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Ethique et inclusion, quand on aime on compte

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Abstract

The paper aims to break down a soft discourse of inclusive education which looks like a moral consideration without technical considerations
Ethique et inclusion : quand on aime, on compte.
Denis Poizat1
Il y a plus de dix ans, le philosophe André Comte Sponville prononçait une conférence sur le
handicap. Il développa l’idée d’inégalité de fait (oui, nous sommes inégaux en fait) et
d’égalité de droit (oui, nous décidons de nous considérer entre égaux). Elle fut critiquée, le
philosophe n’était pas enthousiaste ; on le prétendit métallique et rigoriste. Je défendis son
point de vue. Il avait raison d’être plus raisonnable que moraliste, plus juste que séduisant.
J’ai pris le parti dans le dessein d’éviter d’être trop abscons, de m’appuyer sur son
Dictionnaire philosophique, à l’exclusion de ses autres écrits pour revenir sur ce qui me
semble aujourd’hui prendre une tournure inquiétante.
Ce que l’on pourrait discuter
Faut-il voir dans les sciences humaines et sociales une forme renouvelée du moralisme ?
Dénonciateur de la catégorisation à outrance, contempteur de la stigmatisation, le discours sur
l’inclusion scolaire commande à la puissance publique de ne céder jamais à cette tentation de
l’enfermement catégoriel. Suspectées de rabattre la personne en situation de handicap à une
ontologie sommairement essentialiste ou à un cadre froid et anonyme, les sciences sociales se
gardent volontiers de la puissance publique et de la médecine tout en se refusant, souvent à
juste raison, de réduire les enfants à « besoins éducatifs particuliers » à leur handicap ou à leur
difficulté. La position la plus partagée semble bien celle qui veut s’affranchir du
« médicalisme » et de la problématique générale de la santé. Elle constitue, cette position, un
horizon éthique aujourd’hui difficilement contournable et peu critiquable.
Ainsi, la fragilité et la vulnérabilité ont elles renoué avec le discours politique ou pré-
politique, tentant d’infléchir la politique par le recours à une rhétorique de nature
anthropologique. L’homme est fragile, ecce homo, et sa fragilité consubstantielle oblige autrui
à prendre soin. C’est le propos d’Alexandre Jollien, par exemple, bien connu des médias et
excellent débatteur de la question. C’est la rhétorique, laïcisée ou non, du baiser au lépreux.
L’abus du recours à la faiblesse et à la fragilité a été commenté par l’essayiste Pascal
Bruckner dans son La tentation de l’innocence. L’homme contemporain étant à la fois un
homme d’affaire et un poupon, les vociférations de quelques-uns, dit-il, l’emportent sur la
peine et la souffrance des plus fragiles. Le handicap entre dans cette lutte sans armée et bien
souvent sans voix mais on reconnaît désormais avec davantage de force, peut-être même avec
une conviction jamais égalée, la fragilité réelle des personnes dites « en situation de
handicap ». L’expression, elle-même, si lourde soit-elle, témoigne assez bien du caractère
flottant et aléatoire de l’existence de ces personnes, toujours à la merci de difficultés créées ou
maintenues par l’environnement. Fragilité et vulnérabilité ne sont pas ici discutées, elles sont
bien réelles.
1 Professeur à l’Université Lumière Lyon 2, Laboratoire Education, cultures, politiques
Que pourrait-on discuter alors ? Cette posture que j’appellerais posture de la fragilité
anthropologique enjoint la puissance publique à assurer une solution de continuité dans la
distribution de l’offre éducative, faite de compensations, de personnalisations et de
reconnaissance. Ainsi donc, d’une part l’Etat se voit responsable d’assurer une justice
distributive du bien éducatif, tout au moins de ses moyens, en même temps qu’il est suspecté
d’étrécir la compréhension du handicap par une rigidité abusive dans les catégorisations ou la
médicalisation de l’éducation inclusive. Il importe moins, dans cette perspective, de connaître
l’autisme que les difficultés rencontrées par l’enfant autiste à l’école. L’on observe pourtant
que cette visée « piétine » assez vite car l’on a besoin de connaître mieux l’autisme pour
discerner les facteurs d’aide à la réussite et à la qualité de vie des enfants. On peut en dire
autant des enfants vivant avec l’hypersocialité du syndrome de Williams qui vivent avec des
difficultés motrices ou langagières entraînées par le manque d’oxygène à la naissance ayant
donné lieu à une cerebral palsy, d’un enfant vivant avec un SAF (Syndrome d’Alcoolisme
fœtal), une trisomie mosaïque, une agénésie, etc.
