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Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur

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Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur

Les figures de l’anticipationREVUE FRANÇAISE D’ÉTHIQUE APPLIQUÉE - N° 2
Science-fiction,
spéculations écologiques
et éthique du futur
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AOÛT 2015
LHUMANITÉ doit-elle se préparer à vivre sur une planète de
moins en moins habitable ? C’est la menace qui plane, qui
fait peser son ombre sur l’avenir collectif. Sous l’effet de
l’intervention humaine, les transformations de la planète ont été
profondes et, pour les sociétés qui les ont produites, il est devenu de
plus en plus difficile de faire comme si elles étaient négligeables. De
fait, les pressions sur les milieux se sont accrues, mais en finissant par
peser en retour sur les fonctionnements sociaux. Et la possibilité pour
les humains de pouvoir continuer à disposer d’environnements « viva-
bles » devient plus incertaine.
Les implications sont importantes pour l’ensemble des activités
humaines. S’il devient nécessaire, compte tenu de leur ampleur, de
penser les conséquences de ces activités1, il faut aussi des supports
pour pouvoir le faire. De ce point de vue, la science-fiction a peut-être
l’avantage d’avoir anticipé le mouvement. Ces enjeux écologiques,
elle a déjà contribué à les mettre en scène dans des anticipations
fictives et, très probablement, ils y seront plus souvent présents,
comme des rappels récurrents de situations présentes en cours de
dégradation.
Avec ses récits qui sont autant d’expériences de pensée 2, la science-
fiction peut fournir un support tout à fait utile pour élargir ou complé-
ter des réflexions déjà plus ou moins engagées, voire pour en amorcer
de nouvelles. Quels gains la science-fiction pourrait-elle apporter à ce
que Hans Jonas avait appelé une « éthique du futur » ? Autrement dit,
comme l’a ajouté Jean-Pierre Dupuy, « non pas l’éthique qui prévau-
dra dans un avenir indéterminé, mais bien toute éthique qui érige en
impératif absolu la préservation d’un futur habitable par l’humanité3».
Ou, comme le précise Hans Jonas lui-même : « une éthique d’au-
jourd’hui qui se soucie de l’avenir et entend le protéger pour nos
descendants des conséquences de notre action présente 4».
Yannick Rumpala
Université de Nice / Faculté
de droit et de science
politique
Équipe de recherche sur
les mutations de l’Europe
et de ses sociétés (ERMES),
Nice, France.
1. Cf. Y. Rumpala, « Gouverner
en pensant systématiquement aux
conséquences ? Les implications
institutionnelles de l’objectif de
“développement durable” »,
VertigO, la revue électronique
en sciences de l’environnement,
vol. 10, n° 1, avril 2010. URL :
http://vertigo.revues.org/9468
2. Cf. Y. Rumpala, « Ce que
la science-fiction pourrait apporter
à la pensée politique », Raisons
politiques, n° 40, 4/2010,
p. 97-113.
3. « Catastrophes et fortune
morale », Hors-Sol, 12 novembre
2010, http://hors-
sol.net/revue/jean-pierre-dupuy-
catastrophes-et-fortune-morale/
4. H.Jonas, Pour une éthique du
futur, Paris, Rivages, 1997, p. 69.
5. M. de Geus, « Ecotopia,
Sustainability and Vision »,
Organization & Environment,
vol. 15, n° 2, June 2002,
p. 187-201.
…/…
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Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur DOSSIER THÉMATIQUE
Cette contribution part du postulat qu’une
éthique de l’environnement ne peut être
conçue indépendamment d’une éthique du
futur, l’une entraînant l’autre et réciproque-
ment. Une question importante est en effet
de savoir comment garantir une concor-
dance des temporalités entre développe-
ments techniques et réflexions éthiques :
dans quelle mesure ces dernières peuvent-
elles espérer aller au même rythme que les
premières, ou au moins ne pas trop se faire
distancer ? Des développements techniques
peuvent en effet avoir des conséquences que
leurs concepteurs et promoteurs n’envisa-
gent même pas.
C’est notamment à cet égard qu’il est inté-
ressant de se demander quelles ressources
et quels appuis la science-fiction peut offrir
à l’émergence de formes de réflexivité et
d’apprentissage. Dans cette perspective, cet
imaginaire peut être envisagé comme un
dispositif permettant de dérouler et de tester
fictivement des « choix de société ». Voire
alors comme un « compas de navigation »,
pour reprendre la proposition de Marius de
Geus sur l’utilisation possible des utopies
écologiques 5, autrement dit comme un
dispositif d’orientation (ou d’appui décision-
nel, si l’ambition est encore plus forte) à
partir de points de référence hypothétique-
ment et temporellement distants. Si l’espèce
humaine paraît s’approcher des limites de la
planète, la science-fiction permet de pousser
l’expérimentation encore plus loin, jusqu’aux
bords de l’effondrement, et même au-delà si
les fresques apocalyptiques sont prises
autrement que par leur contenu spectacu-
laire. Ou alors, dans un registre moins pessi-
miste, de restaurer des formes d’espérances
écologiques. C’est une exploration qui non
seulement élargit les temporalités mais peut
aussi aider à réinterpréter le présent, si on
considère le genre à la façon de Fredric
Jameson : « En vérité, ses multiples futurs
d’invention possèdent une fonction diffé-
rente, celle de transformer notre présent en
passé déterminé d’une chose encore à venir.
C’est le moment présent […] qui, lorsque
nous revenons des construits imaginaires de
la SF, s’offre à nous sous la forme du lointain
passé d’un monde futur, comme s’il s’agis-
sait d’un objet posthume inscrit dans la
mémoire collective 6
Nous ajouterons une hypothèse supplémen-
taire : la science-fiction montre également
que le futur, notamment dans sa dimension
écologique, est forcément un futur commun,
précisément un futur dans lequel l’habitabi-
lité de la planète relève d’une responsabilité
collective transgénérationnelle. D’où l’uti-
lité de reprendre les œuvres pour regarder,
par exemple, si des obligations supplémen-
taires sont envisagées pour les groupes
humains.
Cette contribution s’appuiera sur un corpus
principalement littéraire et, dans une moindre
mesure, cinématographique. À côté de leur
mission de promotion de la science-fiction,
des sites comme http://noosfere.org et
http://www.quarante-deux.org en France, ou
la Science Fiction and Fantasy Research
Collection de la Texas A&M University dans
le monde anglophone, offrent des bases de
données qui permettent de repérer une large
variété d’œuvres, à la fois sur le plan tempo-
rel et thématique, et d’accéder aux recensions
correspondantes. Un corpus de textes franco-
phones et anglophones a ainsi pu être déli-
mité, en privilégiant au total ceux orientés
vers un futur plus ou moins proche (en lais-
sant donc de côté les sous-genres de l’uchro-
nie et du steampunk) et rattachables à des
courants généralement considérés comme
porteurs de positions engagées (fiction
spéculative, anticipation sociale, cyberpunk
et postcyberpunk, biopunk, etc.).
À partir de ce matériau, cette contribution
montrera d’abord que, du point de vue de
l’éthique, l’imaginaire de science-fiction
peut aussi avoir un intérêt comme manière
particulière (puisque sous forme apparem-
ment anticipatrice) de représenter et de
problématiser (au sens de Michel Foucault)
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le rapport des espèces pensantes à leur habitat, et donc de
constituer l’habitabilité terrestre et son devenir en enjeux
collectifs (1). Elle précisera ensuite les opérations intellec-
tuelles (exploration, cadrage, expérimentation notamment) qui
peuvent être enclenchées sur ces bases, et ainsi le type de parti-
cipation que la science-fiction peut avoir à la construction
d’une éthique du futur (2).
SUR LA SCIENCE-FICTION, SON IMAGINAIRE
ÉCOLOGIQUE ET SON POTENTIEL
COMME CATALYSEUR DE RÉFLEXION
Par rapport à d’autres productions fictionnelles, le registre de
la science-fiction constitue une manière particulière de donner
à voir des situations, dans la mesure où celles-ci n’ont a priori
pas d’existence ou de correspondance directe dans la
« réalité ». Il ne faudrait pas leur dénier pour autant une perti-
nence. La science-fiction est un mode de représentation, mais
elle peut aussi être prise comme un « mode de problématisa-
tion », au sens de Michel Foucault, lorsqu’il vise « la manière
dont les choses font problème 7». Ou, plus précisément, en
l’occurrence, lors de ces moments ou ces circonstances où des
habitudes de pensée peuvent être déstabilisées et perdre leur
évidence. À travers les enjeux écologiques émergeant dans ces
mondes imaginairement construits, ce sont à la fois l’habiter,
l’habitat et l’habitabilité qui tendent ainsi à être problématisés.
