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Les quatre prisons du pouvoir

Authors:
  • École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), France; LASDEL, Niamey, Niger
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Jean-Pierre OLIVIER de SARDAN
Texte paru dans « Le Républicain » (Niamey), le 31 décembre 2015. Mis en ligne sur le site
de Marianne (marianne.net) le 4 janvier 2016.
Les quatre prisons du pouvoir
Tout pouvoir politique au Niger, quel qu’il soit, se heurte à une série de contraintes et
de pesanteurs, qui limitent ses marges de manœuvre et ses capacités de changements. Ce sont,
en quelque sorte, autant de prisons. Le rejet de la classe politique par une très grande partie de
la population (rejet largement sous-estimé par les principaux partis politiques, qui n’en
mesurent pas l’ampleur, et croient être les représentants du pays réel alors même que celui-ci
n’a plus confiance en eux) est une conséquence directe de ces prisons qui enferment le
pouvoir : qui croit vraiment encore aux promesses des politiciens ? L’opinion générale est :
« Ils sont tous les mêmes » ; « Quels que soient ceux qui sont au pouvoir, rien ne change » !
Chaque lecteur entend surement ces propos quotidiennement, et les a sans doute lui-même
pensés, sinon proférés. Aujourd’hui, le résultat est que le mot « politik », en zarma, signifie
discorde, querelles sans fin, conflits et rivalités, il équivaut à fitina, baab-ize tarey, dan
unbanci. Cette dérive de la démocratie nigérienne fait que les nostalgiques de la dictature
militaire de Seyni Kountché, d’un côté, les partisans d’un régime islamiste de l’autre, sont
hélas de plus en plus nombreux… Si l’on veut éviter ces deux maux (une rupture dictatoriale
ou une rupture islamiste) il faudra bien qu’une rupture démocratique survienne (sortir de ces
prisons dans un cadre démocratique).
Les quatre prisons ont pour gardiens respectifs : (1) les grands commerçants ; (2) les
militants, alliés et courtisans ; (3) les bureaucrates ; (4) les experts internationaux.
Ces prisons sont d’abord celles du pouvoir, mais aussi celles de la vie politique toute
entière (condamnée à la reproduction sans fin des mêmes pratiques), et de la démocratie elle-
même (rendue responsable de cette situation). Elles enferment le pays dans la soumission à un
système décrié qui ne satisfait que ceux qui en profitent.
La prison des grands commerçants
L’un des effets pervers majeurs de la démocratie (ce régime qui est le piremais à
l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé, disait Churchill) est le coût des
élections, et donc la nécessité de trouver des financements importants pour faire campagne.
Ce coût est particulièrement élevé au Niger, dans la mesure la distribution de la « rente
électorale » est avidement attendue par un grand nombre d’acteurs : les électeurs eux-mêmes,
tachant de monnayer leurs voix, ou leurs clientèles électorales quand ils en ont ; les militants
des partis, qui ne se mobilisent que s’ils sont « motivés », c’est-à-dire rétribués ; les
personnels technico-administratifs-judiciaires (la CENI et ses multiples démembrements, les
présidences de bureaux, etc..) ; les prestataires de biens et services (voitures, essence, gadgets,
fournitures, etc..) ; et enfin les prestataires magico-religieux (devins, marabouts, zimma, boka,
etc…)
1
.
