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La face cachée du numérique : l'impact environnemental des nouvelles technologies

Authors:
  • TEM / Laboratoire de changement social et politique Université Paris 7

Abstract and Figures

Les nouvelles technologies, en dématérialisant les activités humaines, permettraient de réduire l'impact de la croissance sur la biosphère, voire, pour les plus enthousiastes, pourraient résoudre la crise environnementale. Si le monde numérique semble virtuel, les nuisances, elles, sont pourtant bien réelles : que ce soit sur le plan énergétique (la consommation des centres de données dépasse celle du trafic aérien, une recherche sur Google produit autant de CO2 que de porter à ébullition de l'eau avec une bouilloire électrique, etc.), par l'utilisation d'une quantité considérable de matières premières pour la fabrication des appareils électroniques, notamment des minerais précieux dont l'extraction provoque des conflits armés, ou encore par l'accroissement permanent de la masse de déchets d'équipements électroniques particulièrement polluants. Dans ce travail précis et informé, les auteurs montrent l'impact environnemental réel du numérique en s'appuyant sur de nombreuses études. Ils démontent de manière implacable le mythe d'une nouvelle économie propre et écologique.
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La face cachée du numérique
Fabrice Flipo, Michelle Dobre et Marion Michot
LES AUTEURS
Fabrice Flipo, maitre de conférences en philosophie à Telecom & Management SudParis (Institut Mines-
Télécom), a publié plusieurs ouvrages sur la crise écologique (« Justice, nature et liberté » chez Parangon, «
Le développement durable » chez Bréal) et sur l’impact écologique des infrastructures numériques
Ecologie des infrastructures numériques » chez Hermès). Il a écrit de nombreux articles sur le sujet et
prépare à La Découverte un ouvrage sur la décroissance.
Michelle Dobré, professeur de sociologie à l’Université de Caen a publié plusieurs ouvrages sur la
consommation écologique, notamment « L’écologie au quotidien. Éléments pour une théorie sociologique de
la résistance ordinaire » L’Harmattan.
Marion Michot, ingénieure télécom, est formée aux analyses de cycle de vie.
Tous trois sont parmi les auteurs du livre Peut-on croire aux TIC vertes ? Presses des Mines (2012)
LES AUTEURS....................................................................................................................................1
Écologie des infrastructures numériques..............................................................................................8
Un déferlement de terminaux et de réseaux.....................................................................................8
2 % des émissions de gaz à effet de serre, autant que l’aviation......................................................9
Toxiques et terres rares - trouble dans la matière...........................................................................11
Deux exemples : l’ordinateur et le téléphone portable...................................................................14
Le téléphone portable.................................................................................................................14
L’ordinateur................................................................................................................................15
Les limites des analyses de cycle de vie.........................................................................................16
Dématérialisation des modes de vie ?.................................................................................................17
Résorber l’impact écologique du numérique..................................................................................18
Des progrès « naturels » ? Pas vraiment ! Cloud computing, infobésité logicielle et
obsolescence accélérée...............................................................................................................18
La réglementation ......................................................................................................................19
Déchets...................................................................................................................................20
Toxiques..................................................................................................................................21
Efficacité énergétique.............................................................................................................22
Les normes et écolabels..........................................................................................................23
Le 98 % restant : substitution ou complémentarité ?......................................................................23
Le « Green IT » sauve la planète................................................................................................24
Ce que disent les études sectorielles ou thématiques.................................................................25
Audio- et vidéo-conférences...................................................................................................25
Ecommerce.............................................................................................................................26
Transports...............................................................................................................................27
E-learning, e-paper, e-book, e-administration etc..................................................................27
La dimension sociale laissée dans l’ombre – le cas emblématique du télétravail......................28
Le rôle déterminant de « l'effet rebond »....................................................................................29
Le jeu de la patate chaude..................................................................................................................33
Les entreprises face au problème écologique.................................................................................33
Les équipementiers.....................................................................................................................33
Les distributeurs.........................................................................................................................35
La faute au consommateur ? ......................................................................................................35
Ne pas acheter : un droit absolu et pourtant interdit...................................................................37
Les autorités publiques : priorité à la croissance............................................................................38
Des citoyens-consommateurs à mille lieues de la problématique posée par les experts................39
Mais que font écologistes ??...........................................................................................................40
Greenpeace.................................................................................................................................41
WWF..........................................................................................................................................42
Les Amis de la Terre et le CNIID...............................................................................................43
Un mouvement hésitant sur les alternatives et peu en prise avec le « grand public »................44
Conclusion : quel avenir avec quelles TICs ? (ou sans ?)..................................................................46
Introduction
En 1990, le numérique était quasiment inexistant. L’équipement des foyers était proche de zéro. Le seul
domaine directement concerné était le son, puisque c’est au cours des années 1980 que le CD supplante
peu à peu le disque vinyle. Le téléphone était filaire, souvent à cadran. Le clavier à touches numériques ne
se généralise que vers la fin des années 1990. Le téléphone mobile existait déjà, mais il était réservé à une
minorité dotée de gros moyens, des hommes d’affaires, une clientèle fortunée, ou encore des usages
militaires.
Puis arrivent les réseaux numériques, les « autoroutes de l’information ». Ils ne sortent pas de rien, certes,
ils ont commencé leur essor dans les années 1950 et 1960, avec la cybernétique, les années 1970 et 1980,
avec des embryons de réseaux entre universités ou entre sites militaires. Mais ces applications n’avaient
guère changé la société dans son ensemble. C’est dans les années 1990 que tout bascule. En 1993 sort
Netscape Navigator, le premier « navigateur » grand public, qui ouvre les portes d’un monde « virtuel »,
entièrement inconnu, et une nouvelle activité : « surfer ». Le code « http » devient la lingua franca d’un
réseau qui ne compte encore que 130 sites, autant d’îles qu’il est facile de connaître et qui se positionnent
souvent en contre-point des mass media classiques.
Mais très rapidement cet archipel devient un labyrinthe. Quatre ans plus tard, en effet, ce sont plus d’un
million de sites web qui sont recensés. Dès lors ce qui compte est d’être capable de se repérer dans cette
masse énorme de données. Amazon est fondée en 1995, Google en 1998, et bientôt c’est la bataille autour
des « portails » d’information. On parle de « nouvelle économie », de Vivendi et de Jean-Marie Messier. Une
certaine France croit pendant quelques mois qu’elle va pouvoir s’acheter Hollywood. Les produits et les
services se succèdent à un rythme effréné : mondes virtuels, jeux en ligne, applications (géolocalisation
etc.), multiples systèmes d’exploitation (Microsoft, Linux, Apple...). Le réseau étend sa toile dans le monde
entier, en particulier grâce au téléphone mobile, dont le coût de déploiement est très inférieur au coût d’un
réseau fixe.
Apparaît alors un discours bien séduisant. Une « nouvelle économie », « immatérielle », car tirée par
« l'information », serait en voie d'émergence. L'information, c'est de la « néguentropie »1, c'est ce qui permet
d'aller contre les funestes avertissements du Club de Rome, qui annonçait des « limites » à la croissance.
L'information, c'est le pouvoir universel. Les TIC ne « produisent » rien d’autre, à première vue, que de la
mise en relation. Or c’est justement ce qui manque. Davantage de mise en relation ne peut conduire qu’à
une société mieux (auto)contrôlée, les TIC apporteraient donc « la maîtrise de la maîtrise » cherchée par
Michel Serres dans son Contrat Naturel. Juste à temps, en quelque sorte. La main invisible providentielle de
la technologie accomplirait donc une nouvelle fois ce que les sociétés modernes attendent d’elles : des
moyens pour dominer la nature et la société.
Les TIC arrivent à point nommé : « au moment de la crise climatique, de la crise alimentaire, de la crise
financière et de la récession économique mondiale, enfin de la crise de confiance dans les institutions
démocratiques, qu’elles soient nationales, européennes ou mondiales. Le salut de la planète, la cohésion
sociale et la reprise de la croissance sous une nouvelle forme semblent passer par la réussite et la vitesse
de cette révolution2 ». Les TIC permettraient ainsi de valider la thèse selon laquelle le développement des
économies suit une courbe analogue à celle que Simon Kuznets avait démontré dans le cas des inégalités
sociales : une courbe en « U inversé », autrement dit après une période de forte croissance des inégalités et
de la pollution, correspondant grosso modo au XIXe siècle européen, au-delà d’un certain niveau de PIB la
tendance s’inverse et l’économie tend à se « dématérialiser ». L'économiste nobélisable Paul Romer n’hésite
pas à prédire 5 milliards d’années de croissance, estimant que la clé réside dans les... bibliothèques3 !
Et puis patatras ! Le consultant de référence, Gartner, révèle que le secteur des TIC est à l’origine d’une
quantité de gaz à effet de serre comparable à celle produite par l’aviation : 2 % des émissions globales. Le
chiffre est rapidement sur toutes les lèvres, il émeut le secteur. Gartner, ce n’est pas Greenpeace, difficile de
le discréditer en l’accusant d’intégrisme écologiste ou d’alarmisme excessif. On vérifie, on recalcule, on
redécouvre et on s’intéresse à des travaux scientifiques restés jusque-là dans l’ombre et qui, eux, avancent
depuis longtemps qu’en effet le numérique laisse une trace profonde dans la biosphère.
1
D’après le physicien Erwin Schrödinger (Qu’est-ce que la vie ? 1946), dans une formule qui fit mouche.
2 Faucheux S., Hue Ch. & Nicolaï I., TIC et développement durable - Les conditions du succès, De Boeck, 2010, p.191
3 Post-scarcity prophet, Reason, 2001
La controverse autour du coût écologique d’une recherche d’information sur Google est emblématique de
ces passes d’armes. The Times affirma ainsi en janvier 2009 qu’Alex Wissner Gross, de Harvard, affilié au
Media Lab du MIT (donc sérieux !) avait évalué l’impact d’une recherche sur Google à 7 g de CO2, la moitié
de ce qu’il faut pour chauffer une tasse de thé. Wissner Gross s’est fait durement contrer par Google, qui a
avancé le chiffre de 0,2 g. Il a démenti, estimant que Times avait mal compris ses propos. Et les afficionados
des TIC se sont félicités d’avoir réussi à éviter l’orage, faisant du chiffre Google une nouvelle référence. Le
triomphe fut toutefois de courte durée car Bio IS a récemment rendu public une étude commandée par
l’Ademe et il s’avère que les résultats ne sont pas très loin du chiffre avancé par le Times : la moitié d'une
tasse de thé par requête ! Pourquoi ? Parce que Google, pour donner une réponse rapide, doit dupliquer le
web tout entier sur ses 2 millions de serveurs !
Déstabilisé, le secteur contre-attaque rapidement. Les TIC émettent certes 2 % des émissions de gaz à effet
de serre, il faut finalement l’admettre, mais se concentrer sur cette partie du problème c’est voir les choses
en noir, c’est être technophobe, c’est refuser de se rendre compte que « la vraie question » c’est les 98 %
restants ! Et c’est surtout ne pas comprendre que pour s’attaquer à ce véritable enjeu les TIC sont
absolument indispensables. Un an après le chiffre de Gartner, l’industrie publie le rapport SMART 2020, qui
explique que le déploiement des TIC peut permettre de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 15 à
30 %4, à l’échelle globale, d’ici 2020. Oubliés, les impacts du secteur, ou en tout cas relativisés, devant
l’ampleur du service à l’humanité que les TIC peuvent rendre. Que les âmes chagrines et les passions tristes
retournent au placard, d’où elles n’auraient jamais du sortir, d’ailleurs !
Le risque, toutefois, est de nouveau de s’illusionner. La contradiction saute d’ailleurs aux yeux des
consommateurs : comment peut-on pousser à consommer plus (de TIC) tout en consommant moins (de
planète) ? Est-ce bien raisonnable ? Les propos sont-ils fondés ?
Nous verrons dans cet ouvrage que rien ne démontre que les TIC pourront « faire le job ». La principale
raison à l’encontre de cette thèse optimiste (ou plutôt : narcissique) peut sembler d’une grande banalité : on
ne peut attendre d’un outil qu’il modifie des comportements. Les TIC, développées pour la croissance, dans
une société en quête de croissance, vont, toutes choses égales par ailleurs, servir ce but premier pour lequel
elles ont été conçues. La contribution écologique ne sera que relative, et compensée par « l’effet rebond »,
la quantité croissante de biens consommés venant plus que compenser la réduction unitaire de
consommation de ressources naturelles.
Que faire alors ? Rien ne sera possible sans une remise en cause du dogme de la croissance, telle est la
conviction qui est la nôtre en conclusion de cette étude. Pour autant les choses ne font que commencer, à
partir de ce moment-là, car penser et agir hors de l'imaginaire de la croissance se révèle bien difficile, pour
nos sociétés.
La solution technophile est séduisante parce qu’elle est expéditive et confortable : la technologie fera tout,
les citoyens n’ont à s’occuper de rien. Elle a pour elle le soutien de l’expérience du passé, l’évidence des
progrès accomplis dans la domination de la nature depuis deux siècles, par comparaison avec le Moyen-
âge, les pays sous-développés ou l’âge de pierre. Mais elle a contre elle de ne pas résoudre le problème
posé, d’en créer d’autres aussi graves et, pire, de ne pas faire grand cas de la démocratie. En effet devant
ces merveilles promises par les experts les citoyens, en coulisses, sont de plus en plus souvent montrés du
doigt comme n’étant pas capables de comprendre et de saisir les opportunités qu’offrent les TIC. Le
consommateur, voilà le fauteur de troubles ! Curieux retournement, gros de politiques autoritaires.
Quels sont les véritables impacts des TIC ? Quels sont les effets pervers induits ? Dans cet ouvrage nous
nous intéressons d’abord à décrire les impacts directs de l’infrastructure écologique des TIC. Nous verrons
que oui, le secteur des TIC engendre bel et bien une « empreinte » visible, sur la planète, qui va croissant de
manière très inquiétante. Puis nous passerons en revue les différentes études qui prétendent démontrer que
l'usage des TIC peut se substituer à des usages jugés « plus impactants », ou « moins écologiques », à
fonction sociale égale ou similaire – par exemple, utiliser la vidéoconférence plutôt que l'avion. Nous verrons
que ces études sont peu fiables, et qu'il est souvent plus honnête de conclure qu'on ne peut rien conclure,
en termes d'impacts évités. Tout dépend donc de variables sociales plus larges, que nous nous attacherons
à décrire, dans une quatrième partie consacrée à une analyse du comportement des cinq acteurs principaux
qui déterminent l'évolution du secteur : équipementiers, distributeurs, consommateurs, associations
écologistes et autorités publiques. Les conclusions sont alarmantes. L’environnement reste marginal dans la
décision collective. Des outils, même nouveaux, ne remplaceront pas notre engagement.
4 http://gesi.org/ReportsPublications/Smart2020/tabid/192/Default.aspx
Les plus technophiles de nos lecteurs risquent de s’offusquer de ce que nous ne parlions pas suffisamment
des vertus les plus « évidentes » des TIC. Les modèles climatiques ne sont-ils pas construits sur
ordinateur ? L’observation de la Terre et de sa dégradation serait-elle possible sans les satellites ? Etc. La
réponse est que le lecteur ou la lectrice trouvera aisément, sur le marché ou sur Internet, des sites et des
rayons entiers de librairie consacrés aux bienfaits des TIC et de la « révolution numérique ». Il ou elle aura
par contre beaucoup de mal à trouver quoi que ce soit de lisible sur les impacts négatifs, du point de vue
écologique. C’est à ce manque-là, et non à un jugement définitif et éternel sur les TIC, que cet ouvrage
entend s’attaquer. On ne peut pas tout faire. Après tout, les éloges du numérique n’ont pas eu de scrupules
à passer largement sous silence les effets négatifs, et personne n’a crié au scandale pour autant. Il est vrai
que le rapport de forces n’est pas en notre faveur ! Plus généralement la conviction de ce livre est que tant
qu’on raisonne en termes de « pour » ou « contre » les TIC, on reste dans un débat sur les moyens qui
passe sous silence la question des fins. Technophiles et technophobes, passez donc votre chemin !
Écologie des infrastructures numériques
« Si nous ne pouvons disposer facilement de ces matériaux à des prix
raisonnables, une bonne partie des technologies modernes ne peut
tout simplement pas exister. » Dr Graedel5.
Appelons d’emblée le lecteur à prendre ce que nous allons dire avec prudence. Dans le domaine
dont nous traitons, les incertitudes sont importantes. Les TIC n’existaient tout simplement pas,
statistiquement parlant, il y a 15 ans. Depuis, les appareils sont arrivés en masse dans tous les
coins de la société. Et si les quantités mises sur le marché peuvent être facilement connues, il
faut du temps pour établir des chiffres représentatifs en termes de taux d’équipement et d’usage,
les appareils pouvant être possédés mais pas forcément utilisés. C’est un marché qui, de plus,
évolue très vite. Des mesures fiables prennent plusieurs années, or ce laps de temps est
suffisant pour que les produits que l’on trouve dans les maisons et les bureaux aient totalement
changé – on ne sait plus s’il faut encore appeler un « téléphone » un téléphone, puisqu’il prend
des photos, permet d’écouter la radio, voire de régler ses achats. Appareils et services évoluent
rapidement (télévision, Internet, voix, etc.), ainsi que les usages qui en sont faits.
On peut toutefois établir quelques grands repères sur ce terrain mouvant. L’emprise directe des
TIC sur la nature se répartit en trois grandes catégories : énergie, matières et toxiques. Elle se
produit à toutes les étapes du cycle de vie : extraction des matières premières, raffinage,
fabrication des composants, puis du produit, circuits de distribution et de mise en vente, voire de
publicité, usage, stockage, mise au rebut, collecte, traitement en fin de vie, avec recyclage ou
pas.
Un déferlement de terminaux et de réseaux
Les achats de TIC étaient le moteur de la croissance de la consommation, ces dernières années,
et à ce titre surveillés de près dans des enquêtes de l’INSEE, du CREDOC ou de
l’Eurobaromètre. Les dépenses affectées aux TIC sont celles qui ont le plus fortement progressé
ces dernières années, après la santé : 15 % en 2007, soit près d'un tiers de la croissance de la
dépense totale des ménages.
Figure 1 Consommation des produits des TIC des ménage Français6
Plus de trois quarts des ménages français sont équipés en micro-ordinateurs (76 % en 2010
contre 54 % en 2007), et autant ont un accès Internet à domicile7, c'est quelques points au-
5
PNUE, Le taux de recyclage des métaux : état des lieux, 2011.
6 Insee, comptes nationaux - base 2000.
7 Chiffres Observatoire du Numérique.
dessus de la moyenne UE-27. L'équipement en smartphones (téléphones avec accès internet) a
progressé en 2011 de... 76 %.
D'après les enquêtes l’internet sert surtout à s'informer sur des biens et services (83 %) et à
enrichir ses connaissances (69 %). Mais les usages se diversifient très rapidement, notamment
dans le domaine des achats et des démarches administratives et fiscales.
2 % des émissions de gaz à effet de serre, autant que l’aviation
Ces usages ont une « face cachée », invisible pour l'utilisateur : le déploiement d’infrastructures,
stations de base (téléphonie), réseaux et centre de données (data centers), et, en encore plus en
amont, fabrication des produits, extraction de matières premières.
Cette activité est génératrice de gaz à effet de serre. Rappelons que l'enjeu climatique est
pressant. Les émissions ne cessent d'augmenter et les gaz de s'accumuler dans l'atmosphère,
fabriquant une sorte de couverture géante dont l'effet pourrait aller de +6°C jusqu'à +8°C, en
température moyenne terrestre. Pour qui se dirait que cet écart est bien inférieur à ce que nous
connaissons déjà entre l'hiver et l'été, rappelons qu'un écart de 8°C est l'ordre de grandeur qui
nous sépare d'une époque glaciaire, quand le niveau de la mer était plus bas de... 120 mètres !