Alors les médecins s’étonnent silencieusement de cette volonté de ne plus considérer les
nosologies comme constitutives d’un savoir commun. Les pedo-psychiatres ont l’impression
qu’un savoir leur échappe et part dans un puits sans fond, les professeurs des écoles se sentent
écrasés par le savoir du médecin qui, lui-même, se sent dépossédé. Au bout du compte, le
savoir se perd. La catégorie qui fait foi est celle de la fragilité et de la vulnérabilité. Voilà ce
qu’on pourrait discuter.
Dès lors, une politique publique peut-elle s’inspirer du discours anthropologique qui apparaît
comme le discours de l’éthique et, ce faisant, mobiliser les catégories traditionnelles de la
santé publique, de la génétique et de l’épidémiologie statistique ? En d’autres termes, la
politique publique en matière d’éducation des enfants et adolescents en situation de handicap
n’est-elle pas condamnée à réfuter l’adage traditionnel selon lequel « quand on aime on ne
compte pas » ?
Interrogeons-nous d’abord sur cette affirmation : elle porte essentiellement sur l’amour
comme donnée inconditionnelle. Agapè, voilà le pur amour « qui n’est pas fondé sur la valeur
de son objet (au contraire d’eros) mais lui en donne : il n’aime pas ce qui est aimable, il rend
aimable ce qu’il aime. Il n’est pas fondé sur la joie du sujet (au contaire de philia) mais il le
réjouit : il n’aime pas parce qu’il est joyeux, il est joyeux parce qu’il aime. O Theos agapè
estin lit-on chez Saint Jean : Dieu est amour ».
Mon amour du prochain se porte sur celui qu’on n’aime pas, mais on le prend en compte. Il
me rend joyeux parce que je l’aime. Si l’on comprend le mécanisme de cet amour-là, peut-être
que celui de la joie, en lui-même, échappe à la saisie. Lorsque, dans la querelle intellectuelle
et spirituelle qui opposa deux maîtres du judaïsme, Hillel et Shamaï, l’on interrogea Hillel sur
ce qu’il dirait du judaïsme le temps d’un pied levé, il déclara : « Ce que tu n’aimes pas, ne le
fais pas à autrui ». « C’est là toute la Torah. Le reste est commentaire. Va et étudie. ».
Certes, l’Etat n’aime pas. Il n’a pas la capacité d’aimer pas plus que le législateur n’aime les
citoyens ou qu’une administration aime ses administrés mais l’intrusion du regard
anthropologique sur la conduite des affaires publiques se double d’un discours réel ou feint de
compassion. L’alliance de la politique et du sentiment semblent faire mauvais ménage avec
l’idée de calcul, de dénombrement, de catégorisation, de dépistage, de diagnostic, toutes
choses suscitant gêne et surplomb d’une part des sciences sociales qui les rejettent doctement
de leur hauteur au nom de l’éthique. Je prétends l’inverse. C’est au titre de l’éthique qu’il est
possible de dénombrer, catégoriser, diagnostiquer et dépister. C’est au titre de l’éthique qu’il
importe, aussi, de se doter d’une administration et de calculettes pour la dépense publique.
C’est encore au titre de l’éthique qu’on peut examiner l’idée selon laquelle « quand on aime,
on compte ». Taux de prévalence et d’incidence de tel trouble en augmentation, apparition de
nouvelles nosologies, « dys » dont on dit qu’ils seraient une invention médicaliste satisfaisant
des parents en mal de reconnaissance ou d’excuse des difficultés de leur enfant,
surabondance de diagnostics, tel apparaît en effet le paysage de l’inclusion.
