat italien ne disposera jamais (et encore
moins aujourd’hui) des structures, des moyens et d’une véritable politique de formation de la
bureaucratie étatique, comparables à ceux d’autres Etats25. Cela ne peut que limiter les capacités
d’encadrement de la société de la part de l’Etat. Dans la réalité effective italienne, la discipline
sociale n'est pas le résultat d'une articulation plus ou moins précise d'un seul système de
concentration, de répartition dans l'espace, d'ordonnancement dans le temps, de combinaison
espace-temps, voire le résultat d'une seule organisation des "milieux d'enfermement". Il suffit de
penser qu'encore à la fin des années 1950 la scolarisation élémentaire n'arrive pas à toucher
l'ensemble de la population et l'école est rarement en mesure d'exercer le rôle d'"acculturation
autoritaire" qu'on lui a attribué en France. Le corps des enseignants n'a pas du tout été formé pour
assurer une telle tâche. Il est par ailleurs significatif qu'en Italie le terme "civisme" veut dire
convivialité, bonnes manières, civilité, alors qu'en France veut dire "sens de responsabilité et des
24 Dans un récent article, G. Deleuze (1990) avance la thèse qu'il y aurait eu passage des "sociétés disciplinaires" aux "sociétés des
contrôles". "Les enfermements- écrit Deleuze- sont des moules, des moulages distincts; les contrôles sont une modulation, comme un
moulage auto-déformant qui changerait continûment d'un instant à l'autre, ou même comme un tamis dont les mailles changeraient
d'un point à l'autre". Cette thèse est sans doute innovante et en partie correspond à notre idée de segmentation de la société et de
prolifération des souverainetés; cependant nous ne sommes pas d'accord avec Deleuze quand il a tendance à reproduire l'idée que tout
peut être reconduit à une seule logique des contrôles, ce qui revient à dire qu'on est en face d'un Panopticon ou un viathan
modernes, ou "post-modernes", mais toujours d'un seul et ultime point de confluence des pouvoirs articulés. Au contraire, ma thèse
tend à démontrer qu'il n'y a pas une seule logique, ni un seul sens des souverainetés; il existent différents "tamis" qui répondent à
plusieurs stratégies différentes et mêmes opposées d'où le fait historiquement nouveau (ou si l'on veut le retour à la situation pré-
étatique) que la possibilité d'une organisation rationnelle de la société contemporaine ne peut pas passer par l'affirmation d'une
souveraineté sur les autres, ni par la conciliation et la coexistence entre elles.
25 Mis à part les académies et les écoles militaires et la formation des diplomates de carrière, la formation du reste de la bureaucratie
étatique et en général du personnel de la fonction publique n’a jamais disposé d’écoles nationales; quant aux cadres des grandes
entreprises privées, notons que leur formation était (et est) assurée tout d’abord par des écoles à l’étranger et par les structures
propres à ces entreprises.
©Palidda
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devoirs du citoyen" ou même "dévotion du citoyen à sa patrie", voire "patriotisme" (cf. Robert). Les
autres structures publiques, notamment fort peu nombreuses, n'arrivent non plus à exercer le rôle de
milieux d'enfermements d'une société disciplinaire. Au-delà des exagérations dues aux préjugés des
auteurs pacifistes, le rôle des forces armées, de la caserne dans la "militarisation de la société" à
travers le service national obligatoire demeure fort limitée. Malgré le matriottismo élaboré par De
Amicis26, le sentiment d'appartenance nationale et la popularité des forces armées ne peuvent jamais
devancé l'indifférence, la méfiance sinon la haine profonde, alimentées dans la majorité de la
population par les brutalités continues d'un appareil militaire étatique garant de l’arbitraire et jamais
capable d'éliminer la criminalité organisée, souvent tolérée et parfois protégée. Quant aux usines et
autres unités productives modernes, elles n'occupent qu'une minorité de la population active.
Notons aussi que le capitalisme italien a toujours été particulièrement marqué par le caractère
familial, qui s’est reproduit jusqu’à nos jours27, ce qui fait privilégier une organisation sociale
fondée sur les règles plutôt que sur les normes instituées et le rôle de l'Etat.
La discipline sociale et le sentiment d'appartenance qui dominent en Italie relèvent donc de
la spécificité de chaque segment de la société italienne, c'est à dire de la famille, de la parenté, de la
paroisse, du village, ou, plus rarement, de l'organisation syndicale et politique. Ces segments, ne
sont pas des “milieux d'enfermements" répondant à une seule logique, mais des lieux d'organisation
de la société locale dont les règles et les rapports de force assurent la domination de l'acteur plus
fort, ce qui peut être compatible ou même antagoniste aux normes et aux mécanismes de
fonctionnement de l'Etat. Il est par ailleurs significatif de noter que le premier et le plus important
roman populaire italien (les Fiancés de Manzoni) ne va certes pas dans le sens de contribuer à la
formation d'un sentiment d'appartenance nationale. Le message de ce roman se résume dans
l'exaltation des ressources propres et de la foi en Dieu comme unique possibilité que a le peuple
pour faire face aux puissants et au pouvoir qui sont décrits comme toujours injustes. Et c'est à
travers la figure de l'azzeccagarbugli (le magouiller, chicaneur) que Manzoni donne une idée
précise de ce qui encore aujourd'hui est en Italie le rapport avec la justice : fatta la legge trovato
l'inganno (dès que la loi est faite on trouve la magouille pour la contourner; ainsi la
démocratisation sera perçue comme généralisation de la faculté de déformer l'Etat de droit pour
faire prévaloir les intérêts particularistes)28. D'autre part, en Italie la laïcité a toujours été
26 Voir le remarquable essai de Del Negro(1979). De Amicis a été un auteur très important dans la tentative d'acculturation nationale
en Italie; ses livres ont été adoptés dans les écoles primaires jusqu'aux années 1960 (notamment Cuore, récemment traduit en
feuilleton télévisé). Le matriottismo consiste dans l'homologie entre société militarisée et société civile: dans la société civile on a la
maison, la famille et la mère; dans la société militarisée on a l'Italie (la grande maison), l'armée (la grande famille), la patrie (la mère
de tous) et sur toile de fond on a la foi en Dieu qui protège les humains. L'objectif de De Amicis est de contrecarrer la propagande
des pacifistes s'appuyant sur des valeurs sûres largement partagées par la population italienne. Pour De Amicis le vrai peuple est celui
qui est encadré dans l'armée et celui qui collabore avec celle-ci, alors que les insoumis, les déserteurs, les foules manipulées par les
subversifs qui tirent contre les braves soldats ne font pas partie du peuple.
27 Les premières grandes firmes privées italiennes appartiennent précisément aux familles qui ont su gérer les passages d’une
génération à l’autre adaptant leur esprit familiste à la modernisation : c’est le cas des familles Agnelli, Ferruzzi, Pirelli, Pesenti,
Benetton, Marzotto, Barilla, Buitoni, c’est à dire des anciennes et des plus récentes qui ont émulé les premières (cf. A. Calabro’,
1991). Cela est le cas aussi des moyennes et petites entreprises dont les faillites apparaissent souvent comme le résultat de l'échec
du passage intergénérationnel (voir en particulier une récente enquête -1990- de l'Institut NOMISMA de Bologne).
28 Il est connu que dans tous les pays la machine judiciaire fonctionne avec des grandes difficultés et qu'il y a un nombre de plus en
plus croissant de cabinets d'avocats dont le travail ne consiste qu'à étudier comment contourner la loi (à commencer par
l'identification des failles ou des vides de la loi). En Italie ce phénomène semble encore plus important et aggravé par le fait que le
mécanisme de la machine judicaire crée des vides juridiques; par exemple, dès qu'une loi est votée par le Parlement, son application
donne lieu à plusieurs interprétations; on fait alors recours à la Cour Constitutionnelle pour savoir quelle est l'interprétation correcte
qu'il faut retenir; dans l'attente, parfois assez longue, toutes les interprétations sont admises. A cela s'ajoute le fait que le
gouvernement a de plus en plus recours aux décrets de loi, qui, s'ils ne sont pas transformés en loi par le Parlement dans les trois mois
suivants, n'ont plus aucune valeur. Puisque cela arrive fréquemment, il se produit ainsi un état de droit irrégulier, voire un passage
continu de la loi au vide de loi ou à la possibilité d'adopter plusieurs lois parfois en conflits entre elles (anamorphose). En outre,
l’énorme accumulation des lois oblige les processus décisionnel à des "parcours de labyrinthe", voire à rendre impossible leur
aboutissement ou à chercher des raccourcis illégaux. Ajoutons que l'Italie est le pays où l'évasion fiscale, les actes abusifs, voire toute
sorte d'infraction à la loi, sont les plus nombreux; cela a été alimenté par le fait même que le gouvernement décrète périodiquement
ce qu'on appelle les sanatories, voire des amnisties des infractions (notamment l'évasion et les fraudes fiscales et les constructions
abusives, qui représentent la majorité du parc immobilier actuel, en particulier au Sud, d'où est parti récemment un mouvement
national revendiquant l'amnistie). Ainsi, le sentiment répandu est que celui qui respecte la loi est un stupide, sinon un déviant, car la
"norme" de la majorité est désormais la règle d'agir selon le libre arbitre. D'autre part, les démocrates légalistes, les syndicats et la
gauche n'ont jamais vraiment mobilisé le pays pour l'établissement d'un Etat de droit impartial, à commencer par éliminer
l'insupportable injustice fiscale actuelle qui consiste dans le fait que ceux qui payent sans faille les impôts sont uniquement les
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minoritaire, voire perdante; mis à part l'anticléricalisme exacerbé des quelques anciens anarchistes
ou révoltés d'autrefois (par exemple en Toscane ou même dans les territoires de la Papauté), le sort
de la laïcité a été le même que celui de la tentative d'affirmation d'un Etat rationnel. On pourrait dire
même que l'impossibilité de reconnaître à l'Etat le rôle de rationalisation des relations sociales et le
rôle de garant de la souveraineté de la loi et donc de l'intérêt collectif, voire de l'universalité, a
annulé la possibilité et l'utilité de la bataille pour la laïcité. Notons aussi que la caractéristique
populiste de la plupart des laïcs italiens (de gauche ou de droite) les a souvent conduit à éviter toute
opposition à l'égard de la religiosité29. Par ailleurs, l'église catholique italienne a toujours gardé son
autonomie à l'égard du pouvoir politique, se réservant la possibilité d'être près de la population
lorsque celle-ci était en conflit ouvert avec le pouvoir politique et l'Etat. Ainsi, alors qu'en France
l'église catholique n'a jamais mis en question (du moins ouvertement) la souveraineté de l'Etat,
voire même l'allégeance du catholique à l'égard du pouvoir, l'église italienne a toujours fait valoir le
principe que le catholique est toujours subordonné tout d'abord à Dieu et donc à l'église et ensuite à
l'Etat; de ce fait seule l'église a le pouvoir d'établir si une loi ou un ordre soient justes ou injustes.
Cela justifie aussi les comportements qui relèvent de la suprématie des règles informelles propres
aux appartenances spécifiques (famille, parenté, réseaux, groupes, communauté locale) par rapport
aux normes propres à l'Etat de droit. Or, dans une société ce sont tout d'abord les appartenances
spécifiques (aux "structures primaires", à l'organisation religieuse ou à l'organisation syndicale ou
politique) qui dominent, car le "contrat social" n'est pas une alternative crédible faute d'un Etat
garant, il est alors évident que la laïcité en tant qu'affirmation de l'universalité et de la rationalité
n'est invoqué par personne, sauf par quelques uns qui rêve d'un jacobinisme italien.
Les capacités stratégico-militaires
La faiblesse historique de la défense nationale italienne, c'est à dire des capacités politico-
militaires de l'Italie, correspond à la perpétuation de l'antagonisme entre un Etat asservi aux groupes
d'intérêt les plus forts et une grande partie de la population exclue du bénéfice que lui aurait
donner le droit commun formellement établi. Alors que la conjoncture internationale de l'après 1860
jusqu'au fascisme incitait une partie des gouvernants à nourrir des velléités de puissance politico-
militaire, les conditions internes indispensables à cette puissance n'existaient pas et n'existeront
jamais. L'antagonisme entre l'Etat et la formation de la nation se reproduit et la base de masse des
projets du colonialisme militaire est toujours aléatoire. La hiérarchie militaire continuait à cultiver
ses querelles internes et a garder son ignorance en matière de stratégie. En effet, elle a toujours été
habituée à se consacrer à des tâches policières qui l'ont toujours opposée à la population et à l'idée
même de nation armée (Rochat, Massobrio, 1978; Del Negro, 1979). Les forces armées de l'Etat
piémontais et ensuite de l'Etat italien n'ont jamais été capables de gagner seules une guerre: c'est
toujours grâce à un allié doté de capacités stratégiques qu'elles ont pu vaincre, alors qu'elles ont
perdu même quand elles étaient de loin plus fortes que l'ennemi (notamment à Lissa et Custozza). Il
est d'ailleurs assez significatif que même les généraux italiens les plus conservateurs (par exemple
Pelloux) sont réticents, sinon ouvertement hostiles à toute velléité de projection militaire, car ils ont
conscience des limites de leurs capacités stratégiques et des limites des forces et des moyens dont
ils disposent. Cette caractéristique policière des forces armées italiennes est le résultat de
l'expérience historique des Etats italiens et en particulier de l'Etat piémontais, qui ont toujours
cherché la solution des conflits extérieurs par le biais de l'habilité diplomatique et rarement par la
mise en valeur de leur force armée, qui dans les meilleures occasions n'a été capable que de gagner
quelques batailles. En effet, toute l'histoire politico-militaire italienne prouve que les Etats d'avant
l'unité et ensuite l'Etat italien n'ont jamais possédé des capacités stratégiques parce qu'ils n'ont
jamais été des sujets institutionnalisés effectivement souverains, capables de concevoir, préparer et
salariés (impôts retenus à la source) alors que l'Etat tolère et amnistie depuis toujours les évadeurs et les fraudeurs (notamment toutes
les professions libérales, les indépendants et même les grands patrons, tout comme il tolère les combinaisons entre économie
officielles et économies dites non-officielles, ce qui constitue l'un des éléments principaux qui expliquent la reproduction perpétuelle
de la criminalité organisée.
29 Je n'aborderais pas les aspects plus philosophiques (voire les éléments constitutifs de la conception du monde des plus importants
penseurs italiens, de Machiavel à Gramsci), me limitant à souligner l'essentiel des aspects concernant l'organisation politique de la
société.
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mettre en œuvre des choix irréversibles dans un temps articulé30. Ainsi, les guerres coloniales
italiennes se traduisent dans des aventures hyper-coûteuses, dans des atrocités parmi les plus graves
de l'histoire du colonialisme et dans des résultats peu importants et éphémères31. Le régime de
Crispi, qui peut être considéré un véritable prologue du fascisme, force la société et l'Etat à une
aventure qu'ils ne peuvent ni partager, ni soutenir. L'idée des précurseurs du fascisme, dont
Corradini, selon laquelle l'expansionnisme militaire aurait dû permettre d'éliminer le conflit de
classe qui s'accentuait de plus en plus et donner "virilité" à une bourgeoisie "lâche", se révèle tout à
fait velléitaire. Dès la première défaite (Adua, 1.3.1896) le consensus fragile au colonialisme
militaire laisse la place aux foules pacifistes qui crient "A bas Crispi, vive Menelik". Même les
conservateurs et les bourgeois qui s'étaient fait des illusions sur les avantages immédiats que leur
aurait dû apporter le colonialisme militaire, abandonnent le gouvernement et le roi s'arrange pour se
décharger de toute responsabilité de la défaite.
