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Alliances stratégiques et développement économique

Authors:
ALLIANCES STRATÉGIQUES ET DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
L'impact des alliances stratégiques Nord/Sud sur le développement économique des pays en
voie de développement
PAPIER THÉORIQUE
Soumis dans le cadre du programme conjoint de doctorat en administration (Ph.D.)
Comité de phase II:
Taïeb Hafsi, École des Hautes Études Commerciales (président du comité)
Michel Patry, École des Hautes Études Commerciales (membre)
Bernard Gauthier, École des Hautes Études Commerciales (membre)
Louis Hébert, Concordia University (membre externe)
Alidou OUÉDRAOGO
(HEC 96336937)
Ecole des Hautes Études Commerciales de Montréal (HEC)
Décembre 1998
2
TABLE DES MATIÈRES
Liste des tableaux 5
Introduction générale 6
Section I : Les caractéristiques des alliances stratégiques 8
1.1 : Définition des alliances stratégiques 8
1.2 : La performance des alliances stratégiques 11
1.2.1 La performance liée aux conditions d’existence 11
1.2.1.1 La logique économique 11
1.2.1.2 La logique stratégique 15
1.2.1.3 La logique organisationnelle 23
1.2.2 La performance liée aux conditions de fonctionnement 30
1.2.2.1 La confiance 35
1.2.2.2 L’engagement (commitment) 36
1.3 : La spécificité de la performance des alliances Nord/Sud 39
1.3.1 La performance liée aux conditions d'existence
1.3.1.1 L'accès aux ressources 40
1.3.1.2 L'accès au marché 41
1.3.1.3 L'accès aux institutions 42
1.3.2 La performance liée aux conditions de fonctionnement 45
1.3.2.1 L'engagement 45
1.3.2.2 La confiance et la communication 46
3
Section II : Les théories du développement 49
2.1 : Les théories qui considèrent l’économie de marché comme le facteur
fondamental du développement économique 50
2.1.1 Les théories libérales 51
2.1.2 Les théories structuralistes 55
2.2 : Les théories qui réfutent l’économie de marché comme facteur
fondamental du développement économique 59
2.2.1 Les Théories Marxistes 60
2.3 : Les déterminants du développement économique 62
2.3.1 L'environnement institutionnel 63
2.3.2 Les infrastructures physiques 65
2.3.3 Le capital financier 66
2.3.4 Le capital humain 70
Section III : L'impact de la performance des alliances stratégiques
Nord/Sud sur le développement économique 75
3.1 : L'impact de la performance sur le développement économique 75
3.1.1 L'impact du marché sur le développement économique 75
3.1.2 L'impact des ressources sur le développement économique 76
3.1.3 L'impact des institutions sur le développement économique 77
4
3.2 : L'influence du contexte local des pays en voie de développement 78
3.2.1 L'influence du contexte socio-économique 79
3.2.2 L'influence du contexte politique 81
3.2.3 L'influence du contexte culturel
3.3 Vers un modèle de contribution des alliances au développement
économique 86
3.3.1 Présentation du modèle 86
3.3.2 Description du modèle 88
Conclusion générale 92
Bibliographie consultée 93
5
Liste des tableaux Pages
Tableau N°01: La performance des alliances stratégiques en fonction
des conditions d'existence 30
Tableau N°02: La performance des alliances stratégiques en fonction
des conditions de fonctionnement 38
Tableau N°03: Les déterminants de la performance des alliances stratégiques
Nord/Sud en fonction des conditions d'existence 44
Tableau N°04: Les déterminants de la performance des alliances stratégiques
Nord/Sud en fonction des conditions de fonctionnement 48
Tableau N°05: Les déterminants du développement économique 74
6
Introduction générale
Dans cette période marquée par la mondialisation de l'économie et l'internationalisation des
marchés, les alliances constituent pour les décideurs, une arme stratégique de premier choix
(Aliouat, 1996). Par définition, l'alliance stratégique est généralement considérée comme une ou
des relations à long terme entre plusieurs entreprises dans le but d'atteindre un objectif (Vasseur,
1994). Dans cette perspective, certains l'utilisent pour atteindre leurs fins économiques
(Williamson, 1975; Kogut, 1988), pendant que d'autres voient en l'alliance stratégique une réponse
au défi lancé par l'environnement (Porter, 1980; Dunning, 1988) ou comme un moyen de
restructuration organisationnelle (Hamel, 1991; Jarillo, 1988). Toutefois, ce phénomène de nature
micro-économique peut aussi servir des desseins de nature macro-économique, notamment en
ayant un impact sur la situation économique des pays en voie de développement. C'est ce que
soutiennent notamment Friedman et Kalmanoff (1961), en ces termes: «The general assumption
underlying this study was that the joint international business venture might constitute an
important expression of changing relationships between the industrially developed and less
developed countries. That hypothesis has been abundantly confirmed by our country surveys and
cases studies» (p.258). Par ailleurs, Beamish (1988), indique: «Much of the focus of the
development agencies has been on the use of joint ventures, since joint ventures are a proven
mechanism for transferring technology from the industrialised countries to LDCs» (p. 2). Plus
récemment, Hébert et Beamish (1997) soulignent que les joint ventures peuvent être utilisées
comme un levier de modernisation industrielle. Par conséquent, il est de plus en plus fréquemment
suggéré que les alliances stratégiques ont un impact sur le développement économique des pays en
voie de développement. C'est l'étude de cet impact qui est au cœur des préoccupations de ce
document. Pour ce faire, la principale question qui va guider notre réflexion, peut être exprimée
en ces termes : à quel degré la performance des alliances stratégiques entre pays industrialisés et
pays en voie de développement affecte t-elle le développement économique?
En parlant de développement économique, rappelons que cette notion est l’une des plus contestées
dans le champ de la théorie économique (Oman et Wignaraja, 1991). Selon ces deux auteurs, ce
concept est en effet souvent utilisé indifféremment pour rendre compte de situations diverses qui
ne se superposent pas nécessairement.
7
Pour notre part, en nous référant à des auteurs tels que Hugon (1993), Chenery & Srinivasan
(1988), Lahsen & Mundler (1995), nous entendons par développement économique, un processus
de transformation à long terme des structures économiques, sociales et politiques, dont l’objectif
est de répondre aux besoins fondamentaux de la population. Le développement économique est
ainsi une notion multidimensionnelle analysée à l’aide de méthodes qualitatives appliquées à des
relations complexes non seulement économiques mais aussi sociologiques et politiques.
Cependant, notre projet de recherche ne vise pas à apporter une contribution à la théorie du
développement, mais plutôt une contribution à la théorie du management stratégique. Cette
contribution vise à examiner comment sont créées et gérées les alliances stratégiques dans les pays
en transition vers le développement. Plus spécifiquement, nous nous intéressons aux relations entre
les conditions de leur création et de leur fonctionnement, d'une part, et leur performance, d'autre
part. Ainsi, nous formulons l'hypothèse implicite que plus la performance de ces alliances est
satisfaisante plus elles apportent une contribution au développement économique.
Pour tenter d'apporter des éléments de réponse à notre question, nous proposons une démarche en
trois étapes : dans une première étape, il s’agira pour nous de dégager les déterminants de la
performance des alliances stratégiques, en considérant à la fois les déterminants qui peuvent être
liés aux conditions de création des alliances et les déterminants qui peuvent être liés aux modes de
fonctionnement des alliances. Dans la seconde étape, nous nous attacherons à comprendre les
grandes théories du développement. Cette revue des grandes théories de développement nées
depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, nous servira de base pour articuler les déterminants
essentiels sur lesquels repose le développement économique. Ainsi, dans la perspective du
développement, il sera important que nous nous intéressions au cas spécifique de la performance
des alliances stratégiques entre pays industrialisés et pays en voie de développement. C'est l'objet
de la troisième étape. Cette troisième et dernière étape s’attachera au cas particulier des alliances
stratégiques entre pays industrialisés et pays en voie de développement et leur impact sur le
développement économique des pays du tiers monde.