L’acte de dénombrer et de calculer, fait de nature, est d’abord de rapprocher le nombre des
siens à soi. La cane et ses canetons qu’elle compte et recompte, la chatte et ses chatons qu’elle
déplace. Ce qui compte est compté et recompté. L’action de dénombrer ne suffit pas à décrire
le périmètre sémantique du compte : compter sur, rendre compte de, rendre compte à, compter
quelque chose, prendre à son compte. Nous ne traiterons pas tous les aspects mais on voit déjà
dans cette énumération l’intrication morale et technique de la notion.
Ce que l’on pourrait redouter
Dans son « Appel aux Européens », conférence prononcée en 1932, Stefan Zweig redoute
l’incertitude et le pessimisme qui habitent l’action collective. Son incipit : « Si nous
considérons l’Europe comme un organisme intellectuel unique – deux mille ans d’une culture
édifiée en commun nous en donnent sans réserve le droit nous ne pouvons éviter de
reconnaître que cet organisme, au moment présent, a succombé à une grave crise psychique ».
Dirions-nous, plusieurs décennies après le Traité de Rome, plus de vingt ans après la
déclaration de Salamanca qui scella la volonté politique –pas seulement européenne mais
mondiale- d’une école inclusive, d’une société inclusive, d’un monde inclusif, dirions-nous,
donc, que nous autres modernes avons succombé à une grave crise psychique ? Nouvelle
injonction commune : tout doit être inclusif. L’économie, l’écologie, l’amour, l’éducation, la
ville, la banque, la politique sont sommées de se ranger sous la bannière morale d’une
inclusion qui prospère dans les professions de foi, les mouvements d’opinion et les
publications universitaires. Equitable, bio, inclusif, what else ?
Là n’est pas le symptôme d’un affaissement mais dès lors qu’ici, dans une société qui a fait à
ce point l’éloge de la raison, après plusieurs millénaires de mesure, de progrès statistique,
d’affinement des outils, de pensée politique, de dispute et de casuistique, on s’affranchirait de
ce savoir au profit de l’exhortation simple : le all inclusive alors oui, le symptôme d’une crise
intellectuelle semble devoir être examiné. C’est la crise dont le slogan est le symptôme,
raccourci de la pensée écrivait Olivier Reboul.
L’un des points de départ de notre réflexion pourrait être précisément la profession de foi. S’il
est une chose qui contrevient à la mission de l’université, c’est faire profession d’un discours
de foi. Qu’elle fasse argument de la foi dans son sens juridique (la bonne foi, au sens de la
fidélité et de confiance) ne pose pas de problème particulier. En revanche, c’est un problème
lorsque le domaine du handicap et de l’éducation inclusive, comme celui de l’humanitaire ont
ceci en commun d’être volontiers prisonniers du sentiment. Luc Boltanski l’a montré2. Pour
tenter de penser juste, à défaut de penser de manière originale, voilà notre postulat : « Bonne
foi, l’amour ou le respect de la vérité : c’est aimer ce qu’on croit vrai, ou s’y soumettre (se
distingue de la foi qui croit vrai ce qu’elle aime). C’est la seule foi qui vaille3 ».
Le point d’entrée de notre discussion est donc le sentiment, ou la passion, ou la foi qui croit
vrai ce qu’elle aime. L’idée d’une modification du projet de société pour rejoindre celui d’une
société inclusive dont l’éducation n’est que le fondement ou la voie d’accès rappelle le projet
illichien du « deschooling society », dépassant l’école et le système de santé. L’appel au
changement de société paraît bien présomptueux, voire démagogique. Est démagogue « celui
qui veut guider le peuple en le suivant. Ses armes sont la flatterie, le mensonge, l’appel aux
sentiments. Son contraire serait l’homme d’Etat, qui donnerait à raisonner, à vouloir, à agir »4.
Au transport de la sentimentalité (le « Déchaîne ton cœur ! » du secours Catholique) s’associe
le discours de justice et d’équité, d’action et de décision que tous réclament : Etat,
universitaires, associations de personnes en situation de handicap. Qui pourrait s’opposer
frontalement au discours inclusif ? Son irréfutabilité morale est proportionnelle à
l’assentiment qu’il suscite, à l’enthousiasme parfois qu’il génère et au peu d’examen critique
dont il est l’objet. Enthousiasme, nous dit Comte-Sponville : « un transport divin, ou se croit
tel, ou y ressemble. L’esprit de parti dispose merveilleusement à l’enthousiasme notait
Voltaire ». Albert Camus dans l’Homme révolté (V)déclare : « Toute pensée, toute action qui
dépasse un certain point se nie elle-même ; il y a en effet une mesure des choses et de
l’homme ».