Contrairement à une vieille idée reçue, ce n'est pas non plus la première guerre mondiale que
peut être considérée une preuve d'accomplissement de l'unité nationale. Il est vrai que les soldats
méridionaux sont morts par milliers aux côtés de soldats originaires d'autres régions; mais, comme
le soulignent quelques historiens, il ne faut pas négliger que la majorité des soldats ont été obligés à
ce sort sous la menace d'être exécutés sur le champ dès qu'ils donnaient l'impression de fuir le front,
exécutions effectués par centaines tout au long du front (Monticone, 1972; Rochat, Massobrio,
1978). Et il est également vrai que pour échapper à ce sort il y eut un phénomène d'insoumission, de
désertion et de fuite à l'étranger sans comparaison dans les autres pays européens: tout au long de la
guerre les tribunaux militaires instruiront 470.000 procès contre des insoumis, dont 370.000
émigrés; 4000.000 procès pour désertion ou désobéissance, dont 60.000 contre des civils et 340.000
contre des militaires en service; 750 soldats furent exécutés officiellement au front, mais centaines
de témoignages font état d'exécutions camouflés comme morts sous le feu ennemi (ibidem).
Le phénomène migratoire
Beaucoup a été dit à propos de l'émigration italienne, dont aujourd'hui on en estime les
descendants, éparpillés dans presque le monde entier, à environ 60 millions (c'est à dire un peu plus
du nombre actuel d'Italiens résidents sur le territoire national). Bien que comme le soulignait
Ragionieri (1974) la migration est un sujet central dans l'histoire italienne, peu d'attention a été
accordée à la corrélation entre les différents facteurs et aspects qui concernent l'émigration,
l'immigration, les retours, les "ré-départs" et en particulier la corrélation entre la frustration des
attentes des luttes politiques et sociales et le choix d'émigrer. C'est déjà pendant et après l'échec du
Risorgimento en tant que révolution politique et sociale que l'émigration acquiert en Italie la
signification d'alternative à la défaite, voire au maintien ou même à l'aggravation d'un système de
pouvoir insupportable. Cavour et certains géographes de l'époque, s'inspirant de l'exemple anglais,
avaient imaginé que la colonisation spontanée des Amériques par le biais de l'émigration aurait
apporté des bénéfices à la "mère patrie" (Annino, 1974, il Ponte, XXX, n°11-12). Mais,
l'émigration italienne ne pouvait être canalisée que partiellement et pour un temps bien limitée par
l'Etat ou par toute autre organisation. Elle a toujours été caractérisée par le mélange entre nécessité
économique et révolte sociale et politique, acquérant dans les faits le sens d'une sorte d'exode, voire
d'une anachorèse massive pour échapper à un système insupportable. Imaginée par les premiers
socialistes comme choix d'émancipation ou comme poursuite du mythe owenien, elle a toujours été
tout d'abord une fuite à l'égard des échecs des luttes populaires, à l'égard de la répression brutale et
donc à l'égard du rétablissement de l'injustice, des mafias, voire de la stagnation dans des réalités
locales "périphériques", "sans espoir"32. Donc fuite non seulement à l'égard de la "marginalité
30 En ce qui concerne le concept de capacité politico-militaire stratégique, voir Poirier (1986, 1988); Joxe (1990; 1991). Pour ce qui
est de l'histoire militaire italienne voir Rochat-Massobrio (1978).
31 Pour ce qui est du colonialisme italien, voir en particulier les travaux de Del Boca (1978,79, 82,84,86,88), de Rochat (1972; en
coll. avec Massobrio, 1978); sur le racisme italien, voir les contributions réunies dans le numéro spécial de il Ponte, XXXIV, 11-12,
1978. C'est notamment avec les opérations de Graziani en Lybie que le colonialisme militaire italien arrive à un quasi génocide de la
société libyenne, avec la déportation massive de la population qui subi des pertes énormes et le génocide de tous les animaux.
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historique", mais fuite comme unique rupture possible avec une réalité qui ne reproduit et ne
modernise qu'un système de pouvoir insupportable.
Le sentiment d'appartenance qui prévaut chez les émigrés italiens relève des valeurs et
comportements propres aux relations de parenté, villageois, c'est à dire propres à la société locale
d'origine. En tant que rupture avec celle-ci, l'émigration les conduit à former des réseaux de parenté
et villageois qui se caractérisent par l'adaptation des valeurs, des comportements et des relations
originaires au nouveau contexte social du lieu d'immigration33. La référence à l'origine nationale
italienne est ainsi tout à fait vague, secondaire, sinon même répudiée. La majorité des émigrés
italiens finissent par accepter l'appartenance à la société d'immigration dès que celle-ci leur permet
de conquérir ce que la "mère patrie" leur a toujours nié, tout en privilégiant leurs appartenances
spécifiques au réseau ou groupe d'émigres-immigrés. La segmentation des immigrés italiens en
réseaux et groupes correspondant aux origines spécifiques différentes ne permet nulle part la
formation des "colonies italiennes" rêvées par Cavour, ni la possibilité d'une mobilisation collective
italienne34. Ainsi, la société d'immigration nie toute mobilisation socio-politique marquée par
des appartenances spécifiques et en particulier par des origines étrangères, la mobilisation des
réseaux italiens a toujours été très discrète et limitée aux enjeux locaux, c'est à dire aux rapports
avec les administrations locales, se confondant avec tout autre segment de la population locale.
Ainsi, en France, alors que la majorité des immigrés italiens ont adopté une attitude allant de
l'indifférence à la méfiance à l'égard de la politique, ceux qui s'étaient intégrés dans le mouvement
ouvrier français ont subi l'assimilationnisme dans sa version de la "voie française au socialisme"
reniant ou simplement refoulant leurs origines35. Au début du siècle les militants syndicaux et les
32 Rappelant le débat suscité par l'ouvrage de Banfield (1958) sur "le familisme amoral", signalons en particulier la critique proposée
par Pizzorno (1966) qui souligne la question de la "marginalité historique" de la réalité méridionale étudiée de façon discutable par
Banfield. Dans ces réalités, remarque Pizzorno, l'émigration apparaît comme l'unique alternative possible. Toutefois, il est important
de remarquer qu'il n'est pas vrai que dans ces réalités "rien change"; en effet elles reproduisent leurs power-brokers qui souvent sont
des acteurs sociaux émergeants, c'est à dire des personnes qui parfois ont d'abord été des leaders de la révolte sociale, mais qui se
sont "converties" à la stratégie de power-brokers puisqu'elles avaient constaté que le changement social et politique était impossible;
par exemple il a été fréquent que les capipopolo méridionaux (leaders de luttes populaires) se soient transformés en power-brokers
(phénomène remarqué, entre autres, par Gramsci ainsi que par nombre d'historiens du Mezzogiorno). Ce sont eux qui depuis les
années 1950 gèrent le développement et la “modernisation” pervers des zones arriérées du Mezzogiorno
33 Dans mes travaux sur les migrations italiennes et sur d'autres courants migratoires, j'ai plusieurs fois critiqué l'application de
l'approche "ethnique" au phénomène migratoire. Les réseaux et les groupes formés par les immigrés dans les pays d'immigration ne
peuvent pas être considérés comme des reproductions des villages, des ethnies, des communautés d'origines, ni comme des
"minorités ethniques", car l'émigration et l'immigration relèvent tout d'abord d'un choix (individuel ou familial) de rupture avec les
origines. Cette rupture est douloureuse (quand on s'aperçoit qu'on est plus les mêmes, que ceux et le contexte qu'on a quitté ont
changé eux aussi, on "fait le deuil" -je partage à ce propos et sur d'autres points également les réflexions proposées par A. Sayad).
L’émigration implique une prise de risques que d'autres, dans les mêmes conditions, ne veulent pas ou n'osent pas prendre. Il y a
alors un investissement dans un projet migratoire qui vise précisément la conquête d'une condition économique, sociale et politique
meilleure que celle qu'on a quitté. Or, tout émigré-immigré se rend vite compte que pour atteindre cet objectif il faut s'adapter à la
société d'immigration, c'est à dire se couler dans le moule des relations économiques et sociales du contexte où il s'installe. Et c'est à
cela que sert le réseau ou le groupe d'immigrés, se configurant ainsi comme un segment de la société d'immigration et non pas de la
société d'origine où les émigrés finissent par être perçus comme des "étrangers". Autrement dit, les immigrés ne reproduisent pas le
village, la communauté, l'ethnie qu'ils ne supportaient plus. Parfois, c'est quelques notables ou leaders du réseau ou du groupe qui
prétendent rétablir le système de domination de la société d'origine, mais cela va à l'encontre de la dynamique de l'immigration, c'est
à dire de l'interaction (conflictuelle ou pacifique) avec la société d'immigration. Cela n'empêche que l'immigré puisse garder des
références à ses origines et que parfois il aspire à établir un rapport régulier avec le lieu d'origine jusqu'à imaginer et pratiquer une
sorte de bilatéralité des références (ou "double-localisme") et la réversibilité des choix (matérialisée dans l'investissement de
l'épargne). Mais, avec le passage d'une génération à l'autre, la "double appartenance" tend à s'affaiblir jusqu'à disparaître, bien que
nous assistons actuellement à un revival ou à une "redécouverte des origines", voire des appartenances spécifiques. Ce phénomène
se confond dans le cadre de la crise des identités figées, de l'appartenance de classe et de la dérive de la culture de masse vers des
simples flashes (les clips), et il est favorisé par le développement d'une segmentation hétérogène de la société.
34 Aux Etats-Unis, c'est seulement avec G. Ferraro face à Reagan (lors de la deuxième élection de celui-ci) que pour la première fois
il y a eu un candidat la vice-présidence) d'origine italienne (peut-être il y aura prochainement Cuomo). On a toujours dit que les
Italo-américains ont toujours été avec les démocrates, mais depuis longtemps les notables italo-américains cherchent à faire le double
jeu afin de garder d'entretenir des bonnes relations avec qui est au pouvoir. La mobilisation de l'électorat italo-américain demeure
toujours aléatoire, car les notables des réseaux agissent selon leurs intérêts immédiats centrés sur les relations avec les
administrations locales. Autrement dit, il n’y a pas de véritable collectivité italienne aux E.U. et encore moins dans les autres pays
d’immigration italienne.
35 En réalité la grande majorité des émigrés italiens disposaient d’un patrimoine culturel assez pauvre, s’agissant de fragments de la
culture folklorique de la société locale d’origine; ces fragments sont trop fragiles dans la confrontation avec l’acculturation autoritaire
jacobine, soit-elle de gauche ou de droite.
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grévistes italiens dans les Bouches du Rhône, très actifs et majoritaires dans les luttes de cette
période, ne voulaient pas du tout s'engager dans la lutte politique en Italie (voir Milza,1978). De
même, la plupart des émigrés antifascistes réfugiés en France ont fini par se dépolitiser ou par
abandonner définitivement la cause italienne (Palidda, Catani, Campani,1988; CEDEI,1988);
nombreux sont ceux qui, rentrés au pays après la libération, ont finit par repartir. Aujourd'hui, seule
une infime minorité des émigrés italiens à l'étranger s'intéresse aux élections en Italie ou aux
élections des représentants auprès des autorités italiennes à l'étranger (Palidda,1986,1987). Il est
évident que ces attitudes relèvent d'abord du fait que l'émigration et l'immigration finissent
inévitablement par faire du migrant un autochtone d'origine étrangère de la société d'immigration
qui se confond avec les autres d'origines diverses, y compris les immigrés de l’intérieur. Mais, dans
le cas des émigrés-immigrés italiens on peut remarquer qu'il est particulièrement difficile qu'ils
arrivent à se reconnaître en tant qu'appartenant à une seule entité sociale, politique ou culturelle; ils
n'ont aucun intérêt à entretenir des rapports avec l'Etat ou le gouvernement du pays; ils sont
intéressés seulement à la relation avec les autorités locales de la zone d’origine, du moins jusqu’à
quand y gardent des liens affectifs et matériels. D'autre part, l'Etat italien non seulement a finit par
inciter à l'émigration, mais il a tout fait pour décourager l'attachement des émigrés au pays. Quant
au très important rôle de l'église catholique dans l'émigration italienne, on peut dire que ses finalités
ont presque toujours été tout à fait séparées et bien différentes de celles officiellement proclamées
par l'Etat italien (Palidda,1986; 1987). L'émigration italienne est donc l'un des phénomènes majeurs
qui mettent à nu les caractéristiques de l'Etat qui s'impose en Italie contre la formation de la nation.
*
Le fascisme peut être considéré comme l'accomplissement de l'affirmation de l'Etat partial,
c'est à dire comme tyrannie de l'arbitraire et donc monopole illégitime de la violence36. Une telle
tyrannie ne favorisa point la formation d'une véritable nation, se manifestant dans le quotidien et sur
tout le territoire national comme un Etat fascisé garant non pas de l'intérêt collectif mais encore une
fois des intérêts particularistes. Dans son analyse assez lucide du processus historique italien, déjà
en 1900, G. Fortunato identifiait les "racines" de ce qui serait devenu le fascisme dans le concept
même d'"homme libre" qui s'était imposé en Italie:
"... pas un homme égal à l'autre et comme l'autre assujetti à la même loi, mais un homme arbitre et qui a en
même temps potestà sur les autres. Seul celui qui peut commander est libre et seigneur de soi-même. Voilà de
quelle façon nous sommes le peuple le plus individualiste et aussi le plus autoritaire qui existe dans le monde
civil. ... Servants ou patrons, avec l'impulsion sanguine à la sédition ou à la tyrannie, conformément au droit
absolu primitif de la personne qui fait justice elle-même"
C'est celle-là la conception "italique" de l'émancipation incarnée par Mussolini qui se veut le
nouveau "prince" émergeant du peuple. C'est cette conception qui inspire l'arbitraire éclectique que
Mussolini exprime ainsi:
"Nous nous permettons le luxe d'être aristocrates et démocrates, conservateurs et progressistes, réactionnaires
et révolutionnaires, légalistes et illégalistes, selon les circonstances, le lieu, le cadre dans lesquels nous sommes
contraints de vivre et d'agir" (Popolo d'Italia, 23.3.1919)
Cet éclectisme, qu'on pourrait reconnaître dans nombre de personnalités italiennes du passé comme
du présent, est donc une faculté du libre arbitre du puissant, qui exalte les "catégories élémentaires
du social" et s'empare du monopole de la violence, ce qui n'admet pas de concurrence, d'où
l'absorption dans les rangs du fascisme des notables mafiosi ou bien leur élimination (cf.
Catanzaro,1988).
