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Le contrat social en questions. Le contractualisme : de l'état de nature au contrat social.

Authors:
Jean Rivelois (IRD-CESSMA)
Le contractualisme : de l’état de nature au contrat social
Le contrat social présuppose un état de nature avec lequel il rompt, état préexistant à
toute société organisée. Cet état de nature ne correspond nullement à une réalité historique qui
aurait précédé l'instauration des lois, mais à l'état théorique et hypothétique de l'humanité
soustraite à toute loi.
La théorie du contrat social, en rompant avec le naturalisme politique des philosophes
classiques (platoniciens et aristotéliciens), introduit la notion d'égalité politique, formelle et
matérielle à partir de l'époque moderne.
Cette théorie est à l'origine d'une grande partie des idées de la Révolution française,
inspirées par le contrat social de Jean-Jacques Rousseau. La théorie du contrat social s'est
opposée à la société d'ordres et aux corporations d'Ancien Régime, héritières des
communautés de métiers du Moyen Âge. Le contrat social est donc universel tandis que les
ordres et les corporations sont particulier   la ghettoïsation que la
politique urbaine ou le communautarisme 
au contrat social et à la construction de territoires égaux. 

         nelle débouche sur le
pillage des richesses nationales par une minorité ou sur le détournement des finances
publiques.
Le contrat social collectif est-il dès lors dépassé par une multitude de contrats privés
qui recouvrent la société et contribuent à la transformation du système politique hérité des
Lumières et de la Révolution de 1789 ? Une analyse généalogique des différentes théories du
contrat social devrait permettre de comprendre la mutation de celui-ci, notamment à travers le
péré dans le rapport entre Etat, société civile et subjectivité citoyenne.
Le contrat social dans la philosophie antique
Pour Platon (République, IV), la société doit être initialement divisée en castes suivant
la nature des âmes, et pour Aristote (Politique, I, 2), l'homme est un « animal politique »
naturellement disposé à entrer en société. En revanche, Épicure soutient que la justice est
fondée par l'accord entre les hommes et non par la nature, ce qui en fait un précurseur du
contrat social moderne (Maximes Capitales, XXXI).
Le contrat social d’après Thomas Hobbes
La conception hobbesienne du contrat social, présentée dans le Léviathan (1651),
guerre de tous
contre tous » dans lequel chacun, guidé par son instinct de conservation, cherche à préserver
2
sa vie. -à-dire la vie de chacun,
           nc pour rompre
. Hobbes prévoit toutefois un droit de
La vie peut
être invoquée comme principe supérieur à la valeur du contrat 

Le contrat social selon Locke
Locke formule sa théorie du contrat social dans le Second Traité du gouvernement
civil    logique libérale.     caractérisé selon lui par les
droits naturels que sont la liberté individuelle et la propriété privée, chacun voulant préserver
sa liberté et ses biens. Le contrat social intervient pour garantir ces droits naturels, pour

la jouissance par tous de leurs droits naturels) en lui donnant une sanction légale.
Locke considère le droit de propriété comme un droit naturel issu du travail de

1
et dissocié de toute       une finalité
commune aux hommes. Il s'agit d'un des traits du libéralisme qui s'appuie sur une conception
individualiste de l'homme pour garantir sa liberté contre les empiétements de la communauté,
et qui rejette toute idée d'une fin commune aux hommes. l'Église considère que
l'homme est par nature relationnel, ce qui permet de penser un « bien commun » là où
l'individualisme ne fonde que des biens individuels antagonistes. La nécessité d'un bien
commun entraîne qu'il existe une destination universelle des biens ; un des principes
de la doctrine sociale de l'Église telle que définie lors du concile Vatican II (1962-1965) et
contenue dans Pacem in Terris (1963).
Locke prév
        la liberté et la propriété
, car le contrat social vise justement à les sauvegarder.
On retrouve chez Locke l'abandon de la volonté de tous à un certain nombre d'instances
chargées d'organiser la vie publique : l'exécutif (qui comprend également le pouvoir
judiciaire), le législatif et le fédératif (qui correspondrait aujourd'hui aux affaires extérieures).
Le contrat lockéen est établi pour diminuer les conflits, et non pour établir la paix comme
dans le contrat social de Hobbes ou comme dans la constitution mondiale de Kant censée
déboucher sur la paix perpétuelle
2
.
1
Cf. John Locke, Second traité du gouvernement civil, chapitre 5, 1690,
2
Cf. Kant, Vers la paix perpétuelle, 1795.
3
Le contrat social chez Rousseau
La conception que Rousseau se fait de l'état de nature est complexe :  
naturellement ni bon ni mauvais mais rapidement la société le corrompt, jusqu'à ce que
chacun agisse bientôt égoïstement en vue de son intérêt privé. Le contrat social, tel qu'il est
théorisé dans Du Contrat social (1762), 
         .   
     de nature, en chargeant la communauté des humains de son
propre bien-être.
      
r un
cadre légal). Mais, à la différence de Hobbes comme de Locke, le contrat social rousseauiste
ne charge pas un tiers de la sauvegarde de la vie ou de la liberté et de la propriété de chacun,
mais charge les citoyens eux-mêmes de cette sauvegarde par le principe de la volonté
générale            
            
souveraineté.
Tableau comparatif des théories du contrat social
Conception de
l’état de nature
Logique du pacte
Valeurs
fondamentales
Hobbes
(Léviathan)
guerre de tous contre
tous
sécuritaire (rompre
avec l'état de nature)
la sécurité, la vie de
chacun
Locke
(Second Traité du
gouvernement civil)
chacun jouit de
droits naturels
(liberté et propriété
privée)
libérale (garantir
l'état de nature)
la liberté
et la propriété privée
Rousseau
(Du contrat social)
l'homme n'est ni bon
ni mauvais
démocrate (rompre
avec l'état de nature :
le peuple est
souverain)
intérêt général
Marx et la crique sociologique du contrat social


         concepts qui forment la théorie du
 :             
«  
4
la critique sociale depuis Marx à partir des forces collectives (les classes sociales). Selon la
critique sociale, les catégories établies de peuple, de communauté, de citoyen, de souveraineté
populaire, de volonté générale et de commun sont des fictions ou des idéologies consensuelles
visant à occulter une           
             Un
.
Nier ce          
soutient Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme (publié en 1951 aux Etats-Unis),
ouvrage dans lequel elle explique comment les régimes d'Hitler et de Staline sont nés de la
décomposition des sociétés de classes, ravagées par la crise, transformées en sociétés de
masses déstructurées, faites d'individus isolés et furieux qui seront séduits par l'idéologie
totalitaire. Les dissociations socio-spaciales produites par la ghettoisation et le
communautarisme ethnico-religieux apparaissent comme une forme de négation du politique