La mesure ennuie, la démesure enthousiasme
Ainsi, la passion, que l’Etat est censé réprimer, ne déshabite pas cependant l’espace politique.
Albert Hirschmann5 montre que la psychologie politique ne quitte jamais l’univers du strict
monde politique. Dans son La reine du monde, Jacques Julliard6 oppose ainsi deux ouvrages
d’Adam Smith, La théorie des sentiments moraux la vie sociale s’organise à partir de la
sympathie et de la bienveillance à cet autre écrit La Richesse des nations la vie
2 La souffrance à distance, Paris, Métaillié, 1993
3 Compte-Sponville A., Dictionnaire philosophique, Paris, PUF, 2003
4 ibidem
5 Les passions et les intérêts, Paris, PUF, 1980
6 La reine du monde, Paris, Flammarion, 2008, p.84
économique et sociale repose sur un autre sentiment : l’égoïsme et l’intérêt privé. Bref, à
propos d’éducation inclusive, il est plus aisé d’envoyer un signal plutôt que de prendre une
mesure. L’opposition maurassienne entre pays légal et pays réel est à peu près de la même eau
que le slogan de Mao Tsé Toung « Feu sur le quartier général ! » et elle a le même effet : elle
dresse l’opinion contre les institutions.
Discrédit de la mesure, crédit de la démesure
Après le sentiment, voyons la mesure et la démesure. L’éducation inclusive installe en 1994 la
reconnaissance des droits des enfants à besoins éducatifs particuliers sur le plan règlementaire
international. Cela se fait par une déclaration princeps, dite Déclaration de Salamanca sous
l’égide de l’UNESCO, agence des Nations Unies. Elle rappelle en son point 5 de l’article 2
que « les écoles ordinaires ayant cette orientation intégratrice constituent le moyen le plus
efficace de combattre les attitudes discriminatoires en créant des communautés accueillantes,
en édifiant une société intégratrice et en atteignant l’objectif de l’éducation pour tous, en outre
elles assurent efficacement l’éducation de la majorité des enfants et accroissent le rendement
et en fin de compte la rentabilité du système éducatif tout entier ». Cet argument de la
rentabilité de l’éducation dans une déclaration engageant près de 100 Etats et gouvernements
compte sans doute rallier à ses rangs les plus sceptiques, ceux qui penseraient qu’il y aurait
dépense inutile ou tout au moins trop élevée. Ce point-là est très peu relevé dans les
commentaires savants. Il est pourtant essentiel car il appelle et justifie la mesure.
Le problème de la mesure7 est la démesure. D’un côté le fini, l’intelligible et le descriptible et
de l’autre, l’inachevé, l’infini, l’incommensurable, le tragique ou le sublime. Ce que nous
définissons et mesurons dans l’éducation inclusive tient à trois éléments majeurs qui peuvent
être rabattus essentiellement aux usagers de l’école : l’efficacité interne (la performance
d’apprentissage des élèves), l’efficacité externe (leur insertion dans la Cité), leur sentiment de
justice ou la qualité de vie (ai-je été bien traité ?). Dans ces trois domaines, et bien d’autres,
l’usage de la mesure est possible comme est possible dans le domaine de la santé, avec des
outils objectivants, l’évaluation de la douleur, le degré ou l’intensité d’un élément biologique,
physiologique ou psychique, avec des échelles. Tout cela est connu des médecins et des
psychologues, c’est la nécessité de mesurer pour établir un savoir. Pendant des siècles,
l’objectif de la science a été sur fond d’accord assez général d’améliorer les outils de mesure,
pas d’en contester le bien fondé. Non que les sciences humaines contestent le fait de mesurer
différents éléments de l’inclusion (taux d’accès de personnes en situation de handicap au sport
pour tous ou à l’école par exemple qui peut être abondamment mesuré, ressenti des usagers,
performances des élèves) mais le courant existe d’un doute puissant sur la pertinence des
7 Le mot mesure désigne le fait de mesurer (l’évaluation et la détermination d’une grandeur qu’elle soit
intensive (par degrés) ou extensive (par quantités). La mesure qui peut être objective ou chiffrée s’oppose au non
mesurable, à l’incommensuralble, à l’indéterminable. Comte Sponville, ibidem
mesures de ce qui pourrait toucher de près ou de loin à la caractérisation des personnes. Peur
du dépistage précoce et systématique, peur de stigmatiser, d’aller dans la direction d’une
ontologie de grille d’évaluation, de médicaliser l’éducation, de figer l’avenir des enfants dans
une étiquette emprisonnante. Le médecin Olivier Revol, à rebours, insiste : le diagnostic n’est
pas un tatouage, c’est un autocollant.