Comme le rappelle Bobbio(1990), les Résistants antifascistes étaient bien conscients que le
fascisme s'imposa profitant de la "division entre libéralisme et socialisme". Mais, contrairement à
l'idée des libéraux et même de certains personnalités de la gauche, le fascisme n'était pas une simple
"parenthèse", ni une "maladie grave, mais non mortelle" de la société et du régime, :
"il était l'explosion violente de tous les maux endémiques du développement (pervers) de la société italienne : la
réforme manquée entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle; le Risorgimento révolution échouée; le
transformisme de la classe dirigeante depuis l'unité; la première révolution industrielle réalisée à l'avantage du
Nord aux dépens du Sud; les "vices chroniques" du peuple italien; son cynisme, son indifférence "o Francia o
36 Je n’aborderais pas ici le débat entre les historiens du fascisme, me limitant à signaler le récent ouvrage de Colletti (1989)
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Spagna, basta che se magna" (France ou Espagne, pourvu que l'on mange); et, avant tout, le particularisme"(in
Bobbio,1990,p.183).
Toutefois, cette analyse assez lucide des Parri et d'autres Résistants ne permit pas de contrecarrer
non seulement la coalition des divers acteurs et facteurs hostiles à un véritable tournant historique,
mais non plus de se débarrasser des ambiguïtés (de toutes les forces antifascistes) qui finirent par
transformer la Résistance en ce que Calamandrei (1946) appela la "désistance" (cf. ci-après).
Rappelons que le fascisme n'élimine pas les divisions en fractions de l'appareil étatique. La
souveraineté de l'Etat est partagée entre la famille royale, les groupes d'intérêt et surtout les factions
fascistes. L'irrationalité des velléités fascistes de puissance politico-militaire est mise à nu d'abord
par l'incapacité d'accomplir les projets coloniaux, malgré les atrocités commises et les coûts
énormes imposés à un pays qui gardait encore des résidus féodaux. Récupérant le futurisme, le
fascisme avait attiré et enthousiasmé une grande partie de la jeunesse. Douhet, qu’encore
aujourd'hui la hiérarchie de l'Armée de l'Air commémore comme l’"ancêtre de la dissuasion
nucléaire", rêvait de donner à l'aviation italienne le rôle de force stratégique sans égale dans
l'histoire de l'humanité; les jeunes officiers de la marine s'enthousiasmaient pour l'agilité et les
performances de quelques torpilleurs "italiques"; le peuple était convié à faire sienne une histoire
lointaine et moins italienne qu'universelle (l’empire romain). Mais la réalité effective des capacités
militaires italiennes et surtout des facultés stratégiques "italiques" étaient à l'image des
mystifications fascistes relatives au développement économique et social du pays. Jusqu'à la veille
de la guerre, la hiérarchie militaire italienne n'avait jamais envisagée que l'Italie aurait pu entrer en
conflit avec le Royaume Uni; sa force navale avait été conçue et était déployée en fonction de
l'entente traditionnelle italo-anglaise. Ainsi, dès l'approchement des anglo-américains à l'Europe,
c'est la flotte italienne qui essuie des pertes graves alors que les Allemands épargnent leurs forces.
*
III. Le passage à la démocratie déformée: l'anamorphose de l'Etat de droit, l'insécurité et
l'instabilité politique.
Le passage du fascisme à la République est caractérisé par des combinaisons entre
innovations et continuités. Nombre d’auteurs insistent sur le "retour" à la situation d'avant le
fascisme, d'où la thèse qui considère celui-ci comme une "parenthèse". A noter aussi que l’épuration
des fascistes ne se fit pas, mais il est vrai aussi que nombreux étaient ceux qui avaient adhéré au
fascisme pour opportunité et s’étaient vite convertis à la “démocratie” (d’ailleurs les chrétiens sont
pour le pardon). La libération finira par se transformer dans la frustration des attentes de la
Résistance, tout comme le Risorgimento avait été une révolution échouée. Il y a donc comme une
sorte d’accumulation d’expériences qui aboutissent à l’échec, ce qui est sans doute l’un des éléments
qui expliquent la réticence de la pensée italienne en ce qui concerne la conception d’un projet
politique cohérent et à long terme.
L’échec du changement de régime ne peut pas être attribué uniquement à l'œuvre des anglo-
américains; en effet, nombreux sont les acteurs et les facteurs qui jouent un rôle déterminant : la
logique de Yalta, le Vatican, le patronat, la mafia37, les conditions économiques du pays, les
ambiguïtés de toutes les forces antifascistes, en premier lieu des libéraux-démocrates, laïcs et
catholiques, mais aussi des communistes qui préfèrent s'allier avec la DC pour liquider le Parti
d'Action de Parri et acquérir plus de poids.
Ce qui apparaît effectivement décisif dans ce passage du fascisme à la république est qu'on
liquide définitivement la souveraineté de l'Etat et l'idée de nation. Entre autres conséquences,
cela n'entame pas du tout la mystification monarchiste et fasciste selon laquelle la souveraineté et la
nation avaient été incarnées par le souverain et par le nationalisme fasciste. Aucune force
républicaine posera la question d'une reconquête de la souveraineté nationale et de
l'accomplissement de la formation de la nation comme affirmation de l'Etat de droit garant de la
37 S’imposant aux Etats-Unis comme force utile pour déjouer les sabotages fascistes dans le port de New York et ensuite pour
soutenir le débarquement en Sicile, les familles de la mafia arrivent à poser des sérieux problèmes au gouvernement militaire anglo-
américain de l’île (voir rapport du capitaine Scotten in Annales de la Faculté de Sc. Po. de Catane, présenté par un art. de
Mangiameli; 1982). Manipulant le mouvement séparatiste, elles finiront par faire de l’autonomie administrative de l’île (proclamée
en 1946 avant même la République italienne) une sorte d’hypothèque sur la future souveraineté du nouvel Etat italien, qui depuis
élargira des concessions en faveur de l’île qui iront presque toujours au profit des familles de la mafia
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souveraineté populaire et donc de la citoyenneté au sens de suprématie de l'intérêt collectif sur les
particularismes divers. Contrairement à ce que prétendaient certains fondateurs de la République,
plutôt que la continuation du Risorgimento, la Résistance finit par faire prévaloir un esprit libéral-
démocratique qui rappelle la Renaissance. Mis à part la minorité étatiste présente au sein de ces
forces antifascistes, la majorité (catholique et laïque) a une conception qui de fait oppose la
souveraineté populaire à la souveraineté de l'Etat, couramment désignée comme la cause de tous les
maux italiens. La construction de la République comme affirmation de la souveraineté populaire
(art.1 de la Constitution) n'est pas conçue comme mobilisation populaire pour l'affirmation du
civisme nécessaire à l'affirmation d'une régulation des relations économiques, sociales et politiques
fondée sur la norme établie dans la charte constitutionnelle. D'autre part, les forces libérales-
démocratiques sont complètement absorbées par les négociations multiples destinées à définir les
marges de manœuvre pour l'avenir de l'Italie.
La métamorphose italienne de pays vaincu en allié du vainqueur ne fut pas "anticipée"
comme cela s'est passé dans le cas français par l'œuvre conjointe des militaires et civils gaullistes et
de gauche. En Italie, aucune composante des forces au pouvoir et dans ses environs concevait et
avait la capacité d'une telle opération. La monarchie déclinait depuis longtemps dans la défense
mesquine des intérêts de la famille royale et n'avait plus aucune crédibilité politique ni interne ni
internationale. Les forces armées, depuis Crispi et vingt ans de noyautage fasciste, avaient perdu les
capacités et le rôle qu’elles avaient eu dans quelques moments du royaume piémontais et encore
après l'unité. Aucune unité des forces armées avait participé en tant que telle à la libération du pays.
Au moment de la chute du fascisme elles n'existaient plus et c'est uniquement grâce à la volonté de
Churchill et ensuite des Américains qu'elles sont rétablies dans leur fonction, sans pour autant avoir
ni la capacité ni la volonté de jouer un rôle significatif dans la libération du pays
(Rochat,Massobrio,1978; Cerquetti,1975; Ellwood,1977).
Les forces qui décident de la souveraineté du pays sont nombreuses et les coalitions entre
elles sont incertaines. Enfin, ce qui s'impose est une logique de compromis qui consiste à diviser la
souveraineté du nouvel Etat italien dans des segments chacun dominé, voire hypothéqué, par l'une
des principales forces intéressées. La logique adoptée par les Démocrates-Chrétiens en ce qui
concerne l'accord passé avec les Etats-Unis est de fait celle traditionnelle des classes dominantes
locales italiennes qui ont souvent accepté la domination de la puissance étrangère émergeante dans
l'espace euro-méditerranéen en échange du soutien à l'autonomie dans la gestion de leur société
locale38. Ainsi, les Etats-Unis établissent leur contrôle sur la souveraineté italienne en ce qui
concerne les facultés stratégique de la défense, les choix fondamentaux en politique étrangère et
même l'orientation politique générale du gouvernement. En échange, ils accordent aux forces
garantes de cette subordination politique stratégico-militaire (notamment à la Démocratie-
Chrétienne) le soutien afin qu'elles s'emparent du gouvernement du pays et notamment les aides
économiques nécessaires à la reconstruction et au développement du pays. Cette subordination aux
Etats-Unis est donc présentée au pays comme inéluctable, avantageuse et tout à fait légitime. Toute
autre hypothèse apparaît impraticable39. Le deuxième acteur qui joue un rôle de premier plan dans le
marchandage de la souveraineté italienne est le Vatican, donc l'église catholique, qui depuis le
règlement de la "question romaine" (Patti Lateranensi, l'accord voulu par Mussolini) poursuit une
stratégie très habile pour établir une certaine hypothèque sur la souveraineté de l'Etat italien. Mis à
part la minorité du clergé qui avait béni les "saintes matraques de 1922", la légitimité de l'église est
unanimement reconnue puisqu'elle a en même temps aidé la Résistance, a sauvé quelques Juifs, a
déployé sa diplomatie pour que le pays se transforme en allié du vainqueur et, surtout, elle est la
38 J’ai essayé de montrer cela dans mon travail “Sociologie du rôle géostratégique de la Sicile”(1984), à travers une réflexion
sociologique sur l’histoire de cette île et de l’attitude de sa classe dominante
39 Ces autres hypothèses sont le neutralisme désarmé ou celui armé; elles sont rejetées parce que jugées absolument impraticables. En
effet, comme on commence à le prouver grâce à l’ouverture des archives américains et surtout soviétiques, les diplomates italiens
cherchent à se tourner de tous les côtes mais trouvent un refus catégorique du côté soviétique. D’autre part, comme l’ont souligné
Manacorda et Gallerano (1966), admis que les anglo-américains auraient permit le choix neutraliste (la présence des forces militaires
“alliées” sur tout le territoire italien est considérable), il est difficile imaginer que les forces de la Résistance seraient arrivées à
mobiliser la population pour supporter les coûts de la reconstruction et du développement du pays sans pouvoir compter sur des aides
extérieures
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force la plus enracinée dans presque tout le tissu social du pays. C'est cela qui lui permet d'exercer
une très forte emprise sur la Démocratie Chrétienne, assurant à ce parti le soutien que lui est
indispensable pour gagner la majorité aux élections depuis 1948. C'est ainsi que la Démocratie
Chrétienne arrive à avoir la force et le consensus nécessaires pour s'imposer comme “parti-Etat”
(Cazzola, 1974), rejetant à l'opposition les forces démocratiques et de gauche qui pourtant avaient
été majoritaires parmi les forces italiennes artisanes de la chute du fascisme et de la libération du
pays. Ce parti-Etat gouverne donc laissant le contrôle de la défense nationale aux mains des Etats-
Unis sous couverture OTAN, le quasi monopole de l'assistance et du travail social aux mains de
l'église, acceptant le compromis avec les power-brokers et notamment les familles mafiose,
rétablissant une force policière brutale pour la répression des mouvements et des révoltes populaires,
et légitimant enfin la distribution des ressources publiques par le biais des clientèles des élus. En tant
que parti interclassiste qui à lui seul prétend garantir les intérêts de tout le monde, la DC s'efforce de
mettre en place un gouvernement œcuménique qui prétend satisfaire tous les groupes d'intérêt. Toute
tentative dirigiste est destinée à l'échec; à chaque fois que quelques dirigeants de la DC cherche à
imposer une conduite dirigiste il finit par être évincé (c'est le cas de De Gasperi lui-même, et plus
récemment de Fanfani et de De Mita). Cependant, cela ne fait qu'alimenter les dynamiques
particularistes les plus disparates des groupes qui prétendent s'asservir de plus en plus l'appareil de
l'Etat et la politique gouvernementale. La bureaucratie étatique et les politiciens au gouvernement ou
aspirants à y entrer sont de plus en plus divisés en fractions à la recherche de protecteurs et de
clients. La hiérarchie militaire, les services secrets, les forces de police, sont particulièrement
affectés par ce fractionnement, oscillant entre les protections diverses et leur asservissement aux
groupes d'intérêt, aux courants politiques, aux fractions similaires des Etats alliés-concurrents et
parfois même ennemis. C'est ainsi que dans sa stratégie particulariste, Mattei, le patron de la
compagnie nationale des hydrocarbures, arrive à disposer d'agents des services secrets, de
diplomates, de fonctionnaires de l'Etat, de politiciens, de journalistes. En même temps d'autres
collègues de ceux-ci collaborent avec des fractions d'Etats-concurrents qui s'opposent précisément à
la stratégie de Mattei40. C'est à partir de là que commencent à se produire les déviations et les
complots divers qui, depuis les accords entre CIA et services secrets italiens à l’insu des autorités
officielles (plan Demagnetize-Gladio)41 jusqu'aux plus récentes affaires, ont bouleversé la vie sociale
et la stabilité politico-institutionnelle de l'Italie. En effet, c'est précisément au moment où se
manifestent les stratégies d'autonomisation de certains groupes d'intérêt italiens que le recours des
uns et des autres à la rentabilisation économique et politique du crime s'affirme comme une pratique
presque courante dans la lutte pour le pouvoir en Italie. Assassinats de personnalités de premier plan,
tentatives de coups d'état, attentats et massacres, déclenchement des terrorismes directement ou
indirectement manipulés par la criminalité organisée et des fractions des services secrets italiens et
étrangers: depuis la fin des années 1950 il y a en Italie un crescendo de ces faits et phénomènes qui
semble faire basculer le pays dans une sorte de “libanisation” sans égal dans les autres pays
démocratiques développés42. Toutefois, en dépit des "angoisses” des démocrates, cela ne conduit pas
à des "ruptures", c'est à dire à des changements de régime43. En effet, cela est presque impossible
40 Encore aujourd’hui on ne sait pas qui a voulu l’élimination physique de Mattei : les firmes américaines du pétrole, les services
secrets français (puisque Mattei donnait des armes à l’FLN algérien), des agents des services secrets italiens ?
41 Cette affaire est connue depuis l’ouverture des archives américains en 1972 (voir en particulier Faenza, 1978 et De Lutiis, 1991).
Le général des Carabiniers De Lorenzo, qui en 64 sera le chef de la tentative de coup d’état, avait signé en 52 un accord avec la CIA
s’engageant à espionner en Italie non seulement l’opposition mais aussi les personnalités du gouvernement et le Pape lui-même, bien
évidemment à l’insu des autorités italiennes. L’objectif de ces actions et de la structure Gladio était tout d’abord de garantir que le
gouvernement du pays ne bascule pas à gauche. Bien que coupable de haute trahison, ce général a été pratiquement blanchi (œuvre
de Moro), tout comme les nombreux déviants parmi les services secrets n’ont jamais été vraiment punis : le Comité de Contrôle des
Service Secrets (composé de représentants de la DC, du PCI et du PSI) n’a pas pu empêcher la reproduction des déviations.
