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Girault Y., Alpe Y. (2011) La biodiversité, un concept hybride entre science et gouvernance. In Legardez A., Simonneaux L. (Coord.) Développement durable et autres questions d’actualité. Questions socialement vives dans l’enseignement et la formation. Éducagri Éditions, Dijon, pp385-401, 401P.

Authors:
  • Muséum national d'Histoire naturelle, Paris France
1
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Les discours de type alarmiste qui sont très largement relayés de nos jours par les médias sur
le risque d’une sixième extinction de masse dans les espèces naturelles ne sont pas tout à fait
nouveaux. Ainsi, dans son ouvrage publié en 1864, très souvent cité en référence par les
philosophes de l’environnement, Georges Perkins Marsh soulignait déjà le rôle destructeur de
l’Homme sur la nature. Comme le rappellent Bergandi & Blandin (2011), il précise enfin :
“Ce sont les premières prises de conscience de la destruction des forêts” (1850), “la peur
d’une extinction des espèces” (1860), “ les effets irréversibles des activités humaines sur
l’environnement” 1864) qui vont entraîner la nécessité de bâtir une économie écologique. Si,
dans le prolongement de ces travaux précurseurs, le déclin de la diversité biologique a été
pendant plusieurs décennies peu médiatisé, c’est en 1992, lors de la Conférence des Nations
Unies sur l’environnement et le développement (Sommet de la Terre de Rio), que celui-ci est
devenu un enjeu prioritaire qui a conduit à l’adoption de la Convention sur la Diversité
Biologique (CDB) qui affiche très clairement au sein de son premier article trois objectifs
consensuels : « la conservation de la diversité biologique, l’utilisation durable de ses
éléments et le partage juste et équitable des avantages découlant de l’exploitation des
ressources génétiques » (PNUE 1992). Ces deux premiers objectifs ont, comme le soulignent
Boisvert & Vivien (2007, p. 230) comme « modèle sous jacent celui de l’utilisation durable
des ressources comme voie à privilégier pour assurer leur protection, par opposition à la
préservation, qui proscrit l’exploitation, perçue comme la cause de la dégradation ou de
l’épuisement des ressources. » Le dernier objectif, qui fait référence à des échanges de
ressources génétiques, « semble en décalage avec les deux premiers. Il se réfère à
l’immédiat, ne considère que le niveau génétique de la biodiversité et préfigure des transferts
économiques de ressources garants du développement et de l’équité entre le Nord et le Sud. »
(Aubertin et al. 2007, P 13).
Notre environnement biophysique englobant donc la biodiversité est ainsi devenu une
ressource ou un stock, comme l’exprime fortement et symboliquement l’expression
« ressources naturelles », autour de laquelle se construit une définition souvent contestée mais
jamais complètement abandonnée de l’activité économique : celle-ci a pour but de
« transformer la nature », de « l’adapter à nos besoins », de la « rendre consommable par
l’homme » (Fourastié, 1964). Nous montrerons ainsi que les approches récentes privilégiées
par le Millenium Ecosystem Assesment bouleversent fondamentalement notre rapport à la
biodiversité dont l’utilité retenue se retrouve confinée dans la notion de services
écosystémiques. Ce choix modifie profondément le sens attribué à la conception patrimoniale
de l’environnement qui en découle : Il ne s’agit plus d’un patrimoine universel, mais bien plus
d’un patrimoine au sens notarial (valeur monétaire, gestion dans le temps), car il désigne le
réservoir de richesses potentielles non encore exploitées ou reconnues.
Dans les deux cas (biodiversité perçue comme ressource ou comme processus) on y applique,
sans analyse préalable, une conception marchande de la valeur. Comme nous le montrerons,
le choix de cette valeur-utilité comme unité de mesure est arbitraire et très restrictif, puisque
fondé exclusivement sur la théorie économique néoclassique.
La complexité des champs théoriques mobilisés, l’intensité des débats sociaux et politiques
que génèrent ces questions expliquent aussi pourquoi elles sont devenues des « questions
socialement vives » (Simonneaux L. (2001), Legardez & Simonneaux (2006), Simonneaux L.
2
& Simonneaux J. (2009)) pour le système éducatif, qui cherche à les intégrer sous des formes
nouvelles (éducation au développement durable) sans maîtriser complètement les
conséquences épistémologiques et éthiques des choix retenus…
1 De la prise en compte de la valeur intrinsèque de la nature à la mesure de
sa valeur utilitaire, ou de la préservation à la conservation de la nature
Il semble bien que l’on puisse trouver chez les peintres de l’école de Barbizon le berceau
français du courant environnementaliste. Sensibles aux « hautes futaies du Bas Bréau, aux
gigantesques amoncellements de rochers des gorges de Franchard, au désert d’Apremont, aux
chênes centenaires au nom évocateur comme « le rageur. » (Caille 1994, p 2) ces artistes se
sont organisés pour lutter contre le baron de Bois D ’Hyver, Inspecteur des forêts de la
couronne, qui voulait reboiser Fontainebleau avec des résineux et des conifères.
Un siècle après, dans son ouvrage très certainement le plus célèbre publié en 1965 Jean Dorst,
Professeur au Museum national d’Histoire naturelle, alerte l’opinion publique en établissant
un constat très documenté de la disparition de certaines espèces. Il justifie tout d’abord son
implication dans la protection de la Nature en se référant à sa valeur intrinsèque (il y a dans la
nature des fins qui lui sont propres et qui ne dépendent pas des fins humaines) : « Un homme
digne de la condition humaine n’a pas à envisager uniquement le côté utilitariste des
choses. » (Dorst, 1965). Il va plus loin dans son argumentation en s’appuyant sur une
approche déontologique non conséquencialiste qui, selon Kant, implique le respect de certains
principes normatifs et qui est indépendante des circonstances particulières.
« Il faut avant tout que l’homme se persuade qu’il n’a pas le droit moral de mener une
espèce animale ou végétale à son extinction, sous prétexte qu’elle ne sert à rien. Nous
n’avons pas le droit d’exterminer ce que nous n’avons pas créé. Un humble végétal, un
insecte minuscule, contiennent plus de splendeurs et de mystères que la plus
merveilleuse de nos constructions. » (idem)
Jean Dorst se rapproche ici de l’égalitarisme biocentrique de Taylor (1981) selon qui tous les
êtres vivants ont le droit de ne pas être tués. Il s’agit donc d’un devoir absolu, qui doit être
suivi par tous les agents moraux même s’ils n’aiment pas la nature. Si des années 1850 aux
années 1960, c’est la sauvegarde de la diversité biologique en tant que « collections d’espèces
animales et végétales » qui mobilisaient les artistes, naturalistes, ou scientifiques et autres
« amoureux de la nature », il serait très réducteur de penser que tous ne partageaient que le
point de vue un peu extrémiste de l’égalitarisme biocentrique de Taylor. Jean Dorst dans le
même ouvrage s’en distanciait parfois en reconnaissant que comme tous les êtres vivants nous
avons également certains intérêts (nous maintenir en vie par l’alimentation, par des soins,
nous reproduire…) qui devaient être pris en compte dans la délibération morale même s’il
était parfois nécessaire de les hiérarchiser entre différents intérêts1 :
« Les ressources renouvelables, celles que nous tirons du monde vivant, sont gaspillées
avec une prodigalité déconcertante, ce qui est encore plus grave : l’homme peut se
passer de tout, sauf de manger. Il manifeste un véritable culte à l’égard de la technique
que nous croyons dorénavant capable de résoudre tous nos problèmes sans le secours
du milieu dans lequel ont vécu des générations nombreuses. »
1"Cela"sera"théorisé"comme"un"conséquentialisme" biologique"par"Attfield"R."" (1987)"A"theory"of"Value"and"
obligation,"London,"Croom"Helm"
3
Jean Dorst souligne donc bien deux raisons ambivalentes de s’engager dans la protection de la
Nature : l’une, la plus noble, basée sur la valeur intrinsèque et l’autre sur sa valeur utilitaire,
notamment dans le cadre de notre alimentation et du développement de la médecine
(pharmacopée). Il rejoint en ce sens l’opposition entre le forestier Pinchot, initiateur du
mouvement conservationniste, pour tendre vers une utilisation économique rationnelle des
ressources naturelle2 et le naturaliste John Muir qui fut l’initiateur du mouvement privilégiant
le contact direct avec la nature sauvage (« wilderness »).
