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Aux origines de l’économie politique libérale : Pierre de Boisguilbert (revised edition)

Authors:
  • Université Panthéon-Assas, Paris, France

Abstract

Les pages qui suivent constituent la version remaniée de l’ouvrage du même titre publié en 1986 – Paris : Anthropos. ISBN : 2-7157-1135-2. Cette nouvelle version a fait l’objet d’une publication en langue anglaise sous le titre : The Foundations of Laissez-faire. The Economics of Pierre de Boisguilbert – Londres : Routledge, 1999. ISBN : 0-415-20799-1. Le présent texte était donc inédit en français jusqu’à présent, et les personnes intéressées pourront y trouver les citations originales des auteurs français. Les illustrations ont été ajoutées pour cette édition.
Gilbert Faccarello
Aux origines de l’économie
politique libérale :
Pierre de Boisguilbert
Les pages qui suivent constituent la version remaniée
de l’ouvrage du même titre publié en 1986 – Paris :
Anthropos. ISBN : 2-7157-1135-2.
Cette nouvelle version a fait l’objet d’une publication
en langue anglaise sous le titre : The Foundations of
Laissez-faire. The Economics of Pierre de Boisguilbert
– Londres : Routledge, 1999. ISBN : 0-415-20799-1. Ce
texte était donc inédit en français jusqu’à présent. Les
illustrations ont été ajoutées pour cette édition.
c
Gilbert Faccarello 1999
&2009 pour cette édition électronique.
Le présent texte a été composé avec
Table des matières
Page de titre i
Table des matières v
Avant-propos à l’édition anglaise vii
Un Alceste fin de règne xi
1. Un augustinisme social et politique 3
2. Le gouvernement d’un État policé 43
3. De l’état d’innocence à l’état poli et magnifique 89
4. L’équilibre et la liberté du commerce 119
5. Langage de cour et vérité marchande 171
6. Jeux et enjeux des stratégies de marché 209
Envoi 243
Annexe. Boisguilbert à travers les âges 247
Références bibliographiques 281
v
Avant-propos à l’édition anglaise
[. . . ]
Au cours des pages qui suivent, les lecteurs qui ne sont pas familiers avec la
structure économique, sociale et institutionnelle de l’Ancien régime en France
pourront peut-être quelquefois se trouver désorientés : car, pour des raisons
évidentes, aucune explication ne peut en être donnée ici. Quelques références
utiles sont donc indiquées dans la bibliographie, auxquelles il sera facile de
se reporter, et en particulier : Duby et Wallon (1974), Goubert et Roche
(1991), Mandrou (1974) et Marion (1923) pour une vue générale ; Bayard
(1988) et Dessert (1985) pour une discussion plus approfondie des problèmes
financiers. Une connaissance détaillée de la période cependant, bien que fort
utile, n’est pas requise pour comprendre les développements de cette étude.
vii
De façon que l’auteur de ces mémoires se constituant aujourd’hui un
nouvel interprète et un ambassadeur extraordinaire de ce pays inconnu
du peuple, nouvellement arrivé en la contrée polie, qui n’en avait eu
jusqu’ici connaissance que par des impostures engendrées par l’intérêt,
souffertes et non démenties par les mêmes causes, il n’est pas étonnant
qu’il parle un langage si nouveau.
Boisguilbert
. . . Je ne me moque point,
Et je vais n’épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville
Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile ;
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ;
Je ne trouve partout que lâche flatterie,
Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie;
Je n’y puis plus tenir, j’enrage ; et mon dessein
Est de rompre en visière à tout le genre humain.
Molière,Le Misanthrope, I, 1
ix
xAux origines de l’économie politique libérale
Un Alceste fin de règne
Enfin [Vauban] [. . . ] se mit à travailler à un nouveau système. Il était
bien avancé, lorsqu’il parut divers petits livres du sieur de Boisguilbert,
lieutenant général au siège de Rouen, homme de beaucoup d’esprit
de détail et de travail [. . . ] qui, de longue main touché des mêmes
vues que Vauban, y travaillait aussi depuis longtemps. Il y avait déjà
fait du progrès avant que le Chancelier [Pontchartrain] eût quitté les
finances. Il vint exprès le trouver, et, comme son esprit vif avait du
singulier, il lui demanda de l’écouter avec patience, et, tout de suite,
lui dit que d’abord il le prendrait pour un fou, qu’ensuite il verrait
qu’il méritait attention, et qu’à la fin, il demeurerait content de son
système. Pontchartrain, rebuté par tant de donneurs d’avis qui lui
avaient passé par les mains, et qui était tout salpètre, se mit à rire, lui
répondit brusquement qu’il s’en tenait au premier, et lui tourna le dos.
Boisguilbert, revenu à Rouen, ne se rebuta point du mauvais succès
de son voyage ; il n’en travailla que plus infatigablement à son projet
[. . . ]. De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière.
Cette page tirée des Mémoires de Saint-Simon (tome V : 347-348)
vaut d’être rapportée. Malgré une certaine confusion entre les idées de
Vauban et celles de Boisguilbert, elle trace un portrait extrêmement vivant
et évocateur de la personnalité de ce dernier. Personnage opiniâtre, brutal
et irritant pour les uns, sincère et lucide pour les autres, il était le type
même du « donneur d’avis » obstiné dont les difficultés économiques ont tou-
jours entouré les trônes. On comprend la désinvolture de Pontchartrain face
à une demande d’audience si maladroitement formulée. Le lieutenant géné-
ral n’était sans doute qu’un « visionnaire » de plus promettant, comme les
autres, monts et merveilles. Il n’est qu’à se pencher sur les titres de deux de
xi
xii Aux origines de l’économie politique libérale
ses principaux ouvrages pour s’en convaincre. Le premier :
Le Détail de la France : la cause de la diminution de ses biens, et la
facilité du remède, en fournissant en un mois tout l’argent dont le Roi
a besoin, et enrichissant tout le monde.
L’un des derniers :
Factum de la France, ou Moyens très facile de faire recevoir au Roi
quatre vingts millions par-dessus la capitation, praticables par deux
heures de travail de Messieurs les ministres, et un mois d’exécution de
la part des peuples, sans congédier aucun fermier général ni particulier
[. . . ], et l’on montre à même temps l’impossibilité de sortir autrement
de la conjoncture présente.
En dépit d’une telle présentation, il est ironique de voir Boisguilbert pro-
tester avec véhémence à la seule idée d’être confondu avec les « faiseurs de
systèmes » et autres donneurs d’avis. Il ne faut pas, conseille-t-il au contrô-
leur général des finances Chamillart, « que toutes sortes de visionnaires se
donnent la licence de vous aller importuner de leurs rêveries creuses » (27 oc-
tobre 1703 : 294). Pour tenter de se démarquer de ceux-ci – mais ne tiennent-
ils pas aussi le même discours ? –, Boisguilbert insiste particulièrement sur
deux points dont nous aurons à reparler : le premier est que son système, loin
d’être une vue de l’esprit, ou une spéculation pure, est au contraire issu d’une
longue expérience et d’un contact permanent avec la pratique; le second est
que les propositions qu’il avance n’ont pas pour but de « bouleverser l’État »
mais se réfèrent aux règles observées dans le passé pendant les âges d’or –
supposés – de la monarchie française : elles n’exigent, par conséquent, aucune
législation véritablement nouvelle.
L’opiniâtreté finit par payer. Continuellement bombardés de lettres, mé-
moires et écrits de toutes dimensions, les différents contrôleurs généraux1
finirent par tendre l’oreille et par prendre au sérieux cet éternel importun.
1. De 1689 à 1715, les contrôleurs généraux des finances (c’est-à-dire les ministres des
finances) furent : Pontchartrain (20 septembre 1689 - 5 novembre 1699). Chamillart (5
novembre 1699 - 20 février 1708) et Demaretz (20 février 1708 - 15 septembre 1715).
Un Alceste fin de règne xiii
Portrait supposé de Pierre Le Pesant de Boisguilbert,
par Jean-Baptiste Santerre.
xiv Aux origines de l’économie politique libérale
La gravité de la situation, l’épuisement de tous les remèdes connus y contri-
buèrent sans doute. Aux renseignements négatifs fournis par des personnages
comme le marquis de Beuvron 2– le « lieutenant général de ce baillage [.. . ]
est regardé de tous ceux qui le connaissent comme le plus extravagant et
incompatible homme du monde, avec beaucoup d’autres défauts que je ne
dis pas » – s’opposèrent finalement ceux de Vaubourg 3ou de Vauban. « Je
sais bien » écrit ce dernier à Chamillart4« qu’il est un peu éveillé du côté de
l’entendement; mais cela n’empêche pas qu’il ne puisse être capable d’ouvrir
de bons avis ». Cependant les péripéties et les échecs successifs des entrevues
avec les responsables du royaume (voir J. Hecht 1966a) amenèrent Boisguil-
bert à publier clandestinement ses œuvres – ce qu’il lui était facile de faire
dans la mesure où il avait en charge la surveillance de la « librairie » à Rouen
– mais qui mécontenta plusieurs fois le pouvoir et lui valut un bref exil et
donc une certaine popularité.
2. Le style de Boisguilbert rebuta certainement plus d’un lecteur. Son vo-
cabulaire cru et direct, qui avait déjà fait sursauter lorsque, bien des années
auparavant, il s’était essayé à la littérature et à la traduction d’ouvrages la-
tins, est peut-être davantage à sa place dans les matières économiques. Mais
ce qui dessert avant tout l’auteur, ce sont ses phrases interminables dont on
perd en cours de lecture le sujet ou les compléments, la syntaxe très sou-
vent défectueuse, les raisonnements qui s’entremêlent et les répétitions ad
nauseam de certains arguments.
Si le style n’entre donc pas dans les canons esthétiques du temps, la ma-
2. Lettre à Pontchartrain, 14 juin 1692 (dans Boisguilbert 1691-1714 : 255).
3. Neveu de Colbert et frère de Desmaretz. Tout comme Saint-Simon, il avait connu
Boisguilbert à Rouen. « Ce n’est pas M. Demaretz, mais M. de Vaubourg, son frère, qui,
après quatorze mois de demeure à Rouen, pendant lesquels je le vis tous les jours, déclara
hautement que, si M. Colbert m’avait connu, il m’aurait acheté à quelque prix que ce
fût, par la grande pratique que j’avais du commerce et du labourage. Renonçant à la
spéculation comme m’accuse M. Demaretz, M. de Vaubourg s’expliqua sur mon esprit
d’une manière que je ne puis avoir l’honneur de vous dire » (Boisguilbert à Chamillart, 27
octobre 1703, dans Boisguilbert 1691-1714 : 295).
4. 26 août 1704, dans Boisguilbert 1691-1714 : 326.
Un Alceste fin de règne xv
Louis Phélypeaux de Pontchartrain.
nière très particulière et bien propre à Boisguilbert de présenter sa cause
aux tenants du pouvoir et au public laisse également rêveur. Dans sa lutte
héroïque pour la vérité et contre l’erreur, l’auteur s’installe en bonne com-
pagnie et se compare volontiers à Christophe Colomb, Copernic ou même à
l’archange Saint-Michel.
J’ai contre moi le sort de tous les porteurs de nouveautés surprenantes;
la qualité de fous et d’insensés a toujours été les préliminaires des
audiences que l’on leur a données, et Copernic, le dernier en date, a
eu de surcroît la menace du feu. (à Chamillart, 25 juin 1705, dans
Boisguilbert 1691-1714 : 381)
Le combat mené est sans précédent : le procès que Boisguilbert intente à
l’ignorance et à la mauvaise foi « est le plus grand procès qui ait jamais été
traité avec la plume depuis la création du monde » (Boisguilbert 1705c : 742).
Car les adversaires sont nombreux et redoutables. La monnaie, dénaturée
par les manœuvres des traitants et autres partisans, par exemple : « C’est
xvi Aux origines de l’économie politique libérale
ce monstre qu’il est question de terrasser aujourd’hui, en le battant d’une si
grande force qu’il ne puisse jamais relever de sa chute » (Boisguilbert 1705b :
705). Ou bien encore les aides : « En un mot, la peste, la guerre et la famine ou
tous ces fléaux de Dieu, dans la plus grande colère du ciel, et les conquérants
les plus barbares n’ont jamais produit, dans leurs ravages, la vingtième partie
des maux que ce tribut a opérés [. . . ] dans le royaume » (Boisguilbert 1704a :
346-347).
La violence du ton, le caractère appuyé de certaines images, le style dé-
cisivement « plomb » de ses écrits, s’ils prennent chez Boisguilbert un relief
tout particulier et confèrent à sa prose une tournure presque incantatoire,
dénotent, s’il en était besoin, le courant de pensée dans lequel il s’insère :
le jansénisme. Car Boisguilbert fut élève aux Petites Écoles de Port-Royal5
et, manifestement, le mode d’expression lui en est resté. L’écrivain dont il a
pu s’inspirer, en particulier, est Pierre Nicole, dont le traité De l’éducation
d’un prince et les Essais de Morale connurent un très grand rententissement
dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Madame de Sévigné ne déclarait-elle
pas, entre autres éloges, que ces écrits lui semblaient « de la même étoffe que
Pascal ? »
Si les œuvres de P. Nicole, encore en vogue au début du XIXe siècle, sont
aujourd’hui tombés dans un injuste oubli, il faut bien reconnaître, cepen-
dant, que l’éloge de Madame de Sévigné est par trop exagéré. « Et si on lui
5. « M. Sainte-Beuve a consacré le dernier chapitre de son tome III [il s’agit de l’ou-
vrage intitulé Port-Royal] aux principaux élèves de Port-Royal (Jérôme et Thierry Bignon,
Racine, Le Nain de Tillemont, etc.). Je suis heureux de compléter une grave lacune en
ajoutant à sa liste le nom de Boisguilbert. Dans l’avertissement au lecteur de l’une de
ses traductions, le précurseur des économistes, que l’histoire a définitivement vengé des
dédains de Voltaire, s’exprime ainsi : ‘Encore qu’il semble que de nos jours on ait porté
toutes les sciences au plus haut point qu’elles pouvaient jamais monter, on peut dire que
celle de faire parler notre langue à des écrivains grecs ou latins a été plus loin; ne se pou-
vant rien ajouter aux ouvrages de ces Messieurs de l’Académie, de Monsieur d’Andilly, qui
semble s’être surpassé lui-même dans son Josèphe, et de ces fameux anonymes si célèbres
par toute la France ; aussi confesserai-je ingénuement que, si je suis assez heureux pour
qu’on ne trouve pas ce petit ouvrage dans la dernière imperfection, je le dois à quelque
éducation que j’ai eue parmi eux dans ma jeunesse’ (Histoire romaine écrite par Hérodien,
1675). » (Cadet 1887 : 53, souligné par Cadet).
Un Alceste fin de règne xvii
accordait ce point, ce serait à la condition d’ajouter tout de suite cette [. . . ]
répartie de M. V. Fournel : ‘Soit, mais le tailleur est différent’ » (F. Cadet
1887 : 45-46). Le jugement de Joseph de Maistre est encore moins flatteur.
Comparant Nicole aux autres auteurs de Port-Royal, il le décrit comme « le
plus froid, le plus gris, le plus plomb, le plus insupportable des ennuyeux de
cette grande maison ennuyée ». Le style « Port-Royal » n’est pas non plus
épargné par Henry de Montherlant : Pascal excepté, « les jansénistes sont
de très mauvais écrivains. Or, je me refusais à faire parler sur la scène Ar-
nauld en rhétorique et Saint-Cyran en charabia, comme ils durent parler, si
on en juge par leurs écrits » (« Note sur Port-Royal »6: 151). Beaucoup de
contemporains ne s’y sont pas trompés. Le père Bouhours – jésuite, il est vrai
– raille, dans le « Deuxième entretien d’Ariste et d’Eugène », les outrances
de style coutumières à ces auteurs.
Il est vrai [. . . ] que ces écrivains si fameux ne peuvent être accusés de
laconisme : ils aiment naturellement les discours vastes; les longues pa-
renthèses leur plaisent beaucoup; les grandes périodes, et surtout celles
qui, par leur grandeur excessive, suffoquent ceux qui les prononcent,
sont tout à fait de leur goût [.. . ]. Il n’y a rien de plus commun, dans
leurs premiers livres, que des expressions excessives, comme : la plus
grande et la plus punissable de toutes les hardiesses, la plus sanglante
de toutes les invectives, la plus étrange témérité et la plus grossière
ignorance qui fut jamais. (Cité par Cadet 1887 : 305-306)
Le style de Boisguilbert se situe dans la droite lignée de ses maîtres, et les
dépasse même souvent. Les exemples fourmillent par ailleurs. Des expressions
comme « l’argent criminel », « la spéculation qui ne peut jamais produire
que des monstres », « une corruption de cœur effroyable », « une semence
pernicieuse », sont chez lui monnaie courante. « L’on ne manquera pas de
répartir », écrit-il par exemple dans le Mémoire sur l’assiette de la taille
(Boiguilbert 1705b : 673), « que cette consommation ne se fait point parce
que l’argent manque, mais on répond sur-le-champ que c’est la plus grossière
et risible imposture qui ait jamais été proférée » Si l’on néglige les problèmes
6. Il s’agit ici de la pièce de théâtre de Henry de Montherlant (1954) et non de l’ouvrage
de Charles Augustin Sainte-Beuve (1840-59).
xviii Aux origines de l’économie politique libérale
Michel Chamillart.
de syntaxe, on peut encore mener une comparaison saisissante entre Nicole
et Boisguilbert, quant à leur manière de construire des métaphores plutôt
laborieuses destinées à frapper l’imagination du lecteur.
Pour ce qui concerne Nicole, Cadet remarque justement (1887 : 38) que
« rarement Nicole enfle sa voix pour se mettre au ton de l’éloquence si poi-
gnante de Pascal; l’autorité, la vraie passion lui manquent pour nous remuer
profondément : il nous laisse froids, et nous ferait plutôt sourire que trem-
bler quand il nous représente, par exemple, le monde entier, sous l’empire
du démon, comme ‘un lieu de supplice [. . . ], plein de tous les instruments de
cruauté des hommes, et rempli, d’une part, de bourreaux, et, de l’autre, d’un
nombre infini de criminels abandonnés à leur rage [. . .] Nous passons nos jours
au milieu de ce carnage spirituel, et nous pouvons dire que nous nageons dans
le sang des pêcheurs, que nous en sommes tout couverts, et que ce monde
qui nous porte est un fleuve de sang’ (‘De la crainte de Dieu’). Il ne réussit
pas mieux dans cette peinture de la conscience du pêcheur au moment où il
Un Alceste fin de règne xix
paraîtra devant son juge : il la compare à ‘une chambre vaste, mais obscure,
qu’un homme travaille sa vie à remplir de vipères, de serpents [. . .]. Lorsqu’il
y pense le moins, les fenêtres de cette chambre venant à s’ouvrir tout d’un
coup et à laisser un grand jour, tous les serpents se réveillent tout d’un coup
et se jettent tous sur le misérable, le déchirent par leurs morsures. . . ’ (‘Du
jugement’). Pour représenter la corruption primitive de l’homme : ‘Qu’on
s’imagine, dit-il, une plaie universelle ou plutôt un amas de plaies, de pestes,
de charbons, dont le corps d’un homme soit tout couvert, etc.; voilà l’image
de l’état où nous sommes nés’ (‘De la connaissance de soi-même’). C’est tou-
jours la même faiblesse et la même impuissance dans la même exagération ».