42 Un documentation assez détaillée des faits concernant l’insécurité en Italie est fournie entre autres par les ouvrages de Flamini (81,
82,83), Galleni (1981); della Porta, ed. (1984), de Lutiis(1991)
43 C’est notamment Bobbio ainsi que d’autres démocrates (in Scartezzini, Germani, Gritti, eds. 1985) qui a exprimé à plusieurs
reprises l’”angoisse” très répandue parmi les démocrates italiens depuis la découverte du coup d’état échoué de 1964 et ensuite après
les attentats de 1969 à 1984. Le coup d’état au Chili est également signalé comme l’un des faits qui poussa le PCI à proclamer son
accord à l’adhésion à l’OTAN. En effet, comme a été documenté entre autres par Faenza (1978), depuis Kennedy les services secrets
américains sont de plus en plus divisés et il y a des fractions qui ne négligent pas le recours à des menaces ou à des actes violents très
graves. La recherche en sociologie politique sur ces phénomènes est pratiquement inexistante. Ainsi, la réflexion sur les limites de la
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parce que les forces conservatrices italiennes et étrangères réagissent violemment chacune à leur
compte contre l'autonomisation de nouveaux groupes d'intérêt et contre la montée du mouvement
populaire qui revendique plus de démocratie, des réformes et donc le partage des ressources
publiques et des bénéfices du développement économique du pays. Ces forces réactionnaires ne
peuvent pas retrouver la cohésion et la capacité rationnelles de penser et réaliser un projet politique
autoritaire car leurs intérêts sont irrémédiablement opposés et il n'y a aucun "collant" ni organisation
que puisse les ramener à une conduite commune. Les complots ou les tentatives de putsch orchestrés
par quelques fractions des services secrets et des forces armées ne sont pas dû simplement à
l'absence de contrôle parlementaire sur l'appareil militaire de l'Etat, mais à l'absence de la
souveraineté nationale propre à l'Etat de droit : ni le gouvernement lui-même, ni la structure
officielle de l'OTAN ne contrôle cet appareil et encore moins ses fractions, phénomène qui par
ailleurs est plus ou moins développé dans tous les pays et en particulier aux Etats-Unis. En effet, le
régime démocratique a évolué vers une coexistence de plus en plus manifeste d'éléments
démocratiques et d'éléments autoritaires. Mais, comme le remarque Baldassarre (1981), en Italie il
n'existe plus d'"arrière boutique" d'un pouvoir central et souverain. Les centres du pouvoir sont
désormais multiples (Pasquino, 1988; 1990) et l'"ambiguïté de l'Etat" (Mastropaolo,1986) a conduit
à l'impossibilité de leur centralisation et même de leur coordination. Se développe ainsi la "politique
souterraine" (Curi, 1982, 89) comme la seule praxis que les différents acteurs institutionnels et non-
institutionnels trouvent apte à établir médiations, coalitions et choix qui parfois concernent même les
acteurs de la criminalité organisée. C’est ainsi que, au delà des velléités de ceux qui auraient voulu
en faire le moteur d’une recomposition autoritaire et “levantine” du pouvoir, la loge maçonnique P2
a fonctionné comme lieu de rencontre pour favoriser l’entente entre différents acteurs sur des choix
ponctuels. Comme on peut le déduire d’après les actes de la Commission parlementaire d’enquête
sur cette loge, il est probablement vrai que les acteurs participant aux différentes rencontres
organisées dans le cadre de la P2 ne se connaissaient pas toujours, n’étaient pas au courant d’autres
rencontres et limitaient leur adhésion à la loge à une seule opération. On pourrait dire que, profitant
de la paralysie des processus décisionnels officiels, la loge P2 a joué un rôle de structure de service
utilisée par des coalitions illégales qui poursuivaient des objectifs particularistes illégitimes et
parfois même légitimes. Il est également probable que telle fonction soit encore aujourd'hui assurée
par d’autres structures, vraisemblablement moins “institutionnalisées”, voire plus aléatoires.
Or, la multiplication des acteurs qui ont recours à la rentabilisation du crime dans la poursuite
de leur réussite économique, dans l’affirmation de leur contrôle social et pour leur réussite politique,
établit une sorte de marché unique l’acte criminel acquiert valeur d’échange avec toute sorte
d’acte légal, public et privée : une menace, un attentat, un crime valent une concession ou un acte
administratifs, un choix politique, à l’échelle communale, régionale et même nationale et
internationale44. Ce phénomène se développe juste au moment les acteurs économiques italiens
intensifient leurs relations avec les différents acteurs officiels et non-officiels des pays
méditerranéens et moyen-orientaux. On pourrait dire même que par moments l’espace des relations
économiques, sociales et politiques italien se confond avec l’espace méditerranéen et moyen-oriental
où se multiplient les acteurs non-institutionnels qui dans leur stratégie d’autonomisation ou de survie
ont un recours habituel à la rentabilisation du crime (phénomène qui se vérifie dans bien d’autres
régions du monde, notamment en Amérique Latine, comme l’illustrent en particulier les cas
panaméen, colombien, péruvien et bolivien).
Dans une telle situation, presque toute tentative de réforme démocratique est destinée à être
déformée, voire récupérée par les acteurs les plus forts. Les importantes conquêtes des mobilisations
ouvrières et populaires des années 1968-75 finissent par être rendues vaines ou déformées par le
biais du consociativismo , c’est à dire une cogestion de la chose publique et parapublique qui finit
démocratie et les risques d’autoritarisme (dont Bobbio, Germani et d’autres sont les inspirateurs) reste dans une impasse, se réduisant
à parler génériquement de “structures occultes du pouvoir”
44 C’est dans ce sens que certains attentats ont été perçus comme des pressions ou des “avertissements” au gouvernement italien
pour qu’il recède d’une certaine conduite ou accepte un certain choix, notamment en ce qui concerne les relations italiennes dans
l’espace euro-méditerranéen et moyen-oriental. Le ministre Formica, G. Baget-Bozzo et d’autres personnalités ont souvent remarqué
que certains massacres (par ex. celui à la gare de Bologne ou le suivant sur le train Florence-Bologne, faisant respectivement 80 et 21
morts) pourraient avoir été voulus par des services secrets d’”alliés-ennemis” (dont les Etats-Unis, Israël, certains pays arabes, etc.)
ou d’ennemis, en liaison avec des familles criminelles ou des terroristes.
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par réduire à l’impuissance ou par phagocyter les réformateurs et l’opposition communiste. En effet,
la partitocratie qui se substitue au parti-Etat transforme la démocratisation en lotissement du pouvoir
qui finit par profiter aux acteurs les plus forts. L’anamorphose de l’Etat de droit s’impose alors
comme seule possibilité de gouverner une société dont l’organisation politique rationnelle apparaît
désormais impossible car il n’y a pas de forces capables de concevoir et réaliser un projet visant
l’établissement de la souveraineté de l’intérêt collectif sur les intérêts particularistes opposés.
L’anamorphose apparaît donc comme l’aboutissement de l’adaptation des catégories traditionnelles
du politique à la réalité effective des relations économiques, sociales et politiques, intérieures et
extérieures des différents acteurs dominants l’espace italien.
S'agissant d'un agglomérat de groupes d'intérêt et de segments sociaux tenus ensemble par
l'anamorphose de la forme officielle de l'Etat, l'Italie ne peut certes pas être considérée comme une
"puissance moyenne". Au delà du classement statistique et des proclamations officielles, le rang de
cinquième puissance économique occidentale qu’on attribue à l’Italie n’est en réalité que la simple
somme des réussites des divers groupes d’intérêt, firmes et acteurs économiques italiens. Ce rang ne
correspond pas à un renforcement des capacités économiques et politiques de l’Etat ou du
gouvernement, tout d’abord parce que celui-ci n’est pas du tout en mesure de réguler ni de concilier
les relations économiques et sociales, intérieures et extérieures des différents acteurs italiens.
Chaque acteur poursuit sa stratégie et n’est pas disposé à la subordonner à une stratégie nationale
puisque celle-ci irait inévitablement en faveur des uns et aux dépens d’autres. S’agissant de
stratégies d’autonomisation particulariste, il est très difficile qu’elles puissent se concilier et il est
encore plus difficile qu’elles puissent être encadrées ou coordonnées officiellement, voire selon des
normes propres à l’Etat national et au droit international.
Il est aussi tout à fait irréaliste penser que ce rang de “puissance économique” puisse se
traduire en rang de puissance politico-militaire moyenne. Malgré l’importance de leur dispositif, des
moyens et de leur budget, le système de la défense nationale n’est pas en mesure de maîtriser les
risques, les menaces. Les plans de défense de l’Italie établis par l’OTAN jusqu'à la dissolution du
Pacte de Varsovie (pas encore complètement abandonnés) attribuaient aux autorités américaines le
rôle décisif même en ce qui concerne la défense du territoire national. En effet, au delà de la
prétendue “double clé” (Cotta-Ramusino,1985), c’est aux autorités américaines et à elles seules
qu’appartient la décision de faire éventuellement recours à l’arme atomique. Selon ces plans, au cas
le déroulement de la guerre aurait pu faire imaginer qu’il était nécessaire céder du terrain à
l’ennemi, le territoire italien aurait pu être transformé en désert radioactif grâce aux mines atomiques
américaines disloquées en particulier au nord de l’Italie. Cela n’a jamais inquiété beaucoup les
autorités politiques italiennes, car elles ont toujours pensé que l’éventualité d’une guerre nucléaire
n’a jamais existé effectivement et que si elle se vérifiait ce serait du même ordre que la déluge
universel, c’est à dire le fait d’une volonté que seul Dieu peut maîtriser (c'est notamment MORO qui
exprimait ainsi la conception dominante en Italie). D’autre part, depuis que le domaine de la défense
nationale a été éjecté de la réelle structure du pouvoir politique italien, les autorités ne se sont jamais
préoccupées de rétablir un véritable commandement politico-militaire national, qui encore
aujourd’hui n’existe pas. Même au plan conventionnel le modèle de défense italien est conçu en
fonction du rôle décisif qui devraient jouer les forces américaines. Dans l’attente de leur arrivée, les
forces italiennes sont censées tenir le front et leur préparer le terrain. La logique otanienne a imposé
également une nette séparation entre le Nord de l’Italie, assimilé au théâtre européen, et le reste de la
péninsule. Selon ce plan, 75 % des forces terrestres et aériennes italiennes ont été concentrées dans
le Nord, le reste destiné tout d’abord à des fonctions d’ordre public, notamment à la défense des
lieux du pouvoir à Rome. Ainsi, le Sud de l’Italie n’a jamais été dotée d’un véritable dispositif
suffisant pour sa défense terrestre, aérienne et côtière; il a toujours été considéré par les forces
américaines et notamment la VIe flotte, dont la mission est purement américaine et éventuellement
intégrée à l’OTAN, comme une simple base à terre. Ajoutons à cela que les moyens que les plans
d’armement de l’OTAN ont imposés à l’Italie ne correspondent point à la défense nationale telle
qu’est prévue dans la Charte constitutionnelle. En effet, les avions MRCA-Tornado et d’autres ainsi
que le porte-avions Garibaldi sont des moyens offensifs, par ailleurs sans armes propres, qui n’ont
aucune légitimité ni du point de vue juridique ni du point de vue des réels besoins politico-militaires
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italiens. En revanche, on constate que du point de vue de la défense du territoire national, les forces
italiennes ne disposent pas de moyens suffisants pour la couverture des troupes ni pour la détection
des menaces; tout le dispositif de l’OTAN destiné à cela est sous contrôle américain et à plusieurs
reprises on a nié l’accès des forces italiennes aux système d’information et détection, y compris dans
des cas assez graves (par exemple lors du lancement des SCUD libyens sur Pantelleria; à noter aussi
qu'on continue à méconnaître la vérité sur l’affaire de l’avion de ligne abattu “par erreur” à Ustica,
faisant 80 morts).
Un rééquilibrage du modèle de défense italien a été revendiqué depuis la moitié des années
1970 tant par ceux qui nourrissent des velléités d’autonomisation à l’égard de l’allié-dominant que
par ceux qui voudraient suivre celui-ci dans le relancement de sa suprématie en Méditerranée et au
Moyen-Orient. En réalité, ce rééquilibrage n’a pas du tout permit de diminuer la subordination
italienne à la stratégie militaire américaine. Cela n’empêche pas que, au plan des relations
extérieures, le gouvernement italien a cherché de plus en plus à se soustraire à l’hégémonie
américaine, puisque cela va à l’encontre des relations autonomes italo-arabes qui préoccupent la
majorité des groupes d’intérêts du pays. Ainsi, puisque l’actuelle autonomisation italienne ne
correspond pas à un projet politique capable de réunir assez de forces et de consensus stables pour la
reconquête de la souveraineté nationale, ni correspond à un projet de construction d’une défense
commune européenne, la défense italienne ne peut que rester sous l’hégémonie de l’allié-dominant.
Cela parce que celui-ci assure la protection et le soutien indispensables à une bonne partie de la
hiérarchie et de l’industrie militaire italiens, qui ne trouvent pas encore d’alternatives au plan
national et européen. Il est alors évident que le jeu du gouvernement italien consiste à chercher
continûment à éviter les conflits entre les divers intérêts italiens et les intérêts américains, ce qui est
parfois impossible.
En ce qui concerne la sécurité intérieure45, notons d’abord que depuis la deuxième moitié
des années 1970, les forces de police italiennes ont été modernisées et renforcées considérablement.
A cela s’ajoute un développement très important des polices municipales, des “polices privées”,
ainsi que de toute sorte de système de sécurité publique et privée, avec un accroissement énorme
des dépenses dans ce domaine. En même temps, la machine judiciaire et la législation en la matière
ont elles aussi connu un développement important. Cependant, tout cela n’a pas suffit à renforcer la
capacité de maîtriser les problèmes de sécurité dans le respect des normes de l’Etat de droit
démocratique. Cela non pas parce qu’en Italie on garde un cadre juridique “trop démocratique” dont
profitent les acteurs de l’insécurité. La lutte au terrorisme et à la criminalité organisée ont conduit le
gouvernement et le Parlement à voter des lois et des mesures “sécuritaires” parfois assez discutables
du point de vue des garanties démocratiques. Mais, la politique de sécurité en Italie est, ainsi que
d’autres, un exemple d’incohérence dans les contenus, dans l’application, dans l’espace et dans le
temps. A cette incohérence correspond une incapacité grave dans la centralisation, la direction,
l’orientation politique et même dans la simple coordination des forces de prévention et répression
de l’insécurité. En même temps, face à l’accroissement vertigineux de la demande de sécurité, les
différents segments de ces forces (et notamment les pools et les nouvelles structures et unités crées
depuis 1974) ont cherché chacun à leur compte de répondre à cette demande. Cela a conduit parfois
à une concurrence déchaînée entre fractions diverses des forces de la sécurité et à l’alimentation
réciproque du sécuritarisme et de l’insécurité. Notons aussi que chaque fraction des forces de
sécurité s’est lancée dans les collaborations et ententes transnationales, au delà de toute
coordination et contrôle politique et administratif46. Du point de vue de la méthode, puisque en
45 Je résume ici quelques réflexions issues de la recherche que je suis en train de réaliser sur le système et les forces de la sécurité
intérieure en Italie
46 Les conflits d'intérêts entre magistrats et en général entre les différents groupes des forces de la sécurité ont produits entre autres
des actions sordides étalées sur la place publique. Cela a été le cas des lettres anonymes d'un magistrat de Palerme contre ses
collègues du pool anti-mafia, accusés d'avoir toléré qu'un repenti, en échange de ses confessions, ait pu assassiner un certain nombre
de rivaux. En effet, un certain nombre de fonctionnaires italiens se sont convaincus que la seule possibilité d'obtenir des résultats
positifs dans la lutte contre la mafia est d'adopter le "style américain", appris par des relations d'amitiés tissées avec des collègues
américains. Or, ce "style" va parfois au delà de tout respect des normes et des accords interétatiques. Notons aussi que ce phénomène
n'a pas favorisé la coopération policière italo-européenne et place la sécurité intérieure italienne presque en dehors du processus de
construction européenne.