8
Section I : Les caractéristiques des alliances stratégiques
1.1 Définition des alliances stratégiques
Sun Tzu le célèbre stratège chinois faisait observer dans l’art de la guerre, que la meilleure
stratégie est celle qui permet de gagner la guerre sans avoir à combattre. Cette vision prémonitoire
de ce stratège militaire qui vécut 500 ans avant Jésus Christ, est à l’image du développement sans
précédent des stratégies de coopération interentreprises. En effet, depuis son importation du
domaine militaire, la stratégie des entreprises a longtemps présenté une vision monolithique : celle
d’un champ de bataille et d’un général à la tête de sa troupe dont la victoire signifie la défaite de
son adversaire. Cette conception de « mise à mort », d’anéantissement de la concurrence contraste
avec la stratégie coopérative qui stipule que dans certaines situations la « mort » de l’adversaire
n’est pas souhaitable, mieux, sa survie peut servir les desseins de l’entreprise. Une telle vision de la
stratégie entraîne une évolution radicale aussi bien du champ de recherche que de la pratique de la
stratégie d’entreprise; ce faisant, de nombreux chercheurs tentent de mieux comprendre ce
phénomène pour le moins paradoxal. Désormais, la stratégie des entreprises en situation de
concurrence peut être représentée par trois configurations possibles (Aliouat, 1996). La première
consiste à affronter les concurrents par de multiples moyens (technologiques, commerciaux,
juridiques, boursiers, etc.); la deuxième repose au contraire sur des comportements évitant toute
concurrence directe. L’entreprise se distingue suffisamment de ces concurrents pour éviter que sa
compétitivité ne s’accompagne d’un coup prohibitif du jeu concurrentiel. Enfin, la troisième
position stratégique conduit les entreprises à coopérer entre elles dans le cadre de relations de
partenariats ou d’alliances (Garrette et Dussauge, 1995). Il semble que cette dernière position
stratégique soit liée à la mondialisation de l’économie, à l’internationalisation des marchés et à la
turbulence technologique (Jolly, 1994). En effet, le phénomène de la coopération entre entreprises
a connu un développement fulgurant ces dernières années comme en attestent de nombreuses
études aux Etats-Unis, en Europe et en Asie (Ghemawat & Porter, 1986; Morris & Hergert, 1987;
Root, 1988; Hagedoorn & Schakenraad, 1989; Beamish & Killing, 1997).
Toutefois, force est de reconnaître que la coopération met les différents partenaires dans une
situation stratégique paradoxale; il s’agit de l’ambivalence des rapports que peuvent entretenir des
concurrents au sein d’un accord de coopération (Doz, Hamel et Prahalad, 1989).
9
Ainsi, Garrette et Dussauge (1995) en concluent que la coopération représente une solution de
deuxième ordre; celle qui s’impose quand les entreprises ne peuvent pas faire autrement.
Par ailleurs, le mouvement de développement des coopérations s’est accompagné d’un
foisonnement terminologique de la part des différents auteurs : Adler (1979) parle de stratégie de
symbiose, Arndt (1979) de marchés concertés, Joffre et Koenig (1985) de pratiques concertées,
Jacquemin (1987) de comportements collusifs, Bresser (1988) de stratégies collectives, Verna
(1989) de stratégies conjointes, etc. Mais au delà de cette profusion terminologique, il y a lieu de
noter le désaccord persistant entre les auteurs sur une définition de ce que recouvre exactement le
terme alliance ou coopération. Pour les uns, il s’agit de ne prendre en compte que les seules filiales
communes (Harrigan, 1985; Hennart, 1988; Kogut, 1988); pour les autres, il faudrait prendre en
considération les prises de participations, la sous-traitance de travaux de R&D, les accords
commerciaux ou encore l’octroi de licences technologiques dans le champ des alliances
stratégiques (Adler, 1979; James, 1985). Comme le font observer, Buckley et Casson (1988) : « In
international business, the term cooperative venture is often used merely to signify some
alternative to 100 percent equity ownership of foreign affiliate : it may indicate a joint venture, an
industrial collaboration agreement, licensing, franchising, subcontracting, or even a management
contract or countertrade agreement. It is quite possible, of course, to regard such arrangements as
cooperative by definition, but this fudges the substantive issue of just how cooperative these
arrangements really are » (p.30).
En dépit de cette difficulté à définir l’alliance, il faut admettre que les mêmes termes alliance ou
coopération tendent à devenir génériques pour qualifier une multitude de situations. Par
conséquent, en nous inspirant des définitions proposées par certains auteurs (Dussauge, 1990; Noël
et Jianwei Zhang, 1992; Jorde & Teece, 1989; Yoshino et Rangan, 1995), nous avons identifié trois
points clés qui semblent caractériser les coopérations interentreprises : la conduite d’une action
commune tout en préservant l’indépendance totale des partenaires en dehors de la coopération; une
mise en commun des ressources; et enfin, l’accès aux avantages de la coopération pour chaque
partenaire.
La conduite d’une action commune et l’indépendance des partenaires : les entreprises qui s’allient
s’engagent généralement pour le long terme dans une action conjointe. Les partenaires passent un
engagement mutuel pour assumer ensemble les risques, partager les pouvoirs de décision et de
contrôle, les responsabilités, etc. et de définir la stratégie de l’alliance. Toutefois, chacun des
partenaires reste stratégiquement autonome, juridiquement indépendant et conserve son identité
propre sur ces activités qui ne rentrent pas dans le champ de l’alliance ou de la coopération.
Une mise en commun de ressources : les partenaires mettent en commun, partagent ou échangent
des ressources. Les ressources mises en commun peuvent être multiples; il peut s’agir de
ressources humaines, de compétences technologiques, de capacités industrielles et
organisationnelles, ou commerciales, etc. La nature des ressources permet de différencier l’alliance
additive (scale JV), de l’alliance complémentaire (link JV) [Joffre et Koenig, 1985; Hennart, 1988].
L’accès aux avantages de la coopération : en mettant en commun des ressources, les entreprises
partenaires peuvent accéder à des avantages auxquels ils ne peuvent prétendre individuellement :
effets de taille, à travers l’addition d’actifs de même nature; effets de synergie, à travers le
regroupement de ressources qualitativement complémentaires (apprentissages de nouvelles
compétences, réduction des coûts de transaction, etc.).
Cependant dans la littérature, la distinction la plus fréquemment retenue (Hennart, 1988) oppose
les filiales communes, entités légales impliquant des capitaux propres (equity joint ventures) aux
accords de coopération sans engagement de capital (non-equity joint ventures). Dans cette optique,
l'equity joint venture (JV à capitaux) correspond à la coopération avec participation des partenaires
au capital d'une même société, tandis qu'à contrario, la non-equity joint venture représente la
coopération qui s'établit sur une base essentiellement ou purement contractuelle. Ainsi, les accords
de coopération interentreprises couvrent une large gamme de dispositifs contractuels tels que les
accords de commercialisation, les accords de licences, les contrats d’échange de technologies, etc.
La filiale commune, apparaît lorsque deux ou plusieurs firmes indépendantes partagent de façon
relativement égalitaire le capital et le contrôle d’une entité organisationnelle légale commune et
distincte.
Mais dans l'étude des alliances stratégiques, deux perspectives se dessinent (Doz, 1996): la
première s'intéresse aux motivations de départ et la deuxième s'intéresse elle, à la performance sur
quelques caractéristiques des alliances stratégiques. Nous nous intéressons à la performance des
alliances sur la base d'une approche globale qui intègre à la fois les motivations de départ et la
performance.
1.2 La performance des alliances stratégiques
Plusieurs chercheurs ont abordé la question de la performance dans leurs travaux (Harrigan, 1985;
Killing, 1982, 1983; Geringer et Hébert, 1989; Koh et Venkatraman, 1991). La problématique
principale développée dans ces recherches consiste à expliquer le niveau de performance des
alliances par un ou plusieurs facteurs caractérisant ces coopérations (Doz, 1996, op.cit.). En nous
appuyant sur ces travaux empiriques, nous proposons d'appréhender la performance des alliances
stratégiques en fonction des conditions d'existence et des conditions de fonctionnement.
Nous entendons par conditions d'existence, toutes les conditions liées à l'environnement industriel,
économique, politique et social. De même, les conditions de fonctionnement regroupent l'ensemble
des conditions liées au management des alliances stratégiques.
1.2.1 La performance liée aux conditions d’existence
La performance liée aux conditions d'existence des alliances stratégiques, repose sur trois
catégories de logiques qui correspondent à trois approches possibles de la coopération: la logique
économique, la logique stratégique, et la logique organisationnelle. Loin de s'exclure
mutuellement, ces trois logiques sont au contraire complémentaires et même dans certains cas se
renforcent.
1.2.1.1 La logique économique
La logique économique s'applique, quand la coopération est étudiée selon une approche
économique, en particulier celle de l'économie des coûts de transaction qui voit la coopération
comme une forme «hybride» d'allocation des ressources économiques, alternative au marché et à
l'entreprise (Williamson, 1975; 1985), soit comme une forme «intermédiaire d'organisation» (Imai
et Itami, 1984; Madhok, 1996).
