ArticlePDF Available

A quoi pensent les institutions? Théorisation et Institutionnalisation du champ de l'économie collaborative.

Abstract

Cet article développe une approche cognitive et discursive de l’émergence de nouveaux champs organisationnels. En analysant les discours d’entrepreneurs de l’économie collaborative, cet article identifie les référentiels théoriques et normatifs qui sous-tendent, légitiment et structurent leurs actions, et participent à l’émergence du champ de l’économie collaborative. Nous mettons en évidence la coexistence de quatre traditions théoriques différentes mobilisées par les acteurs de l’économie collaborative : l’économie de la fonctionnalité, du don, les biens communs, et la culture internet (dérivée notamment de la contre-culture libertaire et libertarienne américaine). Notre analyse permet d’éclairer les débats et paradoxes qui traversent le champ émergent de l’économie collaborative, et de discuter des processus d’institutionnalisation de champs émergents dans un contexte de fragmentation et de pluralité de référentiels théoriques et normatifs.
1
A QUOI PENSENT LES INSTITUTIONS ?
THEORISATION ET INSTITUTIONALISATION DU CHAMP DE
L’ECONOMIE COLLABORATIVE
Aurélien ACQUIER
Professeur Associé, HDR
ESCP Europe
aacquier@escpeurope.eu
Valentina CARBONE,
Professeur, HDR
ESCP Europe
vcarbone@escpeurope.eu
David MASSE
Maître de Conférences, Télécom Paristech,
Chercheur Associé, i3-CRG, Ecole Polytechnique
david.masse@telecom-paristech.fr
article accepté (nov.2017) / à paraître, Revue Française Gestion
2
A QUOI PENSENT LES INSTITUTIONS ?
THEORISATION ET INSTITUTIONALISATION DU CHAMP DE
L’ECONOMIE COLLABORATIVE
RESUME
Cet article développe une approche cognitive et discursive de l’émergence de nouveaux
champs organisationnels. En analysant les discours d’entrepreneurs de l’économie
collaborative, cet article identifie les référentiels théoriques et normatifs qui sous-tendent,
légitiment et structurent leurs actions, et participent à l’émergence du champ de l’économie
collaborative. Nous mettons en évidence la coexistence de quatre traditions théoriques
différentes mobilisées par les acteurs de l’économie collaborative : l’économie de la
fonctionnalité, du don, les biens communs, et la culture internet (dérivée notamment de la
contre-culture libertaire et libertarienne américaine). Notre analyse permet d’éclairer les
débats et paradoxes qui traversent le champ émergent de l’économie collaborative, et de
discuter des processus d’institutionnalisation de champs émergents dans un contexte de
fragmentation et de pluralité de référentiels théoriques et normatifs.
Mots-clés : économie collaborative, économie du partage, théorie néo-institutionnelle,
performativité, théorisation.
3
INTRODUCTION
L’ampleur de la croissance de l’Economie Collaborative est un des phénomènes marquants de
ces dernières années. En s’appuyant sur des technologies permettant de partager des
ressources et des compétences à grande échelle entre particuliers et de décentraliser la
production de biens et de services (Botsman et Rogers, 2010; Schor, 2014), l’économie
collaborative transforme en profondeur de nombreux secteurs d’activités tels que l’hôtellerie,
les transports, l’alimentation, la conception de produits, la réparation ou la réutilisation
d’objets (Anderson, 2012 ; Christensen, 2014 ; Lallement, 2015). Au-delà de ces impacts
économiques, l’économie collaborative est porteuse de profondes transformations sociales,
touchant la relation à la consommation, au travail et au concept de salariat, à la conception de
produits, le concept de propriété intellectuelle ou celui d’entreprise.
Pourtant, l’interprétation de ce mouvement est rendue particulièrement malaisée par son
hétérogénéité et la difficulté à en clarifier les frontières. Le champ est en effet traversé par des
promesses multiples et des interprétations contradictoires. Plusieurs auteurs décrivent
l’économie collaborative comme un mouvement réformiste et militant, constituant un terreau
propice à l’innovation en matière de gouvernance politique et organisationnelle (Bauwens,
2005 ; Laloux, 2014 ; Sundararajan, 2016) et à de nouvelles solidarités. Ils y voient une
opportunité d’émancipation individuelle et de progrès environnemental face au pouvoir
hiérarchique des grandes institutions économiques traditionnelles, telles que la grande
entreprise héritée de la seconde révolution industrielle (OuiShare, 2015). D’autres voient
l’économie collaborative comme une économie potentiellement plus respectueuse des
ressources, permettant la réduction de l’empreinte écologique de notre consommation
(Demailly et Novel, 2014). Certains s’écartent radicalement de telles visions, les jugeant
idéalisées et considérant l’économie collaborative comme une économie de l’accès ‘low-cost
(Bardhi et Eckhardt, 2012) reposant sur des ‘business models’ qui précarisent la relation
d’emploi et remettant en cause le concept même d’entreprise ou de salariat (Slee, 2016). En
réaction aux controverses suscitées par certaines initiatives, certains proposent enfin de
redéfinir la notion d’économie collaborative pour en exclure des acteurs tels qu’Uber (Meelen
et Frenken, 2015). Témoin de cette hétérogénéité, le champ est traversé par des débats
sémantiques et conceptuels concernant sa définition et sa terminologie. Le concept
d’économie collaborative entretient en effet des relations floues avec des notions voisines
telles que l’économie du partage (la ‘sharing economy’, terme de référence en anglais),
4
l’économie du pair à pair (peer to peer economy), la production ou consommation
collaborative, l’économie sociale et solidaire, le mouvement coopératif, l’économie de l’accès
ou de la fonctionnalité, ou la ‘gig economy’ (Friedman, 2014) -en référence à l’activité
fragmentaire des nouveaux travailleurs indépendants-, ces différents concepts se recoupant
sans jamais complètement se recouvrir. Finalement, comme le reconnaissent certains de ses
promoteurs, cette économie manque d’une définition partagée (Botsman, 2014), ce qui
participe à la perception de l’économie collaborative comme « … un grand fourre-tout qui
voit se côtoyer des jeunes pousses du web aux dents longues, des entreprises qui valent des
millions en bourse et des néobabas aux ambitions autant politiques que sociales » (Turcan et
Sudry-le-Dû, 2015, p. n.d.). L’une des spécificités de l’économie collaborative réside ainsi
dans la multiplicité de ses promesses, et le rattachement d’initiatives à des traditions
conceptuelles, théoriques et idéologies de la création de valeur très variées.
Ces ambigüités font de l’économie collaborative un objet d’étude à la fois particulièrement
intéressant et complexe pour les sciences de gestion. En adoptant une perspective à la croisée
entre performativité et néo-institutionnalisme, cet article développe une approche cognitive et
discursive de l’émergence de nouveaux champs organisationnels. Considérant l’économie
collaborative comme un champ organisationnel émergent, nous analysons les processus de
théorisation multiples initiés par les acteurs du champ. L’objectif de cet article est ainsi
d’explorer les courants théoriques - en explicitant leurs soubassements normatifs ainsi que
leur vision de la création de valeur - mobilisés par les acteurs qui construisent le champ de
l’économie collaborative. Sur la base de ces résultats, il s’agit de comprendre comment la
diversité et l’hétérogénéité de ces référentiels théoriques et normatifs impactent la dynamique
de construction d’un champ organisationnel.
Nous identifions ces courants théoriques sur la base d’entretiens avec des entrepreneurs -
classiques et institutionnels-, ainsi qu’une analyse de contenu de plusieurs ouvrages de
référence dans le champ de l’économie collaborative. Pris ensemble, ces matériaux permettent
d’appréhender les discours qui font sens et référence pour les acteurs de l’économie
collaborative, et la manière dont ces acteurs se les approprient, les expriment et les confortent
comme discours fondateurs et structurants.
Nos résultats révèlent différents courants théoriques dans lesquels les acteurs de l’économie
collaborative inscrivent leurs actions : l’économie de la fonctionnalité, la logique du don, la
culture internet (influencée par la contre-culture américaine libertaire et libertarienne), les
biens communs. Ces différents corpus fonctionnent comme des répertoires de légitimation qui
5
peuvent être alternativement mobilisés et hybridés par les entrepreneurs du champ. Nous
discutons ensuite des effets ambivalents de cet œcuménisme théorique sur
l’institutionnalisation du champ de l’économie collaborative : si la diversité théorique ouvre
des opportunités d’action et d’hybridation pour les entrepreneurs, elle crée aussi des
problèmes d’identité, de cohérence et de compréhension externe, générant un risque de
controverses et de fragmentation du champ.
Ce faisant, l’article propose deux contributions : premièrement, nous présentons une
cartographie des fondements théoriques de l’économie collaborative. Nous éclairons la
complexité du champ à travers ses ancrages théoriques et sociohistoriques. Ceci nous permet
d’envisager de manière conjointe le développement des pratiques et de leur problématisation,
en interrogeant leur origine historique et leur filiation théorique (Audet et Déry, 1996 ; Déry,
2007, 2013 ; Hatchuel, 2012). Deuxièmement, à la frontière entre théorie néo-institutionnelle
et performativité, nous explorons le rôle de la fragmentation théorique d’un champ émergent
dans sa dynamique d’institutionnalisation.
L’article est structuré en quatre parties. La première partie inscrit notre démarche dans une
vision discursive et cognitive des institutions. La seconde partie présente la méthodologie de
la recherche. La troisième partie présente les résultats et présente les courants théoriques
mobilisés par les acteurs de l’économie collaborative. La dernière partie analyse ces résultats
en explorant les effets de la fragmentation théorique de ce champ émergent sur sa dynamique
d’institutionnalisation.
UNE APPROCHE DISCURSIVE ET COGNITIVE DE L’ÉMERGENCE
DE NOUVEAUX CHAMPS ORGANISATIONNELS
1. L’émergence de champs organisationnels
Après avoir identifié la notion de champ organisationnel et étudié les effets de domination
(Bourdieu, 2000) et les pressions institutionnelles qui les caractérisent (DiMaggio et Powell,
1983), les théories néo-institutionnelles se sont attachées, au cours de ces dernières années, à
mieux appréhender leur dynamique d’émergence (Fligstein et McAdam, 2012 ; Hoffman,
1999 ; Maguire, Hardy et Lawrence, 2004), en s’efforçant de mieux rendre compte des
6
logiques d’action et des capacités d’agence des acteurs qui construisent et transforment ces
champs.