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Cf. le livre publié par le LASDEL : Les élections au village. Une ethnographie de la culture électorale au
Niger, Olivier de Sardan, J.P. (ed), avec A. Elhadji Dagobi, E. Hahonou, O. Hamani, N. Issaley, O. Makama
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trouver l’argent ? En dehors d’éventuelles contributions de mécènes d’Etat
(comme certains Etat pétroliers parfois ou Kadhafi autrefois), il n’y a que deux sources
importantes : les dons des grands commerçants, d’une part (chaque parti a les siens, sans
compter ceux qui donnent à plusieurs) ; d’autre part, les trésors de guerre accumulés par les
partis (en particulier ceux qui sont au pouvoir) : mais ceci renvoie encore aux grands
commerçants, car cette accumulation trouve le plus souvent son origine dans des rétro-
commissions illicites sur les marchés publics et des entreprises privées proches des leaders
politiques
Les grands commerçants sont ainsi au cœur du système électoral nigérien. Ce sont eux
qui le font fonctionner. Mais ce n’est pas par désintéressement. Ils attendent un retour sur
investissement, en termes de protection, de « bienveillance » fiscale, de placement de leurs
parents et clients à des postes stratégiques, ou de passations de marchés. Ils sont aussi au cœur
de la grande corruption systémique, qui a partie liée avec les élections, l’exercice du pouvoir
et la faiblesse des rentrées fiscales. Les députés, les maires, les présidents sont quelque part
prisonniers de leurs financiers, et il leur est presque impossible de ne pas renvoyer l’ascenseur
puisque c’est à eux qu’ils doivent leur élection… Prenons un exemple simple. Le LASDEL a
ainsi depuis longtemps analysé le dilemme des maires face aux collecteurs de taxes des
marchés (les marchés sont la principale ressource des communes)
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: comme maires ils
voudraient un recouvrement efficace de ces taxes ; mais les collecteurs ont été nommés pour
« récompenser » les militants des partis ayant conquis la mairie (c’est la « norme pratique ») :
ceux-ci s’« arrangent » - adjara - , avec les commerçants du marché, dont une partie a par
ailleurs financé la campagne du maire, en prélevant sans reçu un montant inférieur à ce qui est
dû ; ils mettent donc impunément une partie de ces recettes « informelles » dans leur poche,
l’autre partie va dans la caisse de leur parti, et ils ne versent que le solde (les taxes prélevées
avec reçus) aux finances communales. Les maires ne peuvent mettre fin à ce système qui
pénalise la municipalité mais dont ils sont eux-mêmes le produit.
Cet exemple vaut pour tous les autres échelons des pouvoirs élus démocratiquement,
et, en fait, pour le pays tout entier, devenu otage des grands commerçants, qui sont en général
« intouchables », comme de nombreux exemples le prouvent.
La prison des militants, des alliés et des courtisans
Le second effet pervers de la démocratie nigérienne concerne l’obligation de remercier
ses militants et de composer avec ses alliés, ainsi que l’environnement courtisan qui en
découle.
L’accès d’un parti à des positions de pouvoir, que ce soit la plus haute, ou qu’elles
soient associées à une place dans l’alliance gagnante, implique la distribution massive de
récompenses aux membres du parti et aux clients politiques qui ont accompagné l’ascension.
L’ingratitude serait le pire des défauts, et source de « honte ». Les récompenses sont donc
dispensées tout au long d’une mandature, sous forme de postes, de privilèges, de faveurs, de
passe-droits, aux frais de la République. Ainsi s’explique l’inflation spectaculaire du nombre
des conseillers et autres chargés de mission, dont les fonctions réelles sont aussi floues que les
avantages dont ils bénéficient sont élevés. Ainsi s’expliquent d’étranges nominations, et les
soudaines promotions de protégés qui ne se distinguaient guère jusque-là par leur réussite ou
leur diplôme.
Bawa, M. Moha, A. Mohamadou, H. Moussa Ibrahim, A. Oumarou, M. Tidjani Alou, I. Younoussi, 2015, Paris :
Karthala.
2
Cf. Les pouvoirs locaux au Niger. En attendant la décentralisation, Olivier de Sardan, J.P. & Tidjani Alou, M.
(eds) 2009 Paris : Karthala.
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Ainsi s’expliquent aussi les difficultés que tout chef d’Etat rencontre pour s’élever au-
dessus de son parti, pour prendre de la hauteur, et échapper aux querelles de clans et aux
règlements de comptes avec l’opposition. Il est sans cesse redevable à l’égard de ses propres
troupes, il est prisonnier de ceux qui l’ont fait roi. Ce clientélisme de parti n’est pas tant
l’expression de la toute-puissance d’un Président (comme on le croit généralement) que le
signe de sa dépendance : le chef est enchaîné à ses barons, à ses notables locaux, à ses leaders
régionaux. Il devient leur obligé. Il en est prisonnier.