Pour cause de calotte glaciaire qui descendait jusqu'à Nantes. La France était une toundra
aride, tandis que le Sahara était peuplé et verdoyant. Voilà à quoi ressemblait la Terre avec
quelques degrés en moins. Que donnerait 6°C de plus ? Nul ne le sait. A quoi il faut ajouter que
le changement en cours se produirait 100 fois plus vite que dans le cycle naturel des glaciations
et des réchauffements.
Les TIC, jusqu'ici, n'étaient guère pointées du doigt pour leurs effets néfastes. Certains courants
écologistes bien en vue les présentaient même comme une alternative possible, ainsi André Gorz
et ses « digital fabricators »8. Mais l’ordre de grandeur affiché par Gartner (émissions des gaz à
effet de serre des TIC = émissions de l’aviation) a été vérifié à tous les niveaux, et a peu à peu
été accepté partout.
Au niveau européen, par exemple, les TIC absorbaient en 2008 environ 8 % de la consommation
électrique dans l’Union européenne (214 tWh) l’équivalent de la moitié de la consommation
électrique française, soit 25 centrales nucléaires. Ce chiffre est vraisemblablement représentatif
de la situation dans l’ensemble des pays industrialisés. C’est un minimum tous les usages ne
sont pas inclus, en particulier ceux qui sont liés à d’autre secteurs (automobile, aviation, etc.) ni la
consommation liée à la fabrication des produits - qui peut être importante, comme on le verra
plus loin. Compte-tenu des sources d’énergie utilisées pour produire l’électricité, ces 8%
représentent près de 2 % des émissions de gaz à effet de serre de l’Union9. Nouvelle
confirmation de cet ordre de grandeur à l’échelle de notre pays avec un rapport qui évalue la part
des TIC à 14 % de la consommation électrique10 (58 tWh), près de 7 centrales nucléaires ! Cela
représente, en France, près de 5 % des émissions de gaz à effet de serre ! 500 kilos par
personne, en moyenne, c’est le quota auquel chaque être humain aurait droit, si la capacité de la
biosphère était divisée par le nombre d’habitants... Le journaliste Nicholas Carr montrait ainsi
qu’un avatar sur Second Life consommait autant d’énergie qu’un Brésilien moyen, soit 1 750
kWh11 !
À ceci s’ajoutent les observations en dynamique : la demande énergétique des TIC progresse
rapidement, de l’ordre de +10 % par an dans un pays comme la France. Et elle ne devrait pas
faiblir dans l’immédiat. L’arrivée des TIC dans la vie quotidienne des Français s’est traduite par
un énorme accroissement de consommation : +635 kWh/ménage/an, soit près de 20 % de la
consommation totale de 200812.
8 Gorz A., L’immatériel. Connaissance, valeur et capital, Paris, Galilée, 2003, p. 41.
9 BIO IS, Impacts of ICT on energy efficiency, Report to DG INFSO, 2008.
10 Breuil H. & al., Rapport TIC et développement durable, CGEDD (Conseil Général de l’Environnement et
du Développement Durable) & CGTI (Conseil Général des Technologies de l’Information), 2008.
Disponible sur http://www.telecom.gouv.fr
11 Nicholas Carr, The Big Switch, Norton & co, 2009.
12 Enertech, Mesure de la consommation des usages domestiques de l’audiovisuel et de l’informatique -
Comment un tel phénomène a-t-il pu passer inaperçu ? La raison est aussi simple que
déprimante : l’arrivée des TIC a totalement annulé les gains énergétiques obtenus sur tous les
autres équipements énergétiques domestiques depuis 15 ans !
Quand on entre dans le détail, certaines consommations sont surprenantes. Une étude montre
ainsi que la consommation principale des magnétoscopes est... la veille, à 70 %13. Elle fait état
d’un amplificateur haut de gamme qui absorbait une puissance de 50 W en veille contre…
67,2 W en fonctionnement. La palme revient à une console de jeu qui absorbe davantage en
veille qu’en fonctionnement ! Des experts estiment que ces consommations en veille
représentent, dans le résidentiel, entre 5 et 10 TWh : l’équivalent de ce que produit un réacteur
nucléaire14 !
Les appareils domestiques ne sont pas les seuls à consommer. Au niveau mondial, les
ordinateurs fixes et portables ainsi que leurs périphériques représentent une grosse moitié de la
contribution des TICs aux émissions de gaz à effet de serre, le reste étant le fait de
l’infrastructure télécom (un petit tiers) et des centres de données (le petit quart restant). En
Europe la consommation se répartissait comme indiquée dans le tableau ci-dessous :
Consommations
Terminaux
(ordinateurs, photocopieurs, imprimantes,
télévisions, batteries et chargeurs, systèmes audio,
lecteurs DVD, boxes, téléphones fixes et mobiles,
fax, modems et routeurs)
158 tWh
Dont : Ordinateurs 29 %
Télévisions 38 %
Systèmes audio 19 %
Téléphones portables 2 %
Infrastructure 56 tWh
Dont : Centres de données 52 %
Infrastructures télécom 25 %
Réseau cellulaire 23 %
Décomposition des consommations UE27 (source : BIO IS, 2008 : pp. 101-114)
Le réseau consomme donc autour du quart du total à lui tout seul ! La part des centres de
données attire l’attention : 52 %, c’est l’équivalent de 3 centrales nucléaires. À l’échelle de
l’Hexagone, l’énergie utilisée par les centres de données représente 1 % de la consommation
d’électricité du pays. À Paris l’un des plus gros clients d’EDF est un centre de données. C’est un
immeuble entier rempli d’armoires de serveur, avec, pour le service le plus cher, un doublement
de toutes les données, par sécurité, et à la cave plusieurs moteurs de bateau permettant de
garantir 7 jours d’autonomie énergétique en cas de panne. L’Europe compte autour de 7 millions
de centres de données. Google possède 900 000 serveurs, répartis sur 32 sites. Son plus gros
Rapport du Projet REMODECE, ADEME – Union Européenne - EDF, 2008.
13 Voir étude Enertech, 2008.
14 Voir Breuil & al., 2008.
centre de données consomme autant qu'une ville de 200 000 habitants.
L’énergie consommée par un centre de données se répartit à moitié pour la climatisation et à
moitié pour les serveurs eux-mêmes, d'où la stratégie de certains gros consommateurs de calcul,
tel Facebook, d'implanter ses serveurs dans des zones froides, comme la frontière avec le
Canada.
La part de consommation énergétique qui revient au réseau et celle qui revient à l’usager final est
l’objet de discussions récurrentes entre les quelques experts qui se sont intéressés au sujet.
Selon les hypothèses, la consommation des terminaux relativement à l’infrastructure est estimée
entre 34 et 75 %15. Les différences tiennent essentiellement à la définition des périmètres et aux
données disponibles. Un auteur peut choisir de classer les « box » dans « le réseau » alors qu’un
autre peut les mettre dans la catégorie des terminaux du fait qu’elles se trouvent chez l’usager et
non en dehors, voilà tout. Cela ne change rien aux chiffres de consommation en valeur absolue.
Si on rapporte la consommation aux émissions de CO2, voici ce qu’on pouvait trouver en France,
en ce qui concerne le rapport entre la part des consommations liée à la production et la part liée
à l’usage :
Equivalent CO2 /
habitant / an (kg)
Part production /
usage (%)
Postes de travail résidentiels 58 83 / 17
Postes de travail professionnels 63 78/ 22
Serveurs et centres de données 9 43 / 57
Téléviseurs et audiovisuel 124 83 / 17
Téléphones mobiles 11 99 / 1
Reste des TIC (dont réseaux) 148 83 / 17
Total matériels 413 82 / 18
+ secteur TIC professionnel 47
Total général 462 73 / 27
Sous-total résidentiel 185 kg
Sous-total professionnel 277 kg
Empreinte CO2 des TIC en France. Source : Breuil & al., 2008 : 28.
La consommation est pour moitié le fait des ménages et pour moitié le fait des entreprises et
activités intermédiaires. Pensons à l’usage immodéré que nous faisons parfois des messageries,
dans le contexte professionnel. Bio IS a calculé que 20 messages accompagnés d’une pièce
jointe de 1 Mo par jour et par personne représenteraient annuellement les émissions de CO2
équivalentes à plus de 1 000 km parcourus par voiture. Or ce sont 294 milliards de courriers
électroniques qui étaient envoyés chaque jour dans le monde en 2010, en incluant les spams,
chiffre qui devrait grimper à 507 milliards en 201316 !
15 Citons notamment Barthel C. et al., GHG Emission Trends of the Internet in Germany, in Langrock, T.,
Ott, H.E., Takeuchi, T. (Eds.) Japan & Germany: International Climate Policy & the ICT Sector,
Wuppertal, 2001; Cremer C., Aebischer B. et al., Energy Consumption of Information and
Communication Technology (ICT) in Germany up to 2010, 2003.
16 http://www.arobase.org/culture/chiffres-email.htm
Toxiques et terres rares - trouble dans la matière
La production globale de déchets électriques et électroniques (DEEE) est estimée aujourd’hui à
environ 40 millions de tonnes par an17. Elle est essentiellement le fait de l’Europe, des États-Unis
et de l’Australie. Chargés sur des camions de 40 tonnes et de 20 mètres de long, cela représente
une file de 20 000 km ou deux camions par minute 24h/2418 !
Pour l’Union européenne, malgré les imprécisions, l’estimation la plus fréquente est de 8 kg de
déchets TIC par personne. En France, pays très bien équipé, on arrive à 24 kg ! Ceci inclut les
frigos, machines à laver, etc. 80 % des déchets viennent des ménages, 20 % des entreprises.
Dans ce lot de déchets, on distingue, à la suite de la directive européenne (voir plus bas), 10
catégories, parmi les équipements informatiques et de télécommunications (catégorie 3) et le
matériel grand public (téléviseurs, chaînes hi-fi etc.) (catégorie 4). Elles représentent environ
35 % du total, en tonnage, chacune pour moitié19.
Et encore nous ne parlons ici que du déchet final ! Le produit dont dispose le consommateur final
ne représente que 2 % de la masse totale des déchets générés tout au long du cycle de vie20.
Fabriquer une puce de 2 g implique le rejet de 2 kg de matériaux environ, soit un facteur 100021.
Ajoutons à cela un taux de croissance bien plus important que celui des autres déchets : de 3 à
5 % par an, contre une quasi-stabilisation des autres catégories. En 2020 la quantité de déchets
pourrait être multipliée par un facteur 2,7 à 7 par rapport à l’an 2000 (suivant les mesures prises
en termes d’efficacité de la régulation environnementale22) ! La contribution des déchets TIC aux
déchets municipaux solides non recyclés serait alors comprise entre 4 et 26 %. Dans le monde,
en 2014, nous produirons 74 millions de tonnes de DEEE par an, avec d’ici là + 500 % en Inde, +
400 % en Chine et en Afrique du sud pour les ordinateurs, 7 à 18 fois plus de déchets liés aux
mobiles (respectivement en Chine et en Inde) !
Les facteurs principaux de cette croissance sont la pénétration des produits dans les vies
quotidiennes, le renouvellement et l’évolution technique qui déclasse les anciens produits (écrans
plats, etc.), le passage au mobile (PC), la réduction de la durée de vie et l’insertion des TIC dans
les produits les plus divers (voitures, vêtements, etc.).
Ajoutons que ces déchets sont toxiques.
Les TIC contiennent mercure, plomb, cadmium, chrome, PBB (diphényls polybromés) et PBDEs
(éthers diphényls polybromés), PVC (dont la combustion peut former des dioxines), baryum
(utilisé dans les écrans cathodiques pour protéger l’utilisateur des radiations), beryllium,
phosphore et additifs pour la luminescence des écrans. En 2000 les équipements électriques et
électroniques utilisaient 22 % de la consommation mondiale annuelle de mercure, entre 1,5 et
2,5 % des consommations de plomb et une quantité importante de cadmium, de diphényles
polybromés (PBBs) et de polybromo diphényl-éthers (PBDEs), des retardateurs de flamme. Les
différentes matières sont fortement imbriquées les unes dans les autres, aboutissant à des
mélanges complexes dont le comportement écologique est difficile à prévoir (bio-accumulation,
persistance etc.).
La fabrication des TIC n’est pas très propre non plus : elle utilise solvants, acides, métaux lourds
et composés organiques volatils.
Les effets de ces toxiques ne sont pas massifs : les morts ne s’empilent pas dans les rues. Mais
ils contaminent l’environnement, s’accumulent dans les chaînes alimentaires. Ils relèvent de ce
qu’on appelle la problématique des « faibles doses ». L’exposition est faible mais chronique, les
effets ne sont donc pas « aigus » comme ce serait le cas en cas d’ingestion massive de phtalates
ou de béryllium. Les effets des faibles doses sont largement débattus mais des enjeux de
17 PNUE / StEP, From E-waste to ressources, 2009, p.1
18 http://www.ecoinfo.cnrs.fr/spip.php?article181
19 Ademe, Synthèse équipements électriques et électroniques – données 2009.
20 Hilty L. & Ruddy Th., « Towards a Sustainable Information Society », Informatik No. 4, August 2000.
21 Kuehr R. & Williams E. (Eds.), Computers and the environment: understanding and managing their
impacts, Kluwer Academic Publishers and United Nations University, 2003.
22 IPTS, The future impact of ICTs on environmental sustainability, 2004.
première ampleur tels que la progression de la stérilité humaine ou du nombre de cancers ne
peuvent pas être écartés, le débat n’étant pas tranché sur le plan scientifique.
Faible intérêt économique, présence de toxiques : il était tentant de se débarrasser des déchets
dans le tiers-monde, pour les faire « traiter » à moindre coût. Et c’est effectivement ce qui se
passe. Très tôt, des ONG ont pointé du doigt le fait que 50 à 80 % des déchets électroniques des
États-Unis n’étaient pas recyclés localement mais exportés. Dès 2002 l’une des plus importantes
ONG du secteur estimait que l’ensemble des déchets électroniques exportés chaque année
représentait un parallélépipède de 4000 m² de surface de base et 200 mètres de haut (2 fois la
statue de la Liberté)23. D’autres sources affirment que 70 % des DEEE mis en décharge à New
Delhi provenaient d’exportations de pays industrialisés24. Le PNUE confirmait en 2005 que la plus
grande source de PC obsolètes en Inde est... l’importation25.
Les conditions de recyclage et d’élimination peuvent être désastreuses : un échantillon d’eau de
la rivière Lianjiang, proche d’un village de recyclage chinois, a révélé des taux de plomb 2400 fois
plus élevés que les standards préconisés par l’OMS. Les échantillons de sédiments contenaient
212 fois plus de plomb que ce qui est considéré comme un déchet toxique en Hollande26. Les
ouvriers travaillent sans masque, et ce sont souvent de jeunes enfants. Diverses études attestent
d’une pollution importante de nombreux sites dans les pays du Sud, le cas le plus médiatisé étant
celui de la province chinoise de Guiyu.
Peut-on les traiter autrement ? Oui, c’est techniquement faisable, mais assez onéreux. Et il faut
parvenir à récupérer les produits en fin de vie, pour les faire arriver dans les centres spécialisés
qui pourront les traiter. Et qui le feront effectivement,rieusement, au lieu d’expédier le tout
dans le tiers-monde. Une autre voie est de remplacer les substances dangereuses par d’autres
produits. Ce n’est pas toujours possible, et ce n’est pas toujours dans l’intérêt économique des
fabricants et des distributeurs.
La collecte peut être motivée par la récupération des matières premières. Un téléphone moyen
contient 23 % de métaux, surtout du cuivre, le reste étant du plastique et des matériaux
céramiques27. Une tonne de téléphones, sans leur batterie, contient 3,5 kg d’argent, 340 g d’or,
140 g de palladium et 130 kg de cuivre. Plusieurs usines de raffinage sont capables de traiter les
cartes-mère et d’en extraire les métaux, en Belgique, Canada, Allemagne, Japon et Suède. Il y
aurait pour 45 millions de dollars de ressources dans nos poubelles.
Le problème est que ce gain est très théorique, car fortement dépendant des coûts de collecte.
La valeur unitaire est trop faible et la valeur totale trop dispersée, comparativement aux coûts de
collecte. L’intérêt des constructeurs, en l’état, est donc clairement de laisser le gisement
inexploité. Même si le recyclage consomme beaucoup moins d’énergie que la production primaire
(5 à 10 %). C'est donc la réglementation qui est intervenue. Collectivités territoriales et
constructeurs jouent un rôle important ici. Les seconds doivent financer la plus grande partie des
frais de collecte, qu’ils réalisent eux-mêmes l’opération ou par le biais d’éco-organismes. Ils
doivent afficher ce coût à côté du prix de vente : c’est « l’éco-contribution » que chacun a pu
observer sur les étals des magasins spécialisés.
Du côté des pays peu industrialisés, la situation est inverse. Du fait de la présence d'une main
d’œuvre abondante et à bas coût, le processus de collecte est efficace. Par contre le traitement
laisse à désirer, et pour cause : une usine capable de traiter 350 000 t/an coûte au moins 1
milliard d’euros.
La présence de toxiques n’est pas la seule motivation, pour les pays développés, pour collecter
les DEE. Une autre motivation est la raréfaction des matières premières. Le secteur des TIC est
à l’origine de 3 % de la demande mondiale d’or et d’argent, 13 % de palladium et 15 % de cobalt
(batteries). Le secteur électrique et électronique dans son entier consomme quant à lui 30 % de
la demande mondiale d’argent, 12 % de l’or, 30 % du cuivre, et jusqu’à 80 % du ruthenium ou de
23 SVTC & BAN, Exporting Harm – The High-Tech Trashing of Asia, 2002.
24 Toxic Link, Is India becoming dumping ground for british ewaste ?, 2004.
25 Toxic Link, Scrapping the hi-tech myth, 2003.
26 PNUE, Les Déchets Electroniques, la face cachée de l’ascension des technologies de l’information et de
la communication, in Pré-alertes sur les menaces environnementales émergentes, n°5, Janvier 2005.
27 PNUE / StEP, 2009, p. 29 pour tout ce passage.
l’indium selon Umicore, l’un des leaders mondiaux des matériaux28. Le Bureau de recherches
géologiques et minières estime que les métaux « high tech » deviennent de plus en plus
stratégiques pour les pays développés29. Il y a déjà eu une rupture d’approvisionnement en
tantale entre 1999 et 2001, un métal dont les gisements sont principalement situés en
République Démocratique du Congo (RDC) et Australie. Certaines filières, comme le coltane
(cobalt), ont été pointées du doigt comme alimentant les guerres en Afrique (République
Démocratique du Congo).
La course à la miniaturisation provoque une expansion du nombre d’éléments utilisés. La
tendance va vers un foisonnement de nouveaux matériaux de plus en plus complexes au sein de
composants de plus en plus miniaturisés. Les métaux rares (au sens de faibles tonnages) sont
présents à la fois dans les TIC et dans les solutions à l’étude pour réduire l’impact écologique
d’autres secteurs : énergies renouvelables, véhicules légers, électriques, hybrides ou à
hydrogène etc. Outre le risque d’épuisement des gisements, cette évolution complexifie le
recyclage, puisque les matériaux complexes sont généralement plus difficiles à séparer et à
reconvertir en matière première secondaire.