Ainsi, le développement économique « va devenir la raison d’être de la protection de
l’environnement, qui n’est plus, comme par le passé, valorisé indépendamment des bénéfices
qu’il représente pour les êtres humains » (Maris 2006). Ainsi, en privilégiant peu ou prou la
valorisation économique de la nature par rapport à sa valeur intrinsèque, les scientifiques et
naturalistes sont passés immanquablement d’une approche préservationniste à une approche
conservationniste.
1.1-La biologie de la conservation : entre sciences de la nature et approches économiques
Progressivement va donc émerger en France, sous l’impulsion de Michael Soulé (1980)3, la
biologie de la conservation, « discipline de crise qui répond à une crise ». Dans cette
mouvance, les biologistes sont progressivement contraints de délaisser leur approche
naturaliste au profit d’une approche plus technicienne de responsabilité et d’expertise. En
effet, la prise en compte du nouveau statut épistémologique de l’environnement qui devient
un objet hybride nature/culture va entraîner des bouleversements des pratiques, notamment
un changement du rapport au temps et à l’espace (approche réductionniste/approche holiste),
et principalement un nouveau rapport au politique (nécessité d’une approche pluridisciplinaire
économique, écologique, éthique, sociologique…). Toutes ces disciplines vont contribuer à la
création des sciences de l’environnement dont les résultats font le plus souvent l’objet de
controverses. Il n’est pas inutile à cet égard de rappeler le sens attribué au terme de
« conservation » dans la stratégie mondiale de la conservation4, définie comme
« la gestion de l’utilisation par l’homme de la biosphère de manière que les
générations actuelles tirent le maximum d’avantages des ressources vivantes tout en
assumant leur pérennité pour pouvoir satisfaire aux besoins et aux aspirations des
générations futures ».
La notion de crise à laquelle nous venons de faire référence est bien celle d’une grave menace
d’extinction des espèces naturelles qui, dans le cadre d’une approche utilitariste de la nature,
souligne le caractère limitant des ressources naturelles pour notre économie. Ceci rejoint une
préoccupation très ancienne des économistes (Bontemps, 2007) : dès la fin du XVIII°, ils se
sont inquiétés des obstacles « naturels » (rareté des terres arables, épuisement des ressources
minières, etc.) que rencontrait le projet de faire croître les richesses, et ils ont donc été
conduits à reposer, dans d'autres termes, le problème de la valeur de ces ressources naturelles.
2"Cf"son"ouvrage"publié"en" 1910" :" The"fight"for" conservation," au" sein"duquel" il" précise"ce"qui"suit," phrase"
prémonitoi re" de" la" définition" du " développement" du rable" «"Les" générat ions" présentes" ne" dev raient" pas" se"
limiter"à"conserver"les"ressources"pour"les"générations"futures,"mais"elles"devraient"gérer"les"ressources"pour"
leur" bien?être," tout" en" évitant" des" usages" non?avisés" des" ressources" non?renouvelables" qui" porteraient"
préjudice"aux"générations"futures."»"
3 Nous"citons"ici"le"premier"colloque"dirigé"par"cet"auteur"sur"le"sujet,"mais"par"la"suite"il"y"en"a"eu"de"très"
nombreux"que"nous"ne"pouvons"citer."
4" Stratégie" mondiale" de" la" conservation." La" conservation" des" ressources" au" service" du" développement"
durable."UICN"1980."Rapport"préparé"en"collaboration"avec"le"PNUE,"le"WWF"et"la"participation"de"la"FAO"
et"de"l’UNESCO."
4
Mais de quelle conception de la valeur s'agit-il ?
1.2 Les besoins et les « valeurs »
La théorie dominante, celle de la « valeur-utilité », considère que l’utilité d’un bien n’est que
sa capacité à satisfaire un besoin. Cette capacité est précisément ce qui lui donne sa valeur,
puisque c'est elle qui explique que, pour la détenir, l'on acceptera de payer ou de se priver d'un
loisir pour travailler à le produire. L’utilité détermine donc la rareté relative : rien n’est rare en
soi, c’est le rapport entre intensité du besoin et ressources disponibles qui détermine la rareté,
et qui va permettre de fixer un prix. Donc, seuls les biens dont la quantité disponible est
limitée par rapport aux besoins solvables (c'est-à-dire qui peuvent s'exprimer à travers une
quantité de monnaie) ont une valeur économique.
Dès lors, la définition est nécessairement individualiste et très subjective. Au sens le plus
général, la valeur des ressources repose sur leur capacité à entrer dans un processus de
satisfaction des besoins humains. Cette définition très large s’applique aussi bien à la
satisfaction esthétique provoquée par la contemplation d’un paysage qu’aux bénéfices tirés
momentanément de l’extinction, par surexploitation, d’une espèce vivante. Il est donc
nécessaire d’en préciser l’analyse.
Au XIX°, le grand débat entre économistes est marqué par l’opposition entre deux thèses : la
théorie de la valeur travail, défendue par les marxistes, et celle de la valeur-utilité,
caractéristique des théories libérales. Le développement de l’économie publique a conduit à
un premier élargissement, avec les prises en compte des services « non marchands »
(éducation, santé, justice…), qui représentent dans les sociétés modernes une part très
importante de l’activité, et qui introduisent une autre dimension de la valeur, qui ne peut être
mesurée que de façon indirecte (par le coût de mise à disposition par exemple). Mais la
réflexion contemporaine sur les questions environnementales amène à s’intéresser à d’autres
aspects. En effet, à côté des valeurs d’usage, on peut définir au moins quatre autres types de
valeurs, dont l’importance en matière d’environnement ou de biodiversité peut être
considérable :
- la valeur d’option :
Il s’agit là d’une valeur liée à la possibilité d’utiliser un actif plus tard : on peut « opter » pour
une utilisation future, et donc conserver la ressource pour un usage ultérieur ; c’est le cas de la
non utilisation de ressources minières connues mais non exploitées.