Mais le cycle de la dépendance mutuelle continue. A leur tour les bénéficiaires des
largesses du pouvoir, les militants récompensés, les dignitaires portés aux affaires du pays
sont devenus des obligés du chef quel qu’il soit. Ils forment une ceinture de courtisans autour
de lui, unis par l’accès commun aux privilèges. Nommés par complaisance pour service
rendu, leur gratitude s’exprime à son tour par leur propre complaisance envers le pouvoir.
Cette complaisance est aussi une déférence, qui, semblable aux louanges des griots, exalte les
mérites du chef et de ses lieutenants. On comprend mieux alors la surdité si fréquente des
hauts responsables face aux mécontentements populaires, leur ignorance parfois arrogante
des talaka, leur refus de toute critique immédiatement interprétée comme un complot de
l’opposition… Leur entourage s’empresse à caresser le pouvoir dans le sens du poil, et à
dénigrer toute pensée libre et non complaisante. Les courtisans considèrent comme un outrage
intolérable cette pensée pourtant fort sage de Montaigne : « Quand on me contrarie, on éveille
mon attention, non pas ma colère : je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit ».
L’obligation de distribuer des faveurs aux militants et la déférence en retour de ceux-ci
se conjuguent en outre avec la nécessité d’alliances entre partis pour exercer le pouvoir, ce qui
implique au Niger une répartition de fiefs pour chaque parti allié.
Aucun parti, depuis la Conférence nationale, n’a jamais eu la majorité. Toutes les
combinaisons d’alliances entre les principaux partis ont déjà été essayées, toutes suivies de
volte-face et de haines tenaces. Ces alliances sont scellées par la répartition des postes, à
commencer par les Ministères. Chaque ministère devient, le temps que durera l’alliance, un
fief du parti auquel appartient le Ministre. Ce sont des fiefs à un double titre : d’abord le
Ministre y nomme les gens de son parti, du haut en bas de la hiérarchie (une variante est que
les cadres du Ministère qui veulent garder leur place prennent la carte de ce parti) ; en second
lieu, les « affaires » se font avec les grands commerçants liés au parti, et les commissions
illicites et avantages de fonction divers vont au parti du Ministre et à ses hommes du
ministère. Il en est de même pour les grandes sociétés publiques et hautes charges de l’Etat.
Ce système de répartition des postes se fait évidemment aux dépens de la compétence,
qui n’est pas le premier critère de nomination, y compris pour le choix des Ministres : chaque
parti en effet propose ses candidats, autrement dit ses « barons », qui, une fois en poste, sont
intouchables : les démettre menacerait l’alliance elle-même. Et on a ainsi un premier ministre
qui ne peut exercer son autorité sur la plupart de ses ministres ou des dignitaires de l’Etat.
On comprend mieux pourquoi, depuis près de 25 ans, les revendications des
oppositions, quelles qu’elles soient, pour une « dépolitisation » de l’administration restent
lettre morte une fois cette opposition arrivée au pouvoir. La politisation de l’administration est
au centre du système politique de récompenses et d’alliances. Elle n’est pas une question
d’opportunité ou de tactique : elle est systémique.
La prison des bureaucrates
L’Etat, ce n’est pas simplement un président, un gouvernement, des cabinets
ministériels et des DG. C’est aussi, voir surtout, une bureaucratie, depuis Niamey jusqu’aux
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sous-préfectures, avec sa branche dite de « commandement » et ses services dits
« techniques », ses domaines de souveraineté (magistrature, police, armée, diplomatie) et ses
bataillons d’infirmiers et d’instituteurs. Tout cet « appareil d’Etat » délivre des services aux
populations : sécurité, justice, santé, éducation, eau, routes, etc.
Mais chacun sait, au Niger, que ces services sont de mauvaise qualité. Les usagers, qui
sont aussi les citoyens, s’en plaignent amèrement. La situation sinistrée de l’école publique
l’illustre abondamment. Cette délivrance déficiente des services n’est pas seulement due à la
pénurie et au « manque de moyens ». C’est aussi le produit d’une gestion désastreuse des
ressources humaines dans tous les secteurs, ainsi que des comportements « non observants »
des agents de l’Etat : bien souvent ces derniers n’observent pas les lois, les normes, les
règlements et les procédures officielles, mais suivent plutôt des « normes pratiques »
différentes, implicites, routinières, largement partagées
3
.