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Italie il n’y a jamais eu de véritable prévention, la répression a été réalisée faisant recours de façon
incohérente à des tentatives de mettre de l’ordre par le désordre (jouant sur les luttes intra-
criminelles, les repentis, etc.), à la militarisation momentanée du territoire (qui a répandu l’attitude
“ni avec les criminels, ni avec l’Etat”), au durcissement de la législation, à l’appel à l’opinion
publique (jusqu’à la manie médiatique). Or, s’agissant d’opérations de répression pensées et mises
en place par des fractions de l’appareil militaire et judiciaire de l’Etat et non pas par une politique
plus ou moins cohérente de l’Etat et du gouvernement, une telle oscillation chaotique entre
différentes formes répressives ne pouvait qu’aboutir à l’échec. Il est vrai que la répression du
terrorisme dit “rouge” a été couronnée de succès, tout en n’ayant pas identifié ses manipulateurs
directs et indirects et bénéficiant de la crise inévitable d’un petit nombre de personnes motivées par
une irrationalité politique trop manifeste et condamnée par la grande majorité de la population. En
revanche, en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme dit “noir”, les complots et les relatifs
massacres qui ont bouleversé le pays depuis 1969, l’échec des forces répressives a été complet. Le
jeu des “terrorismes opposés” n’a pas du tout augmenté la crédibilité de l’Etat et de ses forces de
répression précisément parce que ceux-ci ont donné preuve non seulement de ne maîtriser
absolument pas le terrorisme noir et les complots divers, mais surtout parce que l’on sait que cela
est tout d’abord dû aux déviations d’éléments appartenants aux forces de la sécurité intérieure,
instigateurs ou complices des responsables des actes criminels. L’échec des forces de répression est
encore plus éclatant en ce qui concerne la lutte à la criminalité organisée. L’Italie est le seul pays
démocratique développé où, après presque 15 ans de “campagne” contre les mafias (depuis l’affaire
Sindona), le gouvernement reconnaît publiquement et à plusieurs reprises que dans quatre régions
du pays l’Etat est impuissant face à l’emprise des forces criminelles47. En effet, outre que le
fractionnement des forces engagées dans cette lutte et l’insuffisance ou la perversité des méthodes
incohéremment adoptées, la cause principale de cet échec (tout comme de l’échec des répressions
qui se sont succédées depuis l’unité nationale) relève d’une manifeste absence de volonté politique :
la répression n’a pas pu s’attaquer aux complicités politiques et institutionnelles dont profitent les
acteurs de la criminalité organisée et surtout elle n’a pas été accompagnée d’un projet
d’assainissement du tissu économique et social qui permet la reproduction des mafias et de leur
base de masse. En effet, un tel assainissement aurait concerner l’ensemble des économies dites
non-officielles; mais presque aucune force politique ose préconiser cela, car ces "économies" sont
toujours considérées comme l’un des essorts principaux de l’économie italienne et une bonne partie
de l’électorat de tous les partis en bénéficie. Pourtant, il est manifeste que c’est là que réside la base
de masse des acteurs spécialisés dans la rentabilisation économique et politique du crime.
Ces courtes remarques sur les questions de défense et de sécurité renvoient donc à la
question de fond de cette recherche : est-il possible concevoir et réaliser un projet d’assainissement
de l’organisation politique de la société italienne ? Autrement dit, y-a-t-il des forces capables de
penser et mettre en œuvre une rationalisation des relations économiques, sociales et politiques,
locales, nationales et internationales des différents acteurs de la société italienne ? Pour répondre à
cette question, nous allons proposer dans le dernier paragraphe un cadre analytique de la alité
effective des forces principales de la société italienne. Ces forces sont issues du processus
historique que nous avons essayé de décrire auparavant. Elles correspondent à des groupes d'intérêt
et à des identités collectives qui se sont formés et se sont affirmés en particulier à travers les
mutations économiques, sociales, politiques et culturelles de cette dernière décennie. Alors que dans
l'après guerre les appartenances spécifiques des segments divers de la société italienne étaient plus
ou moins occultées par, et subalternes à deux pôles dominants (démocrates-chrétiens/pro-
américains d'un côté et procommunistes de l'autre côté), au cours des années 1970 et 80, ces deux
pôles se sont décomposés et ont perdu beaucoup de leur crédibilité. En effet, d'abord le
développement du processus de l'autonomisation italienne et ensuite les conséquences des
mutations récentes ont favorisé la prolifération, les variations ou la redécouverte des identités
47 Notons aussi que le patron de la Banque d’Italie a dénoncé à plusieurs reprises que des capitaux d’origine criminelle se sont
infiltrés dans la bourse de Milan et nombre de magistrats et policiers ont dénoncé les ramifications criminelles sur tout le territoire
national. Les journaux arrivent à publier des cartes détaillées de la présence criminelle sur le territoire avec les noms des chefs des
familles criminelles, mais en même temps les autorités proclament leur impuissance.
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collectives spécifiques qui semblent correspondre mieux aux divers segments hétérogènes de la
société actuelle (produits par le passage du modèle fordiste à la "flexibilité", de la subalternité au
cadre international et national bipolaire, à une situation de "désordre" et d'incertitude sur ce qui
sera le "nouvel ordre mondial" et la "nouvelle assise institutionnelle et politique à l'échelle nationale
et européenne).
IV. Les quatre principaux courants d’intérêts et de représentations politiques et des enjeux
stratégiques en Italie.
Quatre sont à notre avis les principaux courants d’intérêts et de représentations politiques et
des enjeux stratégiques qui sont présents en Italie et, de façon plus ou moins manifeste, dans les
autres pays européens : 1) le courant “italo-atlantiste”/étatiste; 2) le courant “italo-
méditerranéen”/”italo-arabe”/ “pour l’œcuménisme politique”; 3) le courant “italo-mittel-
européen”; 4) le courant “universaliste”/”post-national”. Les noms que nous donnons à ces courants
relèvent tout d’abord des représentations des enjeux politiques et stratégiques, voire des identités
collectives. Ces courants ne sont pas organisés, mais certaines de leurs composantes peuvent l’être,
sous forme de partis, de fractions de partis, de mouvements et de coalitions le plus souvent
instables. Il est en effet fréquent que chacun de ces courants se divise sur certains choix ou face à
certains faits; mais il est aussi possible qu’il y ait des ententes éphémères entre différents courants,
mais jamais entre tous à la fois. Comme nous le verrons, l’existence et le développement de ces
quatre courants font penser à un processus de déstructuration socio-politique grave; il s’agit alors de
savoir si la dynamique réelle du système politique italien et son interaction avec le processus
européen et international permettront l’émergence de forces capables de réaliser la recomposition
sociale et politique indispensable à surmonter l’anamorphose de l’Etat de droit et le développement
de la rentabilité économique et politique du crime.
A- Le courant “italo-atlantiste”, ou italo-américain, se caractérise par son attachement à la
continuité et au développement des relations privilégiées avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni,
Israël. Les valeurs de l’appartenance italo-atlantique sont ceux de bonne partie des libéraux
démocratiques (y compris de “gauche”) et surtout des conservateurs (la démocratie, l’économie de
marché, le progrès économique et social par la dynamique de la libre entreprise privée,
l’anticommunisme, une laïcité relative). Ce courant a été majoritaire, voire dominant depuis la
dernière guerre mondiale jusqu’aux années 1960, c’est à dire jusqu’à quand l’autonomisation
italienne et donc l’italo-méditerranéisme se sont affirmés. En effet, jusque là et encore au cours des
années 1970, les autres appartenances ou identités collectives que nous regroupons ici dans les
trois autres courants, étaient plus ou moins subalternes à l’italo-atlantisme ou il s’agissait de la
minorité anti-américaine, et procommuniste. Comme nous verrons par la suite, la crise de
l’hégémonie de l’italo-atlantisme réside à la fois dans la divergence entre les intérêts italiens et ceux
américains, dans le discrédit du “messianisme” de la superpuissance américaine, dans la primauté
accordée aux appartenances perçues comme “plus vraies”. Cela dit, l’italo-atlantisme demeure
toujours un courant qui, par le biais de son emprise sur certains domaines (en particulier la
dimension stratégico-militaire), voire sur une partie de certaines milieux et professions (militaires,
financiers, diplomates), continue à être incontournable
Les italo-atlantistes ne voient pas d’alternative en dehors d'une perspective de renouveau et
de développement de l’OTAN qui devrait dominer tout autre option effectivement compatible. Il
sont donc hostiles à une conception d’une défense européenne indépendante du leadership
américain, mais souhaitent (ainsi que les autres euro-atlantistes) que la France réintègre l’OTAN
militaire travers l’UEO) pour un partenariat plus efficace entre alliés. Cette vision correspond à
une idée d’ordre mondial organisé sur la base d’une hiérarchie de puissance politico-militaire qui
serait la seule apte à garantir le règles du jeu libéral (s’il le faut au delà des normes onusiennes,
mais de préférence avec la couverture ONU, comme a été le cas dans la guerre du Golfe) protégeant
les forces légitimes les plus importantes des attaques des forces émergeantes sur des bases
illégitimes (notamment les mafias, les terrorismes, etc.). Au plan intérieur cela se traduit dans une
réévaluation des catégories traditionnelles du politique (l’Etat-nation, les alliances fondatrices de la
deuxième guerre mondiale), donc par un rétablissement du rôle de régulation de l’Etat qui en même
©Palidda
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temps on veut garant de la flexibilité et de “moins d’Etat” (ou, selon la formule de Crozier, d’un
“Etat modeste”, d'où la revendication d'une privatisation généralisée des firmes et des biens de
l'Etat) en faveur des grandes firmes “légitimes”48. Les italo-atlantistes préconisent des réformes
institutionnelles qui devraient assurer la stabilité des gouvernements et l'efficacité du processus
décisionnel (système présidentiel; prime à la majorité; etc.). Les défenseurs des positions du courant
italo-atlantiste sont présents, mais minoritaires, dans presque tous les partis du gouvernement et de
l’opposition et évidemment aussi parmi les responsables militaires et les “spécialistes” de politique
étrangère et de défense49. Notons que ce courant a été actif dans la lutte contre Sindona, la mafia et
les complots divers et, plus récemment, a été en lutte contre l’affirmation de forces économiques
(notamment Berlusconi) liés au parti de Craxi (la concurrence entre ce courant et le parti de Craxi,
ainsi que entre celui-ci et Andreotti est à l’origine des crises gouvernementales récentes). Il est aussi
significatif de noter que ce courant est assez critique à l’égard du tiers-mondisme catholique et de
gauche, ainsi qu’à l’égard du courant nordiste-localiste. Cela se manifeste en particulier dans la
position à l’égard de l’immigration que selon les “italo-atlantistes” aurait dû être stoppée sans
hésitation depuis longtemps50. La base sociale de ce courant italo-atlantiste est composée tout
d’abord par des éléments des classes moyennes et surtout des cadres supérieurs des grandes firmes
privées. Elle est dispersée sur tout le territoire national et en partie parmi la population italo-
américaine des Etats-Unis. Elle est évidemment liée aux relations économiques, politiques et
culturelles entre forces italiennes et forces américaines, anglaises et israéliennes (cela dit, on ne
peut pas parler de "lobby italo-juive"). Bien évidemment, ce courant italo-atlantiste a été le plus
favorable à la participation à la guerre contre l’Irak et approuve sans réserve la conduite américaine.
C’est donc ce courant qui a critiqué les hésitations du gouvernement et la dimension du contingent
italien jugée trop réduite. Ce courant est aujourd’hui favorable à la professionnalisation complète
des forces armées avec un effort financier supplémentaire pour cela. Il est assez sceptique à l’égard
de la proposition de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Méditerranée telle qu’a été
formulée par le ministre socialiste des affaires étrangères, De Michelis, puisque cette proposition
apparaît comme une tentative œcuménique inacceptable par qui négocie uniquement avec des
acteurs institutionnalisés.
B- Le courant italo-méditerranéen, et notamment italo-arabe peut être considéré comme
l'artisan de l’autonomisation italienne. Comme nous l'avons souligné auparavant, cette
autonomisation a été poursuivie par différents groupes d'intérêts selon des stratégies diverses. Au
delà de quelques rares jacobins italiens, les valeurs et les objectifs "communs" aux italo-
méditerranéens n'ont jamais été ceux d'un néonationalisme de type gaullien; il n'y a jamais eu en
Italie une véritable élaboration d'un projet politique faisant de l'autonomisation italienne la
reconquête de la souveraineté nationale, voire des capacités stratégiques politico-militaires de l'Etat
(en Italie, l'idée jacobine selon laquelle la République puisse être une "valeur transcendante" ne peut
qu'étonner ou susciter ironie). En revanche, les valeurs italo-méditerranéens peuvent être résumées
dans l'idée de la démocratie comme médiation légale ou informelle entre intérêts et conceptions
divers, au delà même de l'intérêt collectif. En effet, l'esprit italo-méditerranéen peut être considéré
comme le produit du savoir-faire propre à la réalité effective d'un espace marqué par l'importance
des acteurs et des échanges non-institués, voire informels et même illégaux.
48 En Italie, le seul parti politique entièrement attaché à cette position est le Parti républicain (La Malfa, Spadolini) qui a souvent fait
partie du gouvernement; il défend le plus souvent les positions des forces économiques importantes (Mediobanca/Cuccia, Fiat, De
Benedetti); il a un certain poids dans les médias (La Repubblica, groupe Mondadori); il se veut attaché au rôle souverain de l’Etat de
droit et donc un parti moralisateur (ce qui n’exclu pas sa participation au lotissement des centres de pouvoir selon la logique de la
partitocratie). Toutefois, ce parti n’atteigne même pas 5 % de l’électorat national et son poids dans le gouvernement est de loin moins
important que celui qu’exercent les grands groupes d’intérêts qu’il prétend représenter.
49 La composition du Comité d’honneur de l’I.A.I. (une organisation similaire à l’IFRI français et à l’IISS de Londres) reflète assez
l’arc de forces plus ou moins italo-atlantistes : y figurent Agnelli, De Benedetti, Carli, Napolitano (PdS), et des personnalités parmi
les plus en vue des partis du gouvernement
50 Le parti républicain s’est opposé à la loi assez généreuse (voulue par les Démocrates Chrétiens, les Socialistes et aussi les
Communistes) qui a régularisé tout immigré présent sur le territoire national à la date du 31.12.1989, y compris ceux qui n’avaient ni
logement, ni un emploi officiel, voire la majorité (voir Palidda, Campani, 1990; Palidda 1991c). Cette régularisation absolument
nécessaire, n'a évidemment pas régularisé le travail "au noir" que les immigrés sont contraints à accepter le plus souvent.