Ce jugement pourrait fort bien s’appliquer à Boisguilbert, dans son domaine
propre. Un exemple parmi tant d’autres que nous rencontrerons au cours de
cette étude :
Il en arrive comme si quelque prince abusant de son autorité, ce qui
n’est pas inconnu dans les persécutions de l’Église naissante; [comme]
si, dis-je, un souverain, pour tourmenter et faire périr divers sujets
d’une façon grotesque, en faisait enchaîner dix ou douze à cent pas
les uns des autres, et que l’un étant tout nu, quoiqu’il fît grand froid,
il eût une quantité effroyable de viande et de pain auprès de lui, et
plus dix fois qu’il n’en pourrait consommer avant que de périr, ce
qui ne serait pas fort éloigné, parce qu’il manquerait de tout le reste,
et surtout de liqueurs, dont il n’aurait pas une goutte à sa portée ;
pendant qu’un autre, enchaîné dans l’éloignement marqué, aurait une
vingtaine d’habits autour de lui, et plus trois fois qu’il n’en pourrait
user en plusieurs années, sans aucuns aliments pour soutenir sa vie, et
défense de lui en fournir ; un autre, à pareille distance, se trouverait
environné de plusieurs muids de liqueurs, mais sans nuls habits ni
aliments. Il serait vrai de dire après leur dépérissement, qui serait
immanquable si la violence se continuait jusqu’au bout, qu’ils seraient
tous morts de faim, de froid et de soif, manque de liqueurs, de pain,
de viande et d’habits. Cependant, il serait très certain que tout pris
en général, non seulement ils ne manquaient ni d’aliments ni d’habits,
mais que même ils pouvaient, sans la force majeure, être bien habillés
et faire bonne chère. (1707b : 1010-1011)
Le tout pour illustrer, en négatif, les bienfaits de la liberté du commerce.
xx Aux origines de l’économie politique libérale
Jean-Baptiste Colbert, par Claude Lefebvre.
Un Alceste fin de règne xxi
3. Pour être complet sur le thème des aspects présentés par les écrits de cet
Alceste fin de règne, qui, indépendamment de leur contenu même, ont pu
constituer un obstacle à leur réception bienveillante par les contemporains,
il convient de noter deux autres traits : la critique permanente de la gestion
de Colbert et de ses successeurs au contrôle général des finances, et le carac-
tère paradoxal avec lequel certains principes fondamentaux du système sont
formulés.
Avec une belle constance, la décadence de la France, nous dit Boisguilbert,
a commencé en 1660. Dès le Détail de la France (1695), « on maintient que
le produit en est aujourd’hui à cinq ou six cents millions [de moins] par an
dans ses revenus [.. . ] qu’il n’était il y a trente ans » (Boisguilbert 1695 :
582). La diminution du revenu, calculée « par une très longue et très exacte
recherche » (ibid. : 585) – c’est-à-dire d’une manière qu’il ne faut sans doute
pas trop chercher à approfondir – « a commencé en 1660 environ, continue
tous les jours avec augmentation » (ibid. : 583). Le coupable est clairement
désigné :
Il faut que le fait soit constant, savoir : l’erreur dans le passé. Pour base
donc et pour principe, on peut maintenir, avec autant de certitude qu’il
est constant que la Seine passe à Paris, que feu M. Colbert entre en
1661 au ministère, que le Roi avait alors 80 millions de revenu, et même
plus [. . . ] ; et à présent, 1703, le Roi n’a point, de revenu réglé, 120
millions, la capitation n’étant point un revenu : sur quoi les conquêtes
du Roi en forment au moins 10 millions. Ainsi, en plus de quarante
ans, ce n’est qu’un tiers de hausse. Or, à remonter ou rétrograder en
1660 quarante ans au-dessus, savoir 1620, on ne trouve que 35 millions
de rente. Donc, dans ces quarante ans, les revenus du Roi avaient plus
que doublé. Remontant encore en 1620, on ne rencontre encore que
16 millions en 1570 : de façon qu’il faut qu’il demeure pour certain
que jamais les revenus du prince n’ont reçu si peu d’augmentation que
sous le ministère de M. Colbert et les suivants. Mais c’est bien pis du
côté des peuples, ou de leur opulence [. . . ]. Cependant, Monseigneur,
comment accorder cette manœuvre avec l’héroïsme supposé dans ce
ministère, si l’on en croit les personnes intéressées à se fermer les yeux
pour ne pas voir clair en plein jour ? Et moi, tout au contraire, avec
les marchands et les laboureurs, je vous maintiens que la destruction
xxii Aux origines de l’économie politique libérale
de ce que ce ministère a fait est de l’or en lingot. (à Chamillart, 27
octobre 1703, dans Boisguilbert 1691-1714 : 293-294)
Portrait gravé de Colbert.
Plus tard, Boisguilbert dira en substance la même chose à Desmaretz,
même s’il occulte alors – et pour cause – le nom de Colbert. Tout simplement
en valorisant celui de Sully 7. Ce thème de l’opposition des gestions de Sully
7. À Desmarets, 21 août 1709, dans Boisguilbert 1691-1714 : 439. Desmarets était un
neveu de Colbert.
Un Alceste fin de règne xxiii
et de Colbert, s’il n’est pas vraiment nouveau, est amplifié et fera les beaux
jours des polémiques de la seconde moitié du siècle suivant. Cet accent va
de pair avec la constante référence aux modèles étrangers constitués par la
Hollande et l’Angleterre, qui devait tout aussi mal sonner aux oreilles des
gouvernants français : « J’appelle à ma garantie la Hollande, l’Angleterre et
M. de Sully » 8.
Enfin, pour ce qui est du tour plutôt paradoxal que Boisguilbert conférait
à quelques propositions importantes, sans doute pour mieux frapper le lecteur
et leur donner une allure de maximes, les titres de quelques mémoires peuvent
aisément l’illustrer, comme cet abrégé du Traité [. . . ] des grains : « Mémoire
qui fait voir en abrégé que plus les blés sont à vil prix, plus les pauvres
sont misérables [.. . ] et que plus il sort de grains du royaume, et plus on
se garantit d’une cherté extraordinaire ». On conçoit que de telles prémisses
aient pu déconcerter les lecteurs.
Nous possédons à ce sujet un témoignage significatif : celui du contrôleur
général lui-même, sous la forme d’une note qu’il rédigea en marge d’une lettre
que Boisguilbert lui adressa le 21 septembre 1704. Heurté par les propos de
son corrrespondant, Chamillart lui conseille de supprimer « deux choses à
votre système, toutes deux également fausses; après cela, je vous entendrai
tant que vous voudrez. Mais comme mon esprit n’est pas si subtil que le
vôtre, je suis obligé de vous dire que nous ne conviendrons jamais tant que
vos raisonnements n’approcheront pas davantage des vérités constantes et
que tous les hommes sont capables d’entendre. Les deux choses que je tiens
pour fausses sont : l’une, que plus l’argent est rare en France, et plus il y en a
[. . .]. La seconde, c’est l’article des financiers » (dans Boisguilbert 1691-1714 :
329).
La formule employée par Chamillart pour le premier point est significa-
tive, à la fois de son incompréhension et de la manière de s’exprimer propre à
son correspondant. Quant aux « gens de finance », le commentaire du contrô-
leur général ne peut que conforter Boisguilbert sur ses positions : « Ils ne sont
8. À Chamillart, 2 décembre 1704, dans Boisguilbert 1691-1714 : 344.
xxiv Aux origines de l’économie politique libérale
protégés qu’autant qu’ils sont nécessaires; on s’en passera aisément quand on
connaîtra quelque chose de mieux et c’est ce qui fait encore plus contre vous
et vos raisonnements, de m’attaquer par un endroit aussi faible, et qui n’a
jamais fait aucune impression sur moi » (ibid.). Chamillart fera un contresens
analogue sur la signification d’une autre proposition essentielle : le rétablis-
sement des finances du Roi par celui de ses sujets. En marge d’une lettre de
Boisguilbert en date du 25 juin 1705, Chamillart note en effet :
Il n’a pas tenu à moi, dans les différentes audiences que je lui donnai
l’année dernière, qu’il n’ait trouvé le moyen de me persuader ; j’y étais
fort disposé, et je le désirais encore plus que lui. Je crois que ses idées
sont encore les mêmes, et, s’il veut renouer commerce avec moi, il
faut qu’il me prouve que les 80 millions dont il veut augmenter les
revenus du Roi se prendront en partie dans les pays étrangers, parce
que, comme je connais la France presqu’aussi bien que lui, il aura peine
à me persuader que l’on pût tirer 80 millions des peuples au-delà de
ce que le Roi en tire. (ibid. : 381)
4. Pour terminer cette présentation, il convient enfin de noter quelques diffi-
cultés d’approche – nous en rencontrerons d’autres – pour le lecteur contem-
porain. Elles sont au nombre de deux : la datation des textes, et l’utilisation
parfois particulière, par l’auteur, du vocabulaire courant.
Bien qu’une partie des textes ait été publiée par Boisguilbert lui-même,
leur datation est difficile à établir. Le Détail de la France a paru en 1695,
mais certaines parties ont été rédigées bien auparavant. Les autres écrits
furent imprimés en 1707 : il semble cependant qu’ils aient été composés aux
alentours de 1704. Enfin, tous les manuscrits et les mémoires de quelque
importance restés inédits sont aussi datés de la même période, voire de la
même année, à l’exception d’une partie du premier Factum (1705c), bien
antérieure mais remaniée à cette date. La datation des textes est donc en
partie arbitraire, et si nous avons choisi, par exemple, de noter respectivement
par 1707a et 1707b le second Factum de la France et la Dissertation de la
nature des richesses, c’est en raison de leur plus grand degré d’achèvement.
Le problème soulevé n’est d’ailleurs pas purement formel : il possède des
Un Alceste fin de règne xxv
L’opposition entre les figures de Sully et celle de Colbert fut largement
exploitée au XVIIIe siècle. Ici, le début de l’Éloge de Sully, par Antoine Léonard
Thomas – ami des physiocrates – qui remporta de prix de l’Académie française
en 1763 (édition de 1829).
incidences sur l’étude de l’œuvre. Car, face à ce tir groupé, les commentateurs
mettent tous l’accent sur l’unité de l’œuvre (voir par exemple Talbot 1903 :
22), et sur l’absence d’évolution dans les principes qui y sont exposés. Nous
traiterons, nous aussi, ces écrits comme un tout. Cependant, les problèmes
liés à une éventuelle évolution de la pensée de l’auteur ne nous seront pas
étrangers – notamment pour ce qui concerne l’état de nature, la monnaie ou
encore les anticipations des agents. Ils dénoteront souvent un simple processus
de précision théorique, mais aussi quelquefois un flottement significatif, indice
d’un problème plus important.
xxvi Aux origines de l’économie politique libérale
Tout lecteur de Boisguilbert, enfin, doit porter une attention extrême au
vocabulaire utilisé. Outre le fait que certaines définitions sont, bien entendu,
celles de l’époque, quelques emplois semblent propres à l’auteur. Nous verrons
que les mots opulence, équilibre, harmonie, richesse, par exemple, souvent
pris comme synonymes, sont susceptibles de recevoir une double définition :
d’état ou de processus. Une ambiguïté plane de même sur les mots bien,
revenu et besoin. Pour le lecteur moderne, tout se passe comme s’il existait
une constante confusion entre les causes et les effets. Le vocable besoin, par
exemple, s’il est bien utilisé dans son acception moderne, est aussi employé
dans le sens de satisfaction d’un besoin, d’objet répondant à un besoin. C’est
ainsi que nous pouvons lire dans le second Factum (1707a : 888) que « les
deux enfants d’Adam » furent longtemps « les propres constructeurs de leurs
besoins ». Les hommes, d’autre part, n’étant pas en état d’autosuffisance, ne
peuvent « être eux-mêmes les fabricateurs de tous leurs besoins » (1707b :
973). Ou encore : « La richesse, au commencement du monde, et par la des-
tination de la nature et l’ordre du créateur, n’était autre chose qu’une ample
jouissance des besoins de la vie » (1707a : 888). Ici se fait jour, également,
un sens restrictif du mot besoin, qui désigne alors les choses essentielles à
la conservation de la vie. Ce sens est quelquefois confirmé par ailleurs : ne
lit-on pas que le prix des grains doit « fournir au propriétaire de quoi avoir
le surplus de ses besoins » (1704b : 858)9?
Le mot besoin n’est pas seulement employé à la place du mot bien; mais
le mot bien désigne aussi, de son côté, ce que nous appelons revenu. Dans
l’une de ses classifications (1705b), Boisguilbert définit une première catégorie
de biens comme « les revenus en fonds, comme terres, rentes, charges, et
même billets courants » (1705b : 727). Il appelle ces mêmes biens des « biens
en revenu ». Une attention à ce fait permet de comprendre des expressions
curieuses comme : « . . . n’y ayant rien de si pernicieux de prendre le capital
9. Il est vrai que Boisguilbert ajoute : « de quelque nature qu’ils soient ». Si le pluriel
se rapporte aux besoins, et non au surplus (à quoi ils pourraient fort bien se rapporter
étant donné les accords plutôt fantaisistes que l’on rencontre très souvent chez l’auteur),
cette remarque fait problème. Mais les autres citations du texte confirment notre opinion.
Un Alceste fin de règne xxvii
du bien d’un particulier pour les besoins du prince » (Boisguilbert 1695 :
660), et évite de faire de sérieuses méprises lorsque l’on aborde la question de
l’impôt. Car, d’un côté, il nous est dit que la taille doit être fixée « au dixième
du revenu des fonds » (Boisguilbert 1705b : 724) ; et de l’autre Boisguilbert
affirme que la capitation doit être levée sur la totalité des biens : « Pour
l’intérêt donc des riches, il faut payer la capitation au dixième de tous les
biens, tant en fonds qu’en industrie » (1707a : 944). Il ne s’agit évidemment
pas là d’un impôt sur le capital.
Pour couronner le tout, revenu est lui-même égalé à consommation, té-
lescopant ainsi le revenu et son utilisation ; et le terme consommation est
entendu dans son acception large de dépense. Il s’agit la plupart du temps
du revenu de personnes individuelles, appréhendé, sur une période donnée,
par sommation des flux monétaires. Mais, au niveau individuel comme au
niveau global, une ambiguïté demeure, notamment pour l’imposition.
. . . tous les revenus ou plutôt toutes les richesses du monde, tant d’un
prince que de ses sujets, ne consistent que dans la consommation,
tous les fruits de la terre les plus exquis et les denrées les plus pré-
cieuses n’étant que du fumier d’abord qu’elles ne sont pas consommées.
(1707a : 893)
. . .on établit pour principe que consommation et revenu sont une seule
et même chose, et que la ruine de la consommation est la ruine du
revenu. (1695 : 602)
Le lecteur doit donc tenter de lever les ambiguïtés par le contexte, ce qu’il
peut faire dans la plupart des cas 10. La construction théorique de Boisguil-
bert apparaît ainsi sans trop d’arbitraire. L’essentiel reste que les principales
notions sont clairement établies, sinon nominativement, du moins de fait.
5. La présente étude se situe aux confins de deux mouvements d’idées dont
la vogue, les résonances politiques et les écrits parfois superficiels qu’elles
10. L’emploi du mot besoin dans le sens dégagé dans le texte semble particulier à
Boisguilbert. Celui des mots fruits, revenu et bien paraît, en revanche, correspondre à
l’utilisation qu’on en faisait alors. Le Dictionnaire de l’Académie française de l’époque,
par exemple, définit le bien par la richesse, mais aussi par « les fruits que la terre produit »,
lui conférant ainsi le sens de revenu ; cf. en outre l’utilisation qu’en fait Domat, ci-dessous.
xxviii Aux origines de l’économie politique libérale
Dix ans après Thomas,Necker remporta le prix de l’Académie française, en
1773, avec son Éloge de Colbert — les physiocrates n’étaient plus à la mode.
engendrent ne doivent pas masquer l’importance.
Ce livre a été écrit, en premier lieu, à une époque où se faisait jour un
fort regain d’intérêt pour tout ce qui touche au libéralisme, tant économique
que politique, pour la mise au jour des conditions pratiques de sa réalisa-
tion et pour l’évaluation théorique des propositions d’efficacité qu’il avance.
Au coeur des idées reçues en la matiêre se trouvent quelques conclusions ti-
Un Alceste fin de règne xxix
rées du modèle walrasien d’équilibre général, le plus souvent interprétées de
travers, dont la proposition selon laquelle un équilibre économique optimal
s’instaure automatiquement dès lors que chaque agent, en concurrence avec
tous les autres, est laissé libre de poursuivre son intérêt exclusif. Maniée sans
précaution à l’appui d’un libéralisme économique intolérant et brutal, cette
assertion constitue un de ces nombreux exemples de publicité mensongère
dont l’action politique – quelle qu’elle soit – aime à faire usage. Pourtant,
les avertissements des théoriciens sérieux ne manquent pas qui soulignent le
fait que la théorie walrasienne ne saurait en aucun cas se présenter comme
explicative et ne sert bien plutôt qu’à dresser la liste, rigoureuse, des condi-
tions – extrêmement strictes et fort éloignées de la réalité – sous lesquelles la
principale proposition de l’économie politique libérale se trouve être vérifiée
Dans cette proposition, on aura reconnu, bien sûr, le thème de la main
invisible popularisé par Adam Smith. C’est ici que nous rencontrons le se-
cond mouvement d’idées dont il a été question précédemment. La référence
– et la révérence – à Adam Smith est devenue rituelle. Mais l’économie poli-
tique ne commence pas en 1776. À l’envi, maints auteurs ont souligné, depuis
longtemps, que beaucoup de thèmes de cet ouvrage prétendûment fondateur
n’étaient pas originaux. L’intérêt s’est de nouveau porté sur leurs origines
et, peu à peu, toute la richesse d’une pensée plus ancienne est apparue au
grand jour. Les pages qui suivent participent de ce réexamen systématique
et notre seul souhait est que, par la multiplication d’études partielles tou-
jours perfectibles, l’on parvienne peu à peu – comme c’est déjà le cas – à un
renouvellement de notre compréhension de cette période et, au delà, de l’his-
toire de la pensée économique. L’une des thèses de cet essai est que, au plan
économique, la première apparition rigoureuse de la principale proposition
libérale se trouve chez Boisguilbert. Nous en montrerons l’origine, l’énoncé
et les développements : car cette idée est en fait insérée dans une théorie
novatrice, puissamment charpentée, qu’il convient de mettre au jour.
Dans les chapitres qui suivent, nous nous pencherons tout d’abord sur
l’environnement intellectuel de Boisguilbert. L’héritage assumé est complexe.
xxx Aux origines de l’économie politique libérale
Une triple influence se dégage, que Boisguilbert accepte, adapte ou trans-
forme en profondeur selon les besoins de sa construction. Il s’agit des idées
de Bodin – et, dans une certaine mesure, de Richelieu – en matière de théorie
politique ; de la tradition cartésienne pour ce qui est de l’explication en phy-
sique ; et, surtout, en matière philosophique et sociale, des thèmes jansénistes
développés par P. Nicole et J. Domat. C’est un Boisguilbert cartésien, abso-
lutiste et augustinien qui se dégage de ces pages. On montrera que cette triple
caractérisation possède des incidences profondes avec l’étude des thèmes qui
lui sont liés – ceux de l’impôt, de la conception physique de l’équilibre, etc. –,
évite des contresens et prépare le terrain à l’exposé de la théorie économique
proprement dite.
Fondamentalement, le modèle de Boisguilbert consiste en l’articulation de
deux approches différentes de la réalité économique, sur lesquelles se greffe
l’opposition de deux types de fonctionnement du système : l’un en état d’opu-
lence ; l’autre en état de déclin et de crise.
La première approche consiste en une analyse en termes de classes sociales
et repose sur une structure désagrégée de marchés. Après la Chute – point
de départ théologique –, une société sans classe subsiste bien : c’est l’état
naturel, au premier sens du terme. Mais la violence des hommes les uns
contre les autres induit l’apparition d’une classe oisive de rentiers, de la
monnaie, et une multiplication des besoins et des professions : l’état poli
et magnifique ou encore état naturel au second sens du terme s’il se trouve
en situation d’équilibre optimal. La structure de la société est caractérisée
par une interdépendance générale au plan économique – classe productive –
sur laquelle se greffe le circuit des revenus de la classe oisive. L’analyse de
l’équilibre économique se fait alors en deux temps.
Les conditions d’existence de l’équilibre d’opulence, tout d’abord, sont au
nombre de trois : la réalisation d’un système de prix de proportion, celle de
la condition tacite des échanges, et enfin celle de la liberté du commerce. Si
ces trois exigences sont remplies, Boisguilbert affirme que le comportement
égoïste et maximisateur des agents conduit automatiquement à l’équilibre et
Un Alceste fin de règne xxxi
au bien-être de tous par le seul jeu des forces du marché. L’idée fondamentale
de l’efficacité de la liberté du commerce est issue de l’une des versions les plus
austères de la religion catholique...