La culture bureaucratique nigérienne est la somme de ces comportements non
observants, de ces normes pratiques, de ces routines, faites de « débrouillardises », de
favoritismes, d’absentéismes, de privilèges, de petite ou moyenne corruption, de trucages,
entre dabarou et adjara. Tout pouvoir est confronté à cette culture bureaucratique, et le
rapport de force est paradoxalement en faveur de la bureaucratie, et non en faveur du pouvoir.
Les politiques publiques décidées au sommet de l’Etat se trouvent, dès lors qu’elles sont
mises en œuvre sur le terrain, confrontées à la culture bureaucratique qui règne dans les
services chargés de les appliquer. Et ces politiques se trouvent démembrées, désarticulées,
détournées, contournées.
Cette bureaucratie, fondée sur une pléthore de petites habitudes ancrées dans la
quotidienneté des services, constitue une citadelle que bien peu de politiciens sont prêts à
affronter. Elle préexiste et survit aux divers régimes. La modifier est une entreprise de longue
haleine, bien au-delà des échéances électorales qui obsèdent la classe politique. En outre, s’y
attaquer, c’est se mettre à dos tous ceux qui bénéficient du fonctionnement actuel, et en
premier lieu les grands commerçants, les militants et les alliés
La prison des experts internationaux
Le Niger est un pays « sous régime d’aide ». Nous dépendons beaucoup de la rente du
développement. En fait cette rente (comme la rente pétrolière) a beaucoup d’effets pervers.
Plutôt que de développer les initiatives locales, l’ingéniosité populaire, ou les réformes venant
de l’intérieur, l’aide au développement induit la dépendance, les stratégies de captation et
l’addiction aux réformes venant de l’extérieur. Les institutions de développement implantent
sans cesse chez nous de nouveaux « mécanismes miracles » standardisés, élaborés par des
experts internationaux, non adaptés aux contextes nigériens, de type « prêt à porter », alors
qu’il nous faudrait du « sur-mesure ». Les pouvoirs successifs ont une forte tendance à se
mettre à la « remorque » des bailleurs de fonds, à accepter tout projet et tout programme dès
lors qu’il constitue une manne financière
4
, quand bien même on ne croit pas à son efficacité,
quand bien même on ne lèvera pas le petit doigt pour en assurer le succès.
Les meilleurs cadres techniques du pays, et plus généralement les fonctionnaires, ont
pour principale ambition (en dehors de la politique) d’être recrutés par des « projets », des
3
Cf. La routine des comportements non-observants au sein des services publics nigériens. Connaître la culture
bureaucratique pour la réformer de l’intérieur, Niamey: LASDEL, 2014 (téléchargeable sur www.lasdel.net).
4
« A cheval donné on ne regarde pas les dents » Les mécanismes et les impacts de l’aide vus par des praticiens
nigériens, Lavigne Delville, P. et Abdlekader, A., Etudes et Travaux du LASDEL, 83, (téléchargeable sur
www.lasdel.net): le reproche général adressé aux pouvoirs publics était leur dépendance envers les projets des
bailleurs de fonds quels qu’ils soient.
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ONG ou des institutions internationales : ceux qui restent dans le service public sont aigris, en
quête de compensations et d’opportunités de gains, et peu portés à prendre des initiatives
réformatrices. Quant aux multiples projets et programmes élaborés et financés par l’aide, au
sein des administrations ou vers la société civile, on constate que tout s’effondre dès lors que
le financement extérieur et l’assistance technique ou gestionnaire s’arrêtent.