1. Sur les multiples façons d’habiter une planète
Même s’ils sont des produits de l’imagination, les êtres décrits
dans la science-fiction sont des êtres en situation. Des environ-
nements hypothétiques, lorsqu’ils prennent un rôle important
dans les récits, peuvent donc être aussi une manière de problé-
matiser les relations de ces êtres avec ce qui les entoure.
Comme forme culturelle historiquement située, la science-fiction
a logiquement suivi l’accumulation des pressions et dégradations
environnementales, les prolongeant en donnant des représenta-
tions de leurs possibles répercussions sur les existences. Les
productions du genre ont joué avec des situations dépeintes de
manière plus ou moins inquiétante ou plus ou moins catastro-
phiste, signalant ainsi que les ressources d’une planète peuvent
se tarir, que le maintien des équilibres naturels peut ne pas être
garanti, que la détérioration des milieux peut affecter les condi-
tions de vie. La même année que la publication du désormais
fameux rapport commandé par le Club de Rome sur les limites
de la croissance 8et que la première grande conférence des
Nations unies sur l’environnement à Stockholm (1972), Le trou-
…/…
6. F. Jameson, « Progrès contre
utopie ou peut-on imaginer le
futur ? », dans Penser avec la
science-fiction, Tome 2 de
Archéologies du futur. Le désir
nommé utopie, Paris, Max Milo,
2008, p. 19.
7. « Entretien avec Michel
Foucault », Les Cahiers du GRIF,
vol. 37, n° 37-38, 1988, p. 18.
Sur cet usage de la notion de
problématisation, cf. Y. Rumpala,
« Ce que la science-fiction pourrait
apporter à la pensée politique »,
op. cit., notamment p. 102-107.
8. D. H. Meadows, D. L. Meadows,
J. Randers, W. W. Behrens III, The
Limits to Growth : A Report for the
Club of Rome’s Project on the
Predicament of Mankind, New York,
Universe Books, 1972.
9. J.Brunner, Paris, Robert Laffont,
1975 (The Sheep Look Up, New
York, Harper & Row, 1972).
10. Galaxies, n° 9, été 1998.
11. Voir par exemple R. Glass,
« Global warning : the rise of
“cli-fi” », The Guardian, Friday
31 May 2013,
http://www.theguardian.com/books/
2013/may/31/global-warning-rise-
cli-fi ; Rebecca Tuhus-Dubrow,
« Cli-Fi : Birth of a Genre », Dissent,
n° 60 (3), Summer 2013, pp. 58-61,
http://www.dissentmagazine.org/
article/cli-fi-birth-of-a-genre
12. Pour des éléments de remise en
perspective, voir T. Paquot,
M. Lussault et C. Younès (sous la
direction de), Habiter, le propre de
l’humain. Villes, territoires et
philosophie, Paris, La Découverte,
2007.
13. Cf. N. Castree, « Neoliberalising
nature : The logics of deregulation
and reregulation », Environment
and Planning A, vol. 40, n° 1, 2008,
p. 131-152 ; M. Arsel and
B. Büscher, « Nature™ Inc. :
Changes and continuities in
neoliberal conservation and market-
based environmental policy »,
Development and Change, vol. 43,
n° 1, January 2012, p. 53-78.
14. Nantes, L’Atalante, 2006.
15. Paris, Denoël, 1983
(Foundation’s Edge, Garden City,
Doubleday, 1982).
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Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur DOSSIER THÉMATIQUE
peau aveugle de John Brunner9donnait
presque un condensé des angoisses imagina-
bles. Comme le résumait Claude Ecken :
« Ce livre est saisissant parce qu’il décline à
tous les niveaux, sur un mode obsessionnel,
les problèmes liés à la pollution. Un simple
repas annonce une gastro-entérite, un dépla-
cement confronte à la toxicité de l’air, le
choix d’un costume est fonction de sa résis-
tance aux saletés de l’atmosphère, un désir
d’enfant renvoie au coût qu’entraîne son
exposition aux pollutions10Et il aurait pu
rajouter d’autres exemples dans la liste des
multiples menaces que contient le livre.
Les inquiétudes et angoisses ont pu être
poussées loin, jusqu’à des atmosphères de
fin du monde. Dans la science-fiction s’est
largement exprimée une peur de terres
rendues stériles par une guerre ou une catas-
trophe nucléaire. Plus récemment, les
craintes sur les évolutions du climat plané-
taire ont ajou d’autres inquiétudes
globales qui ont aussi trouvé des résonances
dans la fiction, ouvrant même la voie à un
sous-genre à part entière (la « climate
fiction », déjà contractée en « cli-fi 11 »). Le
stade ultime serait celui où les humains ne
pourraient plus habiter sur Terre. C’est le
message qui transparaît dans Interstellar
(2014). À suivre le postulat posé au début
du film, la planète n’offre plus d’espoir de
vie correcte à cause d’un phénomène de
dust bowl à grande échelle (dont l’origine
n’est pas vraiment précisée) ; la solution qui
s’impose semble être alors d’en chercher
une autre, pour que l’humanité puisse pour-
suivre son existence ailleurs.
Ces médiations fictionnelles sont à chaque
fois des manières de ressentir un rapport de
l’humaniau monde, dont on peut donc
profiter autrement que comme un matériau
inerte à analyser dans ses aspects principa-
lement formels. Plus précisément (et c’est
valable dans la réalité comme dans la
fiction), ce rapport au monde peut se lire
pour une large part dans la façon d’habi-
ter 12, c’est-à-dire pas seulement d’occuper
mais d’utiliser, d’adapter des espaces et des
milieux. Évolutif, ce rapport apparaît
problématique lorsqu’il devient fortement
prédateur et qu’il mène à l’épuisement de
ces milieux. De la nature peut n’être retenue
que sa valeur économique (et cette tendance
paraît déjà largement engagée13). A fortiori
si le substrat naturel semble pouvoir être
décomposé presque à l’infini en éléments
marchandisables. Jean-Marc Ligny, dans
AquaTM 14, anticipe l’enjeu que pourrait
devenir l’eau potable dans les prochaines
décennies. Dans certaines régions, celles
soumises à la sécheresse en particulier, une
nappe phréatique (comme celle découverte
dans le roman) risque d’être un bien rare et
convoité, propice donc aux affrontements
d’intérêts, les plus mercantiles semblant
prêts aux plus basses manœuvres.
Dans un tel schéma, l’habiter se dégrade en
un rapport purement utilitaire au monde
ambiant. Mais l’imaginaire de la science-
fiction permet aussi de représenter un mode
d’habiter qui s’inscrirait dans un schéma
complètement opposé, allant jusqu’à la rela-
tion symbiotique, à l’image de la planète
Gaïa décrite par Isaac Asimov dans Fonda-
tion foudroyée15, le quatrième volume de la
série Fondation. Dans cette version de Gaïa
(qui n’est évidemment pas sans rappeler
l’hypothèse élaborée par James Love-
lock 16), toutes les entités apparaissent
reliées entre elles pour finir par former un
même « super-organisme » : « Toute la
planète et tout ce qu’elle abrite est Gaïa.
Nous sommes tous des individus –des orga-
nismes séparés – mais nous partageons tous
une même conscience globale. » Gaïa est
ainsi un monde qui devient sensible pour
toute entité, autrement dit qui peut être
ressenti par toute entité. L’habiter est alors
poussé jusque dans la relation la plus intime
au monde.
Conçu comme un ensemble de conceptions
et de pratiques, l’habiter peut en définitive
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prendre des formes diverses, dont la science-fiction permet
d’ouvrir d’une autre manière l’exploration. Mais ces formes
révèlent toujours un lien avec la façon (seulement instrumen-
tale ou relativement respectueuse par exemple) dont sont
appréhendés et utilisés les environnements rencontrés.