L’on comprend les craintes. Celle de parents d’abord redoutant que leur enfant ne supporte
pas les commentaires acides sa vie durant d’être le « trisomique » , celle des enseignants
ensuite qui s’attachent à compenser les difficultés de l’enfant sans que soient connus d’eux les
éléments médicaux relevant du secret médical qui, s’il n’est pas levé par l’usager ou son
représentant légal, doit demeurer –et c’est la loi- un secret.
La clause du secret partagé comme elle existe entre différents domaines devrait être un
progrès de ce point de vue. Il éviterait l’évitement de la mesure. On peut faire en effet
l’hypothèse que l’idéal de modération, ce que les Grecs appellent la Sophrosunè, se rapproche
de la proportion et de la justesse. L’éducation inclusive peut gagner en clarté ce qu’elle perd
aujourd’hui en démesure, en hubris. Le calcul, en latin, est un caillou (d’où le sens médical du
mot). C’est un caillou, ou une boule qui sert à compter. » C’est faire une opération sur et avec
les nombres. Penser, c’est calculer disait Hobbes. La fonction de penser ne se délègue pas lui
objecte Alain, le calcul si et c’est en quoi le calcul n’est pas le tout de la pensée »8. La
modestie du compte renvoie à ce que Hannah Arendt disait de la pitié. Elle disait que la pitié,
à l’inverse de la compassion agissante et silencieuse, est bavarde. L’opération de compter se
distingue de la pitié en ce qu’elle est modeste. J’aime cette histoire juive : le responsable du
personnel a un entretien avec le futur comptable de sa société. Quel est votre nom, monsieur ?
-Albert Einstein
-Eh bien ! Vous avez un nom célèbre !
Modeste, le comptable :
-Oh, ça fera bientôt vingt ans que j’exerce le métier !9
La modestie de l’acte de recensement n’a pas été sans poser les problèmes que relate François
Ewald dans son histoire de l’Etat Providence. Comment passer d’une société réelle à une
société abstraite, selon des « lois » d’une sociologie de la distribution des individus à
l’intérieur d’ensembles sociaux, confinés dans l’étroitesse du nombre ? Au dix-neuvième
siècle, Aldolphe Quételet se posait déjà ces questions, à la suite d’Auguste Comte. Inférer des
hésitations d’une science naissante, la statistique du dix-neuvième siècle, la révocation de
l’analyse statistique contemporaine reviendrait à réfuter l’anthropologie contemporaine au
motif qu’elle a mesuré les crânes au jardin d’acclimatation au début du vingtième siècle. Il
n’y a pas de science née dans la pureté morale.
8 Comte-Sponville A, ibidem,
9 Ouaknin Marc-Alain, Rotnemer Dory, Tout l’humour juif, Paris, Assouline, 2001
La question est relativement simple, au contraire, il ne s’agit pas de considérer l’éducation
inclusive selon des termes statistiques mais selon l’angle du recours à la mesure . Il est
possible, sans doute, de modéliser en éducation comme on le fait dans la santé, avec les
objectifs communs d’amélioration de l’éducation des usagers comme la santé entend
modéliser pour améliorer la santé des usagers. Compter n’est pas modéliser ; « modéliser une
action consiste à introduire des relations analytiques et de la mesure dans la représentation des
situations, des objectifs et des contraintes. On mathématise à la fois une éthique et une
pratique : on met en forme une manière de voir et une façon de faire »10 .
Lorsque, à la manière des économistes de l’éducation, l’on pourra et l’on commence à le faire
apporter les éléments objectivants de ce qu’on peut observer, la politique publique y gagnera.