Certes il existe çà et là des politiques nationales menées sans le concours d’experts
internationaux et sans le financement des bailleurs de fonds. Mais, le plus souvent, elles sont
considérées par ceux qui les mettent en œuvre ou ceux à qui elles sont destinées comme étant
elles aussi des rentes qu’il faut s’approprier ; le plus souvent aussi, comme les projets de
développement, elles ne sont pas pérennes. Le plus souvent, enfin, elles sont caractérisées par
leurs incohérences, leur impréparation et leur manque de rigueur.
Au total, le système de l’aide, que ce soit l’aide projet, l’aide sectorielle ou l’aide
budgétaire (les trois restent mêlés), induit une dépendance malsaine et paralysante, du haut en
bas de l’Etat comme de la société civile. Contrairement à beaucoup d’idées reçues, cette
prison n’est pas tant imposée de l’extérieur qu’intériorisée par les acteurs nationaux. C’est
surtout une prison mentale. On a souvent évoqué les aspects politiques de cette dépendance
(« la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit »), ou ses aspects économiques
(ajustement structurel, macro-conditionnalités néo-libérales), mais beaucoup moins ses
aspects « socio-culturels » : perte du sens de l’initiative, adoption de la rhétorique des
partenaires et pratiques du double langage, attitudes de « bons élèves », comportements
rentiers, passivité, absence de soutien aux innovations locales, primat aux procédures
standardisées aux dépens des contextes, faible recours à l’expertise nationale…
Conclusion : l’étonnante popularité de Sankara
Face à ces prisons, la marge de manœuvre du pouvoir, de tout pouvoir, semble très
restreinte. Chaque responsable politique a en effet tendance à se plier aux contraintes que
nous avons soulignées. Le rejet de la politik par la population exprime ce constat : tout va
toujours continuer comme avant, quel que soit le parti au pouvoir. Mais pourtant, en même
temps, tout le monde rêve d’une alternative, tout en déplorant qu’elle apparaisse impossible
au temps présent.
C’est ici que le nom de Sankara vient à l’esprit. Pourquoi est-il, aujourd’hui encore, si
populaire ? Mon hypothèse est que c’est justement parce qu’il symbolise, aux yeux de
l’opinion publique, le refus de ces quatre prisons. Il incarne l’image d’un homme intègre et
courageux, ayant refusé les privilèges et les facilités du monde politique en place, ayant
cherché à transformer l’administration et le mode d’exercice du pouvoir, et à mobiliser les
énergies et initiatives nationales. Entendons-nous bien : je n’entends pas faire ici le
panégyrique de Sankara, ni plaider pour un homme providentiel (encore moins pour un
officier putchiste, car après tout c’en était un). Je veux simplement souligner ce fait capital :
les qualités que, dans toute l’Afrique, on attribue à Sankara, à tort ou à raison, trente ans
après, dessinent en creux ce que chacun souhaiterait qu’un président élu ose enfin faire, et la
déception corrélative qui s’ensuit lorsqu’il se révèle n’être pas différent des autres, donc
impuissant à faire bouger les murs.
Certes, rien ne changera par un coup de baguette magique, et on ne peut plus croire au
« grand soir ». Certes il faudra sans doute des décennies pour modifier en profondeur les
mœurs politiques, la culture bureaucratique et la dépendance à l’aide. Mais il faut bien
commencer, si l’on veut éviter la permanente reproduction des mêmes maux à laquelle on
assiste depuis 30 ans, si l’on veut donner un sens plus positif à la démocratie, si l’on veut
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réhabiliter la politique, et si l’on veut réduire le désenchantement ou la désespérance qui
servent de terreau aux islamistes radicaux et aux jihadistes.
Dans cette perspective, si l’on entend rester dans un cadre démocratique, et qu’on
refuse les pièges et les dangers des coups d’Etat ou des insurrections, il n’y a que deux
possibilités pour faire bouger ces murs.
Soit, au sein de la classe politique actuelle, un Président prend les risques d’ouvrir
enfin des brèches dans les quatre prisons. Quel chef d’Etat aura le courage de décevoir, au
moins sur certains points, ses financeurs, ses militants, ses alliés, ses fonctionnaires, et ses
bailleurs de fonds ? Quel chef d’Etat osera faire « de la politique autrement », quitte à se
mettre à dos nombre de ses soutiens classiques ? Quel chef d’Etat sera capable de développer
des stratégies de rupture avec tout un ensemble d’habitudes bien établies au cœur même de
l’Etat ? Quel chef d’Etat pourra assumer des réformes contre ses courtisans ?