Selon DiMaggio et Powell (1983, p. 148149), un champ organisationnel est le produit
d’« un ensemble d’institutions et de réseaux, qui, pris dans sa globalité, constitue une forme
reconnue de la vie institutionnelle ». Lorsqu’il est reconnu et stabilisé, un champ
organisationnel fournit un champ d’action cadré, par lequel les acteurs partagent un ensemble
d’institutions coercitives, normatives et mimétiques (Scott, 1995). Par contraste, les choses
diffèrent largement dans le cas de champs organisationnels émergents (Fligstein, 1997 ;
Maguire et al., 2004). Marcus et Anderson (2008, p. 4) indiquent ainsi qu’un champ
organisationnel émergent est « typiquement confronté à des controverses et des doutes sur ce
qu’il produit en termes de qualité, de performance et de confiance ». De même, pour Maguire,
Hardy et Lawrence (2004, p. 659), l’absence de « valeurs largement partagées » limite
l’existence de pressions normatives qui feraient converger les acteurs du champ vers un
modèle dominant et/ou homogène. Un champ émergent est plutôt caractérisé par la
coexistence de plusieurs « proto-institutions » (Lawrence, Hardy et Phillips, 2002), plus ou
moins homogènes, qui sont diffusées de manière plus locale et moins articulées que dans des
champs stabilisés.
Au sein de cet article, nous explorons la dimension discursive et cognitive de ces proto-
institutions. Ce faisant, nous nous situons dans le sillage de l’anthropologue Mary Douglas
(2004), qui, en posant la question ‘comment pensent les institutions ?’, s’interroge sur la
manière dont se construit une unité des croyances et des modes de pensée, et souligne
l’importance des systèmes de catégorisation et de classification, qui constituent des outils
centraux de structuration et de codification de champs institutionnels. En posant la question ‘à
quoi pensent les institutions ?’, nous souhaitons compléter cette réflexion en interrogeant la
variété des systèmes de croyances et des modes de pensée qui peuvent traverser un champ
organisationnel émergent.
Le cadrage cognitif et discursif joue un rôle central dans les dynamiques
d’institutionnalisation d’un champ (Maguire et Hardy, 2009). Dans un champ émergent, ces
processus de cadrage permettent de gagner le soutien des parties prenantes publiques et
privées (régulateurs, entrepreneurs, entreprises classiques, grand public, etc.) et de rendre le
champ désirable, intelligible, compréhensible, et cohérent (Phillips, Lawrence et Hardy, 2004;
Zilber, 2008). La théorie néo institutionnelle a exploré, à travers la notion de théorisation, la
7
manière dont les entrepreneurs institutionnels cadrent les pratiques qu’ils souhaitent
promouvoir, systématisent des discours, justifient et convainquent du bien-fondé de leur
innovation ou du champ institutionnel (Greenwood, Suddaby, et Hinings, 2002). Cette activité
de théorisation constitue un élément clé d’un processus de changement institutionnel à
l’intérieur d’un champ organisationnel, car elle fournit un régime discursif qui cadre les rôles,
les pratiques, et définit les frontières du champ (Mena et Suddaby, 2016). Ainsi, Rao, Monin
et Durand (2003) ont montré comment la théorisation de nouvelles pratiques autour du
concept de nouvelle cuisine a constitué un élément clé dans la construction d’un mouvement,
la création d’une nouvelle école, et l’orchestration d’un changement institutionnel dans un
champ organisationnel très structuré et stabilisé.
2. Théorisation et performativité
La notion de théorisation, telle que définie et mobilisée dans la théorie néo-institutionnelle, a
jusqu’ici largement négligé la place particulière des sciences sociales (économie et sociologie,
et management) dans les processus d’institutionnalisation. Ceci invite à un rapprochement
avec les travaux du courant de la performativité (Austin, 1962), qui explorent la capacité de
certains discours –notamment théoriques- à produire la réalité qu’ils énoncent. A la frontière
entre sociologie des sciences et sociologie économique, Michel Callon a mobilisé la notion de
performativité pour souligner la manière dont les théories économiques constituent des
éléments centraux dans l’émergence de marchés (Callon, 1998). Ces travaux –essentiellement
développés dans l’étude des marchés financiers- ont montré comment les théories
économiques fournissent des outils et un appareillage cognitif et normatif permettant de
concevoir, planifier, prévoir et valoriser des marchés (MacKenzie et Millo, 2003). L’un des
apports de ces travaux est de montrer que les théories économiques et managériales ne sont
pas seulement descriptives, mais ont aussi des dimensions prescriptives et organisantes : elles
véhiculent une idéologie de l’organisation et de la création de valeur (Callon, 1998; Ghoshal,
2005) et peuvent fonctionner comme des prophéties auto-réalisatrices (Ferraro, Pfeffer, et
Sutton, 2005). Comme le souligne Callon (2006), l’étude des processus performativité ne
réduit pas la notion de « théorie » aux seuls énoncés académiques, mais tient aussi compte du
rôle d’acteurs non-académiques, tels que les consultants, gourous et praticiens qui
expérimentent et traduisent ces énoncés dans l’univers des pratiques marchandes.
8
Plusieurs travaux néo-institutionnalistes récents, qui analysent la construction symbolique,
discursive et cognitive de nouveaux champs organisationnels (Thornton, Ocasio, et
Lounsbury, 2012; Zilber, 2008), invitent à mieux appréhender le rôle des théories sur la
structuration de champs. Ainsi, Thornton, Occasio et Lounsbury (2012 – p.150 - 155)
suggèrent que l’émergence de logiques institutionnelles propres aux champs est le résultat
d’interactions entre a) des théories, b) des stratégies de cadrage rhétorique (qui constituent des
formes de théorisations intermédiaires) et c) des récits (‘narratives’). En interaction avec les
pratiques, ces dernières participent aux processus d’interprétation et de construction de sens
interne à un champ. Dans cette perspective, les théories « constituent les formes les plus
abstraites et systématiques de représentation symbolique et contiennent leur propre cohérence
interne ». Ces théories constituent des éléments centraux de légitimation du changement, en
fournissant « des principes d’orientation généraux expliquant pourquoi et comment les
structures et pratiques institutionnelles doivent fonctionner ». S’ils ne correspondent pas
nécessairement aux pratiques (il peut exister des formes de découplage), ils cadrent les
problématisations, discours et les récits des acteurs au sein d’un champ. Comme le soulignent
les auteurs, « les théories accroissent la cohérence de chaque logique institutionnelle et
l’adoption rapide de pratiques institutionnelles ».
Dans cet article, nous explorons la manière dont le travail de théorisation passe, pour les
entrepreneurs du champ de l’économie collaborative, par le rattachement de leurs actions et
projets à des courants théoriques en sciences sociales, qu’ils utilisent afin de justifier et faire
sens de leurs actions. Nous considérons ces théories comme des proto-institutions cognitives,
permettant de légitimer l’existence de projets.Les acteurs de l’économie collaborative font
en effet référence à des valeurs, idéologies, et courants de pensée par lesquels ils
« théorisent » leur innovation, c’est à dire cadrent les problèmes, justifient et convainquent du
bien-fondé de leur innovation. Dans la phase d’émergence d’un champ organisationnel
coexiste une multiplicité de référentiels théoriques et normatifs qu’il est nécessaire d’étudier.
L’objectif de cet article est ainsi d’explorer les courants théoriques - en explicitant leurs
soubassements normatifs ainsi que leur vision de la création de valeur - qui sont mobilisés par
les acteurs qui construisent le champ de l’économie collaborative. Sur la base de ces résultats,
il s’agit de comprendre comment la diversité et l’hétérogénéité de ces référentiels théoriques
et normatifs impactent la dynamique de construction d’un champ organisationnel.
9
METHODOLOGIE
Cet article s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche visant à analyser la diversité des
logiques d’action et des modèles d’affaires (‘business models’) dans le champ de l’économie
collaborative, qui a permis de collecter différents types de données entre 2014 et 2016. Au-
delà de la diversité des modèles d’affaires, cette phase de collecte de données a révélé la
grande diversité des valeurs et des modèles cognitifs mobilisés par les porteurs de projets.
Elle se matérialise par une variété d’objectifs (environnementaux, sociaux et économiques)
associés aux démarches d’économie collaborative, et par une hétérogénéité d’influences
intellectuelles et théoriques des porteurs de projet. Notre démarche de recherche se caractérise
par une visée compréhensive (Dumez, 2016) et orientée objet (Acquier, 2016) qui se donne
pour objectif de comprendre l’action (et les enjeux de sa légitimation à travers un ensemble de
discours et d’ancrages théoriques) des acteurs du champ de l’économie collaborative.
Les données collectées proviennent de différentes sources que nous avons structurées en deux
niveaux (cf. tableau 1) : 1) les récits d’entrepreneurs présentant leur démarche et la justifiant
(typiquement « pourquoi ai-je créé ce projet ? ») – ce niveau correspond aux ‘narratives’ dans
le modèle de Thornton & al. (2012)- ; 2) des théorisations intermédiaires correspondant à
des stratégies de cadrage rhétorique, selon Thornton & al. (2012) –. Ces théorisations
intermédiaires offrent des répertoires discursifs plus larges et systématiques, qui constituent
des cadres de référence pour les acteurs du champ, associés à des courants de pensée et des
idéologies de création de valeur. Elles émanent notamment d’entrepreneurs institutionnels,
c’est à dire d’acteurs qui mobilisent des ressources (temps, moyens financiers, relationnels,
politiques) afin de structurer le champ en promouvant des arrangements institutionnels
compatibles avec leur projet et leur intérêt (DiMaggio, 1988 ; Maguire Hardy & Lawrence,
2004 ; Garud, Hardy & Maguire 2007 ; Hardy et Maguire, 2008). Dans le champ de
l’économie collaborative, il peut s’agir de gourous, de consultants, d’essayistes (ou dans une
moindre mesure d’académiques), ou d’organisations publiques et privées qui cherchent à
promouvoir une vision particulière de l’économie collaborative.
Des organisations telles que Shareable aux États-Unis ou OuiShare en France et en Europe
jouent un rôle central d’entrepreneur institutionnel. Ces acteurs créent et animent des réseaux,
publient des ouvrages et organisent débats et échanges publics. Fondée en 2012 à Paris,
OuiShare se définit comme « un collectif, une communauté, un accélérateur d’idées et de
10
projets dédié à l’émergence de la société collaborative : une société basée sur des principes
d’ouverture, de collaboration, de confiance et de partage de la valeur » (ouishare.net/fr). La
communauté organise notamment le OuiShare Fest, un évènement annuel de trois journées,
organisé à Paris depuis 2013 autour de l’économie collaborative – actuellement en cours
d’internationalisation en Espagne, et au Brésil depuis 2015 -, qui se présente comme « un
festival interdisciplinaire qui réunit des leaders créatifs, des entrepreneurs, des initiateurs de
mouvements, des organisations à mission et des communautés de différents secteurs et pays,
cherchant à initier des changements significatifs et systémiques » (ouisharefest.com, notre
traduction). Par les choix de thématiques et les initiatives mises en avant, cet évènement
occupe une place importante en termes de synthèse, de cadrage, de théorisation du champ de
l’économie collaborative et peut être analysé comme un évènement configurateur de champ
(Hardy et Maguire, 2010 ; Lampel et Meyer, 2008 ; Leca, Rüling et Puthod, 2015).