On a un peu parlé, dans les media, des « terres rares », ces 17 métaux qui sont essentiels pour
l’électronique mais aussi pour le secteur des « cleantech », de l’armement, l’aviation etc. Ils
sont recherchés pour une particularité commune : leur réactivité. Sans antinium il n’y aurait ni
mobiles, ni tablettes PC. Les terres « rares » sont mal nommées car elles ne sont pas
particulièrement rares, dans l’écorce terrestre : il y aurait près de 1000 ans de réserves, au
rythme actuel d’exploitation30. Le problème est cependant que la demande double tous les 7
ans31. Et que les mines se situent principalement en Chine et plus précisément en Mongolie
chinoise, et que la Chine a annoncé son intention de constituer des « stocks stratégiques »,
retirés du marché. L’UE a porté plainte devant l’OMC... ambiance.
L’OCDE a récemment estimé « qu’avec un taux de croissance annuel de leur production primaire
de 2 %, les réserves de cuivre, plomb, nickel, argent, étain et zinc ne dépasseraient pas 30
années, l’aluminium et le fer se situant entre 60 et 80 ans. L’ère de la rareté se dessinerait donc
pour un nombre croissant de matériaux »32. Alarmisme mal fondé, encore une fois ? Les
découvertes de grands gisements miniers sont bel et bien derrière nous. 8 à 10 % de la
consommation énergétique mondiale est déjà consacrée à extraire et à raffiner les ressources
métalliques. Et plus les mines sont de mauvaise qualité, plus elles consomment d’énergie pour
leur exploitation : un « cercle vicieux » qui pose question. Les pistes évoquées telles que les
nodules polymétalliques ou les fonds marins sous l’Antarctique ne répondent pas au problème
posé par les TIC, soit parce qu’elles ne fournissent pas les métaux visés (c’est le cas des
nodules, qui contiennent surtout du manganèse, du fer et de l’aluminium), soit parce qu'elles
demanderont, pour leur exploitation, davantage de ressources.
Moins on trie, moins les ressources seront disponibles pour les générations à venir. C’est donc
avec raison que le Programme des Nations Unies pour l’environnement a publié un rapport
volontairement alarmiste, en mai 2011, attirant l’attention sur l’inefficacité des systèmes de
recyclage des métaux33. À l’échelle mondiale, moins d’un tiers des métaux utilisés ont un taux de
recyclage supérieur à 50 % ; 34 sont recyclés à moins de 1 % - et parmi eux 17 sont utilisés en
électronique. Les plus recyclés sont l’acier, le plomb et les métaux précieux, et encore avec de
grandes disparités selon les applications considérées. Les moins recyclés sont ceux qui sont
massivement utilisés dans le domaine des TIC. Par exemple il n’y a pas de recyclage de métaux
tels que l’indium utilisé dans les diodes électro-luminescentes (LED). Le rapport conclut que le
passage à une économie verte ou « circulaire » « suppose une progression spectaculaire des
faibles taux actuels de recyclage des métaux ».
28 http://www.preciousmetals.umicore.com/PMR/Media/e-scrap/
29 Hocquart C., « Les enjeux des nouveaux matériaux métalliques », Géosciences, n°1, janvier 2005.
30 http://minerals.usgs.gov/minerals/pubs/commodity/rare_earths/mcs-2011-raree.pdf
31 Bihouix Ph. & B. de Guillebon, Quel futur pour les métaux ? Raréfaction des métaux : un nouveau défi
pour la société, EDP Sciences, 2010.
32 Commissariat général au Développement durable : « Matières mobilisées par l’économie française.
Comptes de flux pour une gestion durable des ressources», 2009, p. 11.
33 http://www.unep.org/resourcepanel/metals_recycling/
Deux exemples : l’ordinateur et le téléphone portable
Le téléphone portable
Au niveau de l’Europe des 27, les 820 millions de téléphones portables en activité en 2007 ont
consommé 0,6 % de la consommation électrique totale de l’Union européenne, soit environ 3
réacteurs nucléaires. Il n’y a pas d’étude plus récente. 1/5e est consommé par le téléphone, 4/5
par le réseau.
Ici aussi la tendance est à la hausse, tirée notamment par la réduction de la durée de vie,
l’accroissement des fonctionnalités et le multi-équipement. Le progrès de l'efficacité énergétique
est certes continu, mais il est tiré par la miniaturisation et le nomadisme, et non par le souci
écologique : il s’agit de gagner en autonomie, pour faciliter et multiplier l’usage, le rendre continu.
Ces gains devraient donc ralentir la hausse mais pas l’endiguer. Une entreprise télécom a ainsi
vu son coût énergétique par unité d’information réduit de 39 % mais la quantité d’information
transmise augmenter de 50 %34. Le rapport BIO IS (2008) table sur une hausse de 25 à 80 % de
la consommation électrique en usage d’ici 2020.
Côté déchets, le descriptif est vite fait. Bouygues indique que le taux de récupération ne dépasse
pas 5 % même lorsque l’opérateur procure un avantage financier de 10 euros en cas de retour
des anciens portables. Sur 25 millions de nouveaux terminaux ainsi mis sur le marché français
chaque année, moins d’un million serait récupéré.
Au niveau de l'appareil lui-même, les analyses de cycle de vie montrent que sur les quatre étapes
du cycle (fabrication, transport, utilisation, rebut), c’est la fabrication qui domine très largement
dans sa contribution à l’ensemble des impacts environnementaux35. Il concentre 80 à 100 % des
impacts, selon les variables considérées (épuisement des ressources, effet de serre, destruction
de la couche d'ozone, consommation d'énergie etc.). Or les appareils sont renouvelés tous les 18
mois, en moyenne, alors que leur durée de vie technique est de 7 à 8 ans...
Si on remet l'appareil dans son « écosystème » technique, toutefois, c'est le réseau qui
consomme le plus. D'après une étude réalisée par Ericsson36 en 2004 sur un réseau 3G de
téléphones mobiles, 78 % des émissions sont attribuables à l’opérateur lui-même, tandis que la
fabrication des équipements ne représente plus que 22 % du total. Les chiffres sont disputés, la
recherche publique étant faible, et chacun ayant intérêt à pointer les autres du doigt...
L’arrivée des smartphones en grandes quantités sur le marché introduit et répandu massivement
de nouveaux usages qui ont tous en commun d'être fortement consommateurs de bande
passante sur les réseaux de télécommunications. Les produits de type « tablette » devraient
accentuer encore un peu plus cette tendance.
L’ordinateur
Le parc français est d’environ 20 millions d’ordinateurs personnels, avec une base de
renouvellement de 5 ans, en moyenne. Sa consommation électrique représente 3,3 % de la
consommation électrique nationale, soit deux réacteurs nucléaires ! Elle se répartissait entre la
maison et le bureau à 30 %-70 % pour les ordinateurs fixes et 60 %-40 % pour les portables.
C'est un marché en croissance, la saturation n'est pas atteinte. D’autant que le multi-équipement
gagne peu à peu : en 2008, les ménages étudiés possédaient un ordinateur dans 85 % des cas,
deux dans 22 % des cas, trois dans 6 % des cas37. Le taux d'équipement est directement fonction
du revenu.
Les gains récents en termes d’impact écologique sont à relativiser. Les écrans plats consomment
trois fois moins, oui, mais à condition que la taille ne change pas, car la consommation d’un
écran croît fonction du carré de sa diagonale. Or la taille des écrans a fortement augmenté,
34 GeSI, 2008, p. 25.
35 Singhal P., Integrated Product Policy Pilot Project – Stage I, II & III, Reports, Nokia, Espoo, Finland,
2003, 2004, 2005. et ADEME, Analyse du cycle de vie d’un téléphone portable, CODDE, 2008.
36 Ericsson, Von GSM zu UMTS. Informationen über neue Mobilfunktechniken, 2001/2.
37 Voir Enertech, 2008.
l’entrée de gamme est maintenant de 19 pouces. Le gain énergétique semble assez net du côté
des ordinateurs portables, par contre. Ils consomment environ 6 fois moins que les postes fixes.
Et comme le portable se met plus rapidement en veille, les durées moyennes de fonctionnement
sont réduites : 2 h 30 en moyenne par jour, contre 5 à 8h pour les ordinateurs fixes.
Du côté du cycle de vie, les rares analyses disponibles38 convergent pour identifier les 2 étapes
de fabrication et d’utilisation comme étant les plus impactantes, en même proportion. On ne peut
exclure cependant que cela soit lié à l’intérêt primordial apporté par ces études aux gaz à effet de
serre et à la consommation d’énergie. L’unité centrale semble dominer très nettement le bilan, ce
qui relativise l’importance du moniteur.
Les limites des analyses de cycle de vie
Nous avons beaucoup eu recours aux « analyses de cycle de vie », jusqu'ici. Elle consiste à lister
l'ensemble des impacts provoqués par l'usage d'un produit, du « berceau à la tombe », c'est-à-
dire de l'extraction des matières premières dans la croûte terrestre au démantèlement et à
l'entreposage final en décharge.
Mais ces outils sont loin d’être une solution parfaite pour répondre à la question de l’impact
écologique d’un produit, même si c’est la seule méthode qui paraisse aujourd’hui suffisamment
fiable pour produire des données précises. Les limites de ce type d’études sont relativement bien
connues des spécialistes39 :
Comment qualifier les « impacts » ? L’effet de certains produits polluants est tout
simplement inconnu. Quel poids accorder à chacun d'entre eux ? Que penser d'un
produit qui émet moins de gaz à effet de serre mais plus de déchets nucléaires ? Est-il
« plus vert » ? Quel est le problème le plus urgent ?
Les résultats des différentes ACV sont souvent peu comparables entre eux. Les produits
TIC comportent entre 500 et 1000 substances différentes, avec pour conséquence une
chaîne d’approvisionnement complète difficile à reconstituer. Une étude estime que les
données utilisées ne sont fiables que pour 15,7 % d'entre elles.
Les données sont souvent confidentielles... D'où la présence en grand nombre d'études
privées, qui ne peuvent pas être vérifiées.
Enfin la durée et le coût d’une étude complète restent clairement dissuasifs : de 10 000 €
à 70 000 € pour l’étude du kilowattheure d’EDF, avec des travaux qui s’étalent sur 16 à
24 mois.
Avec ces dizaines d'études nous avons les pièces d’un puzzle complexe que rien ou presque ne
relie au consommateur ni aux décisions du Parlement. Pourtant c’est bienque doit avoir lieu
l’évaluation, de l'avis même des intéressés !
38 Une revue très complète de ces études a été réalisée par le groupe Ecoinfo http://www.ecoinfo.cnrs.fr
39 Voir par exemple Grisel L. & Rosset Ph., Analyse du cycle de vie d’un produit ou d’un service, AFNOR,
2004 ; Scharnhorst W., « Life Cycle Assessment in the Telecommunication Industry : A Review ».
International Journal of LCA, vol. 13 n°1 2008.
Dématérialisation des modes de vie ?
Les impacts de la filière TIC, disent les représentants des industriels, peuvent être négligés.
L'important, ce ne sont pas les 2 % (global) des émissions de gaz à effet de serre, qui sont
occasionnés par les TIC, mais les 98 % restants, pour la réduction desquels les TIC sont tout
indiquées.
Pourtant les TIC n’ont pas été conçues ni déployées dans un but de « développement durable ».
Les sommets internationaux qui se tiennent sur ces deux thématiques à la même époque ne font
d’ailleurs aucune référence l’un à l’autre. Au Sommet mondial sur la société de l’information à
Tunis en 2003 ont été invoqués les problèmes de fracture numérique, de régulation des droits de
propriété dans un secteur qui est tenu pour aller croissant et pour longtemps. Au Sommet
mondial sur le développement durable à Johannesburg en 2002, a contrario, sont évoqués les
problèmes de la planète, dont les déchets électroniques et la croissance insoutenable de la
consommation d’énergie, etc.
Le constat est le même au niveau national : le Grenelle de l’environnement ne contient aucune
provision relative aux TIC ; de leur côté les diverses manifestations autour de la société de
l’information (rencontres d’Hourtin, autorités de régulation etc.) ne font aucune référence à la
question environnementale. L’absence de communication va jusqu’aux services spécialisés dans
les ministères et collectivités territoriales, qui semblent s’ignorer mutuellement. Environnement et
société de l’information se comportent comme deux secteurs à l’intérieur des sociétés, deux
spécialisations dont les liens sont problématiques.
Pourtant les liens de l’un à l’autre semblent clairs, vu de loin40 : le rapport du MIT au Club de
Rome a été un pionnier dans l’utilisation de modèles numériques, qui se sont généralisés ; la
Terre est sans cesse observée par de multiples satellites ; l’émergence de la « société civile » à
l’échelle mondiale n’aurait guère pu se faire sans les facilités de communication offertes par les
TIC, etc. Un courant de pensée écologiste soutient depuis longtemps que l’information est
« néguentropique », au sens où elle permet de lutter contre l’entropie qui menace de conduire le
système industriel à l’effondrement. La stratégie développée lors du sommet de Lisbonne
s’appuie d’ailleurs sur l’usage massif des TIC pour initier une « croissance verte » – aspect déjà
évoqué dans le rapport Nora-Minc consacré à la société de l’information (1978).
Ce qui n’est guère pointé, ce sont les contradictions entre ces deux discours : si la « société de
l’information » devait permettre une meilleure information, comment se fait-il qu’on en sache si
peu, alors que la France entière est désormais connectée, sur les grands enjeux
environnementaux globaux ? Si la « société de l’information » est si économe en énergie et en
matière, et génératrice de croissance pour tous, comment se fait-il que les inégalités et la
consommation de ressource continue de croître ? Comment se fait-il que la consommation
énergétique des ménages français augmente ou stagne, mais ne baisse pas ?
La stratégie développée dans les rapports tels que SMART 2020, commissionnée par les
industriels, est simple, et repose sur deux pieds. La première réside dans les progrès « naturels »
du secteur. Faire plus avec moins, finalement, c'est ce que les industriels font depuis toujours, il
suffit de mesurer l'énorme accroissement de la puissance de calcul par unité d'énergie, au cours
de ces dernières décennies, de l'ENIAC, ancêtre de l'ordinateur, dont les lampes consommaient
énormément, jusqu'au smartphone. Ainsi les impacts du secteur seraient-ils en voie de
« résorption », comme un expert de la Commission Européenne, Peter Johnston, a pu nous le
dire explicitement. Le second pied réside dans l'utilité des TIC pour les autres secteurs
industriels, qui ne sont apparemment pas susceptibles des mêmes progrès. Les TIC peuvent se
substituer à certaines fonctions existantes, ou les optimiser, permettant d'utiliser
« intelligemment » les ressources existantes. Voyons ce qu'il en est réellement de ces
promesses.
40 Berhault G., Développement durable 2.0, Editions de l’Aube, 2009.
Résorber l’impact écologique du numérique
Les « progrès du secteur » vont-ils résorber ses excès ? C’est vrai dans certains cas, et pour un
certain temps, ainsi de la fibre optique dont l'efficacité énergétique est bien meilleure que le
cuivre, ou pour les processeurs, dont le nombre de calcul effectué par kWh double tous les 18
mois41. Mais pour combien de temps encore ? Ces progrès ne sont-ils pas compensés par
d’autres tendances qui vont en sens inverse, comme l’explosion de la quantité de données qui
transite ? De plus dans bon nombre de cas, notamment les déchets, ce sont les réglementations
qui créent des progrès, pas le marché. Il n'y a donc rien de « naturel ». On peut donc
légitimement se demander pourquoi il n'y a pas de débat plus large sur ces questions.
Des progrès « naturels » ? Pas vraiment ! Cloud computing,
infobésité logicielle et obsolescence accélérée
L'étude SMART 2020 s’enthousiasme de ce que la croissance de la consommation d’énergie des
ordinateurs personnels ne fera « que » tripler, alors qu’elle aurait du septupler, toutes choses
égales par ailleurs, avec le passage de 600 millions à 4 milliards de machines. De même les
centres de données devraient voir leurs émissions de CO2 multipliées « seulement » par trois, au
lieu de cinq ; l’infrastructure télécom par trois au lieu de près de six. L'étude BIO IS (2008),
indépendante des intérêts marketing des entreprises, confirme l'ampleur des potentiels au niveau
européen.
La croissance sera donc moins pire qu’elle aurait pu être ! De là à parler de « résorption » des
excès, il y a de la marge, quand même...
Les gains viennent principalement :
côté informatique, de l’amélioration de l’efficacité énergétique des serveurs, de leur taux
d’utilisation (via la virtualisation) et de la gestion de leur climatisation, des PC, de la percée des
ordinateurs portables, du passage du cathodique au LCD, du passage aux normes plus évoluées
de gestions de l'énergie (logiciel EnergyStar, qui gère les modes veille etc.)
côté télécoms, du passage à la fibre optique et des gains sur les boitiers multiservices
(« box »)
et, côté électronique grand public, de l’élimination des lecteurs VHS, du passage aux
téléviseurs à écran plat voire à LED
Ces bonnes nouvelles toutes relatives tendent pourtant à occulter d'autres aspects moins
réjouissants. Chacun a ainsi pu constater que ce n'est pas une « substitution » qui se produit,
dans le domaine des écrans, mais un agrandissement multiplicatif. L’écran plat, autorisant de
plus grandes surfaces et un moindre encombrement, s’est multiplié partout dans notre
environnement – gares, métro etc. et même les bureaux de Poste, où des écrans géants nous
expliquent ce qu’il faudrait faire pour... protéger la planète ! Une étude Sofrès pour Gulli en 2008
montrait que les ménages possèdent en moyenne au moins 6 écrans.
D'où les chiffres, qui sont sans appel : la consommation du poste « vidéo » a considérablement
progressé, dans le budget énergétique des ménages42. Les téléviseurs principaux (LCD et
plasma) consomment en moyenne respectivement 1,6 et 3,5 fois plus que les anciens téléviseurs
à tube cathodique. Et les appareils « à projection d’image » (vidéoprojecteurs et rétroprojecteurs)
consomment encore plus !
Les réseaux sont de plus en plus sollicités. Les données de l’ITU ne disent rien à ce sujet mais
Cisco indique que la tendance est exponentielle : le trafic mobile mondial, en 2010, a triplé, pour
la troisième année de suite, et devrait continuer de croître au rythme de 50 % par an au moins
jusqu’en 2016, aboutissant à une multiplication par 7 du trafic. D'après ABI Research, le trafic
mobile en 2014 devrait être 39 fois plus important qu’en 2009, l’équivalent de 1 milliard de DVDs
vont être annuellement véhiculés par le réseau – ce qui revient à 133 fois la quantité de données
41 Groupe EcoInfo, Impacts écologiques des TIC, EDP Sciences, 2012, p. 189
42 Voir étude Enertech, 2008.
qui a été transmise par les réseaux mobiles depuis leur apparition dans les années 1980 ! Ces
besoins de bande passante se traduisent par un câblage accéléré de la planète, avec des
« tuyaux » (backbones) toujours plus gros pour acheminer toujours plus de données. Lucent
Submarine, entreprise située à Calais, produit et installe ainsi chaque année 40 000 km de
câbles. L'arrivée des smartphones a été bien visible sur l'activité de l'entreprise. Les tablettes
généreront en 2015 un trafic équivalent à l’ensemble du réseau mobile mondial en 2010 :
248 pétaoctets par mois.
Et il n’y a aucune limite perceptible à cet accroissement de production et de transfert de
données.
La raison ? Le nombre d’échanges, mais aussi le poids de chacun des échanges ou connexions,
par exemple le recours croissant à la vidéo. Google indique que le nombre de vidéos YouTube
livrées sur les appareils mobiles a triplé en 2010, atteignant 200 millions de visionnages par jour.
L’évolution vers le nomadisme pousse aussi les appareils à se délester des fonctions les plus
énergivores sur les réseaux ! Car l’une des techniques, pour augmenter l’autonomie d’appareils
qui font des milliards de calculs, est de transférer les calculs les plus lourds, et donc la
consommation, vers le réseau, le terminal ne récupérant que le résultat.