- La valeur de legs :
C’est celle que l’on attribue à un actif que l’on souhaite léguer à ses descendants, ou plus
généralement aux « générations futures » ; il s’agit d’une logique patrimoniale, qui n’est
pas sans ambiguïté (voir ci-dessous), et la détermination de cette valeur est très aléatoire…
- La valeur d’existence :
On peut attribuer une valeur à un actif simplement parce qu’il existe, indépendamment de son
utilisation. La question est alors de savoir qui peut avoir intérêt à attribuer une valeur à un
bien que l’on ne souhaite pas utiliser - cela peut correspondre par exemple à une volonté de la
puissance publique qui souhaite conserver une ressource potentielle (cf. le modèle des
« sanctuaires » dans les politiques de protection de la nature). Il s'agit donc d'une valeur de
« non usage », mais le non-usage n’est pas intrinsèquement dépendant de l’actif lui-même :
cela n’exclut pas qu’il puisse y avoir par ailleurs (dans un autre lieu, un autre contexte…) une
valeur d’usage de ces actifs ce qui nous ramène à la définition classique des économistes :
ici, on se propose seulement de ne pas les utiliser…
- La valeur non instrumentale :
Conception extrême des valeurs de non-usage, c’est la valeur d’un actif dont on ne peut rien
5
faire (au sens économique du terme), qui n’a aucune valeur d’usage dans quelque situation
que ce soit, et qui est donc hors de la sphère économique. Elle renvoie à la notion de valeurs
« intrinsèques », qui sont propres à une entité de par sa nature même, et qui ne sont ni
mesurables, ni échangeables, ni susceptibles d’une appropriation privée : ce sont celles de la
culture, des savoirs, du lien social, ou de l’appréciation esthétique d’un ciel étoilé, d’un
paysage….
Ces diverses conceptions de la valeur ne sont pas dénuées d’idéologie (Maris 2010) et font
partie des débats actuels sur l’environnement y compris, comme nous le préciserons
ultérieurement, ceux qui touchent à la gestion de la Biodiversité, au Millenium Ecosystem
Assesment (MEA) en lien direct avec le concept politique de « développement durable».
Mais il ne suffit pas de définir une « valeur ». Il faut aussi que les agents acceptent les
conséquences en termes de prix à payer.
1.3 - La question du « consentement à payer »
L’importance prise progressivement dans les débats publics par la question de la préservation
de la diversité biologique a conduit à une évolution du vocabulaire. S’il est reconnu que la
biodiversité a de la valeur (au sens marchand du terme), elle constitue un « bien ». Se pose
alors le problème des droits de propriété, évoqué de façon spectaculaire par Garret Hardin
(1968) sous le titre de « tragédie des communs » : une ressource en propriété commune tend à
être surexploitée, car chaque agent refuse de faire les frais d’une gestion raisonnable, au motif
que ce sont les autres qui en profiteront (le débat sur les quotas de pêche au thon rouge en
Méditerranée, et l’affrontement franco-espagnol en la matière, en constituent un bon
exemple).
Or, la biodiversité constitue un « bien public » (Beitone, 2010), puisqu’elle possède les deux
caractéristiques de « non-rivalité » (la consommation par les uns n’empêche pas celle des
autres) et de « non exclusion » (tous les agents y ont accès) qui caractérise cette classe de
biens, l’exemple classique étant celui du phare en bord de mer…
Comme leur nom l’indique, la production de ces biens relève de la puissance publique,
puisque dans une stricte logique utilitariste, personne n’a intérêt, à titre individuel, à payer
pour qu’il soit produit même si tout le monde en bénéficie. Le consommateur (égoïste et
rationnel, selon la théorie néoclassique) se comporte en « passager clandestin » (Olson, 1978),
qui profite de l’action des autres sans s’y impliquer (comme celui qui n’a pas fait grève et qui
profite de l’augmentation de salaire obtenu grâce à la mobilisation des autres). D’où la
nécessité de financer ces biens publics (l’éducation, la lutte contre les épidémies…) par
l’impôt, ce qui lève la difficulté du consentement à payer (Maresca et al. 2006).
Mais il s’agit de surcroît d’un « bien public mondial » (Constantin, 2002, KauI et al. 2002),
dont la Banque mondiale donne la définition suivante : "biens, ressources, politiques et
services, produisant des conséquences positives transcendant les frontières des pays, ayant un
intérêt pour le développement et la réduction de la pauvreté, et ne pouvant être mis en oeuvre
sans une action concertée de la communauté internationale". Ce qui complique encore les
choses : quelle est ici la «puissance publique » compétente ? A l’évidence, elle n’existe pas,
ce qui conduit à la multiplication des conférences et congrès censés aboutir à des accords
internationaux (dont la fameuse CDB) qui seraient susceptible d’en tenir lieu…
Le consentement à payer peut aussi concerner directement le consommateur, et les
économistes considèrent que l’on peut en analyser les conditions, même pour des biens et/ou
des services dont on ne souhaite pas profiter. Concrètement, cela peut se traduire par la
détermination du niveau acceptable d’une « écotaxe », autrement dit le montant au-delà
6
duquel le consommateur refuserait d’acheter le produit taxé à cause de l’augmentation du
prix. Le consentement à payer est souvent lié à l’appréciation des « risques », au sens
assurantiel du terme, contre lesquels il faut se prémunir : on donne de l’argent pour la
recherche contre le cancer, mais on ne souhaite évidemment pas devoir en bénéficier ! La
généralisation de cette problématique finit d’ailleurs, pour un sociologue comme Ulrich Beck
(2003), par devenir le principe central de définition de notre nouveau modèle socio-
économique.
On voit que le principe utilitariste est ici remis en question, ou du moins fortement nuancé. Si
l’on peut imaginer que le consommateur consente à payer pour préserver une ressource même
s’il ne l’utilise pas, il n’est pas du tout certain que ce soit le cas s’il considère cette ressource
ou ce bien comme parfaitement inutile : à quoi sert au consommateur français de préserver les
baleines ou les requins ? De plus, même s’il est persuadé de la nécessité de payer, il peut très
bien considérer que ce n’est pas à lui que cette dépense incombe…
Autrement dit, la question du consentement à payer peut reposer sur une évaluation utilitariste
(combien ça coûte, combien ça rapporte) mais elle possède aussi et sans doute de plus en
plus - une forte dimension culturelle, elle même dépendante des niveaux d’éducation. Dès
lors, le pur raisonnement économique ne peut en rendre complètement compte.
1.4 La valeur utilitaire de la diversité biologique
Dans une approche économique, la diversité biologique ne constitue qu’un stock de
ressources exploitables. En tant que telles pour les économistes, ces ressources ne valent rien,
car elles sont fondamentalement inadaptées aux besoins humains.
C’est ainsi que pendant longtemps, et selon la conception des économistes néoclassiques, la
nature a longtemps été considérée comme n’ayant en soi aucune valeur susceptible de se
mesurer à travers un instrument monétaire (valeur marchande).