Tableau 1 : organisation des données en deux niveaux de discours
Types de données
Dispositif de collecte et données collectées
1. Récits d’entrepreneurs
- Discours d’entrepreneurs visant à
présenter / scénariser l’histoire de leur
démarche et la justifier
32 entretiens en face à face avec les entrepreneurs de 29 initiatives
collaboratives (nom de l’initiative, durée de l’entretien) : Comment
Réparer, 128 min ; Recup.net, 79 min ; Co-recyclage, 134 min ;
Vestaire Collective, 79 min ; Share Voisin, 57 min; Mutum, 100
min; Repair Café Cœur d’Alsace, 61 min ; Leroy Merlin, 97 min ;
Brocante Lab, 63 min ; Peerby ; 71 min ; Peuplade, 41 min ; Open
source Ecologie, 20 min ; L'Etablisienne, 37 min ; Ici Montreuil,
62 min ; Place de la loc, 82 min ; La Nouvelle Fabrique, 46 min ;
C'est bon esprit, 83 min ; Mon atelier en Ville, 62 min ; Kikawa, 62
min; Fablab de rennes, 109 min; Volumes, 51 min ; ElectroLab,
114 min; A little market, 53 min; Hall couture, 54 min; Woma, 47
min ; FacLab, 66 min ; DressWing, 60 min, maforladies, 58 min ;
La ruche qui dit oui, 88 min.
2. Théorisations intermédiaires
(entrepreneurs institutionnels)
- Entretiens avec fondateurs de
l’organisation Ouishare
- Évènements configurateurs du champ
(« Field Configuring Events »)
- Ouvrages de vulgarisation offrant un
cadrage spécifique de l’économie
collaborative
7 entretiens avec 4 co-fondateurs (entre 44 et 84 min) et 3 membres
du collectif Ouishare (entre 60 et 92 min)
Observation non-participante aux « OuiShare Fest » 2015 et 2016
et analyse des thèmes des programmes des « OuiShare Fest » 2014,
2015, 2016.
4 ouvrages étudiés :
Botsman, R., et Rogers, R. (2010). What’s mine is yours
How collaborative consumption is changing the way we live,
Collins, London ;
Gansky, L. (2012). The Mesh: Why the Future of Business
Is Sharing, Portfolio, New York ;
11
De Fillipova collectif Ouishare- (2015). Société
collaborative: La fin des hiérarchies. (D. Filippova, éd.). Rue de
l’Echiquier ;
Bauwens, M. (2015). Sauver le monde : Vers une société
post-capitaliste avec le peer-to-peer, Les Liens qui libèrent,
Paris.
Une première source de données provient de l’exploitation de 32 entretiens, menés en face à
face entre 2014 et 2015 avec des entrepreneurs ayant initié des projets collaboratifs dans le
domaine de la production et de l’échange de biens matériels, qui était sous-étudié par rapport
à la location et la mobilité collaboratives, et surtout à même d’investir des enjeux
environnementaux et sociétaux variés en fonction des différentes pratiques (fablab,
plateformes de vente, échange et don d’objets, sites de partages de connaissances pour la
réparation des objets…). L’échantillonnage a été construit pour représenter la diversité interne
du champ, couvrant à la fois des logiques lucratives ou non-lucratives. L’identification des
acteurs a été réalisée à partir de listes d’entrepreneurs participant à des conférences et à des
évènements publics regroupant les acteurs du monde collaboratif, puis par effet boule de
neige. Les chercheurs ont contacté directement les entrepreneurs par email (ou via Linkedin)
et ont réalisé les entretiens en binôme. Ces entretiens sont structurés autour de trois
thématiques : trajectoires individuelles et motivations des porteurs de projet, choix en termes
de modèles d’affaires et prise en compte d’éventuels impacts environnementaux et sociaux
dans leur démarche. Ils fournissent un accès privilégié aux discours et récits des
entrepreneurs, permettant d’identifier ou d’induire les courants théoriques dans lesquels les
porteurs de projets puisent pour faire sens et justifier leur démarche. Les entretiens ont été
enregistrés et retranscrits intégralement afin de préserver la qualité des données. Un codage de
type inductif (Thomas, 2006) a permis de faire émerger des catégories de discours
représentatives des acteurs du champ. Le rattachement de ces discours à des courants de
pensée s’est fait lorsque les interviewés faisaient explicitement référence à un ouvrage /
courant précis, à un documentaire, à un « gourou » représentatif d’une école de pensée, ou
exprimaient leur adhésion à une « vision du monde » et des échanges caractéristique d’un
courant.
Afin d’approfondir la compréhension des racines théoriques du champ de l’économie
collaborative, nous avons complété cette première source de données à travers trois sources
complémentaires permettant d’accéder à des théorisations intermédiaires plus systématiques
et formalisées : premièrement, nous avons conduit, transcrit et codé une série d’entretiens
12
avec 4 co-fondateurs et 3 membres actifs du collectif Ouishare. Ces entretiens formels ont été
complétés par de nombreuses interactions informelles pendant l’année 2015. Deuxièmement,
nous avons participé à deux éditions (2015 et 2016) du Ouishare Fest à Paris, avons analysé
les programmes du Ouishare Fest entre 2014 et 2016 ainsi que les résumés des sessions pour
les rattacher à des courants théoriques. Enfin, nous avons lu et analysé plusieurs ouvrages de
vulgarisation rattachés au mouvement de l’économie collaborative et explicitement
mentionnés par les entrepreneurs interviewés. Ces ouvrages, mis en avant dans la libraire de
l’économie collaborative des Ouishare Fest, peuvent être le fait de ‘gourous’ et autres
consultants cherchant à formaliser les principes de l’économie collaborative, d’académiques
observateurs du champ ou des membres fondateurs du collectif Ouishare eux-mêmes (tels que
l’ouvrage Sociétés Collaboratives (Fillipova, 2015). L’analyse de ces ouvrages s’est faite par
une lecture approfondie avec prise de notes, nous permettant d’identifier des liens avec des
courants de pensée, qui constituent des théories de plus large portée véhiculant des idéologies
alternatives de création de valeur.
FONCTIONNALITE, DON, BIENS COMMUNS, CULTURE
INTERNET : QUATRE COURANTS DE PENSÉE QUI IRRIGUENT
L’ECONOMIE COLLABORATIVE
Nous avons identifié quatre courants de pensée mobilisés par les acteurs du champ de
l’économie collaborative afin de cadrer et justifier leur action : l’économie de la
fonctionnalité, l’économie du don, les communs ainsi que la culture internet (dérivée
notamment de la contre-culture libertaire et libertarienne américaine). Dans les lignes qui
suivent, nous développons ces quatre courants de pensée et montrons comment ils se
manifestent dans le champ de l’économie collaborative à travers les discours des porteurs de
projets, ceux des entrepreneurs institutionnels, les débats animant les évènements
configurateurs du champ et les ouvrages du champ de l’économie collaborative (cf. tableau
2).
13
COURANTS THEORIQUES
L’économie de la fonctionnalité
L’économie du don
Les communs
La culture internet
Récits d’entrepreneurs
« On consomme massivement, ça s’amasse
dans nos placards et on a plus la place (…).
DressWing, c’est vraiment un site de location
de vêtements et accessoires haut de gamme et
de luxe entre particuliers. » (Fondatrice,
DressWing)
« On dit que grâce à nous, vous pouvez
accéder par le biais de la location à des
services, à des biens que vous n’avez pas
forcément pu acheter ou voulu acheter. (…) à
l’époque on achetait un CD. Maintenant ce
qu’on veut ce n’est pas acheter un CD, c’est
écouter de la musique. » (Cofondateur, Place
de la Loc)
« J’ai voulu donner mon réfrigérateur et je
n’ai trouvé aucune association intéressée.
(…) Du coup, j’ai eu envie de créer quelque
chose qui permet de vendre ce réfrigérateur et
de donner simplement l’argent récolté à une
association » (Co-fondateur, C’est bon
Esprit).
« Le message clé de notre offre, c’est le
partage gratuit d’objets entre voisins. Il y a
toujours à notre proximité une offre d’objets
et de services potentielle car on est tous le
voisin de quelqu’un. Nous on est guidé par
l’entraide gratuite entre voisins (…) ». (Co-
fondateur, ShareVoisin)
« Nous nous revendiquons de l’esprit "hacker", qui
s'exprime par exemple dans le logiciel libre et le Do
It Yourself. Au coeur de celui-ci : le partage des
savoirs, l'émulation, la liberté de faire et l'envie de
comprendre. Que ce soit en créant de nouvelles
choses et outils, ou en améliorant continuellement
ceux qui existent, l’esprit de détournement de la
culture du hack correspond à cette volonté
d’indépendance et d’expérimentation qui anime
tous les membres ». (Co-fondateur, Electrolab)
« (…) En 2010, on ne parlait pas encore d’économie
collaborative, mais on parlait déjà de plateformes.
[…] On commençait déjà à voir la destruction des
acteurs économiques classiques par le numérique. Et
moi je suis arrivé sur la Ruche qui dit Oui de façon
très pragmatique en me disant que ce projet allait
permettre de redonner le pouvoir aux consommateurs
et aux producteurs. Grâce à la puissance d’internet et
des plateformes. » (Co-fondateur, La ruche qui dit
oui).
Théorisations intermédiaires
« Transitioning toward functional and
cooperation economy» (Bernasconi and
Sempels, OuiShare Fest 2015)
« Functional and cooperation economy as
innovative business models » ( Sempels,
OuiShare Fest 2015)
« An increasing number of people from
different backgrounds and all ages are
shifting to a « usage mind-set » whereby they
pay for the benefit of a product what it does
for them without needing to own the
product outright » (Botsman, 2010:71)
« From Gift Culture to Gift Cosmology »
(Eisenstein, OuiShare Fest 2013)
« Education Powered By Gift: The Story of
Maya Universe Academy » (Manjil,
OuiShare Fest 2014)
« A culture of « indirect reciprocity » is often
referred to as the « gift economy », one
where people give goods and services
without any explicit agreement for immediate
or future reward. This model is at work in
Freecycle » (Botsman, 2010 : 132)
« Pour faire face à la rareté des ressources
naturelles, il faut en finir avec la rareté de
l’information, des connaissances et des savoir-faire.