©Palidda
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Le succès de l'autonomisation a favorisé l'"émancipation" des différentes composantes que
nous situons ici dans le courant italo-méditerranéen, dans sa version “noble” et dans sa version
“levantine”. En effet, à l’intérieur de ce courant il y a une composante qui préconise une perspective
tiers-mondiste dans le sens des principes universels (droits de l’homme et des peuples) : c’est le cas
de nombre de chrétiens et de personnalités de gauche, avec le soutien du Vatican, de la grande
majorité des archevêques, des syndicats, des communistes anciens et nouveaux, d’une partie des
socialistes et d’une partie des démocrates chrétiens51. Cette version “noble” (un peu à l’instar de la
position de Cheysson, Pisani, Brandt et d’autres) préconise une certaine cohérence européenne dans
les relations avec les pays méditerranéens extra-CEE, relations qui devraient être privilégiées et en
tout cas jamais sacrifiées en faveur des rapports avec les Etats-Unis. La version levantine n’est
officiellement revendiquée par personne, mais largement pratiquée par nombre de firmes, groupes
d’intérêts, politiciens, militaires, courtiers et organisations criminelles qui sont évidemment
attachées aux échanges non-officiels avec différents partenaires du monde méditerranéen et moyen-
oriental. C’est notamment E. Mattei la personnalité la plus célèbre qui depuis la fin de la guerre a
donné l’exemple de cette conduite. Craxi et Andreotti, chacun à leur façon et en concurrence entre
eux, sont souvent perçus comme les premiers représentants de la version plutôt levantine de ce
courant. Le premier prétend arriver à un régime présidentiel qui donnerait plus d’agilité à la
décision politique, mais faute de contre-pouvoirs crédibles, telle hypothèse ne peut qu’hanter les
démocrates. Elle est rejetée aussi par Andreotti et bonne partie de la DC car ceux-ci sont pour le
statu quo qui, selon la formule de cet “éternel” gouvernant, “n’use que ceux qui sont à
l’opposition”52. Quant à eux; les italo-méditerranéistes loyalistes (ex-communistes et certains
démocrates chrétiens) préconisent une réforme institutionnelle qui, tout en gardant les garanties
démocratiques, devrait résoudre le problème de l’instabilité gouvernementale et surmonter la
paralysie des procédures législatives et exécutives. La faiblesse de cette position réside dans le fait
même qu’elle ne correspond pas à une mobilisation politique suffisante et rien n’assure que la
réforme proposée ne finisse par être anamorphosée comme a été le cas avec la démocratisation
entamée depuis 1968. Grâce aussi à ses différentes composantes, l’italo-méditerranéeisme est sans
doute le courant le plus fort dans tous les milieux et à tous les niveaux sociaux italiens. Sa base
sociale se situe moins au Nord qu’au Centre et au Sud du pays; ses principaux groupes
économiques sont des firmes nationales. C’est à ce courant ainsi qu’à celui “universaliste/post-
national” qu’on doit l’attitude tolérante à l’égard de l’immigration de ceux qu’on appelle les Tiers-
mondiaux (voire les immigrés venant du Tiers-monde -cf. Palidda, Campani, 1990, Palidda,
1991c)53. Cependant, la nécessité de s'appuyer sur la construction européenne, a contraint les italo-
méditerranéens à s'aligner sur la politique migratoire des autres pays de la CEE, d'où aussi
l'adhésion aux accords de Schengen et l'adoption de mesures restrictives à l'égard de l'immigration,
jusqu'à des opérations spectaculaires telles que celle contre les Albanais.
D’après ses nombreux leaders, dont en particulier Andreotti, l’italo-méditerranéeisme se
veut compatible avec toutes les autres positions, voire conciliable avec la continuité atlantique, la
perspective de construction européenne, la “conquête” pacifique de l’Est, les intérêts particuliers de
chacun et l’universalisme catholique et laïque. Ce seraient donc ceux qui ne savent pas apprécier
l'art de la médiation (officielle et officieuse) à créer des oppositions absurdes. La grande majorité de
ce courant a été favorable à la guerre du Golfe parce qu’elle est apparue comme la première
51 L’éventail des personnalités qui font partie de l’IPALMO (l’organisme italien qui soutien la politique tiers-mondiste” italienne)
est assez révélateur de la composition de ce courant: y figurent la gauche de la DC, le PCI, la gauche du PSI et quelques autres
hommes politiques mineurs; cet organisme est évidemment soutenu par le gouvernement et les grandes firmes nationales publiques et
privées attachées aux relations avec les pays du Sud
52 Depuis 1946, Andreotti a toujours fait partie des gouvernements qui se sont succédé occupant soit les ministères les plus
importants, soit la charge de premier ministre. Cela relève du fait qu’il est sans doute le leader démocrate-chrétien qui a le mieux
appris à l’école de la perpétuité de l’église catholique.
53 Parmi ceux qui expriment de façon assez explicite les positions assez articulées des italo-méditerranéens, signalons en particulier
F. Ferrarotti qui accompagne son discours ultra-tiers-mondiste, pro-immigrés, voire populiste, à une défense d'une Italie qui serait
victime d'attaques suspects et dont nombre d'intellectuels importants auraient injustement honte. En effet, le discours de Ferrarotti a
sa cohérence car il cherche à défendre un modèle qui a produit l'autonomisation relative du pays, un certain progrès économique et
social. Reste à savoir comment M. Ferrarotti pense sauver l'autonomisation italienne et assainir la démocratie, vu que les forces
principales de cette autonomisation sont en même temps responsables de l'anamorphose de l'Etat de droit, voire développement des
mafias et de la corruption politique.
©Palidda
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occasion pour être à la fois avec les Arabes “riches”, les Etats-Unis et Israël. Cependant, non pas
pour esprit “gaullien”, mais plutôt par peur de perdre des marchés dans les pays arabes, une partie
des italo-méditerranéens ont fait pression pour que le gouvernement s’engage le moins possible et
soit éventuellement prêt à abandonner la coalition anti-irakienne. Par ailleurs le courant italo-
méditerranéen ne pouvait pas négliger les pressions du mouvement pour la paix et surtout du
Vatican (voir ci-après). D’autres part, les gouvernants italiens savent que sur le terrain militaire,
l’Italie ne compte rien et finit par être complètement à la merci de l’allié dominant. C’est pourquoi
le gouvernement avait envoyé en guerre un contingent très limité, dont le commandant a par ailleurs
démissionné avant le début des hostilités, ayant déclaré qu’il ne fallait pas arriver à une guerre-
massacre et qu’il aurait suffit l’embargo (ce qui a fait la joie des pacifistes catholiques et de
gauche). Toutefois, nombre de jeunes officiers italiens semblent avoir été animés par un fort esprit
d’émulation des alliés. C’est évidemment ce courant qui soutient avec force la proposition d’une
Conférence pour la Sécurité et la Coopération en Méditerranée (sur le modèle de la CSCE) qui soit
l’occasion d’une recherche commune de la paix entre tous les pays et les forces du bassin
méditerranéen. Selon cette vision les perspectives de la sécurité en Europe et en Méditerranée
devraient être le résultat d’un compromis entre OTAN, UEO et forces nationales de tous les pays
méditerranéens, y compris l’OLP. Favorable à la professionnalisation complète des forces armées,
la majorité de ce courant ne semble pas pour autant prête à affecter des financement nouveaux à la
réforme de la défense. D’autre part, il est difficile d’imaginer que l’industrie militaire italienne
puisse revenir aux performances des années 1982-86 (cf. Pianta, Perani,1991). En même temps le
déficit public italien a atteint des niveaux que les organismes internationaux n’ont plus l’intention
de tolérer, alors que la situation des services publics (notamment la santé, les écoles, les transports)
demeure souvent lamentable et motif de protestations, voire de soutiens aux forces anti-
partitocratie.
La plupart des gouvernants italiens (et, en partie, aussi l’opposition ex-communiste)
semblent vouloir continuer à jouer à la fois sur la continuité de l'OTAN et sur la construction d’une
défense européenne commune afin de faire des économies et pour se débarrasser d’une tâche qu’ils
n'ont jamais maîtrisée. D’autre part, cette position apparaît comme inéluctable étant donné qu’il
apparaît impossible de rétablir en Italie un véritable commandement politico-militaire souverain.
C’est pourquoi nombre de démocrates préfèrent faire confiance à une construction européenne qui
peut-être pourrait donner plus de garanties et des résultats plus efficaces que toute velléitaire
reconquête de capacités de puissance politique et militaire moyenne.
Depuis quelques années le poids du courant italo-méditerranéen semble décliner par effet de
la conjonction de trois facteurs principaux : la concurrence et parfois les conflits assez aigus entre
forces italo-méditerrranéennes; la responsabilité de plus en plus manifeste de ces forces dans la
dégénération de l'anamorphose de l'Etat de droit et donc le développement d'un véritable
mouvement d'indignation à leur égard; la tentative de profiter de ce déclin de la part d'autres
courants. En effet, ce qu'on peut considérer comme la faiblesse principale de l'italo-diterranéisme
est qu'il n'a pas construit une véritable identité collective, mais il a été un univers d'identités et de
comportements contradictoires. Ainsi on a vu en particulier une partie de la gauche et des
catholiques s'éloigner de l'italo-méditerranéisme pour passer aux deux courants que nous allons
décrire ci-après. Cela correspond à une nouvelle mobilisation populaire qui au Sud et en particulier
en Sicile apparaît comme une sorte de révolte contre le système de pouvoir de la mafia et du
consociativismo; au Nord comme une révolte contre ces mêmes ennemis mais qui s'inscrit surtout
dans une vision nordiste, et dans le reste du pays comme une demande de moralisation. Cela s'est
traduit dans le succès de nombre de candidats du "parti transversal" (i.e. de ceux qui avaient gagné
le référendum pour la réforme électorale de juin 1991) des nordistes et des néo-réformateurs-
moralisateurs (la "Rete"). Notons que la crise des appartenances jusque là dominantes (l'italo-
atlantisme et l'italo-méditerranéeisme, et des partis traditionnels, en particulier DC, PCI et PSI) s'est
manifestée aussi dans la prolifération des listes présentées aux élections politiques d'avril 1992 (ce
qui les médias ont résumé comme une dérive "polonaise").
C Le courant “nordiste”/“italo-mittel-européen” s’est manifesté au grand jour au cours de ces
dernières années par la conjonction des facteurs suivants: le succès économique du Nord de l’Italie
©Palidda
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en contraste avec l’aggravation de la situation économique, sociale et de la sécurité dans le
Mezzogiorno; la détérioration de l’image du gouvernement et de la partitocratie. A cela s’est ajouté
l’attrait envers l’exemple de la réussite allemande et la perspective de la “conquête pacifique” de
l’Est. En effet, les mutations économiques de cette décennie ont aggravé la fracture entre Nord et
Sud de l’Italie (dans une mesure beaucoup plus grave que les différentiels qui existent en France
entre des régions tels que l’Alsace ou l’Ile-de-France d’un côté et les Bouches-du-Rhône et la Corse
de l’autre ou entre autres régions des pays européens). Cela relève du fait que le développement du
Nord s’est accompagné à un développement pervers du Sud qui a favorisé l’accroissement de
l’emprise des familles de la criminalité organisées (la mafia en Sicile, avec ses ramifications
nationales et transnationales; la ‘'ndrangheta en Calabre et la Camorra dans la région de Naples).
L’échec de la lutte à la mafia et la détérioration de l’image des institutions politiques, à cause de
l'injustice fiscale, du dysfonctionnement général et de la corruption dans l’administration du pays
par la partitocratie, ne pouvaient qu’alimenter la tendance à la déstructuration socio-politique,
balayant le peu d’unité nationale qui s’était manifestée avec le mouvement pour les réformes (y
compris des forces armées) et puis contre les terrorismes au cours des années 197054.
C’est donc à cela qu’on doit l’émergence d’un mouvement socio-centriste, “nordiste” qui
revendique l’autonomie complète du Nord de l’Italie par rapport à l’Etat, accusé d’être inféodé par
la partitocratie des Méridionaux et des mafias. La perte d’influence des syndicats va au bénéfice des
Nordistes italiens qui préconisent l’éclatement de l’Etat italien pour se rallier à la perspective néo-
mittel-européenne en opposition nette avec tous les autres groupes d’intérêt55. Très hostiles, voire
ouvertement racistes à l’égard des méridionaux et des immigrés étrangers, une partie des Nordistes
préfèrent s’identifier aux nationalismes baltes ou croates et slovènes56, mais dans leur majorité ils
s'alignent sur les comportements des régions européennes riches. En terme de “stratégie” de
défense, à l’instar de certaines positions qu’on peut déceler en Allemagne, ce mouvement est
évidemment hostile à la fois à une perspective nationale, otanienne et européenne, préconisant donc
un modèle “localiste” de type autrichien ou suisse, ou bien une Europe des lander dominée par les
pôles économiques les plus forts, refusant le partage de la richesse avec les régions les moins
développées. Remarquons que dans les faits la “confédération” Alpes-Adria (I. Luben, 1991; P.
Behar,1991) a alimenté la dynamique indépendantiste de la Croatie et de la Slovenie tout comme le
nordisme en Italie. Le mouvement nordiste italien pose entre autres des problèmes sérieux en ce qui
concerne le rapport forces armées-société, du fait même que la plupart de ces forces sont installées
dans le Nord et le rejet à l’égard de l’Etat national se traduit dans leur rejet; cela est alimenté par le
fait que la grande majorité des militaires et policiers italiens sont des méridionaux. Si, comme le
revendiquent les Nordistes et comme semblent vouloir également la plupart des autres forces
54 Rappelons que c'est à la suite des luttes ouvrières et populaires de l'après '68 que s'affirme une unité nationale jamais vue en Italie :
du Nord à l'extrême Sud la très grande majorité des travailleurs se mobilisent pour les mêmes objectifs, sous les mêmes drapeaux.
Cette unité se manifeste dans la victoire des référendums en défense de l'avortement et du divorce et dans la revendication
d'investissements pour le développement du Sud à la place des augmentations salariales. En même temps la bataille pour la
démocratisation investit tous les domaines. Mais le résultat est que l'association de l'opposition (PCI et syndicats) à la gestion de la
res publica se traduit dans le lotissement, voire dans la phagocytation de l'opposition. Les investissements au Sud profitent souvent
aux familles de la mafia, les services publics demeurent lamentables et les seuls qui paient régulièrement les impôts sont les salariés.
Tout cela et l'approchement de la crise économique de la fin des années 1970 met en crise les mobilisations collectives guidées par le
mouvement ouvrier; les valeurs et les certitudes de l'après '68 laissent la place au désarrois, à l'incertitude à la recherche d'autres
valeurs. L'hooliganisme se développe car, comme l'expliquent certains auteurs (C. Bramberger, 1992; P. Mignon, 1992) correspond à
une mobilisation collective alternative sur des valeurs qui peuvent assez bien s substituer à ceux proposer par la gauche en voie de
disqualification. C'est alors qu'on voit ce passage de la crise des identités collectives qui s'étaient affirmées au cours des années 1970
au nordisme qui aujourd'hui, avec l'éclatement de la lutte contre la corruption politique à partir de Milan semble triompher car il a la
démonstration que "tous les partis sont pourris" et "qu'il faut faire confiance uniquement à nos gens, qu'on peut contrôler de près".