2. La science-fiction comme manière
de représenter le rapport des espèces pensantes
à leur habitat
Pour profiter pleinement de ces univers de fiction, il faut éviter,
lorsqu’on les aborde, de traiter le décor comme s’il était acces-
soire. Derrière les personnages, il y a des cadres de vie. Ou,
pour les humains restés sur Terre, pour avancer vers une
conceptualisation plus affinée, un écoumène. C’est tout l’inté-
rêt de cette notion, spécialement dans sa version retravaillée
par le géographe Augustin Berque et valorisant son arrière-plan
à la fois philosophique et éthique17 : elle renvoie en effet à une
appréhension de la Terre dans son habitabilité pour les popu-
lations vivantes (voire futures). Elle permet de mettre l’accent
sur les aménagements faits par les humains et sur leurs effets
possibles quant au rapport de ceux-ci avec la planète. Augustin
Berque insiste ainsi sur la dimension relationnelle qui traverse
le monde ambiant et les entités y participant : « L’écoumène
n’est pas constituée d’objets, et ce n’est pas non plus une simple
représentation subjective ; elle se compose de ressources, de
contraintes, de risques et d’agréments, c’est-à-dired’entités rela-
tionnelles, de prises qui sont situées à la charnière du subjectif
et de l’objectif, de la culture et de la nature, de l’écologique et
du symbolique 18
Les humains ont équipé le monde à leur usage. Ce faisant, leurs
activités ont marqué les environnements et contribué à les
modifier profondément. La « nature » a été transformée en
infrastructure productive (pour l’agriculture, l’industrie, le
transport, le tourisme, etc.). Ses produits, ses ressources, ont
été collectées, extirpées. La science-fiction remet cette dimen-
sion infrastructurelle en visibilité, mais sous l’angle de son
évolutivité par rapport aux activités humaines (c’est l’avantage
de pouvoir distendre le temps et l’espace). Il faut par exemple
nourrir des populations, donc puiser dans ces ressources. Et
peut-être trouver de nouvelles réponses à des besoins crois-
sants. L’exploration fictionnelle des possibilités a déjà donné
des représentations dans lesquelles l’exploitation s’étend plus
largement encore au milieu des océans, qui deviennent des
sources majeures de nourriture, en plus ou au-delà de la pêche.
Arthur C. Clarke, dans Les prairies bleues19, avait imaginé que
les baleines puissent être également élevées, comme l’est
…/…
…/…
16. Cf. J. Lovelock, La Terre est un
être vivant. L’hypothèse Gaïa, Paris,
Flammarion/Champs, 2010.
17. Cf. A. Berque, « Écoumène
ou la Terre comme demeure
de l’humanité », dans D. Bourg
(sous la direction de), La nature en
politique (ou l’enjeu philosophique
de l’écologie), Paris, L’Harmattan,
1993 ; « L’écoumène : mesure
terrestre de l’Homme, mesure
humaine de la Terre.
Pour une problématique du monde
ambiant », L’Espace géographique,
Tome 22, n° 4, 1993, p. 299-305 ; et
Être humains sur la terre. Principes
d’éthique de l’écoumène, Paris,
Le débat/Gallimard, 1996.
18. « Écoumène ou la Terre comme
demeure de l’humanité », dans
La nature en politique (ou l’enjeu
philosophique de l’écologie), op. cit.,
p. 18-19.
19. Albin Michel, 1972 (The Deep
Range, New York, Harcourt, Brace,
1957).
20. Paris, Robert Laffont, 1970
(Ubik, Garden City, Doubleday,
1969).
21. Voir par exemple E. Van der
Vleuten et A. Breteau, « Étude
des conséquences sociétales des
macro-systèmes techniques :
une approche pluraliste », Flux,
n° 43, 1/2001, p. 42-57 ; A. Gras
(avec la participation de
S. Poirot-Delpech), Grandeur
et dépendance. Sociologie
des macro-systèmes techniques,
Paris, Puf, 1993 ; A.Gras,
Les macro-systèmes techniques,
Paris, Puf/Que sais-je ?, 1997.
22. Cf. S. Barles, « Le métabolisme
urbain et la question écologique »,
Annales de la recherche urbaine,
n° 92, septembre 2002, p. 143-150,
http://www.annalesdelarechercheurba
ine.fr/IMG/pdf/Barles-ARU_92.pdf ;
S. Barles, « Comprendre et maîtriser
le métabolisme urbain et l’empreinte
environnementale des villes »,
Annales des Mines – Responsabilité
et environnement,
n° 52, 4/2008, p. 21-26. URL :
www.cairn.info/revue-responsabilite-
et-environnement1-2008-4-page-
21.htm
…/…
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Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur DOSSIER THÉMATIQUE
depuis longtemps le bétail terrestre, en
recourant dans ce futur hypothétique à d’au-
tres types de clôtures, en l’occurrence
sonores et électriques. Un tel élevage marin
est évidemment une autre manière de traiter
une espèce encore sauvage, et dont la
défense est devenue un emblème courant
des luttes écologiques (défense prenant
donc d’autres formes dans le roman). Dans
ce même roman, la famine apparaît éliminée
grâce à une autre utilisation des milieux
marins, sous la forme de fermes aquatiques
cultivant le plancton et fournissant des
protéines en quantités abondantes.
Dans les rapports aux milieux, les modes de
vie sont aussi importants. Les humains
marquent leur souhait de ne pas subir les
conditions d’existence en cherchant constam-
ment à améliorer leur confort. Toute vie est
devenue une accumulation d’objets et d’arte-
facts, souvent cependant sans que se cons-
truise simultanément une perception de leurs
implications environnementales. A fortiori
comme produits et marqueurs d’une « société
de consommation », ils absorbent les désirs,
mais finalement de telle sorte que devient peu
visible le monde dont ils dépendent (sauf
peut-être quand ce monde se défait progres-
sivement et que les objets quotidiens parais-
sent remonter le temps, comme dans Ubik de
Philip K. Dick20).
Au total, de plus en plus, ce sont les activi-
tés humaines (et encore davantage dans les
pays dits « développés ») qui ont produit
l’espace terrestre. De multiples machines et
dispositifs y ont été greffés. La planète a été
recouverte (et continue à l’être) par un tissu
d’équipements de plus en plus nombreux et
sophistiqués, jusqu’à former des « macro-
systèmes techniques » tendant même à
enfermer les populations dans une dépen-
dance à leur égard21. Comme si cette
tendance relevait de la nature humaine, la
science-fiction la prolonge fréquemment en
laissant augurer une variété encore plus
grande (en ajoutant des « astroports » aux
aéroports, par exemple, ou des agrégats de
construction de nouveaux types).
Dans le cas d’une espèce aux capacités
évolutives et croissantes comme l’espèce
humaine, l’habitat peut être aménapar
des transformations d’une grande diversité.
Surtout, il peut avoir subi un degré variable
d’artificialisation. En fait, les espaces arti-
ficialisés sont de plus en plus étendus ; les
aires urbaines continuent à s’étaler. En
même temps que leur « métabolisme22», la
forme de ces dernières aussi a évolué.
Certes, pas encore jusqu’au stade dépeint
par Isaac Asimov dans Les cavernes
d’acier 23: les villes, accueillant la majeure
partie de l’humanité restée sur Terre (à la
différence des « spaciens »), ont fini par être
enterrées sous le béton et le métal, dans une
lumière et un air artificiels. Pas encore non
plus (même si les flux de matières rejetés
par l’humanité continuent à augmenter)
comme dans le futur décrit par le film d’ani-
mation Wall-E (2008), dans lequel les
déchets se sont tellement accumulés que la
planète dans son ensemble a été transformée
en une vaste décharge. Et donc abandonnée
par la totalité de ses habitants humains (qui
semblent encore malgré tout garder un
espoir qu’une plante puisse y pousser).
S’il y a une réaction des milieux, elle n’est
pas forcément perceptible immédiatement.
Les environnements ne communiquent pas ;
il leur faut des porte-parole 24. Même dans
la science-fiction : dans le roman de Michel
Jeury Le monde du Lignus25, un monde
recouvert d’une espèce d’écorce vivante
prolifique mais fragilisée, il faut un acteur
extérieur, le héros du livre, plutôt perdu à
son arrivée, pour faire percevoir des risques
de désertification.
Un monde hostile, avec des conditions de
vie difficiles, oblige à des stratégies d’adap-
tation. Arrakis, la planète qui sert de cadre
principal aux romans de la série Dune de
Frank Herbert, donne une représentation de
ce que vivre sur une planète inhospitalière
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peut signifier. Il y a une obligation forte pour les habitants :
l’utilisation rationalisée de l’eau, ressource extrêmement rare
sur cette planète désertique. Les tribus des Fremen qui y ont
trouvé refuge ont adapté leur mode de vie au point de faire de
ces compromis un élément de leur culture. Jusqu’à ce que, par
la mise en œuvre volontariste d’une science écologique, les
vastes espaces désertiques soient transformés en contrées
verdoyantes, sans que les Fremen trouvent des voies pour à
nouveau s’adapter, malgré des conditions en apparence plus
favorables. Quelles que soient les configurations, il n’apparaît
guère possible d’oublier trop longtemps les caractéristiques
d’un habitat. Sinon, c’est lui qui trouvera des intermédiaires
pour les rappeler.