(…). C’est l’objectif des communautés
d’innovateurs « open source » qui construisent des
biens communs contributifs et immatériels. La
reproductibilité est au cœur de leurs principes
d’organisation durables. » (Filippova & Collectif
OuiShare, 2015 :95)
« Mozilla, Creative Commons, Wikipedia, and
Architecture for Humanity remain strong
embodiments of that ethos. The result is
continuously organic improvement of the Web
experience for all. These open communities and
platforms are a terrific demonstration of the culture
of gifting and generosity that fueled the “Web
economy” in the mid-1990s. I believe it remains
central to nurturing the next generation of healthy
social innovations. » (Gansky, 2012:77)
« An Anatomy of Misfit Philosophies: How to Hack
Systems » (Clay, OuiShare Fest 2014)
« From Social Movements to Community
Movements » (Jägerskog , De Lara, Rogers, De
Ugarte , OuiShare Fest 2014)
« (…) ces logiques collaboratives […] ont été
évidemment portées par internet. Quand je dis
internet, c’est à la fois le réseau technique, les
pratiques, mais c’est aussi les imaginaires et
idéologies qui gravitent autour d’internet. Et donc
forcément, revenir un peu aux origines d’internet, un
peu alternatives, un peu contre-culturelles et à la
manière dont ces ascendances contre-culturelles, ont
influencé le développement d’internet a du sens pour
l’économie collaborative ». Co-fondateur OuiShare
14
L’économie de la fonctionnalité : le passage de la propriété à l’usage
Pour le courant de l’économie de la fonctionnalité, la valeur d’un produit ne réside plus dans
la possession d’un bien, mais dans les bénéfices de son utilisation. En pratique, il s’agit d’un
changement de paradigme fondé sur l’usage plutôt que la propriété, qui renvoie à « une
économie de services dans laquelle le bien au sens physique du terme est considéré comme
une immobilisation et non plus comme un ‘consommable’ » (Lauriol, 2008, p. 33). Ce faisant,
l’économie de la fonctionnalité se présente comme un changement de logique de création de
valeur, laissant place à de nouveaux modes de consommation et de production, et permettant
d’optimiser l’usage des ressources (Du tertre, 2008; Lauriol, 2008).
Cette approche est étroitement liée à la notion d’économie circulaire, qui vise à minimiser les
impacts environnementaux d’un bien ou service le long de son cycle de vie (Braungart et
McDonough, 2009). Suivant cette perspective, le producteur doit rester aussi longtemps que
possible propriétaire et responsable de la qualité des produits afin d’optimiser l’usage de
ressources naturelles et accroître la durée de vie et la qualité de ses produits. Il s’agit
également d’anticiper la fin de vie dès la conception des produits, afin de faciliter la
réutilisation de matériaux sans en dégrader la valeur. Parmi les solutions mises en avant par
l’économie circulaire, les modèles d’affaires fondés sur la location et la prestation de service
apparaissent alors comme un moyen d’inciter à l’optimisation environnementale des produits,
en rendant économiquement moins pertinentes des stratégies d’obsolescence programmée. De
même, les démarches favorisant la revente, la réparation ou la réutilisation des produits en fin
de vie sont perçues comme des leviers de limitation des déchets et de réintégration des biens
dans de nouveaux cycles d’usage.
L’économie de la fonctionnalité est un courant de pensée souvent mobilisé dans le cadre de la
consommation collaborative (Robert, Binninger et Ourahmoune, 2014). A titre d’exemple,
Botsman et Rogers (2010) utilisent la notion de product-service system (PSS) pour définir
l’un des trois grands domaines de la consommation collaborative. Ces PSS peuvent prendre
deux formes : une organisation centralisée organisant l’accès à une ressource physique pour
de multiples usagers (cf. Techshop, Zipcar, Vélib, Autolib, espaces de ‘co-working’ ou les
Open libraries), ou une plateforme de location de biens entre particuliers (Belk, 2014). Ce
dernier modèle correspond à une conception très répandue que l’on retrouve dans une
15
majorité de définitions de l’économie collaborative, car elle recouvre d’un point de vue
empirique des exemples de plateformes à succès (Airbnb, Blablacar, Zilok, LeBonCoin)
devenues emblématiques de l’économie collaborative, qui intègrent plus ou moins
explicitement une promesse environnementale et sociale dans leur offre de valeur.
L’économie du don : l’importance du « lien social »
La pratique du don est l'un des modes d'échange les plus anciens de notre société. Loin d'être
obsolète, elle reste très répandue dans le monde des affaires (Alter, 2010 ; Bureau, 2014). Le
don se définit comme un transfert qui n’implique aucune contre-partie (Athané, 2011). Par
conséquent, il s’oppose à toute forme d’échange monétaire ou de troc, qui supposent une
compensation instantanée de l’échange par de l’argent ou un objet ou service de valeur
similaire. Dans l’économie du don, la réciprocité immédiate qu’implique l’échange d’argent
ou le troc aurait pour effet de détruire le lien social (Boyle, 2012). Pour Mauss (1924), le don
suppose une triple obligation de « donner, recevoir, et rendre » qui fonctionne grâce au
pouvoir presque spirituel de ce qui est donné. Dans et par le don s’articulent la poursuite de
l’avantage individuel et l’ouverture à autrui par des actes généreux (Bureau, 2014). Les
individus sont en effet interdépendants et reliés par les biens qui circulent entre eux et qui
incarnent une partie de l’identité du donateur venant se loger à l’intérieur des objets donnés.
L’économie du don est mobilisée par les acteurs de l’économie collaborative, notamment à
travers la promesse de sens au-delà de l’échange marchand, et d’un lien social renouvelé et
renforcé (Belk, 2010). Comme l’illustrent Bostman et Rogers (2010), ces nouvelles pratiques
permettraient de retrouver une convivialité perdue. Cette promesse s’illustre par exemple via
des magasins gratuits qui sont des espaces pour donner et recevoir des objets sans aucun
retour. Les objets déposés sont donnés à la personne à qui ces objets peuvent être utiles. Le
donneur devra toutefois vérifier que ce qu’il donne est propre et en état d’usage, et le receveur
ne prendre que ce qui lui est utile et non n’importe quel objet sous prétexte de gratuité. Elle
peut aussi s’illustrer au niveau global avec des initiatives telles que les ‘Repair Café’, concept
apparu en 2009 aux Pays-Bas Martine Postma, une militante écologiste, a proposé cette
initiative au conseil municipal de la ville Oost-Watergraafsmeer. Le principe repose sur la
rencontre périodique de personnes dans un lieu déterminé (place de village, salle des fêtes,
16
etc.) où des outils et des compétences sont mis à disposition gratuitement afin de réparer des
objets1. De même, Couchsurfing permet à des voyageurs de passer du temps, un dîner, une
visite de ville avec les personnes qui les hébergent gratuitement, favorisant de développement
de liens sociaux nouveaux (Germann Molz, 2012). Ces exemples illustrent la promesse d’un
nouveau terreau relationnel porté par l’économie collaborative, entre des personnes qui ne
sont pas uniquement membres de la même communauté, amis ou voisins de palier.
Les communs : vers une gouvernance décentralisée, partagée, favorisant la création
collective
La réflexion sur les communs a été largement marquée par les travaux d’Elinor Ostrom
(1990) sur l’étude des formes de propriété et de gestion collective – c’est à dire ne reposant ni
sur une régulation par la propriété privée, ni par l’Etat - des ressources en pool commun
(Common Pool Ressources). Si les travaux d’Ostrom inscrivent ces formes de gouvernance
collective comme un mécanisme de préservation et de régulation des biens communs
« rivaux » (tels que les ressources naturelles dont l’usage est limité), ces réflexions ont été
reprises et prolongées par toute une série d’approches qui s’appuient sur une gouvernance
auto-organisée pour créer et gouverner l’émergence de biens communs immatériels non
rivaux et non exclusifs -tels que des connaissances, un logiciel ou des savoirs- (Benkler et
Nissenbaum, 2006). Les exemples les plus emblématiques viennent de l’informatique, via
l’open source (Aigrain, 2005 ; Raymond, 2001) comme le projet GNU qui donnera naissance
à Linux, un système d'exploitation libre (Stallman, Williams et Masutti, 2011). Le
mouvement du logiciel libre se caractérise ainsi par le passage d’une logique hiérarchique et
propriétaire fondée sur les droits de propriété fermés, à une logique ouverte, distribuée et
contributive favorisant un libre accès gratuit et universel pour les utilisateurs. De même,
Wikipedia, fondé sur un modèle d’auto-régulation, puise ses principes de gouvernance dans la
régulation des biens communs (Cardon et Levrel, 2009). Ainsi, la gouvernance des biens
communs vient fonder les principes de production par les pairs (peer production) via la mise
au point de principes coopératifs et d’une gouvernance alternative (Demil et Lecocq, 2006)
qui permettent la création et le partage de ressources.
1 Une association a été fondée pourfinir une charte définissant les principes de la démarche et soutenir
l’éclosion d’initiatives locales. Aujourd’hui, il existe plus de 750 Repair cafés à travers le monde. Une charte des
repair cafe’ est disponible sur le site de l’initiative : repaircafe.org
17
La gouvernance des communs constitue un cadre de référence important dans le champ de
l’économie collaborative, explorant l’émergence des formes de gouvernance plus
coopératives et décentralisées. Dans une approche technologique et militante, Michel
Bauwens, l’un des architectes de la plateforme P2P foundation, plaide pour l’émergence d’un
« mode de production et de création de valeur qui soit gratuit, juste et durable », favorisant la
diffusion et la co-création de la valeur entre les « commoners » (Bauwens, 2005, 2015 ;
Bauwens et Kostakis, 2014). Dans cette perspective, il s’agit de diffuser le plus largement
possible les connaissances et combattre les barrières -jugées artificielles- à la diffusion et au
libre accès aux ressources caractéristiques des modèles d’affaires fermés. Cette réflexion sur
la gouvernance s’accompagne également de création d’outils de management collaboratifs
autour de la prise de décision (par exemple, Loomio) ou de la comptabilité propre à ce type
d’initiative.
Dans une perspective complémentaire, mais différente, Rifkin (2015) montre comment
l’évolution des systèmes d’information et le développement de l’internet des objets peut
aboutir à créer une « société du coût marginal zéro », fondée sur la montée en puissance de
« biens communs collaboratifs » et marquée par la réduction drastique du coût de l’accès aux
biens et services, la coproduction des contenus, de produits et de services, la décentralisation
des systèmes de production énergétiques et faire basculer nos sociétés vers des systèmes
distribués et décentralisés, qui s’avéreront plus efficaces d’un point de vue environnemental.
La culture internet : start-up et disruption des grandes institutions bureautiques
La culture internet constitue un quatrième pôle attracteur des entrepreneurs de l’économie
collaborative. Les acteurs qui se revendiquent de ce courant mettent en avant une logique de
type business et start-up, prônent la disruption comme logique associée, et mettent en avant le
‘peer to peer’ et la décentralisation comme modèle organisationnel privilégié.
Si internet véhicule des imaginaires différents, plusieurs travaux ont exploré ses origines
culturelles aux Etats-Unis dans les années soixante, à la confluence de philosophies
libertaires, communautaires, et libertariennes (Cardon, 2010). Selon Fred Turner (2008), le
développement d’internet a été marqué par la contre-culture hippie apparue dans les années
60 aux Etats-Unis, dont les idéologies –d’abord libertaires et communautaires puis
libertariennes- se retrouvent dans le développement des nouvelles technologies du web et plus
18
largement de la Silicon Valley. Turner illustre ces évolutions et hybridations à travers
l’histoire de Stewart Brand, ancien hippie, militant environnementaliste, journaliste, homme
d’affaires et aujourd’hui figure de pointe de la Silicon Valley. Dans son analyse, Turner décrit
l’émergence d’un monde qui refuse les formes de régulation et les rentes des grandes
entreprises bureaucratiques, symbolisées dans les années 70 par IBM. On assiste alors à un
renouveau de la pensée libertarienne qui s’appuie sur la liberté d’action de l’individu dans un
marché libre, dérégulé, débarrassé des monopoles et de l’intervention de l’Etat. Le
développement d’internet ou du mouvement des hackers (Lallement, 2015) participe à la
montée en puissance de cette idéologie, s’appuyant sur une technologie décentralisée,
remettant en question les hiérarchies établies, où toute personne peut bâtir de nouvelles
formes d’organisation politique basées sur la participation et la collaboration. Ce mouvement
valorise aussi l’entrepreneur individuel et met en avant une volonté de faire du profit irriguant
une pensée construite sur l'individualisme et le culte de l'inventivité.