Conclusion. Du contrat social aux contrats privés
La philosophie humaniste du XVIIIe siècle considérait que l'homme, libre par nature, a
conçu la société par sa volonté, sur la base du contrat social, et qu'il en résulterait une
solidarité objectivée par le droit
3
. Parce que l'humanisme politique justifia le libéralisme
économique, le contrat est ainsi devenu l'expression ,
fondant cette dernière sur le principe de liberté qui permettrait aux intérêts particuliers de
ilibrer réciproquement ; ce faisant, le contrat serait le meilleur moyen de satisfaire
l'intérêt général, ce dernier étant alors conçu comme la somme des intérêts particuliers. Par
ailleurs, si, ainsi que pensait Kant
4
, le contrat résulte de volontés autonomes mues par la seule
loi morale, il ne serait pas contraignant parce que reconnu par une loi externe, mais parce que

          e la liberté
à travers la contractualisation du droit, la loi cesserait d'être
universelle ; elle se particulariserait en se fondant dans le droit civil des affaires qui concerne
des contrats privés de gré à gré, valant engagement entre les parties. Expression de la volonté
des parties, les contrats privés sont basés sur la confiance, le respect de la parole donnée, le
respect des réglementations en vigueur et des lois du marché, ainsi que sur la protection d'une
justice civile indépendante en cas de litige ou de non-respect des engagements qu'ils
contiennent. La justice civile concerne donc les litiges entre parties privées égales qui ne sont
pas parvenues à s'entendre ou qui se sont entendues sur la base de contrats inéquitables, et
dont l'une d'entre elles prend l'initiative d'engager une procédure afin de demander à un juge
3
Cf. Durkheim (É.), De la division du travail social, 2012.
4
Cf. Kant (E.), Principes de la raison pure pratique, Paris, Gallimard, coll. « Folio plus philosophie » 1985.
5
de trancher le litige en application des règles de procédure civile contenues dans le droit privé
(droit des affaires, droit de la famille, droit de la 
abandonnent ainsi leur fonction prescriptive et se contentent, à travers leur justice
administrative ou pénale, de juger, a posteriori (en cas de litige), du repect des contrats privés
établis entre partenaires privés.
Le marché contribue ainsi à imposer un mode de régulation sociale qui est de moins en
moins vertical relevant de normes établies par le haut et de lois extérieures aux individus ,
et de plus en plus horizontal, établie par le bas, sous forme de contrats et par le consensus,
selon des principes "internes" aux individus. Il en résulte que le tout et les parties se
déterminent mutuellement, ce qui implique qu'il n'y a plus de différenciation entre la société
et les individus ; chaque groupe particulier d'individus peut désormais produire sa propre
communauté tout en ne remettant pas en cause le cadre global. Pour que les régulations
s'opèrent directement entre les parties en dehors de l'espace public, il faut que soit abandonnée
la référence à l'Etat-nation qui, en tant qu'instance extérieure dotée d'institutions politiques,
structurait les systèmes sociaux.
Les contrats privés interindividuels d'intérêt particulier relèvent donc du domaine de la
conscience subjective, du libre choix des individus et du principe de responsabilité
individuelle. Ils dépendent du droit économique
affaires (libéralisation des investissements, accès au marché, respect du droit de propriété et
des règles de la concurrence, sécurité des contrats), et qui a abouti à une sorte de privatisation
des normes officielles (la contractualisation du droit). Ce nouveau droit économique est fondé
sur une autorégulation du marché qui se manifeste non seulement à travers la promulgation
des codes d
la délivrance, par des organismes privés (les agences de notation), de notes attribuées aux
Etats et aux entreprises côtées en bourse afin de déterminer leur capacité le remboursement de
leurs emprunts contractés auprès des marchés. Les marchés jugent les marchés et décident du
et la valeur des
dettes publiques. Si les Etats ne peuvent rembourser leur dette, ils sont mis en faillite ou ils
doivent privatiser leurs infrastructures et services publics qui fondaient le contrat social.
Le droit naturel à partir de Grotius (1583-1645)
La loi naturelle
 Le terme natural law droit naturel » en français) peut être normatif et indiquer que
certains comportements sont acceptables et d'autres non.
6
Le mot « naturel » peut autant se référer à la nature humaine qu'à la nature du monde.
Le terme « loi » peut désigner une règle imposée par quelqu'un (Dieu, par exemple) qui
exige obéissance par la menace de punition ; il peut aussi désigner des normes issues de
phénomènes considérés comme naturels.
La tradition de la loi naturelle considère que la morale est d'abord une question de normes
ou de prescriptions issues de phénomènes naturels, davantage que de vertu et de valeurs.
La théorie de Grotius
De Jure Belli ac Pacis (Le Droit de la guerre et de la paix), dédicacé à Louis XIII de France.
De Mare Liberum (De la liberté des mers).
Grotius  un des grands théoriciens du droit naturel dans son versant protestant
5
.
Avant lui, les droits étaient surtout perçus comme rattachés aux objets ; après lui, ils seront
vus comme appartenant à des personnes, comme l'expression d'une capacité d'agir ou comme
des moyens de réaliser telle ou telle chose. Finalement, la société est-elle un contrat
social ou un ordre naturel ?
La nature humaine
La théorie médiévale des droits débute principalement avec Thomas d'Aquin pour qui
le « droit » désigne la chose juste. Pour lui et ses successeurs directs, le droit est ce qui est
conforme à la loi naturelle. Pour les médiévaux, à la suite de Thomas d'Aquin, le droit est
objectif et s'applique aux choses    Grotius, le droit a une signification
actuelle et désigne les moyens ou le pouvoir de faire telle ou telle chose. Grotius écrit : « Le
droit est une qualité morale attachée à l'individu pour posséder ou faire justement quelque
chose. Ce droit est attaché à la personne » (Le Droit de la guerre et de la paix, I,1,IV). La
 