La théorie des coûts de transaction
Selon Coase (1937), l'internalisation de la firme s'explique par l'imperfection du marché. Par
conséquent, lorsque le degré d'imperfection d'un marché proche de la concurrence pure et parfaite
s'accroît, les modes d'organisation devraient devenir plus intégrés, l'internalisation complète
constituant le pôle extrême du processus d'intégration. Prenant appui sur les intuitions de Coase
(prix nobel d’économie, 1991), Williamson (1975, 1985) va tenter de fonder une théorie
transactionnelle et une nouvelle économie institutionnelle. Toutefois, cette théorie ne présente que
la dualité firme/marché. Il n’est nullement fait mention des formes d’organisations intermédiaires :
quasi-intégration ou quasi-internalisation. Richardson (1972) fut l’un des premiers économistes à
dénoncer cette déficience de la théorie des coûts de transaction et proposer à la place un cadre
d’explication à la création de formes d’organisation intermédiaires. Ainsi, l'accord de coopération,
situé entre le marché et l'internalisation complète, intervient lorsque les deux modes d'organisation
(marché et firme) sont inefficients au point de vue notamment du rapport coûts de transaction/coûts
de contrôle. Dans ce cas, Williamson (1975) stipule que les firmes doivent choisir les solutions
qui minimisent la somme des coûts de production et des coûts de transaction. En général ces deux
types de coûts varient en sens inverse (Coase, 1992). Réaliser des transactions sur le marché
entraîne en principe une baisse des coûts de production par les possibilités d'économies d'échelle
(par le recours à plusieurs clients); mais sur le marché, les coûts de transaction ont tendance à
s'élever à cause de l'opportunisme et de la rationalité limitée des individus (Simon, 1945). Par
contre, internaliser un échange permet d'éviter les coûts de transaction qui sont remplacés par des
coûts d'organisation plus réduits; seulement en interne, les coûts de production sont en principe
plus élevés car on est en présence d'un seul client: l'entreprise (ce qui empêche de profiter
d'éventuelles économies d'échelle). Il est donc nécessaire de prendre en compte le total des coûts
de production et de transaction, de faire une analyse comparative pour arriver à la décision
optimale (Coriat & Weinstein, 1995). Cela signifie en particulier qu'il peut être parfaitement
rationnel de choisir, par exemple, de produire en interne un composant même si son coût de revient
est supérieur au prix que propose un fournisseur extérieur.
Ce choix est optimal si les coûts de transaction entraînés par la dépendance envers le fournisseur
extérieur dépassent le surcoût de la production interne. C'est précisément dans la logique de ce
raisonnement que s'inscrit l'alliance PRV signée entre Peugeot, Renault et Volvo sur les moteurs
V6 (Garrette et Dussauge, 1995). Les trois constructeurs automobiles commercialisent des voitures
directement concurrentes dont certaines équipées d'un moteur V6 commun, fabriqué par une filiale
commune. Au départ, aucun des constructeurs ne disposait de capacité financière suffisante à
même de rentabiliser le développement et la production de son propre moteur V6, ce qui excluait
pour chacun l'internalisation. D'autre part, l'achat des moteurs à un fournisseur extérieur aurait
entraîné des coûts de transaction trop élevés par la rareté des moteurs V6 et par la structuration du
secteur (impossibilité d'acquérir de moteurs en dehors des constructeurs). Ces deux raisons rendent
les contrats d'approvisonnement très risqués, car ils peuvent impliquer une dépendance très forte
envers un fournisseur qui est en même temps concurrent. Par conséquent, l'alliance entre ces trois
constructeurs permet de minimiser la somme des coûts de production et de transaction. En
décidant de faire cette alliance, les partenaires ont réussi à atteindre une taille suffisante pour
produire le moteur de manière rentable et ils sont parvenus à se protéger mutuellement contre les
comportements opportunistes de chacun d'entre eux.
Par ailleurs, quelques auteurs ont tenté d'analyser l'impact d'une alliance sur les coûts de
transaction. Hennart (1988) soutient qu'une equity joint venture peut constituer un mode
d'organisation de premier choix afin de minimiser ou diversifier les risques, de bénéficier
d'économies d'échelle, de surmonter des barrières à l'entrée dans de nouveaux marchés et de
mettre en commun des connaissances complémentaires, lorsque le marché des biens intermédiaires
(matières premières, composants, connaissances, capital, etc.) est imparfait. Beamish & Banks
(1987) analysent également les equity joint ventures et en concluent que sous certaines conditions
elles peuvent être plus profitables que l'internalisation complète. Ils indiquent que les coûts
associés à la négociation, à l'exécution et au contrôle d'un contrat de coopération peuvent être
compensés par les bénéfices liés aux effets synergiques d'une alliance (mise en commun, échange
d'information et de technologie, etc.). Par ailleurs, ils estiment que le problème de l'opportunisme
est minimisé en raison des intérêts stratégiques des partenaires à maintenir une coopération à long
terme.
Aussi, ils soutiennent qu'il est possible de résoudre le problème de l'incertitude par le biais
d'échanges réciproques d'informations relatives notamment à la technologie, au management, au
marché des capitaux et aux conditions locales des affaires.
Enfin, Hill & Chan Kim (1988) propose un modèle dynamique de comparaison entre un accord de
coopération en l'occurrence un accord de licence et l'intégration totale. Ils distinguent les coûts de
transaction ex-ante (liés à la négociation de l'accord) des coûts de transaction ex-post (associés au
risque d'amenuisement de l'avantage transféré). Le problème selon ces deux auteurs consiste à
déterminer le niveau optimal de coûts ex-ante et ex-post (point l'augmentation marginale des
premiers est égale à la diminution marginale des seconds) et de comparer la somme des coûts de
transaction d'un accord de licence à la somme des coûts d'intégration totale, afin de déterminer le
choix du mode d'organisation optimale.
En résumé, nous retenons que la plupart des études indiquent que les coûts de transaction associés
à un accord de coopération tendent à être faibles lorsque: le degré d'intégration s'accroît, la
technologie, les produits et les procédés sont peu complexes, les produits sont standardisés, les
marchés sont segmentés, les industries sont multi-domestiques, les ressources transférées sont
fortement protégées par un brevet et facilement codifiables, etc.
Mais comme le souligne Buckley (1988), la plupart des études sont basées sur des analyses
générales et des conclusions peu rigoureuses. En outre, les nombreux types de coûts liés aux divers
modes d'organisation comparés sont souvent sous-estimés (Robins, 1987). Par exemple, une étude
de Walker & Weber (1984) concernant le choix entre l'achat et la production de composants par un
constructeur américain montre que les coûts de transaction ont une influence relativement faible
par rapport à celle des coûts de production propres à chacune des deux possibilités.
En conclusion, même si pour la compréhension des alliances stratégiques, la théorie des coûts de
transaction reste pertinente, il n'en demeure pas moins qu'elle connaît certaines limites. La
première limite est qu'il est pratiquement impossible d'évaluer et de quantifier avec précision ces
coûts de transaction. Même pour les coûts de production, les entreprises ont du mal à les évaluer
rationnellement; par exemple, comment évaluer et quantifier l'impact d'un programme de qualité
totale sur la réduction des coûts de production?. Cette difficulté à quantifier oblige les auteurs à se
baser sur des suppositions au demeurant aléatoires à cause de l'incertitude (Thompson, 1967). La
deuxième limite que l’on peut adresser à la théorie des coûts de transaction est son caractère
déterministe (Perrow, 1986).
En effet, cette théorie soutient que les décisions des entreprises sont prises uniquement en fonction
d’un contexte économique donné, avec pour seul objectif la minimisation des coûts. Ainsi, une fois
que la situation est connue et analysée, la solution optimale s’impose d’elle même. Une telle
conception exclut toute véritable stratégie de la part des firmes impliquées et de leurs dirigeants
(Madhok, 1995). Dans la réalité, les dirigeants ne recherchent pas par tous les moyens à maximiser
les coûts de production et de transaction (ils se contentent plutôt du satisfacing). Certains cherchent
par exemple à assurer la pérennité et la compétitivité de leur entreprise. Par conséquent, ils font
preuve de créativité et ne se laissent pas simplement guider par les conditions ponctuelles
qu’impose l’environnement à un moment donné (Garrette et Dussauge, 1995). Pour ces raisons, la
logique stratégique peut constituer une solution idéale pour certaines entreprises confrontées à un
environnement turbulent.
1.2.1.2 La logique stratégique
Cette logique s'inscrit dans une approche stratégique selon laquelle la coopération est conçue
comme une option stratégique de l'entreprise, soit comme une réponse satisfaisante au défi lancé
par l'environnement. Elle associe la théorie du comportement stratégique et la théorie de la
production internationale.