Le ministère de l’éducation publie depuis peu un recensement des publics particuliers selon
des catégorisations non médicales, au motif de non stigmatisation. Elles stigmatisent tout
autant et elles n’ont, ces catégories, aucun fondement scientifique. L’exactitude est une vérité
modeste qui tiendrait tout entière dans la précision des mesures, des descriptions, des constats,
sans prétendre pour cela atteindre l’être ou l’absolu.
Paré de la vertu non stigmatisante, cette conception est pourtant un glissement institutionnel
vers la démesure. Elle est habile, mélangeant dénonciation de l’injustice et manque
d’information. Des erreurs bien liées et non contradictoires ne cessent pas d’être fausses. La
cohérence ne supporte pas la contradiction interne. Une théorie incohérente est fausse, une
société sans cohésion est injuste.
Après tout, entre incohérence et injustice, mieux vaut dénoncer l’injustice car dénoncer
l’injustice de la société (abandon de l’exclusivisme, du privilège, plus de deux siècles après la
Révolution française, la belle affaire !) est plus commode et plus gratifiant que la pratique de
la mesure. Dénoncer l’injustice réclame peu de méthode et juste quelques principes. Pratiquer
la mesure réclame principes et méthodes. Les élans pour une société, une banque, une école,
une écologie ou une économie inclusives sont dans l’illusion, dans la « représentation
prisonnière de son point de vue, et qui résiste à la connaissance de sa propre fausseté ».
Impossible de régler son compte à la falsification. Avec l’illusion, on ne rend compte de rien à
personne et l’on ne se rend compte de pas grand-chose. Le régime de l’illusion confisque le
principe d’identité : c’est le principe qui fonde l’adéquation de la vérité à elle-même. Tout être
est ce qu’il est. A=A ; « le principe d’identité est ce qui rend la pensée possible, et la vérité
nécessaire ».
J’entends, écrivant ce texte, l’opposition : mais n’a-t-on pas vis-à-vis de la mesure un
sentiment ? De crainte, de loyauté, d’estime, d’insuffisance. ? N’a-t-on-pas peur de notre
propre liberté à vouloir avancer masqué derrière les outils ? Je consulte alors Henri Atlan,
biologiste et talmudiste11 et je trouve ceci : le discours « falsifié, inauthentique, trompeur et
mensonger » est, en d’autres termes, la fraude (oona en hébreu translittéré, injuria en latin,
10 Castiel D., Economie et santé, p.47
11 De la fraude, le monde de l’oona, Paris, Seuil, 2010
injuries en anglais). Sa réflexion montre que l’interprétation talmudique dont l’une des visées
est intellectuelle et édificatrice. Elle dit que la fidélité de la mesure tolère un peu, mais très
peu, d’écart entre plusieurs mesures. La République y est attentive et on le voit lorsqu’on
prend de l’essence, à ce que les poids et mesures soient contrôlés par les institutions de l’Etat.
Nous serions, j’en suis convaincu, révoltés par une mesure à la tête du client. Le poids exact
du kilogramme de carottes ou le volume du litre de lait sont des préoccupations de l’Etat,
légitimes au demeurant.
Bien-sûr, l’on peut et l’on doit réclamer davantage de dignité, la dignité est la valeur de ce qui
n’a pas de prix mais parler de chiffres faux, d’outils vaguement étalonnés, d’interprétation
personnelle est à la fois une fraude intellectuelle et un mépris des personnes concernées.
Quand on aime, non seulement on compte mais on compte juste.
Contester la mesure et le diagnostic revient à poétiser le nombre, à le manipuler. La multitude
est un grand nombre qui, quand on ne précise pas de quoi, est comme une hydre à cent têtes
disait Hobbes (le citoyen VI, 1).
Bibliographie
Atlan H., De la fraude, le monde de l’oona, Paris, Seuil, 2010
Boltanski L., La souffrance à distance, Paris, Métaillié, 1993
Compte-Sponville A., Dictionnaire philosophique, Paris, PUF, 2003
Julliard J., La reine du monde, Paris, Flammarion, 2008
Hirschmann A., Les passions et les intérêts, Paris, PUF, 1980
Ouaknin Marc-Alain, Rotnemer Dory, Tout l’humour juif, Paris, Assouline, 2001
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