Dans cette optique, l’activité économique avait pour fonction essentielle de rendre la nature
consommable par l’homme, et c’est le processus de transformation / adaptation des ressources
aux besoins humains qui devait leur attribuer une valeur. L’un des exemples les plus criants
est le développement de l’agriculture productiviste qui, dès les années 60, a été vivement
critiqué par Rachel Carson (1962) dans son ouvrage vendu à plus de 2 millions d’exemplaires
traduits dans de nombreuses langues qui a suscité l’éclosion de divers mouvements
écologistes. « Les générations à venir nous reprocheront probablement de ne pas nous être
souciées davantage du sort futur du monde naturel, duquel dépend toute vie. » Rachel Carson
dans cet ouvrage en soulignant les atteintes à l’environnement (pollution, mise en péril d’une
espèce naturelle, dégradation des sols, etc.) attire en fait l’attention de l’opinion publique sur
ces « externalités », qui sont des conséquences secondaires (dans la mesure où elles sont un
résultat non voulu) des activités de production et de consommation de certains acteurs, qui ont
des « effets externes », bénéfiques (la pollinisation des arbres fruitiers de l’arboriculteur par
les abeilles de l’apiculteur, Meade, 1952) ou néfastes (les pluies acides dues à l’exploitation
du charbon chinois sur la sylviculture en Indonésie) sur d‘autre acteurs, sans que ceux-ci aient
à payer ou sans qu’ils puissent se faire dédommager. Pour les économistes, le principe de
concurrence est donc faussé, et le marché ne joue plus son rôle régulateur.
Le seul moyen d’empêcher la multiplication des effets néfastes est donc de leur attribuer un
coût pour le responsable : on « internalise les externalités », autrement dit on oblige celui qui
en est la cause à les intégrer dans son propre calcul économique – à travers le « principe
pollueur payeur », ou à travers l’instauration « d’écotaxes », selon le principe connu sous le
7
nom de « taxe pigouvienne » (Cremer H. et al. 1999) : la puissance publique se substitue au
marché pour donner un « prix » aux dégradations subies par l’environnement, ce qui permet
en théorie de restaurer les conditions « normales » de la concurrence.
Cette façon de poser le problème des « ressources » conduit à une autre conséquence. Dès la
fin du XVIII° (Malthus en 1798 avec la « loi de population », Ricardo (1817) avec la théorie
de « l’état stationnaire »), les économistes ont considéré la nature et ses ressources comme un
facteur limitant de la croissance ce que l’on retrouvera plus près de nous avec le célèbre
rapport Meadows (1972, 1993, 2004), qui condamnait à terme le développement conjoint des
populations et des productions. En effet, l’épuisement (relatif ou absolu) des ressources se
traduit automatiquement par un accroissement de leur coût qui finit par rendre la production
dont elles dépendent non rentable pour le producteur ou inaccessible pour le consommateur ;
c’est l’éviction par le marché, qui fait que les ressources rares sont réservées aux plus
riches…
Pour les optimistes, il existe une façon de se sortir de cette difficulté : l’économie se réoriente,
grâce au progrès technique qui propose des produits de substitution (le pétrole remplace le
charbon, il sera lui-même remplacé…), ce qui permet de faire sauter les « gaps
technologiques » qui freinent la croissance, et donc de faire durer le développement…
2. L'émergence du concept hybride de biodiversité
Au début des années 1980 et à la suite des premières conférences sur la protection des espèces
initiées notamment par l’UICN - Union Internationale pour la Conservation de la Nature
(Convention de Ramsar sur les milieux humides en 1971 et Convention de Washington ou
CITES (Convention on International Trade in Endangered Species of Wild Fauna and Flora)
s’opère une prise de conscience par les scientifiques de l’accroissement très rapide de la
destruction de l’environnement, relayée auprès du grand public par l’intermédiaire des ONG
qui se mobilisent en particulier pour la protection de quelques espèces emblématiques et
contre la dégradation accélérée de la forêt tropicale (Aubertin, 2000). Cette prise de
conscience aboutit, toujours sous l’égide de l’UICN en collaboration avec le Programme des
Nations Unies pour l’Environnement (PNUE)5, à la mise en place de la Stratégie Mondiale de
conservation en 1980 qui reconnaît à la nature un statut de patrimoine de l’humanité qu’il
convient de protéger contre les actions humaines.
Compte tenu de l’importance de cette crise environnementale qui prend une ampleur
planétaire, les scientifiques sont intimement convaincus de la nécessité de changer le cadrage
du problème. Ils vont donc progressivement abandonner le concept de « diversité biologique »
basé sur le fonctionnement et l’origine de cette diversité pour retenir le terme bien plus
médiatique de « biodiversité ». Il serait cependant très réducteur de penser que le terme
biodiversité aurait progressivement remplacé l’expression anglo-saxonne « biological
diversity » uniquement pour des raisons d’impact médiatique. En réalité il s’agit bien moins
d’un changement de nom que d’un changement profond de paradigme qui va inclure tout à la
fois des aspects scientifiques nouveaux et une visée gestionnaire de l’environnement6. C’est
ainsi qu’au sein de la communauté des chercheurs, cette question de la crise de la diversité a
5 Le"PNUE"est"l’organisme"intergouvernemental"de"l’ONU"chargé"de"la"politique"environnementale"depuis"
25"ans."
6 Pour s’en persuader on peut faire référence au titre des actes de la conférence internationale « Biodiversité
science et gouvernance, décider aujourd’hui pour vivre demain ». Unesco, janvier 2005.
8
conduit à de nouvelles approches de l’environnement et à des questionnements élargis. En
plus des aspects plus typiquement scientifiques sur lesquels nous allons revenir, l’inscription
de plus en plus prégnante dans la gestion de la biodiversité implique un développement des
expertises publiques au détriment des recherches plus fondamentales et un engagement de
plus en plus marqué dans une approche utilitariste de l’environnement ce qui va aboutir in
fine à la mise en place du Millenium Ecosystem Assesment (MEA)7.
Avec l’apparition de ces enjeux apparaissent immanquablement de nouvelles controverses
puisqu’il n’est pas possible de parvenir à un consensus sur les causes, conséquences et
moyens d’action, que ce soit entre chercheurs ou entre les nombreux acteurs impliqués
(agriculteurs, économistes, firmes agro alimentaires, naturalistes, pécheurs, politiques). Dans
le cadre de cet article nous insisterons plus sur les enjeux actuels de ce concept au niveau
écologique, économique et éthique.
2.1 D'où vient le terme de « biodiversité »?
Le terme « biodiversité » est un néologisme qui résulte de la contraction de « biological
diversity » (expression elle-même employée pour la première fois en 1980 par le biologiste
américain Thomas Lovejoy) qui a été mis au point par Walter G. Rosen en 1986 lors de la
préparation d’un forum, organisé par le National Research Council, sur la diversité biologique
à Washington. Repris par E.O. Wilson (1988) dans le compte-rendu du forum
« BioDiversity », ce terme eut rapidement un grand succès, dans la communauté scientifique
puis auprès du grand public, étant intégré dans la plupart des dictionnaires au début des
années 1990 (Aubertin, 2000). La Convention pour la Diversité Biologique (CDB), la définit
en ces termes : « c’est la variabilité des organismes vivants de toute origine y compris, entre
autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques, et les complexes
écologiques dont ils font partie : cela comprend la diversité au sein des espèces et entre
espèces ainsi que celle des écosystèmes. » (Nations Unies, 1993, p. 173). En 1996, une étude
de Delong a mis en évidence 85 définitions possibles de ce terme ce qui en contrepartie a pu
entraîner un certain questionnement quant à l’utilité de celui-ci « La biodiversité: mode
passagère ou révolution conceptuelle ? » (David, 1997). Il semble ainsi intéressant de retenir
une autre définition, souvent utilisée, soit celle proposée par l’UICN :
« La diversité biologique, ou biodiversité, est la variété et la variabilité de tous les
organismes vivants. Ceci inclut la variabilité génétique à l’intérieur des espèces et
de leurs populations, la variabilité des espèces et de leurs formes de vie, la
diversité des complexes d’espèces associées et de leurs interactions, et celle des
processus écologiques qu’ils influencent ou dont ils sont les acteurs »
(UICN (1988) The World Conservation Union. XVIIIe Assemblée Générale de l’UICN, Costa Rica).