La théorie du comportement stratégique
La prolifération des alliances stratégiques contribue à transformer littéralement l’environnement
des entreprises. Parmi les tentatives d’explication à ce phénomène se retrouvent plusieurs courants
de pensée dont les approches stratégiques classiques. Ce courant a la particularité de se concentrer
sur la relation de l’alliance avec son environnement, alors que les autres courants mettent l’accent
sur les rapports entre les partenaires. Dans cette perspective, on peut interpréter la formation
d’alliances de deux manières différentes : la première consiste à créer ou à consolider un avantage
compétitif; la deuxième consiste à voir dans les alliances une façon d’éviter la concurrence.
- Les alliances vues comme stratégie concurrentielle
Dans cette vision des alliances en tant que stratégie concurrentielle, on distingue deux explications
théoriques : la recherche d’effets de taille ou de pouvoir de marché et la recherche d’effets de
synergie ou complémentarité.
La théorie basée sur le pouvoir de marché : Selon cette théorie, l’entreprise recherche un mode de
transaction qui maximise ses profits grâce à l’amélioration de sa position par rapport à celle de ses
concurrents (Porter, 1980; 1985). Pour Kogut (1988), « strategic behavior posits that firms
transact by the mode which maximizes profits through improving a firm’s competitive position vis-
à-vis rivals » (p.322). L’alliance stratégique peut être un véhicule pour décourager l’entrée ou
éroder la position concurrentielle de concurrents (Vickers, 1985), ou bien elle peut être un
investissement défensif pour se prémunir contre l’incertitude (Vernon, 1983). Cette approche
préconise un choix de partenaires permettant une amélioration de la position compétitive des
parties prenantes, soit par la collusion, soit en privant les concurrents d’alliés bénéfiques (Kogut,
1988). Ces alliances sont qualifiées de coopérations de similitude par Joffre et Koenig (1985),
d’alliances d’échelle (scale JVs) par Hennart (1988), et de joint ventures d’accumulation de
ressources par Roberts et Mizouchi (1989). Elles associent des entreprises comparables, au sein
d’un champ connexe et sont un lieu de regroupement de ressources de même nature dont l’objectif
est d’économiser sur la consommation de ces ressources.
Les alliances d’échelle résultent des mêmes mouvements stratégiques que les firmes parentes (elles
associent généralement des firmes concurrentes).
Garrette et Dussauge (1995) distinguent au sein des alliances d’échelle, les alliances étendues à
l’ensemble d’une activité (alliances additives où les alliances se comportent comme des firmes
fusionnées), des alliances limitées à un stade particulier de l’activité (alliances d’intégration
conjointe). Le pouvoir de marché amoindrit toutefois, le besoin d’adaptation; il augmente le risque
de transformer un partenaire en un concurrent sérieux ayant bénéficié d’un transfert d’expertise et
d’un accès au marché. Vues sous cet angle, les alliances peuvent même abaisser les barrières à
l’entrée dans une industrie (Porter et Fuller, 1986).
La théorie basée sur l’effet de complémentarité : Cette logique s’inscrit dans une approche
stratégique selon laquelle la coopération est conçue comme une option stratégique de l’entreprise,
au défi lancé par l’environnement. Parmi les facteurs qui incitent à faire de plus en plus souvent
appel à la coopération comme un élément de la stratégie, soulignons la mondialisation de
l’économie et la mondialisation des marchés (Ohmae, 1990; Porter et Fuller, 1986), l’accélération
et la complexité croissante du progrès technologique (Hagedoorn et Schakenrad, 1990).
Porter (1986) note aussi l’actuelle tendance à la déréglementation, et à l’augmentation des
investissements productifs due à :
- La globalisation croissante des marchés pousse à la concentration et au développement
d'une présence mondiale : Les alliances stratégiques sont l'une des voies privilégiées par
les firmes insuffisamment internationalisées pour rattraper leur retard. La mise en place
d'une JVI apparaît moins risquées et moins onéreuses que l'acquisition d'entreprises
concurrentes.
- L'accélération du rythme de l'innovation et du renouvellement des produits ne permet
plus à une entreprise donnée d'être présente seule sur tous les fronts : cette accélération
du développement technologique entraîne une augmentation du nombre de compétences
nécessaires pour mettre un nouveau produit sur le marché et favorise les alliances entre
firmes complémentaires. La réactivité industrielle et commerciale des firmes de haute
technologie semble de plus en plus conditionnée par leur capacité à nouer des alliances.
- L'augmentation du montant des investissements nécessaires pour développer les
nouveaux produits, pousse les firmes à l'alliance. A ce facteur peut se combiner,
conjoncturellement, la nécessité de maintenir les prix et les marges dans des marchés
surcapacitaires. Le phénomène des alliances stratégiques doit donc être analysé comme
une des formes contemporaines de la création d'oligopoles.
Ainsi, cette explication des comportements coopératifs repose sur les synergies obtenues en
regroupant ou en combinant des actifs qualitativement complémentaires (alors que dans une
alliance d’échelle, les alliés sont complémentaires sur un plan quantitatif). Ces alliances sont
qualifiées de symbiotiques par Adler (1979), d’alliances de liaison (link JVs) par Hennart (1988).
Elles associent des entreprises complémentaires qui mettent en commun ou échangent des
ressources, chacune apportant une force différente. Cette combinaison d’efforts permet une
utilisation plus complète ou plus intense d’actifs de nature différente détenues de manière
dissymétrique.
Au total, la coopération permet d’augmenter les ressources et compétences de la firme par la voie
de la taille ou des complémentarités; elle améliore la capacité de réponse devant les opportunités et
les menaces présentes dans l’environnement en permettant un accès plus rapide à un nouveau
marché, à une technologie, au développement d’une innovation, etc.; elle contribue à réduire
l’incertitude et le risque inhérents à toute activité entrepreneuriale, d’une part en renforçant la
position des partenaires face aux firmes restées hors de la coopération, d’autre part en permettant
de connaître et de contrôler le comportement du partenaire, au moins en ce qui concerne l’objet de
la coopération. Cependant que ce passe t- il devant les situations les jeux concurrentiels sont
sapés dès la base? N’existe t- il pas des situations les entreprises évitent le jeu concurrentiel?
Dans ces conditions, les entreprises s’inscrivent plus dans une perspective de stratégie relationnelle
que dans la perspective d’affrontement concurrentiel.
- Les alliances vues comme une stratégie relationnelle
La plupart des approches développées jusqu’à présent sont toutes des théories de la concurrence,
c’est à dire qu’elles répondent toutes à une logique d’affrontement. Prenant le contre pied de toutes
ces théories, un groupe de professeurs de l’école des HEC de Paris (1985) a développé une théorie
dite stratégie relationnelle pour caractériser les situations dans lesquelles les entreprises cherchent
à éviter la concurrence.
Les auteurs vont même plus loin en soutenant que tout comme la nature a horreur du vide,
l’entreprise a horreur de la concurrence (Strategor, 1988). L’idée de base est que les
comportements réels des entreprises sont en fait bien différents du discours sur la violence de
l’affrontement et de la concurrence. En tissant des liens avec différents interlocuteurs, publics ou
privés, en nouant des alliances, les entreprises cherchent à organiser le marché, pour éviter ses
rigueurs. Pour appuyer leur thèse, les auteurs nous invitent à observer la manière dont sont
attribués les marchés publics (même après les appels d’offres, et quels que soient les pays
considérés), quand on constate le rôle déterminant que jouent les relations personnelles dans la
conclusion des grands contrats (contrats militaires, grands travaux, etc.), on ne peut que reconnaître
l’existence de cette composante relationnelle de la stratégie.
Tout en reconnaissant que l’apport de la stratégie relationnelle contribue à éclairer plus les enjeux
des alliances stratégiques, cette théorie souffre de deux limites : la première concerne la confusion
entretenue entre alliance et entente afin de limiter le jeu concurrentiel.
Elle ignore du même coup les possibilités de combinaison de compétences différentes qui peuvent
bénéficier tant aux deux partenaires, qu’aux clients. La deuxième limite a trait au fait que la théorie
relationnelle suppose que dans une alliance, tous les partenaires poursuivent le même but, c’est à
dire celui d’accroître leur sécurité; or, dans la réalité les alliances débouchent parfois par
l’affaiblissement d’un partenaire au profit d’un autre (Hamel et Prahalad, 1990). Toutefois, en
fonction de l'évolution de l'environnement international, la théorie de la production internationale
peut fournir une marge de manœuvre stratégique de premier ordre.