Les entrepreneurs de l’économie collaborative empruntent à l’idéologie de la contre-culture
américaine une volonté de changer le monde et de casser les rentes des grandes institutions
établies (Etats et grandes entreprises). Cette perspective est caractéristique d’initiatives
explicitement disruptives telles qu’Uber (dont le fondateur Travis Kalanick se revendique
explicitement de la philosophie libertarienne d’Ayn Rand) ou Airbnb, mettant en avant une
vision entrepreneuriale et libérale, n’hésitant pas à prendre à revers les régulations nationales
ou à s’attaquer à des positions qu’elles considèrent comme des monopoles de rente. Cette
perspective est aussi sous-jacente à des innovations technologiques telles que le blockchain,
qui constitue une technologie décentralisée d’enregistrement, de comptabilisation et de
maintien de registre de transactions, ouvrant la perspective d’organisations et de transactions
régulées sans institution centralisée (Wright et De Filippi, 2015)
19
LOST IN FOUNDATIONS ? HETEROGENEITE THEORIQUE ET
INSTITUTIONNALISATION D’UN CHAMP ORGANISATIONNEL
EMERGENT
En mettant en évidence quatre courants de pensée, nos résultats témoignent de l’hétérogénéité
des courants théoriques mobilisés par les entrepreneurs du champ de l’économie collaborative
pour faire sens et légitimer leur action. Dans cette section, nous discutons nos résultats et
formulons des propositions de recherche sur les effets de cet « œcuménisme théorique » sur la
dynamique d’institutionnalisation d’un champ organisationnel émergent.
Les différents courants théoriques identifiés (économie de la fonctionnalité, communs, don,
culture internet) véhiculent des visions très différentes de la création de valeur. Comme le
suggèrent Thornton, Occasio et Lounsbury (2012), ces répertoires théoriques fonctionnent
comme des logiques institutionnelles à l’échelle d’un champ (field level logics), car ils
véhiculent un socle normatif et des idéologies différentes en matière de création de valeur. En
tant qu’institutions normatives, ces courants de pensée constituent des bases de légitimité
dans lesquelles puisent les porteurs de projets afin de « théoriser » leur initiative (Greenwood
et al., 2002) et cadrer les registres normatifs à travers lesquels ils souhaitent être jugés. Ainsi,
des initiatives revendiquant une proximité à l’économie de la fonctionnalité ou à la culture
internet sont compatibles avec une vision classique de la création et de l’appropriation de la
valeur par l’entrepreneur (l’économie de la fonctionnalité se distingue néanmoins par une
mise en avant plus forte de ses bénéfices environnementaux et un modèle organisationnel plus
centralisé). Les logiques du don ou des communs s’orientent vers une logique de distribution
collective de la valeur et des formes de gouvernance alternatives ou non marchandes. Cette
hétérogénéité peut être perçue comme une opportunité pour les entrepreneurs (classiques et
institutionnels) du champ, qui peuvent jouer de ces différents répertoires de légitimation dans
la problématisation de leur projet en fonction de leurs auditoires et de l’évolution de leur
projet.
Proposition 1 : dans un champ émergent, l’hétérogénéité des courants de pensée offre des
répertoires de légitimation variés à ses entrepreneurs.
20
Malgré leur hétérogénéité, les quatre courants de pensée présentés ci-dessus ne sont
évidemment pas totalement hermétiques, inconciliables ou exclusifs. Ainsi, de nombreux
projets collaboratifs puisent simultanément et « bricolent » en combinant plusieurs courants
de pensée : à titre d’exemple, une initiative telle que CommentReparer.com (qui se présente
comme un forum d’entraide pour la réparation d’objets cassés), emprunte simultanément aux
courants de la fonctionnalité et de l’économie circulaire (favoriser la réparabilité, lutter contre
l’obsolescence des produits), à la logique du don et celle des ‘commons’ (partager
gratuitement et propager les connaissances en matière de réparation des objets). De même, un
projet tel que La Ruche qui dit Oui (plateforme organisant des micro-marchés de distribution
alimentaire afin de relocaliser l’alimentation et favoriser des échanges plus directs entre
consommateurs et producteurs) emprunte simultanément des éléments de la culture internet
tout en revendiquant une mission sociale et une vision élargie de la création de valeur
(Acquier, Carbone et Massé, 2016). Enfin un projet tel que POC 21, un espace de prototypage
de solutions répondant aux grands défis planétaires, hybride des logiques de biens communs
(solutions en opensource), mouvement des makers, et création de valeur environnementale.
Chaque projet collaboratif peut ainsi se construire en combinant et en hybridant plusieurs
logiques. A ce titre, l’économie collaborative, qui réunit des idéologies variées en matière de
création de valeur, offre des opportunités de créativité et apparaît comme un terrain
d’investigation particulièrement favorable à l’éclosion d’organisations hybrides (Battilana et
Dorado, 2010 ; Haigh, Walker, Bacq et Kickul, 2015), qui combinent différentes logiques
institutionnelles et visions de la création de valeur (Friedland et Alford, 1991; Thornton et
Ocasio, 1999).
Proposition 2 : dans un champ émergent, l’hétérogénéité des soubassements théoriques est
propice à l’émergence d’organisations hybrides, qui innovent en combinant différentes
logiques institutionnelles.
Si la diversité des courants de pensée peut offrir une palette variée de stratégies de
légitimation, comment cette diversité théorique et idéologique est-elle gérée au niveau du
champ ? Cette question nécessite d’être instruite en analysant de manière plus approfondie les
formes d’entrepreneuriat institutionnel qui s’y déploient. Comme nous l’avons souligné, des
organisations telles que Shareable aux États-Unis ou OuiShare en Europe jouent un rôle
important d’entrepreneur institutionnel (DiMaggio 1988 ; Greenwood et al., 2002 ; Maguire et
al., 2004). En effet, ces acteurs théorisent le champ, en organisent les frontières, le structurent
21
à travers la constitution de réseaux, la publication d'ouvrages ou l'organisation d'événements
qui véhiculent certains courants de pensées et qui configurent le champ (Lampel et Meyer,
2008 ; Leca, Rüling et Puthod, 2015). L’observation de ces organisations suggère des formes
originales d’entrepreneuriat institutionnel : plutôt que d’homogénéiser le champ, leur action
suggère une division du travail entre entrepreneurs institutionnels. A titre d’exemple, les
fondateurs de Ouishare tendent à se spécialiser individuellement sur certains champs
spécifiques de l’économie collaborative. De même, plutôt que de réguler, homogénéiser et
définir les frontières du champ et leurs fondements normatifs, ils tendent à instaurer des
arènes (tels que le OuiShare Fest) permettant de mettre en avant et d’organiser sa diversité
interne et son instabilité.
Proposition 3 : dans un champ organisationnel émergent, l’hétérogénéité des soubassements
théoriques appelle des formes d’entrepreneuriat institutionnel spécifiques, compatibles avec
l’instabilité qui caractérise le champ.
Dans un champ émergent tel que celui de l’économie collaborative, la diversité théorique
permet « d’adresser » différentes communautés, qui s’identifient aux différentes idéologies de
la création de valeur qui les caractérisent. Dans la perspective de la sociologie des sciences,
elle peut être analysée comme un dispositif d’intéressement (Callon 1981, 1986). Mais ses
effets apparaissent plus ambigus lorsque l’on considère ses publics « externes » (grand public,
organismes de régulation, Etat, associations professionnelles). Bien que la diversité théorique
interne au champ puisse accroître l’attractivité du champ, en facilitant le rattachement d’un
grand nombre de parties prenantes (Marcus et Anderson, 2013), elle diminue sa cohérence
idéologique et empirique, rend sa coordination plus complexe et peut aboutir à multiplier les
controverses et incompréhensions liées aux promesses du champ et à remettre en question son
unité. A titre d’exemple, les promesses véhiculées par l’économie collaborative en matière de
progrès environnemental, d’apprentissage, de partage ou de coopération entre individus sont
largement questionnées par la croissance très rapide des plateformes d’intermédiation de type
Uber ou Airbnb qui soulèvent de nombreuses controverses en termes de précarisation des
travailleurs ou de fiscalité. L’hétérogénéité conceptuelle et théorique d’un champ peut ainsi
fragiliser sa légitimité, en l’exposant à des critiques pointant les écarts entre promesses,
discours, et pratiques.
22
Proposition 4 : l’hétérogénéité des courants de pensée accroit la visibilité du champ
organisationnel émergent, mais soulève des problèmes d’intelligibilité et de compréhension
pour ses publics externes.
CONCLUSION
En explorant les soubassements cognitifs et normatifs mobilisés par les entrepreneurs de
l’économie collaborative, nous avons identifié quatre traditions théoriques (économie de la
fonctionnalité, du don, la gestion des communs, culture internet) qui sous-tendent le
développement de ce champ organisationnel émergent. Ce faisant, notre article propose des
contributions de différentes natures : une première série de contributions concerne la
compréhension des dynamiques propres au champ de l’économie collaborative. Notre travail
répond ainsi au besoin de cartographie des fondements théoriques et normatifs de l’économie
collaborative (Borel, Massé et Demailly, 2015). De plus, en explorant les origines
conceptuelles et théoriques du champ, ses différentes promesses et les visions parfois
antagonistes de la création de valeur qui s’y déploient, notre travail permet de mieux
comprendre les débats et paradoxes qui traversent ce champ émergent et contesté.
D’un point de vue théorique, notre approche cognitive et discursive contribue à la
compréhension des processus d’institutionnalisation de champs organisationnels émergents.
Notre analyse fournit tout d’abord une illustration empirique de la manière dont les acteurs
d’un champ peuvent mobiliser des théories en sciences sociales comme levier de légitimation.
Ceci invite à poursuivre ce travail de rapprochement entre le concept de ‘théorisation’ dans la
littérature néo-institutionnelle (Greenwood Suddaby & Hinnings 2002 ; Mena et Suddaby,
2016) et les approches en termes de performativité en sociologie des sciences (Callon, 1998 ;
Gond, Cabantous, Harding et Learmonth, 2016).
Notre analyse contribue aussi aux travaux en termes de complexité institutionnelle, qui
s’interrogent classiquement sur les tensions et changements entre deux logiques dominantes à
l’intérieur de champs déjà constitués (Greenwood, Raynard, Kodeih, Micelotta et Lounsbury,
2011). En mettant en évidence la coexistence de plusieurs cadres théoriques et normatifs au
sein d’un même champ, notre étude révèle la manière dont une constellation de logiques
(Goodrick et Reay, 2011) peut traverser un champ émergent et explore les effets d’une telle
23
hybridité dans la dynamique d’institutionnalisation du champ. A ce titre, nous avons montré
comment la fragmentation théorique du champ de l’économie collaborative créé un contexte
d’action spécifique, pouvant représenter une opportunité pour les acteurs de ce champ en
offrant de multiples registres de légitimation et des perspectives d’hybridation.