Dans cette perspective, la biodiversité n’est plus une simple collection d’espèces, comme
pouvait être considérée la diversité biologique par le passé (ce patrimoine biologique était
alors perçu par les naturalistes comme patrimoine de l’humanité).
7 Créé" par" Kofi"Annan" (ONU)"en" Juin" 2001"le"MEA" se" doit"d’évaluer"les"conséquences" de" la" modification"
des"écosystèmes"sur"le"bien?être"humain"et"d’établir"la"base"scientifique"des"actions"requises"pour"accroître"la"
conservation"et"l’utilisation" durable"des" écosystèmes"et" leur" contribution" au" bientre"humain."»" (Millenium"
Ecosystem"Assesment"p."3)"
9
Selon Barbault (1997) c’est en lieu et place d’une prise en compte parcellaire et
compartimentée de la diversité du vivant que s’est donc progressivement imposée une
conception interdisciplinaire entre les trois niveaux d’organisation du vivant, à l’échelle
génétique, à l’échelle spécifique et à l’échelle écosystémique. Il insiste également sur
l’importance des interactions au sein de chaque niveau, entre les échelles fonctionnelles et
avec les sociétés humaines. La biodiversité est donc aujourd’hui conçue comme un
phénomène dynamique opérant à tous les niveaux d’organisation du vivant et relevant autant
de ses éléments (gènes, espèces, écosystèmes) que de leurs interactions ou des processus qui
les animent.
Si l’on examine donc ce qui est recouvert par la notion de biodiversité, on peut estimer qu’elle
introduit deux ruptures importantes par rapport à la conception antérieure de la
diversité biologique :
- la première au niveau de l’approche scientifique, avec une vision plus globalisante de
l’environnement, qui intègre à la fois les niveaux génétiques, spécifiques, écosystémiques,
actuels et passés, au niveau local et planétaire.
« La vision fixiste et centrée sur les espèces, qui prévalait au début du XIXe siècle, a été
peu à peu remplacée par une vision évolutive et fonctionnelle, intégrant la diversité au
sein des espèces (en particulier la diversité des gènes), la diversité des associations
d’espèces peuplant les écosystèmes (diversité écologique) et surtout l’importance des
interactions entre toutes ces composantes. » (Chevassus-au-Louis (dir.), 2009, p.14.).
- la seconde au niveau du cadrage, qui ne concerne plus seulement la biologie ou même le
domaine scientifique, mais introduit « un concept à cadrage "sociétal", qui en souligne les
dimensions sociale, économique et politique » (Barbault & Chevassus-au-Louis, 2004, p.11).
De ce fait, et en complément du premier point, l’étude de la biodiversité ne se contente plus
d’une vision analytique et explicative, mais cherche également à en percevoir « les bénéfices
qu’elle apporte », la manière de la préserver ou de la gérer tout en l’exploitant durablement.
2.2 Les enjeux actuels des recherches sur la biodiversité : entre sciences et expertise
Un enjeu actuel fondamental des recherches sur la biodiversité porte sur nos capacités à en
évaluer son état. En effet, à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale, enrayer le
déclin de la biodiversité est devenu une priorité. Dans sa stratégie nationale de la biodiversité,
le gouvernement français s’était fixé comme objectif « de stopper la perte de biodiversité
d’ici 2010 ». Pour la CDB, il fallait « inverser l’appauvrissement de la diversité biologique
d’ici 2010 ». Cet objectif a été réaffirmé par les Nations Unies qui ont annoncé lors du
sommet de Johannesburg en 2005 vouloir « réduire significativement le rythme
d’appauvrissement de la diversité biologique ».
Malgré ces déclarations répétées de la crise actuelle de la biodiversité, il faut bien reconnaître
que l’état actuel de nos connaissances sur la biodiversité demeure très parcellaire et l’on
estime que seulement 10% des espèces sont connues, soit de 10 à 30 millions d’espèces
animales et végétales existantes pour 1,7 millions d’espèces décrites (Barbault, 2005). Dans
l’impossibilité de pouvoir obtenir des systèmes précis d'évaluation de la biodiversité, les
chercheurs travaillent donc sur la mise en place d’indicateurs. Certains écologues élaborent
des indicateurs spécifiques d’abondance et de distribution des espèces par écosystème. Il en
est ainsi par exemple des programmes STOC (Suivi Temporaire des Oiseaux Communs).
Cependant compte tenu de l’importance accordée à une conception dynamique de la
biodiversité, d’autres écologues considèrent que les indicateurs spécifiques ne sont pas
suffisants pour traduire les dynamiques qui animent les écosystèmes (Dobson, 2005).
10
Il est alors nécessaire pour les chercheurs de définir des indicateurs pertinents afin d’évaluer
l’efficacité des politiques publiques de conservation, d’aménagement du territoire ou des
politiques agricoles. La question se pose alors de savoir sur quelles variables il est possible de
s’appuyer pour estimer l’état de la biodiversité. « Est-ce que ce sont des variables
patrimoniales, telles que le nombre d’espèces, la variabilité génétique totale, la diversité des
écosystèmes, chacune de ces variables étant elle même difficile à définir ? Ainsi chaque
espèce qu’elle soit invasive, clé de voûte, charismatique ou « banale » doit –elle être prise en
compte de la même manière ?» (Levrel, 2007). Ce faisant, les indicateurs purement
biologiques deviennent moins importants que d’autres paramètres, plus directement liés à
l’influence de la biodiversité sur le bien-être humain. Ces indicateurs d’interaction doivent
établir des relations entre des données sociales, des dynamiques écologiques et des activités
humaines. « Leur construction implique de faire un compromis entre trois tensions
fondamentales : ses dimensions contextuelles et universelle, scientifique et politique,
arbitraire et pragmatique » (Chevassus-au-Louis 2009).
De fait de nos jours les indicateurs ont une finalité bien plus opérationnelle dans le cadre de la
gestion de la biodiversité que scientifique dans le cadre de l’établissement d’un constat d’état.
A titre d’exemple retenons au niveau européen le RUBICODE (Rationalising Biodiversity
Conservatin in Dynamic Ecosystem qui a pour objet d’analyser la résilience d’un écosystème,
soit sa capacité à maintenir ses fonctions et services écologiques sous la contraintes de
diverses perturbations.