La théorie de la production internationale
Les entreprises veulent s’internationaliser, c’est à dire vendre leurs produits à l’étranger et ceci
pour deux objectifs : accroître leurs bénéfices grâce à des ventes plus importantes et protéger leurs
parts de marché à l’étranger. Or pour atteindre ces deux objectifs, les entreprises n’ont pas besoin
de réaliser des investissements directs : elles peuvent tout aussi bien exporter ou faire produire à
l’étranger par d’autres entreprises en leur accordant des contrats de licence.
La question posée cependant est: pourquoi les entreprises préfèrent parfois, pour vendre à
l’étranger, réaliser des investissements directs, plutôt que d’exporter ou accorder des contrats de
licence? En d’autres termes, il convient d’expliquer pourquoi l’investissement direct présente pour
les entreprises des avantages comparatifs par rapport aux exportations et à la production sous
licence. Parmi les théories explicatives proposées par les chercheurs, celle de l’internationalisation
occupe une place importante pour la firme multinationale. Coase (1937) a été le premier à éclairer
le débat sur la question fondamentale de l’existence de la firme.
Il soutient qu’à l’extérieur de la firme, le mouvement des prix dirige la production qui est
coordonnée à travers une série de transactions sur le marché. A l’intérieur, ces transactions de
marché sont éliminées; l’entrepreneur coordinateur, qui dirige la production est substità cette
structure de marché. Ainsi, marché (la théorie des contrats) et firme (la hiérarchie) en tant
qu’espace de transaction , sont opposés et considérés comme alternatifs.
Toutefois, la formalisation d’une théorie de l’internalisation, a été élaborée en premier lieu par
Hymer, (1960), puis développée par Vernon (1966), Kindleberger (1969), Buckley et Casson
(1976); mais cette théorie a été circonscrite dans sa forme actuelle par Dunning (1979) qui l’a
rebaptisée « théorie éclectique ».
Elle regroupe plusieurs approches théoriques (théorie de la firme, de l’organisation industrielle, les
théories macro-économiques, etc.) et établit que l’existence et la croissance de la firme
transnationale reposent sur trois conditions; elle doit bénéficier :
- d’avantages spécifiques (Ownership-specific advantages)- reliés à la théorie de la firme
- d’avantages de l’internalisation (I)- reliés à la théorie de l’organisation industrielle
- d’avantages de la localisation (L)- reliés aux théories macro-économiques.
- Les avantages spécifiques de la firme (O)
L’entreprise détient sur les autres entreprises, des avantages comparatifs qui résultent : soit de plus
grandes facilités d’accès à des ressources financières, à des facteurs de production, à l’information,
etc.; soit de la possession d’une technologie, de techniques de production, de méthodes de
financement, de gestion, d’organisation, plus avancées et plus performantes; soit de la possession
d’une image de marque et d’économies d’échelle. Dunning note : «Ownership-specific advantages
stem from the ability of a firm to gain an economic rent by the creation or acquisition of assets,
goods or services, which, because of barriers to entry, other firms cannot create, or acquire on
such favourable terms » (Dunning, 1988 :171). Ces avantages de types monopolistiques, doivent
compenser les coûts d’une implantation à l’étranger ainsi que les avantages de situation dont
bénéficient les firmes concurrentes locales (connaissances des conditions économiques, politiques,
légales, sociales, etc. du pays d’accueil).
Les principaux types d’avantages spécifiques résultent de ressources exclusives à la firme (savoir
faire, connaissance, expérience, capacités d’innovation, réputation, etc.) ainsi que des avantages
liés à l’appartenance à un groupe, à la diversification géographique et à la transnationalisation.
- Les avantages de l’internalisation (I)
Les avantages énoncés ci-dessus et les avantages offerts par le pays d’accueil (ou avantages de la
localisation) sont mieux mis à profit par l’entreprise produisant elle même à l’étranger que par une
autre entreprise produisant sous licence. Il s’agit ici des avantages de l’internalisation.
Dans le cadre des avantages de l’internalisation, l’exploitation interne des avantages spécifiques
doit être plus profitable que la vente ou la location de ces derniers.
Dunning définit les avantages de l’internalisation ainsi : « basically, they are to avoid the
disadvantages or capitalize on the advantages of distorsions or disequilibria in external
mechanisms of resource allocation » (Dunning, 1988 :22). Les avantages de l’internalisation sont
inhérents aux imperfections des marchés de ressources intangibles (intégration horizontale) et des
marchés des biens et services intermédiaires (intégration verticale).
Ainsi, sur la base des différents types d’imperfection, le problème posé consiste à déterminer si les
coûts de l’internalisation d’une opération sont compensés par les bénéfices d’une discrimination
possible des prix de transfert, de l’élimination de l’incertitude, etc. Par conséquent, lorsqu’une
firme a un réel intérêt à exploiter de façon interne ses avantages spécifiques, deux possibilités sont
alors envisagées : soit elle exporte sa production, soit elle implante une filiale de production à
l’étranger. Ce choix dépendra avant tout des avantages de la localisation.
- Les avantages de la localisation (L)
La mise à profit des avantages comparatifs est plus importante à travers une production à l’étranger
qu’à travers une production domestique suivie d’exportations. Par conséquent, la firme devient
transnationale, lorsque la solution la plus profitable consiste à internaliser à l’étranger les activités
basées sur ses avantages spécifiques. Les caractéristiques des marchés, des coûts de production, de
la productivité et des politiques gouvernementales figurent parmi les principaux facteurs propres à
influencer le choix de la localisation.
De manière schématique, cette théorie énonce que sans imperfection de marché, il n’y aurait pas
d’investissement direct puisqu’aucune des conditions ne serait remplie. Mais elle n’est pas
suffisante : il faut que les deux conditions suivantes soient remplies, conditions qui stipulent que
l’investissement direct doit dans le même temps, être plus profitable que la production sous licence
et que l’exportation.
En outre, ces avantages O-L-I (avantages de l'internalisation, de localisation, et spécifiques à la
firme) sont évolutifs, interdépendants et conditionnés par la spécificité de la firme, du secteur
d’activité et des pays concernés; par conséquent, ils sont à interpréter dans un contexte dynamique.
De plus, la nature et l’importance des trois types d’avantages énoncés dépendent également des
objectifs stratégiques de la firme (Gugler, 1991 :114).
Cependant, cette théorie tend à être normative et optimaliste; or, on se rend compte que la plupart
des conditions comportent une part de subjectivité. En se basant sur les travaux de Cyert et March
(1963) sur la théorie du comportement de la firme, on peut noter que la réalisation d’un projet
dépend : de l’engagement personnel des responsables de l’entreprise qui étudient le projet et qui
voient à travers sa réalisation une réussite personnelle utile à leur carrière, et de leur capacité de
persuasion de leurs instances supérieures.
Une seconde critique à l’égard de cette théorie consiste à remarquer que le processus optimal de
décision est un processus long et coûteux qui nécessite la réunion d’un volume d’informations non
négligeable pour être parfait. Par exemple, pour être à même d’évaluer les avantages comparatifs
de l’investissement direct sur la production sous licence, ce n’est pas la qualité des services d’une
entreprise qui produit sous licence qu’il faut évaluer pour être rigoureux, mais celle de plusieurs.
On peut donc penser que seules les très grandes entreprises sont à même de respecter ce processus;
or, on remarque à cet égard que souvent au sein d’un oligopole, une implantation étrangère par le
leader est suivie bientôt par une opération identique de la part des challengers dans le but évident
de maintenir l’équilibre de la concurrence dans l’oligopole (Knickerboker, 1973). Ces décisions ne
correspondent évidemment pas aux conditions de la théorie éclectique. Aussi, on peut remarquer
que dans certains cas, les entreprises multinationales choisissent une bonne fois pour toutes leur
forme d’engagement à l’étranger; c’est le cas par exemple dans l’hôtellerie où les entreprises
choisissent toujours, pour leur implantation à l’étranger d’utiliser des contrats de gestion (avec ou
sans franchisage). Ceci résulte vraisemblablement plus d’une politique générale délibérée qu’à
l’étude des avantages comparatifs de cette forme d’engagement qui seraient réalisées à chaque fois
qu’une nouvelle implantation à l’étranger est envisagée.
De plus, la conception de la stratégie dans cette théorie semble un peu limitée; en effet, les
manœuvres stratégiques n’ont pas seulement pour but de créer et de valoriser des avantages
comparatifs (Garrette et Dussauge, 1995). Elles peuvent aussi avoir pour objectif de réduire ou
d’annuler les avantages des concurrents. Ainsi, une firme peut limiter la capacité d’innovation d’un
concurrent en coopérant avec lui. Constituer une alliance avec un innovateur peut être un moyen
aussi de mieux le contrôler en évitant qu’il ne s’allie avec un autre partenaire plus puissant. Une
entreprise peut aussi combattre un rival important en s’alliant avec un troisième concurrent qu’elle
va contribuer à renforcer, à condition que ce troisième soit plus dangereux pour le rival visé que
pour l’entreprise elle même (Muchielli, 1991).