Selon Grotius, la nature humaine est mue par deux principes : la préservation de soi et
le besoin de société. 
e
droit naturel est ce qui est en accord avec les aspects rationnels et sociaux de la nature
humaine.
La loi naturelle agit sur la co        
rationnellement de façon à veiller à sa préservation physique, morale et sociale. Chez Grotius,
les êtres humains sont par conséquent enclins à la justice compensatoire ou réparatrice des
violations du droit naturel.
5
théoriciens du droit romano-germanique moderne qui dérive principalement du droit procédural
romain établi par Justinien dans le Corpus iuris civilis et qui caractérise les droits allemand, français et italien. Ce droit
devint le droit commun (Gemeines Recht) dans le monde germanophone il a prévalu jusqu'au XIXe siècle. Après la
Révolution de Juillet de 1830 en France, les idées révolutionnaires de la Révolution française et les Codes de Napoléon
(le Code civil, le Code pénal et le Code d'instruction criminelle) ont été intégrés dans le droit romano-germanique qui
droit anglo-saxon fondé sur la jurisprudence.
7
La justice
Selon Grotius, la loi naturelle n'est pas rattachée à des idéaux et la nature rationnelle
de l'homme n'est pas rattachée à de très hautes valeurs morales qui susciteraient l'adhésion à
un objectif d'« ordre juste ». Contrairement à Aristote et à la tradition thomiste, pour Grotius,
si l'homme est sociable, cela n'implique pas qu'il appartienne à un tout bien organisé. Il en
résulte que la loi naturelle, selon Grotius, n'est pas liée à un monde idéal.
C'est pour cette raison qu'il donne une si grande importance aux droits qu'ont les gens,
droits qu'ils peuvent réclamer devant la justice.
Contrairement à ce que pense Hobbes (1588-1679), pour Grotius, le conflit est vu
comme le résultat d'une poursuite inappropriée des droits individuels. Aussi, la tâche de la loi
est-elle de prévenir ces conflits. Pour Grotius, il existe un ordre moral idéal à préserver, à
l'inverse d'Hobbes qui considère qu'il existe un ordre à créer.
La société civile, la souveraineté (imperium) et le gouvernement
Pour Grotius, la corruption humaine rend impossible la vie selon la loi de la nature
d'où la nécessité d'établir des autorités civiles. Si les causes de la formation d'une société
civile sont diverses conquête dans le cadre d'une juste guerre, punition ou contrat , Grotius
suppose que la société civile repose sur la souveraineté qui doit être volontairement consentie.
La souveraineté peut être exercée par un gouvernement démocratique, aristocratique,
monarchique ou mixte. En effet, Grotius a une vision purement légaliste de la souveraineté.
Grotius distingue la liberté individuelle (libertas personalis) et la liberté politique
(libertas civilis) de participation au gouvernement. Pour lui, la liberté individuelle peut exister
sous un pouvoir politique considéré comme absolu.
Relations internationales et Real Politick
 de Grotius a été marquée par son époque : guerre entre catholiques et
protestants, entre protestants eux-mêmes, guerre et lutte d'influence entre la France et les
Habsbourg, conflits commerciaux et maritimes entre les Anglais et les Hollandais, Traités de
Westphalie
6
dont il a été un des négociateurs, en tant qu'ambassadeur de Suède en France.
Grotius a été à l'origine de la théorie de l'État et des relations entre États. Selon cette
théorie, les États sont considérés comme faisant partie d'une société internationale gouvernée
6
Les traités de Westphalie (ou paix de Westphalie) du 24 octobre 1648 concluent la guerre de Trente Ans et la guerre
de Quatre-Vingts Ans. Ils sont à la base du « système westphalien », expression utilisée a posteriori pour désigner le
système international spécifique mis en place, de façon durable, par ces traités. Les trois traités de la paix de
Westphalie sont : la paix de Münster du 30 janvier 1648 entre l'Empire espagnol et les Provinces-Unies, ainsi que,
signés le 24 octobre 1648, le traité de Münster entre l'Empereur du Saint-Empire romain germanique et la France (et
leurs alliés respectifs), et le traité d'Osnabrück entre l'Empereur du Saint-Empire romain germanique et l'Empire
suédois. Les traités de Westphalie reconnurent les trois confessions (catholique, luthérienne et calviniste) dans le Saint-
Empire, les princes conservant le droit d'imposer leur religion à leurs sujets. Après les Traités de Westphalie (1648), le
Saint-Empire Romain Germanique se trouva morcelé en 350 petits États, sonnant le glas de la puissance sans partage
des Habsbourg. Enfin, ces traités ont -nation souverain comme socle du droit international.
8
par un système de normes ; normes qui ne dépendent pas de l'action d'une législature ou d'un
législateur. Ces normes n'empêchent pas Grotius de tenir compte de la réalité politique (Real
Politick) et de considérer que les États poursuivent d'abord leurs propres intérêts. L'école
grotienne est souvent vue comme se positionnant entre le machiavélisme et le courant kantien,
parfois perçu comme excessivement idéaliste. Le réalisme de Grotius se fonde sur un
minimalisme moral qui permet au droit naturel de s'adapter aux situations telles qu'elles
surviennent au cours de l'histoire. Par exemple, il ne croit pas que le droit de propriété soit
naturel mais il estime qu'il est adapté à l'évolution de la société. Pour lui, ce sont les lois des
nations qui peuvent satisfaire les besoins des hommes présents, pas les lois de la Nature.
Du droit naturel à la philosophie de l’histoire
Le droit naturel, ou droit idéal, est l'ensemble des normes prenant en considération la
nature de l'homme et sa finalité dans le monde ; il regroupe donc les principes immuables,
découverts par la raison. Il a été développé par les théoriciens du contrat social (Hobbes,
Locke, Rousseau). Selon la philosophie moderne et, notamment, celle de Hobbes
7
, le droit
naturel dérive d'une loi naturelle découverte par la raison ; il est la manifestation de
prescriptions divines et à l'origine des commandements de la raison ou "lois naturelles" sur
lesquelles se mettent d'accord les individus à l'état de nature ; selon Hobbes, les premières de
ces lois naturelles commandées par la raison sont la recherche de la paix et l'élaboration d'un
contrat social par lequel chacun renonce à des droits en vue d'établir la paix et le respect de la
justice, c'est-à-dire des conventions ; il les résume par le commandement suivant : « Ne fais