On ne peut pas nier les énormes progrès accomplis, en termes d’efficacité énergétique, sur les
appareils pris un à un. Mais une telle présentation fait totalement abstraction de la dynamique
exponentielle de production de données, multiplication des écrans etc.
Quant aux analyses du cycle de vie, à quoi servent-elles à partir du moment les intérêts
économiques font que leurs recommandations sont ignorées ? Plusieurs études soulignent ainsi
l’importance de la durée de vie des produits, ce qui inclut le réemploi. Pourtant la durée de vie
des appareils ne cesse de diminuer. En 1960 la première utilisation des ordinateurs était de 10
ans ; en 1998 elle n’était plus que de 4 ans voire 2 ans pour les produits les plus innovants. Aux
États-Unis, la durée de vie des ordinateurs a chuté, passant de 6 ans en 1997 à deux ans en
200543. Les téléphones portables ont une durée de vie de moins de deux ans dans les pays
industrialisés, ils sont devenus un produit de mode.
Mêmes observations dans le champ de la programmation. La concurrence pousse à programmer
« vite et mal » (quick and dirty), engendrant une inflation sans fin et sans nécessité de la taille
des programmes. Windows 7 et Office 2010 occupe environ 15 fois plus de puissance
processeur, 70 fois plus de mémoire vive et 47 fois plus d'espace disque que la version en vente
en 1997. Le concours Université du Système d'Information 2010 a montré qu'une optimisation
pouvait générer une économie de 600 % sur le poste client et 20 % sur le serveur44.
Bref, efficacité écologique ne rime pas avec efficacité économique.
La réglementation
Ces raisonnements présentent une autre faiblesse : ils laissent croire que tout ceci est une
conséquence directe de la « main invisible du marché », qu'intérêt économique des firmes et
écologie pourraient aller ensemble. Dans le domaine de la consommation d’énergie, c n’est déjà
qu’en partie vrai, comme on l’a vu. Mais dans le domaine des déchets et des flux de matière,
c’est totalement faux : ce sont les réglementations qui sont le moteur de l’évolution. SMART 2020
se montre bien discret à ce sujet, faisant passer des progrès spontanés (« naturels ») du secteur
pour ce qui n'est que le résultat de l'action du régulateur public.
Et ce sont encore les réglementations qui sont motrices (ou devraient l’être) en ce qui concerne
la multiplication des écrans dans l’espace public, puisqu’ils sont (ou devraient être) sujets à la loi
sur l’affichage public... Le constat est là : tant que les matières premières restent relativement
bon marché, il n’existe aucun intérêt économique à pousser au recyclage ; aucun intérêt non plus
à prendre en compte le fait que l'extraction de matière à partir de nos vieux ordinateurs émet 10 à
20 fois moins de gaz à effet de serre que l’extraction de nouvelles ressources... Ce fut d'ailleurs
l'une des motivations principales du Parlement européen, dès les années 1990, qui a aboutit à la
directive sur les déchets électriques et électroniques (DEEE). Et évitons de croire que nous
43 US EPA, Life cycle of old computers, 2002. http://www.epa.gov/region02/r3/problem.html
44 Groupe EcoInfo, Impacts écologiques des TIC, EDP Sciences, 2012, p. 191
sommes ici dans un cas unique ; ce constat a été fait partout et a conduit aux mêmes
conséquences : aux États-Unis existent de nombreuses réglementations, et la Chine elle-même
dispose d’une législation sur les déchets électroniques, depuis janvier 2011.
Trois textes font référence, au niveau de la commission européenne. La directive DEEE
(2002/96/CE), qui vise la collecte et le traitement des déchets issus de produits électriques et
électroniques ; la directive ROHS (2002/95/CE), « Removal of Hazardous Substances », qui
réglemente et bannit l'usage de certains produits toxiques ; et la directive « EuP » (Energy-using
products), qui vise tous les produits consommateurs d'énergie. Sur le plan international, la
convention de Bâle réglemente et interdit, très souvent, l'exportation de déchets EEE.
Les différents textes européens sont à replacer dans le cadre de la « Politique intégrée des
produits » (IPPC), qui entend promouvoir une réflexion axée sur l’analyse du cycle de vie du
produit, des impacts liés à l’extraction des matières premières au recyclage ou élimination finale.
L’idée générale est que les usagers, finaux ou intermédiaires, profitent d’un « repas gratuit » en
ne payant pas la totalité des coûts environnementaux ; qu’il faut donc modifier le cadre
réglementaire pour appliquer le principe « pollueur-payeur », reconnu dans la Déclaration de Rio
(1992) et déjà mis en avant par l’OCDE dès 1972, au lendemain du Sommet de Stockholm la
même année. Le consommateur doit être informé pour être incité à acheter des produits
« verts » ; les fabricants doivent davantage mettre en œuvre d’écoconception ; la participation
des différentes parties prenantes au processus doit être plus large.
Déchets
La Directive dite « DEEE » impose aux fabricants et aux importateurs d’équipements de prendre
en charge les coûts de ramassage et de traitement de leurs produits en fin de vie. Elle est basée
sur cinq grands principes :
le « principe pollueur-payeur », sous la forme d’une écocontribution payée par le
consommateur final afin de participer au coût du système de collecte et de traitement ;
la « responsabilité élargie du producteur », qui impose aux producteurs de devoir rendre
compte de l’élimination adéquate des produits en fin de vie, ce qui est censé les inciter à
investir en amont dans l’écoconception pour diminuer ces coûts en aval45 ;
la règle du « 1 contre 1 », qui impose aux distributeurs de reprendre l’ancien appareil
pour l’achat d’un nouveau ;
la création d’éco-organismes, qui assurent le travail au nom des producteurs ; ils sont
quatre à ce jour en France, dont Eco-systèmes qui détient les trois quart du marché hors
lampes, et Récylum qui est spécialisé dans les lampes usagées sauf les ampoules à
filament ;
des objectifs chiffrés : 4 kg/an/hab. à atteindre en 2006 pour les DEEE des ménages.
Automobile, chimie etc. toutes les filières sont visées par des dispositions similaires. Le but est
de parvenir à structurer la production de déchets selon la hiérarchie suivante : prévention ;
préparation en vue du réemploi ; recyclage ; autre valorisation, notamment valorisation
énergétique ; et élimination.
Quels sont les résultats ? Aujourd’hui la plupart des producteurs adhèrent aujourd’hui à l’un des
éco-organismes (Ecologic, Eco-systèmes, ERP ou Recylum) ; 18 600 points de collecte sont
opérationnels, qui s’ajoutent aux 3400 mis à disposition par les collectivités territoriales. Le taux
de recyclage est plutôt élevé : entre 71 et 91 %, dont 81 % recyclage (en tonnes) et 5 %
valorisation énergétique. Le reste, 13 %, va à la destruction, c’est-à-dire à l’incinération et à
l’enfouissement.
Tout va pour le mieux ? Non ! Ce « taux de recyclage » ne concerne que la part collectée, qui
reste faible. En France la filière a atteint l'objectif attendu de 4 kg/an/hab avec 2 ans de retard,
alors que la Belgique voisine atteignaient dès 2007 7,2 kg / hab / an, l'Allemagne 8, le Royaume
45 Glachant M., « Le concept de Responsabilité élargie du producteur et la réduction à la source des
déchets de consommation », Annales des Mines - Responsabilité et Environnement, 2005.
Uni et l’Irlande plus de 10 et les pays scandinaves 15 kg / hab / an 46. Ce retard évident n’a pas
empêché le ministère de se féliciter bruyamment de ses excellents résultats47. Pourtant 80 %
n’est toujours pas récupéré.
On note aussi le très faible taux de réemploi (2 %), alors qu’il est très important, tant sur le plan
de l'efficacité écologique globale que pour l’économie sociale et solidaire. C’est tout un secteur
qui vit, et parfois de manière rentable, de cette activité. Cela ne semble pas intéresser le
ministère outre mesure.
On note aussi l'imprécision du terme « recyclage ». Apparemment le ministère se satisfait de ce
que le secteur lui en dit. Or tout indique, par exemple, que les exportations de déchets toxiques
n’ont pas cessé48. L’importante ONG sénégalaise ENDA a récemment déclaré refuser tout don
d’ordinateurs, au motif que ces dons « généreux » sont en réalité du déchet dont les pays riches
veulent se débarrasser. Qu’est-ce qui est « recyclé », exactement ? On se demande, l’opacité
règne en maître.
Contrairement aux propos autosatisfaits de nos institutions, l’inefficacité de la directive est telle
qu’elle est en révision. L’objectif est de fixer aux pays membres des objectifs plus élevés de
récupération (65 % d’ici 2016), mais avec plus de souplesse et une plus grande cohérence avec
la législation de l’UE, afin d’améliorer le taux de collecte. La révision devrait aussi durcir et
renforcer le contrôle pour améliorer le taux de collecte et réduire les exportations illégales ou
contournant la convention de Bâle.
Toxiques
La directive ROHS stipule que, depuis le 1er juillet 2006, les équipements électriques et
électroniques, qu’ils soient importés ou non, doivent être mis sur le marché en étant libres de six
substances dangereuses : le plomb (utilisé justement pour les soudures) ; le mercure (piles) ; le
cadmium (piles, circuits intégrés) ; le chrome hexavalent (contacts des connecteurs) ; les
polybromobiphényles (microprocesseurs) et les polybromodiphényléthers (boîtiers d’ordinateurs).
Cette directive a engendré une baisse drastique des quantités de toxiques en circulation. Mais
elle n’y a pas mis un terme, tout simplement parce qu’en fait ils ne sont pas exactement interdits :
pour bon nombre d’entre eux c’est leur concentration maximale qui est limitée, généralement de
0,1 % par unité de poids de matériau homogène, sauf pour le cadmium où la limite est de 0,01 %.
Et la directive comprend de nombreuses exemptions, pour des produits pour lesquels la
substitution est jugée, par les producteurs, trop difficile ou impossible. Schématiquement, les
industriels traînent des pieds et demandent de nombreuses exemptions, tandis que les
associations souhaitent généraliser l’interdiction de certaines substances sans toutefois aller
jusqu’à poser des questions plus larges comme l’obsolescence accélérée ou la société de
consommation, on le verra plus loin.
L’autre problème est l’exportation des déchets toxiques. La Convention de Bâle sur le contrôle
des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et de leur élimination a été signée en
1989 et vise à :
Réduire la circulation des déchets dangereux entre les pays ;
Éviter le transfert de déchets dangereux des pays développés vers les pays en
développement ;
Réduire au minimum la quantité et la toxicité des déchets produits ;
Aider les pays en développement à gérer de façon raisonnable les déchets, nocifs ou
pas, qu’ils produisent.
L’Afrique a produit une convention proche, qui cherche aussi à mettre fin à l’importation de
déchets dangereux et aux contrôles de leurs mouvements transfrontaliers : la Convention de
Bamako, signée en 1991, est entrée en vigueur en 1996, ratifiée par 23 pays africains.
46 Breuil & al., 2008, p. 30.
47 Note de synthèse MEEDDM, C. Jouanno, bilan de la filière pour la période 2006-2009 et les nouveaux
défis fixés pour 2010-2014, 22 février 2010.
48 D’après le consortium StEP, 2009.
Les déchets toxiques sont de toutes sortes, le flux DEEE n’est pas le seul à contrôler, loin de là –
le cas du porte-avion Clemenceau, amianté et pourtant envoyé pour un démantèlement en Inde,
les conditions sanitaires requises sont inexistantes, a défrayé la chronique, grâce à la
vigilance de Greenpeace.
Pour quels résultats ? D’après le consortium international StEP (« Solving the E-waste
Problem »), placé sous l’égide de l’Université des Nations-Unies et du Programme des Nations-
Unies pour l’Environnement, les exportations continuent. Aux État-Unis, seuls 11 à 14 % des
DEEE sont confiés à des recycleurs, qui les renvoient en général (70 à 80 %) vers des pays en
voie de développement. Selon l’activiste Jim Puckett, du Basel Action Network, « les trois quarts
des équipements électroniques déclarés d’occasion et envoyés vers les pays en voie de
développement ne sont pas réutilisables, En réalité, ce sont des DEEE dont on veut se
débarrasser »
Efficacité énergétique
Divers travaux ont constaté que les potentiels d’efficacité énergétique mis en avant par une
multitude d’études spécialisées n’étaient pas recherchés par les entreprises. L’acteur le plus
emblématique, dans ce secteur, en France, est peut-être l’association negaWatt. Le dernier
scénario établit ainsi que nous pourrions jouir du même mode de vie, et même un peu plus élevé,
avec une population un peu plus importante, tout en réduisant notre consommation d’énergie
de... 65 % ! Oui vous avez bien lu : 65 %. Une réduction de 75 % des consommations en mode
« veille » suffirait à économiser la consommation électrique d’un pays comme la Suède.
Et pourtant ce n’est pas la direction qui est prise par les acteurs économiques. Il suffit de
regarder la forme de la consommation énergétique en France pour constater que « économiser »
ne veut pas du tout dire la même chose, côté économie ou côté écologie. Là encore, il fallait donc
réglementer.
L’Europe s’est donc fixée fin 2006 l’objectif d’économiser 20 % de la consommation annuelle
d’énergie primaire d’ici à 2020. La Directive « Energy using Products » (2005) s'inscrit dans cette
direction et impose des objectifs d’innovation concernant la conception des produits consommant
de l’énergie tels que les appareils de chauffage, d’électroménager, etc. Elle définit des conditions
et des critères que les produits consommateurs d’énergie doivent remplir pour être autorisés à
être commercialisés et obtenir le marquage « CE ».
À ce jour, 20 catégories de produits sont concernées. Sont désormais visés les télévisions,
veilles, alimentations externes, éclairage, ventilateurs, réfrigérateurs, lave-linge, lave-vaisselle,
boîtiers numériques (« box ») et certaines lampes domestiques. Les études en cours concernent
notamment les matériels de chauffage, les fours, grills, machines à laver, à sécher et à laver la
vaisselle professionnelles. Pour chaque catégorie de produits, une procédure officielle, assez
lourde et longue, a été instaurée et doit être scrupuleusement suivie. Elle commence par une
étude préparatoire et intègre ensuite la consultation d’ONG et d’entreprises dans la rédaction des
normes.
L’étude relative aux ordinateurs est un document de 325 pages remis à la Commission
européenne en septembre 2007. L’idée est qu’un potentiel de réduction important existe. Mais les
travaux en sont restés là, à la fois parce que les ordinateurs ne sont pas considérés comme
prioritaires, étant sous le coup d’autres initiatives telles qu’Energy Star, et d'autre part parce que
le sujet est assez ardu, du fait du grand nombre de fabricants et de la complexité des
paramètres. C’est pourquoi la Commission a préféré commencer par des produits plus simples
tels que les décodeurs TNT (set top boxes) ou les téléviseurs.
Une autre mesure possible est la Directive 92/75/CEE qui porte sur l’information des
consommateurs et est notamment à l’origine de la désormais fameuse « étiquette énergie ». En
effet, comment reprocher aux consommateurs de consommer « trop », ou « mal », si rien n’est
fait pour leur indiquer les effets négatifs des appareils qu’ils achètent ?
Comme le souligne le rapport « TIC et développement durable » :
« Il est donc surprenant de constater, dans la société de
l’information d’aujourd’hui, que les cafetières, par exemple, qui ne
génèrent qu’une consommation insignifiante, se voient obligées
d’afficher leur consommation, alors que des millions d’ordinateurs,
consommant unitairement 4 fois plus, n’ont aucune obligation49. »
On ne saurait mieux dire.
Quel est le résultat de ces actions ? Aucun bilan véritable n’est à disposition. On peut toutefois
signaler la très grande efficacité, dans le domaine de l’électroménager, des étiquettes-énergie,
puisque c’est elles, en grande partie, qui ont conduit à l’économie des 635 kWh/an/hab évoqués
plus haut. Mais ces étiquettes, à nouveau, se bornent à comparer des produits entre eux, et n'ont
donc aucune prise ni sur leur évolution, s'ils deviennent plus grands, ni sur leur multiplication. Et
l’évolution des produits est bornée par les marges de manœuvre des oligopoles du secteur,
empêchant des évolutions plus systémiques, comme le montre l’exemple des énergies
renouvelables, longtemps bloquées par EDF.
Les normes et écolabels
Une manière de tenir compte de tous les impacts et de valoriser les analyses de cycle de vie
(ACV) est d’attribuer un label aux meilleurs produits. L’Union européenne attribue depuis
longtemps un « écolabel », dans l’espoir de guider les choix des consommateurs et réduire son
empreinte écologique. Attribué pour une période de 3 à 5 ans, il coûte entre 800 et 26 300 euros.
La méthode de vérification relève de l’autoévaluation, ce qui affaiblit considérablement la portée
de la garantie. L’autorité compétente peut toutefois faire des visites inopinées.
Les critères diffèrent selon les produits. Pour les télévisions, ils portent sur l’économie d’énergie
(en fonctionnement et en veille), sur le prolongement de la durée de vie (durée minimale de deux
ans…), et sur sa reprise et son recyclage (facilité de démontage, recyclabilité, interdiction de
certaines substances retardatrices de flammes). Pour les ordinateurs personnels et portables,
sont visés l’énergie, la durée de vie (notamment la période de garantie et de disponibilité des
pièces de rechange), la teneur en mercure, le bruit, le rayonnement électromagnétique et le
traitement en fin de vie. En décembre 2012, aucun PC ni portable n'avait obtenu ce label50.
D’autres labels existent. Le label suédois Swan a été obtenu par une trentaine de postes fixes
ainsi qu’une centaine d’ordinateurs portables. Les critères d’obtention sont plus stricts et couvrent
un champ plus large que ceux de l’écolabel européen, avec notamment l’adhésion du fabricant à
certains codes de bonne conduite tels que le Pacte Global de l’ONU. Le label TCO prend en
compte pour sa part l’ergonomie, les émissions, et le respect de l’environnement. 50 % des
écrans vendus dans le monde ont reçu le label. Dans ce qui ressemble parfois à une jungle un
autre nom est fréquemment mentionné : EPEAT (Electronic Product Environmental Assessment
Tool), développé aux États-Unis avec l’Environmental Protection Agency (EPA) et l’IEEE (Institute
of Electrical and Electronics Engineers), une association scientifique et technique forte de 400
000 membres dans 160 pays. EPEAT décerne trois niveaux de certification : or, argent et bronze.
Enfin certains constructeurs comme Fujitsu ou Lenovo ont développé des gammes entières de
produits conformes à différents écolabels, ainsi la série « progreen » de Fujitsu.
Les effets sont difficiles à évaluer.
Le 98 % restant : substitution ou complémentarité ?
La disparition spontanée de l’empreinte écologique des TIC n’est donc aucunement garantie par
les « progrès naturels » du secteur. En fait elle devrait « seulement » fortement augmenter, alors
qu’elle aurait pu « très fortement » le faire. Et pourtant divers acteurs cherchent à déplacer le
débat vers les 98 % restants. La Fédération des industries électriques, électroniques et de
communication (FIEEC) tenait ainsi à rassurer l’opinion française par un communiqué de presse
expliquant que « l’impact environnemental des TIC va demeurer modeste au regard des
économies de CO2 que leur diffusion va générer dans l’économie française ». Le problème, avec
le CO2, c’est que c’est toujours le voisin le coupable.
49 Breuil & al., 2008, p. 38.
50 Voir http://www.eco-label.com/e cat
L’affaire des 2% a pourtant provoqué une mobilisation. Le rapport Cap Gemini (2008) est très
explicite : le secteur a été pointé du doigt du fait de la comparaison avec le secteur aérien, c’est à
cela qu’il faut remédier. Et comme la meilleure défense, c’est l’attaque, mieux vaut mettre en
avant les arguments qui tendent à faire des TIC une partie de la solution plus qu’une partie du
problème. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’émergence du « Green IT » (green
information technology). Quitte à oublier que le problème, ce n’est pas de défendre le secteur,
mais de jeter les bases d’un monde plus soutenable ? On se demande parfois.