Ces derniers travaux qui prennent corps dans des approches très clairement anthropocentristes
ne tendent plus à justifier la conservation de la biodiversité mais plus à mettre en place une
approche gestionnaire qui a pour finalité ultime la jouissance de services écosystémiques tant
pour les générations actuelles que futures.
2.3 Les enjeux économiques de la biodiversité : la valorisation des services
écosystémiques
La première phase impulsée par Kofi Annan en 2001 au nom de l’ONU sous l’appellation de
« Millenium Ecosystem Assesment » avait pour but de recenser et quantifier les services
rendus par les écosystèmes à l’échelle mondiale, afin d’offrir aux ONG et aux gouvernements
des informations sur l’évolution de ces services écosystémiques. A cette étude préliminaire se
sont ajoutés dès 2004 des projets de MEA à diverses échelles (européennes, nationales,
régionales….). Parmi ces services qu’il serait extrêmement coûteux, voire complètement
impossible, de remplacer par des processus artificiels, on peut notamment citer « la régulation
de la composition de l’atmosphère, la protection des zones côtières, la régulation du cycle
hydrologique et du climat, la production et la conservation de sols fertiles, la dispersion et la
décomposition des déchets, la pollinisation de nombreuses cultures et l’absorption des
polluants » (PNUE 2002, p. 120). La notion de « services écologiques » est donc aujourd’hui
devenue un champ majeur d’investigation scientifique ainsi que l’une des raisons les plus
fréquemment invoquées pour justifier l’urgence qu’il y a à protéger la biodiversité. Le rapport
de 2005 soulignait notamment que 60% des services écosystémiques était alors détériorés
(réserves halieutiques, production d’eau douce, etc.).
Dans une telle perspective, l’importance de la biodiversité est principalement considérée
sous l’angle des bénéfices qu’elle fournit aux êtres humains, c’est assez naturellement que
l’on a tenté de l’estimer en termes économiques. Il existe diverses tentatives d’estimation de
la valeur totale de la biodiversité globale (Barbault, 1993 ; Vivien, 2000), mais la plus connue
est indéniablement celle de Costanza et al. (1997) qui avaient estimé que la valeur
11
économique liée aux biens et services fournis par les écosystèmes s’élevait en moyenne à
33 000 milliards de dollars par an, soit presque deux fois le produit intérieur brut mondial à la
même date. Ce type d’évaluation est bien entendu très approximatif, et n’a nullement la
fiabilité nécessaire pour entrer dans la logique des décisions publiques. C’est pourquoi le
rapport du Centre d’analyse stratégique (Chevassus-au-Louis (dir), 2009) a choisi de
« privilégier le calcul socioéconomique ex-ante, c’est-à-dire de fournir des estimations aussi
fiables que possible de la totalité des pertes pouvant résulter de l’altération d’un écosystème
et devant être supportées (ou compensées) par la société ».
En clair, ce n’est pas la valeur de la biodiversité elle-même, ou des services qu’elle rend qui
sont analysés, mais le coût pour les sociétés humaines de la restauration de la capacité des
écosystèmes à nous rendre des services. Dès lors, une mécanique infernale se met en marche :
pour évaluer les dégâts, il faut mesurer la valeur marchande de ce qui a été détruit ou qui
pourrait l’être. Par exemple, ce n’est pas tant le coût de la disparition des abeilles pour la
production de miel qui est analysé mais celui de la pollinisation fruitière : les abeilles rendent
gratuitement ce « service », et si elles disparaissent il faudra payer pour faire le travail de
pollinisation à leur place… La marchandisation de la nature est en route : si l’on peut évaluer
la valeur marchande d’une espèce par les services qu’elle rend, toute la biosphère a une valeur
marchande, et la biodiversité devient un critère de valeur marchande, puisqu’elle garantit une
grande variété de ressources à exploiter, aujourd’hui ou demain. On entre dans une logique
assurantielle : il existe des risques qu’il faut évaluer, et de même que l’assureur estime
différemment la valeur du petit doigt de la main gauche selon que l’on est violoniste ou
carreleur…, on pourra construire une échelle des risques, non par rapport à une gravité
supposée (principe de précaution) mais par rapport à une éventuelle diminution de la valeur
marchande, qu’il faudra ensuite actualiser. De ce fait le patrimoine naturel devient patrimoine
au sens strictement économique du terme : on peut le développer en investissant (principe
d’accumulation), le protéger et le maintenir (logique d’amortissement), et l’on peut faire
payer celui qui le dégrade. C’est sur ce fond commun que s’appuie en grande partie la notion
de « développement durable » : faire durer le développement, c’est d’abord bien gérer la
ressource…
Et comme ce patrimoine est pour l’essentiel « infractionnable » (la pureté de l’air, le cycle de
l’eau…), la marchandisation de la nature trouve parfaitement sa place dans la logique de
globalisation qui a déjà touché nombre de secteurs de l’activité humaine. Si les ressources
naturelles sont des biens publics mondiaux, elles demandent une gestion mondiale, qui ne
peut découler que d’une autorité publique…qui reste à inventer8.
Tout cela explique pourquoi la conception « économiciste » a tendance à envahir, dans ce
domaine-là comme dans d’autres, le débat public sans pour autant débattre des choix éthiques
qui en incombent (Maris & Révérêt 2010). On a constitué la nature en ressource économique,
fixant des règles d’exploitation (propriété du sol et du sous-sol, espace maritime et aérien,
contrats d’exploitation…), jusqu’à faire disparaître le caractère « naturel » de la ressource
« naturelle » On parle alors de « consommations intermédiaires », autrement dit de produits
qui, par transformation, serviront à produire d’autres produits ou services… Grâce à la
technique, la « nature naturelle» a disparu, et la biodiversité est devenue avant tout une
réserve potentielle de brevets.
8 L’International" Platform" on" Biodiversity" and"Ecosystems" Services" vient" d’être"officiellement" créée" à" la"
COP"10"de"Nagoya."Elle"avait"été"imaginée"il"y"a"quelques"années"par"des"écologues"faisant"le"constat"d’une"
faible"place"des"experts"dans"la"gouvernance"internationale"de"la"biodiversité"et"du"besoin"d’instituer"une"
instance"d’expertise"analogue"au"GIEC."
12
Les économistes libéraux, ont déplacé le problème : il s’agit avant tout de bien exploiter la
ressource naturelle à notre profit, d’où l’intérêt de la protéger, dans la mesure où l’on préserve
ainsi sa capacité à nous enrichir - la seule inquiétude provenant alors de l’injustice de la
répartition des « fruits de la croissance » (l’expression trahit elle-même son origine
2. 4 De nouvelles approches ?
Le développement de théories économiques nouvelles peut fournir de nouveaux outils, et
remettre en question des postures largement dominantes aujourd’hui. En témoigne la création
d’associations de recherche qui tentent de développer de nouvelles réflexions, comme l’
International Society for Ecological Economics (ISEE) (“a not-for-profit, member-governed,
organization dedicated to advancing understanding of the relationships among ecological,
social, and economic systems for the mutual well-being of nature and people9) ou l’
International Association for the Study of Common Property (IASCP), devoted to
understanding and improving institutions for the management of environmental resources
that are (or could be) held or used collectively by communities in developing or developed
countries10.