pas à autrui ce que tu penses déraisonnable qu'autrui te fasse » ; les autres commandements
constituent le fondement rationnel de règles telles que la gratitude, le pardon ainsi que le rejet
de l'insulte, de l'orgueil et de l'envie qui permettent la vie en société. Selon Leo Strauss,
Hobbes serait le « fondateur de la politique moderne » car sa philosophie, en montrant
l'impossibilité de fonder la souveraineté sur un autre pouvoir que le pouvoir laïque de la
raison, aurait abouti à la privatisation de la foi
8
.
Dans la théorie du contrat social de Rousseau, lors du passage de l'état de nature à
l'état de société, les droits naturels de la personne vont ensuite se convertir en droits civils et
former les termes du contrat social. Kant reprendra à son compte la théorie du droit naturel.
Déclinés au pluriel, ces droits civils (ou droits civiques) désignent l'ensemble des prérogatives
attachées à la personne ; actualisés, ils comprennent notamment : le droit au respect de la vie
privée, de la vie familiale ainsi que du domicile et de la correspondance, le droit à l'image, le
droit à la liberté et à la sûreté, le droit d'aller et venir, le droit à la liberté de pensée, de
conscience et de religion, le droit à la liberté d'expression, à la liberté de réunion et à la liberté
d'association, le droit au mariage et le droit de fonder une famille, l'égalité des sexes, le droit à
7
Cf. Hobbes (Th.), le Leviathan, 1651, Paris, Ed. Sirey, 1971.
8
Cf. Leo Strauss, La critique de la religion chez Hobbes, 1933, publié en allemand en 2001, Paris, PUF, 2005.
9
l'avortement et à l'euthanasie. Il en résulte que la conception des droits naturels de l'individu
se trouverait au fondement de toute communauté démocratique on ne
peut concevoir les principes juridico-politiques hors de tout présupposé moral et éthique.
Le droit fondamental procède de la thèse du droit naturel (la rationalité téléologique)
qui permettrait que soient rendus compatibles Etat de droit et démocratie en faisant de la
Constitution l'acte fondateur d'un processus politique historique issu de la Raison, cette
dernière étant elle-même contenue dans une volonté populaire par laquelle un processus
démocratique est lancé, soit lié à l'établissement de lois abstraitement universelles (Rousseau),
soit par l'établissement de lois contraignantes garantissant des libertés subjectives égales, le
droit étant, dans ce cas, subordonné à la morale (Kant)
9
. Conformément aux thèses du droit
naturel et du droit fondamental, le principe de souveraineté populaire s'affirme donc à travers
le processus de réalisation des droits fondamentaux universels (les principes universels
contenus dans une Constitution), c'est-à-dire par le biais de l'Etat de droit qui est lui-même
constitué par des lois contraignantes (conformes aux principes de la Constitution).
Les critiques du droit naturel concernent d'abord son contenu qui ne pourrait faire
l'objet d'une définition stable et universelle que sous réserve d'un consensus général sur la
nature humaine, et ensuite son application qui supposerait qu'il soit transposé dans les divers
ités disposant du pouvoir de
rcition, c'est-à-dire traduit en droit positif. Le droit naturel se trouve donc exposé à une
critique ontologique qui refuse d'admettre son existence et son universalité ; c'est ainsi que
Marx
10
critique le caractère abstrait du droit naturel, ou que Maistre affirme que le seul droit
naturel est celui qui vient de l'histoire singulière de chaque peuple. Par ailleurs, une autre
critique, formulée par Pascal contre Hobbes, repose sur le fait que la raison ne peut servir à
indiquer des lois naturelles universelles qui relèvent de la raison divine cachée. Cette dernière
critique concerne donc la rationalité téléologique contenue en germe dans le droit naturel et
qui consiste à croire que l'intelligibilité du réel est fonction de la compréhension des processus
historiques et surtout des fins de l'histoire, conception défendue à travers la philosophie de
l'histoire dont le système hégélien, s'appuyant sur le concept de ruse de la raison, constitue la
forme la plus achevée
11
.
9
Cf. Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785).
10
Cf. Marx (K.), La question juive, 1843, Paris, La Fabrique éditions, 2006.
11
Cf. Hegel, La Raison dans l'Histoire, recueil de textes, Paris, Plon, coll. 10/18, 1965. Hegel applique le concept de
ruse de la raison à Napoléon qui, selon lui, bien qu'agissant en fonction de ses intérêts propres et égoïstes (ambition
personnelle, désir de gloire, goût du pouvoir) a permis, grâce à lui et malgré lui, l'établissement et l'extension de l'Etat
moderne rationnel et républicain à toute l'Europe, y compris en faisant en sorte que les valeurs liées à ce dernier soient
défendues par les oppositions que son entreprise impérialiste suscitait. C'est ainsi que, à son insu, Napoléon aurait été
l'instrument de la Raison dans l'histoire, permettant l'abolition de l'absolutisme théocratique d'antan au profit de
l'établissement de systèmes politiques et de gouvernement reposant sur l'accord et l'adhésion rationnels de la société
par la médiation du droit. Le concept de ruse de la raison est évidemment lié aux philosophies de l'histoire qui, depuis
le XIXe siècle, ont véhiculé la vision d'une nécessité implacable, d'un « esprit du monde » et d'un « absolu qui est avec
nous dès le départ » (Hegel, Phénoménologie de l'esprit, 1807) et qui, ensuite, déboucheront autant sur la fatalité
historique présente dans le marxisme que sur la croyance au progrès développée dans le positivisme d'Auguste Comte.
10
A l'opposé des philosophies fondées sur la Révélation ou de la philosophie
platonicienne qui fonde le monde des idées sur des vérités immuables, la philosophie de
l'histoire consiste donc à valoriser une conception de la politique comme exclusivement
humaine et a permis que se développe la thèse de l'historicisme selon laquelle une philosophie
n'aurait de valeur que dans une époque donnée, ce qui constitue la base du droit positif.
Cependant, le droit naturel étant supposé universel et issu de la nature humaine, les droits de
l'homme, malgré la thèse d'Aristote
12
, pourraient en être une composante ; ils seraient donc
inhérents à chacun, indépendamment de sa position sociale, de son ethnie, de sa nationalité,
ou de toute autre considération.
Le contrat social. De l’humanisme au socialisme
Les Lumières franco-kantiennes visaient à assurer la primauté de ce qui unit les
             