La stratégie est claire, cependant. Les TIC polluent, certes, mais elles ont aussi un « enabling
effect » : elles rendent possible des usages « verts », dans les autres secteurs de l'économie, en
se substituant à des usages « sales », « bruns » (brown) : moins de consommation de papier,
optimisation de la production etc. De manière étonnante ce discours, dont nous allons voir qu'il
est bien fragile, est repris sans véritable critique par certaines ONG telles que le WWF (Pamlin,
2005).
Le « Green IT » sauve la planète
En 2003 est signée la Global e-Sustainability Initiative (GeSI) ou « Initiative globale pour la e-
durabilité » entre le PNUE, l’Union Internationale des Télécommunications, le WWF et des
entreprises (AT&T, Bell Canada, British Telecom, Deutsche Telekom etc.), dans le cadre de la
préparation du Sommet Mondial sur la Société de l’Information. Le document met en avant
l’imminence d’une transition majeure, le passage d’un âge industriel à un âge « de la
connaissance » (knowledge age). Les signataires proposent la mise en place d’un ensemble de
sessions de travail sur les liens des TIC avec l’usage de l’énergie, des matériaux, des terres, les
déchets électroniques, les transports etc. On aurait tendance à applaudir des deux mains.
En 2005 une étude du WWF avec ETNO, l’association qui regroupe les principaux opérateurs à
Bruxelles (European Telecommunication Network Operator’s association), Saving the climate at
the speed of the light situe la contribution possible des TIC autour de 15 à 30 % de réduction des
émissions de gaz à effet de serre d’ici 2020. Ce résultat pourrait être obtenu en deux temps : un
premier permet de gagner 50 Mt de CO2 par le biais de nouveaux services (tels que le télétravail,
la dématérialisation des échanges, les rencontres virtuelles) et de réglementations diverses ; un
second temps permet d’accélérer le mouvement en passant à un niveau « systémique ». Au final
le secteur des TIC promet de faire économiser 10 fois sa propre empreinte !!
Le secteur n’offre certes pas de « killer application » (« le logiciel qui tue », c'est-à-dire qui résout
tous les problèmes d'un coup) contre les changements climatiques mais une multitude de
solutions qui, mises bout à bout, permettraient de réduire massivement les émissions. Grâce aux
TIC, tout devient « intelligent », comme le montre un autre rapport (2008) qui égrène les dix
stratégies qui conduiraient à réduire « le premier milliard de tonnes de CO251 » dont un quart
des émissions de l’Union Européenne ! Elles sont les suivantes : planification « intelligente » des
villes (usage de logiciels intégrant les impacts CO2) ; bâtiments intelligents (détecteurs, sondes,
régulation etc.) ; appareils électriques intelligents (charge optimisée, veilles réduites à zéro etc.) ;
services dématérialisés (gouvernement électronique et autres réductions de consommation de
papier) ; optimisation des procédés (management) ; industrie intelligente (optimisation de l’usage
de l’énergie) ; réseaux intelligents (production accordée à la demande et contrôle à distance
permettant de lisser les pointes) ; énergies renouvelables intégrées (production intermittente et
décentralisée) ; travail intelligent (télétravail) et transport intelligent (en, particulier optimisation
des transports collectifs).
Le rapport SMART 2020 (GeSI, 2008), déjà cité plusieurs fois, donne des chiffres de même ordre
de grandeur, avec près de 8 milliards de tonnes de CO2 à la clé, soit 15 % des émissions
globales de CO2. Les TIC apportent de « l’intelligence », au travers principalement de cinq
fonctions : la standardisation (généralisation des meilleures techniques), le contrôle (de l’usage
de l’énergie etc.), l’information (la comptabilité matière et énergie), l’innovation (de nouvelles
manières de se déplacer, d’habiter etc.) et la transformation de la manière de gérer les réseaux,
51 WWF, Outline for the first global IT strategy for CO2 reductions, 2008.
notamment les réseaux de transport de l’énergie, appelés à accueillir toujours plus d’énergie
intermittente issue des renouvelables (solaire, éolien).
Ces arguments sont repris et développés par les autorités publiques, avec toutefois un peu plus
de modération dans les potentiels. Du côté français, par exemple, on estime que les TIC
pourraient permettre d’économiser de 1 à 4 fois leurs propres émissions de gaz à effet de serre52.
Les solutions citées sont le télétravail, les réunions à distance, l’optimisation des transports et
déplacements, le e-commerce et les achats en ligne, la dématérialisation des procédures
administratives, la régulation de l’énergie dans les bâtiments et les réseaux électriques
intelligents. La Stratégie Européenne de Développement Durable53 voit aussi dans les TIC un
moyen efficace possible pour contribuer à l’inclusion sociale, à une meilleure gouvernance, un
meilleur accès à l’éducation dans les zones éloignées, une meilleure combinaison du travail et de
la vie de famille, etc. Cette « croissance verte » est vue comme un moyen de sortie de crise,
jusqu’au Premier Ministre François Fillon qui percevait dans celle-ci la possibilité de « faire du
développement durable une chance et non une contrainte »54. Dans cette dynamique, les filières
les plus fréquemment citées sont l’énergie solaire, l’isolation des bâtiments etc. mais les TIC
occupent aussi une position de choix.
Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes : s’il y a unanimité,
pourquoi encore chercher à porter une réflexion critique ? C’est que l’issue n’est pas
aussi garantie qu’elle en a l’air...
Ce que disent les études sectorielles ou thématiques
Les solutions proposées par ces divers scénarios reposent essentiellement sur des phénomènes
de substitution : un usage « léger » en ressources remplace un usage « lourd », par exemple la
vidéo-conférence remplace l’avion. Est-ce si simple ? Pas totalement. Prenons quelques
exemples.
Audio- et vidéo-conférences
Comment ne pas être séduit ? « Il suffirait » de remplacer les déplacements en avion par des
réunions virtuelles, qui produisent au moins cinq fois moins d'émissions de CO2.
Ces résultats prometteurs doivent toutefois être minorés dès que l'on s'intéresse d'un peu plus
près au problème. Le Wuppertal Institute, dans une étude déjà ancienne (Digital Europe, 2002),
avait pointé une objection importante : l’audio ou vidéoconférence n'encourage-t-elle pas les
échanges ? Peut-elle vraiment « remplacer » la rencontre physique ?
Tout tient donc à la définition de la « fonction sociale », qui n'est pas aussi évidente qu'elle en a
l'air. Que la vidéo ne remplace pas exactement les réunions physiques s'atteste dans la diversité
de l'offre disponible, côté services, qui va de la réunion sur Skype à des systèmes de
téléprésence à plusieurs centaines de milliers d'euros. Le rapport « TIC et développement
durable » note que ce dernier coût constitue un « frein à la popularisation du système55 »... en
effet ! La qualité du service, son coût, etc. et le fait qu’il vienne éventuellement en complément du
déplacement physique et non en remplacement sont des éléments déterminants, pour évaluer
l'intérêt de la solution. Et pourtant aucune des études citées ne fait sérieusement le lien de l’un à
l’autre.
D'autant que la relation qui prévaut jusqu'ici, dans la littérature académique, entre les
télécommunications et le transport, ce n'est pas la substitution, mais la relation de
complémentarité. Les études historiques soutiennent en effet que les technologies de
l’information antérieures ont engendré à la fois plus de communication et plus de déplacement56.
52 Breuil & al., 2008, p. 2.
53 Conférence ICT for a global sustainable future, 22-23 janvier 2009. http://www.paradiso-
fp7.eu/conference.php
54 « Croissance verte », http://www.blog-fillon.com/article-12465769.html
55 Breuil et al., 2008, p. 51.
56 Claisse G., Transports ou télécommunications : les ambiguïtés de l’ubiquité, PUL, 1983 ; Mokhtarian
La charge de la preuve devrait donc logiquement porter sur ceux qui soutiennent que les TIC
seraient les premières à provoquer une rupture. Et bien non : malgré ce constat, bien connu des
spécialistes du domaine, aucun des rapports ne se donne la peine d’expliquer pourquoi les TIC
briseraient cette tendance séculaire !
Ecommerce
encore, une idée simple, intuitive, c'est d'ailleurs ce « gros bon sens » qui fait le caractère
séduisant des études citées : acheter sans se déplacer de chez soi, commander des livres
virtuels plutôt que papier etc. Le rapport « SMART 2020 » entrevoit un gain énorme de 30
millions de tonnes de CO2.
Les études détaillées conduisent pourtant à modérer fortement cet enthousiasme. L’étude de
Klaus Fichter (2003) porte sur trois situations et conclut d’une part que les gains sont très
sensibles au type de produit échangé, et d’autre part que ces gains ne peuvent être que
marginaux. Pour le secteur de la vente d’ordinateurs, les gains seraient de 3 à 11 %57. La solution
serait gagnante-gagnante, car le constructeur a intérêt à s’y mettre du point de vue financier.
Et c’est en effet le choix que certains constructeurs ont fait, à l'exemple de Dell, pour des raisons
qui n’ont rien à voir avec la question écologique. Ce que l'on appelle parfois la
« désintermédiation » (le fabricant vend au consommateur final, sans intermédiaire) a provoqué
la fermeture du célèbre magasin Surcouf, à Paris, et menace les petites librairies. Cependant les
effets négatifs de cette tendance, sur le plan écologique, ne se sont pas faits attendre : c'est au
service d'une hausse de la production qu'a été dépensé ce gain économique...
Les contextes sociaux sont facilement négligés. L’étude Estia-Via (2007) réalisée pour l’enseigne
« Telemarket » en est un exemple : la livraison par Internet se classe largement en tête
(plébiscitant le choix de l'entreprise qui a commandé l'étude !) mais les biais sont nombreux : le
scénario d’achat de proximité, pourtant très fréquent, a été mis de côté ; les consommations des
TIC ont écomptées comme nulles ; la livraison n’a lieu qu’en milieu urbain (dense) ; et les
conséquences sociales d’une disparition du marché en tant que lieu de vie ne semble pas avoir
intéressé les auteurs de l’étude. L’ambiguïté de la fonction sociale des lieux tels que « le
marché » rend difficile la mise en évidence de déplacements évités. Une étude déjà ancienne de
l’Ademe montrait en effet que le modèle le moins consommateur n’est pas l’achat en ligne mais...
l’épicerie de proximité !
C'est en raison du trop grand nombre de variables à prendre en compte que les gains sont
impossibles à mettre en évidence, nous dit Fichter58. Une étude finlandaise montre de son côté
que des gains sont possibles si le télé-achat est combiné avec une livraison à domicile. Mais
cette étude est truffée de biais : elle ne prend pas en compte le fait que les déplacements sont
peut-être combinés (en allant au travail par exemple), elle ignore les gens qui n’ont pas de
voiture, elle ne tient pas compte de la consommation des TIC ni la consommation des boites de
réception réfrigérées qui doivent être installées devant les maisons, car sans cela la tournée n'est
pas optimisable et les gains espérés se transforment en pertes...
Les gains ne semblent nets que dans le cas d'un produit « peu lourd et facilement livrable »59.
Ceci convient parfaitement dans le cas d’une économie basée sur « l’information ». Mais est-ce
vraiment dans cette direction que nous nous dirigeons ? On peut en douter. Nous utilisons
toujours des voitures, des maisons etc. L'étude BIO IS conclut très sagement qu’en matière de
« e-commerce », tout ce qu’on peut conclure est qu’on ne peut rien conclure et cela
principalement en raison des complexités sociales.
P.L., « Now that travel can be virtual, will congestion virtually disappear? », Scientific American, October
1997 ; Graham S. & Marvin S., Telecommunication and the city : Electronics spaces, urban places,
Routledge, 1996.
57 Caudill R., Luo. P. & Wirojanagud Z., Exploring the environmental impact of ecommerce on electronic
products, www.merc.njit.edu. 2000
58 Fichter K., « E-commerce – Sorting out the environmental consequences », Journal of Industrial
Ecology, vol.6 n°2, 2003.
59 Breuil & al., 2008, p. 54.
Transports
Le rapport du CGEDD-CGTI met ses espoirs dans l’optimisation des transports et des
déplacements. Il voit 4 secteurs prometteurs :
la rationalisation des transports publics et la facilitation de leur utilisation – multimodalité
l’optimisation de la logistique des transports de marchandises
la mutualisation des moyens de transports individuels
aides à l’éco-conduite – GPS
Javier Gomez souligne à nouveau cette divergence très forte entre la littérature académique d’un
côté et les politiques publiques et les argumentaires des entreprises de l’autre 60. Pour les
premiers cités, aucune de ces solutions ne conduit à une réduction des déplacements, on le sait
depuis longtemps, cela permet seulement d’optimiser les flux ce qui a pour effet de créer de la
place sur les routes et ainsi de provoquer un appel d’air pour y mettre des voitures et des
déplacements supplémentaires. Mais du côté des politiques publiques et des entreprises, tout se
passe comme si on voulait croire à un miracle, ou comme si on voulait absolument se refuser à
adopter un point de vue moins étroit, sur le problème, que celui des seuls produits et services
qu'il serait possible de mettre à disposition des usagers pour qu'ils s'organisent seuls... On
mesure ici comme ailleurs les limites d’études très sectorielles qui sont mal informées sur les
dynamiques d’un autre secteur.
E-learning, e-paper, e-book, e-administration etc.
encore rien que de très évident : un support numérique, « dématérialisé », n'est-il pas « plus
écologique » qu'un livre papier, qui semble venir tout droit d'un sacrifice de la forêt
amazonienne ? Qui veut tuer les arbres ?
Et certaines études, comme celle de Herring et Roy (2002), accréditent cette idée : l’éducation à
distance permettrait de réduire l’usage de papier de 90 %. En réalité le gain est nul, à cause des
consommations indirectement induites (impression à domicile etc.) ! Le rapport SMART 2020
annonce un gain de 20 millions de tonnes de C02 par la dématérialisation des contenus
multimédias (CD et DVD). Mais rien n’est vraiment démontré. Encore une fois on compare des
situations peu comparables : un lecteur CD contient un seul disque, un lecteur mp3 en contient
des centaines ; les usages seront très différents.
Quid du livre ? SMART 2020 annonce un gain de 70 Mt au niveau mondial, grâce au e-paper.
Pourtant lire un livre dans une bibliothèque est, de l'avis de tous, l’activité la moins coûteuse sur
le plan énergétique61. Une étude montre que lire un journal consomme autant d’énergie que
regarder 3 heures de télévision. On peut même considérer qu’à partir de 50 pages lues sur
écran, mieux vaut lire sur papier62. Une étude BIO IS pour l'Ademe montre que si le temps de
lecture du document n’excède pas 2 à 3 minutes par page, la lecture à l’écran est celle qui a le
moins d’impact sur le changement climatique. Au-delà, éteindre l'ordinateur et imprimer le
document en noir et blanc, recto-verso et 2 pages par feuille devient préférable pour réduire les
émissions... Il n'y a donc pas d'avantage évident.
Le papier continue d'avoir un argument de poids, en plus : il est entièrement réalisé en res-
sources renouvelables ! Doit-on aller de plus en plus vers des ressources épuisables sous pré-
texte d’épargner des ressources renouvelables ? Ou ne fait-on que repousser le problème ? Il
semble en tout cas un peu léger de ne pas s’intéresser à cet aspect du problème.
Le rapport BIO IS explore plusieurs autres pistes. Aucune d’entre elle ne semble de taille à
provoquer le « découplage » tant attendu mais c’est toujours quelques millions de tonnes de CO2
60 Gomez J., Optimisation des transports et mobilité durable : le cas des applications géolocalisées sur
téléphonie mobile, Thèse de doctorat, Sciences de gestion, 15 décembre 2011, SDS-Université d'Evry
Val d'Essonne.
61 Heiskanen E. & Pantzar M., « Toward Sustainable Consumption: New Perspectives », Journal of
Consumer Policy, vol.20, 1997.
62 Hilty L., Information Technology and Sustainability. Books on Demand, 2008.
qui peuvent être évitées : les tickets électroniques eticketing, notamment sur téléphone portable
(0,2 Mtep), les tickets de cinéma et de train, la musique à télécharger etc.
L’un des seuls exemples qui ne soit pas ambigu est la déclaration d’impôts en ligne. BIO IS arrive
à 30 000 t de papier évitées (dont on considère en moyenne qu’il est recyclé à 60 %, enfoui à
30 % et incinéré à 10 % - moyenne UE). On rejoint le cas le plus favorable : quand les TIC
servent à échanger des données pures, dématérialisées. Reste à savoir si la télé-déclaration
présentera, dans le temps et au gré des régimes politiques, la même fiabilité que le papier.
La dimension sociale laissée dans l’ombre – le cas
emblématique du télétravail
L’étude BIO IS (2008) fait du télétravail l’un des postes de gain les plus importants, tout comme le
rapport du CGEDD-CGTI : le télétravail réalise 70 % des économies totales possibles pour la
dématérialisation, le reste étant pour l’essentiel réalisé par les vidéoconférences.
Travailler à distance, moins se déplacer : l’idée semble évidente, encore une fois. C'est du bon
sens. La réalité est bien différente.
Évaluer le potentiel n’est pas sans difficultés, tout d'abord. Un premier obstacle apparaît avec la
définition du « télétravail » : « Le télétravail est une forme d’organisation et/ou de réalisation du
travail, utilisant les technologies de l’information, dans le cadre d’un contrat ou d’une relation
d’emploi, dans laquelle un travail, qui aurait également pu être réalisé dans les locaux de
l’employeur, est effectué hors de ces locaux de façon régulière »63. Cette définition n’a jamais eu
en tête d’éviter des déplacements mais plutôt de définir les droits des salariés et celui des
employeurs quand l’un et l’autre se trouvent éloignés de leur lieu de travail. Un enseignant qui
corrige des copies chez lui est-il un télétravailleur ? La question est moins triviale qu’elle n’en a
l’air dès lors que l’on ajoute que l’enseignant peut entrer dans le système d’information de son
établissement pour y déposer les notes. Elle devient encore plus complexe lorsqu’on se rend
compte que le télétravail concerne aussi diverses solutions d’externalisation de certaines tâches
(traitement des factures, standard téléphonique etc.) dont les liens avec le transport évités –ou
augmentés- deviennent extrêmement ténus. La définition ordinaire du télétravail n’a pas
beaucoup de liens avec le « commuting » (aller et venues des travailleurs de leur habitat à leur
lieu de travail) que l’on voudrait éviter.
Nonobstant les confusions induites par le terme « télétravail », les études ont pris le problème
dans un autre sens : elles ont cherché à déterminer les activités donnant lieu à commuting et
pouvant être tout ou en partie remplacées par des activités à domicile. Mais alors on s'aperçoit
que les analystes tendent à faire de leur propre cas une généralité. Pour un grand nombre de
métiers, en effet, cette idée n'a aucun sens, ainsi le bâtiment ou l'industrie. Seules les activités de
manipulation de symboles peuvent être concernées. C'est 30 % des emplois, d'après le rapport
BIO IS, au maximum. Sachant que le commuting ne concerne que 20 % des activités de
transport, 2 jours télétravaillés par semaine concerneraient 2,4 % du transport total. On est loin
d’un dégorgement massif des routes ! La flambée du pétrole en 2008 a produit un effet du même
ordre de grandeur : une baisse de 2 % des distances parcourues ! D’autant que le chiffre avancé
est vraiment un maximum : d’après une étude déjà ancienne du Wuppertal Institute, le télétravail
toucherait au maximum 0,1 % du trafic64 – et cela dans des pays pourtant très tertiarisés !