3. Une manière de redécouvrir l’enjeu
de l’habitabilité terrestre
Les recherches sur les « exoplanètes » et le développement de
l’« exobiologie 26 » ont amené à réfléchir, de manière « scien-
tifique », sur les conditions propices à la vie l’image de
celles dont a bénéficié la Terre 27). Les chercheurs ont ainsi
essayé de distinguer les critères favorables pour que des formes
de vie, ne ressemblant d’ailleurs pas nécessairement à celles
connues, puissent être hébergées sur une planète. C’est certes
une vision de l’habitabilité, mais elle peut paraître réduite.
Lorsque des espèces pensantes se développent, peuvent agir
sur leur environnement et y investissent du sens, il faut élargir
le champ de réflexion. A fortiori si cet environnement finit par
être profondément transformé.
S’intéresser à l’habitabilide la Terre pour une espèce expansive
comme l’espèce humaine, c’est de plus en plus faire entrer dans
les réflexions la question des seuils et des limites. Il y a d’abord
une question lancinante : quelle que soit l’échelle à laquelle on
raisonne, cette habitabilité ne finit-elle pas par être dégradée si
la population augmente trop fortement ? Les enjeux démogra-
phiques ont de fait aussi trouvé une résonance notable dans la
littérature de science-fiction. La production de la fin des années
1960 et du début des années 1970 a été imprégnée par le thème
de la surpopulation, comme dans Tous à Zanzibar du Britan-
nique John Brunner 28. La régulation des évolutions démogra-
phiques a également pu servir de ressort narratif, sous la forme
de choix plus drastiques. Dans L’âge de cristal, qui est d’abord
un roman de William F. Nolan et George Clayton Johnson 29
avant d’être un film puis une série télévisée, le peu qui reste de
la population humaine du XXIIIesiècle s’avère soumis à ce type
de limitation : dans le film et la série, elle est apparemment
condamnée à ne plus pouvoir vivre que dans l’espace restreint
…/…
23. Paris, J’ai lu, 1971 (The Caves of
Steel, Garden City, Doubleday,
1954).
24. Cf. B. Latour, C. Schwartz et
F. Charvolin, « Crises des
environnements : défis aux sciences
humaines », Futur antérieur, n° 6,
été 91, p. 28-56. C’est une des règles
posées par les auteurs « pour une
humaine science de
l’environnement » : « Toute prise de
parole sur ce que peut ou ce que ne
peut pas un environnement suppose
un porte-parole » (p. 50).
25. Paris, Robert Laffont, 1978.
26. Voir par exemple A. Brack,
« L’exobiologie : de l’origine de
la vie à la vie dans l’Univers »,
Études 6/2013 (Tome 418),
p. 763-772. URL : www.cairn.info/
revue-etudes-2013-6-page-763.htm
27. Cf. C. H. Langmuir, W. Broecker,
How to Build a Habitable Planet :
The Story of Earth from the Big Bang
to Humankind, Princeton University
Press, 2012.
28. Stand on Zanzibar, Garden City,
Doubleday, 1968 (Tous à Zanzibar,
Paris, LGF/Livre de Poche, 1995).
29. L’âge de cristal. Quand ton
cristal mourra, Paris, J’ai lu, 1991
(Logan’s Run, New York, Dial Press,
1967).
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Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur DOSSIER THÉMATIQUE
d’une ville sous cloche, où elle est enfermée
pour éviter les périls d’un monde extérieur
trop irradié. Heureux, les habitants semblent
l’être parce qu’ils peuvent en principe consa-
crer leur vie à tous les plaisirs disponibles,
les aspects matériels de leur existence étant
pris en charge par des systèmes automatisés
(l’ensemble du système étant géré par une
espèce de super-ordinateur). Mais s’ils sont
tous forcément jeunes, c’est que leur vie est
limitée dans le temps (21 ans dans le roman,
30 ans dans le film, ce qui n’est pas qu’un
détail en termes de souvenirs accumulés et
de maturité individuelle). Leur existence,
dans le texte original, est destinée à se termi-
ner en partant pour le « Profond Sommeil »,
sous l’effet d’une sorte de gaz euphorisant
mais mortel. Dans les versions visuelles, la
fin intervient de manière plus spectaculaire
lors d’une cérémonie collective (le jour rituel
du « Carrousel »), lors de laquelle les jeunes
hommes et femmes désignés pensent pouvoir
renaître, mais sont en fait désintégrés. Un
cristal implanté dans leur paume de main leur
permet de savoir quand ce jour final
approche, grâce à un changement de couleur
(tous les sept ans dans le roman). Si contrôle
de la population il y a, il n’est pas anti-nata-
liste, mais plus obscurément manipulateur.
Dans le répertoire des solutions hypothé-
tiques, une autre manière de desserrer l’étau
de la pression démographique serait l’expan-
sion humaine en dehors de la Terre, autre-
ment dit en envoyant une partie des humains
sur d’autres planètes ou dans l’espace. Mais
qui trouverait alors des espaces plus habita-
bles ? ceux qui restent ou ceux qui partent ?
Le film Elysium (2013) reprend un schéma
courant où la Terre reste surpeuplée et une
minorité aisée a réussi à recréer des condi-
tions de vie agréables sur une station spatiale
(dont le nom, de manière transparente pour
les amateurs de mythologie grecque, a en
l’occurrence donné le titre du film). Avec une
conquête spatiale à plus large échelle vien-
nent évidemment d’autres problèmes,
puisqu’il faudrait prévoir des quantités de
matériaux pour construire les vaisseaux et
équipements nécessaires.
Si l’habitabilité terrestre a été profondément
modifiée au fil des siècles, et encore plus
dans les plus récents, c’est aussi parce que
les activités humaines se sont trouvées
alignées sur un modèle de développement
productiviste. Quels niveaux de consomma-
tion est-il possible de maintenir dans un
monde aux ressources limitées ? Dans les
schémas fictionnels, s’il y a réduction des
consommations, elle apparaît généralement
subie, et non choisie. L’humanité y semble
avoir été incapable d’anticiper. Lorsque
l’énergie n’est plus abondante, ce sont des
contraintes qui reviennent et qui rendent
intenables les usages irraisonnés ou les
tendances au gaspillage. Laissant entrevoir
ce type d’effets sur les structures écono-
miques, sociales et politiques, Julian, de
Robert Charles Wilson, décrit un monde qui
a affronter la « Crise de la Pénurie »,
conséquence funeste d’un enfermement du
développement économique dans l’exploi-
tation à outrance des ressources naturelles,
et notamment fossiles. Le cadre consécutif,
en effet, est celui d’une société qui a épuisé
ses réserves pétrolières et qui, du fait de son
imprévision, semble avoir subi un véritable
retour en arrière, autant sur le plan tech-
nique que politique. Avec la guerre en plus,
propice aux ambitions et à l’affirmation de
pouvoirs autoritaires.
En plus des prélèvements de ressources,
quelles quantités et quelles formes d’amé-
nagement les milieux peuvent-ils suppor-
ter ? Les techniques développées jusqu’à
présent, du moins celles devenues domi-
nantes, finissent par paraître difficilement
compatibles avec le maintien d’une habita-
bilité. La science-fiction ne fait souvent
qu’en extrapoler les effets en représentant
les épreuves à craindre si les collectivités
humaines ne corrigent pas les trajectoires
engagées. Pour qui prend la peine de faire
attention aux arrière-plans, elle rappelle que
81
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Les figures de l’anticipationREVUE FRANÇAISE D’ÉTHIQUE APPLIQUÉE - N° 2
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les conditions d’habitabilité terrestre se joueront aussi dans le
contenu des évolutions technologiques. Ultimement peut-être
par l’intervention d’« intelligences artificielles ». Johan Heliot,
dans son roman intitulé Ciel 1.0. L’hiver des machines 30,
imagine même une solution moins optimiste pour les humains,
puisqu’une forme d’intelligence artificielle multiconnectée (le
CIEL, Central d’informations et d’échanges libres, chargé au
départ de gérer à l’échelle globale les infrastructures élec-
triques et quantité de machines) va finir par considérer que ces
mêmes humains sont dommageables pour la planète et, en
guise de solution radicale, décider de s’en débarrasser. Dans
cette vision, non seulement la créature enfantée n’a plus besoin
de son créateur mais elle en vient à le percevoir comme un
problème, la machine devenant plus sensible à la préservation
de l’environnement que l’humanité elle-même.