Réciproquement, la coexistence d’une multiplicité de logiques et de référentiels normatifs
limite aussi l’intelligibilité du champ pour les acteurs externes et accroît les risques de
controverses face aux nombreux paradoxes et tensions existants. Nos résultats suggèrent enfin
l’existence de formes d’entrepreneuriat institutionnel spécifiques dans ces champs hybrides,
consistant à créer des espaces de confrontations et de débat plutôt qu’à homogénéiser des
comportements. Ces éléments d’analyse pourraient être confrontés à d’autres « champs
hybrides » qui s’efforcent d’articuler différentes doctrines de la performance et de l’intérêt
général, tels que l’entrepreneuriat social, le social business, le nouveau management public,
etc.
Notre travail comporte certaines limites et perspectives de recherche. Une première catégorie
de limites concerne la nature des données, essentiellement constituées de discours recueillis
auprès d’entrepreneurs – classiques et institutionnels- du champ dans le cadre d’interviews ou
de textes et « manifestes » fondateurs du mouvement de l’économie collaborative. Ce type de
données induit un biais de désirabilité et peut fournir une vision idéalisée de l’économie
collaborative. Si ce biais est acceptable dans le cadre de l’étude de stratégies de légitimation,
une perspective de recherche complémentaire consisterait ainsi à confronter les théorisations
des acteurs du champ avec les contre-discours critiques de l’économie collaborative (cf. par
exemple Slee, 2016). En outre, faute d’accès aux pratiques non discursives, il est difficile de
statuer sur le degré de couplage entre les discours des entrepreneurs et leurs pratiques. Une
réelle analyse des processus de performativité devrait ainsi se pencher de manière plus
systématique dans l’analyse des pratiques. Une autre catégorie de limites concerne le
caractère synchronique de notre analyse. Une perspective de recherche intéressante serait
d’analyser l’évolution des problématisations mises en avant par les acteurs de manière
dynamique, afin d’analyser la stabilité ou l’évolution des racines théoriques auxquelles les
acteurs se réfèrent en fonction de l’évolution du champ.
Enfin, en analysant les discours et en appréhendant les racines théoriques en tant qu’outil de
légitimation, nous n’avons pas exploré de manière systématique les enjeux socio-matériels
(Devaujany 2015) sous-jacents aux pratiques collaboratives. Ces enjeux n’en sont pas moins
24
des éléments centraux, comme en témoignent les débats sur la gouvernance algorithmique
(Cardon, 2015 ; Bénavent, 2016), l’émergence du ‘digital labour’ (Cardon et Casilli, 2015),
ou l’importance des dispositifs réputationnels et de gestion de la confiance (Origgi, 2015). En
effet, l’une des spécificités du champ de l’économie collaborative tient à l’omniprésence de
l’artefact technologique (plateformes internet, algorithmes, blockchain, imprimantes 3D et
autres machines-outils dans le cas des makers). A ce titre, nos travaux invitent à de futures
recherches explorant le rôle de ces artefacts technologiques dans la structuration du champ. Il
s’agirait de comprendre quel est le rôle joué par ces artefacts dans la coexistence de plusieurs
référentiels normatifs dans le champ de l'économie collaborative, et si un même artefact peut
être investi différemment en fonction des courants de pensée des acteurs du champ. À titre
d’exemple, une plateforme collaborative peut être interprétée comme un bien commun dans
certains cas ou un dispositif de disruption des marchés dans d’autres. Des travaux ultérieurs
pourraient explorer les interactions complexes entre artefacts technologiques et référentiels
normatifs ou idéologies de la création de valeur, afin d’analyser les modes d’appropriation des
outils en fonction de ces référentiels, ou le degré de « plasticité idéologique » des
technologies qui supportent les pratiques collaboratives, et analyser les luttes d’interprétation
sur le rôle et l’apport de ces artefacts dans la société.
25
REFERENCES
Acquier, A., (2016). « La Responsabilité Sociale de l'Entreprise entre histoire, rationalisations
intra- et inter-organisationnelles », Habilitation à Diriger des Recherches (HDR), IAE de
Paris.
Acquier, A., Carbone, V. et Massé, D. (2016). « Les mondes de l’économie collaborative:
une approche par les modèles économiques », IDDRI Research papers - projet PICO.
Aigrain, P. (2005). Cause commune: l’information entre bien commun et propriété, Fayard,
Paris.
Alter, N. (2010). Donner et prendre, La découverte, Paris.
Anderson, C. (2012). Makers: La nouvelle révolution industrielle, Pearson, Paris.
Athané, F. (2011). Pour une histoire naturelle du don, Presses Universitaires de France –
PUF, Paris.
Audet, M. et Déry, R. (1996). « La science réfléchie. Quelques empreintes de l’épistémologie
des sciences de l’administration », Anthropologie et Sociétés, vol. 20, n°1, p.103-123.
Austin, J. L. (1962). Quand dire, c’est faire: how to do things with words. (G. Lane, Trad.).
Paris: Éd. du Seuil.
Bardhi, F. et Eckhardt, G. M. (2012). « Access-Based Consumption: The Case of Car
Sharing ». Journal of Consumer Research, vol. 39, n°4, p. 881898.
Battilana, J. et Dorado, S. (2010). « Building Sustainable Hybrid Organizations: The Case of
Commercial Microfinance Organizations », Academy of Management Journal, vol.53, 6,
p.14191440.
Bauwens, M. (2015). Sauver le monde : Vers une société post-capitaliste avec le peer-to-peer,
Les Liens qui libèrent, Paris.
Bauwens, M. (2005). « The Political Economy of Peer Production », C Theory.net.
Bauwens, M. et Kostakis, V. (2014). « From the communism of capital to capital for the
commons: Towards an open co-operativism », Triple C: Communication, Capitalism et
Critique. Open Access Journal for a Global Sustainable Information Society, vol. 12, 1,
p.356-361.
Benavent, C. (2016). Plateformes : Sites collaboratifs, marketplaces, réseaux sociaux…
Comment ils influencent nos choix, FYP Éditions, Limoges.
Belk, R. (2010). « Sharing », Journal of Consumer Research, vol.36, n°5, p.715734.
Belk, R. (2014). « You are what you can access: Sharing and collaborative consumption
online », Journal of Business Research, vol.67, n°8, p.15951600.
Benkler, Y. et Nissenbaum, H. (2006). « Commons-based Peer Production and Virtue »,
Journal of Political Philosophy, vol.14, n°4, p.394419.
Borel, S., Massé, D. et Demailly, D. (2015). L’économie collaborative, entre utopie et « big
business ». Esprit, Juillet (7), 9.
Botsman, R. (2014). « The Sharing Economy Lacks A Shared Definition », Co.Exist,
fastcoexist.com.
26
Botsman, R. et Rogers, R. (2010). What’s mine is yours How collaborative consumption is
changing the way we live, Collins, London.
Bourdieu, P. (2000). Les structures sociales de l’économie, Paris, Seuil.
Boyle, M. (2012). The Moneyless Manifesto: Live Well. Live Rich. Live Free, Permanent
Publications, East Meon, UK.
Braungart, M. et McDonough, W. (2009). Cradle to Cradle, Penguin, London.
Bureau, S. (2014). « Essai sur le don en gestion », Le Libellio d’AEGIS, vol.10, n°3, p.521.
Callon, M. (1981). « Pour une sociologie des controverses technologiques », Fundamenta
Scientae, n°2, p.381399.
Callon, M. (1986). « Eléments pour une sociologie de la traduction », L’année sociologique,
vol.36, p.169207.
Callon, M. (1998). The laws of the markets, Blackwell Publishers, Malden, MA.
Callon, M. (2006). « What Does it Mean to Say that Economics is Performative? » CSI
working papers series, n°5.
Cardon, D. (2010). La démocratie Internet: promesses et limites, Seuil, Paris.
Cardon, D. (2015). A quoi rêvent les algorithmes: nos vies à l’heure des big data, La
République des idées, Seuil, Paris.
Cardon, D. et Casilli, A. A. (2015). Qu’est-ce que le digital labor? INA, Paris.
Cardon, D. et Levrel, J. (2009). « La vigilance participative. Une interprétation de la
gouvernance de Wikipédia ». Réseaux, vol.154, n°2, p.5189.
Christensen, C. M. (2014). « The Capitalist’s Dilemma », Harvard Business Review, June.
De Vaujany, F. X. (2015). Sociomatérialité et information dans les organisations: entre
bonheur et sens. Editions Universitaires de Laval.
Demailly, D. et Novel, A.-S. (2014). Économie du partage: enjeux et opportunités pour la
transition écologique, IDDRI - Science Po, Paris.
Demil, B. et Lecocq, X. (2006). « Neither Market nor Hierarchy nor Network: The
Emergence of Bazaar Governance », Organization Studies, vol.27, n°10, p.14471466.
Déry, R. (2007). « Le management », Gestion, vol.32, n°76.
Déry, R. (2013). Les fondements de la gestion des connaissances, JFD Editions, Montréal.
DiMaggio, P. J. (1988). Interest and agency in institutional theory, Institutional patterns and
organizations, Ballinger, Cambridge, MA.
DiMaggio, P. J. et Powell, W. W. (1983). « The Iron Cage Revisited: Institutional
Isomorphism and Collective Rationality in Organizational Fields », American Sociological
Review, vol. 48, n°2, p.147160.
Douglas, M. (2004). Comment pensent les institutions ? La Découverte, Paris.
27
Dumez, H. (2013). Méthodologie de la recherche qualitative: Les questions clés de la
démarche compréhensive, Vuibert, Paris.
Du tertre, C. (2008). « Modèles économiques d’entreprise, dynamique macroéconomique et
développement durable. L’économie de la fonctionnalité une voie pour articuler dynamique
économique et développement durable: enjeux et débats », Publications du Club «Economie
de la fonctionnalité et développement durable», ATEMIS, Paris.
Ferraro, F., Pfeffer, J. et Sutton, R. I. (2005). « Economics Langage and assumptions: how
theories can become self-fulfilling ». Academy of Management Review, vol.30, n°1, p.824.
Fillipova D. (2015). Société collaborative: La fin des hiérarchies. (D. Filippova, éd.). Rue de
l’échiquier.
Fligstein, N. (1997). « Social Skill and Institutional Theory ». American Behavioral Scientist,
vol.40, n°4, p.397405.
Fligstein, N. et McAdam, D. (2012). A theory of fields, Oxford University Press, New York.
Friedland, R. et Alford, R. (1991). « Bringing Society Back In: Symbols, Practices and
Institutional Contradictions », p. 232263, dans W. Powell et P. Dimaggio (éd.), The New
Institutionalism in Organizational Analysis, University Of Chicago Press, Chicago.