Mais les conditions d’équilibre, et c’est là le second point, ne concernent
pas que la classe productive. Pour que cet équilibre se réalise effectivement,
il faut que la classe oisive en respecte la mise en œuvre. Par l’analyse des
phénomènes d’opacité de l’information liés à l’existence de la monnaie et à la
structure sociale, Boisguilbert montre que ces conditions sont, de fait, sans
cesse remises en cause par les rentiers : ceux-ci se trouvent ainsi à l’origine
des chocs déstabilisateurs. Si donc, pour reprendre une formule célèbre, en
régime de liberté du commerce les vices privés font les bénéfices publics,
cela n’est vrai que pour la classe productive. Aucun mécanisme coercitif
comme la concurrence ne règle le comportement de la classe oisive, et son
attitude égoïste (comme d’ailleurs ses éventuels sentiments altruistes) doit
être éclairée, au sens janséniste du terme.
La seconde approche complète la première. Il s’agit d’une analyse agrégée
en cinq marchés : ceux des produits agricoles, des produits manufacturés,
du travail, des « biens d’investissement » et des fonds prêtables. Un certain
nombre de traits la caractérise. Afin qu’elle puisse être articulée à l’analyse en
termes de classes sociales, il faut d’abord dégager deux comportements-types
des agents : des comportements de spéculation et de précaution en termes
de biens et de services d’une part, et en termes de monnaie de l’autre. Il
est ensuite nécessaire de distinguer les marchés à prix flexibles de ceux sur
lesquels les prix sont rigides à la baisse. Enfin, les liens stocks-flux exigent que
l’on prenne en compte le rôle des anticipations des agents sur les différents
marchés. Boisguilbert décrit alors les processus de déséquilibre économique
et leurs conséquences. Les stratégies des agents en termes de stocks et de
flux de biens et de services expliquent l’amplification des fluctuations sur un
marché donné; les stratégies en termes de monnaie sont liées à l’analyse de
la propagation des déséquilibres de marché en marché; quant à la rigidité de
certains prix, elle explique l’approfondissement de la crise et l’installation de
xxxii Aux origines de l’économie politique libérale
l’économie dans la dépression. Il faut enfin souligner que si le rôle joué par les
anticipations (et donc par l’information) est essentiel dans tous ces processus,
ces anticipations ne sont pas à proprement parler la cause de la crise. Celles-ci
peuvent être stabilisatrices comme déstabilisatrices. Tout dépend du contexte
dans lequel elles opèrent : du comportement de la classe oisive, bien sûr, mais
aussi et surtout de la politique économique de l’État, qui peut jouer sur leur
formation.
La cohérence et l’originalité de Boisguilbert sont donc fortes. Sa construc-
tion allie les notions d’équilibre général et de circuit, de classe sociale et de
marché, d’approche micro et macroéconomiques, d’information et d’antici-
pation, de prix fixes et de prix flexibles, dans l’analyse de la prospérité et
de la dépression. En d’autres termes, elle allie des notions qui, pour la plu-
part d’entre elles, apparaissent souvent comme antithétiques mais dont la
combinaison produit pourtant de remarquables résultats.
Un Alceste fin de règne xxxiii
Le XVIIe siècle français fut appelé « le siècle de saint Augustin ». Ici,
quelques-unes des innombrables représentations de l’évêque d’Hippone.
xxxiv Aux origines de l’économie politique libérale
LE CONTEXTE
1
UN
Un augustinisme social et
politique
Les textes de Boisguilbert présentent de prime abord plusieurs diffi-
cultés que le lecteur doit surmonter pour saisir la portée et la cohérence
de l’œuvre. Quelques-unes tiennent au style « plomb » de l’auteur, ou en-
core à ses propos quelquefois contradictoires – en apparence. Mais d’autres
sont plus importantes. Le vocabulaire utilisé, par exemple, peut induire en
erreur, non pas tant à cause de la langue du XVIIe siècle qu’en raison de
l’emploi particulier de certains mots comme « bien », « revenu », etc., dont
on verra la signification. Cet obstacle une fois surmonté, le caractère pure-
ment technique, économique, des divers écrits pris en compte peut s’avérer
trompeur, simple façade d’une fausse simplicité. Les textes de Boisguilbert
présentent, c’est indéniable, un caractère scientifique, à un degré jusque-là ra-
rement atteint. Mais l’on s’exposerait à une mécompréhension partielle de la
construction théorique, voire à des contresens, si l’on s’en tenait à cet aspect
des choses et si l’on ne poursuivait pas l’enquête plus loin. Climat intellec-
tuel de l’époque, opinions politiques et religieuses, racines théoriques, tout
ceci est de la plus haute importance, ne serait-ce que pour dégager l’apport
particulier de l’auteur, le sens de son entreprise. Et sur ce point, on doit bien
avouer que Boisguilbert ne nous facilite guère la tâche.
3
4Le contexte
Au moins pourrait-on s’aider des auteurs cités ; malheureusement, l’usage
des références explicites est bien trop récent, et seuls quelques noms appa-
raissent dans les textes – Gerson, Amelot de la Houssaye, Jacques de Sainte-
Beuve... –, de peu de secours. C’est donc un véritable travail de décryptage
qui doit être mené, préliminaire indispensable à la restitution du cadre théo-
rique de l’auteur. Ce travail, sans prétendre à l’exhaustivité, a pour ambition
de faire ressortir quelques aspects saillants du contexte intellectuel dans le-
quel s’insère Boisguilbert, dont on verra la transposition au plan économique
dans la suite de cette étude. On a souvent tenté de comparer les principes
théoriques qui se dégagent du Détail de la France ou du second Factum de la
France à ceux des auteurs anglo-saxons de la même période afin de découvrir
d’éventuelles influences : l’une des conclusions auxquelles nous parvenons re-
lativise beaucoup ce type de démarche. Peut-être Boisguilbert a-t-il lu Petty,
Child, Temple ou Locke11, mais les correspondances avec les traditions de
pensée et les préoccupations purement françaises sont trop importantes pour
ne pas mériter, ici, une attention exclusive.
2. Penchons-nous tout d’abord sur le langage de Boisguilbert. Car un point
de départ utile pour cette enquête consiste dans l’analyse des métaphores
utilisées et de la signification de leur récurrence.
Dans cette perspective, l’utilisation fréquente d’un vocabulaire et d’images
à caractère religieux frappe tout d’abord. L’or et l’argent, par exemple, sont
dépeints sous les traits d’idoles sur l’autel desquelles on sacrifie les véritables
richesses, les denrées : ils sont « le tyran ou plutôt l’idole de ces mêmes den-
rées, contraignant les sujets que l’avarice dévore à les lui offrir à tous moments
en sacrifice, et ne recevant presque point d’autre encens que la fumée qui sort
11. Le contenu de la bibliothèque de Boisguilbert n’est pas connu. Ainsi, toute hypothèse
concernant ses lectures ne peut résulter que de correspondances internes. J. Hecht (1966a)
et J. Wolff (1973) insistent par exemple pour leur part sur ces auteurs anglo-saxons (Hecht :
160-161 ; Wolff : 188), en ajoutant toutefois l’abbé Dubos (Hecht, ibid.) auquel Boisguilbert
fait allusion dans une lettre (22 juin 1704), et surtout Jean Bodin (Hecht : 162 ; Wolff : 188)
dont on verra l’importance. Pour ce qui concerne Dubos, la parution tardive des Intérêts
de l’Angleterre (1703) minimise son influence.
Un augustinisme social et politique 5
Cornelius Jansen (Jansenius), évêque Ypres,
auteur de l’Augustinus (Paris, 1641).
de l’incendie des fruits les plus précieux et les plus beaux présents de la na-
ture » (Boisguilbert 1704a : 347-348). Autre exemple récurrent : dans la vie
publique, affirme Boisguilbert, il ne faut « canoniser » personne qui n’ait fait
de véritables « miracles », et l’attitude contraire, trop fréquente, n’est que le
produit de la « corruption du cœur » (Boisguilbert 1704b : 806).
Cette utilisation d’un vocabulaire religieux n’est évidemment pas gra-
tuite. Elle est en fait la manifestation – d’autres aspects en seront étudiés
ultérieurement – de l’appartenance de Boisguilbert à un courant de pensée
6Le contexte
très caractéristique qui traverse le XVIIe siècle français : le jansénisme12.
On peut le constater par le choix des thèmes, et le vérifier en relevant plu-
sieurs allusions claires à des débats forts célèbres de l’époque : la querelle du
droit et du fait 13 autour de cinq propositions tirées – ou prétendument tirées
– de l’Augustinus de Jansénius et condamnées par le pape 14 ; ou encore la
question, quelquefois liée, de l’infaillibilité pontificale. Il faut, affirme Bois-
guilbert en transposant le thème, « purger une idée d’infaillibilité prétendue
ou supposée par toutes les personnes qui sont en une place éminente, qui em-
pêche de concevoir qu’elles aient pu donner lieu à une méprise si effroyable »
(ibid. : 790). Un « applaudissement aveugle [. . . ] accompagne tous ceux qui
occupent les premières places, se servant de toutes sortes de moyens pour leur
persuader qu’ils sont infaillibles » (ibid. : 792). Cette perspective janséniste
– appuyée par un style qui semble tout droit hérité de P. Nicole – informe de
l’intérieur une grande partie de la construction théorique et dicte des thèmes
qui feront une part de son originalité.
Avec la religion, un autre thème récurrent est celui du théâtre. Les agents
sont souvent dépeints sous les traits de « personnages qui jouent tous leurs
rôles dans la république » (Boisguilbert 1704d : 967), de « divers person-
nages ou représentations qui entrent [. . . ] dans la perfection de toutes sortes
d’ouvrages et de commerce » (Boisguilbert 1704b : 874). C’est ainsi que les
transactions doivent se faire « avec une utilité perpétuelle de tous ceux qui
jouent un personnage sur ce théâtre, c’est-à-dire tous les hommes du monde »
(Boisguilbert 1707a : 896). Le second Factum fourmille en expressions telles
que « voici le premier acte de la pièce » (ibid. : 887). Tout ce monde d’ « ac-
12. Sur l’histoire du mouvement janséniste au XVIIe siècle, on peut se reporter aux
écrits de R. Taveneaux (1965, 1973 et 1977), à l’ouvrage de L. Cognet (1961), ainsi qu’à
celui de J. Delumeau (1971) et à leurs références bibliographiques. Il convient de se reporter
aussi aux auteurs eux-mêmes, dont les plus importants, pour notre sujet, restent Pascal
et Nicole. Sur Pascal, voir en particulier Mesnard 1976; sur Nicole, James 1972.
13. Tout lecteur un peu familiarisé avec la pensée janséniste ne peut manquer de relever
l’allusion de Boisguilbert. Sur la querelle du droit et du fait, voir L. Cognet (1961, chap.
5) et R. Taveneaux (1965 : 14-15) pour un exposé succinct.
14. 1705c : 767 : « il n’y a que Dieu qui soit infaillible, surtout en matière de fait ».
Un augustinisme social et politique 7
teurs » (ibid. : 907) joue une tragédie où l’amour-propre et la concupiscence
se mêlent à la flatterie et aux intérêts particuliers pour tromper les dirigeants
de l’État, endormir leur bonne volonté ou leur clairvoyance sous d’éternels
« applaudissements » : il n’y a que de la « surprise », « et nulle mauvaise
volonté dans les maîtres du théâtre où une pareille scène se peut passer au-
jourd’hui » (Boisguilbert 1707b : 1011). Le terme « applaudissement » revient
sans cesse sous la plume de Boisguilbert pour connoter la tromperie flatteuse
des courtisans ou bien de ceux qui ont un intérêt direct à perpétuer un état
de chose désastreux. Ce sont souvent eux, les « héros de la pièce ». « Les
habiles financiers [. . . ] remontèrent sur le théâtre, [.. . ] voulant faire valoir
leur talent » (Boisguilbert 1707c : 823). Et puisque, d’autre part, toute bonne
tragédie comporte quelque mort, les crimes existent qui sont attestés par les
cadavres que l’on présente au public. « Le cadavre [. . . ] est certain, par la
désolation de la culture des terres et du commerce » (Boisguilbert 1707a :
934).
Ici encore, il ne pourrait s’agir que d’une figure de rhétorique baroque
fort en vogue au XVIIe siècle (Descartes lui-même l’utilise) 15 et cadrant
parfaitement avec l’esprit et la lettre de la société de cour 16 où réalité et
fiction se mêlent indissolublement, où les notions de spectateur et d’acteur se
confondent dans le déroulement quotidien de la représentation du pouvoir 17 .
Cependant, certaines allusions ne trompent pas, non plus que la continuelle
association de l’acte théâtral à la corruption, au mensonge et à la décadence.
L’image constamment utilisée dénote deux autres faits culturels plus impor-
15. Cf. par exemple ce passage du Discours de la Méthode : « Et en toutes les neuf
années suivantes, je ne fis autre chose que rouler çà et là dans le monde, tâchant d’y être
spectacteur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent ». C’est aussi Descartes
qui déclare par ailleurs : « Comme les acteurs, appelés en scène, pour cacher la rougeur
de leur front, revêtent un masque, ainsi moi, prêt à monter sur le théâtre du monde, où je
me suis tenu jusqu’ici en spectacteur, je m’avance masqué ».
16. Cf. l’étude très suggestive de Ph. Beaussant, 1981.
17. Chez Boisguilbert, la métaphore théâtrale s’étend à celle du ballet et de l’opéra.
Ainsi, certains agents corrompus « chantent le même langage » (Boisguilbert 1705c : 753-
754) et « travaillent également à former nuit et jour ce concours de voix entièrement faux »
(ibid.).
8Le contexte
tants : de nouveau la conception janséniste de la société, et la vision mécaniste
du monde.
3. La conception janséniste de la société, tout d’abord. Nous y revenons en
détail dans ce chapitre. Il suffit de noter ici que ce courant de pensée a repris,
conformément à son éthique, tous les anathèmes jetés depuis longtemps par
l’Église sur la comédie et sur le métier de comédien ; en les étendant même,
dans une certaine mesure, à toutes les disciplines artistiques qui masquent
la réalité, rendent « aimables » les péchés, les travers et les passions les plus
condamnables 18. « La comédie a été en honneur parmi les païens », écrit
Antoine Singlin, supérieur des maisons de Port-Royal, à la duchesse de Lon-
gueville, « quoique les plus réglés d’entre eux l’aient négligée »,
mais elle était en vogue en ce temps-là, et les faux dieux ordonnaient
souvent de donner des spectacles, ce qui fait voir que c’est un reste
d’idolâtrie. On peut même dire que c’est comme l’accomplissement et
la fin de l’idolâtrie, puisque le démon y reçoit le plus grand sacrifice
qu’on lui offre, sacrifice non des bêtes, mais des hommes, non des corps
des hommes, mais des âmes qui ne lui sont immolées que par les vices
et par les crimes. [. . .] On a donc tort de s’imaginer que la comédie soit
devenue aujourd’hui une chose innocente, comme si elle avait changé de
nature. Les comédiens sont toujours infâmes et la comédie est toujours
un mal.
Ce sont aussi ces idées que développe Pierre Nicole dans son « Traité de
la Comédie » 19, écho d’une polémique célèbre avec un autre janséniste de
marque qui ne pouvait, et pour cause, admettre ce point : Racine 20 . C’est
18. « L’art est d’abord ‘divertissement’ et mensonge : il surajoute un masque à la réalité
créée par Dieu. Par là s’explique l’hostilité de principe à l’égard de la littérature et de ses
subtilités formelles [. . .]. L’écriture, comme la peinture ou la musique, doit traduire, non
les raffinements du goût, mais le vrai » (Taveneaux 1973 : 169).
19. 1667, repris dans Nicole, Essais de morale, vol. III, 1675 : 201-246.
20. Cf. Racine 1666 : 309 : « Et qu’est-ce que les romans et les comédies peuvent
avoir de commun avec le jansénisme? Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d’esprit
soient une occupation peu honorable devant les hommes, et horrible devant Dieu? ». Avec
cette précision (ibid.) : « Saint Augustin cite Virgile aussi souvent que vous citez saint
Augustin », et cette remarque ironique, nouvelle allusion à « la » querelle du temps : « À
l’égard des faussetés qu’il m’impute, je demanderais volontiers à ce vénérable théologien
Un augustinisme social et politique 9
cette opinion que l’on retrouve chez Boisguilbert, exprimée sous deux formes
différentes mais, elles aussi, récurrentes. Les passages sont innombrables, dans
les lettres surtout, dans lesquels Boisguilbert se défend d’être un « vision-
naire » (terme que Nicole avait utilisé pour désigner l’auteur dramatique
Desmarets de Saint-Sorlin)21. « Je me donne l’honneur de vous envoyer mon
premier ouvrage corrigé et noté dans tous les endroits que je crois servir
de réponse aux objections que vous avez pris la peine de me faire [. . . ]. Je
consens de passer dans votre esprit pour un visionnaire si, à chaque lecture,
vous ne faites point une nouvelle découverte »22. D’autre part, comme nous le
verrons, il place la profession de comédien en dernière position dans l’échelle
d’utilité et des besoins, et la présente comme le symbole même du luxe et de
la corruption des mœurs : des deux cents professions existant dans un état
de société « poli et magnifique », la dernière est celle du comédien, « qui est
le dernier ouvrage du luxe et la plus haute marque d’un excès du superflu,
puisqu’il ne consiste qu’à flatter les oreilles et réjouir l’esprit par un simple
récit de fictions que l’on sait bien n’avoir jamais eu de réalité; en sorte qu’on
est si fort hors de crainte de manquer du nécessaire que l’on achète avec
plaisir la représentation du mensonge » (Boisguilbert 1707b : 988). On note
enfin que l’image du théâtre est en accord avec celle d’un Dieu spectateur, le
« Dieu caché » cher à Port-Royal.
4. Mais cette image connote également une autre idée, complémentaire :
celle de l’explication mécaniste dans les sciences, objet de discussions pas-
sionnées tout au long du siècle. Mécanisme omniprésent, que Descartes pen-
sait appliquer à la physiologie même et que beaucoup d’auteurs voulaient
étendre, consciemment ou non, à la description du fonctionnement des so-
ciétés. Hobbes, on le sait, fut l’un de ceux-là ; mais Nicole également, et
Boisguilbert le suivit sur ce terrain. Dans cette optique, la métaphore théâ-
en quoi j’ai erré, si c’est dans le droit ou dans le fait ? ». Racine se réconcilie cependant
avec les jansénistes : voir son Abrégé de l’histoire de Port Royal (1697).
21. Ce terme est également utilisé par Boisguilbert dans ses développements sur la
« spéculation » et la « pratique », ce qui n’est évidemment pas contradictoire.
22. Boisguilbert à N., 4 septembre 1698, dans Boisguilbert 1691-1714 : 263.
10 Le contexte
Bernard Le Bovier de Fontenelle – un parent éloigné de Boisguilbert
par Hyacinthe Rigaud.
Un augustinisme social et politique 11
trale illustre bien le projet qui consiste à rechercher, derrière une scène sur
laquelle se meuvent des objets ou des acteurs, les coulisses et les machine-
ries qui fourniront l’explication physique et rationnelle de ces mouvements.
C’est ce qu’explique Fontenelle, dans un passage célèbre, à la marquise des
Entretiens sur la pluralité des mondes habités (1686).
Les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu’ils voient,
et à tâcher de deviner ce qu’ils ne voient pas [. . . ] Sur cela je me
figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à
celui de l’opéra. Du lieu où vous êtes à l’opéra, vous ne voyez pas
le théâtre tout à fait comme il est ; on a disposé les décorations et
les machines pour faire de loin un effet agréable, et on cache à votre
vue ces roues et ces contre-poids qui font tous les mouvements [. . . ].
Mais ce qui, à l’égard des philosophes, augmente la difficulté, c’est
que dans les machines que la nature présente à nos yeux, les cordes
sont parfaitement bien cachées, et elles le sont si bien, qu’on a été
longtemps à deviner ce qui causait les mouvements de l’univers. Car
représentez-vous tous les sages à l’opéra, ces Pythagore, ces Platon,
ces Aristote [. . . ] ; supposons qu’ils voyaient le vol de Phaéton que
les vents enlèvent, qu’ils ne pouvaient découvrir les cordes, et qu’ils
ne savaient point comment le derrière du théâtre était disposé. L’un
d’eux disait : ‘C’est une certaine vertu secrète qui enlève Phaéton’.