SUR L’AIDE DE LA SCIENCE-FICTION
À LA REPRÉSENTATION D’ENJEUX ÉTHIQUES ET
À LA CONSTRUCTION D’UNE ÉTHIQUE DU FUTUR
Avec l’accumulation des menaces écologiques, les collectifs
humains semblent devoir apprendre à penser non seulement l’ac-
tion mais aussi l’après. En créant, en exploitant, en retravaillant
certaines hypothèses, l’imaginaire de la science-fiction, notam-
ment lorsqu’elle les met au futur, part rencontrer cet après. Préci-
sément, elle offre alors des occasions de penser des conditions
d’existence pour la multitude d’êtres mis en scène. Devenant
ainsi explorable, voire testable, il apparaît plus nettement que
leur rapport au monde peut se construire sur des logiques varia-
bles, dépendant certes de contraintes, mais contenant aussi une
part de choix. Cet imaginaire fait prendre conscience encore un
peu plus que la « nature » perd son statut de référent stable.
Néanmoins, d’autres appuis sont conjointement rendus disponi-
bles, notamment pour explorer et cadrer des répertoires d’options
sociotechniques. C’est tout un agencement d’explorations et
d’expérimentations fictionnelles qui peut ainsi aider à construire
une éthique du futur ayant sa propre pertinence, particulièrement
pour les angles morts et les points aveugles que risqueraient de
laisser d’autres constructions éthiques.
1. Une représentation d’un rapport au monde
où l’intervention humaine n’a pas de limites ?
En ayant tout aussi fictivement que continûment repoussé les
limites des interventions humaines, le registre de la science-
fiction a donné à des questionnements éthiques la possibilité
d’affleurer sous les récits, faisant de n’importe quel monde,
terrestre ou non, un terrain pour toute adaptation ou transforma-
30. Saint-Herblain, Gulf Stream
Éditeur, 2014.
31.Voir par exemple F. Oldfield,
W. Steffen, « Anthropogenic climate
change and the nature of Earth
System science », The Anthropocene
Review, vol. 1, n° 1, April 2014,
p. 70-75.
32. Paris, Flammarion, 2001
(Greenhouse Summer, New York,
Tor, 1999).
33. New York, Orbit, 2012.
34. Paris, Rivages, 1996
(The Diamond Age, New York,
Bantam Spectra, 1995).
35. B. McKibben, The End of Nature,
New York, Random House, 1989.
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Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur DOSSIER THÉMATIQUE
tion imaginable. Des rapprochements avec
des enjeux tout récents peuvent effective-
ment venir rapidement à l’esprit.
Intervenir sur le climat d’une planète ou sur
ses écosystèmes pour les adapter n’est main-
tenant plus une idée originale dans la fiction.
La « terraformation », si elle apparaît néces-
saire pour le confort de vie à long terme des
arrivants, accompagne fréquemment les
projets fictifs de colonisation d’autres
mondes. Mais l’idée a débordé la fiction.
Pour la Terre elle-même, un nouveau méga-
programme, rassemblant des acteurs et des
intérêts divers, semble en train de prendre
forme, dans l’espoir de pouvoir stabiliser le
climat global, faisant ainsi de la « géo-ingé-
nierie » une option considérée de plus en
plus souvent avec sérieux. Des recherches
essayent de faire émerger une science du
« système Terre », de pousser en quelque
sorte à un saut épistémique 31. La question
est de savoir à quoi cette science et ces
connaissances sont utilisées.
Il est facile d’imaginer que les interventions
sur le climat puissent devenir une source de
profit, ou au moins que la manipulation du
climat puisse concorder avec certains intérêts
économiques. Dans Bleue comme une
orange32, Norman Spinrad met en scène une
fin de XXIesiècle deux coalitions d’acteurs
s’affrontent autour de l’enjeu de l’évolution
climatique. Celle des Bleus, qui essaye de
gagner en influence pour inciter à faire reve-
nir les températures terrestres à la baisse,
comporte en son sein des firmes qui aime-
raient pouvoir vendre les technologies
censées permettre cette baisse ; l’autre coali-
tion, celle des Verts, étant plus réticente aux
projets d’intervention sur le climat.
La science-fiction permet aussi de mettre
en scène les incertitudes encore largement
attachées aux solutions de « géo-ingénie-
rie ». Dans 2312, roman de Kim Stanley
Robinson 33, ce type de tentative s’est soldé
par un « petit âge glaciaire » causant la
mort de milliards de personnes. Ce qui
amène évidemment ensuite quelques
craintes à l’égard de la réutilisation de cette
technologie…
Toutes les échelles paraissent en fait ouvertes
aux ambitions humaines. Les possibilités
d’intervention à une échelle nanométrique
font également émerger de nouvelles pers-
pectives pour l’imagination. Le problème des
déchets paraîtrait plus simple à résoudre avec
des machines capables de désassembler la
matière. La vie de chaque foyer gagnerait en
facilité si, pour se débarrasser des ordures,
était à disposition un dispositif complémen-
taire à celui imaginé par Neal Stephenson
dans son roman L’âge de diamant34 :dans ce
monde reconfiguré, grâce aux avancées
nanotechnologiques et à une alimentation
aussi courante que l’eau ou l’électricité dans
les habitations, des « matri-compilateurs »
(matter compilers) permettent d’assembler
sur demande n’importe quel produit, aliment
ou objet. Dispositif presque magique (à
l’image d’une poubelle sortie pleine le soir
mais retrouvée vide sur le trottoir le matin)
amenant une nouvelle forme d’insouciance ?
Stade ultime d’une « société de consomma-
tion » où sont devenues difficiles à appréhen-
der les matières à l’origine des produits
utilisés et leur devenir en fin de vie ?
2. Faut-il se résoudre
à accompagner la fin
de la « nature »?
L’intervention humaine est allée tellement
loin que, selon Bill McKibben, il faudrait
désormais parler de fin de la nature 35. Il est
devenu illusoire de trouver une « nature »
restée dans une pureté supposée complète-
ment originelle. Typiquement, si un phéno-
mène comme l’« effet de serre » a évolué
(et de surcroît de manière accélérée dans la
période récente), non seulement ce n’est pas
de manière « naturelle », mais c’est aussi
l’écologie globale qui se trouve affectée en
retour.
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Les figures de l’anticipationREVUE FRANÇAISE D’ÉTHIQUE APPLIQUÉE - N° 2
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Tout bien considéré, la figure du cyborg, mélange de vivant et
de machinique (ou d’artefactuel), vaut aussi désormais pour
beaucoup d’écosystèmes. À la limite, c’est la planète elle-
même qui s’est rapprochée de la forme cyborg. Son fonction-
nement et celui des sociétés humaines sont pris dans un vaste
appareillage technique, dont l’extension ne semble pas sur le
point de s’arrêter.
Trantor, planète qu’Isaac Asimov avait placée comme capitale
de l’Empire galactique dans ses romans de la série Fondation,
symbolise un processus pousà son extrême, celui d’une
urbanisation totale : la ville, n’ayant plus de limites, se confond
alors avec le monde et il n’est plus guère possible d’y trouver
des espaces ressemblant à de la « nature » : « La surface entière
de Trantor était recouverte de métal. Ses déserts comme ses
zones fertiles avaient été engloutis pour être convertis en taupi-
nières humaines36Coruscant, autre planète devenue capitale
d’un autre Empire, celui de l’univers de Star Wars, représente
un modèle similaire. De ce recouvrement global, l’architecte
et urbaniste Constantinos Doxiadis en avait esquissé une possi-
bilité proche pour la Terre, avec la notion d’« ecumenopolis37 ».
Les effets et conséquences ne sont pas que de forme. Pour assu-
rer le fonctionnement d’un tel ensemble, l’organisation collec-
tive tend à se trouver prise dans l’engrenage d’une complexité
croissante. Sur (et même sous) la surface terrestre, le tissu arte-
factuel s’est tellement étendu et densifié qu’il ne peut plus être
défait qu’au prix d’un effort colossal. Il ne resterait plus en
effet qu’un agencement machinique, à la fois de plus en plus
dense et étendu. Seules des catastrophes, auxquelles nombre
de fictions recourent largement, semblent permettre de rendre
un tel processus réversible et de ramener (mais brutalement)
au contact des composantes « naturelles » du monde.
3. Une manière d’explorer et de cadrer
des répertoires d’options sociotechniques
La tendance à privilégier les solutions techniques pourrait
passer pour une inclination habituelle dans la science-fiction.
D’une certaine manière, elle correspond à ce que les anglo-
phones appellent un « technological fix ». C’est un schéma
devenu courant, y compris en matière écologique : plutôt que
de se passer des technologies, il s’agit par exemple de les
rendre « propres ». Parmi les sous-genres, il y a même un
courant récent, le « solarpunk », qui essaye de défendre cette
vision « optimiste » d’un futur « soutenable 38 ».