Sur un autre plan, l’économie écologique (Gowdy & Erikson, 2009), fondée sur une critique
de l’économie néoclassique et des théories de l’économie du bien-être, met au centre de son
analyse la problématique de la valeur, réfutant la conception moniste des économistes
néoclassique, et prétend refonder la théorie économique en y intégrant des dimensions jusque
là négligées à partir de ses trois grands principes : pluralisme de la valeur, pluralisme
méthodologique et évaluation multicritère des politiques publiques.
Mais ces orientations n’empêchent pas le maintien d’approches qui restent ancrées dans les
raisonnements « classiques ». C’est le cas en grande partie de « l’économie des ressources
naturelles » qui s’intéresse prioritairement aux conditions de la gestion rationnelle des
ressources : principes de gestion des stocks des ressources renouvelables par la détermination
du surplus consommable (ex. des quotas de pêche), détermination des pics de production et
arbitrages sur la valeur présente et future des ressources épuisables, coûts pour la collectivité
et l’économie de la dégradation des milieux naturels pourvoyeurs de ressources, dans une
optique proche de celle du MEA… Dans de nombreux cas, la protection de l’environnement
relève du même type d’analyse que la décision de produire tel ou tel bien, fondée elle même
sur l’étude du rapport coût/avantages. Il s’agit donc d’un « comportement maximisant »
(maximiser l’utilité et donc la satisfaction- en minimisant le coût), identique à celui de
l’entrepreneur.
L’économie de l’environnement (Vallée, 2002) se situe dans une perspective plus globale,
puisqu’elle cherche à modéliser des interactions entre acteurs et entre acteurs et
environnement. L’injonction d’« internaliser les externalités » (amener les acteurs à intégrer
dans leur calcul économique propre les coûts environnementaux de leur action) est à l’origine
d’outils d’intervention bien connus aujourd’hui : principe pollueur payeur, marché des droits à
polluer, écotaxes, mesures règlementaires (telles que les directives européennes sur l’eau,
l’énergie, etc.). L’objectif est clairement de donner une valeur monétaire aux externalités
négatives, ce qui devrait en théorie les rendre dissuasives : c’est la méthode de « l’éviction par
les coûts », qui devrait conduire les opérateurs à privilégier des comportements responsables
en matière de préservation de l’environnement pour ne pas subir de surcoûts. Mais cette thèse
9 Site Web de l’Association
10 Site Web de l’Association
13
rencontre un inconvénient évident, caractérisé par le slogan « seuls les pauvres seront
vertueux » : si une ressource s’épuise et qu’elle devient très coûteuse, si le coût d’une atteinte
à l’environnement est directement imputé aux acteurs, seuls les nantis pourront payer pour
polluer, ou pour profiter des ressources en voie d’épuisement…
A contrario, les mouvements les plus radicaux proposent des démarches bien plus énergiques,
voire même coercitives. Le courant des « décroissants » (Latouche, 2006, 2007) dénonce tous
les modèles qui conduisent à faire entrer dans la rationalité économique les atteintes à
l’environnement (croissance verte, écoefficience…) et prônent une action directe sur les
comportements (les « six R » : réévaluer, restructurer, redistribuer, réduire, réutiliser,
recycler), auxquels s’ajoute l’injonction forte de la relocalisation, qui concerne l’ensemble des
activités économiques. Plus fondamentalement, ces mouvements se retrouvent sur une
critique des théories de la valeur, et souhaitent remettre au premier plan les « richesses
premières ».
Ainsi, deux grandes tendances se dégagent. La première, illustrée entre autres par le rapport
du Centre d’analyse stratégique plusieurs fois cité ci-dessus, et par de nombreux courants de
l’économie des ressources naturelles, est fondée sur l’idée que les problèmes de
l’environnement ou de la biodiversité ne recevront de solution qu’à travers une traduction
dans le vocabulaire courant des économistes (coût, utilité, marché…), parce que seule la
traduction monétaire des désordres peut soutenir la prise de décision publique.
La seconde prétend au contraire que le salut ne peut venir que d’une sortie (Merlan et al.
2003) du modèle capitaliste dominant, et une remise en cause fondamentale des théories de la
valeur.
Conclusion
Nous avons tenté dans cet article de montrer les différences fondamentales existantes entre le
concept scientifique de diversité biologique et le concept hybride de biodiversité. Nous avons
également souhaité évoquer, sans aucun souci d’exhaustivité, la nature des débats existants au
sein des ONG, des naturalistes des scientifiques et des économistes à propos de ce concept de
biodiversité et des applications ressourcistes qu’il induit notamment dans le cadre du
Millenium Ecosystem Assesment ce qui nous permet de qualifier le concept de biodiversité
comme une question socialement vive. Ce travail préliminaire de clarification des concepts en
jeu, des idéologies sous jacentes et des choix de société induits nous semble indispensable
pour analyser, dans d’autres travaux, la façon dont s’effectue l’enseignement de la
Biodiversité.
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... Or, ces choix ne sont moralement pas neutres et il nous semble qu'ils mériteraient d'être discutés au niveau de la société. On peut alors se demander dans quelle mesure les expositions intègrent ces nouvelles données et se placent « en acteurs des débats en assumant explicitement un point de vue donné sur une controverses ou en proposant d'offrir des clés de compréhension des processus de construction médiatique de ce qui fait actualité en sciences » (Girault & Molinatti, 2011). ...
... Ce choix modifie profondément le sens attribué à la conception patrimoniale de l'environnement qui en découle : il ne s'agit plus d'un patrimoine universel, mais bien plus d'un patrimoine au sens notarial (valeur monétaire, gestion dans le temps), car il désigne le réservoir de richesses potentielles non encore exploitées ou reconnues. » (Girault & Alpe 2011 ...
... Ainsi, la biodiversité est un concept discuté scientifiquement, socialement et didactiquement. Il subsiste des discussions, entre autres, autour du statut des savoirs scolaires visés (valeurs d'engagement potentiellement au détriment des savoirs disciplinaires par exemple), de la multiréférentialité (des objets « hybrides » entre science et gouvernance, qui mêlent différents regards disciplinaires et discussion sociétale, Girault & Alpe, 2011) et du caractère non stabilisé des savoirs scientifiques (des inconnus et des éléments encore discutés). Ces différents « noeuds » peuvent être source de difficultés et présenter au moins un risque pour l'école républicaine, celui du conformisme (moralisme ou activisme, Fabre, 2014), dans le cadre d'une focalisation exclusive et sans recul critique, sur des savoirs d'actions (engagement dans l'action, militantisme). ...
... The concern about the loss of biodiversity and the ethical issues related to its sustainable use remain at the heart of education for sustainable development [5][6][7]. Numerous studies have shown that the most effective lever for preserving biodiversity lies in education and training [8][9][10][11]. In this sense, biodiversity education, from primary school, is a major challenge. The child but also the future citizen that it is, will really understand the need to protect biodiversity only if it develops a rational approach. ...