. La philosophie humaniste du XVIIIe siècle considérait que l'homme, libre par
nature, a conçu la société par sa volonté, sur la base du contrat social, et qu'il en résulterait
une solidarité objectivée par le droit
13
. Parce que l'humanisme politique justifia le libéralisme
économique, le contrat est ainsi devenu l'expression ,
fondant cette dernière sur le principe de liberté qui permettrait aux intérêts particuliers de
  ; ce faisant, le contrat serait le meilleur moyen de satisfaire
l'intérêt général, ce dernier étant alors conçu comme la somme des intérêts particuliers.
Par ailleurs, si, ainsi que pensait Kant
14
, le contrat résulte de volontés autonomes mues
par la seule loi morale, il ne serait pas contraignant parce que reconnu par une loi externe,
mais parce que résultant directement de volontés créatrices de droits et .
Cependant, au cours de la période d'insdustrialisation du XIXe siècle, se développa une
critique politique (socialiste, marxiste, anarchiste) de la liberté d'entreprendre présidant à
l'établissement des contrats libéraux, ces derniers étant alors perçus comme favorisant des
 , et étant source d'injustice entre une partie faible et une partie
dominante.
12
Dans le livre V de l'Ethique à Nicomaque, Aristote posait le problème du pouvoir qui agit au-dessus de la morale et
du droit mais au nom du bien commun. Mais ce sont les Romains qui proclameront que " le salut de la patrie est la loi
suprême " (" salus patriae suprema lex esto ") et érigeront les premiers piliers de la raison d'Etat. Ce principe tiré du
Traité des lois de Cicéron (vers 55 avant Jésus-Christ) identifie loi suprême, loi de la nature et loi de la raison 
. Dans l'esprit de Cicéron, cette loi supérieure est
certes dangereuse puisqu'elle ouvre la porte à toutes les tyrannies, mais le bien suprême reste, selon lui, une valeur
éternelle, universelle et commune à tous les hommes, placée par la volonté divine en ch. Par ailleurs,
la raison d'Etat n'est pas toujours morale           
général conçu comme un bien commun, l'Etat ne se pense pas du tout comme immoral, y compris quand il viole l'Etat
de droit. Le Léviathan (1651).
13
Cf. Durkheim (É.), De la division du travail social, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2012.
14
Cf. Kant (E.), Principes de la raison pure pratique, Paris, Gallimard, coll. « Folio plus philosophie », 1985.
11
Le Léviathan : de l’état de nature au droit naturel
Le terme Léviathan vient de la mythologie phénicienne qui en fait le monstre du chaos
primitif. C'est également un monstre marin évoqué dans la Bible, dans les Psaumes (74:14 et
104:26), le livre d'Isaïe (27:1), et le livre de Job (3:8, 40:25 et 41:1). Il est l'un des principaux
démons de l'enfer, représenté au Moyen Âge sous la forme d'une gueule ouverte qui avale les
âmes et symbolise ainsi l'entrée des enfers.
En 1651, Thomas Hobbes fait de ce monstre le titre d'un ouvrage, Léviathan, dans
lequel celui-ci est une métaphore qui désigne l'État. L'État représente une association, un
contrat tacite entre ses citoyens, qui se retournerait donc contre la liberté naturelle de chacun
.
Pour les économistes libéraux, depuis les années 1980, le Léviathan symbolise une
tendance de l'État à grandir toujours plus, à       
toujours plus de réglementations qui brideraient les marchés privés et freineraient la
croissance économique
15
. La concurrence fiscale est considérée comme un moyen d'enchainer
le Léviathan, c'est-à-dire de bloquer l'expansion de l'appareil étatique.
Par quel processus est--nations
modernes à une organisation-monde gouvernée par les marchés, se fondant sur des réseaux
transfrontaliers supra étatiques et ay Que reste-t-il
-citoyen de la Révolution française ?
Le droit naturel
Le droit naturel est l'ensemble des normes prenant en considération la nature de
l'homme et sa finalité dans le monde. Au sens large, le droit naturel désigne toute recherche
objective de normes de droit en fonction des seules caractéristiques propres à l'être humain,
indépendamment des conceptions du droit déjà en vigueur dans les sociétés humaines. Le
droit naturel s'oppose au positivisme juridique. Etant fondé sur la nature humaine et non sur la
réalité sociale dans laquelle vit chaque individu, le droit naturel est réputé universellement
valable même dans les lieux et aux époques où il n'existe aucun moyen concret de le faire
respecter.
Le courant classique du droit naturel classique est représenté par  qui
a introduit Aristote dans la théologie catholique du XIIIe siècle, et réunit raison humaine et
foi, unissant ainsi le perfectionnement moral et intellectuel au service de la finalité naturelle
  : se retrouver en Dieu. Le droit naturel pourra ainsi réunir,  
15
Cf. James M. Buchanan et Geoffrey Brennan, The Power to Tax: Analytical Foundations of a Fiscal Constitution,
1980.
12
 recherche du juste, les principes immuables découverts par la raison et liés à la finalité
de l'homme dans l'Univers. la vertu -à-dire en orientant la