La fiction est une manière de rendre sensible la part technolo-
gique qui est maintenant incontournablement présente dans les
36. Fondation foudroyée, Paris,
Denoël, 1983 (Foundation’s Edge,
Garden City, Doubleday, 1982).
37. Cf. L. K. Caldwell, R.V. Bartlett,
J. N. Gladden, Environment as
a Focus for Public Policy, College
Station, Texas A&M University
Press, 1995, p. 87-88.
38. Voir par exemple A. Flynn,
« Solarpunk : Notes toward a
manifesto », September 4, 2014,
http://hieroglyph.asu.edu/2014/09/
solarpunk-notes-toward-a-manifesto/
39. Les quarante signes de la pluie,
Paris, Presses de la Cité, 2006 (Forty
Signs of Rain, New York, Bantam
Books, 2004) ; 50° au-dessous de
zéro, Paris, Presses de la Cité, 2007
(Fifty Degrees Below, New York,
Bantam Books, 2005) ; 60 jours et
après, Paris, Presses de la Cité, 2008
(Sixty Days and Counting,
New York, Bantam Books, 2007).
40. Paris, Robert Laffont, 2005
(White Devils, 2004).
41. Robert Silverberg, Ciel brûlant
de minuit, Paris, Robert Laffont,
1995 (Hot Sky at Midnight,
New York, Bantam Books, 1994).
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Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur DOSSIER THÉMATIQUE
enjeux. La gestion des risques, ceux quali-
fiés de « naturels » par exemple (liés à des
cyclones, ouragans, inondations, etc.),
semble de plus en plus passer par un harna-
chement technique de la planète entière :
sous forme de surveillance satellitaire, d’ap-
pareils de mesure multiples, de suivi infor-
matisé, etc. La trilogie Science in the
Capital de Kim Stanley Robinson39 est une
manière de montrer le poids de la médiation
technoscientifique dans la prise en charge
de la question climatique.
Mais l’échelle des transformations est telle
que,me en maintenant une confiance dans
les potentialités technologiques, les enjeux
sont devenus colossaux. Ce qui signifie, si
cette voie reste privilégiée, qu’il va falloir
trouver des technologies plus évoluées que
celle des ampoules « basse consommation »
ou des véhicules « hybrides ». La science-
fiction n’est pas sans contribuer à cet imagi-
naire du saut technologique, jusqu’à des
registres presque démiurgiques : dans le film
Transcendance (2014), l’intelligence infor-
matique absorbée par l’esprit du professeur
Will Caster, après sa mort et son « téléchar-
gement », seveloppe au point de compren-
dre comment transformer la matière et de
pouvoir créer des nanoparticules, elles-
mêmes capables de se diffuser dans tout l’en-
vironnement en permettant ainsi de le
nettoyer de sa pollution. l’on retrouve
aussi le fantasme d’une gestion cybernétique
de l’ensemble des processus biochimiques…
À distance de la confiance totale dans les
nouvelles technologies, le cyberpunk est,
comme la dénomination le laisse en partie
entrevoir, le courant du désenchantement
face aux possibles évolutions techno-
économiques : aucune confiance à avoir
dans des multinationales qui resteront
prêtes à toutes les pratiques pour satisfaire
leurs intérêts, et donc à toutes les instru-
mentalisations des technologies disponi-
bles… Même soupçon dans le courant
biopunk, qui en est pour partie l’héritier et
dont les récits sont venus, par la fiction
spéculative, contrebalancer certains espoirs
et aspirations suscités par les développe-
ments des biotechnologies. Si ces dernières
doivent prendre une place croissante, la
science-fiction a là aussi de quoi éveiller les
interrogations (par exemple, à la manière
de Paul J. McAuley dans Les diables
blancs 40, sur les utilisations et la maîtrise
du génie génétique, ou plutôt en l’occur-
rence la non-maîtrise, puisque la tentative
de faire produire du plastique par des arbres
sera à l’origine d’une maladie fatale).
Dans son roman Ciel brûlant de minuit,
Robert Silverberg mettait en scène une
confrontation des options techniques possi-
bles face aux dérèglements écologiques
accumulés41. Il allait déjà jusqu’à imaginer
des manipulations génétiques pour que les
humains puissent respirer dans des airs
pollués, ou que leur peau puisse supporter
plus facilement la plus grande agressivité des
rayons du soleil. Ces solutions ont été explo-
rées spéculativement dans des courants de
réflexions bioéthiques proches du trans-
humanisme, récemment par S. Matthew
Liao, Anders Sandberg et Rebecca Roache,
en visant davantage la réduction des pres-
sions humaines sur l’environnement 42.
Stimuler l’intolérance à la viande, grâce à un
patch par exemple, est ainsi vu comme une
solution pour réduire la consommation
carnée et donc les effets environnementaux
liés au développement de l’élevage du bétail.
Quelle que soit l’ampleur de la menace,
quelle part de la population accepterait d’être
confrontée à ce type de choix ? Comme si,
de surcroît, il n’était pas possible d’intervenir
plus globalement sur le système économique
lui-même pour en corriger les orientations…
Par définition, les conséquences inattendues
sont difficiles à prévoir. La science-fiction
n’est pas dans ce registre, mais elle peut
fournir un autre appui cognitif, car en l’ab-
sence de machine à remonter le temps, il n’y
a pas de possibilité de revenir dans le passé
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Les figures de l’anticipationREVUE FRANÇAISE D’ÉTHIQUE APPLIQUÉE - N° 2
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pour essayer de corriger les actions ou événements indésirables
(espoir souvent illusoire d’ailleurs, comme le laisse entendre le
film L’armée des 12 singes [1995], où l’enjeu est de trouver
l’origine probablement intentionnelle d’un virus qui a décimé
l’humanité, en ramenant pour cela un prisonnier dans la période
jugée critique).
4. Construire une éthique du futur en profitant
de l’espace ouvert par la science-fiction
De toute évidence, les schémas de pensée disponibles peinent
à trouver des voies de résolution de la crise environnementale.
Une partie de leur défaillance tient probablement à leur rapport
à l’avenir et, plus précisément, aux enchaînements qui, à partir
des actions présentes, vont marquer l’avenir. C’est pourquoi
l’enjeu central d’une éthique du futur est de pouvoir penser
préventivement les conséquences.
Hans Jonas avait poussé ce type de postulat vers une « heuris-
tique de la peur ». La veine apocalyptique qui est devenue très
présente dans la science-fiction aurait largement de quoi l’ali-
menter. Mais il peut y avoir d’autres heuristiques que
l’« heuristique de la peur » à laquelle aboutit Hans Jonas 43.
Dans un registre plus proactif (et pas seulement réactif), on
peut lui préférer une heuristique de la souciance (par opposition
à l’insouciance). Habiter le monde (ou, plus généralement,
habiter un monde), c’est aussi devoir concéder une certaine
forme de dépendance à son égard. Des individus ou des
groupes commencent à habiter lorsqu’ils sont capables d’ap-
préhender ce qui est autour d’eux et à organiser leurs pratiques
en fonction de cette appréhension. Ce qui finira néanmoins par
les mettre face à des contraintes (potentiellement fortes), que
Frank Herbert, comme manière de présenter l’univers de Dune,
fait retranscrire au personnage de Pardot Kynes, le « Premier
Planétologiste d’Arrakis » : « La question qui se pose pour les
humains n’est pas de savoir combien d’entre eux survivront
dans le système mais quel sera le genre d’existence de ceux
qui survivront 44
Au-delà des aspects géophysiques, l’habitabilité d’un espace
dépend aussi des activités qui s’y déroulent. Pour permettre une
vie bonne, l’habitabilité suppose de préserver les milieux qui
accueillent ces activités et dont hériteront les générations à venir.
À défaut de pouvoir donner une parole à ces « générations
futures », le procédé fictionnel de l’anticipation peut être au
moins pris comme un moyen de faire exister des situations
dans lesquelles elles pourraient se trouver. La science-fiction
permet une expérimentation à moindre risque, avec l’avantage
42. Cf. S.Matthew Liao,
A. Sandberg et R.Roache, Ethics,
Policy and Environment, vol. 15,
n° 2, 2012, p. 206-221.
43. Et qui peut être jugée aporétique.
Cf. O. Godard, « L’impasse
de l’approche apocalyptique
de la précaution. De Hans Jonas
à la vache folle », dans Éthique
publique – Revue internationale
d’éthique sociétale et
gouvernementale, vol. 4, n° 2, 2002,
p. 7-23.
44. « Appendice I : Écologie de
Dune », dans F. Herbert, Dune,
Tome 2, Paris, Pocket, 1996, p. 362.