L’autre : ‘Phaéton est composé de certains nombres qui le font monter’.
L’autre : ‘Phaéton n’est pas fait pour voler, mais il aime mieux voler
que de laisser le haut du théâtre vide’ ; et cent autres rêveries [. . . ].
À la fin, Descartes et quelques autres modernes sont venus, et ils ont
dit : ‘Phaéton monte, parce qu’il est tiré par des cordes, et qu’un
poids plus pesant que lui descend’ [. . . ]. À ce compte, dit la Marquise,
la philosophie est devenue bien mécanique? Si mécanique, répondis-je,
que je crains qu’on en ait bientôt honte. On veut que l’univers ne soit en
grand que ce qu’une montre est en petit, et que tout s’y conduise par
des mouvements réglés, qui dépendent de l’arrangement des parties.
(Fontenelle 1686 : 49-51)
Que cette opinion soit également celle de Boisguilbert, c’est ce que prouve
sa tentative de recherche d’une physique sociale, d’une mécanique écono-
mique fondée sur « ces ressorts dont on vient de parler [les intérêts des agents],
qui font agir cette machine » (Boisguilbert 1705b : 754). Dans une lettre au
contrôleur général, le destinataire n’est-il pas qualifié de « souverain conduc-
12 Le contexte
teur de l’horloge » (20 juillet 1704, dans Boisguilbert 1691-1714 : 321), et les
sujets ne sont-ils pas comparés à « autant de pièces d’horloge qui concourent
au commun mouvement de la machine, le dérangement d’une seule suffisant
pour l’arrêter entièrement » (ibid. : 320) ? « Il y a [. .. ] une attention à faire »,
lit-on également dans la Dissertation de la nature des richesses, « à laquelle
presque qui que ce soit n’a jamais réfléchi, qui est que l’opulence consistant
dans le maintien de toutes les professions d’un royaume poli et magnifique,
qui se soutiennent et se font marcher réciproquement, comme les pièces d’une
horloge, toutes, à beaucoup près, ne sont pas dans la même assurance, et à
l’épreuve de semblables atteintes » (Boisguilbert 1707b : 997). Le problème
est également illustré par l’image d’une balance23 dont le mouvement des
plateaux traduit les désajustements liés aux phénomènes de spéculation et
de processus cumulatif, amplifié. « Voilà donc la balance, pour y revenir, qui
a perdu son équilibre » (Boisguilbert 1704b : 862 ; cf. aussi 860).
On devine ce que le concept d’équilibre économique doit à une pareille
approche. Mais, et c’est là un point essentiel, Boisguilbert retire davantage du
mécanisme que ces quelques idées générales. Pour s’en convaincre, il convient
de se pencher sur les autres métaphores utilisées, et en premier lieu sur celles
qui ont trait à l’hydraulique et aux machines qui s’y rapportent. Au-delà
des analogies – « les tributs coulent aux mains du prince comme les rivières
coulent dans la mer » (Boisguilbert 1707a : 941) –, le lecteur doit se persuader
que seules les « machines » naturelles sont parfaites. On peut à la rigueur en
fabriquer d’entièrement artificielles, mais beaucoup moins élaborées – il y
a tout un monde entre un automate et un être vivant. Tout mélange des
deux, toute intrusion de l’artificiel dans le naturel, ne peut donner que des
objets monstrueux. C’est vrai par exemple de la politique des blés. « Il faut
des réservoirs, mais c’est à la nature de les faire, et non pas à l’autorité et
à la violence. Et pour reprendre l’exemple des sources, les étangs et les lacs
qu’elles forment naturellement, et sans aucun ministère étranger, causent une
23. Dans la langue du XVIIe siècle, le mot « balance » signifie également « équilibre ».
Boisguilbert l’emploie dans les deux sens.
Un augustinisme social et politique 13
Un autre parent éloigné de Boisguilbert : Pierre Corneille.
très grande utilité » (Boisguilbert 1704b : 870). Il n’y a « nulle différence entre
la situation des peuples d’aujourd’hui et l’eau qu’on tire de la Seine au-dessus
de Saint-Germain par des machines et des aqueducs qui lui font monter une
colline : on sait le temps et les peines qu’il a fallu employer pour faire cette
violence à la nature, et qu’il les faut continuer avec la même exactitude.
Cependant, pour remettre l’eau dans son cours, il ne faut qu’une demi-heure
de travail d’homme qui ôte la jointure des canaux, et la nature alors agissant
en toute liberté, on reverra les choses en leur premier état » (Boisguilbert
14 Le contexte
1705c : 770).
D’autres métaphores délaissent apparemment quelque peu le terrain du
mécanisme et évoquent, par exemple, la médecine. L’écoulement des blés
hors du royaume ou d’une province excédentaire est comparé à une saignée
nécessaire à la bonne santé du corps de l’État (Boisguilbert 1705b : 708). Ce
qui mène inévitablement à des images organicistes où les différents « états »
ou classes sont assimilés à des parties du corps humain, pour lesquelles tout
dérèglement est une maladie : « . . . comme la France a actuellement la gan-
grène, ou, si on veut, la pierre dans les reins, il faut pour sa guérison user
d’incisions dans le vif, et d’opérations très violentes dans les parties les plus
nobles, les remèdes ordinaires n’étant plus de saison, et se trouvant beaucoup
au-dessous de la force du mal » (Boisguilbert 1704a : 882).
. . .le corps de l’État est comme le corps humain, dont toutes les parties
et tous les membres doivent également concourir au commun maintien,
attendu que la désolation de l’un devient aussitôt solidaire et fait périr
tout le sujet. C’est ce qui fait que toutes ces parties n’étant pas d’une
égale force et vigueur, les plus robustes s’exposent et se présentent
même pour recevoir les coups que l’on porterait aux plus faibles et
plus délicates [. . . ]. Les pauvres, dans le corps de l’État, sont les yeux
et le crâne, et par conséquent, les parties délicates et faibles; et les
riches sont les bras et le reste du corps : les coups que l’on y porte
pour les besoins de l’État sont presque imperceptibles tombant sur ces
parties fortes et robustes, mais mortels atteignant les endroits faibles,
qui sont les misérables, ce qui par contre-coup désole ceux qui leur
avaient refusé leur concours. (ibid. : 943)
5. Ces images ne s’opposent pas entre elles; l’organicisme ne contredit pas le
mécanisme, surtout pour un cartésien. Mais sous la diversité apparente des
formules, il est important de déceler ce que toutes recouvrent : l’idée de mou-
vement – et il n’est pas jusqu’aux métaphores militaires qui ne l’évoquent.
Un mouvement nécessaire, constant, état naturel d’un corps lorsqu’il n’est
contrarié par aucun autre, par un choc. C’est là, pour y revenir, l’un des
postulats de base du mécanisme pour lequel (du moins chez les cartésiens)
tout est mouvement de la matière, tout s’ordonne par les chocs incessants de
Un augustinisme social et politique 15
ses éléments. C’est cela qui fonde l’équilibre.
On conçoit donc que toute cause – par définition « violente » – empêchant
le mouvement naturel des éléments, ou modifiant – ralentissant – ce mou-
vement, ne peut que perturber l’équilibre initial naturel et provoquer une
dégénéréscence de cet équilibre en un état sous-optimal.
On conçoit également qu’une telle conception des choses est atemporelle.
L’élément étranger au mécanisme une fois repéré, il suffit de le retirer pour
retourner à l’état initial. Les différents états sont parfaitement et immédiate-
ment réversibles 24 . Pour reprendre l’image hydraulique, la perturbation d’un
cours d’eau, induite par un élément non « naturel », peut être immédiate-
ment supprimée : « . . . un torrent arrêté dans une pente par une forte digue
coulera en bas, sitôt que ce qui le retenait sera levé; ce qui n’exige qu’un
moment » (Boisguilbert 1707b : 1012);
. . . la seule reconnaissance de la cause du mal fera tout le remède par
sa cessation, ces deux choses étant inséparables dans un art comme est
le gouvernement des peuples, c’est-à-dire que le remède d’un mal n’est
jamais que la cessation de sa cause, quoiqu’on ait allégué pitoyable-
ment que l’auteur du premier ouvrage [le Détail de la France] sur ce
sujet avait trouvé le principe du désordre, mais n’avait pas trouvé le
remède, ce qui est une impertinence achevée, puisque l’un ne va jamais
sans l’autre, non plus qu’il ne peut y avoir de montagne sans vallée.
(Boisguilbert 1707a : 907)
La mécanique cartésienne implique l’effacement de toute différence de na-
ture entre les phénomènes physiques et humains. L’application de ses prin-
cipes au monde économique et social est donc constamment opérée par Bois-
guilbert, ce qui ne va pas, comme nous le verrons, sans difficultés : elles
concernent la définition de l’état naturel – il y en a deux : l’un fondé sur
le principe de la réversibilité, l’autre non –, de l’équilibre économique géné-
ral, et la prise en compte des anticipations – pour lesquelles un phénomène
d’apprentissage peut venir troubler la réversibilité des mécanismes qui les
sous-tendent.
24. Il s’agit bien ici d’un problème atemporel de réversibilité mécanique, et non d’une
application de la notion théologique de « grâce efficace comme le soutient Perrot 1989 ».
16 Le contexte
René Descartes, d’après Frans Hals.
Mais cette conception est fondamentale. Elle fonde, d’une part, en partie,
le libéralisme économique de Boisguilbert : « . . . il ne faut qu’un moment
pour changer tout à coup cette malheureuse situation [. . . ] en un état très
heureux. Il n’est pas question d’agir, il est nécessaire seulement de cesser
d’agir avec une très grande violence que l’on fait à la nature, qui tend toujours
à la liberté et à la perfection » (Boisguilbert 1707b : 1005). Les modèles de
mécanique hydraulique, d’autre part, nous indiquent la direction principale
du mouvement, du « trop plein » vers le « pas assez », de l’abondance à la
Un augustinisme social et politique 17
disette. C’est ainsi que le commerce, l’échange, sera compris dans son sens
le plus général, applicable à tout être et/ou toute chose : un « commerce
perpétuel » (Boisguilbert 1695 : 640) entre les hommes – artisanat, commerce
proprement dit –, entre les hommes et la nature – agriculture – ou au sein
de la nature elle-même – échange, i.e. compensation entre les années stériles
et les années abondantes. La justice dans le commerce, i.e. les proportions
(ci-dessous, chapitre 4) doit se faire
non seulement d’homme à homme, mais aussi de pays à pays, de pro-
vince en province, de royaume en royaume, et même d’année en année,
en s’aidant et se fournissant réciproquement de ce qu’elles ont de trop,
et recevant en contre-échange les choses dont elles sont en disette.
(Boisguilbert 1707a : 891)
Qu’est donc la richesse? un mouvement perpétuel. Elle « consiste dans
un échange continuel de ce que l’un a de trop avec un autre, pour prendre
en contre-échange celles [sic] dont celui avec qui il traite abonde » (ibid :
919). Elle est un « mélange continuel » (Boisguilbert 1707b : 991). Ici, la
« richesse » est assimilée à l’« opulence », l’« harmonie », l’« équilibre » 25.
On comprend mieux, dès lors, le raisonnement qui sera mené en termes de
chocs déstabilisateurs – produits par des obstacles artificiels – et de vitesse
de circulation de la monnaie. On comprend mieux, également, les qualificatifs
appliqués à la monnaie : « l’argent mort » et « l’argent en vie »26. L’obstacle,
le repos, le ralentissement sont la mort et la crise. Le mouvement incessant, la
vie, l’opulence et l’équilibre. « Le premier [l’argent mort] est celui qui, étant
immobile et caché, n’est pas plus utile à l’État que si c’était des pierres [.. . ]
et l’autre, qui est en vie, est celui qui marche toujours et n’est jamais un
moment en repos » (ibid.) 27 .
25. L’équilibre est l’« unique conservateur de l’opulence générale » (Boisguilbert 1707b :
993) ; « l’harmonie d’un État » est définie par « une opulence générale » (ibid. : 985). Dans
le sens précis de richesse matérielle, d’une classification des biens, le mot est aussi assimilé
à « opulence » : cf. ibid. : 974 où Boisguilbert déclare que « ce ne furent point l’or et
l’argent qui reçurent ce titre d’opulence » là où, ailleurs, il parle de « richesse ».
26. Lettre au contrôleur général, 1er juillet 1704, dans Boisguilbert 1691-1714 : 302.
27. Souligné par Boisguilbert. Cf. aussi 1707b : 999 : dans les temps d’opulence, l’argent
18 Le contexte
6. Pour conclure sur ce thème, remarquons que l’inspiration janséniste et
l’inspiration mécaniste ne s’excluent pas, bien au contraire. Comme le notent
les commentateurs 28, le milieu de Port-Royal, malgré une certaine ambiguïté
sur la validité des sciences et le caractère vain de leur pratique29, fut favorable
au développement scientifique du siècle. Beaucoup d’auteurs, à l’époque, sou-
lignèrent les concordances entre les écrits de Descartes et ceux de saint Au-
gustin. Pierre Nicole, en particulier, dont les Essais de morale furent fort
prisés des lettrés du temps et, selon toute vraisemblance, de Boisguilbert
lui-même, n’hésita pas à utiliser une physique cartésienne de l’homme et
à transposer la théorie des tourbillons à l’étude de la société mue par les
passions et par les intérêts divergeants de ses membres. « Toutes les choses
du monde se réduisent d’elles-mêmes à une espèce d’équilibre », affirme-t-
il (Nicole 1670 : 146) ; dans la société, « les biens et les maux des diverses
conditions se balancent, tellement qu’on les trouve presque dans toutes en
une égale proportion ». Reprenant la conception cartésienne de l’âme et du
corps 30, il utilise les tourbillons pour souligner, successivement, le caractère
aléatoire de la vie « exposée à mille accidents » (cf. 1670 : 18-19) et le prin-
cipe de la cohésion sociale, de l’ordre engendré par le mouvement incessant
d’éléments a priori non concordants : les pôles de la hiérarchie sociale sont
autant de centres autour desquels tournent quantités d’intérêts particuliers
formant ainsi des tourbillons de matière, eux-mêmes entraînés par d’autres
« n’était pas sitôt admis en un lieu que l’on songeait à l’en déloger, et il était accoutumé,
sans s’étonner, à faire quelquefois plus de cent logis en une même journée » ; en temps de
crise, « il marche à pas de tortue [. . .], devenant paralytique partout où il met le pied, et
il faut des machines épouvantables pour l’en déloger ».
28. R. Mandrou, par exemple, 1973 : chapitre 5.
29. Ambiguïté que l’on aussi peut déceler chez Domat, chez Nicole et même chez Bois-
guilbert, qui parle de « l’incertitude des sciences, et par conséquent de la théorie » (au
contrôleur général, 1er novembre 1704, dans Boisguilbert 1691-1714 : 331). N’oublions pas
le fameux « Descartes, inutile et incertain » de Pascal. Pour un exemple de débat autour
de ce thème, cf. Rodis-Lewis 1951.
30. Nicole, 1670 : 8-9 : « . . . ce corps est une machine composée d’une infinité de tuyaux
et de ressorts propres à produire une diversité infinie d’actions et de mouvements, soit pour
la conservation même de cette machine, soit pour d’autres usages auxquels on l’emploie, et
[. . .] l’âme est une nature intelligente, capable de bien et de mal, de bonheur et de misère ».
Un augustinisme social et politique 19
tourbillons plus importants.
Rien n’est plus propre pour représenter ce monde spirituel formé par la
concupiscence, que le monde matériel formé par la nature, c’est-à-dire
cet assemblage de corps qui composent l’univers. Car on y voit même
que chaque partie de la matière tend naturellement à se mouvoir, à
s’étendre, et à sortir de sa place, mais qu’étant pressée par les autres
corps, elle est réduite à une espèce de prison, dont elle s’échappe sitôt
qu’elle se trouve avoir plus de force que la matière qui l’environne.
C’est l’image de la contrainte où l’amour-propre de chaque particulier
est réduit par celui des autres, qui ne lui permet pas de se mettre au
large autant qu’il voudrait. Et l’on va voir tous les autres mouvements
représentés dans la suite de cette comparaison. Car comme ces petits
corps emprisonnés venant à unir leurs forces et leurs mouvements,
forment de grands amas de matière que l’on appelle des tourbillons,
qui sont comme les États et les Royaumes : et que ces tourbillons étant
eux-mêmes pressés et emprisonnés par d’autres tourbillons, comme par
des Royaumes voisins, il se forme de petits tourbillons dans chaque
grand tourbillon, qui suivant le mouvement général du grand corps qui
les entraîne, ne laissent pas d’avoir un mouvement particulier, et de
forcer encore d’autres petits corps de tourner autour d’eux : de même
les Grands d’un État suivant tellement le mouvement, qu’ils ont leurs
intérêts particuliers, et sont comme le centre de quantités de gens qui
s’attachent à leur fortune. Enfin, comme tous ces petits corps entraînés
par les tourbillons tournent encore autant qu’ils peuvent autour de leur
centre, de même les petits qui suivent la fortune des Grands et celle
des États, ne laissent pas dans tous les devoirs et les services qu’ils
rendent aux autres de se regarder eux-mêmes, et d’avoir toujours en
vue leur propre intérêt. (Nicole 1675 : 120-122)
La Logique d’Arnauld et Nicole 31 emprunte à Descartes. Jean Domat, de
son côté, dans sa tentative de classement et de présentation des lois civiles
(Domat 1689-1694), écrit qu’il faut remonter aux premiers principes avec
l’aide de la raison, car « c’est par ces sortes de vérités si simples et si évidentes,
qu’on vient à la connaissance de celles qui le sont moins et que pour le détail
d’une science, il faut les recueillir toutes et former le corps entier qui doit être
composé de leur assemblage ». Boisguilbert lui-même nous fournit sa version
31. La logique ou l’art de penser, par Antoine Arnaud et Pierre Nicole (première édition
en 1662), dite aussi « Logique de Port-Royal ».
20 Le contexte
de la première page du Discours de la Méthode : « . . . il faut [. . . ] prendre
parti, il n’y a pas moyen d’user de subterfuge, ni prétexter de son ignorance
sur de pareilles matières. Tout le monde, pourvu qu’il ait le sens commun, est
juge compétent, et ne peut s’abstenir de prononcer sans mauvaise foi, sous
prétexte de son manque de lumière » (Boisguilbert 1707a : 883).
Cependant, l’apport des auteurs jansénistes à la théorie de la société et,
incidemment, de l’économie politique, ne se résume pas à des emprunts que
d’aucuns pourraient qualifier de superficiels. Ces emprunts sont eux-mêmes
rendus possibles par une problématique qu’il nous faut à présent développer.
La mise au jour de celle-ci est d’autant plus importante que Boisguilbert s’en
inspira fortement.
7. Les nombreuses allusions que nous avons faites au jansénisme laissent
entendre que les écrits et les prises de position des auteurs qui s’y rattachent
ne constituèrent pas seulement un élément essentiel autour duquel tournèrent
bien des discussions théologiques sur la grâce dans le climat post-tridentin
de la Contre-Réforme catholique. Ces discussions ne furent pas confinées, en
France tout au moins, à des thèmes purement théologiques mais embrassèrent
tous les aspects de la vie sociale. Les nombreuses familles de pensée qui
accompagnèrent ce grand renouveau de la spiritualité en France ne pouvaient
pas éviter d’exprimer, plus ou moins clairement, leur attitude face à la vie
« mondaine », au pouvoir, à la société. Et dans tous ces débats, un nom
domine le siècle plus encore que les précédents : celui de saint Augustin, le
« docteur de la Grâce », dont l’œuvre importante et protéiforme se prêtait à
bien des interprétations. Jansen, Saint-Cyran, Pascal, Arnauld, Nicole s’en
réclament, tout comme Bérulle, Bossuet et Fénelon. Mais c’est surtout les
écrits dans lesquels saint Augustin brosse un tableau sévère, pessimiste, de
l’homme sans Dieu et de la Cité terrestre qui retinrent l’attention; c’est
cette optique que souligne le siècle et qui imprègne bien des auteurs laïcs (La
Bruyère, La Rochefoucauld, Boileau par exemple)32.
32. L’influence de saint Augustin « s’est étendue au siècle entier. Tous le citent, l’uti-
Un augustinisme social et politique 21
Blaise Pascal, peinture anonyme.