En résumé, on peut remarquer que chacune des théories éclaire un des aspects particuliers des
alliances stratégiques. Certaines éclairent davantage les facteurs économiques, d’autres les
relations entre l’alliance et son environnement, et certaines enfin les rapports de force entre alliés.
Toutefois, à ces approches dites technico-rationnelles, certains auteurs soutiennent le fait que les
firmes peuvent avoir recours à des motivations autres que celles purement économiques, en
particulier organisationnelles. Ainsi, ces motivations organisationnelles peuvent être reliées à la
recherche de compétences, de ressources ou à l’exploitation d’avantages liés à l’appartenance à un
réseau.
1.2.1.3 La logique organisationnelle
La logique organisationnelle permet de conceptualiser la coopération comme un instrument
d'apprentissage, voire même comme un moyen de restructuration organisationnelle qui facilite le
changement organisationnel radical (Ciborra, 1995). Ainsi, on distingue la théorie de
l'apprentissage organisationnel, la théorie des réseaux organisationnels et la théorie des ressources
et des compétences.
La théorie de l’apprentissage organisationnel
Certaines analyses sur les coopérations interentreprises se focalisent sur l’innovation et la création
de valeur au sein de la coopération (Hamel, 1991). Ces questions sont indissociables des problèmes
concernant la nature et la symétrie des apports faits par les alliés, ainsi que ceux liés aux transferts
de compétences et à la répartition des résultats entre partenaires. Ainsi, des auteurs tels que Kogut
(1988) ; Lyles, (1988) ; Badaracco, (1991) ; Beamish, (1988) estiment que les alliances
représentent des opportunités d’apprentissage pour les partenaires.
Toutefois, l'origine de l'apprentissage organisationnel remonte dans les années 50 avec les travaux
de Herbert Simon qui suggéreront de transposer à l'organisation le concept d'apprentissage qui a
longtemps été réservé uniquement à l'acquisition de compétences individuelles. Depuis lors, au-
delà même de l'apprentissage, c'est la question de la possibilité d'une cognition collective qui se
trouve posée (Koenig, 1994).
C'est sur ce point que les chercheurs du champ sont divisés : pour les partisans de l'approche
comportementale (Cyert & March, 1963 ; Levitt & March, 1988), les organisations ne pensent
pas et vouloir étendre à un niveau supérieur ce qui ne peut qu'être une caractéristique individuelle,
est tout à fait inutile et inconcevable. A l'opposé, les partisans de l'approche cognitive (Argyris &
Schön, 1978; Senge, 1990) soutiennent que si l'on conçoit la cognition en termes d'acquisition, de
stockage, de traitement et d'utilisation d'information, l'obstacle disparaît. Cependant, de nombreux
auteurs (Bandura, 1977 ; Kline Harrison, 1992) font observer que les individus, confrontés à un
nouvel environnement organisationnel ont à la fois besoin d'acquérir de nouvelles connaissances et
de tester de nouveaux comportements. Ils proposent donc la réconciliation entre les deux positions
en optant pour une combinaison des approches comportementale et cognitive.
Mais comme le souligne Teece (1977), dans l'apprentissage par le biais des alliances la plupart des
savoirs et connaissances sont difficilement transférables d’une organisation à une autre. Le cas des
transferts de technologie par exemple, comporte des éléments de coûts non négligeables et
essentiellement induits par la présence de ces connaissances non codifiables propres à
l’organisation détentrice. Doz, Hamel, et Prahalad (1989), Dussauge, Garrette et Ramanantsoa
(1988) dénoncent ce qu’on appelle la technique de «cheval de Troie », dans la quelle les
entreprises japonaises s’approprient facilement de techniques de gestion et de technologies de leurs
homologues occidentaux sans que ces derniers ne parviennent à percer le mystère japonais.
En règle générale donc, l’apprentissage par le truchement de l’alliance sera préféré à l’acquisition
(ou prise de contrôle) ou au développement interne autonome, si les ressources visées sont
spécifiques à la firme qui les apporte et si elles peuvent être partagées à un coût marginal faible.
Cependant, des chercheurs tel que Koenig (1994) ont souligné l’existence d’un « morcellement »
des approches et d’une juxtaposition des recherches. Ceci s’explique en partie par l’absence
d’accord sur ce qu'est l’apprentissage organisationnel, comme en attestent les diverses définitions
et conceptions existantes : création et modification de routine, acquisition de connaissances utiles à
l’organisation, amélioration de la capacité à entreprendre des actions efficaces, détection et
correction d’erreurs, etc. Enfin, il convient d’ajouter que certains contextes favorisent
l’apprentissage plus que d’autres. Comme le soulignent Garrette et Dussauge (1991),
l'apprentissage organisationnel incite à examiner l'organisation des tâches au sein de l'alliance. En
effet, une répartition des tâches qui conduit à une spécialisation accrue des partenaires limite les
échanges et peut freiner par le fait même les transferts de compétences.
Il se produit alors une ambiguïté stratégique car un trop faible degré de collaboration peut nuire à
la réalisation d'objectifs communs ; à l'inverse, une trop grande transparence peut aboutir à
l'affaiblissement de la position de l'une ou l'autre des firmes partenaires (Hamel, 1991). C'est
pourquoi, certaines entreprises recherchent d'autres voies de recours en s'orientant vers les
réseaux organisationnels.
La théorie des réseaux organisationnels
Les marchés industriels mondiaux constituent des systèmes complexes formés de nombreux
réseaux de relations formelles et informelles entre les agents économiques, politiques,
institutionnels et sociaux. Les réseaux de coopération inter-firmes représentent une catégorie
particulière de réseaux, dont l’importance et la complexité se sont récemment accrues, en raison de
l’intensification des stratégies d’alliances.
Pour Gugler (1991), l’étude des réseaux d’alliances s’impose pour plusieurs raisons :
«Premièrement, elle permet de mieux comprendre un phénomène qui conditionne la compétitivité
des firmes et des nations, ainsi que la structure de la concurrence internationale. En deuxième
lieu, elle permet une analyse plus complète d’exemples concrets d’accords de coopération conclus
entre deux ou plusieurs firmes. Enfin, elle constitue un apport aux travaux visant à compléter la
théorie traditionnelle de l’échange international(…) (p.208).
Dans la perspective des réseaux organisationnels, les alliances stratégiques internationales
constituent ainsi une catégorie particulière de réseaux (Gugler, 1991) : réseaux de pouvoir et de
confiance par lesquels les organisations échangent de l’influence et des ressources ou bénéficient
de l’efficience économique (Jarillo, 1988).
Ainsi, Thorelli (1986) soutient que l’économie tout entière peut être vue comme un réseau
d’organisation avec une vaste hiérarchie de subordination et un entrecroisement de réseaux
secondaires. Dans cette perspective, les modes de relations se situant à mi-chemin entre le marché
et la firme sont vus comme des réseaux organisationnels, le terme de réseau désignant deux ou
plusieurs organisations impliquées dans des relations de long terme. Jarillo (1988) considère qu’ils
peuvent avoir un fondement stratégique et peuvent représenter un troisième mode d’organisation
en plus du marché et de la firme. De plus, ces réseaux peuvent être efficacement utilisés par les
gestionnaires et les entrepreneurs pour obtenir une position concurrentielle plus forte.
Toutefois, ces avantages doivent être relativisés parce qu’ils comportent des coûts et des risques
(Gugler, 1991). Il y a d’abord les dangers liés à des comportements collusifs et à une concentration
du marché. Ensuite, on peut citer les risques d’amenuisement, à long terme de la position
concurrentielle de certains membres du réseau (Porter, 1990).
Par exemple, en recourant systématiquement au savoir-faire des partenaires, les firmes deviennent
tributaires de compétences techniques externes et mettent en péril leurs propres capacités à générer
de façon autonome des avantages spécifiques. De plus, une mauvaise division du travail au sein
des réseaux d’alliances peut conduire à une spécialisation de certains membres dans des activités à
forte valeur ajoutée, au détriment d’autres partenaires qui deviendraient des « hollow
Corporations ». En outre, en raison de la forte interdépendance des membres, une défaillance
observée au niveau d’un acteur entraîne souvent le dysfonctionnement de l’ensemble du réseau. De
ce fait, plusieurs entreprises tentent de minimiser encore plus leurs coûts et risques en s'orientant
vers la théorie des ressources et des compétences.