45. Marc Atallah avait envisagé
une démarche similaire pour mettre
à l’épreuve les promesses
biotechnologiques. Cf. « La science-
fiction face aux biotechnologies :
cheminer vers l’éthique », dans
F. Quinche et A.Rodriguez (sous la
direction de), Quelle éthique
pour la littérature ? Pratiques et
déontologies, Genève, Labor et
Fides, 2007.
46. Jurassic Park, New York,
Alfred A. Knopf, 1990.
47. Cf. L. E. Ogden, « Extinction Is
forever… Or is it ? », BioScience,
vol. 64, n° 6, June 2014, p. 469-475.
48. Cf. S. Cohen, « The ethics of de-
extinction », NanoEthics, vol. 8, n° 2,
August 2014,
p. 165-178.
49. J.-L. Fabiani, « Éthique et
politiques de la techno-nature.
À propos de la biologie de
la conservation », Revue européenne
des sciences sociales, XXXVIII-118,
2000, p. 20. URL :
http://ress.revues.org/684
ETHIQUE APPLIQUEE 2 N+P.qxp_- 15/04/2016 14:31 Page86
Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur DOSSIER THÉMATIQUE
supplémentaire de pouvoir jouer sur les
échelles temporelles. Autrement dit, avant
de tenter des expérimentations dans le
monde réel, il peut être utile de regarder
comment elles ont pu se dérouler dans la
fiction 45. C’est alors une autre manière
d’explorer des trajectoires sociotechniques
et leurs potentielles implications. Les
descriptions agencées dans les récits
peuvent en effet aider à entrevoir comment
des séries d’actions peuvent affecter des
conditions de vie ultérieures.
S’il y a des choix à faire, il ne faudrait donc
pas croire trop rapidement qu’ils sont dans
une complète incertitude. Par un détour par
les productions fictionnelles, il est possible
de trouver un début de processus réflexif
pour commencer à aborder des questions
pendantes. Par exemple : que faire quand,
grâce aux évolutions scientifiques et tech-
nologiques, de nouvelles possibilités se
présentent ? On a vu que l’amélioration des
connaissances sur les facteurs d’évolution
du climat nourrit des espoirs quant aux
possibilités pour des interventions humaines
d’ajuster ce que d’autres actions humaines
ont contribué à perturber. Face aux accrois-
sements de température annoncés pour la
planète, les promesses associées à la géo-
ingénierie peuvent donner l’impression à
certains acteurs que des solutions restent
malgré tout disponibles, sans avoir néces-
sairement besoin de bouleverser fondamen-
talement le système économique dominant.
Cette solution technique marque même une
prétention à intervenir sur des processus
physiques subis, sans être encore capables
de pleinement les comprendre. Comme si,
en plus, les conséquences physiques étaient
sans causes humaines vers lesquelles
remonter…
Une éthique du futur doit viser à éviter les
regrets. Ce qui a disparu ne reviendra pas ;
ou alors sous une forme à l’authenticité
factice, et à quel prix ? L’excès de confiance
dans les potentialités technologiques peut
également conduire à un moindre souci
pour la préservation de ce qui existe encore.
Par exemple, la biodiversité. Pourquoi se
soucier de la disparition des espèces s’il est
possible de les faire revivre grâce à l’ingé-
nierie génétique ? Depuis Jurassic Park
(notamment le film de Steven Spielberg
[1993], qui a eu une diffusion bien plus
large que le livre de Michael Crichton 46),
une place dans l’imaginaire a été faite pour
un retour des dinosaures sur la surface de la
planète. Dans l’hypothèse du scénario, le
retour était limité à un échantillon particu-
lier, destiné à fournir une forme d’attraction
dans un nouveau type de parc à thème. Mais
les flexions dépassent maintenant la
spéculation fictionnelle pour viser des
objectifs plus variés. Le terme de « dés-
extinction » résume bien l’idée présente
derrière ce type de proposition et qui
commence à se répandre avec les avancées
des recherches génétiques : il s’agit de
recréer des organismes redonnant une vie à
des espèces disparues47. Des réflexions sous
l’angle éthique commencent à traiter le
sujet 48, auquel restent attachées des difficul-
tés pratiques. Encore faut-il que le patri-
moine génétique de ces espèces ait pu être
conservé. Archiver l’ADN de toutes les
formes de vie menacées risque de plus
d’être coûteux. Comme le faisait aussi déjà
remarquer Jean-Louis Fabiani : « Une des
premières questions d’ordre éthique est
évidemment celle qui touche à la légitimité
du remplacement d’éléments de nature
disparus ou très fortement dégradés. En
effet, tous les objets ne sont pas remplaça-
bles sur les mêmes bases 49
Dans tous les cas, quel que soit le domaine
d’application, un enjeu fort pour une
éthique du futur est d’empêcher que des
trajectoires puissent être verrouillées. De ce
point de vue, les hypothèses travaillées dans
les récits de science-fiction aident à repré-
senter ce que peut produire un enfermement
des possibilités d’évolution. Certes, les
situations ne sont pas vécues directement,
87
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Les figures de l’anticipationREVUE FRANÇAISE D’ÉTHIQUE APPLIQUÉE - N° 2
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mais elles deviennent accessibles à une forme de recul réflexif
par la médiation fictionnelle.
EN GUISE DE CONCLUSION PROVISOIRE
POUR UN CHANTIER EN DEVENIR
Une réflexion éthique sur le devenir écologique de notre
monde peut avoir besoin de fictions et de narrations. Pour aider
à réfléchir à une éthique du futur, la science-fiction et ses
constructions imaginaires paraissent notamment avoir un avan-
tage : elles offrent l’un des rares endroits un observateur
attentif peut voir vivre, agir, s’organiser les « générations
futures » (sous certaines hypothèses, évidemment).
De plus en plus nombreux sont les discours qui réclament une
bifurcation radicale ou complète pour éviter une dégradation
irréversible des conditions de vie sur Terre. Chercher cette
bifurcation dans la science-fiction amènera souvent à trouver
catastrophes et mondes apocalyptiques en lieu et place. Ce qui
ne veut pas dire qu’elle en perdrait toute utilité : il faut aussi
savoir élargir et affiner le regard. S’il s’agit d’imaginer le futur
écologique de la planète, il est de fait déjà disponible dans de
multiples versions, dont beaucoup ne sont certes guère opti-
mistes, mais qui offrent aussi des perspectives variées, avec
des détails plus ou moins singuliers.
Comme réservoir d’expériences de pensée, la science-fiction
permet en effet de décliner une large variété d’hypothèses, de
mettre en scène les multiples points de bascule possibles. Avec
leurs angles décalés, les productions du genre reconstruisent
des visions du monde et aident à questionner les catégories
installées. Y compris, comme on l’a vu, pour des enjeux écolo-
giques diversifiés. Ce qu’interroge et problématise la science-
fiction n’est pas seulement l’évolution et le devenir de l’espèce
humaine, mais aussi l’évolution de son rapport au monde et la
capacité à trouver des voies d’adaptation. À leur manière, les
productions de science-fiction font ressentir comment indivi-
dus et groupes peuvent avoir des rapports au monde variés et
variables. Significativement, lorsqu’elles font entrer en scène
d’autres espèces intelligentes ou qu’elles amènent l’action dans
des milieux inconnus, ces constructions fictionnelles ouvrent
au-delà de l’anthropocentrisme, en laissant entrevoir des rela-
tions potentiellement différentes aux environnements.
Dans le moment actuel, semble manquer un lien fort avec le
futur, avec le monde des conséquences du présent. Comment
faire avec un héritage qui est d’ores et déjà laissé ? Comment ne
pas ajouter en plus de nouvelles gammes de risques et dégâts ?
En dépeignant en arrière-plan des récits le ou les mondes parcou-
50. Paris, J’ai lu, 2013 (City,
New York, Gnome Press, 1952).
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Science-fiction, spéculations écologiques et éthique du futur DOSSIER THÉMATIQUE
rus par l’espèce humaine, l’imaginaire évolu-
tif de la science-fiction donne à voir une
puissance d’intervention, mais en questionne
aussi les prétentions. Une part de l’appren-
tissage collectif peut se jouer dans ces
productions culturelles. Dans les versions
pessimistes, c’est la description d’une huma-
nité incapable d’apprendre de ses erreurs.
Pour autant, de la réflexion qui peut être ainsi
enclenchée, il ne faudrait pas faire simple-
ment un exercice consistant à imaginer les
pires des mondes possibles. Plus pertinem-
ment, en ajoutant au réservoir des représen-
tations, ce registre fictionnel donne aussi un
appui, presque expérimental, dans l’explora-
tion du monde commun.