22 Le contexte
L’interprétation la plus dure et la plus pessimiste des œuvres d’Augustin
fut acceptée et accentuée par le courant janséniste qui, dans sa controverse
avec le molinisme, s’appuie sur les écrits contre les pélagiens. Un chef-d’œuvre
à succès reste bien entendu les Provinciales, œuvre à bien des égards collec-
tive de Pascal, Nicole et Domat. Mais le succès même des prises de position
jansénistes ; la résistance que Saint-Cyran opposa à Richelieu ; les sympa-
thies de quelques auteurs jansénistes pour la Fronde; la protection que le
courant reçut, par la suite, de la part d’anciens frondeurs ; ou encore – et
peut-être même surtout – l’allure générale de la doctrine qui faisait penser
au calvinisme 33 : tout ceci suscita la méfiance perpétuelle, voire l’hostilité,
de la monarchie envers ce courant de pensée. Pourtant – et ici nous nous
séparons de nombre de commentateurs – il n’y avait peut-être pas meilleurs
théoriciens de l’absolutisme et du conservatisme social. Boisguilbert, même
en modifiant, sur des points importants, les idées du courant dans lequel il
s’insère, n’échappe pas à la règle, et ne fut certainement pas le révolutionnaire
que la postérité, au XIXe siècle, se plut à dépeindre. Il ne faut pas confondre
le libéralisme économique et le libéralisme politique : ils furent longtemps
séparés et peuvent encore être disjoints.
Le jansénisme ne forma pas, même au XVIIe siècle, une entité mono-
lithique. Plusieurs courants le traversèrent, à présent bien étudiés. Martin
de Barcos (1600-1678), Blaise Pascal (1626-1662) après ce qu’il est convenu
d’appeler sa « conversion », représentèrent une position extrémiste prêchant
le retrait total du monde. Antoine Arnauld (1612-1694), Pierre Nicole (1625-
1695), Jean Domat (1625-1696) exprimèrent une ligne de pensée plus mo-
lisent, le commentent, même s’ils ne l’ont guère lu [. . .]. On le voit intervenir partout,
autorité souveraine [. . .]. Cela finit par devenir une obsession : on n’ose plus formuler de
réserves, de critiques; saint Augustin en toutes choses a toujours raison : Rome devra en
1690 condamner, parmi les erreurs des jansénistes, l’opinion qu’il suffit qu’un point de
doctrine ait été professé par saint Augustin pour qu’on soit autorisé à le soutenir envers
et contre tous, le pape y compris » (Marrou 1955 : 170-171).
33. Cf. par exemple la position funambulesque de Pascal qui, dans ses Écrits sur la grâce,
tente de démarquer clairement la position des « disciples de saint Augustin » de celle des
molinistes et des calvinistes. On sait que Mazarin qualifia le jansénisme de « calvinisme
rebouilli ».
Un augustinisme social et politique 23
dérée, d’un augustinisme mêlé de thomisme, ne repoussant pas systémati-
quement la vie « mondaine ». Nicole, sur la fin de sa vie, collabora même
parfois avec Bossuet, et ne s’attira pas que des sympathies dans le milieu
port-royaliste avec sa théorie de la « grâce générale » 34 .
C’est la position modérée, également illustrée par l’abbé Jacques-Joseph
Duguet (1649-1733) et par Pasquier Quesnel (1634-1719), qui développa les
thèmes concernant la société, le pouvoir politique, l’organisation de la vie
économique. Non pas que les vues de ces auteurs soient homogènes, ou même
concordantes. Mais elles reflètent un même ensemble de préoccupations, et
furent très largement diffusées comme en témoignent les nombreuses éditions
des Essais de morale de Nicole – dont : De l’Éducation d’un Prince, 1670 – et
de l’Institution d’un Prince de Duguet (1739, rédigé en 1699). Pour notre su-
jet, cependant, les Essais de morale seront au centre de notre attention, avec
le Traité des lois (1689), Les Lois civiles dans leur ordre naturel (1689-1694)
et le Droit public (1697) de Domat. Les autres auteurs ne seront convoqués
que pour des témoignages complémentaires, ou à titre de comparaison 35 .
8. Afin de caractériser la manière particulière à Nicole et à Domat de poser
le problème de l’étude de la vie en société, il peut être utile de revenir sur
l’image mécaniste de l’homme et sur la fragilité de cet assemblage constitué
d’une infinité de « tuyaux » et de « ressorts ». « Mais qu’est-ce que cette vie
sur laquelle il [l’homme] se fonde, et quelle force a-t-il pour la conserver ? »
se demande Nicole. « Elle dépend d’une machine si délicate et composée
de tant de ressorts, qu’au lieu d’admirer comme elle se détruit, il y a bien
lieu de s’étonner comment elle peut seulement subsister un peu de temps »
34. James 1972, première partie, chapitre 1 en particulier.
35. Il y a du vrai dans l’affirmation péremptoire de J. Viner (1978 : 131) selon laquelle
« Pierre Nicole et Jean Domat furent les seuls auteurs à appliquer systématiquement la
doctrine rigoriste au domaine économique ». Elle est vraie au sens où l’on verra Nicole
et Domat poser clairement le problème de la coordination des activités, mais alors c’est
oublier leur exécuteur testamentaire : Boisguilbert. Elle est fausse dans la mesure où
elle omet, outre Boisguilbert, des auteurs comme l’abbé Duguet même si le système de
ce dernier est finalement plus proche de celui de Fénelon que de celui de Nicole ou de
Boisguilbert.
24 Le contexte
Un chef d’œuvre polémique, et un livre à succès : Les Provinciales de Pascal
ouvrage auquel collaborèrent Pierre Nicole et Jean Domat.
(Nicole 1671 : 14). Le problème de la cohésion sociale est posé en des termes
analogues : étant donné la nature corrompue des hommes, et leurs intérêts
divergents, comment une société peut-elle se maintenir et perdurer, au lieu
d’éclater immédiatement en mille morceaux, dans l’anarchie la plus totale?
La réponse à cette question exige que l’on prenne en compte les fondements
théologiques de la « morale ».
À la base de tout l’édifice : la vision dualiste augustinienne de l’homme
et de la religion – la Cité terrestre et la Cité céleste, ou encore Adam et
Jésus-Christ. « Toute la religion chrétienne tient principalement dans l’état
Un augustinisme social et politique 25
et la personne de deux hommes [. . . ], Adam qui est le principe du péché, et
[. . . ] Jésus-Christ qui est le principe du salut » (A. Singlin). On sait quelle
amplification ce thème reçut dans les Pensées de Pascal.
Avant la Chute, l’homme pouvait jouir d’un bonheur parfait. Dieu était
l’objet de son amour ; il faisait le bonheur entier de chacun et il pouvait être
possédé par tous. Le péché originel modifie cette situation. Au lieu d’aimer
Dieu, l’homme se porte à lui-même un intérêt exclusif (amour-propre, concu-
piscence) et son désir se tourne vers tous les biens terrestres qui peuvent
servir à sa volupté. Par cet amour immodéré de soi-même et de son intérêt
particulier, il fait des biens apparents sa divinité et rencontre, dans sa quête,
les désirs opposés des autres hommes : « .. . l’homme ayant violé la première
loi, et s’étant égaré de la véritable félicité qu’il ne pouvait trouver qu’en Dieu
seul, il l’a recherchée dans les biens sensibles où il a trouvé deux défauts
opposés [. . . ] [aux] deux caractères du souverain bien : l’un, que ces biens ne
peuvent être possédés de tous ; et l’autre, qu’ils ne peuvent faire le bonheur
d’aucun » (Domat 1689 : 24). Ce « dérèglement de l’amour », affirme Domat,
est la cause du « dérèglement de la société ». « C’est ainsi que l’homme, ayant
mis d’autres biens à la place de Dieu qui devait être son unique bien, et qui
devait faire sa félicité, a fait de ces biens apparents, son bien souverain où il
a placé son amour et où il établit sa béatitude ; ce qui est en faire sa divinité,
et c’est ainsi que par l’éloignement de ce seul vrai bien qui devait unir les
hommes, leur égarement à la recherche d’autres biens les a divisés » (ibid. :
25). L’amour-propre règne alors en maître :
. . . on voit régner cet autre amour tout opposé [à l’amour mutuel] dont
le caractère lui a justement donné le nom d’amour-propre, parce que
celui en qui cet amour domine ne recherche que les biens qu’il se rend
propres, et qu’il n’aime dans les autres que ce qu’il en peut rapporter
à soi. (ibid.)
Pour décrire cette situation, les mots ne sont pas assez durs, même si le
vocabulaire de Domat, au regard de celui de Nicole et de Boisguilbert, paraît
plus modéré. « C’est le venin de cet amour qui engourdit le cœur de l’homme
26 Le contexte
[. . . ] ; et qui [. . . ] est comme une peste universelle » (ibid.)36. La résultante
de la Chute consiste donc en un état de guerre de tous contre tous37 « parce
que l’amour-propre des autres hommes s’oppose à tous les désirs du nôtre. »
Nous voudrions que tous les autres nous aimassent, nous admirassent,
pliassent sous nous, qu’ils ne fussent occupés que du soin de nous
satisfaire. Et non seulement ils n’en ont aucune envie, mais ils nous
trouvent ridicules de le prétendre, et ils sont prêts de tout faire, non
seulement pour nous empêcher de réussir dans nos désirs, mais pour
nous assujettir aux leurs. Voilà donc par là tous les hommes aux mains
les uns avec les autres. (Nicole 1675 : 116)
Les autres caractéristiques de l’état corrompu sont nombreuses et impor-
tantes. Tout d’abord, la nature agit en sorte que l’homme ne saurait vivre
isolément, en autosuffisance. Nicole, par exemple, souligne la nécessité dans
laquelle se trouvent les hommes de vivre, bon gré mal gré, ensemble : ils
« sont liés entre eux par une infinité de besoins, qui les obligent par nécessité
de vivre en société, chacun en particulier ne pouvant se passer des autres;
et cette société est conforme à l’ordre de Dieu, puisqu’il permet ces besoins
pour cette fin. Tout ce qui est donc nécessaire pour la maintenir est dans cet
ordre, et Dieu le commande en quelque sorte par cette loi naturelle qui oblige
chaque partie à la conservation du tout » (Nicole 1671 : 321). Le problème de
l’existence et du maintien de la cohésion sociale est donc bien fondamental.
Pour satisfaire aux besoins, le travail est considéré comme une pénitence
générale que Dieu a imposée à tous les hommes (Nicole 1670 : 412) et à
laquelle personne ne devrait pouvoir échapper. Domat, s’il reconnaît par
ailleurs que le travail était déjà commandé à l’homme avant la Chute, dans
l’état d’innocence, souligne qu’il constituait alors « une occupation agréable,
36. Voir aussi Nicole 1675 : 115-116 par exemple.
37. Nicole (1675 : 117) fait ici référence à Hobbes : « . . . si celui qui a dit qu’ils [les
hommes] naissent dans un état de guerre et que chaque homme est naturellement ennemi
de tous les autres hommes, eût voulu seulement représenter par ces paroles la disposition
du coeur des hommes les uns envers les autres, sans prétendre la faire passer pour légitime
et pour juste, il aurait dit une chose aussi conforme à la vérité et à l’expérience que celle
qu’il soutient, est contraire à la raison et à la justice». Nicole, cependant, pourrait bien être
plus proche de Selden que de Hobbes (sur ces deux auteurs, voir Tuck 1979). Remarquons
d’autre part qu’il n’y a pas, chez les jansénistes du XVIIe siècle, de théorie du contrat.
Un augustinisme social et politique 27
sans peine, sans dégoût, sans lassitude », et précise que « les travaux qui
exercent maintenant l’homme, lui sont une peine dont Dieu le punit » 38. En
conséquence, est sévèrement dénoncée «l’énormité du vice de la fainéantise et
de la paresse » puisque Dieu a voulu « qu’aucun n’eût son pain qu’à la sueur
de son visage, et par un exercice à quelque occupation qui rendit juste qu’il fût
nourri, et il déclare indignes de manger, ceux qui ne gagnent, ou ne méritent
pas leur subsistance par quelque travail » (Domat 1697 : 236). Ceux-là sont
véritablement « dignes de la mort même [. . . ], si la justice qui leur est due
n’était réservée à un autre temps par d’autres supplices » (ibid.). Personne
ne saurait échapper à la règle, déclare Domat, sans rébellion contre « la loi
naturelle et la loi divine » (ibid. : 237). « Il n’y a point de condition sans
en excepter les plus élevées, qui n’ait pour son caractère essentiel, et pour
devoir capital et indispensable l’engagement au travail pour lequel elle est
établie » (ibid. : 236, nous soulignons). Boisguilbert porte le même jugement,
mais omet la précision soulignée dans la citation précédente : ne permet-elle
pas en fait de « sanctifier » toute activité, y compris la simple gestion d’un
patrimoine, et de considérer les violations comme exeptionnelles ?
Dernière caractéristique de l’état corrompu, enfin : non seulement les
besoins pressent l’homme, non seulement celui-ci doit exercer une activité
pénible afin d’y pourvoir, mais encore le péché originel multiplie ces besoins
comme pour mieux enferrer l’homme déchu : il a « aussi augmenté la nécessité
des travaux » (Domat 1689 : 25) et donc accru l’interdépendance entre les
hommes. En cherchant à remédier à leur indigence, ceux-ci
ne font qu’augmenter leurs besoins et leurs nécessités, et leur faiblesse
par conséquent [.. . ]. Celui qui a besoin de beaucoup de choses [. . . ]
est esclave de beaucoup de choses, il est lui-même serviteur de ses
serviteurs, et il en dépend plus qu’ils ne dépendent de lui. De sorte
que l’augmentation des besoins et des honneurs de ce monde ne faisant
qu’augmenter les servitudes et les dépendances, nous réduit ainsi à une
misère plus effective. (Nicole 1671 : 56-57)
Les termes de la question de l’existence même de la société, de la cohésion
38. Domat 1689 : 7 ; cf. aussi Domat 1697 : 236 et 241.
28 Le contexte
sociale, sont ainsi clairement énoncés : d’un côté, la guerre de tous contre
tous ; de l’autre, l’interdépendance généralisée. La société, d’un côté, ne peut
être fondée sur une violence et une anarchie perpétuelles. Mais, d’un autre
côté, alors qu’il « est absolument nécessaire afin que la société des hommes
subsiste, qu’ils [les hommes] s’aiment et se respectent les uns les autres »
(ibid : 231), cela ne semble pas être le cas dans la mesure où la concupiscence
dicte précisément l’attitude contraire. Ainsi posé, le problème semble ne pas
devoir recevoir de solution :
On ne comprend pas d’abord comment il s’est pu former des sociétés,
des Républiques et des Royaumes de cette multitude de gens pleins de
passions si contraires à l’union, et qui ne tendent qu’à se détruire les
uns les autres. (Nicole 1675 : 117)
9. La solution existe pourtant, qui provient, précise Nicole, de la source
même des maux : « l’amour-propre qui est la cause de cette guerre, saura
bien le moyen de les [les hommes] faire vivre en paix » (ibid.). Dieu n’a laissé
produire le mal, affirme Domat, que parce qu’il sait en tirer le bien ; « d’une
aussi méchante cause que notre amour-propre, et d’un poison si contraire à
l’amour mutuel qui devait être le fondement de la société, Dieu a fait un des
remèdes qui la font subsister; car c’est de ce principe de division qu’il a fait
un lien qui unit les hommes en mille manières, et qui entretient la plus grande
partie des engagements » (Domat 1698 : 25). De quelle manière ? Par la ruse.
Voyant qu’il ne peut faire plier les autres par la force sans en retirer lui-même
quelque dommage, l’homme s’astreint à certaines règles de convenance et de
civilité pour parvenir à ses fins : « l’amour-propre s’accommode à tout pour
s’accommoder de tout ; et il sait si bien assortir ses différentes démarches à
toutes ses vues, qu’il se plie à tous les devoirs, jusqu’à contrefaire toutes les
vertus » (ibid. : 26).
On reconnaît là une application de la notion d’amour-propre éclairé chère
à Nicole. Après la Chute, il reste néanmoins à l’homme une étincelle divine,
la raison, « toute aveugle et corrompue qu’elle est » (Nicole 1671 : 42). Elle
fait sa force et peut lui servir de guide dans la vie. « Mais combien y en
Un augustinisme social et politique 29
Pierre Nicole, peinture anonyme.
30 Le contexte
a-t-il peu qui l’emploient à cet usage ? » Car la faiblesse de l’homme consiste
précisément dans cette « impuissance où sa volonté se trouve, de se conduire
par la raison » (ibid.), et la faiblesse l’emporte sur la force. Mais voyant qu’il
ne peut satisfaire aux exigences de son amour-propre par la force, l’homme
va utiliser, par une sorte de ruse de la passion, la lumière divine qui demeure
pour atteindre son but.
Nous flottons dans la mer de ce monde au gré de nos passions [. . . ],
comme un vaisseau sans voile et sans pilote : et ce n’est pas la raison
qui se sert des passions, mais les passions qui se servent de la raison
pour arriver à leur fin. (ibid. : 43)
L’amour-propre se transforme donc en « amour-propre éclairé, qui sait
connaître ses vrais intérêts » (Nicole 1675 : 115). Les hommes substituent
« l’artifice à la force, et ils n’en trouvent point d’autre que de tâcher de
contenter l’amour-propre de ceux dont ils ont besoin, au lieu de le tyranni-
ser. Les uns tâchent de se rendre utiles à ses intérêts, les autres emploient la
flatterie pour le gagner. On donne pour recevoir. C’est la source et le fonde-
ment de tout commerce qui se pratique entre les hommes, et qui se diversifie
en mille manières » (ibid. : 118-119). L’amour-propre éclairé n’est rien d’autre
que ce que l’on appelle l’ « honnêteté humaine », « un amour-propre intelli-
gent et plus adroit que celui du commun du monde, qui sait éviter ce qui nuit
à ses desseins, et qui tend à son but qui est l’estime et l’amour des hommes
par une voie plus adroite et plus raisonnable » (ibid. : 126-127).
Il suit de ceci que les effets de la charité et ceux de l’amour-propre éclairé
deviennent indiscernables (ibid. : 114, 119). Dans un passage célèbre, qui sera
repris par la suite par Boisguilbert comme par Adam Smith, Nicole dépeint
en ces termes l’harmonie qui en résulte pour un État :
On trouve par exemple presque partout en allant à la campagne, des
gens qui sont prêts à servir ceux qui passent, et qui ont des logis
tout préparés à les recevoir. On en dispose comme on veut. On leur
commande ; et ils obéissent. [. . .] Ils ne s’excusent jamais de rendre les
assistances qu’on leur demande. Qu’y aurait-il de plus admirable que
ces personnes s’ils [sic] étaient animés de la charité? C’est la cupidité
qui les fait agir [. . . ].
Un augustinisme social et politique 31
Quelle charité serait-ce que de bâtir une maison toute entière pour
un autre, de la meubler, de la tapisser, de la lui rendre la clef à la
main ? La cupidité le fera gaiement. Quelle charité d’aller quérir des
remèdes aux Indes, de s’abaisser aux plus vils ministères, et de rendre
aux autres les services les plus bas et les plus pénibles ? La cupidité
fait tout cela sans s’en plaindre 39 . (Nicole 1670 : 204-205)
L’impression qui se dégage ici est donc, en définitive, celle d’une société
parfaitement auto-régulée par la raison de ses membres (Nicole 1675 : 153-
155), intérieurement corrompue, certes, mais extérieurement généreuse, pa-
cifique et honnête. Mue par l’amour-propre, celui-ci y demeure dissimulé aux
regards de tous ; vide de charité, tout semble cependant en provenir. Voilà
l’œuvre de la Providence que Nicole ne se lasse pas d’admirer et dont il nous
dépeint abondamment les effets.
10. Deux questions se posent cependant, qui auront leur importance lors de
la reprise de ce thème par Boisguilbert : tout d’abord celle de l’originalité de
cette conception à l’époque ; ensuite celle du caractère suffisant ou insuffisant
de cet amour-propre éclairé pour maintenir, seul ou non, la cohésion sociale.