Article
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This study aims to assess learning outcomes and identify students' misconceptions in plant classification. We conducted a questionnaire survey with undergraduate and master's students. The qualitative analysis of the students' responses made it possible to shed light on the difficulties of assimilation of many notions and also to identify the different misconceptions constructed during their learning courses about plant organisms. The findings indicate that some students are not motivated to take the course on plant classification. This demotivation is reinforced further by students' perceptions of plant classification, especially that it is not important and not useful for learning other biology specialities. The findings also show that more than half of the students who participated in this study consider plant systematics a difficult subject. We also note that some of the students surveyed seem not to have acquired many concepts of plant biology including concepts related to the biology, reproduction and evolution of plants. Thanks to this, we could see different types of problems in plant classification, which constitute misconceptions hindering learning. Initial training in plant biology does not appear to have a significant effect in modifying students' misconceptions related to plant classification.
... D'une manière générale, les manuels font peu de liens entre les connaissances disciplinaires de biologie et la protection de la biodiversité conduisant à une vision très fonctionnaliste (Tableau 3). Les aspects plus contemporains de la protection de la biodiversité mis en avant autour de la notion de services écosystémiques au sein du Millenium Ecosystem Assessment sont très peu présents malgré leur rôle fondamental dans la prise en compte contemporaine de la biodiversité (Girault & Alpe, 2011 ). Enfin, si les exemples présentés sont plus complexes qu'au collège, les approches éthiques ou issues des théories critiques sont très peu présentes au profit d'une vision techniciste qui propose des solutions technologique aux problèmes posés par la protection de la biodiversité (Maris, 2010). ...
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Le terme de biodiversité est aujourd'hui pleinement entré dans le vocabu-laire de notre système éducatif au sein des programmes de sciences de la vie et de la Terre (SVT) et semble pouvoir représenter une opportunité de construire la capacité de discer-nement des élèves dans le cadre d'un enseignement socioscientifique problématisé. Toute-fois, la biodiversité n'est pas forcément si facilement intégrable au sein de la discipline sco-laire des SVT. La préoccupation centrale de ce travail est de mettre en évidence et d'inter-préter les modalités des transformations des SVT qui peuvent résulter de l'intégration de cette notion de biodiversité. L'analyse de la matrice curriculaire qui doit intégrer des enjeux sociétaux complexes générant des noeuds de tension semble féconde. L'analyse que nous allons mener se centre sur le curriculum potentiel qui permet d'aborder les formes et les fonctions de l'enseignement de la biodiversité telles qu'elles sont présentées dans les ma-nuels scolaires. À partir du cadre théorique et méthodologique présenté, les modifications apportées aux manuels de SVT sont interrogées. Il en ressort que l'action de l'Homme est présentée de manière très fonctionnaliste sans véritable articulation entre les probléma-tiques disciplinaires traditionnelles et la dimension socioscientifique.
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The « Educations with » may aim for educational transformation but which one and which issues does this raise? Teaching biodiversity at school cause many difficulties, from didactic, epistemological and philosophical points of view. This article deals with the diversity of educational approaches for educational issues sustained in order to ask their legitimacy. Résumé : Les « Educations à » peuvent avoir vocation à transformer le système éducatif, mais de quelles façons et quels questionnements cela soulève-t-il ? L’enseignement de la biodiversité à l’école pose de nombreuses difficultés didactiques, épistémologiques et philosophiques. Cet article se propose de traiter de la diversité des approches pédagogiques en vue des finalités éducatives qu’elles poursuivent afin de questionner la légitimité de la poursuite juxtaposée, de finalités bien divergentes.
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Sustainable development is rooted in the history of movements for the preservation of nature and for the conservation of na-tural resources, and of their relationships with natural sciences, ecology having a central role. As a societal paradigm, at the same time ecological, political, and economical, sustainable development embodies ideal policy for all societies, and is supposed to overcome the opposition between these two diverging views of man-nature relationships. The analysis of international texts devoted to sustainable development emphasizes fundamental, interdependent, principles : true democracy, social sustainability, and respect for the resilience of ecological systems. Despite formal concessions to preservationists, by recognizing the intrinsic value of biodiversity, the sustainable development concept is clearly anthropocentric, and is in direct line of descent from conservationism. As its fundamental principles are not implemented in an integrated way, its ritual evocation fails to hide strong ethical and political contradictions, and it will get stuck with utopia.
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This paper compares the impact of a role-play and a conventional discussion on students' argumentation on an issue involving animal transgenesis. Students were confronted with an imaginable but fictional situation. They had to decide whether or not to approve a giant transgenic salmon farm being set up in a seaside village. Students received the same teaching and information, the only differences being in the debate situation. Students were asked to reach a decision on well-argued grounds, to identify areas of uncertainty and to define the condition or conditions under which a change of view might be considered. They had to write them down. Pre-post-tests were used to assess the students' opinions. The role-play and discussion were all video- and audio-taped and transcribed in full. The analysis focuses on the argumentative structure of the students' discourse and identifies the reference areas that students draw on to deliver their arguments. The theory of economics of 'greatness' or 'importance', which has recently emerged as a framework for the sociology of justification, has also been used in analysing students' discourse.
Article
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Based on the comments by Lopez-Facal and Jiménez-Aleixandre, we consider that the cultural identities within Europe interfere with the question of the re-introduction of the Slovenian bear, generating a kind of “discrimination.” When the SAQs under debate run against the students’ systems of value, it seems that the closer the connection between the SAQs (socially acute questions) and the territorial and cultural identity, the more deeply the associated systems of values are affected; and the more the evidence is denied, the weaker the socio-scientific reasoning becomes. This result shows the importance of attempting to get the students to clarify the values underlying their socio-scientific reasoning. As Sadler observed, there was no transfer of socio-scientific reasoning on the three questions considered; each SAQ, as they are deeply related to social representations and identity, generated a specific line of reasoning balancing more or less each operation. Among various methods of teaching SAQs—problematizing, genetic, doctrinal and praxeological methods––socio-scientific reasoning may be a complex activity of problematization fostering the development of critical thinking. Confronted with the refusal to analyse the evidence in the case of the bear, and because of the nature of SAQs, we explore the notion of tangible proof. We think it relevant to study, together with the students, the processes of investigation used by the actors to establish or disestablish tangible proof on SAQs by analysing the intermediary states of the systems of proof, and possibly the “weak signals” which result in calling for the implementation of the precautionary principle.
Article
Description d'un systeme d'ethique environnementale, fonde sur une attitude morale de respect pour la nature, impliquant un ensemble de croyances ethiques et de conduites pratiques. Une cosmologie biocentrique prenant le monde naturel comme un systeme organique rend possible cette definition d'une ethique a l'egard de la nature, parallele a l'ethique humaine.
Book
The same rule which regulates the relative value of commodities in one country does not regulate the relative value of the commodities exchanged between two or more countries. Under a system of perfectly free commerce, each country naturally devotes its capital and labor to such employments as are most beneficial to each. This pursuit of individual advantage is admirably connected with the universal good of the whole. By stimulating industry, by rewarding ingenuity, and by using most efficaciously the peculiar powers bestowed by nature, it distributes labor most effectively and most economically: while, by increasing the general mass of productions, it diffuses general benefit, and binds together, by one common tie of interest and intercourse, the universal society of nations throughout the civilised world. It is this principle which determines that wine shall be made in France and Portugal, that corn sell be grown in America and Poland, and that hardware and other goods shall be manufactured in England…