Malgré cela, l’effet positif n’est pas encore garanti. Un certain nombre d’autres conditions doivent
être remplies, notamment le fait que les consommations générées à domicile ne soient pas
supérieures à celles provoquées sur le lieu de travail. Ne pas se déplacer engendre en effet un
gain de temps, comment va-t-il être affecté ? L'efficacité de la mesure en dépend.
Le SusTel Project propose 30 cas d’étude sur le sujet65, parmi lesquels celui de British Telecom,
qui est le plus connu. La firme aurait réussi à réduire massivement ses émissions grâce au
télétravail. Mais quand on regarde dans le détail le cas British Telecom et les différentes enquêtes
63 Voir http://www.avis-droit-social.net/teletravail.php
64 Wuppertal Institute, Digital Europe, 2000.
65 Voir www.sustel.org/d10_d&&.htm
afférentes qui ont été menées par la même équipe pour évaluer l’expérience, plusieurs
enseignements apparaissent clairement :
-tout d’abord British Telecom a entrepris cette expérience sans le moindre souci
écologique. C'était d’abord une stratégie économique : économiser les loyers des
bureaux, notamment
-cette stratégie a payé, financièrement : le télétravail réduit l’absentéisme (en particulier la
maladie), accroît le temps de travail et la productivité, réduit les déplacements
professionnels. En moyenne 69 % des répondants pensent que leur temps de travail a
augmenté, 29 % qu’il est resté le même. L’augmentation de travail est estimée à plus de
9 h / semaine par 45 % des répondants, plus de 15 h pour 13 % des répondants, 10 %
estiment que ça n’a rien changé66. L’étude de 2006 confirme cette tendance. Le temps de
commuting (2h / j) est un temps « libéré » qui est d’abord partagé en temps domestique
et temps professionnel, puis le temps professionnel augmente : 86 % du temps libéré est
tout ou en partie utilisé pour faire plus de travail ! On comprend que BT adore
-les résultats en termes de déplacements évités sont totalement incertains. Rien n’est
connu dans les habitudes antérieures de déplacement des e-workers. Tout repose donc
sur le déclaratif de personnes prises dans un dispositif dont l’enjeu principal n’était pas
d’éviter des déplacements mais de libérer de la surface de bureau et de parking. En dépit
de toutes les imprécisions 27 % des déclarants pensent que le télétravail leur a permis
de réduire leurs déplacements pro, 13 % que ça les a augmenté, 59 % qu’ils sont restés
les mêmes. On ne peut pas dire que l’effet soit flagrant
-Ces résultats sont fragiles, et dépendent fortement du climat de confiance dans
l’entreprise. Dans l’exemple de British Telecom ce sont des cadres qui sont visés, des
salariés jouissant déjà d’une forte autonomie et d’une grande reconnaissance dans
l’entreprise. De plus British Telecom est dans un secteur qui est encore florissant. Les
résultats seront-ils les mêmes dans un secteur en crise ? Avec une population peu
diplômée, peu reconnue, regardée avec méfiance par la hiérarchie ? On peut
sérieusement en douter. Au contraire le risque est de reconduire le modèle du travail à
domicile façon 19ème siècle, sans aucun contrôle sur les horaires, et aucun moyen de
défendre ses droits !
Plus généralement ce qui est frappant dans ces différents exemples est la légèreté avec laquelle
sont traitées les conséquences pour le citoyen (dans le cas des études produites par les autorités
publiques) et le consommateur (dans le cas des études produites par les entreprises). Les
exemples sont innombrables :
-les solutions proposées ne tiennent pas compte des coûts induits chez l’usager final,
alors que ces coûts sont étudiés à la loupe par les entreprises et les autorités publiques
quand ce sont elles qui doivent payer. Ce qui est jugé acceptable pour le citoyen
(dépenser un peu plus pour protéger la planète) est jugé totalement inacceptable quand il
s’agit des entreprises et des autorités publiques ;
-Les gros acteurs sont très vifs à critiquer toutes sortes d’obstacles techniques,
réglementaires etc. et ils pointent même du doigt le droit du travail ! Sans bien sûr se
demander si ces « obstacles » ne sont pas des droits qui permettent à d’autres de vivre.
C'est un regard partisan, et non simplement « technique ».
Le rôle déterminant de « l'effet rebond »
La plupart des solutions de substitution qui viennent d’être présentées, télétravail et autres, sont
dites « win-win », au sens où elles permettent en théorie de cumuler des gains économiques et
des gains écologiques. Ce raisonnement présente plusieurs faiblesses, qui tournent toutes autour
de « l'effet rebond ».
66 Face à de tels chiffres on se demande si ce n’est pas un nombre d’heures par mois plutôt que par
semaine !!
La question est bien connue, pour qui s'y intéresse, puisque l'expression est de Stanley Jevons
qui, dans un ouvrage célèbre, The Coal Question (1865), qui traitait de l'épuisement possible du
charbon, l'auteur montrait qu'un usage plus efficace d'un produit engendrait une baisse de son
coût qui à son tour provoquait une augmentation de la demande...
Dans un article de la revue Terminal F. Flipo et C. Gossart (2009a) ont listé deux formes « d'effet
rebond » : la baisse des coûts liée à un moindre usage de matières premières, permettant aux
usagers d'acheter plus de produit, à coût égal, et la réaffectation de ces gains monétaires ou
temporels (cas du télétravail) à des activités consommatrices de ressources. Dans ces différents
cas le gain économique se trouve en contradiction avec le gain écologique.
Le rapport SMART 2020 (GeSI, 2008) qui est le plus optimiste sur les capacités des TIC à
répondre au défi écologique reconnaît le problème mais botte en touche : « les TIC peuvent
améliorer l’efficacité et cela conduira à une réduction des émissions. Mais la prévention de l’effet
rebond implique l’existence d’un cadre maintenant les émissions dans des limites données, à
l’exemple du marché de permis de carbone, de manière à encourager la transition vers une
économie à faible teneur en carbone. Sans ces contraintes il n’y a aucune garantie que les gains
en efficacité ne conduiront pas à des émissions accrues »67. Or quelle a été, jusqu’ici, l’efficacité
de tels « permis » ? Les émissions ne cessent de croître et le marché de carbone, en Europe,
où il est le mieux en œuvre, est à ce jour plus proche de l’échec que de la réussite.
Les solutions proposées ne prennent pas au sérieux l’avertissement du WWF, qui soutenait, dans
ses rapports, que les potentiels ne seraient pas atteints si ses « trois lois du Green IT » n’étaient
pas respectées :
les solutions « durables » ne peuvent être mises en place que si elles cherchent à
réduire les émissions de CO2 ; tout autre but conduirait à de tout autres résultats ;
la dépendance de cette volonté à la résistance des gouvernements et des entreprises, en
raison notamment de la peur de perdre de l’influence et de l’argent ;
le fait que, pour chaque « solution », il existe un contre-effet qui peut renforcer ou
dégrader le passage vers une société à faible contenu en carbone.
C’est en effet ce que nous avons trouvé. Le potentiel existe bien, mais il existe des conditions
pour aller le chercher. Et ces conditions ouvrent à leur tour un débat sur les priorités, à
commencer par celui qui se demande si la solution « TIC » est vraiment la meilleure. Débat que
des scénarios techniques et sectoriels ont d’emblée écarté, préférant se baser sur des
comparaisons qui, du point de vue social, sont très artificielles.
Une partie des réductions annoncées sont ou seront donc obtenues, en effet : celles qui sont
largement compatibles avec le développement du secteur selon une logique économique
classique. Quelle firme renoncerait, en effet, à l’usage massif de ses produits pour coordonner
les transports publics, réguler l’usage du trafic, etc. ? Aucune, aussi peu mobilisée soit-elle sur la
question écologique.
Ce constat n’a pas pour but de minorer les actions qui sont entreprises et qui n’ont que l’écologie
pour but. Mais comme le soulignent divers rapports, le potentiel dépend directement de
l’engagement des acteurs en faveur de l’écologie ; ne voir dans le « Green IT » qu’un argument
de vente de plus, surfant sur la mode de l’écologie, ne permettait pas d’atteindre les objectifs
vantés. En supposant que ces derniers soient bons !
Le risque ? Il est simple : ne faire que déplacer les problèmes au lieu de les résoudre. Et de fait
un raisonnement qui se contente d’agréger une suite de substitutions unitaires ne peut réellement
rendre compte de l’effet global. Comment British Telecom, par exemple, va-t-il investir les gains
réalisés par le passage au télétravail ? Dans des solutions plus polluantes ? Ou dans sa propre
expansion ? Délocaliser sa pollution ?... Pour ce qui est des déchets ou des émissions de CO 2, la
67 Notre traduction. Le rapport dit: « ICT technologies can improve efficiency and this will lead to reduced
emissions. However, prevention of the rebound effect requires an emissions-containing framework (such
as emission caps linked to a global price for carbon) to encourage the transition to a low carbon
economy. Without such constraints there is no guarantee that efficiency gains will not lead to increased
emissions », GeSI, 2008, p. 50.
corrélation avec la croissance du PIB est très stricte : il n’y a pas la moindre dématérialisation en
vue.
L’argument du secteur, en faveur de sa propre expansion, selon lequel il permet de générer des
revenus avec une moindre pollution que d’autres secteurs tombe donc largement à l’eau. Cette
affirmation est vraie, dans l’absolu ; le problème est qu’il ne répond pas à la question, qui est
d’aller vers des modes de vie plus durables, autrement dit des modes d’organisation qui sont
faiblement consommateurs de ressources, dans leur globalité. Si le secteur ne se soucie pas des
effets de report qu’il peut occasionner, il n’a aucune chance d’atteindre les objectifs affichés.
Les raisonnements sectoriels sont biaisés d’une autre manière encore. Ils établissent leurs
calculs sur des périmètres nationaux, par exemple, alors que nous vivons dans un monde
globalisé. Ce faisant ils excluent les pollutions occasionnées par la fabrication des TIC,
puisqu'elles sont généralement fabriquées en Asie. Or l'usage des TIC nécessite bien que ces
produits soient fabriqués quelque part ! Un tel mode de calcul avantage les pays fortement
tertiarisés, par rapport aux pays à dominante primaire et surtout secondaire. Pour autant le mode
de vie des habitants d’un pays à dominante secondaire peut être « plus écologique » que celui
d’un pays tertiaire, en particulier sur le plan des émissions de GES. La Chine estimait ainsi que
30 % de ses émissions de gaz à effet de serre sont liées à des activités économiques
productrices de valeur d’usage à destination du monde développé...
Les raisonnements relatifs, sectoriels ou nationaux ne permettent guère de tirer de conclusion sur
l’impact écologique des TIC au sens absolu. Les innovations récompensées par le « prix de la
croissance verte numérique » présentent les mêmes ambiguïtés68. Or seuls les impacts absolus
ont un sens, écologiquement parlant. Il faut donc se tourner vers des études agrégées, qui
évitent les déplacements, pour essayer de saisir la dynamique globale d’interaction avec la
biosphère. Mais de tels travaux sont rares.
Le rapport Bio IS donne quelques indications, en se projetant sur 2020. On constate alors que es
gains viennent principalement de l’éclairage et du chauffage, de la ventilation et de la
climatisation. Le passage aux ordinateurs portables joue aussi un rôle, mais plus modeste. Ces
gains coïncident le plus souvent avec des gains économiques qui peuvent être mis au service
d’une production accrue, réduisant encore les gains réels nets. Les TIC permettent de faire ce
que les TIC ont toujours fait, dans un passé récent, mais à un coût et avec une ubiquité
beaucoup plus grande que les technologies antérieures.
L’Institut pour la prospective technologique (IPTS) propose une autre étude, plus ancienne mais
plus complète69. Elle ne prend pas en compte les déplacements aux frontières mais tente de
rendre compte de l’interdépendance des secteurs entre eux. Trois conclusions en émergent :
le secteur TIC, en soi, n’est pas le facteur déterminant d’une inflexion des modes de vie.
Que les TIC se déploient ou pas, il est possible d’améliorer nos performances en regard
des cibles qui sont proposées : améliorer le recyclage des déchets, réduire les émissions
de gaz à effet de serre etc. Voilà une hypothèse qui n’est jamais sérieusement abordée !
un déploiement des TIC peut fort bien conduire à une détérioration de la situation (soit
dans près de la moitié des cas, dégradation de l’environnement).
La troisième conclusion, massive, est l’incertitude : de -20 % à +200 % pour le fret ! Cela
indique que les facteurs déterminants sont ailleurs, c’est-à-dire ni dans le déploiement
des TIC ni dans leur non-déploiement. Mais malheureusement le rapport ne détaille pas
l’influence relative des facteurs déterminant l’incertitude, présentés dans les trois
scénarios A, B et C. C’était pourtant ce qui est le plus intéressant, car sans cela ce
rapport aboutit à des résultats qui sont finalement très prévisibles !
Les rapports qui s’en tiennent à un catalogue de solutions techniques ayant théoriquement pour
conséquence de réduire les impacts écologiques n'y parviennent qu’en faisant des hypothèses
très grossières sur le contexte dans lequel les TIC et le secteur opèrent. Or c’est précisément ce
68 http://www.prixdelacroissancevertenumerique.eu
69 IPTS, The future impact of ICT on environmental sustainability, 2004.
contexte qui déterminera le résultat. En faisant l’impasse sur cette dimension, par conséquent, ils
s'interdisent de pouvoir conclure sur des bases assurées.
Le rapport BIO IS est le seul, tout en restant un rapport d’ingénieurs, à utiliser des bases de
données de type sociologique. Il est aussi celui dont les résultats sont les moins optimistes et les
plus incertains – au maximum 500 millions de tonnes de carbone de gains. Hasard ?
Certainement pas. Mais ce rapport ne nous en dit guère plus, pourtant, sur ces fameux effets de
« mode de vie », ou de « civilisation » que mentionne l'ouvrage de Sylvie Faucheux.
À l’opposé le rapport « SMART 2020 » exagère systématiquement tout gain théorique possible
via les TIC, cela parce qu'il passe systématiquement sous silence le contexte économique et
social. Il se condamne donc à ignorer pourquoi les téléphones portables, dont l’impact climatique
est directement proportionnel à la durée de vie, ont vu celle-ci fortement réduite, accroissant les
émissions de gaz à effet de serre ; pourquoi le public, qui se passait fort bien du téléphone
portable il y a 15 ans, ne peut plus y échapper ; pourquoi les Smartphone, très consommateurs,
chassent les autres modèles ; pourquoi les usagers ignorent tout de l’impact écologique des
produits qu’ils utilisent, etc. Cela n'a aucune valeur scientifique.
Du côté des institutions internationales, le constat est partiellement le même. Un rapport du
Programme des Nations-Unies pour l'Environnement (PNUE) constate que nous sommes loin
d’une économie circulaire, que la diffusion de toxiques continue70 etc. Mais les recommandations
sont à la limite du cocasse : elles passent entièrement par la généralisation des meilleures
techniques disponibles dans le monde ! Et le rapport énumère ensuite les barrières existant qui
empêchent la mise en œuvre d’un tel projet. Que peut-on tirer d’un rapport qui conclut finalement
que ce qui devrait être fait, devrait être fait, sans jamais tenir compte de ce qui peut effectivement
être fait ? Est-ce réaliste de soutenir que la solution est que tous les pays se développent comme
les pays développés ? Ne va-t-on pas importer en même temps leur haut niveau de
consommation de ressources et de pollution, qui est pourtant le problème qu’on se proposait de
résoudre ??
70 PNUE / STEP, From E-waste to ressources, 2009.
Le jeu de la patate chaude
Le contexte, le contexte, le contexte : combien de fois avons-nous répété ce mot. Que font les
entreprises, les associations écolo, les autorités publiques, les consommateurs ? Comment se
situent-ils par rapport à cette réalité que nous venons de décrire ? Quelles sont les logiques à
l’œuvre dans la société ? Le futur entrevu dans les rapports est-il celui qui se profile, ou pas, et
pourquoi ? Il faut aller enquêter, ce qui donnera une idée plus précise des obstacles qui sont à
surmonter pour réaliser les scénarios idéaux des techniciens.
Les entreprises face au problème écologique
Les équipementiers
Suite à des logiques de concentration de la production, les acteurs les plus importants dans
chaque domaine sont des firmes multinationales qui suivent des logiques mondialisées de
production et qui ont atteint des tailles gigantesques : chiffres d’affaires en milliards d’euros et
effectifs en dizaines, voire centaines, de milliers de personnes. Dans le secteur des entreprises
de matériels et composants électroniques, on trouve les noms de Siemens, Hitachi, Matsushita,
Sony, Philips, Samsung, Intel. Le secteur des équipements et des systèmes informatiques a pour
acteurs principaux IBM, Hewlett-Packard, Toshiba, Dell, NEC, Fujitsu, Hon Hai, Apple ou Sun.
Enfin, le secteur des matériels et systèmes de communication est dominé par les entreprises
comme Nokia, Motorola, Cisco, Ericsson et Alcatel-Lucent. Au-delà de ces noms emblématiques
du secteur, il ne faut pas oublier l’existence de très nombreuses sociétés de taille plus réduite, qui
sont parfois porteuses d’innovations fortes, notamment du point de vue environnemental,
choisissant par exemple des stratégies de focalisation. Enfin, il existe de multiples structures
communes à ces sociétés, sous forme par exemple de consortium ou de syndicats
professionnels (FIEEC, GIMELEC ou Alliance TICS en France), qui peuvent également prendre
en charge les questions considérées comme non opérationnelles, dont relève généralement la
problématique environnementale. C’est le cas par exemple de The Green Grid, The Green Touch
ou Climate Savers Computing qui sont des plate-formes regroupant de nombreux équipementiers
ou syndicats de producteurs – mais également des associations environnementalistes comme le
WWF.
Le premier principe des équipementiers est de respecter la réglementation. Au-delà, c'est surtout
la consommation d'énergie qui est visée, principalement parce qu'elle va de pair avec d'autres
objectifs, notamment le nomadisme. L'écoconception est un pas supplémentaire, plus rare.
Quand elle est appliquée, elle ne va pas jusqu’à remettre en cause certains principes
aboutissant, par exemple, au remplacement moins fréquent des appareils par des produits
nouveaux, arrivant à intervalles réguliers sur le marché. Pour nos interlocuteurs « la durabilité
des produits est une stratégie qui est extrêmement rare en termes d’éco-conception. Les
stratégies de durée de vie des produits plus longue, on les voit plutôt dans le domaine du
mobilier, dans le domaine du textile. Dans le secteur électrique, électronique, dans le secteur des
TIC, pour être honnête, il y a peu de fabricants qui vont s’amuser à jouer sur la durée de vie de
leurs produits et à essayer d’inciter le consommateur à consommer moins ». Une étude de
l'Ademe concernant la téléphonie mettait ainsi en évidence l’influence de la durée de vie de
l’appareil et de la surface de l’écran ; le marché et la conception a évolué exactement en sens
inverse, avec des appareils à faible durée de vie et des écrans de plus en plus grands.
Le discours volontariste adopté par certains équipementiers n’est-il alors que le reflet d’un
phénomène d’éco-blanchiment, de greenwashing, c’est-à-dire d’opérations de communication qui
tentent de valoriser des engagements sociaux ou environnementaux « en dépit de l’absence
d’actions à la hauteur de cette communication71 » ? En partie, mais pas seulement. L’un des
71 Benoit-Moreau F., Parguel B. & Larceneux F., « Comment prévenir le greenwashing ? L’influence des
éléments d’exécution publicitaire », Cahiers de Recherche DMSP, Paris-Dauphine/HEC, Cahier n°379,
juin 2008.
constructeurs interrogés a ainsi pris des mesures avant-gardistes en ce domaine et s’est assez
tôt imposé des conditions et des critères environnementaux dans tous les pays où il est présent,
avec vérifications sur place (et éventuellement formation du personnel). Il s’oblige ainsi à réaliser
des objectifs en termes de matériaux utilisés, de recyclage. Il réalise également régulièrement
des études, dont une début 2009 sur les empreintes carbone de ses principaux fournisseurs.