On peut répondre assez rapidement à la première interrogation. Le pro-
blème de l’opposition plus ou moins conflictuelle entre la raison 40 et les
passions n’est certainement pas neuf. Mais pendant longtemps les passions
avaient été considérées comme intrinsèquement mauvaises et devant, le plus
39. Cf. Boisguilbert 1705c : 748-749 : « . . . tout le commerce de la terre, tant en gros
qu’en détail, et même l’agriculture, ne se gouverne que par l’intérêt des entrepreneurs,
qui n’ont jamais songé à rendre service ni à obliger ceux avec qui ils contractent par leur
commerce ; et tout cabaretier qui vend du vin aux passants n’a jamais eu l’intention de
leur être utile, ni les passants qui s’arrêtent chez lui à faire voyage de crainte que ses
provisions ne fussent perdues. C’est cette utilité réciproque qui fait l’harmonie du monde
et le maintien les États ; chacun songe à se procurer son intérêt personnel au plus haut
degré et avec [le] plus de facilité qu’il lui est possible, et lorsqu’on va acheter quelque
marchandise à quatre lieues de sa maison, c’est parce qu’on n’y en vend pas à trois lieues,
ou qu’elle y est à meilleur compte, ce qui récompense le plus long chemin ». Les passages de
la Richesse des Nations d’A. Smith, qui reprennent le thème de Nicole, sont bien connus.
40. Le terme « raison » peut recevoir plusieurs significations, toutes utilisées jusqu’ici.
Il peut s’agir de la faculté qui permet de discerner le souverain bien et les moyens d’y
parvenir. Il peut encore s’agir de la faculté de distinguer le vrai du faux dans les sciences.
Enfin, le mot peut désigner la simple capacité d’établir au mieux la voie pour atteindre
une fin, quelle qu’elle soit.
32 Le contexte
Une autre œuvre à succès : De l’éducation d’un prince de Nicole, ouvrage publié
par la suite comme volume II des Essais de morale.
souvent, être réprimées par un ordre extérieur à l’individu. Dans le meilleur
de ces cas, c’est la raison qui devait dominer les passions, mais cette situation
était reconnue comme exceptionnelle et hors d’atteinte de l’homme ordinaire.
La nouveauté commença, pour faire bref, avec Machiavel, dans le domaine
de l’action publique. Un acte n’est alors jugé que par rapport à ses effets. On
Un augustinisme social et politique 33
passe des passions aux intérêts41. C’est cependant vers le milieu du XVIIe
siècle que cette notion se généralisa à la sphère des intérêts privés. L’idée selon
laquelle des actions très différentes – relevant des passions comme de la raison
– puissent être socialement utiles et manipulables s’imposa progressivement
dans une sorte de préfiguration de l’utilitarisme 42 . Dans la progression de
cette idée, des théologiens, ou encore des auteurs comme Louis de la Forge,
Cureau de la Chambre, Descartes, jouèrent un rôle : les passions deviennent
utilisables (Riese 1965).
C’est cependant le livre de Senault, De l’usage des passions (1641), qui
marque, semble-t-il, une étape décisive. Cependant, comme le note N. O.
Keohane (1980 : 197), ce ne fut qu’une étape dans la mesure où demeure
chez cet auteur une certaine nécessité de domestication des passions par la
raison et l’amour du bien public. Il ne s’agit donc là que du développement
ultime du thème de l’utilisation des passions par la raison.
L’originalité de Nicole et des auteurs Jansénistes nous semble donc, non
pas d’avoir porté ce thème à son plus haut degré de développement, comme
le voudrait N. O. Keohane, mais bien, comme Nicole43 le souligne lui-même,
d’en avoir inversé les termes : l’utilisation de la raison par les passions. La
forme extrême que l’auteur confère au principe de l’« amour-propre éclairé »
est d’ailleurs loin d’être généralement acceptée à l’époque, même lorsque
l’expression est utilisée. C’est par exemple le cas de Malebranche, qui définit
l’amour-propre éclairé comme l’amour-propre animé par la charité, ce qui est
revenir à Senault et à Descartes.
11. Pour ce qui concerne la seconde interrogation formulée précédemment,
il nous faut revenir aux écrits de Nicole et Domat. L’enjeu est de taille. Car
41. Une littérature abondante s’est récemment développée sur ce thème, ne se limitant
cependant pas à la période qui nous retient ici. Voir en particulier les ouvrages de L.
Rothkrug (1965), A. O. Hirschman (1977), L. Dumont (1977), N. O. Keohane (1980); ou
encore les articles de M. Raymond (1957), A. O. Hirschman (1982), Ph. Mongin (1978),
S. C. Kolm (1981), G. Berger (1981).
42. Voir par exemple Rothkrug 1965, Keohane 1980.
43. Un écho célèbre : « L’intérêt, que l’on accuse de tous nos crimes, mérite souvent
d’être loué de nos bonnes intentions » (La Rochefoucauld 1678, maxime 305).
34 Le contexte
l’exemple-type d’« amour-propre éclairé » donné par Nicole ne consiste-t-il
pas dans l’activité marchande? Et si l’« amour-propre éclairé » surgit spon-
tanément du chaos et suffit seul à maintenir la société, ne serions-nous pas
là en présence de la première apparition d’une idée fondamentale en écono-
mie politique, sous-tendant la conception libérale et la théorie de l’équilibre
économique général ? Dans le cas contraire, c’est-à-dire si cette idée ne peut
finalement être dégagée des écrits de Nicole et Domat, les modifications ap-
portées par la suite par Boisguilbert pourraient bien s’avérer décisives.
La lecture des textes tranche en faveur de la seconde hypothèse. Il est vrai
que, pour un lecteur moderne, économiste de surcroît, les passages plutôt
appuyés que nous avons cités plus haut tendent à capter, seuls, l’attention.
Mais il ne faut pas oublier qu’ils sont insérés dans un contexte qui ne prête
à équivoque ni chez Nicole, ni chez Domat.
Comment les sociétés se sont-elles formées? Par la force et non par le
contrat, en dépit de certaines expressions ambiguës. La force entraîne la do-
mination, les lois, la répression. Voici le processus tel que le décrit Nicole
dans le troisième volume des Essais de morale :
. . .il [l’homme] aime la domination, il aime à s’assujettir tout le monde,
mais il aime encore plus la vie et les commodités et les aises de la
vie, que la domination ; et il voit clairement que les autres ne sont
nullement disposés à se laisser dominer et sont plutôt prêts de lui ôter
les biens qu’il aime le mieux. Chacun se voit donc dans l’impuissance
de réussir par la force dans les desseins que son ambition lui suggère, et
appréhende même justement de perdre par la violence les autres biens
essentiels qu’il possède. C’est ce qui oblige d’abord à se réduire au soin
de sa propre conservation, et l’on ne trouve point d’autre moyen pour
cela que de s’unir avec d’autres hommes pour repousser par la force
qui entreprendraient de nous ravir la vie ou les biens. Et pour affermir
cette union, on a fait des lois, et on ordonne des châtiments contre
ceux qui les violent. Ainsi par le moyen des roues et des gibets qu’on
établit en commun, on réprime les pensées et les desseins tyranniques
de l’amour-propre de chaque particulier. La crainte de la mort est donc
le premier lien de la société civile, et le premier frein de l’amour-propre.
(Nicole 1675 : 117-118)
Remarquons ici que, pour notre sujet, une référence à Selden ou à Hobbes
Un augustinisme social et politique 35
Antoine Arnauld, par Gérard Edelinck.
n’est pas incontournable. Jean Bodin lui-même avait ouvert la voie en décla-
rant, dans Les Six Livres de la République : « La raison et lumière naturelle
nous conduit à cela, de croire que la force et violence a donné source et ori-
gines aux Républiques. Et quand la raison n’y serait point, il sera montré
ci-après par le témoignage indubitable des plus véritables historiens [.. . ] que
les premiers hommes n’avaient point d’honneur, et de vertu plus grande, que
de tuer, massacrer, voler ou asservir les hommes » (Bodin 1576 : 69). Comme
il ressort d’ailleurs de l’examen de la littérature politique, les œuvres de Bo-
din dominent encore, jusqu’à Montesquieu, la pensée du temps. Le courant
janséniste n’échappe pas à la règle : Nicole définit la souveraineté du prince
36 Le contexte
par le pouvoir de donner les lois, et Domat fonde son système des lois sur la
famille, la propriété, l’État et l’idée de justice 44 .
C’est donc en premier lieu l’ordre politique qui contient tout un chacun
dans les limites d’un comportement compatible avec celui des autres. C’est
encore l’ordre politique qui oblige à avoir recours aux ruses de la passion et
qui contraint l’amour-propre à s’éclairer. Il est le principal responsable de
l’état de choses présent : les hommes lui doivent repos, sûreté, protection et
donc, tous les avantages du commerce et de l’industrie. Il est une « invention
admirable », s’exclame Nicole dans un passage extrêmement caractéristique.
Car s’il n’y a rien « dont on tire de plus grands services que la cupidité même
des hommes », encore faut-il que cette dernière soit fortement disposée à les
rendre. Or :
. . . si on la laisse à elle-même, elle n’a ni bornes ni mesures. Au lieu
de servir à la société humaine, elle la détruit. Il n’y a point d’excès
dont elle ne soit capable lorsqu’elle n’a point de liens; son inclination
44. Il apparaît, de maints indices, que Boisguilbert doit beaucoup à la lecture de Bodin,
et se situe dans son sillage. Outre ce qui est dit dans le prochain chapitre, concernant
la méthode, l’histoire, la nature de l’impôt, remarquons les emprunts probables suivants.
L’image de la charette et des bœufs, utilisée par Boisguilbert, peut provenir de la Répu-
blique, tout comme les allusions constantes à l’administration des Turcs (écho que l’on
retrouve aussi chez Montchrétien, de la Croix, etc.). La conception de la guerre est sem-
blable : celle-ci « met toutes choses en mouvement, elle purge les humeurs peccantes, et
elle charme en quelque manière la vivacité d’une nation qui n’aime pas naturellement le
repos, et à qui, même, il est souvent dommageable » (Boisguilbert 1704b : 843 ; cf. Bodin
1568 : 91 ; mais cf. aussi Richelieu 1632-38 : 381. Contra : É. de la Croix 1623 : 110 : « La
guerre n’est pas un remède aux maladies d’État »). Enfin, Bodin insiste sur le rôle et les
capacités des travailleurs français émigrés en Espagne. Cf. par exemple Bodin 1568 : 92 :
« ... le plus grand bien d’Espagne, qui d’ailleurs est déserte, vient des colonies françaises,
qui vont à la file en Espagne, et principalement d’Auvergne et du Limousin ; si bien qu’en
Navarre et Aragon presque tous les vignerons, laboureurs, charpentiers, maçons, menui-
siers, tailleurs de pierre, tourneurs, boureliers, sont français, car l’Espagnol est paresseux
à merveilles, hors le fait des armes et de la trafique, et pour cette cause il aime le Français
actif et serviable ». Voir Boisguilbert 1705c : 757-758, où ce problème est évoqué. On sait
par ailleurs que Bodin fut largement copié : Montchrétien le plagie comme Colbert plagiera
plus tard Richelieu. L’attitude de Boisguilbert est d’un autre ordre : il s’en inspire. Cf.
par exemple le passage de la deuxième édition de la Réponse à Malestroit (Bodin 1578 :
158-159) : Bodin y fustige la complexité engendrée par les différents types de monnaies,
et les opérations de change, provoquant confusion et tromperie; Boisguilbert le transpo-
sera comme élément de sa conception des obstacles dus à une information défectueuse
(ci-dessous : chapitre 5).
Un augustinisme social et politique 37
et sa pente allant droit au vol, aux meurtres, aux injustices, et aux
plus grands dérèglements.
Il a donc fallu trouver un art pour régler la cupidité, et cet art consiste
dans l’ordre politique qui la retient par la crainte de la peine, et qui
l’applique aux choses qui sont utiles à la société. C’est cet ordre qui
nous donne des marchands, des médecins, des artisans, et généralement
tout ce qui contribue aux plaisirs, et satisfait aux nécessités de la vie.
Ainsi nous en avons obligation à ceux qui sont les conservateurs de cet
ordre. C’est-à-dire à ceux en qui réside l’autorité qui règle et entretient
les États.
On admirerait un homme qui aurait trouvé l’art d’apprivoiser les lions,
les ours, les tigres, et les autres bêtes farouches, et de les faire servir
aux usages de la Vie. L’ordre politique fait cette merveille ; car les
hommes pleins de cupidité sont pires que des tigres, des ours et des
lions. Chacun d’eux voudrait dévorer les autres; et cependant par le
moyen des lois et des polices, on apprivoise tellement ces bêtes féroces,
que l’on en tire tous les services humains que l’on pourrait tirer de la
plus grande charité.
L’ordre politique est une invention admirable que les hommes ont trou-
vée, pour procurer à tous les particuliers les commodités dont les plus
grands Rois ne sauraient jouir, quelque nombre d’Officiers qu’ils aient,
et quelques richesses qu’ils possèdent si cet ordre était détruit. (Nicole
1670 : 205-207)
L’ordre politique n’est donc pas tout, mais il est le fondement de tout. Il
restera à préciser davantage sa véritable nature, répressive et inégalitaire, fort
éloignée de celle d’un simple État-gendarme : ce qui sera fait dans le chapitre
suivant. Pour l’heure, soulignons l’existence d’autres liens indispensables à la
cohésion sociale : car les liens spirituels de la religion jouent aussi leur rôle,
tout comme ceux des convenances, de la civilité, qui évitent les heurts des
personnes par les bornes qu’elles placent à leurs écarts dans la société. Ces
multiples liens invisibles, mais efficaces, viennent soutenir l’ordre répressif,
et l’adoucir. Au-delà des contraintes ou même des liens d’amitié, la société
tient à cette infinité de « petites cordes toutes humaines » qui font l’union
des personnes à leur insu (cf. ibid. : 308-310 ; cf. aussi 1671 : 231-232) 45 .
45. M. Raymond (1957 : 239) écrit : « Mon propos est de montrer que les sources de
la sociologie optimiste des ‘philosophes’ doivent être recherchées, pour une part, dans la
sociologie pessimiste du XVIIe siècle, et qu’une morale chrétienne sombre, préoccupée de
38 Le contexte
Jean Domat ne dit pas autre chose. Davantage encore que Nicole, il donne
l’impression, dans les premières pages du Traité des Lois, de tout faire repo-
ser sur l’amour-propre éclairé. Il ajoute cependant quelques propos très clairs
qui montrent bien que ce fondement est insuffisant46. Quatre autres moyens
forment d’après lui les « fondements naturels de l’ordre » : la religion « qui
fait tout ce qu’on peut voir dans le monde, qui soit réglé par l’esprit des
premières lois », « la conduite secrète de Dieu sur la société dans tout l’uni-
vers », « l’autorité que Dieu donne aux puissances », et enfin « cette lumière
restée à l’homme après sa chute, qui lui fait connaître les règles naturelles de
l’équité » (Domat 1689 : 26). Le premier et le troisième moyens concernent
l’Église et l’État, respectivement destinés à régenter l’intérieur et l’extérieur
de l’homme (ibid. : 29 ; cf. 1697 : 336-345). Le quatrième, l’équité, met l’ac-
cent sur une véritable honnêteté et droiture de conduite qui ne doit rien à
l’intérêt (Domat 1689 : 27)47.
12. Le deuxième moyen, en revanche, semble plus mystérieux : il est pour-
tant déclaré « un fondement plus essentiel et plus solide » (Domat 1689 : 27).
Il convient de préciser ici ce point. Sur le fond, l’analyse n’en sera pas modi-
fiée. Mais c’est pour nous l’occasion de préciser la signification d’un terme :
« Providence », dont Boisguilbert fera usage dans certains passages décisifs
de son œuvre – passages qui risquent fort d’être mal interprétés si l’on ignore
la signification que revêt à l’époque le vocabulaire utilisé.
En quoi consiste donc cette « conduite secrète de Dieu sur la société »
pourchasser l’amour propre dans ses derniers retranchements, a contribué à engendrer,
par réaction, une morale fondée sur l’intérêt ». Il ne s’agit pas à proprement parler d’une
« réaction », mais d’un développement dont Boisguilbert constitue un moment essentiel.
Au demeurant, la vogue de Nicole est grande au XVIIIe siècle. Voltaire lui-même déclare
que « ses Essais de morale qui sont utiles au genre humain ne périront pas. Le chapitre
surtout des moyens de conserver la paix dans la société est un chef-d’œuvre auquel on ne
trouve rien d’égal en ce genre dans l’Antiquité » (cf. Berger 1981).
46. Cf. notamment les amples développements de ce thème dans Le Droit public (1697).
47. Contrairement à ce qu’affirme James, cet accent n’est pas non plus propre à Domat
et peut aussi être décelé, en maints endroits, chez Nicole : celui-ci est simplement d’avis que
cette qualité a peu d’occasions de se manifester dans un contexte hostile (cf. par exemple
Nicole 1671 : 43).
Un augustinisme social et politique 39
La logique, ou l’art de penser – la Logique dite « de Port-Royal » – par Antoine
Arnauld et Pierre Nicole.
dont parle Domat? « C’est par sa providence universelle sur le genre humain
qu’il partage la terre aux hommes, et qu’il distingue les nations par cette
diversité d’empires, de royaumes, de républiques et d’autres États, qu’il en
règle et l’étendue et la durée par les événements qui leur donnent leur nais-
sance, leur progrès, leur fin, et que, parmi tous ces changements, il forme et
soutient la société civile dans chaque État, par des distinctions qu’il fait des
personnes pour remplir tous les emplois et toutes les places, et par les autres
manières dont il règle tout » (ibid.). Il s’agit donc de l’omniprésence organi-
satrice de Dieu, de l’action de la Providence divine, au travers du cours de
40 Le contexte
l’histoire et de l’organisation des sociétés – thème qui recoupe en partie les
trois autres moyens, le troisième en particulier. Ce recours à la main de Dieu
dans l’histoire et dans l’organisation sociale constitue-t-il une échappatoire ?
Aurait-il pu paraître tentant à Domat de couvrir d’un voile de mystère ce
qu’il n’aurait pas su expliquer ?
Il ne faut cependant pas se méprendre. Car si les mots « providence »
et « providentiel » sont aujourd’hui presque des synonymes de miracle et
miraculeux, il n’en est pas de même pour la langue du XVIIe siècle. Ces
mots peuvent, bien sûr, revêtir cette signification et désigner l’action directe
et imprévisible de Dieu : le passage cité peut le laisser entendre. Mais tout
aussi – sinon plus – fréquemment, ils peuvent signifier tout le contraire. La
Providence divine qui règle la nature, la société, l’histoire, désigne alors les
causes secondes par lesquelles agit la divinité, causes instituées au commen-
cement du monde, lois immuables que l’on peut découvrir par la raison, par
l’activité philosophique et scientifique. C’est ce qui ressort clairement d’un
texte de Nicole, « Des différentes manières dont on tente Dieu », inclus dans
le volume III des Essais de morale (1675 : 165-200).
Soit qu’il [Dieu] nous fasse vivre de cette manière commune, soit qu’il le
fasse d’une manière extraordinaire et miraculeuse, c’est toujours lui qui
agit, et qui nous soutient. Et ainsi nous sommes obligés de reconnaître
également sa main, et son opération toute puissante, soit qu’il la cache,
soit qu’il la découvre. Mais il y a néanmoins cette différence entre ces
deux manières dont il agit sur les corps et sur les âmes, que la première
est la voie commune par laquelle il conduit ses créatures, et l’autre est
une voie extraordinaire, dont il ne se sert que rarement, et qui n’a
point de règles certaines. C’est dans la première que consiste l’ordre
de la providence qu’il permet aux hommes de connaître, et la seconde
ne renferme que certains effets que nous ne pouvons jamais prévoir de
nous-mêmes. (Nicole 1675 : 168)
Lorsque référence est faite à la providence dans la société ou dans l’his-
toire, par conséquent, c’est aux lois de l’histoire48 et à celles du fonctionne-
48. La prise en compte de l’évolution historique des sociétés et des rapports entre
États pose cependant certains problèmes chez Domat, tout comme chez Boisguilbert. Il
est malheureusement impossible de s’étendre sur ce thème dans le contexte de cette étude.
Un augustinisme social et politique 41
ment des sociétés qu’il faut penser.