La théorie des ressources et des compétences
Hennart (1988) propose une typologie des alliances basée sur la distinction entre scale JVs et link
JVs. Les scale JVs associent des entreprises dont les contributions en actifs sont similaires, alors
que les link JVs lient des firmes qui apportent des actifs complémentaires. Alors que les alliances
orientées vers la taille s'inscrivent dans un cadre conceptuel classique (logique économique),
l'analyse des alliances reposant sur une complémentarité des actifs a connu un approfondissement
original avec les travaux de Teece (1986). En effet, l'auteur a développé le concept de ressources
complémentaires ; par exemple, Teece montre que dans le domaine des biotechnologies, les
ressources complémentaires aux activités innovatrices des PME, spécialisées dans la R&D sont
les infrastructures de production et de distribution internationale ainsi que l'aptitude à maîtriser
les procédures légales d'introduction d'un nouveau produit sur un marché.
La démarche de Teece s'inscrit résolument dans le courant de l'apprentissage organisationnel et
centre l'interprétation des coopérations sur les problèmes de transfert de compétences et de
dépendance entre alliés.
Cette démarche tout à fait originale s'inscrit parfaitement dans la perspective d'un nouveau courant
en management stratégique, qui se propose de dépasser la réflexion traditionnelle (basée
essentiellement sur l'analyse de l'environnement) et de bâtir l'avantage concurrentiel sur l'analyse
des ressources et compétences propres aux entreprises (Barney, 1991 ; Wernerfelt, 1984). Pour les
auteurs de ce nouveau courant (Itami, 1987 ; Dierickx et Cool, 1989), l'analyse en termes de
ressources et de compétences peut être une voie de succès pour une entreprise. Toutefois, l'enjeu
que constitue le renouvellement des compétences et des ressources est fondamental au maintien de
l'avantage concurrentiel (Doz, 1994). De ce fait, certains auteurs (Hamel, 1991 ; Hamel &
Prahalad, 1990 ; Verdin & Williamson, 1994) pensent que l'alliance peut permettre à l'entreprise
d'acquérir les ressources qui lui font défaut et contribuer même à transférer des compétences
tacites. Mais avant de porter un choix sur l'alliance stratégique, il nous semble important de faire
l'inventaire de toutes les possibilités offertes à une entreprise en quête de ressources et de
compétences. A cet effet, trois voies sont généralement offertes à l'entreprise : soit une acquisition
de compétences par croissance interne (l'auto-production), soit une acquisition de compétences par
croissance externe (fusion-acquisition, marché) et enfin, soit une acquisition de compétences par
alliance stratégique. Nous passerons en revue ces trois voies en termes d'avantages et
d'inconvénients.
La croissance interne
Si les ressources et compétences doivent être rares et difficilement imitables pour permettre
d'établir un avantage concurrentiel, il semble logique de privilégier l'auto-production à l'acquisition
sur un marché (Dierrickx & Cool, 1989, op. Cit.). Dans cette perspective, ce qui différencie une
firme d'une autre, c'est sans doute moins le volume d'expérience que l'aptitude de l'entreprise à en
extraire tous les enseignements, c'est à dire transformer les routines organisationnelles en
compétences tacites (Polanyi, 1967 ; Teece, Rumelt, Dosi & Winter, 1994). Cependant comme le
font remarquer Nelson & Winter (1982), il existe des freins à l'élargissement des routines
organisationnelles. D'abord la présence de routines préexistantes peut bloquer l'apprentissage
interne de compétences plus efficaces. Ensuite, il faut tenir compte du temps nécessairement long
qu'il faut pour cultiver de nouvelles compétences ; par conséquent, les entreprises étant souvent
obligées de réagir rapidement aux pressions concurrentielles ont tendance à s'adresser à l'externe
pour combler le manque de ressources à l'interne.
La croissance externe
L'entreprise peut tenter d'acquérir des compétences par croissance externe, c'est à dire par le biais
du marché et de l'acquisition. Mais comme le précisent Verdin & Williamson (1994), les actifs
dont la spécificité sectorielle est forte et pour lesquels il n'existe pas de marché, sont ceux qui ont
le potentiel le plus élevé pour obtenir et conserver un avantage concurrentiel. Ainsi, pour
Wernerfelt (1984, op. cit.), les fusions et acquisitions représentent une réelle opportunité pour
obtenir des ressources qui sont déjà assemblées. Haspeslagh & Jemison (1991) ont ainsi listé
quatre catégories de bénéfices liés à une acquisition : l'effet de taille, l'apport de nouvelles
ressources et leur partage, le transfert de compétences fonctionnelles, le transfert de compétences
managériales. Toutefois, la qualité des transferts de compétences est liée au management de
l'intégration post-acquisition dont l'échec peut conduire à une destruction des compétences (perte
de compétence stratégique par exemple).
Ces difficultés liées à l'acquisition de même que l'impossibilité de recourir au marché pour acquérir
les compétences tacites obligent certaines entreprises à recourir à la croissance par le biais de
l'alliance stratégique.
La croissance par l'alliance
A défaut de ressources propres, l'entreprise peut toujours emprunter celles d'autres sociétés en
recourant aux alliances. L'alliance est alors conçue comme un moyen par lequel l'entreprise
transfère ou renouvelle ses ressources et ses compétences grâce à un partenaire. Elle peut relever
soit d'un échange de ressources (licences croisées, accords techniques, etc.), soit d'un échange de
compétences (accords de développement conjoint, échange de compétences managériales et
organisationnelles) [Puthod, 1995]. Ainsi, le facteur essentiel de succès d'une alliance suppose
désormais la mise en place de termes contractuels et de systèmes permettant d'acquérir des
connaissances auprès de ses partenaires (afin de consolider son savoir-faire), sans pour autant
transférer certaines informations non souhaitées. Dans cette perspective, Hamel & Prahalad (1990)
vont plus loin en indiquant que la problématique devient clairement centrée sur le terrain de la
lutte pour les compétences entre concurrents. Toutefois, le transfert de savoir-faire peut s'avérer
difficile du fait que certaines transactions sont imbriquées dans des routines organisationnelles
complexes (Nelson & Winter, 1982).
Dans ce cas, la filiale commune est perçue comme une forme optimale, par rapport aux autres
formes d'accords permettant d'assurer un transfert de savoir-faire en raison de sa capacité à
absorber la dimension tacite des compétences transférées (Powell, 1990 ; Teece, 1977). C'est sans
doute la capacité de l'alliance à absorber la dimension tacite que certains auteurs soutiennent que
l'alliance représente la solution idoine ; mais pour nous, il n'existe pas de solution idéale et ces
différentes manœuvres stratégiques peuvent s'avérer plus ou moins pertinentes en fonction de la
nature des ressources recherchées. L'entreprise peut aussi les employer de façon simultanée,
suivant ses besoins et les opportunités rencontrées.
Au total, on peut retenir plusieurs caractéristiques liées aux conditions d'existence des alliances
stratégiques ; cependant, il ne fait aucun doute que la motivation économique et stratégique
constitue la caractéristique fondamentale (Contractor, 1988 la qualifie de solution « Hard »). En
effet, dans un monde de plus en plus complexe et imprévisible, les entreprises recherchent les
meilleures voies économiques possibles pour tenter de réduire autant que faire se peut les effets
induits. Cependant, on assiste à l’émergence et au développement d’un courant «plus mou»
(qualifié de « Soft » par Contractor, 1988) qui s’appuie sur des motivations d’ordre organisationnel
(motivations d’apprentissage, de transfert de compétences, etc.).
En conclusion, nous proposons dans le tableau N°01 le résumé des déterminants des conditions
d'existence des alliances stratégiques.
Tableau N°01: La performance des alliances stratégiques en fonction des conditions
d'existence
Conditions
d'existence
Hypothèse
fondamentale
Auteurs
Propositions
Économique
Les entreprises se
substituent au marché
dans les situations
celui-ci n'est pas assez
efficace
Williamson
(1975)
Kogut (1988)
Madhok (1995)
Hennart (1988)
L'alliance représente la
meilleure combinaison
économique qui permet
aux entreprises de réduire
les coûts et l'incertitude.