Friedman, G. (2014). Workers without employers: shadow corporations and the rise of the gig
economy. Review of Keynesian Economics, 2(2), 171188.
Gansky, L. (2012). The Mesh: Why the Future of Business Is Sharing, Portfolio, New York.
Germann Molz, J. (2012). « CouchSurfing and network hospitality:’It’s not just about the
furniture’ », Hospitality et Society, vol. 1, n°3, p.215–225.
Ghoshal, S. (2005). « Bad Management Theories Are Destroying Good Management
Practices », Academy of Management Learning et Education, vol.4, n°1, p.7591.
Gond, J.-P., Cabantous, L., Harding, N. et Learmonth, M. (2016). What Do We Mean by
Performativity in Organizational and Management Theory? The Uses and Abuses of
Performativity: Organizing Performativity. International Journal of Management Reviews, 18
(4), 440463.
Goodrick, E. et Reay, T. (2011). Constellations of Institutional Logics: Changes in the
Professional Work of Pharmacists. Work and Occupations, 38(3), 372416.
Greenwood, R., Raynard, M., Kodeih, F., Micelotta, E. R. et Lounsbury, M. (2011).
Institutional Complexity and Organizational Responses. The Academy of Management
Annals, 5(1), 317371.
Hardy, C. et Maguire, S. (2010). Discourse, Field-Configuring Events, and Change in
Organizations and Institutional Fields: Narratives of DDT and the Stockholm Convention.
Academy of Management Journal, 53(6), 13651392.
Greenwood, R., Suddaby, R. et Hinings, C. R. (2002). « Theorizing Change: The role of
professional associations in the transformation of institutionalized fields », Academy of
28
Management Journal, vol.45, n°1, p.5880.
Haigh, N., Walker, J., Bacq, S. et Kickul, J. (2015). « Hybrid organizations: origins,
strategies, impacts, and implications », California Management Review, vol.57, n°3, p.5-12.
Hardy, C. et Maguire, S. (2008). Institutional Entrepreneurship. In R. Greenwood, C. Oliver,
R. Suddaby, et K. Sahlin, The SAGE Handbook of Organizational Institutionalism (p.
198217). SAGE Publications Ltd.
Hoffman, A. J. (1999). « Institutional Evolution and Change: Environmentalism and the U.S.
Chemical Industry », Academy of Management Journal, vol.42, n°4, p.351371.
Lallement, M. (2015). L’âge du faire: Hacking, travail, anarchie, Seuil, Paris.
Laloux, F. (2014). Reinventing Organizations, Nelson Parker.
Lampel, J. et Meyer, A. D. (2008). « Guest Editors’ Introduction: Field-Configuring Events
as Structuring Mechanisms: How Conferences, Ceremonies, and Trade Shows Constitute
New Technologies, Industries, and Markets ». Journal of Management Studies, vol.45, n°6,
p.10251035.
Lauriol, J. (2008). « Développement durable et économie de la fonctionnalité: une stratégie
renouvelée pour de nouveaux enjeux », dans L’économie de la fonctionnalité une voie pour
articuler dynamique économique et développement durable: enjeux et débats. Publication du
Club « Économie de la fonctionnalité et développement durable », Novembre, p. 11-28.
Lawrence, T. B., Hardy, C. et Phillips, N. (2002). « Institutional Effects of Interorganizational
Collaboration: The Emergence of Proto-Institutions ». The Academy of Management Journal,
vol.45, n°1, p.281290.
Leca, B., Rüling, C.-C. et Puthod, D. (2015). « Animated Times: Critical Transitions and the
Maintenance of Field-Configuring Events », Industry and Innovation, vol.22, n°3, p.173192.
MacKenzie, D. et Millo, Y. (2003). « An Equation and its Worlds: Bricolage, Exemplars,
Disunity and Performativity in Financial Economics », Social Studies of Science, vol.33, n°6,
p.831868.
Maguire, S., Hardy, C. et Lawrence, T. B. (2004). « Institutional Entrepreneurship in
Emerging Fields: HIV/AIDS Treatment Advocacy in Canada », The Academy of Management
Journal, vol.47, n°5, p.657679.
Maguire, S. et Hardy, C. (2009). Discourse and De-Institutionalization: the case of DDT.
Academy of Management Journal, 52(4), 148178.
Marcus, A. A. et Anderson, M. H. (2013). « Commitment to an Emerging Organizational
Field: An Enactment Theory », Business et Society, vol.52, n°2, p.181212
Marcus, B. et Anderson, C. (2008). « Revenue Management for Low-Cost Providers »,
European Journal of Operational Research, vol.188, n°1, p.258-272.
Mauss, M. (1924). « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés
archaïques », L’Année sociologique, nouvelle série I, (1923-1924), p.30186.
29
Meelen, T. et Frenken, K. (2015). « Stop Saying Uber Is Part Of The Sharing Economy »,
CoExist, Fastcompany.com.
Mena, S. et Suddaby, R. (2016). « Theorization as institutional work: The dynamics of roles
and practices », Human Relations, vol. 69, n°8, p.16691708.
Origgi, G. (2015). La réputation: qui dit quoi de qui, PUF, Paris.
Ostrom, E. (1990). Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective
Action. Cambridge, Cambridge University Press, New York.
Pache, A. C. et Santos, F. (2010). « When worlds collide: The internal dynamics of
organizational responses to conflicting institutional demands », Academy of management
review, 35(3), 455-476.
Phillips, N., Lawrence, T. B. et Hardy, C. (2004). « Discourse and Institutions », Academy of
Management Review, vol. 29, n°4, p.635652.
Rao, H., Monin, P. et Durand, R. (2003). « Institutional Change in Toque Ville: Nouvelle
Cuisine as an Identity Movement in French Gastronomy », American Journal of Sociology,
vol.108, n°4, p.795843.
Raymond, E. S. (2001). The Cathedral et the Bazaar: Musings on Linux and Open Source by
an Accidental Revolutionary, O’Reilly Media Inc, Sebastopol.
Rifkin, J. (2015). The Zero Marginal Cost Society: The Internet of Things, the Collaborative
Commons, and the Eclipse of Capitalism (Reprint edition), Palgrave Macmillan, Basingstoke,
UK.
Robert, I., Binninger, A.-S. et Ourahmoune, N. (2014). « La consommation collaborative, le
versant encore équivoque de l’économie de la fonctionnalité », Développement durable et
territoires. Économie, géographie, politique, droit, sociologie, vol. 5, n°1.
Schor, J. (2014). « Debating the sharing economy ». Great transition initiative, article en
ligne (greattransition.org).
Scott, W. R. (1995). Institutions and organizations. Thousand Oaks: SAGE, London.
Skelcher, C. et Smith, S. R. (2015). « Theorizing hybridity: Institutional logics, complex
organizations, and actor identities: The case of nonprofits », Public Administration, 93(2),
433-448.
Slee, T. (2016). What’s Yours Is Mine, OR Books, New York.
Stallman, R. M., Williams, S. et Masutti, C. (2011). Richard Stallman et la révolution du
logiciel libre: Une biographie autorisée - Une initiative Framasoft, Eyrolles, Paris.
Sundararajan, A. (2016). The sharing economy: the end of employment and the rise of crowd-
based capitalism, The MIT Press, Cambridge, MA.
Thomas, D. R. (2006) « A General Inductive Approach for Analyzing Qualitative Evaluation
Data ». American Journal of Evaluation, vol.27, n° 2, p.237 46.
Thornton, P. H. et Ocasio, W. (1999). « Institutional Logics and the Historical Contingency of
30
Power in Organizations: Executive Succession in the Higher Education Publishing Industry,
1958-1990 », American Journal of Sociology, vol.105, n°3, p.801843.
Thornton, P. H., Ocasio, W. et Lounsbury, M. (2012). The institutional logics perspective: a
new approach to culture, structure, and process. Oxford University Press, Oxford.
Turcan, M. et Sudry-le-Dû, C. (2015). « La share economy: vers un nouveau modèle de
société? », Les Inrocks, Juin 2015.
Turner, F. (2008). From Counterculture to Cyberculture - Stewart Brand, The Whole Earth
Network, and the Rise of Digital Utopianism, University of Chicago Press, Chicago.
Wright, A. et De Filippi, P. (2015). « Decentralized Blockchain Technology and the Rise of
Lex Cryptographia », SSRN Scholarly Paper, n°2580664, Social Science Research Network
Rochester, NY.
Zilber, T. B. (2008). « The work of meanings in institutional processes », p. 151170, dans R.
Greenwood, C. Oliver, R. Suddaby, et K. Sahlin, The SAGE handbook of organizational
institutionalism, Sage, London.
... The collaborative economy (Acquier, Carbone, & Massé, 2017) aims to generate value through relational capital. It is often linked to platforms (Evans & Gawer, 2016) that facilitate new entrepreneurial models by building a market open to the temporary use of goods or services. ...
... Under the label of "collaborative tourism", a multimillionaire business has quickly established itself. The latter is based on two pillars (Acquier et al., 2017): Low-cost flights and Airbnb (along with several similar portals, such as HomeAway). As transactional-type platform, Airbnb has indeed been very successful within this strand of "platform capitalism" (Srnicek, 2017). ...
Conference Paper
Full-text available
Within the national and international scenario, the phenomenon of sharing economy in tourism is strictly linked to the “shadow hospitality” models, spread on platforms such as: Airbnb, Homelidays, Wimdu (Travel like e local), Vrbo (Vacation rentals by owner); Kid&Coe, HouseTrip, OnlyApartements. This new trend in tourism needs to be investigated in terms of impacts on local communities, public spaces and urban cultures. The so called “Airbnb effect” is influencing the housing sector, the typology of commercial facilities, and the local productive traditions. Several initiatives - both at municipal and communities level - started recently in European cities affected by these phenomena and different policies and measures were adopted for: protecting the housing accessibility, regulating the real estate speculation and stopping the expulsion of residents. In line with this perspective, the paper will discuss the following research questions: How to investigate the impacts of the shadow hospitality on cultural, social and economic environment of the urban areas affected by these phenomena? How a place-based regeneration process could contribute to rebalance economic opportunities and risks produced by sharing platforms in tourism, by dealing with the loss of authenticity of public spaces and the gentrification trends?
... L'economia collaborativa (Acquier, Carbone, & Massé, 2017) ha l'obiettivo di generare tale valore attraverso il capitale relazionale ed è spesso associata a piattaforme (Evans & Gawer, 2016) che facilitano le attività di nuovi modelli imprenditoriali costruendo un mercato aperto all'uso temporaneo di beni o servizi erogati spesso da privati (Commissione Europea, 2016). Tuttavia tali modelli imprenditoriali non sono sempre orientati ad una reale relazione tra progresso economico e sociale. ...
... Sotto l'etichetta di "turismo collaborativo", si è rapidamente costruito un business miliardario che si basa su due pilastri della collaborative economy (Acquier et al., 2017): i voli aerei low cost e Airbnb (insieme ad un'altra decina di portali simili, come HomeAway). Airbnb quale piattaforma di tipo transazionale di fatto è una di quelle che ha avuto un maggiore successo all'interno di questo filone del "platform capitalism" (Srnicek, 2017). ...