C’est aussi pourquoi, il convient de le souligner, l’attitude janséniste des
auteurs cités, tout comme, de toute évidence, celle de Boisguilbert, n’a rien
d’un fatalisme. Malgré sa position ambiguë envers la science et la connais-
sance scientifique – Pascal est l’exemple presque caricatural d’un dualisme de
pensée dans ce domaine –, cette attitude considère comme impie de s’attendre
à – et de réclamer – des miracles perpétuels ; pour elle, la seule manière d’agir
est de découvrir les causes secondes 49 . « La sainte doctrine nous enseigne que
quand nous pouvons employer des moyens humains, c’est tenter Dieu que de
les négliger ». La passivité n’est pas de mise. Voyez donc l’ouvrage de saint
Augustin, dit Nicole, contre ces moines qui refusaient de travailler parce qu’il
est écrit que Dieu nourrit les oiseaux. De même, un gouverneur de place forte
se doit de tout mettre en œuvre pour défendre sa ville et ne pas se reposer
sur les paroles de l’Écriture : « . . . si Dieu ne garde une Ville, c’est en vain
qu’on veille pour la garder » (ibid. : 170-171). Ainsi s’explique un certain
engagement dans le monde.
49. Dieu, en se cachant, nous « oblige à la vigilance et au travail » : cf. ibid. : 173-174.
42 Le contexte
DEUX
Le gouvernement d’un État policé
Détestables flatteurs, présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste !
Racine,Phèdre, IV, 4
Quelles sont les caractéristiques de l’ordre politique nécessaire
au maintien de la société ? En quoi la conception proposée par les au-
teurs jansénistes étudiés différe-t-elle des théories voisines ou antérieures?
Ces questions sont essentielles. En y répondant, nous posséderons de nou-
veaux points de repère qui nous mettront à même de mieux comprendre
Boisguilbert.
La vision janséniste du corps politique et du pouvoir des « grands » est
celle d’une société hiérarchisée et absolutiste : la « nation organisée ». Les
membres d’un État ont chacun une fonction propre dont l’importance est
dictée par sa place dans le corps politique. Ici, l’image organiciste doit être
prise, semble-t-il, au pied de la lettre50.
50. Cf. Domat, 1697 : 2 « Tout le monde sait que la société des hommes forme un corps
dont chacun est membre ; et cette vérité que l’Écriture nous apprend et que la lumière de
la raison nous rend évidente, est le fondement de tous les devoirs qui regardent la conduite
de chacun envers les autres et envers le corps. Car ces sortes de devoirs ne sont autre chose
que les fonctions propres aux engagements où chacun se trouve par le rang qu’il tient dans
ce corps [. . .]. [Dieu] prescrit à chacun en particulier les devoirs propres de sa condition et
de son état. »
43
44 Le contexte
Jacques-Bégnine Bossuet, par Hyacinthe Rigaud.
L’origine du pouvoir politique est divine. Si le peuple quelquefois paraît
prendre part au choix du gouvernant ou de la forme de l’État, c’est néanmoins
de Dieu que provient l’autorité. « Dieu a bien donné au peuple le pouvoir
de se choisir un gouvernement. Mais comme le choix de ceux qui élisent
l’Évêque n’est pas ce qui le fait Évêque, et qu’il faut que l’autorité pastorale
de Jésus-Christ leur soit communiquée par son ordination; aussi ce n’est point
le seul consentement des peuples qui fait les Rois : c’est la communication
Le gouvernement d’un État policé 45
que Dieu leur a fait de sa royauté et de sa puissance qui les établit Rois
légitimes, et qui leur donne un droit véritable sur leurs sujets » (Nicole 1670 :
185-186). La légitimité, par conséquent, ne vient pas du peuple, et nous
ne sommes pas là en présence de la théorie du « double contrat » avancée
par les « monarchomaques » un siècle auparavant. « La Grandeur est une
participation de la puissance de Dieu sur les hommes, qu’il communique
aux uns pour le bien des autres » (ibid. : 184). Domat n’écrit pas autre
chose pour introduire à tout son système de rationalisation des lois et de la
jurisprudence 51.
On conçoit que, dans ce contexte, l’autorité politique des « grands » est
juste et ne saurait être contestée. Le choix que peut faire un peuple si Dieu
lui en donne l’occasion, en particulier, est irréversible. L’ordre choisi, une fois
institué, « il n’est pas en la liberté du peuple de le changer. Car l’autorité
de faire les lois ne réside plus dans le peuple qui s’en est dépouillé » (Nicole
1670 : 186) 52 . Toute rébellion est donc impie et contraire à la loi naturelle
(ibid. : 187 ; voir aussi Domat 1697 : 18-19).
Il est faux de croire, en outre, que la forme de l’État est indifférente
aux yeux de ces auteurs. On s’étonne même qu’ils aient pu paraître pour
de dangereux républicains. Certes, Domat semble placer sur le même plan
les royaumes, les républiques53 et les « autres États ». Ne déclare-t-il pas
aussi, dans son Droit public, que le gouvernement des républiques ne blesse
51. C’est Dieu qui « distingue quelques-uns pour leur donner une autre sorte de puis-
sance, dont le ministère s’étend [. . .] à tout ce qui regarde la société ; et il donne différem-
ment cette puissance dans les royaumes, dans les républiques et dans les autres États, aux
rois, aux princes et aux autres personnes qu’il y élève par la naissance, par les élections,
et par les autres manières dont il ordonne ou permet que ceux qu’il destine à ce rang y
soient appelés » (Domat 1689 : 28). Retrouvant les accents de Bossuet apostrophant le
roi et la cour (« Vous êtes des Dieux »), Domat conclut que « c’est Dieu lui-même qu’ils
représentent dans le rang qui les élève au-dessus des autres », et qu’ils y tiennent là la
place même de la divinité ; « et c’est pour cette raison qu’il [Dieu] appelle lui-même des
Dieux ceux à qui il communique ce droit de gouverner les hommes et de les juger » (ibid.).
52. Sur le problème de l’attitude politique des premiers jansénistes, déjà évoqué, voir
J. A. G. Tans (1956).
53. Le mot de « république » est ici pris dans son acceptation particulière de forme d’un
État, et non dans son sens général courant à l’époque qui en fait un synonyme du mot
« État ».
46 Le contexte
Jean Domat, portrait gravé par François.
pas l’ordre naturel ? Dieu n’y est pas opposé « puisque non seulement il n’a
jamais fait de loi générale qui ait ordonné [la] [. . . ] seule espèce de gouver-
nement monarchique sur tous les États, mais [.. . ] il a même approuvé celui
des républiques, n’ayant apporté aucun changement en celles qu’il a éclairées
de la lumière de l’Évangile » (Domat 1697 : 14). Mais Nicole n’envisage ex-
plicitement que la possibilité d’un État monarchique héréditaire54 et Domat
développe maintes bonnes raisons prouvant la supériorité incontestable de la
54. Nicole 1670 : 198-199 : si nous devions attribuer la puissance au mérite, « qui
choisirons-nous ? Le plus vertueux, le plus sage, le plus vaillant. Mais nous voilà incontinent
aux mains : chacun dira qu’il est ce plus vertueux, ce plus vaillant, ce plus sage. Attachons
donc notre choix à quelque chose d’extérieur et d’incontestable. Il est le fils aîné du Roi :
cela est net : il n’y a point à douter : la raison ne peut mieux faire ; car la guerre civile est
le plus grand des maux. »
Le gouvernement d’un État policé 47
monarchie héréditaire sur toutes les autres formes de l’État (Domat 1697 :
5-14 en particulier). On aurait donc tort de voir chez ces auteurs les germes
d’une contestation de la monarchie française, ni même de la forme de gouver-
nement. Là encore, en réalité, ces considérations ne font que se situer dans
la droite ligne de la théorie absolutiste de Bodin 55.
On remarquera également que Nicole et Domat prennent ici certaines
distances vis-à-vis du pessimisme et du relativisme radicaux pascaliens, ex-
primés en particulier dans ses « Trois discours de feu M. Pascal sur la condi-
tion des grands » 56. À partir de sa célèbre distinction entre les « grandeurs
naturelles » 57 et les « grandeurs d’établissement » 58 , Pascal affirme une in-
différence marquée envers toute forme du pouvoir. « En un pays on honore
les nobles, en l’autre les roturiers ; en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets.
La chose était indifférente avant l’établissement : après l’établissement elle
devient juste, parce qu’il est injuste de la troubler » (Pascal 1660 : 367). Pas-
cal poursuit en affirmant qu’aux grandeurs d’établissement ne sont dus que
des respects d’établissements, « c’est-à-dire certaines cérémonies extérieures
qui doivent néanmoins être accompagnées, selon la raison, d’une reconnais-
sance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir
quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de la sorte » (ibid.). Aux
grandeurs naturelles vont les respects naturels : l’estime due aux qualités
propres à chaque homme (ou le mépris causé par leur absence) 59.
55. Voir l’analyse des Six Livres de la République fournie par Mesnard 1969, livre V,
chapitre 3.
56. Ces Discours furent publiés pour la première fois dans De l’Éducation d’un Prince
de Nicole (1670).
57. « Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des
hommes, parce qu’elles consistent dans des qualités réelles et affectives de l’âme et du
corps, qui rendent l’une ou l’autre plus estimable, comme les sciences, la lumière de l’esprit,
la vertu, la santé, la force » (Pascal 1660 : 367).
58. « Les grandeurs d’établissement dépendent de la volonté des hommes, qui ont cru
avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la
noblesse sont de ce genre » (Pascal 1660 : 367).
59. Et derechef : « . . . l’injustice consiste à attacher les respects naturels aux grandeurs
d’établissement, ou à exiger les respects d’établissement pour les grandeurs naturelles »
(Pascal 1660 : 367).
48 Le contexte
Jean Domat. Une des nombreuses éditions de ses œuvres.
Nicole et Domat 60 ne se distinguent pas seulement de Pascal par leur
60. Domat, comme Nicole, reprend la distinction pascalienne sous une forme plus atté-
nuée (Domat 1697 : 202). Tout comme Nicole, il pense que les grandeurs d’établissement
doivent être accompagnées d’un faste extérieur (ibid. : 35). Cf. Nicole 1670 : 191-192 : « La
pompe et l’éclat qui accompagne l’état des grands n’est pas ce qui les rend effectivement
dignes d’honneur : mais c’est néanmoins ce qui les fait honorer par la plupart du monde :
et parce qu’il est bon qu’ils soient honorés, il est juste aussi que la grandeur soit jointe à
quelque magnificence extérieure. Car les hommes ne sont nullement assez spirituels pour
reconnaître et pour honorer en eux l’autorité de Dieu, s’ils la voyaient en un état qui
fût l’objet ordinaire de leur mépris et de leur aversion. Ainsi afin que la grandeur fasse
l’impression qu’elle doit faire sur leur esprit, il faut qu’elle en fasse premièrement sur leur
sens. Cest ce qui rend les richesses nécessaires aux Grands à proportion du degré auquel
Le gouvernement d’un État policé 49
préférence pour une forme particulière d’État : ils émettent aussi des réserves
sur les propos précédents liés au respect dû aux grandeurs d’établissement.
Nicole, par exemple, admet parfaitement l’égalité naturelle des hommes, et
donc le fait qu’on n’honore chez les « grands » aucune qualité intrinsèque
(Nicole 1670 : 362). Mais les respects d’établissement ne sauraient rester
purement extérieurs : ils doivent aussi provenir d’un mouvement intérieur,
plus profond qu’une simple reconnaissance par la raison d’un état de choses
nécessaire. Dans la mesure où c’est l’ordre créé par Dieu que l’on honore, la
soumission a « pour objet une chose vraiment digne de respect, elle ne doit pas
seulement être extérieure, c’est-à-dire, qu’elle doit enfermer la reconnaissance
d’une supériorité et d’une grandeur réelle dans ceux qu’elle honore en cette
matière » (ibid. : 191).
Il est important de noter tout ceci : car l’attitude de Boisguilbert n’est
pas dictée par d’autres considérations, du moins on peut le supposer. Que
Pascal ou Nicole l’ait inspiré, Boisguilbert reste fort attaché aux grandeurs
d’établissement : son propre comportement à Rouen et les querelles de pré-
séance dans lesquelles il fut impliqué (Hecht 1966a) en sont un témoignage
éloquent. Il faut le croire, et non douter de sa sincérité comme le font les com-
mentateurs depuis Mirabeau, lorsqu’il parle favorablement des dirigeants et
leur témoigne une déférence qui peut en effet paraître suspecte eu égard à la
dénonciation de leur politique qu’il effectue par ailleurs. « Je ne perds jamais
le respect dû aux personnes en place, ni par mes écrits, ni dans mes discours,
de façon que je n’ai rien à craindre de ce côté-là » 61 . Il ne s’agit pas là de
prudence politique. On ne compte pas les passages dans lesquels il excuse le
roi et les ministres : ils ont été trompés, et ne pouvaient donc agir autrement
qu’ils l’ont fait; « Messieurs les ministres » sont toujours « très-intègres »,
ne possèdent que de « bonnes intentions », mais sont continuellement « sur-
pris » 62. Nous rejoignons ici, au demeurant, le thème de l’information des
ils sont élevés ». Sur le problème de la propriété, la pensée de Pascal prend aussi un tour
plus radical (voir Pascal 1660 : 366).
61. Lettre à Chamillart, 23 décembre 1704, dans Boisguilbert 1691-1714 : 354.
62. Voir par exemple Boisguilbert 1704d : 969-970; 1705c : 751, 773 ; 1707a : 889, 926,
50 Le contexte
gouvernants (ci-dessous, chap. 5). Il convient cependant de souligner les rai-
sons de formules qui, autrement, eussent pu passer pour de la compromission
ou de la flatterie et se trouver de la sorte en contradiction avec le système.
On comprend mieux alors le début du second Factum de la France :
. . . on va entrer en matière, déclarant que l’on a un très grand respect
pour les personnes que l’on va montrer avoir toujours erré au fait – ce
qui ne préjudicie point à leur intégrité, de laquelle on est très persuadé
– et qu’on se serait même servi d’expressions plus douces si on avait
pu le pouvoir faire sans trahir la cause du Roi et des peuples, qu’on a
entrepris de défendre. La justice même oblige de dire que, bien loin que
Messieurs les ministres soient répréhensibles de s’être si fort mépris au
fait, ils ne pouvaient, sans miracles, faire autrement, succédant à des
sujets qui leur avaient montré de très mauvais exemples, et tracé des
routes très défectueuses ; et bien loin d’être en état de s’en détourner,
on peut dire que tout le monde conspirait à les y maintenir, y ayant
plus de fortune à faire à tromper un ministre en France, en ruinant le
Roi et les peuples, qu’à conquérir un royaume entier pour le monarque,
en quelque pays que ce soit. (Boisguilbert 1707a : 883-884)
2. Au XVIIe siècle, la position politique du courant janséniste fut donc pro-
fondément conservatrice pour l’essentiel, respectueuse de l’ordre établi. Les
turbulences furent avant tout religieuses : les écrits économiques ou politiques
qui parurent contestataires, quant à eux, ne relèvent que de l’ambiguïté in-
hérente au concept même de « monarchie absolue ». Chez nos auteurs, tout
se résume à l’équation fondamentale suivante : avant la chute, l’état d’inno-
cence est un état d’égalité ; après la Chute, la corruption exige l’inégalité. La
« grandeur », écrit Nicole de manière fort claire
. . . est toujours au moins un effet du désordre de la nature, et une
suite nécessaire du péché. Car comme l’état d’innocence ne pouvait
admettre d’inégalité, l’état du péché ne peut souffrir d’égalité [. . .]. La
raison ne reconnaît pas seulement que cet assujettissement des hommes
à d’autres est inévitable, mais aussi qu’il est nécessaire et utile. (Nicole
1670 : 181-182)
948 ; 1707b : 1005-1006, etc.
Le gouvernement d’un État policé 51
Blaise Pascal, dessin de Jean Domat, vers 1649.
L’idéal de Domat 63 est aussi celui de la « nation organisée ». Les Lois
civiles dans leur ordre naturel, et Le droit public surtout, codifient un état de
choses existant : hiérarchie affirmée des conditions et professions, justification
finale de tous les privilèges, préséances et autres avantages de personnes ou
de lieux, au milieu de quelques propos quelque peu radicaux vite neutralisés.
Un empirisme spéculatif.
Des diverses « conditions et professions » qui forment un État dans lequel
les besoins ont été multipliés par la Chute, nous avons tout d’abord une
63. Comme le constate Matteuci (1959), il est inexact de voir chez cet auteur l’ancêtre
du code civil. Sans aller jusqu’à affirmer que Domat ne fut qu’un petit juriste janséniste
auvergnat (ibid. : 83), il est certain que les auteurs français qui se sont penchés sur son
œuvre (Voeltzel 1936, Baudelot 1938, Nourrisson 1939, ou Maspétiol 1960, par exemple) y
ont peut-être décelé une originalité qui ne s’y trouve pas. L’influence de Domat fut cepen-
dant loin d’être négligeable, comme en témoignent les rééditions de ses œuvres. Il affermit
notamment la distinction entre le droit privé et le droit public, même si sa conception du
droit public est plutôt extensive (Maspétiol 1960 : 710-711). Son traité fut, d’autre part,
le premier ouvrage juridique en langue française (Baudelot 1938 : 46).
52 Le contexte
image fonctionnelle. Chacune d’entre elles est censée être classée selon un
ordre décroissant d’utilité sociale : « .. . comme dans le corps chaque membre
a sa situation proportionnée à l’usage de ses fonctions, chaque personne a
sa situation et son ordre dans la société, selon l’usage des fonctions et des
devoirs que sa condition demande envers le public. Ainsi, on appelle ordre de
personnes, les différentes conditions et professions qui, plaçant chacun dans le
sien, et donnant à tous leur rang, composent l’ordre général » (Domat 1697 :
169). Le rang est dicté par le besoin de conservation de la société comme un
tout (ibid. : 181). C’est ainsi qu’en premier lieu viennent les ecclésiastiques, le
spirituel primant le temporel. Au sein du temporel, le classement commence
par ceux qui sont chargés de maintenir la paix (armes) pour finir par les
agriculteurs, en passant successivement par les personnes participant aux
actes du gouvernement du royaume, celles qui administrent la justice, celles
qui veillent aux biens publics comme les routes, les canaux et les ports, celles
qui manient les deniers publics, puis qui s’occupent des sciences libérales
(droit, théologie, médecine...), qui font circuler les marchandises (commerce)
et enfin qui appartiennent à l’artisanat (ibid. : 181-184 en particulier).
Mais l’utilité sociale des « conditions et professions » coïncide étrange-
ment avec leur ordre de préséance traditionnel de dignité et d’honneur (ibid. :
184-197), même si chacune d’entre elles comporte plusieurs classes, ce qui
complique cet ordre 64 . Et « l’agriculture et les autres travaux sur la terre »
peuvent bien être qualifiés de « fondements des secours les plus nécessaires
pour tous nos besoins » (ibid. : 184), de « premier en nécessité pour la vie de
l’homme » (ibid. : 194), de « professions les plus naturelles, qui, pour cette
raison, ont fait dans les premiers temps l’occupation des personnes, même du
premier rang, entre ceux que Dieu élevait à sa connaissance et à son culte » ;
64. Cf. Domat 1697 : 190 : « .. . il faut distinguer la préséance d’un ordre à un autre,
de celle des personnes d’un ordre à celles d’un autre. Car comme il y a dans chaque ordre
divers degrés d’honneur, de dignité et d’autorité, l’effet de la dignité d’un ordre au-dessus
d’un autre, est seulement, qu’on doit comparer les personnes de divers ordres selon le rang
que chacun peut avoir dans le sien. » En utilisant lui aussi une image organiciste, on l’a
vu, Boisguilbert avait placé les pauvres dans les parties les plus nobles et les plus fragiles
du corps : les yeux, la tête, lieux où, traditionnellement, on mettait le monarque.