Mais les pratiques de greenwashing sont tentantes, dès lors que l’on s’adresse au public et que
l’on sait que celui-ci est actuellement perdu entre les différents discours sur la question
environnementale.
Les équipementiers reprennent aussi assez volontiers le discours du rapport SMART 2020, qui
émane d'ailleurs en partie de leurs rangs : « quand vous cherchez la commodité par exemple sur
un ordinateur portable d’avoir la plus longue autonomie possible sur les batteries, ça vous oblige
à avoir la meilleure efficacité dans l’utilisation de cette batterie donc à trouver les composants qui
consomment le moins, à mettre en plus des systèmes de gestion de l’électricité dans le logiciel
embarqué. C’est directement lié. La machine qui va bien se vendre, elle sera aussi plus efficace
énergétiquement. On a donc cette particularité là dans notre secteur d’avoir ce couplage entre
les performances du produit et ses performances environnementales » (Entretien multinationale
informatique et électronique).
Les revendications de l’industrie, dans le cadre européen, au travers de son syndicat (l’EICTA72),
témoignent de compromis qui laissent en réalité peu de place à l’environnement :
la nécessité de limiter les contraintes imposées aux entreprises,
la possibilité de laisser aux entreprises le soin de trouver elles-mêmes les meilleurs
moyens de ne pas brider la compétitivité des acteurs économiques tout en limitant
l’impact de leurs activités sur l’environnement,
la nécessité de ne pas brider la flexibilité des entreprises qui leur permet d’innover et
d’être plus productives,
laisser le temps pour que les entreprises puissent d’adapter (les délais qui paraissent
trop longs aux ONG leur paraissent au contraire trop courts)
l’indispensable internationalisation des contraintes, qui ne doivent pas concerner que les
entreprises européennes,
la généralisation d’Energy Star,
l’application de la directive RoHS telle qu’elle existe aujourd’hui, sans élargissement à
d’autres substances dangereuses que celles déjà incluses dans la directive – à l’opposé
de ce que demandent les ONG.
Les tendances « au fil de l’eau » du marché, quand elles vont dans le bon sens, sont mises en
avant par les équipementiers comme autant de preuves de leur bonne conduite – ainsi la montée
en puissance des ordinateurs portables ou ultra-portables. Les exemples inverses, comme par
exemple la croissance de la taille des écrans plats et le fait que leur faible encombrement permet
de les mettre partout, est de la faute des consommateurs. Argument de différenciation de l’offre,
la question environnementale est surtout utilisée afin de réduire les coûts. Une pollution est aussi
source de gâchis, et qui les évite peut économiser de l’argent tout en soulageant sa conscience
écologique73. Ceci explique que le caractère vert est très fortement axé sur les économies
d’énergie (facilement mesurables) ou, dans une moindre mesure, sur les aspects matériels,
notamment lorsqu’ils sont visibles du consommateur. Le reste est relégué au second plan.
72 European Information and Communications Technology Industry Association, qui regroupe soixante
multinationales, mille sociétés et deux millions d’employés Voir www.eicta.org
73 Porter M. & Van der Linde C., « Green and Competitive: Ending the Stalemate », Harvard Business
Review, vol. 73, n°5, 1995.
Les distributeurs
Les équipementiers sont rarement en contact direct avec les particuliers, qui sont les clients
finaux. Les distributeurs viennent faire l’interface. À ce titre, ils jouent un rôle clé dans la
promotion des biens et des services.
Le cas du téléphone portable est instructif, à de multiples égards, de l’évolution de ce secteur. 64
millions de terminaux étaient actifs en service en France à la mi-2011, avec une population
équipée à 80 % (l'écart s'explique par le multi-équipement). Les services sont facturés
principalement par trois opérateurs : Orange 40 à 50 %, Bouygues 10 à 20 %, SFR 30 à 40 %.
De nouveaux acteurs sont récemment apparus dont les plus significatifs sont les « MNVO »
(Mobile Virtual Network Operator Virgin Mobile, La Poste, Le Bara, etc.), des vendeurs de
services qui louent l’infrastructure à un des trois opérateurs en achetant par exemple les minutes
en gros aux opérateurs. Les MVNO représentent 9 % du marché (2011), et sont en progression
régulière, puisque leur part de marché était inférieure à 5 % en 2008. Ils conservent en France
une place cependant moins importante que dans d’autres pays européens.
Ce qui domine le discours ici est l’a priori très positif que les opérateurs portent sur la contribution
potentielle de leur activité à la résolution des questions environnementales. Le préambule de la
Charte de la Fédération française des télécoms souligne que la forte croissance de la
consommation électrique des TIC en France est due à l’explosion des usages (donc aux
utilisateurs) et non pas aux performances intrinsèques des équipements, qui s’améliorent
globalement, et donc « font leur part ». Que les nouveaux services augmentent considérablement
la demande d’énergie faite aux serveurs ce qui était un point faible de l’argumentation – est
réinterprété comme un coût nécessaire à consentir pour des gains beaucoup plus élevés, même
si les documents restent généralement très discrets sur les conséquences énergétiques réelles
d’une généralisation des services multimédia imaginés.
La mobilisation n’est donc pas à la hauteur de ce qui est mis en avant dans des rapports tels que
SMART 2020. Il y a bien des efforts de faits, mais ils ne remettent pas en cause la logique
générale qui est de réussir à vendre toujours plus de produits, capter des parts de marché, et
pour cela parvenir à obtenir l’attention d’acheteurs potentiels, pour qu’ils consentent à dépenser
de l’argent dans le produit qui est proposé. Peu importe, finalement, que les écrans se
multiplient ; le sentiment est que cette évolution relève des choix du consommateur, sans que les
vendeurs ne se demandent si ledit consommateur a bien tous les éléments en main pour juger.
Pourtant à quoi servent-ils, ces vendeurs, sinon à vendre ? Il leur serait facile, théoriquement, de
vendre moins, et de répondre ainsi à la demande des courants de la société civile qui sont les
plus critiques de la société de consommation. Mais on voit aussi que ce serait une remise en
cause extrêmement profonde, touchant la raison d’être du vendeur...
La faute au consommateur ?
On le voit, équipementiers et distributeurs tendent à faire du consommateur l'opérateur principal
d'une transition « verte ». Après tout, le consommateur ne peut-il pas exprimer son choix sur le
marché, qui est le lieu démocratique de la formation des besoins ? C'est ce que soutiennent les
libéraux, mais aussi les courants marxistes, en abordant la question de la consommation comme
une problématique individuelle. Luc Ferry, dans son fameux pamphlet dénonçant la menace d'un
« nouvel ordre écologique », l'avait aussi affirmé : l'écologie démocratique, c'est celle qui passe
par le marché, qui ne manquera pas de s’adapter à la nouvelle demande de produits
écologiques74. La Commission Européenne ne dit pas autre chose : offrons des produits verts et
la transition se fera, puisque les sondages démontrent l'existence d'un intérêt pour
l'environnement de la part des consommateurs.
Cette représentation des choses fait totalement l'impasse sur la situation réelle du
consommateur, et le fait qu'il soit pris dans les dynamiques à l’œuvre dans une « économie de
réseau ». Elle méconnaît ce que disent les ouvrages de base dans ce domaine. Une économie
de réseau ne connaît pas l’évolution linéaire tenue pour caractéristique de l’économie : l’offreur
74 Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, Grasset, 1992, p. 215
propose un service, il est progressivement adopté et la p roduction suit l’augmentation régulière
jusqu’à saturation et stabilisation dans un marché « de renouvellement ». Dans les marchés de
réseau il existe en effet un coût d’investissement très important au départ, puis un effet de seuil et
au-delà de la masse critique, une avalanche de demandes jusqu’à saturation. Ceci explique
qu’en matière de téléphonie par exemple tout se soit passé très vite.
Le problème des opérateurs et des fournisseurs de service est donc bien différent de celui décrit
par l’économie de marché classique. Il implique successivement de :
- lever des fonds suffisamment élevés pour investir dans des infrastructures qui dans un
premier temps ne fournissent pas de service avantageux du fait d’un effet de club faible,
et sont donc fortement déficitaires d’où bien souvent le recours à du financement
public, comme par exemple sur la fibre optique, et le fait que les centres urbains soient le
premier foyer de déploiement : leur densité supérieure permet l’émergence d’un effet de
club rapide à moindre coût – par contre tous les opérateurs se renvoient la balle en ce
qui concerne le financement des zones isolées et du « dernier kilomètre », cher et peu
rentable ;
-assurer un service qui suive la montée en puissance, en particulier gérer les coûts
croissants d’aiguillage des données dans l’infostructure, afin de ne pas générer la
déconnexion des « early adopters », le petit groupe qui joue un rôle pivot pour faire
basculer toute la société (ceux qui patientent des heures devant les boutiques pour avoir
leur iPhone 5 au plus vite, par exemple), ce qui compromettrait l’avenir du réseau tout
entier ;
- gérer l’avalanche de demandes qui suit immédiatement le passage du point de
retournement instable qui se situe entre les deux points stables d’un état de pénurie et
d’un état d’abondance, ce point étant difficile à anticiper de manière précise dans le
temps ;
- trouver des modèles de facturation qui assurent une rentabilité suffisante, en lissant la
consommation et en tenant compte de l’acceptabilité. L’équilibre n’est pas facile à trouver
car les coûts fixes sont souvent élevés d’où ce « monopole naturel » justifiant
l’intervention publique par l’impôt et l’acceptabilité des clients, qui ne voient pas cet
investissement, n’est pas toujours très élevée. Une partie des discussions sur la gratuité
d’Internet relève de cette problématique.
Les coûts élevés étant d’autant mieux amortis que le trafic est élevé, une fois l’investissement
consenti, tous les acteurs y compris l’État ont intérêt à augmenter le trafic et maximiser l’usage
des infrastructures, ce qui peut inciter à subventionner grassement les « early adopters », « un
early adopter est un individu qui a pour habitude d’acheter quasiment systématiquement les
nouveaux produits dans une catégorie de produit donnée »75.
Ces caractéristiques d'une économie de réseau ont un grand poids sur les politiques qui sont
conduites pour faire évoluer la demande. Sont considérés comme étant des facteurs clés les
points suivants : vitesse de développement du nouveau réseau, conditions de migration ou
« comment tuer l’ancien service76 » –, le marketing du nouveau par rapport à l’ancien, l’efficacité
du réseau et la réponse aux attentes des usagers, la vitesse de mise en œuvre des services
supplémentaires et la réutilisation au maximum de l’existant. Un nouveau réseau se substitue
rarement à un ancien réseau, dans un premier temps. Néanmoins, un réseau tend quand même
à chasser l’autre car c’est une stratégie délibérée des opérateurs publics ou privés de pousser
les usagers à migrer de l’un vers l’autre pour éviter à avoir à financer l’entretien simultané de
deux infrastructures.
Les énormes investissements qui sont à consentir pour espérer pouvoir ouvrir un marché
conjugué à la période d’incertitude dans laquelle le secteur se trouve conduit les opérateurs à
multiplier les discours prophétiques destinés à donner confiance au consommateur. En attendant
l’effet de seuil, ils doivent aussi préserver leurs arrières et notamment le SMS qui reste la vache à
lait à ne pas tuer. Il faut amener les consommateurs vers des nouveaux services qui seront
75 http://www.definitions-marketing.com/Definition-Early-adopter
76 Salgues B., Les télécommunications mobiles, Hermès Science, 1997, p. 88.
susceptibles de rentabiliser les investissements consentis. Ou alors arriver à reporter les
investissements sur l’État – en justifiant par exemple qu’on est « too big to fail ». En matière de
multimédia on est sur un marché de l’offre. Pour Pierre Bourdon, Directeur général de SFR, il y a
un marché « à inventer », il faut pour cela « accompagner le client » (Dubreuil & Roger, 2003 :
26). D’où l’importance pour les entreprises d’identifier des « early adopters » et de les « investir »
en leur accorder toutes sortes d’avantages versions « bêta », etc. afin d’atteindre le seuil
critique.
Celui qui arrivera à inspirer confiance, à avoir le leadership, à entraîner les clients, réussira à
provoquer l’effet de seuil attendu, à déclencher des « prophéties autoréalisatrices77 » – et l’avenir
qu’il a prédit se réalisera. Qu’il échoue et l’on dira, a posteriori, que la stratégie était mauvaise. Le
charisme joue un rôle extrêmement important ici et l’on comprend pourquoi existent des
personnages tels que Steve Jobs. Les acteurs du marché en ont besoin car ils se trouvent dans
une incertitude radicale. Le rôle de la « mise en récit » (storytelling) est très important. Le
marketing ici est vu comme un instrument d’éducation : il s’agit d’éduquer les clients et le marché.
De multiples bienfaits sont donc détaillés : le haut débit devrait ainsi accroître l’intelligence
humaine78 etc.
Des organisations à but non-lucratif tels que la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING)
font partie des « early adopters ». Pour la FING, le haut débit devrait nous permettre de mieux
s’informer, de mieux travailler, de prendre plus de plaisir en ligne. L'organisation assume son rôle
de docile serviteur du développement des TIC. Kaplan affirme clairement que « l’offre précède et
relève la demande79 », il emboîte le pas aux équipementiers et distributeurs d’autres
organisations comme 60 millions de consommateurs se montrent au contraire plus méfiants,
interprétant volontiers le « marketing de l’offre » comme de la manipulation.
Les moyens des opérateurs sont nombreux et importants en termes financiers. Ils sont organisés.
Ils peuvent compter sur leur taille imposante pour vendre des services inférieur au coût de
revient, qui de toute manière est peu calculable. La généralisation des terminaux actuels s’est par
exemple appuyée sur la technique de la « subvention » interne. On peut ainsi faire baisser les
prix des abonnements et des terminaux en émargeant sur d’autres services plus rentables voire
captifs. L’objectif c’est d’arriver à une massification rapide de quelques services clé à bon marché
qui permettront ensuite de continuer de tenter le client, selon la méthode plus que millénaire du
« pied dans la porte ». Certains chiffrent font rêver les opérateurs : les « early adopters » seraient
prêts à consacrer 50 % de leur facture aux nouveaux services. Il faut donc simplifier l’acte
d’achat, éduquer le client, lever les facteurs de rejet, renforcer les facteurs d’adhésion.
La conclusion est claire : c'est vers le « consommer plus » que le client est « accompagné »,
sinon forcé, non vers le « consommer vert » ! En tout cas le consommateur a beaucoup moins de
choix que ce que prévoit ou prétend la théorie économique.
Ne pas acheter : un droit absolu et pourtant interdit
Il est donc un peu court, de la part des producteurs, des distributeurs et des autorités publiques,
de dire qu’ils ne font que « répondre à la demande », ou que tout dépend de la demande (sous-
entendu : en produits verts). Comme le montrait John K. Galbraith dès les années 1960, c’est la
production qui crée la demande, et non l’inverse80. Or du côté de la production le but reste de
produire la plus grande quantité de biens et de services au moindre coût, afin de remporter des
parts de marché, qui sont généralement mondialisés. Le souci écologique est second devant cet
impératif premier, sans lequel l'entreprise disparaît, tout simplement. Il y a une obligation de
résultats dans ce domaine, tandis que l’écologie reste largement facultative, se confondant au
pire avec les obligations légales. Par ailleurs, dans le domaine des TICs, la haute technicité réelle
ou supposée, ainsi que la complexité des circuits entre la production, l’usage et le déchet – font
que les consommateurs ignorent très largement les enjeux écologiques des outils devenus très
77 Giraud P.-N., Le commerce des promesses. Petit traité sur la finance moderne, Seuil, 2001.
78 Didier Quillet, Directeur général d’Orange, dans Dubreuil S. & Roger V., Le marketing du multimédia
mobile, Editions d’Organisation, 2003, p. 31.
79 Kaplan D. (dir.), Hauts débits, LGDJ, 2003, p. 271.
80 Galbraith J.K., Le nouvel Etat industriel, Paris, TEL Gallimard, 1968, Éd. Orig. 1967.
banals comme l’ordinateur ou le téléphone portable. Pour eux, s’abstenir de s’équiper serait bien
plus simple (s’il était possible de continuer une vie sociale et professionnelle dans la
déconnexion) que de comprendre ce qu’il y a derrière ou dans ces outils. Les TICS, pour les
consommateurs, sont des outils opaques et que l’on rend tels, tant à l’usage qu’à la réparation ou
à la réutilisation. Et ils ne sont pas les seuls : plus de 60% des Français interrogés dans l’étude
Ethicity 2012 pensent que leur mode de consommation a une incidence… positive sur
l’environnement !
Le consommateur n’est entrevu que dans le champ étroit de la marge de manœuvre des
entreprises sur un marché bien déterminé. Sa « capacité à payer » est au centre des
préoccupations, elle doit impérativement être contrôlée. C'est un facteur limitant direct.
L’entreprise n’a pas de vision large de ce que « communication » signifie, et elle n’a aucune envie
d’imaginer des scénarios dans lesquels elle serait absente ou aurait à opérer des changements
en profondeur tels qu’ils risqueraient de dépasser ses capacités d’adaptation. Son souci de faire
face à la concurrence pour obtenir des parts de marché se double d'une connivence avec ses
concurrents pour élargir la taille du gâteau, lequel est déterminé par le réseau.
Ces entreprises font l'apologie de la démocratie de marché en tant que moyen de la construction
collective des besoins, mais elles se trouvent en réalité ignorer ou condamner les mouvements
de consommateurs tels que les « no conso », qui ne font que mettre en œuvre ce qui leur est
promis : le droit de ne pas acheter ! Ceci montre que la consommation n'est pas un acte
individuel et sans signification politique, contrairement à ce que croit l'économie hétérodoxe
d'inspiration marxiste. La critique de la consommation engage bien une analyse et une pratique
spécifique. Consommer est un sport de combat, et non pas un long fleuve tranquille. Ne pas le
voir, c'est reprendre sans le critiquer la conception libérale d'un marché ne faisant que « répondre
à la demande », en toute innocence...
Les autorités publiques : priorité à la croissance
Peut-on attendre de la part des autorités publiques qu'elles régulent un peu ce consumérisme
forcené ? Qu'elles redonnent au consommateur un peu de pouvoir ?
Les TIC sont au cœur des objectifs de politique générale que l'Europe se fixe pour 2020 : une
croissance « intelligente », fondée sur la recherche et la connaissance, « durable » et
« inclusive ». Les TIC sont présentes partout : dans le domaine de la recherche et de l’éducation,
pour aider à réduire les émissions de gaz à effet de serre, développer les renouvelables et
améliorer l’accès à l’emploi. Le secteur est aussi le premier bénéficiaire du financement public de
la recherche, avec plus de 9 milliards d’euros, sur un total de 50, pour la période 2007-2013. Les
TIC sont jugées avoir un rôle de catalyseur dans les domaines de la productivité et l’innovation, la
modernisation des services publics et les avancées en science et technologie.
Pour la Commission Européenne, le secteur contribue pour ¼ de la croissance de l’UE, 40 % de
la croissance de la productivité et 25 % de la croissance du PIB. Cela avec seulement 4 % des
emplois. Le déploiement des TIC se situe donc dans la perspective classique du développement
technique et économique : des rendements croissants, une recherche d’augmentation de la
productivité, de la croissance de la production et de la consommation.