Chapter
Il capitolo affronta il problema più discusso degli ultimi anni; quello della shadow hospitality, enormemente e disordinatamente aumentata in mancanza di leggi che la regolamentassero. Anche se tal fenomeno viene identificato quasi sempre con la piattaforma Airbnb, il relativo sito, anche se il più famoso, è solo uno dei tanti che mette a disposizione appartamenti per turisti. Altri siti sono: Homelidays, Wimdu (Travel like e local), Vrbo (Vacation rentals by owner); Kid&Coe, HouseTrip, OnlyApartements, solo per citarne alcuni. Una recente indagine Federalberghi rivela che ad agosto 2018 sono disponibili, in Italia, 397.314 alloggi sul portale Airbnb, con un aumento medio annuo dell'ultimo biennio del 37,6%, dal 2016, e del 45,7% nell'ultimo quinquennio, dal 2013, quando gli alloggi sul sito furono 60.589. Originariamente, gli airbnb si sono imposti come condivisone dell'esperienza di viaggio con i proprietari e, quindi, come opportunità per esperire un turismo autentico e per meglio esplorare i caratteri identitari del luogo visitato. In pochi anni il fenomeno è cresciuto a dismisura e si è completamente ribaltato, trasformandosi nel suo contrario. Non si tratta più di una economia integrativa dei redditi familiari che concorre all'offerta di ricettività, associata ad una domanda di autenticità. In particolare nelle grandi città e nelle località turistiche mature, la spinta ad attivare airbnb sta portando allo svuotamento dei centri storici, con l'allontanamento dei residenti e delle attività tipiche. L'abbandono dei centri storici, ovviamente, determina la perdita di identità dei luoghi: interi quartieri sono diventati dei dormitori/mangifici. L'espulsione della popolazione residente in favore della ricettività, la distruzione delle tradizioni locali in favore di una offerta turistica standardizzata, e l'eliminazione dal mercato delle attività produttive identitarie sono tutti effetti diretti della pressione delle piattaforme della tipologia di Airbnb, in quanto produce la variazione di destinazione d'uso degli immobili nelle aree attrattive dal punto di vista dei flussi turistici. Si propone quale possibile risposta un processo di rigenerazione urbana e territoriale che faccia leva sulla valorizzazione delle risorse endogene per fronteggiare il rischio di dispersione del capitale culturale e sociale delle aree coinvolte dal suddetto fenomeno.
... As a reflection of this heterogeneity, there are many semantic and conceptual debates within the field regarding its definition and appropriate terminology (Frenken & Schor, 2017). As Acquier, Carbone, & Massé (2017) propose it, the SE appears both as an umbrella concept (Hirsch & Levin, 1999) covering a set of diverse phenomena, and an essentially contested concept (Gallie, 1956), that is, a concept imbued with normative values (here the notion of "sharing") which "inevitably involve endless disputes about their proper uses on the part of [their] users" (1956, p. 169). In this perspective, the SE should be considered as a concept in tension, built around three organizing cores: access economy, the platform economy, and communitybased economy (see Acquier et al., 2017, p. 4). ...
... Or, dans un monde amené à être tourné vers le numérique et le digital, la littérature a fait émerger ces dernières années une réflexion florissante sur les blockchains. La blockchain, ou chaîne de blocs, est un registre numérique distribué décentralisant le partage de données, qui permet le stockage et la transmission d'informations de manière sécurisée sans autorité de contrôle (Acquier et al, 2017 ;Tapscott et Tapscott, 2017 ;Marin-Dagannaud, 2017 ;Berbain, 2017 ;Rodriguez, 2017). Actuellement concentrée sur des problématiques financières et bancaires où elle permet d'assurer avec transparence des transactions sécurisées (Gosselin, 2017), elle laisse entrevoir des possibilités dans d'autres domaines (Pilkington, 2016 ;Berbain, 2017 ;White, 2017 ;Leloup, 2017). ...
... The sharing economy is fascinating and complex be- cause it combines ingredients from both market and non-market logics, along with inspirations from a vari- ety of cognitive and normative frames, encapsulated in very different types of organizations (Acquier, Carbone, & Massé, 2017). By combining environmental concerns for resource optimization, a social orienta- tion towards communities and social exchange, and pointing to market opportunities, the sharing eco- nomy holds great promise in terms of sustainability or shared-value creation, "which involves creating eco- nomic value in a way that also creates value for society by addressing its needs and challenges" (Porter & Kramer, 2011). ...
Article
Full-text available
By organizing peer-to-peer exchanges and promoting access over ownership, the sharing economy is transforming a great variety of sectors. Enjoying fast growth, the sharing economy is an umbrella term encompassing heterogeneous initiatives that create different types of economic, environmental, or social value. This heterogeneity triggers tensions and intense disputes about the perimeter of the field. Do Airbnb and Uber belong to the sharing economy? How do we consider practices such as gifting, renting, and swapping that existed before the sharing economy boom? To sort out this complexity, we have adopted a pragmatic and grounded approach examining 27 initiatives that claim to be part of, or are perceived as emblematic of the sharing economy. We develop a typology of sharing economy business models revealing four configurations: shared infrastructure providers, commoners, missiondriven platforms, and matchmakers. Each configuration exhibits specific value creation logics, scalability issues, sustainability impacts, and potential controversies. Our results provide guidance for sharing entrepreneurs, for established businesses that want to embrace the principles of the sharing economy, and for public actors wishing to regulate or support the field.
Thesis
Le développement fulgurant des plateformes numériques au début de la décennie 2010 laissait espérer l’émergence d’une économie plus émancipatrice et démocratique. Pourtant, loin des idéaux de l’économie collaborative, de nombreuses voix ont rapidement dénoncé la domination écrasante de l’économie de plateformes par une poignée d’entreprises multinationales fondées notamment sur l’exploitation de travailleurs précaires et des données personnelles des utilisateurs. C’est à l’aune de ce constat que deux universitaires et activistes américains théorisent au milieu des années 2010 un projet à la fois économique et politique, le coopérativisme de plateformes, appelant à créer et à soutenir des plateformes détenues directement par leurs usagers. L’utopie réelle du coopérativisme de plateformes prend forme au quotidien à travers une diversité de plateformes coopératives et de réseaux militants, qui promeuvent et expérimentent des pratiques alternatives au capitalisme de plateformes.
Article
Dans un contexte de lutte contre le gaspillage alimentaire, des plateformes à visée sociale émergent afin de récupérer et redistribuer les invendus alimentaires. Par l’étude qualitative de deux de ces plateformes, leur rôle d’intermédiation logistique est analysé. Ce travail met notamment en exergue les enjeux de durabilité ainsi que des tensions paradoxales. La difficulté d’optimisation des ressources logistiques et de réduction des émissions polluantes, la discordance entre les attentes en termes de création d’emplois, de mise en relation soutenue des acteurs, et les niveaux d’engagement des opérationnels ou de rémunération participent à la genèse de paradoxes de durabilité.
Article
Airbnb répond à des changements sociétaux et s’inscrit dans un contexte d’évolution des modes de tourisme. Partout dans le monde, de plus en plus de voyageurs utilisent des plateformes d’économie collaborative comme Airbnb. Notre étude met l’accent sur un hôtel indépendant en Nouvelle- Aquitaine et répond à la question suivante : quel est l’impact de l‘arrivée des plateformes telles qu’Airbnb sur un hôtel indépendant ? Pour mener à bien notre recherche, nous avons réalisé pendant quatre années une étude de cas longitudinale de nature exploratoire sur trois membres d’une même famille liée à l’entreprise étudiée. Nous montrons alors le processus par lequel l’entreprise a réalisé un repositionnement stratégique radical et un changement total de business model puisque les chambres de l’hôtel ont été transformées en appartements loués sur la plateforme Airbnb.
Article
Cet article étudie les mécanismes vertueux et les freins de la dynamique du capital social au sein des réseaux de mécénat de compétences entre entreprises (MCE). Le MCE est un transfert de compétences gratuit entre deux entreprises privées, organisé sous l’égide d’une association. Sa finalité est de défendre le Bien commun sous forme de création d’emplois. Nous appuyant sur deux études de cas, nous montrons que le renforcement du capital social nécessite que le réseau soit directif, normatif, inclusif et favorise les découplages. This article examines the virtuous mechanisms and the limits of the social capital dynamics in skill-based sponsorship between companies (SSC).The SSC is whereby one company transfers skills to another, for free, and organized under the governance of an association. Its purpose is to defend the Common Good through employment development. Based on the two case studies, we demonstrate that the ability to transform the social capital requires that the network be directive, normative, inclusive and that it promotes delinking processes.
Article
Full-text available
Si l’économie collaborative a initialement suscité des espoirs d’une modalité alternative de travail voire de société (OuiShare, 2015), les plateformes numériques de travail de pair à pair se retrouvent aujourd’hui au cœur de controverses résumées par le néologisme « uberisation ». Leurs conséquences sociales déstabilisatrices ont fait l’objet d’abondantes recherches scientifiques, mais peu ont questionné la prétention des plateformes à remettre en cause les formes de management issues de l’entreprise traditionnelle. Les plateformes ont construit un mythe (Stemler, 2017) autour d’elles et se présentent comme de simples intermédiaires de marché ou des innovations techniques radicales, permettant aux prestataires de les approprier et de travailler avec selon leurs propres volontés. Notre recherche entend au contraire analyser les plateformes de travail de pair à pair sous l’angle des outils de gestion, pourvus du fait de leur matérialité d’un pouvoir structurant sur les comportements des prestataires. L’idée est de déconstruire le mythe construit par les plateformes en donnant à voir la variété des pratiques managériales qu’elles opèrent. À partir d’une méthodologie qualitative couplant analyses documentaires et entretiens semi-directifs avec des prestataires, nous élaborerons une typologie des diverses formes de management que les plateformes peuvent mobiliser. En distinguant plateformes « opératrices » et « places de marché », nous conceptualiserons les plateformes comme outils de gestion de ressources humaines prescrivant le travail et servant de support pour la fidélisation d’une communauté de travailleurs. Enfin, nous nuancerons l’innovation promise par les plateformes en donnant à voir des formes de continuités avec les tendances du management moderne à rechercher l’efficacité à partir d’arrangements dépersonnalisés.
Article
Two prominent social progressive movements are faced with a few contradictions and a paradox. On the one side, we have a re-emergence of the co-operative movement and worker-owned enterprises which suffer from certain structural weaknesses. On the other, we have an emergent field of open and Commons-oriented peer production initiatives which create common pools of knowledge for the whole of humanity, but are dominated by start-ups and large multinational enterprises using the same Commons. Thus we have a paradox: the more communist the sharing license used in the peer production of free software or open hardware, the more capitalist the practice. To tackle this paradox and the aforementioned contradictions, we tentatively suggest a new convergence that would combine both Commons-oriented open peer production models with common ownership and governance models, such as those of the co-operatives and the solidarity economic models.