Même si tout cela, vu de loin, ne paraît être
que spéculation, les accroches éthiques
peuvent donc être éminemment produc-
tives. Par la construction d’hypothèses
diversifiées, les productions de science-
fiction peuvent aussi avoir un rôle à jouer
dans la façon dont la collectivité humaine
va penser la manière d’habiter la planète
(voire l’univers, pour les récits les plus
ouverts à son exploration ou à sa conquête).
Elle n’y est finalement qu’une espèce
parmi d’autres (même si elle est peut-être
la plus invasive). Pour cela, la science-
fiction constitue au moins une manière de
lui rappeler que d’autres espèces peuvent
lui survivre. Des espèces qui, après sa
disparition, comme dans Demain les chiens
de Clifford D. Simak50, se perdront peut-
être en interrogations en contant la tragique
destinée de l’humanité…
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ETHIQUE APPLIQUEE 2 N+P.qxp_- 15/04/2016 14:31 Page89
... Toutefois, cette démarche gagnerait à dépasser son cadre cognitif au sens d'augmenter ses perspectives pour embrasser toutes les facettes de la pensée critique et permettre aux apprenant de mobiliser celle d'une « éthique d'aujourd'hui qui se soucie de l'avenir et [nous interroge sur les] conséquences de notre action présente » (Jonas, 1997, p. 69). Un imaginaire prospectif qui permettrait de jouer sur les temporalités pour éprouver les choix sociotechniques, les choix de société et de s'interroger sur ce qui compte, ce qui a de la valeur (Rumpala, 2016). ...
Article
Full-text available
Dans un monde problématique, expertise scientifique incluse, les citoyens et citoyennes sont confrontés à de multiples difficultés auxquelles ils doivent faire face en mobilisant leur vigilance critique. Cet article répond à l'appel à la formation critique en présentant deux paradigmes. Premièrement celui qui a cherché à caractériser la pensée critique en identifiant les processus cognitifs impliqués. Trois angles théoriques y sont abordés : psychologique, philosophique et éducatif. Deuxièmement, le paradigme éducatif issu de l'approche historico-culturelle examine la proposition d'une pensée critique revisitée. Après avoir brossé les lignes de l'approche historico-culturelle, des propositions éducatives situés dans ce sillon seront présentées : les démarches d'enquête, des démarches de terrain dans l'apprentissage situé et en contexte, et l'apprentissage expansif. Elles nous semblent des voies prometteuses pour sortir des chemins battus empruntés fréquemment dans la visée de formation à la pensée critique. Au lieu de mettre l'emphase sur l'entrainement à la résolution de problèmes en convoquant des processus cognitifs assimilés à une « boîte à outil » individuelle, ces propositions permettent un regard sur la formation d'une pensée critique socialement ancrée apte à embrasser les problèmes complexes et inédits du monde actuel.
... Science Fiction helps multiply the options an organization has available to face future situations, usually adverse (Lacroix, 2019;Rumpala, 2016b). Some examples include The Diamond Age when everything revolves around a book of wisdom (an interactive, intelligent book you can talk to), and where self-learning predominates (customized and individualized), in an environment of immersive reality combined with solving real problems. ...
Article
Future studies face several problems in terms of desirable scenarios, the misuse of probabilities and tools that do not adequately manage uncertainty. To address this, it is important to privilege procedures that enable the identification of breaking points and black swans, such as disciplines that prioritize the description of dystopias as a catalyst for future actions. In order to verify whether this is possible, this paper analyzes the use of dystopias as a means to better reflect about the future, to then establish whether Science Fiction and Speculative Design enable a better description of these possible dystopias, thereby facilitating the identification of a dystopic future for a university. To this end, we describe a case study that enabled imagining and materializing a university in 2035 using a logic that is totally dystopic. The results obtained show that Science Fiction and Speculative Design are capable of producing dystopic inputs that help warn against future risks and threats. From the case study we can conclude that a dystopic process enables the identification of a wide range of actions and provides a vision of the future. In this sense, a non-traditional process that privileges the construction of dystopias may be useful for planning an organization’s future.
Article
Les liens entre l’éthique et la santé sont interrogés face à l’évolution de la médecine. La nanosanté, en tant que nouveau paradigme de santé, correspond à l’application des nanotechnologies au secteur de la médecine. La particularité de la nanosanté est d’interagir avec le corps humain dès l’échelle moléculaire et cellulaire. Désormais, la prise en charge du patient est pensée à ce niveau. Les promesses sont considérables tant au niveau du diagnostic, que du traitement ou de la régénération. Néanmoins il est légitime de s’interroger sur l’impact d’une réduction de l’humain à ses briques élémentaires du vivant en regard des questions éthiques comme la dignité, l’autonomie, la vie dans un contexte néolibéral où les normes de performances, de compétition, et de toujours plus, font loi. Face à ces enjeux c’est bien d’une auto-réforme sociétale dont il est question, plus locale, plus pragmatique, au niveau de la personne, elle-même, de sa formation et du développement de son pouvoir d’agir.
Article
The last thirty years (1990-2020) have seen a global urban revolution. The next thirty years will see another one at least as strong. Thinking about the city of tomorrow is therefore a considerable challenge. The article shows that standardization processes, city classifications, labels, models, best practices and also “starchitecture” make it difficult to decenter thought and mobilize the imagination necessary for thinking the future. Liberating the thought of the future city requires a method that helps to explore the unexplorable and that gives full scope to the imaginary. A more thorough analysis of the consequences of innovations, the valorization of serendipity, the development of techniques that create spaces of freedom in reasoning, the use of paradoxes, oxymoron, and contradictions for the elaboration of new concepts are all avenues to follow. But this also implies the existence of networks of actors dedicated to this reflection, somewhat like the IPCC.
Article
An educative program to nanomedecine has been designed in the framework of the didactics of Socially Acute Questions and has been implemented during a formation given to French educators of secondary classes with a focus on ethical issues. During this experimentation, educators receive first an interdisciplinary training on the scientific, technological and societal aspects of nanotechnologies and are then enroled in a debate concerning a question in relation with nanomedicine. The analysis of the corpus of this debate enables to identify the salient ethical points having received the attention of the educators and the type of ethical argumentation deployed by the debators. The analysis of this educational experimentation is discussed in order to conceive didactical initiatives targeting complex issues related to biorelated technosciences.
09/ solarpunk-notes-toward-a-manifesto/ 39. Les quarante signes de la pluie
  • Exemple A Voir Par
  • Flynn
  • Solarpunk
Voir par exemple a. Flynn, « Solarpunk : Notes toward a manifesto », September 4, 2014, http://hieroglyph.asu.edu/2014/09/ solarpunk-notes-toward-a-manifesto/ 39. Les quarante signes de la pluie, Paris, Presses de la cité, 2006 (Forty Signs of Rain, New York, Bantam Books, 2004) ; 50° au-dessous de zéro, Paris, Presses de la cité, 2007 (Fifty Degrees Below, New York, Bantam Books, 2005) ; 60 jours et après, Paris, Presses de la cité, 2008 (Sixty Days and Counting, New York, Bantam Books, 2007).
Foundation's Edge, Garden city
  • Fondation Foudroyée
  • Paris
Fondation foudroyée, Paris, Denoël, 1983 (Foundation's Edge, Garden city, Doubleday, 1982).
Environment as a Focus for Public Policy
  • . L K V Cf
  • J N Bartlett
  • Gladden
cf. L. K. caldwell, r.V. Bartlett, J. N. Gladden, Environment as a Focus for Public Policy, college Station, texas a&m University Press, 1995, p. 87-88.
Notes toward a manifesto
  • Voir
  • Flynn
  • Solarpunk
Voir par exemple a. Flynn, « Solarpunk : Notes toward a manifesto », September 4, 2014, http://hieroglyph.asu.edu/2014/09/ solarpunk-notes-toward-a-manifesto/
  • Paris Robert Silverberg
  • Robert Laffont
robert Silverberg, Ciel brûlant de minuit, Paris, robert Laffont, 1995 (Hot Sky at Midnight, New York, Bantam Books, 1994). 42. cf. S. matthew Liao, a. Sandberg et r. roache, Ethics, Policy and Environment, vol. 15, n°2, 2012, p. 206-221.
  • L E Cf
  • Ogden
cf. L. E. ogden, « Extinction Is forever… or is it ? », BioScience, vol. 64, n° 6, June 2014, p. 469-475. 48. cf. S. cohen, « the ethics of deextinction », NanoEthics, vol. 8, n°2, august 2014, p. 165-178.