L’analyse montre toute l’importance du rôle des autorités publiques, dans l'économie des TIC, qui
pose des problèmes dits d’économie « publique »81. Mais bien qu’elle soit « publique » cette
économie n’en est pas moins orientée vers la croissance de la production et de la consommation.
L’accumulation et le consumérisme restent considérés comme les moteurs de l’économie
informationnelle, comme le soulignait déjà Manuel Casells82. Avec peu de chances, par
conséquent, d'infléchir les tendances en cours vers le « toujours plus ».
En matière de protection de l'environnement, les solutions qui sont proposées sont pour
l'essentiel celles des industriels : « smart energy grids », efficacité énergétique sous toutes ses
formes (bâtiment, transport etc.), gestion des ressources en eau et véhicules électriques.
81 Faucheux S., Hue Ch. & Nicolaï I., TIC et développement durable - Les conditions du succès, De Boeck,
2010, p. 134.
82 Castells M., La société en réseaux, Fayard, 1998, p. 236.
L'expansion du numérique a donc toutes les chances de produire ce que les révolutions
informationnelles ont déjà occasionné avant lui : une augmentation de la consommation d’autres
biens et services tels que le transport, le papier etc. La corrélation est nette et n’est pas démentie
depuis l’invention du télégraphe. Les facteurs occasionnant cette évolution sont très mal connus.
Ils sont à chercher en dehors du secteur, n’étant généralement qu’un moyen utilisé pour
poursuivre d’autres finalités. Si la consommation augmente ou diminue, c’est pour des raisons
bien plus complexes que la simple substitution d’un produit à un autre.
Tout se passe donc comme si le compromis entre environnement et croissance économique se
concluait au détriment du premier. Que valent les timides campagnes de l'Agence de
l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie, dans ce contexte ? Elles paraissent bien
décalées !
Des citoyens-consommateurs à mille lieues de la problématique
posée par les experts
Que peut conclure le citoyen-consommateur, dans de telles conditions ? Les focus group que
nous avons animés et analysés, dans le cadre de notre étude, montrent que quand on parle de
l’environnement, dans le domaine des TIC, c’est d’abord la question des ondes qui émerge. C’est
ensuite la consommation électrique, dont le montant est généralement inconnu des usagers. Et
enfin la fin de vie, le déchet. Les consommateurs ont beau savoir vaguement que les
constructeurs recyclent les appareils usagés, ils les gardent quand même chez eux, « au cas
où ». Ils sont stockés parce qu’ils sont, au fond, considérés comme dangereux – sans que cette
connaissance soit formalisée ou même formulable.
Étant activement placé dans une situation dans laquelle la question écologique se voit déniée
toute pertinence (chacun peut essayer de poser le problème soi-même dans chez un
distributeur...), ce qui est mis en avant, pour le choix d’un ordinateur, c’est le moindre bruit à
l’usage, la « fiabilité », la « stabilité » du système, le poids. La solidité dans le temps est aussi
fréquemment évoquée, puisque la nécessité d’en changer souvent pour des raisons d’évolution
des techniques est souvent critiquée.
Quand la question écologique tombe dans la conversation, sous sa forme la plus large, les
consommateurs placent une confiance a priori dans le progrès technique. Pour le consommateur,
le pollueur, c'est l'industriel, ce qui est corroboré par de nombreuses autres enquêtes. S'il est le
pollueur, c'est d'abord parce que c'est lui qui met sur le marché des produits dont l'utilité n'est pas
évidente, au départ, bien qu'ils finissent par devenir indispensable, à la longue – et nous avons
vu ci-dessus pour quelles raisons, bien connues des producteurs, privés ou publics. Le premier
sujet qui vient sur la table est de ne pas consommer ou de consommer autrement. C'est
exactement ce que les industriels et les autorités publiques redoutent, les uns pour leurs affaires
et les autres pour la puissance économique. Par-delà leurs divergences, les entreprises ont un
intérêt commun évident à avoir plus de clients.
Des sondages et des enquêtes récentes indiquent une prise de conscience massive des
consommateurs soit de leur propre pouvoir d’action, soit de leur responsabilité dans la
dégradation de l’environnement. D'où l’existence d’initiatives individuelles et collectives de
réforme écologique de la consommation et plus généralement du mode de vie, qui vont dans le
sens d’un tournant vers la « critique pratique » de la consommation de masse83. La tendance
n'est pas seulement française. Un sondage réalisé dans 17 pays84 affirme qu’une majorité
d’interviewés désigne désormais « l’hyperconsommation » comme l’une des causes des
problèmes d’environnement. La solution est de consommer moins et mieux. Une enquête
Eurobaromètre85 montre que la grande majorité des habitants en Europe des 25 pays estime que,
pour le « long terme », c’est-à-dire à l’horizon d’ici 20 ans, les politiques tous les niveaux),
devraient moins favoriser la consommation individuelle, et encourager davantage d’autres
aspects de la qualité de la vie. Par ailleurs, les perspectives à l’horizon de 20 ans sont plutôt
pessimistes : une majorité d’Européens sont persuadés que « demain sera moins bien
qu’aujourd’hui », ce qui laisse songeur sur le rôle à venir des politiques publiques.
Ce n’est donc pas d’indifférence qu’il s’agit, mais d’une relative impossibilité d'action. D'où un
transfert des responsabilités sur le progrès technique, ou sur l’instance régulatrice, avec l’idée
qu’en cas de problème celle-ci n’hésitera pas à mettre en cause, précisément parce qu'elle a été
investie par l'élection du pouvoir de retenir loin de nous tous les risques, ou parce qu'elle est ce
pouvoir de synthèse qui peut appréhender ensemble les différents aspects des problèmes
auxquels chacun doit faire face. Qu'elle n'assume pas son rôle (mensonge, déni de
responsabilité etc.) et elle se trouvera brutalement délégitimée, à l'exemple des divers scandales
sanitaires et environnementaux. C'est précisément pour cette raison, malheureusement, que les
individus membres de ces institutions peuvent être poussés à se retrancher dans le déni...
Les mesures proposées par les experts, d'étiquetage environnemental ou d'écoconception,
paraissent donc être à mille lieues du contexte qui est celui du consommateur, qui reste
largement façonné par les entreprises et leur impératif de croissance. Que ce soit en contexte
d'achat ou d'usage, l'environnement est clairement assimilé à un enjeu de second voire troisième
rang, derrière le progrès triomphant des frontières de l'espace et du temps, battant sans cesse de
nouveaux records de vitesse (2G, 3G etc.). Pour échapper à ce contexte qui est déterminé de
l'extérieur, le consommateur doit mettre en œuvre des stratégies actives de résistance86, afin de
reconstituer du collectif, qui seul permet l'action. Il peut être tenté, par exemple, de ne pas venir
dans les lieux d'achat de masse...
Mais que font écologistes ??
Faut-il alors attendre que le changement vienne des organisations de la société civile ? Quelles
sont leurs formes d’action ? Sont-elles efficaces ? Sont-elles un relais des mouvements
« écologistes », si par là on entend désigner les actions qui entendent explicitement intégrer la
dimension écologique dans leur mode de vie ?
Dans le domaine des TIC tout commence semble-t-il avec la Silicon Valley Toxic Coalition
(SVTC), l’organisation qui a probablement le plus d’ancienneté sur le sujet. Elle naît en 1982
quand on découvre que les industries high tech de la Silicon Valley, réputées « propres »,
polluent en fait gravement les nappes d’eau souterraines. Plus de 100 000 maisons à San José
83 Dobré M. & Juan S. (Eds.), Consommer autrement. La réforme écologique des modes de vie,
L’Harmattan, 2009.
84 « Our green world » réalisé par TNS-Sofrès, publié dans Le Monde, 1er avril 2009.
85 Le libellé exact de la question est : « Policies should put less emphasis on individual consumption, and
more emphasis on other aspects of the quality of life », Flash Eurobarometer 227, May 2008, p. 71
86 Dobré M., L 'écologie au quotidien – éléments pour une théorie sociologique de la résistance ordinaire,
L'Harmattan, 2003.
furent exposées à des solvents toxiques. La SVTC est une coalition large, qui regroupe
environnementalistes, travailleurs du domaine des high tech, juristes et communautés locales.
Le Basel Action Network se structure un peu plus tard à l’échelle internationale, autour de la
Convention de Bâle. Il entend fournir l’information la plus à jour sur les mouvements
internationaux de déchets toxiques issus des TIC, mène des campagnes pour les réduire et
dénoncer les exportations de déchets vers les pays pauvres, incapables de les traiter
correctement.
Mais dans le cadre français ce sont surtout Greenpeace et WWF qui ont animé le débat, et de
manière plus secondaire les Amis de la Terre et le CNIID. Détaillons leur action.
Greenpeace
C’est en 2005 que Greenpeace se saisit du sujet, avec la campagne www.greenmyapple.com, à
la suite des actions que mènent déjà SVTC, BAN et d’autres organisations contre cette société,
au motif que cette entreprise a activement contribué à ralentir la réglementation sur les déchets
électroniques, que ses produits scellés n’encouragent pas la réutilisation, et que les
consommateurs sont en droit d’attendre mieux d’une compagnie qui affirme « penser
différemment » (« Think Different », slogan de la marque). Apple est présenté comme un
« traînard » face à Dell ou HP. C’est aussi sous l’angle des toxiques et de leur élimination en fin
de vie que les appareils sont visés. Steve Jobs est pressé de répondre aux questions. L’action
spécifique contre Apple est arrêtée en 2007 suite à une évolution de la firme.
Greenpeace entreprend alors de noter les produits et les entreprises, via un comparateur qui
connaîtra 16 éditions et dont la dernière édition date de novembre 2012, et place en tête un
constructeur... indien ! Preuve, s'il en était besoin, que le souci écologique n'est pas plus présent
dans les pays industrialisés que dans les pays en développement. Le premier classement paraît
en août 2006, 14 constructeurs y sont notés. Les premiers critères sont similaires à la campagne
contre Apple : présence de produits toxiques, nuisibles pour les travailleurs, en fabrication et en
fin de vie, les riverains des usines, les usagers ; et la reprise et le recyclage des produits en fin
de vie, leur financement voire la prise en main de l’ensemble de la filière (« green box »), même
en l’absence de réglementation, et la quantité de produits recyclée.
Le huitième classement (juin 2008) voit l’adjonction de cinq nouveaux critères concernant
l’énergie et le climat, un critère concernant le taux de plastique recyclé dans les produits neufs et
des engagements concernant l’élimination de produits toxiques non prévus par la directive
européenne DEEE – notamment l’antimoine, le béryllium et les phtalates.
Sur quoi se base Greenpeace pour évaluer ces critères ? D'abord sur les informations publiques
communiquées par les compagnies, soit dans les rapports « développement durable » et les
fiches techniques des produits, soit par le dialogue avec elles que toutes acceptent, à
l’exception de Nintendo. Greenpeace ne veut s'appuyer que sur des données publiques, au motif
que les promesses doivent être faites au public, et non à Greenpeace. Il s’agit de prendre les
entreprises au mot, d’agir en « watchdog », chien de garde. Pas question d’avoir l’air d’être dans
la confidence avec les entreprises !
Mais Greenpeace mène aussi ses propres enquêtes. L'organisation est allée visiter des usines
TIC (cartes-mères, puces et assemblage de composants) en Chine, Thaïlande, Philippines et
Mexique. Elle a démontré une pollution importante en termes de RFB, phtalates, solvants
chlorés, métaux lourds, en particulier dans les eaux de rejet, photoinitiateurs (benzophénones,
acétophénones et thioxanthones), composés organiques volatiles, cuivre et nickel. Une partie de
ces substances se retrouvent dans les eaux des puits. Greenpeace a aussi démonté divers
produits, pour les analyser sur le plan chimique ou en montrer l'absurdité en termes de
conception : iPhone, Wii, Xbox et PS3. En 2009 Greenpeace UK réalise un gros coup médiatique
en implantant un GPS sur une télévision Philips usagée et en suivant cet appareil jusqu’à sa
destination finale, qui se révèle être... le Nigéria, très loin d’installations garantissant un
démantèlement de qualité. L’association organise aussi des manifestations devant les sièges des
entreprises, notamment Philips en mars 2008, Dell en mai 2010. En 2011 Greenpeace s’attaque
aux centres de données et note que si Internet était un pays, il serait le cinquième plus grand
consommateur mondial d’électricité, avec un taux de croissance de 12 % par an.
L'organisation cherche aussi à faire évoluer la législation. En mars 2007, une grande partie des
entreprises du secteur, des associations dont le Basel Action Network et Greenpeace signent une
déclaration commune montrant du doigt onze pays membres (dont la France) pour leur mauvaise
mise en œuvre de l’article de la directive DEEE relatif à la responsabilité individuelle des
producteurs. En août de la même année Greenpeace publie avec d’autres associations un
rapport sur l’état déplorable de la directive Reach, truffée d’exemptions et d’échappatoires.
Greenpeace entend aussi pousser les grands utilisateurs de serveurs (Facebook, Google, etc.) à
revoir leur politique d’approvisionnement en énergie. Ces actions de Greenpeace sont désormais
situées au sein d’un ensemble plus vaste : le « Cool It Challenge », qui demande aux entreprises
de s’engager dans la réduction de gaz à effet de serre, ou de la « révolution énergétique » qui
s’appuie sur des scénarios élaborés avec des consultants et des entreprises pour démontrer
qu’une réduction massive des gaz à effet de serre est possible, en sortant du nucléaire. Du côté
des appareils tels que le téléphone et l'ordinateur, les solutions sont la substitution et la collecte.
L’organisation ne semble pas savoir jusqu’où les constructeurs peuvent aller pour réduire l’impact
écologique du cycle de vie des produits, elle s’en tient à appuyer il existe à la fois des
impacts et des possibilités au moins théoriques de progrès. Mais Greenpeace ne remet pas en
cause la consommation des TIC, ni le consumérisme, ni la « manufacture » de la demande. Au
contraire l'association semble en partie s'aligner sur les industriels, notamment pour intégrer les
nouvelles sources d’énergie renouvelable.
WWF
Sur le plan de la stratégie, le World Wildlife Fund (WWF) diffère nettement de Greenpeace.
L’organisation a toujours refusé les actions coup de poing de type interposition non-violente.
Réformiste, pragmatique, elle entend rester un partenaire respectable en toute situation, mais
sait aussi « créer l’événement » sur le plan médiatique. Elle définit sa mission générale par le
souci de préserver la diversité génétique, promouvoir l’exploitation durable des ressources
naturelles et réduire la pollution et la consommation des ressources et de l’énergie. Elle possède
quatre champs d’action principaux : la conservation de trois biomes prioritaires (forêts,
écosystèmes d’eau douce, océans/côtes), la conservation des espèces, les changements
climatiques et les produits toxiques. Le WWF déclare faire appel à quatre modes d’action :
l’action de terrain (gestion de zones protégées etc.), le lobbying direct ou indirect, l’expertise,
étude, conseil et l’information et la communication (dont l’éducation environnementale).
Les actions dans le domaine des TIC sont diverses et sans souci de cohérence. En France c’est
sous l’angle des toxiques et de l’écoconsommation que le WWF s’intéresse aux TIC.
L'organisation anime notamment le « TopTEN » qui permet de comparer différents types de
produits dont des téléviseurs et des écrans d’ordinateur. Le WWF a aussi noué un partenariat
avec Orange, sur la dématérialisation des factures. La réduction de papier permet de faire des
économies, dont une partie est reversée au WWF qui les utilise pour protéger les forêts dans le
massif des Maures, la Nouvelle Calédonie et le bassin du Congo. Le partenariat s’est ensuite
orienté, en 2008, vers un étiquetage environnemental des téléphones. Ce projet poursuivait à
l’origine quatre objectifs : l’évaluation environnementale des produits distribués par Orange, l’éco-
conception des boutiques de l'opérateur, le promotion de la collecte et du recyclage des
terminaux et la sensibilisation à la question des ondes électro-magnétiques ce dernier point
étant curieusement absent du site Orange. Renouvelé pour 3 ans en 2011, il s’organise
désormais autour de « réflexes verts », qui se sont depuis lors répandus dans les pratiques des
autres acteurs du secteur : favoriser l'allongement de la durée de vie des appareils, promouvoir
l’occasion par rapport au neuf et appeler les utilisateurs à céder leurs anciens équipements pour
permettre leur recyclage.
La question de l’affichage environnemental est jugée très importante par WWF, qui a conscience
que le consommateur n’a aucune idée de l’impact d’un produit qu’il achète. À l’origine, cinq
critères avaient été retenus par l'organisation : le bilan carbone, l’efficacité énergétique du
téléphone, les « ressources sensibles » telles que l’argent, l’or ou le coltan, la limitation et la
substitution des substances dangereuses, et la réduction des déchets, les efforts pour augmenter
la recyclabilité, la réparabilité, y compris l’emballage.
Depuis cette première initiative l’affichage a évolué, notamment en raison des travaux dirigés par
l’ADEME/AFNOR autour de la plate-forme d’affichage environnemental. Aujourd’hui trois
différents critères sont intégrés :
CO2 dans la fabrication, distribution, utilisation, recyclage ;
proportion de matières non renouvelables (or, argent et étain) dans la composition du
produit
conception éco-responsable valorise les autres initiatives d’amélioration de la
performance environnementale du produit comme l’utilisation limitée de substances
dangereuses, la traçabilité des ressources sensibles (or, argent, étain, tantale), les
possibilités de réparation du produit, l’emploi de matériaux recyclés.
Pour le WWF, l’important est d’être crédible : « on a voulu enfermer les ONG dans la
décroissance le retour à l’âge de pierre ; en fait on veut le progrès mais avec des critères
environnementaux. On veut une consommation plus raisonnée, sortir de la “société de
consolation”, l’illusion d’être plus heureux avec des biens de consommation. Nous ne sommes
pas avec des manteaux en poil de chèvre et des tongues comme on a voulu le faire croire
parfois » (entretien WWF). Il est important aussi d’être positif : « il ne faut pas tomber dans la
morosité, on doit rendre notre engagement désirable, plaisant, positif sinon nos concitoyens vont
fuir devant un discours anxiogène ». Le classement Greenpeace est aussi jugé aller dans ce
sens, comme quoi l'écart entre les deux n'est pas si grand que cela.
Il est toutefois curieux de constater que ce discours reste sans lien avec les activités de Dennis
Pamlin, un autre membre de WWF qui se démène avec les syndicats d'entreprise tels qu'ETNO
pour expliquer que les TIC peuvent sauver le climat !
Les Amis de la Terre et le CNIID
Les Amis de la Terre et le Centre national d’information indépendante sur les déchets (Cniid) se
sont intéressés à la question des TIC sous un angle largement ignoré des deux autres
organisations : l’obsolescence accélérée87. Le rapport dresse ainsi un tableau des « coulisses »
de nos « sociétés de surconsommation » : épuisement imminent des ressources naturelles,
production massive de déchets et gaspillage de la matière contenue dans les biens abandonnés
en fin de vie. Pour Sylvain Angerand, chargé de campagne ressources naturelles aux Amis de la
Terre, « le renouvellement incessant des appareils, notamment de haute technologie, contribue à
l’explosion de la consommation des ressources naturelles minières et énergétiques. Cette
surexploitation détruit des écosystèmes, déplace des populations, provoque des pollutions
chimiques et engendre des conflits, notamment dans les pays du Sud. »
L’étude explique les différentes astuces qui sont utilisées aujourd’hui pour rendre un appareil
obsolète, afin qu’il soit rapidement remplacé par un nouveau produit : des produits
indémontables, la sophistication croissante des appareils, l’effet de mode (démoder un produit, le
rendre infréquentable), etc. Tout ceci permet de réduire la durée de vie des appareils. Elle était
en moyenne de 6 à 8 ans pour les appareils électroménagers courants, contre 10 à 12