55 Aux élections régionales de 1991 ce mouvement a atteint 20 % des voix en Lombardie et aux élections nationales d’avril 1992 il a
obtenu presque 9 % à l’échelle nationale, mais plus de 17 % dans les régions du Nord, ce qui lui a valu 55 sièges à la Chambre des
Députés, dont 54 élus en Lombardie, Piémont, Vénétie, Ligurie et Emilie. Notons aussi que les partis du gouvernement n’ont obtenu
la majorité que dans les régions du Sud et dans le Latium, alors qu’ils sont minoritaires au Nord. Cela semble confirmer que le Nord
construit une “identité collective” qui est marquée par des valeurs et des intérêts “socio-centristes” nordistes opposés à l’ancienne
“appartenance nationale”, soit-elle “de gauche” que “de droite”.
56 Cela n’empêche que nombre d’ancien immigrés méridionaux installés au Nord, partagent les positions nordistes et sont parmi les
premiers à manifester leur racisme à l’égard des immigrés tiers mondiaux. De même certains ancien immigrés italiens en France
manifestent des attitudes racistes à l’égard des Maghrébins. En effet, l’intégration a conduit ces immigrés à s’identifier complètement
à une vision rigide des représentations des intérêts et des enjeux de la société locale d’immigration (c’est pourquoi je parle de
sociocentrisme”), devenant à leur façon plus “autochtones” que les autochtones “de souche”
©Palidda
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économiques et sociales du Nord (y compris une partie des syndicats), on arrivera à une véritable
réforme fiscale donnant l’autonomie complète de gestion de la recette publique aux régions, le Nord
pourrait refuser de participer au budget de la défense nationale, revendiquant l’autonomie de sa
propre police. La dynamique du phénomène nordiste italien semble correspondre parfaitement à la
vision eurocentriste (d'une Europe des lander "riches") qui voudrait faire des accords de Schengen
une esquisse d'une organisation politique policière d'une citadelle dominante sûre. En même temps,
le succès des Nordistes réside dans le fait qu'ils bénéficient du crédit de force nouvelle et pas encore
corrompue qui fait propre toute sorte de critique sociale qu'aujourd'hui les syndicats et la gauche ne
sont plus en mesure de reprendre de façon crédible. Ce phénomène, qu'en France certains
commentateurs définissent comme néo-poujadisme, semble risquer de favoriser moins une véritable
solution autoritaire qu'un processus de dissolution de l'Etat dans une construction eurocentriste57.
L'importance du nordisme italien va au delà du poids électoral déjà important atteint par la Ligue
Nord et se manifeste par le soutien populaire aux juges qui ont déclenché une vaste opération contre
la corruption politique à Milan, arrivant à inculper des leaders de tous les partis qui ont gouverné la
Lombardie. C'est la première fois que des juges qui s'attaquent à ce genre de délits bénéficient du
soutien d'une mobilisation populaire si importante. En même temps, la crise de crédibilité des partis
traditionnels a provoqué une révolte d'une bonne partie de la base militante de ces partis. Tout cela
risque fort de se répercuter sur les hiérarchies nationales de la partitocratie et pourra alimenter l'idée
que la réforme nécessaire devrait éliminer la présence des politiciens de toute administration locale
et nationale. L'élu idéal qui semble s'esquisser dans les représentations nordistes mais aussi dans
une bonne partie de l'opinion publique italienne correspond donc à un technicien, voire un
bureaucrate sérieux et intègre qui ne connaît rien à la politique, qui ne fait pas de discours, mais qui
est compétent dans son domaine. C'est ainsi que les personnalités les plus populaires de ces
dernières années sont des magistrats, des carabiniers ou policiers, ou même des financiers,
industriels et journalistes, qui, grâce à une bonne partie des médias, l'on considère comme dignes de
confiance pour la gestion et la moralisation de la res publica.
D- Le quatrième groupe d’intérêt et de représentations des enjeux stratégiques est celui qu’on
peut définir “universaliste/post-national”. Dans ce groupe on peut situer à la fois un libéralisme
“pur” opposé à toute contrainte étatique, l’œcuménisme catholique et chrétien, le tiers-mondisme,
l’écologisme, le pacifisme et l’universalisme d’une partie de la gauche italienne. Toutes ces
composantes considèrent que l’Etat-Nation est une catégorie politique négative et en tout cas
obsolète. Malgré les contradictions criantes entre ces composantes, dans les faits, ce groupe de
représentations est aujourd’hui plus ou moins hégémonisé par le Vatican. Depuis son élection, Jean-
Paul II a poursuivi sans cesse le relancement du rôle de l’église aussi bien à l’échelle universelle
qu’à l’échelle de chaque pays, en alternative aux superpuissances et au scientisme et en alternative
aux partis et aux catégories traditionnelles du politique. Ce relancement de la mission
eschatologique de l’église catholique est bien incarné par la cohérence du discours des catholiques
intégristes italiens qui, à l’opposé des intégristes français ouvertement proches de l’extrême-droite,
concilient l’opposition à l’avortement et au divorce avec les thèmes écologistes, pacifistes et tiers-
mondistes (défense de la vie, de la nature et donc de l’environnement, de la paix, de l'homme, de
ses relations affectives fondamentales, donc de la famille, contre le divorce). En Italie, les
catholiques jouent un rôle dominant dans tout ce qui est assistance sociale (aux drogués, aux
handicapés, aux personnes âgées, aux malades, aux marginaux, etc.) puisque l’assistance publique
est dans un état lamentable et l’associationnisme laïc concernant le travail social n’a jamais été
développé. Ce sont aussi eux qui depuis quelques années ont finit par se mobiliser presque plus que
la gauche en faveur du Tiers-monde, notamment des Palestiniens (manifestations pro-Intifada), en
faveur des immigrés et pour la paix. A l’occasion de la guerre contre l’Irak, le discours catholique a
nourri un véritable et nouveau “fondamentalisme pacifiste” qui a influencé presque toute la gauche
italienne. Ce “fondamentalisme pacifiste” est un développement du pacifisme chrétien italien qui
s’était manifesté déjà dans les années 1950 (notamment avec Capitini) et ensuite dans les années
57 D'autre part, le concurrent direct des Nordistes n'a été que le président Cossiga avec ses discours favorable à un Etat présidentiel
peu probable parce qu'il ne peut pas trouver pas assez de soutiens en dehors du Parti de Craxi, des néo-fascistes et de quelques
fractions de l'appareil militaire
©Palidda
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1980 (contre les “euromissiles”) s’affirmant enfin à l’occasion de la guerre du golfe comme la
vision globale capable de répondre aux sensibilités diverses et au besoin de mobilisation qui ne
trouvait plus de réponses crédibles de la part des organisations laïques et de gauche. Les appels à la
désertion, à l’insoumission, à l’objection de conscience, à la "désobéissance civique” ont obtenu
une popularité jamais si importante. Cela a renforcé la proposition d’une conversion civile de
l’industrie militaire et des forces armées. Pour les fondamentalistes pacifistes les gouvernants des
pays coalisés contre l’Irak ainsi que Saddam Hussein sont coupables de génocide et tous ceux qui
ont soutenu la guerre sont coupables de complicité d’un génocide qui n’aurait pas d’égal depuis la
deuxième guerre mondiale. Dans les motivations des pacifistes italiens, l’analyse du comité des
juristes pour la paix (réunissant même des personnalités très qualifiées) a joué un rôle très
important. Dépassant les positions du “pacifisme actif” théorisé par N. Bobbio (1984), ces juristes
ont cherché à mieux légitimer l’éthique qui confère au droit une valeur universelle et transcendante,
montrant que la charte de l’ONU avait été manipulée, voire bafouée tout comme la constitution
italienne. Pour les pacifistes, le document de ces juristes est devenu une preuve indiscutable de
l’illégalité de la guerre contre l’Irak, d’où la légitimité de la désobéissance civile à l’égard d’un
gouvernement coupable d’avoir trahi la constitution. L’opposition de l’église catholique au
gouvernement n’a jamais été si grave et en matière de politique de défense ne semble pas destinée à
s’affaiblir. Compte tenu du poids social et politique des catholiques et des pacifistes en général, il
est évident que toute perspective de la défense italienne sera contrainte au profil bas plutôt qu’à
satisfaire les ambitions de puissance militaire moyenne. Au plan socio-politique, l’influence de
l’église semble destinée à se développer car la crise du mouvement ouvrier traditionnel et la très
modeste réussite de la grande transformation du Parti communiste laissent toute la place au discours
du “capitalisme au visage humain” et à l’action militante invoquée par Jean-Paul II58. Ce discours
prend de plus en plus une portée politique importante, devenant une proposition alternative à
l’actuelle organisation politique de la société et des rapports entre les sociétés à l’échelle
universelle. En effet, l'église intervient de plus en plus sur toute sorte d'affaires; y compris les plus
délicates, telle que la corruption politique, se proposant comme seule institution crédible et capable
de soutenir l'assainissement nécessaire. Cette proposition ne semble pas affectée par la récente
affaire Marginkus-Sindona-Calvi, ni par les nombreuses affaires dans lesquelles l'église catholique
et le Vatican ont été impliqués. L’hégémonie qu’acquièrent les catholiques sur une bonne partie du
mouvement ouvrier semble relever de la primauté qu’ils accordent à l’éthique comme valeur
politique, comme lien non pas de la praxis, qui est toujours libre (le pêché est toujours pardonné),
mais comme certitude dans les principes qui l’inspirent59. Comme l’observe Baget-Bozzo, cela
permet d’éviter les crises de conscience, rarissimes parmi les catholiques, mais très fréquentes
parmi la gauche. A certains égards il s’agit d’un retour au message manzonien puisqu’on exalte les
ressources “primaires” et la foi (famille et dieu, donc l’appartenance “primaire” et l’appartenance
religieuse, mais pas la patrie ou l’appartenance nationale ou civique). L’action de l’église veut
prouver que c’est que réside la seule possibilité de résoudre pacifiquement les graves problèmes
d’aujourd’hui (la délinquance, la violence diffuse, la toxicomanie, le racisme, etc.). D’ailleurs,
l’église revendique d’être la force qui a contribué davantage à l’écroulement pacifique de l’empire
stalinien (rivalisant en cela avec les Etats-Unis et l’OTAN qu’y voient une “victoire froide”, résultat
58 Parmi les chrétiens et les catholiques qui sont à la tête du courant universaliste/post-national il faut noter en particulier ceux qui
font référence à la revue Avvenimenti, à savoir certains leaders de la Rete, des prêtes connus pour leur militance proche de la gauche.
Notons aussi que dans un certains nombre de cas la Rete bénéficie du soutien de la hiérarchie locale de l'église, qui toutefois ne
manque pas de l'accorder aussi aux "forces saines" présents dans les autres partis.
59 L'exemple le plus important de cette hégémonie a été donnée lors de l'élection de M. Scalfaro à président de la République : la
gauche ex-communiste, la plupart des laïcs et des moralisateurs-réformateurs ont considéré ce fait comme une victoire contre la
coalition gouvernementale (voire contre l'ancienne leadership Forlani-Andreotti-Craxi) estimant que Scalfaro soit un démocrate-
chrétien qui donne des garanties et pourrait favoriser le changement parce qu'il aurait fait preuve d'indépendance à l'égard de la
partitocratie et il aurait fait preuve d'intégrité morale, comme par ailleurs le prouverait sa pratique religieuse très stricte (ce qui a fait
dire à quelques journalistes qu'avec Scalfaro la Papauté reprend possession du Quirinale- le palais présidentiel). En effet, l'éclectisme
des forces politiques, l'impossibilité de dégager une majorité nette en faveur de l'alternative à la coalition traditionnelle, ont conduit
encore une fois à un compromis sur un candidat qui en vertu de son catholicisme cohérent est apparu comme le seul à pouvoir
ratisser le nombre de voix nécessaires à son élection. Il faut dire aussi que cette élection a été précipité par l'assassinat spectaculaire
du juge Falcone, de sa femme et de trois de ses gardes du corps; le contraste entre l'efficacité de la mafia et la paralysie de la
partitocratie incapable de dégager une majorité avait enfin imposé la solution Scalfaro, voire une solution qui correspond à un succès
de l'hégémonie catholique sur le politique, voire à l'incapacité des laïcs de construire une alternative crédible et praticable.
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de la “guerre froide” soutenue depuis 1945). Remarquons que, depuis la fin de la guerre, aucun
véritable changement politique s’est produit en Italie. En effet, l’opposition a finit par être
phagocytée ou laminée malgré la “laïcisation” de la DC (au cours des années 1960), l’accroissement
du nombre des catholiques de gauche et la naissance de formation politiques nouvelles (les radicaux
de Pannella, les écologistes). Maintenant, le relancement du rôle social et politique de l’église
catholique, le succès de son “capitalisme au visage humain”, de son éco-pacifisme et de son tiers-
mondisme pourrait peut-être donner des résultats inattendus en ce qui concerne l’avenir de
l’organisation politique de la société italienne. Il est par exemple assez significatif que la
personnalité devenue la plus populaire et la plus respectée par toute la gauche, y compris les néo-
communistes qui le décrivent comme un révolutionnaire exemplaire (voir Notiziario mai 92; le
journal de Rifondazione Comunista) soit le père Ernesto BALDUCCI, dont le discours peut être
considéré comme l’élaboration catholique la plus réussie parce que capable d’intervenir sur la crise
d’identité collective de la gauche traditionnelle et sur le besoin de recomposition d’une
appartenance et d’une mobilisation assez larges de la part des éco-pacifistes, des tiers-mondistes, de
ceux qui privilégient les problèmes sociaux et de ceux qui privilégient la moralisation de la
politique60.
CONCLUSION
La conciliation ou du moins la coexistence entre ces quatres courants d’intérêts et de
représentations politiques et stratégiques, plus ou moins présents dans tous les sociétés européennes,
semblent devenir assez difficiles. En Italie en particulier; la tendance à la déstructuration socio-politique
apparaît plus grave que celle en cours dans les autres pays européens61. En effet, les conflits entre les
dynamiques particularistes des différentes sociétés locales allemandes, françaises, espagnoles, etc., le
conflits entre les différents groupes d’intérêts et courants politiques de ces pays n’arrivent jamais à mettre
véritablement en question la majorité des consensus à leur cohésion nationale. Bien que dans tous les pays
la corruption politique et les “affaires” de toutes sortes ne manquent pas, l’autorité de l’Etat de droit ne
semble pas disqualifiée et dégradée comme en Italie. En effet, en Italie c’est l’anamorphose continue de
l’Etat de droit démocratique qui, permettant le développement de la rentabilité économique et politique de
la violence, alimente la déstructuration socio-politique du pays. Cela relève du fait même que; jusqu’à
présent; l’anamorphose de l’Etat de droit a rendue vaine toute tentative de réforme, voire de changement
économique, social et politique. Les variations et la prolifération des identités collectives qui se sont
développées en Italie en particulier depuis le début des années 1980, semblent conduire vers des
mobilisations diverses qu’il est difficile imaginer converger vers une revendication commune de réforme
du système politique national. En effet, la question qu’on pourrait considérer principale est qu’il est
difficile imaginer l’élaboration et la réalisation d’un véritable projet politique cohérent (qui ne peut pas se
réduire à la seule réforme institutionnelle). L'assainissement démocratique du système politique pourrait
peut-être se faire à la condition de mettre en place un programme d’assainissement des relations
économiques, sociales et politiques, voire une régulation démocratique aujourd'hui assez peu acceptée. Un
tel programme supposerait nécessairement une mobilisation populaire importante qui soit aussi fondatrice
d’un véritable civisme. Or, puisque ce genre de programmes apparaît désormais exclu par le libéralisme
dominant et les particularismes divers, il est probable que le sort de l'Etat italien se décidera de plus en
plus dans le cadre du processus européen. En Italie la construction européenne ne pose pas un sérieux
problème de cession de souveraineté car le pays est depuis longtemps habitué à cela et il est au bord de
60 Balducci, qui est mort en avril 92 lors d’un accident de route, a été longtemps considéré comme un curé au bord de la rupture avec
l’église. Cependant, au cours de ces dernières années, le Vatican a prêté beaucoup d’intérêt à ses réflexions, d’autant plus qu’elles ne
sont absolument pas en contradiction avec les positions actuelles du Pape. En effet, le nouveau cosmopolitisme préconisé par
Balducci correspond assez à l’universalisme chrétien et à la critique catholique du messianisme de l’Occident dont les Etats-Unis
prétendent être les leaders.