Le gouvernement d’un État policé 53
on peut bien préciser que « c’était l’agriculture qui devait être le travail de
l’homme, même avant sa chute » et que personne n’accomplit plus à la lettre
le commandement divin du travail pénible, après le « péché d’Adam », « que
les pasteurs et les laboureurs »; il n’en reste pas moins que cette profession
vient en dernier lieu dans l’ordre des dignités comme dans celui de l’utilité
sociale : « .. . comme ce travail est fort pénible, et qu’il occupe la plus grande
partie des hommes, et les éloigne même plus qu’aucun autre de l’usage des
rangs et des préséances, on place ceux qui l’exercent dans le dernier rang »
(ibid.). La justification est bien mince. Le point de vue holiste prime donc
encore et il est ironique de constater combien ces auteurs du premier jansé-
niste, bien qu’en désaccord profond avec leurs adversaires dans le domaine
théologique et quelquefois politique, se révèlent très proches d’eux par cer-
tains aspects non négligeables de leur doctrine. Ne croirait-on pas lire quelque
passage du Télémaque que Fénelon venait de composer ?
3. Même conservatisme pour ce qui concerne d’autres questions économiques,
souvent abordées dans Le Droit public. C’est le cas pour le commerce des
grains, par exemple (Domat 1697 : 145-149) : la constitution des greniers pu-
blics est justifiée avec les arguments du temps. Les développements consacrés
à deux questions importantes, cependant, sont très symptomatiques de la fa-
çon de procéder de Domat : ceux consacrés à la légitimité du taux d’intérêt
(usure) et à la nature et aux modalités de l’imposition.
Sur la question de l’usure, tout d’abord, Domat affiche d’emblée le plus
grand rigorisme. Pour lui, le taux d’intérêt est absolument illégitime. La
tradition juridique, politique et religieuse avait bien fait des aménagements
autour de ce dogme controversé. Bodin avait bien, de son côté, dans la Répu-
blique, condamné l’usure et les rentes constituées : mais il avait laissé de côté
tous les motifs traditionnels – stérilité de l’argent, etc. – pour ne juger l’usure
et les rentes constituées que d’après leurs conséquences économiques et so-
ciales, que chacun pouvait constater : fortunes rapides, appât du gain qui fait
négliger à tout un chacun la gestion prudente d’un patrimoine ou d’une acti-
vité « mécanique » et provoque sa ruine. Enfin, si, à l’époque de Domat, les
54 Le contexte
jansénistes français se rangent en général aux côtés des théologiens rigoristes,
la position de beaucoup d’entre eux est originale. Ils reconnaissent qu’aucun
argument de droit naturel, fondé sur la raison, ne vient justifier l’interdiction
du prêt à l’intérêt. Seul le devoir religieux de charité dicte cette attitude,
et c’est lui qu’il faut, en général, observer65. Domat marque donc un retrait
sensible par rapport à la position de ses amis de Port-Royal : il fonde son
raisonnement, de manière traditionnelle, sur des arguments religieux et de
droit naturel (Domat 1689-94 : 232-239 en particulier).
Le traitement de la nature de l’impôt, et de la justice fiscale, est aussi
également révélateur. Quelques passages du Droit public insistent sur la né-
cessité d’une fiscalité juste, d’un impôt levé sur chaque chef de famille « à
proportion de ses biens et de ceux des autres familles de ce même lieu » 66
(Domat 1697 : 84). Mais on chercherait en vain un écho des discussions qui
se déroulaient depuis plus d’un siècle autour de la nature de l’impôt, de son
assiette et de son mode de prélèvement67. Domat se contente d’affirmer, en
juriste absolutiste, que le droit de lever l’impôt fait partie des attributs de la
souveraineté du monarque (Domat 1697 : 35, 44, 78, par exemple). Le devoir
des sujets est de contribuer aux dépenses publiques, le souverain devant, de
son côté, faire preuve d’ « une sage modération ». Toutes les exemptions liées
à la hiérarchie sociale et aux privilèges des différentes « conditions et profes-
sions » – ou encore des villes et des provinces – sont constatées et intégrées
dans le système du droit, donc justifiées de facto. Justice fiscale, certes, mais
seulement à l’intérieur du groupe des taillables et corvéables. C’est toujours
le même leitmotiv : chacun doit tenir une place, un rang marqué par toutes
sortes de signes extérieurs 68 : « .. . il est de l’ordre public de la société, que
65. Quelques positions jansénistes sur la question du taux d’intérêt sont exposées dans
Taveneaux (1977 : chapitre 2 en particulier), Viner (1978 : 143 et suivantes) et Berger
(1981 : 279-281, sur un texte de Nicole). La position de Domat ne retient en général pas
les commentateurs.
66. Il s’agit de la taille, impôt de répartition et non de quotité.
67. L’immense littérature sur la question est analysée, par exemple, par J.-B. M. Vignes
(1909) auquel le lecteur peut se reporter.
68. Même raisonnement chez Arnauld à propos du luxe : « ... on ne peut condamner
Le gouvernement d’un État policé 55
rien n’y soit en désordre ». Domat est donc proche, ici, du radicalisme pas-
calien. Il justifiera de même l’idée de la dérogeance à la noblesse, de robe
comme d’épée, par le commerce.
L’attitude de Boisguilbert, sur le problème de l’usure comme sur celui de
l’impôt, forme un contraste absolu. À notre connaissance, il ne porte aucun
jugement sur la légitimité ou sur l’illégitimité du taux d’intérêt : il constate
son existence et en analyse, en économiste, les effets. La question de l’impôt,
d’autre part, constitue l’une de ses préoccupations majeures et nous verrons
les principes théoriques qui sous-tendent son opinion sur le sujet ; mais l’exa-
men du problème de la nature de l’impôt trouve sa place ici et il n’est pas
indifférent de souligner comment Boisguilbert s’écarte d’une position abso-
lutiste extrémiste comme celle de Nicole et de Domat pour opérer une sorte
de retour à la conception plus modérée de Jean Bodin.
4. Pour le dire brièvement (Chanteur 1973, Derathé 1973), la question de
l’impôt souffre, dans Les Six Livres de la République, d’une contradiction
théorique, sinon pratique (Wolfe 1968). D’un côté, le droit de lever les im-
pôts figure parmi les attributs de la souveraineté du monarque. De l’autre, la
« monarchie royale » – absolue – se différenciant de la « monarchie seigneu-
riale » – tyrannie –, la souveraineté du monarque est limitée par quelques
principes très généraux : le respect de la loi de Dieu, celui des lois fondamen-
tales coutumières du royaume – inaliénabilité du Domaine, loi salique, etc. –,
et par celui de la propriété privée des sujets. Or, lever un impôt constitue une
atteinte à cette dernière, à moins que les sujets, ou leurs représentants réunis
en états généraux du royaume, n’y consentent. D’où la contradiction entre le
de luxe tout ce qui passe la simple nécessité : et la raison en est qu’il y a un autre usage
légitime de ces choses, qui paraissent d’abord superflues. C’est la distinction des conditions
parmi les hommes, qui ne se sont introduites que depuis le péché ; mais qui, dans l’état où
le péché les a réduites, sont devenues comme nécessaires ; de sorte que la religion chrétienne
n’a eu garde de les abolir [. . .]. Car s’il est utile qu’il y ait différents états, même parmi les
fidèles, il est utile aussi qu’il y ait des marques pour les reconnaître, et pour inspirer, dans
l’esprit du peuple, les sentiments de respect et de révérence qu’ils doivent avoir envers ceux
qui sont d’une condition plus relevée; et c’est à quoi peut servir tout ce qui est superflu »
(cité par Taveneaux 1965 : 91).
56 Le contexte
Jean Bodin.
droit de lever l’impôt, simple aspect de celui de « donner la loi » – attribut
fondamental de la souveraineté, la souveraineté elle-même définissant l’État
–, et le principe sur lequel l’État juste repose sous peine de tomber dans
l’anarchie ou de se transformer en tyrannie : le respect de la propriété privée.
D’où également le thème tant ressassé : le roi doit vivre de son Domaine. Les
juristes absolutistes – Loyseau, Le Bret – ont cependant, par la suite, insisté
exclusivement sur le droit de lever l’impôt, contournant la difficulté.
Boisguilbert insiste à maintes reprises sur le fait que les impôts sont,
pour les sujets, une obligation imposée par Dieu lui-même 69 , et, dans cette
optique, il se borne à établir une règle de justice que le prince doit respecter.
69. « Les tributs sont une redevance aussi légitime, commandée par la bouche de Dieu
même, que peut être le paiement de quelque dette que ce soit, et cela au sol la livre des
biens que l’on possède dans un État » (Boisguilbert 1707a : 942).
Le gouvernement d’un État policé 57
« Un monarque en doit user envers ses peuples comme Dieu déclare qu’il fera
envers les chrétiens : savoir qu’il demandera beaucoup à qui aura beaucoup,
et peu à qui aura peu » (Boisguilbert 1707a : 941) 70 .
Mais, d’un autre côté, l’auteur insiste sur deux points importants. En
premier lieu, comme on le verra plus loin, Boisguilbert donne de la monarchie
française l’image d’un âge d’or, certes advenu dans le passé mais qu’il est
possible de réaliser de nouveau, le roi vivant de son domaine et les impôts
étant exceptionnels :
. . . mais pour revenir à la gestion et au gouvernement de la France
durant onze cents ans, on peut assurer qu’elle a été régie, depuis
son établissement jusqu’à la mort de François 1er, arrivée en 1547,
comme l’Angleterre et la Hollande, ou plutôt comme tous les États du
monde. Les rois vivaient et subsistaient magnifiquement de leurs seuls
domaines, hors les occasions extraordinaires, comme les guerres, qui
pouvaient survenir, que leurs sujets donnaient tous les secours néces-
saires. (Boisguilbert 1707a : 901)
Ce n’est qu’en cas inhabituel de nécessité absolue que les sujets procurent
– « donnent » – les secours dont le roi a besoin. Ce qui vient préciser le sens
des passages où il est dit que les tributs sont une redevance légitime : ils
le sont en effet, mais uniquement dans ces situations bien particulières. Le
consentement va de soi, mais il faut tout de même un consentement. Ce fut
l’attitude très souvent adoptée par les députés aux états généraux au XVIe
siècle.
C’est précisément le rôle bénéfique des états généraux dans l’hisoire de la
monarchie française qui est souligné en second lieu. Lorsque ceux-ci pouvaient
70. D’où un certain droit de résistance (passive) reconnu aux sujets en cette matière.
Cf. Boisguilbert 1705b : 671-672 : « Or, qui commande une chose au-dessus de ses forces,
ordonne de ne pas obéir ; personne n’a jamais cru que ce fût un péché, non pas même les
casuistes les plus rigoureux, de frauder les droits d’aide, et qui que ce soit ne s’en est jamais
accusé de ces fautes que l’on commet tous les jours, quoique le paiement des impôts soit de
précepte divin [. . .]. Cependant, comme on pratique aujourd’hui sans scrupule le contraire,
il faut bien supposer qu’il soit survenu quelque chose de nouveau, qui est assurément la
dérogeance à la justice. » On remarquera que la première phrase forme un nouvel écho
des opinions de Bodin (« Autrement, si on commandait une chose impossible, ce ne serait
pas commander [. . .]. Pensez-vous qu’il y ait eu Législateur si stupide ou inique qui voulut
commander ce qu’on ne saurait faire ? »).
58 Le contexte
Les Six Livres de la République, par Jean Bodin.
se réunir, « jamais monarchie, depuis la création du monde, n’a été de si
longue durée ni si florissante, ayant fourni au monarque, dans les besoins,
trois fois plus que [. . . ] les partisans n’ont jamais fait dans les nécessités les
plus urgentes, comme peut être celle d’aujourd’hui » (Boisguilbert 1707a :
917).
Dans ces quelques remarques, nous retrouvons comme un écho des concep-
tions de Bodin, passées au travers du prisme de la rigidification ultérieure des
principes. Aucune affirmation péremptoire, mais des indices ; car la référence
aux états généraux ne cadre pas avec la tradition absolutiste dure issue de
Loyseau et Le Bret. Il convient également de ne pas surestimer cette réfé-
Le gouvernement d’un État policé 59
rence dans la mesure où les propos cités sont issus d’un contexte qui a trait
au thème de l’information des gouvernants. Est seule soulignée la fonction
de communication des états généraux et, après leur « suppression », des par-
lements : à notre connaissance, il n’est jamais fait allusion à un quelconque
pouvoir de décision. Boisguilbert semble donc se situer dans une voie tracée
par les Six Livres de la République. Il est certain, par contre, qu’il ne parti-
cipe en rien de l’idéologie politique parlementariste qui fleurira après lui au
XVIIIe siècle et à laquelle s’alliera un jansénisme transformé.
Notre analyse est confortée par ce qui est dit ailleurs des biens de l’Église.
Manifestement, Boisguilbert se situe dans le sillage de tous ceux qui, depuis
le XVIe siècle 71 , jugeaient les grandes possessions ecclésiastiques indécentes,
contre nature, et considéraient que l’Église pouvait contribuer davantage aux
dépenses de l’État qu’elle ne le faisait alors. Pour Boisguilbert, les biens de
l’Église sont usurpés : ce n’est que par chantage et par tromperie que celle-ci
extorque les terres et les biens des particuliers, et, pire, de la Couronne. Le
processus est décrit dans le Détail de la France et dans le second Factum de la
France. Pour les particuliers, en premier lieu, c’est leur vanité et leur orgueil
davantage encore que leur piété qui se trouvent pris au piège. L’ostentation
est à la base des motivations, et la donation est placée au même niveau que
71. Sur les débats autour des biens de l’Eglise et de l’imposition du clergé, cf. Vignes
1909, troisième partie, chapitre 1er, et en particulier ce qui est dit de deux auteurs im-
portants dont Boisguilbert a pu apprécier l’œuvre : le juriste Guy Coquille et François
Paumier. Méthivier (1981 : 136-137) rappelle la position des états généraux d’Orléans et
de Pontoise (1560 et 1561) : aux premiers, le tiers état (en fait : ce qu’on appellera plus
tard la « robe ») réclame « la suppression des dons et legs fonciers à l’Église » (ibid. :
136). « À Pontoise, les députés attaquèrent violemment la fortune du clergé [...] dont
les revenus devraient contribuer à régler la dette de l’État. Le temporel de l’Église serait
partiellement vendu (42 millions sur un total estimé à 120 millions) et on effectuerait des
placements dont les revenus seraient répartis entre le roi et l’Église », revendication qui
n’est pas propre au Tiers : la noblesse siégeait également à Pontoise, alors que le clergé se
réunissait à part, à Poissy. Par la déclaration de Saint-Germain, d’autre part, le 19 avril
1639, Richelieu « proclame la précarité de la propriété ecclésiastique, don gracieux du roi,
qu’il peut reprendre par nécessité » (ibid. : 250); et Louis XIV parle, de son côté, de « ces
noms mystérieux de franchise et de liberté de l’Église, dont on prétendra peut-être vous
éblouir... » (cité ibid. : 283).
60 Le contexte
les fêtes et les spectacles 72. Conséquences : les particuliers s’appauvrissent,
les droits du roi sont négligés, les revenus de l’État en souffrent.
En second lieu, les donations extorquées aux rois eux-mêmes ont réduit
l’étendue de leur Domaine, donc, une nouvelle fois, leurs revenus : « La reli-
gion, par des surprises assez connues, s’est fait donner la plus grande partie
de ces domaines, ce qui l’a entièrement perdue [.. . ] parce qu’alors l’igno-
rance était si grande qu’on ne connaissait presque point d’autre piété que
de donner ses terres [. . . ] à l’Église, jusque-là que l’on voit [celle-ci accorder]
l’absolution aux mourants de les avoir volés et enlevés de force aux légitimes
possesseurs, lorsqu’on en donnait une partie aux ministres de la religion »
(Boisguilbert 1707a : 901-902). Le résultat de ces manœuvres est clair : que
ce soit par le biais de l’ostentation privée ou du rétrécissement du domaine
public, le fisc voit ses recettes diminuer, cette diminution étant accentuée par
les exemptions fiscales dont bénéficie le clergé. Pour ce qui nous concerne ici,
l’essentiel reste la spoliation de la Couronne : les rois ne peuvent plus vivre
de leur domaine. L’impôt, par conséquent, cesse d’être extraordinaire.
La taille [. . . ] n’a commencé en France à être ordinaire que depuis que
l’Église (sous prétexte de dévotion et de fondations pieuses) a si fort
surpris les Rois et les Princes qu’elle s’est fait donner généralement
tous leurs domaines. (Boisguilbert 1695 : 591)
La position de Boisguilbert, quoi qu’il en soit de son fondement historique,
est donc nette. Elle nous livre du même coup sa conception de la nature
de l’imposition et confirme l’analyse précédente. Le caractère ordinaire de
la taille n’est que l’aboutissement d’une usurpation, d’une violence faite à
l’ordre naturel. Les choses une fois remises en ordre, l’impôt pourra redevenir
extraordinaire et le roi sera de nouveau à même de vivre de son domaine en
temps de paix.
5. Nous pouvons montrer une nouvelle fois l’enracinement dans la tradition
72. Boisguilbert 1695 : 627 : « . . . plus ces mêmes gens sont dans l’élévation, plus il se
veulent distinguer dans les rétributions qu’ils font à l’Église, dans les spectacles, et enfin
dans toutes les autres occasions, à l’exception des droits du Roi ».
Le gouvernement d’un État policé 61
des idées présentées dans les paragraphes précédents.
Le rôle des états généraux, tout d’abord, repris par Boisguilbert. Bodin,
lui aussi, soulignait l’existence nécessaire des « états du peuple, corps et
collèges », et le caractère indispensable de leur réunion. Mais la souveraineté
du roi consistant à donner les lois sans le consentement des sujets, ces états
n’ont de fait aucun pouvoir de décision. « En cela se connaît la grandeur et
majesté d’un vrai Prince souverain, quand les états de tout le peuple sont
assemblés, présentant requête et supplications à leur prince en toute humilité,
sans avoir puissance de rien commander, ni décerner, ni voix délibérative :
mais ce qu’il plaît au Roi consentir ou dissentir, commander ou défendre,
est tenu pour loi, pour édit, pour ordonnance. En quoi ceux qui ont écrit du
devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir
que les états du peuple sont plus grands que le Prince [. . .] : et n’y a raison ni
fondement quelconque en cette opinion là : si le Roi n’est captif ou furieux,
ou en enfance : car si le Prince souverain est sujet aux états, il n’est ni Prince,
ni souverain » (Bodin 1576 : 137-138).
Mais les états et communautés sont le ciment d’une République, qu’ils
organisent de fait. Aussi « la juste royauté n’a point de fondement plus assuré
que les états du peuple, corps et collèges » :
. . . car s’il est besoin lever deniers, assembler des forces, maintenir
l’État contre les ennemis, cela ne se peut faire, que par les états du
peuple [. . . ], lesquels étant unis ensemble, se fortifient pour la tuition
et défense de leurs Princes : et mêmement aux états généraux de tous
les sujets, quand le Prince est présent, là on communique des affaires
touchant le corps universel de la République, et des membres d’icelle :
là sont ouïes et entendues les justes plaintes et doléances des pauvres
sujets, qui jamais autrement ne viennent aux oreilles des Princes : là
sont découverts les larcins, concussions et voleries qu’on fait sous les
noms des Princes qui n’en savent rien. (ibid. : 500)
La théorie de la souveraineté, ensuite, reprise par Nicole, Domat, Bois-
guilbert. La souveraineté vient de Dieu, non du peuple, et il y a là une raison
supplémentaire d’opposer, malgré un certain vocabulaire commun, la tradi-
tion janséniste aux théoriciens du contrat et du droit naturel. On a vu, à
62 Le contexte
Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu,
par Philippe de Champaigne, 1642.
Le gouvernement d’un État policé 63
ce sujet, les propos très clairs de Nicole, qui ne font en fait que reprendre
la position traditionnelle de l’Église catholique. Comme nous l’avons souli-
gné, cette position peut s’accomoder de différentes formes d’État ; elle doit
donc être distinguée de la théorie, beaucoup plus récente, de la monarchie
« de droit divin » (dans la tradition religieuse comme dans celle, juridique,
de Bodin, le choix du régime monarchique et héréditaire se fonde sur une
toute autre série de considérations). Là encore, par conséquent, la prudence
s’impose dans l’examen des textes et le recours à l’histoire des idées s’avère
indispensable.
La monarchie absolutiste n’est cependant pas la tyrannie : les auteurs
de l’Ancien Régime firent longtemps la différence entre le gouvernement du
Grand Turc – monarchie seigneuriale – et celui des rois de France – monar-
chie royale. Mais le statut de la monarchie royale, absolue, n’a jamais été
clairement d