la Somme théologique)
16
.
À la Renaissance, l'école de Salamanque (XVIe siècle) a reformulé le concept de droit
naturel, lui donnant son sens moderne qui le rapporte à la nature de l'homme. Ce groupe de
théologiens et juristes espagnols et portugais réinterpréta la pensée de Thomas d'Aquin et
postula que les sources de la justice, du droit et de la morale ne devaient plus être recherchées
dans les textes sacrés ou les traditions, mais dans l'examen de la nature par la raison. Les
questions de l'humanisme et du renouvellement des connaissances en relation avec les grandes
découvertes (notamment géographiques) furent abordées par l'École de Salamanque.
Le développement du droit naturel coïncide aussi avec la remise en question, au XVIe
siècle, à travers la Réforme, de la religion catholique en tant que fondement ultime de toute
légitimitéla philosophie humaniste, de 
la civilisation vers      l'homme serait libre, face aux
contingences de la nature, grâce au progrès technique, et libre vis-à-vis des autres hommes
(société sans classes, sans luttes).      reconnaîtra à

Le droit naturel est aussi la transposition laïcisée et rationalisée, en pleine période
d'expansion économique, scientifique et impériale, d'un universalisme inscrit dans la culture
européenne mais dont la base ne pouvait plus reposer ni sur un consensus religieux ni sur une
autorité morale commune.
La théorie du droit naturel aurait conduit, au XVIIIe siècle, à la formulation des droits
de l'homme dans les constitutions des États-Unis (1787) et de la France (1789). Ainsi, la
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 expose « les droits naturels,
inaliénables et sacrés de l'homme » ; selon son article 2, « le but de toute association politique
est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la
liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ».
Hobbes et le Léviathan
Le Léviathan, ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république
ecclésiastique et civileThomas Hobbes, publiée en 1651. Classique
16
Par la suite, Spinoza sera le premier à dissocier vertu et morale en proposant une Éthique (1677) de la réalisation du
désir indépendante de la morale basée sur le devoir ; selon Spinoza, plus la vertu est grande, plus l'homme est libre
face aux passions et peut agir avec sagesse en éprouvant un bonheur toujours plus grand, jusqu'à la joie suprême (la
béatitude) ; "La béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même". Montesquieu, dans l’Esprit
des lois (1748), élargira la vertu morale à la vertu politique qui consiste en l'amour des lois et de la patrie et implique
une préférence continuelle de l'intérêt public au sien propre ; selon lui, la vertu politique est la source du principe
démocratique. Pour RousseauEmile (1762), l'homme ne saurait être vertueux et triompher de ses passions à
s'élever à un niveau supérieur.
13
de la théorie du contrat social, cet ouvrage traite de la formation de l'État et de la
souveraineté.
Hobbes développe la thèse d'un contrat social et de règles venant d'un souverain. Selon
lui, les hommes à l'« état de nature » cherchent uniquement à survivre, à assurer leur propre
préservation, par tous les moyens nécessaires (théorie du « conatus », reprise notamment par
Spinoza). Ils n'obéissent qu'à ce qu'il appelle leur droit naturel : le fait que chacun ait la
liberté totale d'utiliser sa puissance par n'importe quel moyen afin de se préserver lui-même et
de préserver sa propre vie. Ainsi, Hobbes explique que, dans un tel cas, la société est en
situation de chaos et de guerre civile, selon la formule bellum omnium contra omnes (« guerre
de tous contre tous » en latin).
Chaque individu étant présupposé rationnel, et poursuivant en priorité son propre
intérêt, il en ressort que les hommes souhaitent naturellement sortir de cet état de nature
mortifère, où personne ne peut gagner. Dès lors, il est inéluctable que chaque individu décide
de passer un contrat avec chacun des autres individus, afin que chacun abdique une part de
son pouvoir au profit d'une autorité commune, l'État, ou Léviathan, qualifié de « dieu mortel »
en raison de son pouvoir absolu. de garantir à tous la préservation de
leurs vies et de leurs biens. Le gouvernement, selon Hobbes, doit donc découler d'un pacte de
chacun envers chacun tous cèdent au souverain leur droit de se gouverner eux-mêmes et
leur liberté afin que la volonté du souverain ramène les volontés de tous les individus à une
seule et unique volonté.
Hobbes distingue trois types d'État : l'aristocratie, la monarchie et la démocratie (II,
19). Défenseur de la monarchie absolue, Hobbes considère ce deuxième type de régime
comme le plus apte à assurer « la paix et la sécurité au peuple » (II, 19). Il distingue la
« liberté naturelle », qui est celle, pour un homme, de ne pas être empêché de faire ce qu'il
veut faire, de la « liberté civile » La liberté des sujets réside donc uniquement en ces
choses que, dans le règlement de leurs actions, le souverain s'est abstenu de prendre en
compte »). C'est la théorie du « silence de la loi ». Mais la liberté civile ne peut contrarier la
puissance absolue du souverain, lequel ne saurait être limité par les lois civiles qu'il institue
lui-même. Hobbes s'oppose ainsi aux républicains et aux défenseurs d'une monarchie
constitutionnelle qui souhaitent limiter le pouvoir royal.
Enfin, Hobbes défend l'idée d'une sujétion du pouvoir ecclésiastique, ou de l'Église, à
l'État ; il ne saurait y avoir qu'un seul souverain, puisque dans le cas contraire la discorde et,
in fine, la guerre civile ne manqueraient pas d'advenir. La souveraineté est indivisible.
De l’état de nature à l’état de droit (Locke, Rousseau et Kant)
A l'inverse de Hobbes, John Locke l'un des principaux théoriciens du libéralisme et
de la notion d'« État de droit »        
paix, où les hommes se portent mutuellement secours en cas de besoin (le mythe du bon
sauvage). Les hommes y sont dotés de raison, et leur raison les porte à ne pas faire de mal à
14
Le principal problème
de l'état de nature proviendrait de la propriété privée car puisque les ressources naturelles sont
limitées, les hommes vont tenter de se les approprier en totalité pour en faire profiter leur
famille au détriment de leurs voisins, ce qui est une source de conflit potentiel. Dans l'état de
nature, les hommes vont donc réglementer l'usage de la propriété privée, imposant à chacun
de ne prendre que ce dont il a besoin et laissant le reste à ses semblables. Ce qui va pervertir
accumulation matérielle au-delà des
limites du simple besoin, cette accumulation devenant une fin en soi. Ce désir d'accumulation
conduit les individus de l'état de nature à l'état de guerre où tout le monde cherche à accroître
sa fortune au détriment de cL'Etat, qui se fonde sur un contrat social, assurerait à
         
               ur le
consentement des citoyens. Le contrat social qui en découle est double : il lie les hommes
entre eux à l'intérieur de la société civile et il les lie verticalement à l'Etat et au gouvernement.
C'est le premier lien qui est prédominant : si l'Etat n'est plus en mesure d'assurer la protection
des citoyens, il est légitime que le peuple s'en débarrasse. Selon Locke, le peuple est donc le
véritable souverain qui peut transgresser légitimement les lois du contrat social
17
.
Comme Locke, Rousseau considère que l'état de nature préexiste à l'état social et que
l'homme est bon par nature
18
, mais il s'en différencie en affirmant que l'homme n'est pas
moral par nature. Selon Rousseau, c'est parce que l'homme de l'état de nature est animé
seulement d'amour de soi (l'instinct de conservation) et de pitié (la sensibilité vis-à-vis
d'autrui) que la société va le corrompre car ce qui lui manque, c'est le sentiment moral et la
conscience du bien et du mal qui, seuls, peuvent le conduire à des relations stables et durables
avec ses semblables. D'où la nécessité pour l'homme de l'état de nature d'accéder à l'état
social. A travers le contrat social, l'homme substitue « dans sa conduite la justice à l'instinct
. C'est alors seulement que la voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à
l'appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur
d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants . Cette
nouvelle condition , d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme »
19
.
Cependant, le contrat social est un contrat perdant en termes de liberté dont l'homme jouissait
dans l'état de nature ; cette passion dévorante pour la liberté amène l'homme du contrat social
à transgresser les lois et à corrompre la société, ce qui va légitimer la restriction des libertés
par l'Etat et l'imposition de normes morales
17
Cf. John Locke, Traités du gouvernement civil, 1690.
18
Cf. Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755, Paris, éd. Flammarion,
2012.
19
Cf. Rousseau, Du Contrat social ou Principes du droit politique, Livre Premier, Chapitre VIII, 1762.
15
Dans la continuité de Locke et des Lumières, la définition kant
pose les fondements de l'État de droit bourgeois moderne qui se fonde sur le respect de la
subjectivité et de la liberté individuelle et est déterminé par le droit naturel. « [L'Etat de droit
ou Etat civique] est donc fondé a priori sur les principes suivants : 1) la liberté de chaque
membre de la société, comme homme ; 2) l'égalité de chacun d'eux avec tout autre, comme
sujet ; 3) l'indépendance de chaque membre du corps commun, comme citoyen. Ces principes
ne sont pas tant des lois promulguées par un Etat déjà institué qui seules rendent possible
l'institution d'un État ; ils sont conformes aux purs principes rationnels du droit extérieur des
hommes en général ».
20
Dans la Critique de la raison pure (1781), Kant élabore une philosophie morale
profondément nouvelle qui part du concept de loi morale valable pour tout être raisonnable,
universelle et nécessaire, et de son corrélat, la « liberté transcendantale ». Exposée en
particulier dans la Critique de la raison pratique (1788), l'éthique kantienne a été qualifiée de
déontologique en ce qu'elle considère l'action en elle-même et le devoir ou obligation morale,
indépendamment de toute circonstance empirique de l'action. Le devoir moral est, par
esse l'impératif catégorique ») et il est impensable sans les concepts
. Il s'agit bien d'une éthique déontologique car la
loi morale, telle qu'elle est découverte par la raison pure pratique, ne dérive aucunement de
           