61 Dans aucun pays européen il y a en même temps des phénomènes tels que la montée du Nordisme au Nord, le déchainement d’un
rôle anti-institutionnel du président de la République (Cossiga), la perpétuation de la force de la criminalité organisée, la
généralisation de comportement inciviques, la pratique continue de la corruption politique. Les "forces" qui voudraient assainir cette
situation sont divisées, pas assez fortes et toujours susceptibles d'être phagocytées par le consociativismo de la partitocratie. La
mouvance dite "transversale" qui se place en dehors de la logique de la partitocratie (réunissant des personnalités issues de différents
partis) apparaît comme la seule issue possible. Cependant elle est bien loin de mettre en crise la partitocratie et elle est trop
hétéroclite pour pouvoir arriver à proposer une proposition politique crédible, voire capable de réunir un consensus stable et suffisant.
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l’éclatement complet à cause de la concurrence déchaînée entre une multitude de souverainetés. Il y a donc
une demande d’une souveraineté légitime supérieure que ne peut plus être générée par les forces
dominantes endogènes. Mais, rien ne prouve encore si cette construction favorisera l'assainissement de la
démocratie ou au contraire une généralisation de son anamorphose. La citoyenneté européenne tant
réclamée correspondra à une refondation du civisme par la mobilisation populaire dans l’assainissement de
la gestion de la res publica.? L'Europe des régions permettra la participation à la réorganisation politique
démocratique de la société, de façon à contrecarrer les dynamiques particularistes?62 Comment les
propositions diverses d'identité européenne aujourd'hui offertes pourront se concilier avec les
appartenances qui se sont affirmées au cours de ces dernières années ? L'euro-bureaucratie pourrait
bénéficier en Italie d'un soutien populaire difficilement imaginable ailleurs. Mais en échange il faudrait
qu'elle satisfasse du moins une partie des revendications des différents regroupements italiens. Or, cet
échange est actuellement difficilement imaginable parce qu'il faudrait que l'euro-bureaucratie sache
communiquer et négocier des médiations avec un langage, un code, des règles qui soient plus ou moins
reconnues par les groupes italiens (et aussi des autres pays). Mais cela ne risque-t-il pas de se traduire dans
le transfert des comportements des gouvernants et administrateurs nationaux à l’euro-bureaucratie ?63
Ces questions font penser que l’actuelle dynamique de l’organisation politique de la société dans le
cadre de la construction européenne est dans un impasse dont on ne voit pas d’issues, à moins, peut-être,
qu’on puisse imaginer un renouveau du contrat social, donc du civisme qui, comme le souhaitent certains
auteurs dont J. Habermas (1991), puisse s’inscrire dans un continuum entre citoyenneté et cosmopolitisme.
Mais cette perspective ne semble pas encore trouver place dans l'actuelle agenda de la lutte politique
ouverte en Italie, ni de la construction européenne.
62 C'est, entre autres, à ces questions que j'essaie de répondre dans ma recherche sur les mutations dans les représentations et les
constructions sociales de la menace, de l'ennemi et des enjeux stratégiques en Europe (contribution à la recherche sur la sécurité de
l'Europe en formation; projet GSD-EHESS, programme Intelligence de l'Europe). Ces représentations semblent actuellement
dominées par une vision eurocentriste sécuritaire au sens policier, désignant l'immigration et l'immigré comme la menace et l'ennemi
principaux et dans la défense des privilèges des couches bien intégrées dans l'actuel modèle économique et social, l'enjeux principal.
Cela n'exclut pas certaines idées "compensatoires" telles qu'une sorte de militarisation de l'aide humanitaire (du fait même qu'on
prétend la confier aux forces armées, dont la hiérarchie cherche de trouver de nouveaux éléments de légitimation du rôle de ces
forces).
63 Il faudrait à ce propos savoir si la "fraude communautaire" n'est pas le produit de réseaux de complicité qui relient directement
certains "corrupteurs" locaux de diverses régions européennes et certains "corrompus" de l'euro-bureaucratie.
... Since 1947 Italy has had an excellent democratic Constitution, which has, however, never been fully applied. In fact, after World War II, Italian sovereignty was split between the dominant allies (the United States through NATO, for what related to international relations and military affairs) and the 'party-state' (the Christian Democratic Party/DC) (Cazzola, 1979) as far as interior affairs were concerned, i.e. domestic governance, while social affairs were governed by the Catholic church or the unions (Palidda, 1992). As a counter measure against the risk of communism, the dominant ally imposed maintaining some fascists (and some Nazi collaborators) in all the ranks of the state bureaucracy and in particular in the 2 After ten years of research on Italian military affairs, I started my ethnographic research on the Italian police forces in Florence, later in Milan, in the cities of Emilia-Romagna, and since 2000, in Genoa. ...
... 3 Anamorphosis describes the phenomenon of deformation or straightening of an image through a distorting mirror. Following the suggestions of Jurgen Baltrušaitis (1984 andJoxe, 1989) this term can be adopted as a useful metaphor by the political and social sciences in particular in the actual neoliberal frame (increase of the liberty of powers to shift from legal to illegal and vice-versa, i.e. the power of arbitrariness and also the reproduction of conflicts and compromises between opposites: formal and informal, legal and illegal, tolerance and intolerance, securitarianism and insecurity etc. See Palidda (1992). ...
... Since 1970 the mafia has played an increasingly important part also on national and transnational levels thanks to their complicity with Vatican financial affairs, their relationships with many politicians (from all parties, but especially with the most powerful members of the DC party) and connections with other criminal organisations from different countries (Santino, 2015). This often occasional and tacit articulation of social and political control is the consequence of the many Italian different local societies with very different histories; more specifically in Italy there are many powerful groups with often conflicting interests, related to different transnational relationships (the result of a historical lack of national sovereignty - Palidda 1992). Not by chance, a secret masonic lodge tried to create a large government coalition, but was unable to bring together all the groups of interest into one project, and even less into one international strategy 7 . ...
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of The Italian Police Forces into neoliberal frame: an example of perpetual coexistence of democratic and authoritarian practices and of anamorphosis of democratic rules of law This text proposes a description and analysis of the Italian police forces. The approach adopted specifically regards their social and political construction and therefore their practices within the political organization of society. In order to better analyse the social construction of the Italian police case, I propose regarding the police as one of the several social institutions involved in the continuous experimentation to find a political organization of society. Research into the Italian police forces has been, and is still, very rare. In this paper I refer to research that I have carried out on the Italian police forces since 1990, and also to other documents and knowledge gathered in judicial inquiries and from reliable special reports.
... L'émigré-immigré expérimente continuellement ; il passe d'une société locale à une autre, d'une multiplicité d'interactions à l'intérieur d'un frame à 15 Même si Catani, comme par ailleurs Sayad, ne cite jamais Durkheim ou Simmel je pense qu'on peut dire que la référence à ces auteurs classiques est implicite dans leur oeuvre. 16 Catani s'intéressait surtout aux aspects anthropologiques et sociologiques ; les échanges avec lui étaient, pour moi, particulièrement intéressants, car depuis 1981 mon champ de recherche privilégié était à la fois l'histoire sociale et l'histoire politique dans lesquelles se situent les migrations (Palidda, 1985 ;1992 ;2008 ;2008b. 17 Catani ne s'est jamais penché sur l'étude de l'histoire des migrations italiennes ni sur celle des relations entre l'Italie et la France. ...
... Le « jeu » 26 de la « bilatéralité des références et de la réversibilité des choix » est une tactique des leaders de groupes d'immigrants qui ont déjà atteint une certaine réussite économique et sociale et elle peut également constituer la base pour une réussite ou carrière politique (Catani, 1983 ;1985b ;1992 ;1989 ;Catani et Palidda, 1987). Cela est rendu possible là où le groupe d'émigrés-immigrants réussit à avoir du poids, soit dans la société locale d'origine soit dans celle d'une immigration stabilisée. ...
... L'adaptation « adéquate ou non adéquate » des immigrants à la société locale d'insertion ou d'intégration (Catani, 1984 ;1988 ;1989 ;1992aet 1992b (Catani, 1983 ;1985b ;1992 ;1989 ;Catani et Palidda, 1987 ou aux États-Unis assimilationnistes et première puissance mondiale, ou encore dans d'autres états, tout autant assimilationnistes -mais de toute manière mieux que la « méchante mère patrie » italienne qu'il avait fuie -n'avait rien à valoriser de leurs pauvres origines, qui n'avaient aucune chance de se voir appréciées (c'est par exemple le cas de la Ciociaria ou des zones rurales de la plupart de l'Italie jusqu'aux années récentes et celui de bien d'autres pays). Aujourd'hui, en revanche, au-delà de l'homologation, la « mondialisation » ou la soi-disant « globalisation » laisse quelques espaces (souvent fonctionnels au néo-libéralisme) pour le local, le folklorique, le « micro », alors que les identités nationales traditionnelles ont perdu leur pouvoir de coercition pour écraser et nier les appartenances spécifiques. ...
... [15] Catani s'intéressait surtout aux aspects anthropologiques et sociologiques ; les échanges avec lui étaient, pour moi, particulièrement intéressants, car depuis 1981 mon champ de recherche privilégié était à la fois l'histoire sociale et l'histoire politique dans lesquelles se situent les migrations (Palidda, 1985 ;1992 ;2008 ;2008bet 2015. ...
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Maurizio Catani peut être considéré comme l’un des pionniers dans le champ de la recherche anthropologique et de l’ethnographie sociale sur les émigrations et les immigrations. Dans cet article, j’essaierai de montrer l’importance de son œuvre. Ayant réalisé de nombreuses recherches et partagé une longue amitié avec Maurizio Catani, il me semble utile de rappeler l’originalité de son œuvre, de souligner sa contribution à la recherche sur les migrations et de relever des simi- litudes avec la pensée d’Abdelmalek Sayad4. L’œuvre de Catani reste presque méconnue tout comme celle d’autres auteurs qui mériteraient autant de recon- naissance que celle justement accordée à Sayad (je pense, entre autres, à Paul Vieille et à Michel Oriol). Revenir sur ces auteurs n’est pas un hommage de vieux chercheur à de vieux amis et collègues, mais une revalorisation de leurs contributions en faveur d’une perspective pluridisciplinaire portant en particu- lier sur l’histoire sociale, l’ethnographie et la critique des sciences politiques et sociales lorsqu’elles se configurent comme savoirs de la domination (Catani et Sayad).
... Worse, as Torpey notes in his review, there is no For the systematic, comparative, contextually, and empirically focused social analyst, much of the current work-while often elegantly phrased, exploratory, and useful in offering background knowledge, raising issues and sounding alarms-remains conceptually undernourished, non-cumulative, and non-explanatory (at least in being conventionally falsifiable) and is either unduly abstract and broad, or too descriptive and narrow. The multiple dimensions that are usually built into ideal type terms such as "surveillance society," "the new surveillance," "maximum security society" (Marx 1985(Marx , 1988, dossier society (Laudon 1986), dataveillance (Clarke 1988), l'anamorphose de l'etat-nation (Palidda 1992), panoptic sort (Gandy 1993), ban-opticon (Bigo 2005), thick and thin surveillance (Torpey this review), and many more related concepts noted in the longer version of this article, need to be disentangled. 2 A further weakness of the field involves omission. ...
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... Among others, the most revealing is the case of Telecom's secret services that went so far as to subjugate part of the state's secret services (see Giannuli, 2007;Bigo et al. (eds), 2008). Moreover, Italy is configured as an exemplary case of 'anamorphosis rule of law', namely, the continuous transition from the legal to the illegal until the criminal and vice versa (as a picture that is moving on a distorting mirror) (see Palidda, 1992). This aspect is perhaps better understood. ...
Chapter
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A PDF version of this book is available for free in open access via www.tandfebooks.com as well as the OAPEN Library platform, www.oapen.org. It has been made available under a Creative Commons Attribution-Non Commercial-No Derivatives 3.0 license and is part of the OAPEN-UK research project. This book is an examination of the effect of contemporary wars (such as the 'War on Terror') on civil life at a global level. Contemporary literature on war is mainly devoted to recent changes in the theory and practice of warfare, particular those in which terrorists or insurgents are involved (for example, the 'revolution in military affairs', 'small wars', and so on). On the other hand, today's research on security is focused, among other themes, on the effects of the war on terrorism, and on civil liberties and social control. This volume connects these two fields of research, showing how 'war' and 'security' tend to exchange targets and forms of action as well as personnel (for instance, the spreading use of private contractors in wars and of military experts in the 'struggle for security') in modern society. This shows how, contrary to Clausewitz's belief war should be conceived of as a "continuation of politics by other means", the opposite statement is also true: that politics, insofar as it concerns security, can be defined as the 'continuation of war by other means'. This book will be of much interest to students of critical security studies, war and conflict studies, terrorism studies, sociology and IR in general. © 2010 Selection and editorial matter, Alessandro Dal Lago and Salvatore Palidda.
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The text analyze the racial criminalization of immigrants in Europe and in the United States as phenomenon intrinsic to the frame of neo-liberalism globalization at local, national and worldwide level, in particular from 1990 to 2015. Through researches of the last 20 years, the article refers on the theory of interactionist social construction. The author show how the phenomenon is linked to prohibitionism of migrations and protectionism of dominant nationalities and also to produce inferiorization and neo-slavery of migrants, refugees and also of many autochthonous. The racist criminalization of immigrants has therefore a “mirror function” revealing the brutal drift of devices and practices of dominion often internalized by the dominants as well as by the dominated (autochthonous and migrants). The Italian case study is analysed as emblematic.
avec l'éclatement de la lutte contre la corruption politique à partir de Milan semble triompher car il a la démonstration que "tous les partis sont pourris" et "qu'il faut faire confiance uniquement à nos gens, qu'on peut contrôler de près
  • Au Nordisme Qui Aujourd 'hui
au nordisme qui aujourd'hui, avec l'éclatement de la lutte contre la corruption politique à partir de Milan semble triompher car il a la démonstration que "tous les partis sont pourris" et "qu'il faut faire confiance uniquement à nos gens, qu'on peut contrôler de près".