Soit, au sein des nouvelles générations, une relève se dessinera, dont on peut espérer
qu’elle prendra en main le changement. La classe politique actuelle, issue de la conférence
nationale, a vieilli de concert, il est peu probable qu’elle veuille ou accepte de quitter ses
prisons : ce sont pour elle des prisons dorées, qu’elle a elle-même contribué à bâtir. L’arrivée
d’une nouvelle classe d’âge aux responsabilités est souhaitable, voire inéluctable. Mais il
faudrait que cette rupture générationnelle soit aussi une rupture avec les mœurs politiques,
administratives et affairistes de la génération précédente. Ce n’est pas toutefois gagné
d’avance. Parier sur la jeunesse comporte des risques : beaucoup de jeunes sont sensibles aux
sirènes de la classe politique en place et ne rêvent que de la remplacer. En quête eux aussi de
privilèges, ils se font sans scrupules acheter par les partis politiques pour leurs manifestations
ou leurs campagnes. Quels jeunes sont prêts à « faire de la politique autrement », et à en payer
le prix personnel et social ?
Il n’y aura pas de « nouveau Sankara », ni au Niger, ni au Burkina Faso, ni ailleurs.
Mais y aura-t-il des hommes politiques qui assumeront certaines des ruptures dont Sankara est
l’image, et dont la popularité montre à quel point elles sont espérées et nécessaires ? Qui
acceptera de s’attaquer, pas à pas, pierre à pierre, progressivement mais obstinément, aux
quatre prisons du pouvoir ?
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This article analyses political speeches and practices of three Nigerien presidents between 2008 and 2011. It argues that politics in Niger are characterised by a logic of code-switching between an extroverted rhetoric to gain access to international aid, and an introverted rhetoric that critiques this very international system. This analysis makes a case for studies of African states that do not completely adhere to a perspective of either neocolonial dependency or neopatrimonialism. Rather, as leaders of a Janus-faced state, Nigerien presidents walk a tightrope to manoeuvre between external and internal demands in order to acquire resources and legitimacy in both spheres.
Article
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In recent years, Niger has gained prominence as a hub for the smuggling of migrants from West Africa to North Africa and Europe. Urged on by European concerns, Niamey has adopted repressive measures to contain such migrations in the region. These, however, have largely failed, and have yielded unintended and unexpected results, which challenge policy predictions. Drawing on extensive fieldwork, the article suggests that contradictory security imperatives have brought about the de facto regularisation of human smuggling. As a result, protection rackets sponsored by the state through patronage networks have severely limited the impact of externally sponsored measures to counteract irregular migration.
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In Niger, there is an increasing rejection of politik (a term with highly pejorative connotations): that is, party politics and the politics of democracy, characterized by personal rivalries and power struggles between clans and factions. But there is a direct link (albeit not a causal one) between the social perceptions of intra-familial rivalries and the social perceptions of political rivalries. The archetypical relationship among the baab-izey (children of one father but different mothers) is characterized by competition and jealousy. This is a product of the latent rivalry that pits co-wives against each other. Polygamy is clearly at odds with a number of received ideas and clichés about ‘the African family’ as primarily a locus of support and solidarity. Such formal social norms may reign in public situations, but in private de facto practical norms give rise to subtle discriminations and the omnipresence of more or less hidden conflicts within the family. The same is true for the political microcosm of Niger. While the public norm of the concern for the public good is supposed to regulate political behaviours, rivalry and jealousy are structural components of the political world. The baab-izey pattern is frequently used in reference to politicians. Political conflicts are above all personal/factional conflicts in which friends and supporters are implicated, and are rivalries of proximity. In the familial space as in the political space, ‘magico-religious entrepreneurs’ (i.e. experts in the occult) are merely an ‘accelerator’ of these conflicts: they reinforce suspicions about the familial or political entourage, which, in turn, intensify rivalries.
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