catégorique. Le devoir ou obligation morale par lequel la loi morale se présente aux êtres
raisonnables finis, ne considère donc pas l'action dans son enchaînement empirique de causes
et de conséquences (éthique conséquentialiste), mais l'acte moral en lui-même.
Kant, dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), opposera la
doctrine du droit et la doctrine de la vertu, la première ne s à l'ordre de nos
actions extérieures, indépendamment de nos motivations, alors que la seconde concerne le
principe interne de nos actions, et en détermine les fins morales, qui sont, selon lui, la
perfection de soi-même et le bonheur d'autrui        
soumettre à des impératifs catégoriques : " Agis selon une maxime telle que tu puisses vouloir
en même temps qu'elle devienne une loi universelle " : " Agis de telle sorte que tu uses de
l'humanité, en ta personne et dans celle d'autrui, toujours comme fin, et jamais simplement
comme moyen " ; " Agis de telle sorte que ta volonté puisse se considérer elle-même, dans ses
maximes, comme législatrice universelle. "
ra critiquée par Carl Shmitt qui, se situant
dans la continuité de Hobbes, considérait que la société est certes à l'origine de la décision
politique d'instituer le droit et de promulguer des lois légitimes ; mais ces dernières, bien que
fondées sur les principes universels de liberté et d'égalité, et parce qu'elles résultent de
revendications sociales fondées sur le principe selon lequel « aucun individu n'est libre tant
20
Cf. Kant, Théorie et Pratique, 1793, Paris, Ed. Hatier, 1990, p. 48.
16
que tous ne sont pas également libres », sont à l'origine de tensions provoquées par
l'inachèvement perpétuel du réel. Les lois s'avèrent donc incomplètes, injustes ou d'une
application limitée, ce qui légitimerait l'instauration d'un Etat absolutiste qui, simultanément,
imposerait le respect des lois avec le double objectif de se conserver lui-même et de réduire
les conflits potentiels ou ponctuels d'origine individuelle ou sociale , et, pour y parvenir,
devrait affirmer sa souveraineté par le recours à la force illégale, en dehors des normes
juridiques, et par la transgression de ces dernières. Carl Schmitt considérait que la
souveraineté étatique est absolue ou n'est pas
21
.
La révolution du dix-septième siècle   fondée sur des concepts et des
principes fondamentalement différents de ceux de Platon, Saint Augustin, Aristote et Saint
 . Les Lumières du dix-     
   
sociologue allemand Jürgen Habermas, « le concept séculier de modernité exprime la
conviction que l’avenir a commencé : c’est l’époque qui vit pour le futur, qui s’ouvre à la
nouveauté du futur »
plus se justifier par référence au passé. « La modernité ne peut plus emprunter les critères à
partir desquels elle s’oriente à des modèles fournis par d’autres époques », écrit Habermas :
« Elle doit créer sa propre normativité à partir d’elle-même ». De plus, « le rapport de
l’histoire à la raison », selon Habermas, « reste constitutif pour le discours de la
modernité ».
De l’état de droit à l’esprit absolu (Hegel)
Dans sa « Philosophie du droit »
22
, Hegel présente un sujet singulier doté de volonté et
porteur de « droits abstraits », mais le sujet n'est pas l'atome de base de la société,
contrairement aux thèses contractualistes telle celle de John Locke. En effet, si Hegel part
d'un sujet singulier porteur de droit c'est pour mieux démontrer que ce sujet est déterminé par
la place « qu'il trouve pour lui-même dans une structure ou un processus social plus large et
en dernier ressort historique ». En conséquence, pour Hegel l'échange contractuel n'est pas vu
comme impliquant deux personnes dotées d'une rationalité calculatrice mais plutôt comme un
système d'interactions qui doit être vu comme une forme de vie sociale culturellement
déterminée. Cette façon d'envisager l'échange aboutit à une conception de la volonté
commune différente de celle de Rousseau pour qui la volonté commune est obtenue malgré
les différences entre les différentes volontés, alors que pour Hegel elle est atteinte grâce à
elles                
comme propriétaire par les autres.
21
Cf. Schmitt (Carl), La notion du politique, 1933, Paris, Ed. Flammarion, 1992. Carl Schmitt (1888-1985) s'engagea
dans le parti nazi dès 1933 et fut l'un des juristes officiels du IIIe Reich.
22
Cf. Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1821.
17
Hegel le contrat social contenu dans la philosophie des
Lumières. Il concevait la rationalité des sujets humains finis comme la manifestation de la
        
devient pleinement conscient de lui-même à travers le véhicule du mental individuel
23
. Tel est
       

Hegel fut le philosophe de la rationalité téléologique qui était elle-même contenue en
germe dans le droit naturel et qui consiste à croire que l'intelligibilité du réel est fonction de la
compréhension des processus historiques et surtout des fins de l'histoire, conception
caractérisant la philosophie de l'histoire dont le système hégélien, s'appuyant sur le concept de
ruse de la raison, constitue la forme la plus achevée
24
. Ce concept de ruse de la raison
conçoit d'une nécessité implacable, d'un « esprit du monde » et d'un
« absolu qui est avec nous dès le départ »
25
. Il sera le fondement, à partir de la seconde moitié
du XIXe siècle, autant des philosophies de l'histoire issues du marxisme et selon lesquelles le
monde est déterminé par une fatalité historique (la lutte des classes aboutissant à la fin de
     , que de la croyance au progrès
développée dans le positivisme d'Auguste Comte.
De Hegel au holisme sociologique
La philosophie de l'histoire découlant de la philosophie hégélienne servira de base à la
théorie holiste selon laquelle les pratiques sociales des individus sont déterminées
collectivement au sein de la société. A partir des années 1950, le holisme caractérisera le
courant structural        
représentants (Raymond Boudon, Michel Crozier) soutiennent que les individus sont les seuls
organes moteurs des entités collectives, et qu'on peut toujours reconstruire une propriété
collective à partir de propriétés individuelles.
Durkheim qui considérait
que les faits sociaux doivent être expliqués en relation avec le groupe ou la société : « La
cause déterminante d'un fait social doit être recherchée par rapport aux faits sociaux
antérieurs et non parmi les états de conscience individuelle »
26
. Les analyses holistes voient
dans la société des contraintes qui assujettissent les individus. Il en résulte, selon Durkheim,
que « Le tout est plus que la somme des parties », ce qui signifie que chaque phénomène
collectif est considéré comme un tout non réductible à la somme de ses parties et doué de
23
Cf. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, tome 3 : Philosophie de l'esprit, 1830.
24
Cf. Hegel, La Raison dans l'Histoire, recueil de textes, Paris, Plon, coll. 10/18, 1965.
25
Cf. Hegel, Phénoménologie de l'esprit, 1807.
26
Cf. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, 1895.
18
propriétés autonomes que ne possèdent pas les parties ; ce tout constitue un « fait social total
» pour Durkheim (par exemple dans Le Suicide) et Mauss (Essai sur le don). Les faits sociaux
bien qu'intégrés, sont externes à l'individu et sont de nature coercitive. Les actes individuels
ne peuvent donc être expliqués que si on étudie la société et les normes sociales qu'elle
impose à ses membres. Par exemple, par l'éducation qu'il reçoit, l'individu intériorise des
comportements, des façons de penser et de sentir, -à-dire toute une culture qui permettra
d'expliquer ses agissements ou ses croyances.     l'individualisme, en
tant que conception morale et politique comportant des prescriptions concernant les
motivations ou les actions des individus, de     selon qui l'homme est
conçu à parti
qui le pousse à agir. Cette théorie laisse davantage de place au libre-arbitre.
Finalement, en sociologie, le holisme prône l'explication de l'inférieur et du local (par
exemple, les comportements humains) par le supérieur et le global (par exemple, les modèles
culturels, les institutions). Il privilégie le sociétal sur l'individuel (Durkheim) ainsi que le
système sur les acteurs (T. Parsons).      se situe Hegel, l'État
étant, selon lui, une entité collective quasi mystique, une « réalité supérieure invisible », d'où
les individus tirent leur identité authentique, et à laquelle ils doivent obéissance et loyauté. La
plupart des penseurs collectivistes modernes (comme Karl Marx) s'appuieront sur une entité
collective supérieure, au détriment de l'individu ; ils insisteront sur l'importance du tout social
et des forces sociales qui dépassent les caractères et les volontés de leurs membres.
Le projet de         

été entrepris par les philosophes des Lumières (Turgot, Condorcet) puis par Hegel et Marx,
non seulement ignore le caractère irréductiblement hétérogène des évènements qui constituent
cette expérience, mais a mené à des tentatives politiques désastreuses de réprimer cette
diversité inhérente en transformant totalement la société, avec des résultats comme
ou 
27
.
Mais a    les marchés sont
devenus le Léviathan, notamment à travers internet qui bafoue la vie privée, abolit les
frontières entre dedans et dehors, entre représentation sociale et intimité, et réveille la grande
peur millénariste du bug général. Les marchés privés ont conquis la vie privée. Les marchés
privés se sont mondialisés en utilisant les technologies de l'information et de la
communication (TIC) qui se fondent sur l'intégration des technologies des
télécommunications, de l'informatique et des multimédias.
27
Cf. Lyotard (Jean-François), Le Différend, Paris, Ed. de Minuit, 1984.
19
Conclusion. La subjectivité post-moderniste
 es communications électroniques     
rapidité inégal 
28
 deus ex
machina, en démiurge digital disposant du monde dans sa main ; le support électronique
             
même          
vulnérable à la surveillance généralisée par la géolocalisation, à la censure des Etats, au
démarchage publicitaire, au marqueting politique, aux fausses informations et aux
cyberattaques ; il enferme et pousse à se retrancher du monde 
numériques (le communautarisme des réseaux sociaux contre les liens de proximité), mettant
à mal le rêve de société ouverte, gratuite et interactive de ses fondateurs. 
        
prédomineapparent de la subjectivité post-moderniste.
Cette subjectivité post-moderniste vise à se concrétiser à travers la f
la mondialisation de la démocratie, du libéralisme économique et du progrès technique,
objectif cependant contrarié par le surgissement 
les populations civiles, propageant un climat de peur du terrorisme et légitimant un Etat
sécuritaire anti-démocratique. Elle se manifeste également à travers le relativisme en matière
religieuse, morale, politique et scientifique qui a abouti à la fin de la raison critique et de
s à la religion et aux processus de domination, ce qui explique un
retour des fondamentalismes religieux en réaction à un désenchantement idéologique
généralisé. Enfin, la subjectivité post-moderniste a signifié 
des m           ,
  occultation des inégalités sociales et territoriales ainsi que des libertés
collectives politiques, économiques et sociales.
28
Au début des années 1980 furent commercialisés les premiers ordinateurs portables avec disque dur ; au début des
années 1990 naquit l'aspect le plus connu d'Internet aujourd'hui : le web, un ensemble de pages adressables mélangeant
du texte, des liens et des images sur un ordinateur ; le smartphone fut commercialisé en 2007, couplant, en tout lieu et
e portable, à un appareil photo, à un espace de stockage de musique et de
vidéos et aux réseaux sociaux.
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Article
Emile Durkheim (1858-1917), sociólogo francés, plantea en esta obra las reglas básicas que se deben considerar al momento de abordar el estudio de los hechos sociales. Dichas reglas se refieren a la observación, la distinción entre lo normal y lo patológico, la constitución de los tipos sociales, la explicación de los hechos sociales y la administración de la prueba.
La Raison dans l'Histoire, recueil de textes
  • Cf
  • Hegel
Cf. Hegel, La Raison dans l'Histoire, recueil de textes, Paris, Plon, coll. 10/18, 1965.
Phénoménologie de l'esprit
  • Cf
  • Hegel
Cf. Hegel, Phénoménologie de l'esprit, 1807.