Stratégique
Les entreprises disposent
d'une marge de
manœuvre stratégique
afin de créer ou de
consolider un avantage
concurrentiel
Porter (1980 ;
1985)
Dunning (1981)
Strategor (1988)
L'alliance constitue un
moyen efficace pour
créer ou consolider un
avantage compétitif face à
la concurrence
Organisationnelle
La coopération constitue
un précieux instrument
d'apprentissage et de
transfert de ressource
Hamel (1991)
Hamel&Prahalad
(1990)
Jarrillo (1988)
L'alliance peut procurer
une ressource stratégique
par le biais de
l'apprentissage,
d'échange ou de transfert
de compétences
Après l'analyse faite sur la performance en fonction des conditions d'existence, il s'agit maintenant
de voir quels sont les problèmes que posent le management de ces alliances stratégiques.
1.2.2 La performance liée aux conditions de fonctionnement
Les alliances stratégiques représentent certes des options stratégiques intéressantes, mais
engendrent aussi de plus en plus des incertitudes et des transformations inter-organisationnelles
(Aliouat, 1996).
En effet, l'aspect le plus dynamique dans le management des alliances reste l'ambiguïté de la
relation entre les firmes partenaires. Une telle relation oscille entre rivalité et coopération, ce qui
rend l'alliance souvent très difficile à gérer (Garrette et Dussauge, 1995).
Nous proposons de faire l'analyse du fonctionnement des alliances stratégiques, à la lumière des
alliances complémentaires (Link JV), et des alliances supplémentaires (Scale JV)[Hennart, 1988].
Les alliances complémentaires
Les alliances complémentaires reposent dès le début sur une sorte de spécialisation, puisque les
apports en actifs des alliés sont de nature différente. Très souvent, l'alliance se développe par une
dépendance mutuelle de l'un et les autres partenaires (Mankin et Reich, 1986).
Toutefois, en ce qui concerne les issues possibles du management de ces alliances
complémentaires, on peut les classifier dans deux catégories : le problème lié au risque de
dépendance (risque du "Cheval de Troie") et les possibilités de transferts de compétence et
d'apprentissage.
- Le risque de dépendance
La logique de base des alliances complémentaires est en général d'échanger l'accès à un marché
contre l'accès à un produit ou à une technologie. Cette complémentarité de départ n'est pas toujours
durable car un partenaire peut tenter d'investir dans les actifs qui lui font défaut de manière à se
rendre à terme autonome vis-à-vis de l'alliance. Cette technique qui permet à un partenaire de se
renforcer au détriment de l'autre est appelée la technique du "Cheval de Troie". A ce propos, une
parfaite illustration nous est donnée par le comportement des firmes automobiles japonaises face à
leurs concurrents américains. Les Japonais se sont appuyés sur leurs alliances pour développer
progressivement des implantations industrielles et commerciales autonomes aux Etats-Unis. Sur le
long terme, les gains ont été déséquilibrés entre partenaires ; c'est pourquoi certains auteurs vont
plus loin et parlent même de "Cheval de Troie japonais" (Marmuse, 1993 ; Garrette et Dussauge,
1995). Une récente étude de Garrette (1998) corrobore cette idée et met en évident que la stratégie
de coopération des entreprises japonaises repose essentiellement sur ces alliances
complémentaires. A l'opposé, les firmes européennes toujours selon Garrette se sont "trompées
d'alliances" en reposant l'essentiel de leur stratégie coopérative sur les alliances supplémentaires,
ce qui limite toute possibilité d'apprentissage.
- Les possibilités de transferts de compétence et d'apprentissage
La stratégie adoptée dans le cas des transferts de compétences et d'apprentissage se résume à
l'acquisition de certaines compétences du partenaire. Le succès est alors analysé en fonction de
l'apprentissage plus qu'en fonction de la stabilité ou de la durée (Vasseur, 1994).
Par exemple, en 1979, Honda ne cachait aucunement son désir d'apprendre de son partenaire
British Leyland dans la conception des berlines haut de gamme. De même Komatsu comptait sur
son alliance avec Commins pour apprendre la technologie du moteur diesel.
Dans le même ordre d'idées, c'est ce qui s'est passé entre GM et Toyota en 1984 dans le cadre de la
mise en place de la joint venture NUMMI (New United Motor Manufacturing Inc.) (Garrette &
Dussauge, 1995, op.cit.). Cette joint venture a été créée afin de permettre aux deux groupes de
gérer ensemble une ancienne usine de GM, située à Fremont en Californie. Ainsi, l'usine NUMMI,
moins automatisée que les autres unités de GM et utilisant beaucoup d'anciens ouvriers de l'usine
Fremont, a rapidement atteint un niveau de productivité élevé par rapport à celui des autres centres
de production de GM aux USA. La qualité s'est également améliorée puisque des Chevrolet Nova
de Fremont étaient aussi fiables que les Toyota Corolla identiques, fabriquées au Japon. Ces
résultats proviennent des méthodes de gestion appliquées par Toyota dans la joint venture,
méthodes que GM tente de capter pour les transférer dans ses unités propres. Dans le même temps,
Toyota apprend à gérer une usine en milieu américain ; le transfert de savoir-faire concerne donc
les compétences organisationnelles liées à la production. Il convient de préciser que ce transfert est
bilatéral, ce qui est une originalité importante ; de plus, chaque entreprise a pu bénéficier de
l'expertise de l'autre pour pallier ses propres insuffisances. La productivité obtenue par GM, et la
spectaculaire percée de Toyota dans le marché, montre bien le succès de cette attente.
Paradoxalement, l'alliance entre Roussel-Uclaf (groupe pharmaceutique français) et Takéda
(concurrent japonais) a connu une évolution particulière. L'alliance est située en France et sert à
commercialiser des médicaments développés au Japon par Takéda. Toutefois, l'objectif
d'implantation géographique étant stratégique pour le partenaire japonais, celui-ci a cherché à se
mettre en position de pouvoir diriger aussi rapidement que possible la filiale commune. Le fort
besoin de partenariat ressenti par Takéda au début de la coopération a eu tendance à laisser la place
à la recherche d'un plus grand contrôle. Ainsi, petit à petit, les cadres détachés de Roussel-Uclaf
ont été progressivement remplacés par des gestionnaires extérieurs recrutés par la filiale elle-même
ou par des responsables détachés de Takéda. C'est l'image typique du «cheval de Troie japonais».
Toutefois, la plus grande difficulté dans les transferts de compétences et d'apprentissage consiste à
voir comment transposer les apprentissages individuels à l'ensemble de l'organisation (Koenig,
1994). De plus, prendre en compte des objectifs d'apprentissage dans le management des alliances
oblige à comprendre la complexité et les difficultés spécifiques liées à l'apprentissage
organisationnel (Vasseur, 1994). En définitive, le fonctionnement des alliances complémentaires
est souvent caractérisé par une certaine dissymétrie et la dépendance d'un allié envers l'autre. Tout
le problème réside dans le fait de trouver la meilleure façon de substituer cette dépendance par la
négociation de contreparties satisfaisantes. Voyons à présent quels sont les problèmes que pose le
management des alliances supplémentaires.
Les alliances supplémentaires
Les alliances supplémentaires visent à rechercher avec l'aide de partenaires, une taille critique sur
certains produits ou composants. Garrette et Dussauge (1995) proposent de subdiviser ces alliances
supplémentaires en alliances d'intégration conjointe et en alliances additives. Les premières
permettent la fabrication d'un composant et aboutissent à des produits concurrents sur le marché
(cas du moteur V6-PRV du nom des constructeurs Peugeot, Renault et Volvo), alors que les
secondes, développent, fabriquent et commercialisent un produit final commun (cas d'Airbus,
Concorde, Ariane, etc.). Ce dernier type d'alliance dite additive semble être plus fréquent entre
firmes européennes dans les secteurs de l'aérospatiale et de la défense (Dussauge et Garrette,
1992).
- Le management des alliances d'intégration conjointe
Dans les alliances d'intégration conjointe, les entreprises concurrentes décident généralement de
collaborer sur les activités en amont en laissant la concurrence s'exprimer sur les activités en aval.
Le management stratégique dans cette perspective dépend de la convergence des besoins en
composants communs. Ainsi, la recherche et le développement sont en général répartis entre les
partenaires, ce qui permet à chacun de protéger ses compétences technologiques, et gêne la
constitution de savoir-faire commun.
On peut citer comme exemples dans ce type d'alliance, l'accord entre IBM et SIEMENS sur des
composants électroniques communs, la coentreprise Butachimie nouée entre DuPont de Nemours
et Rhône-Poulenc pour fabriquer en commun un intermédiaire du Nylon, ou encore, l'accord entre
Macintosh et Microsoft pour créer le système compatible Power-PC.
De même, la création de consortium de recherche en Europe entre Siemens, Bull et ICL (European
Computer Industry Research Center), mais aussi aux Etats-Unis avec le consortium de recherche
Sematech (entre le "Department of Defense" et des firmes réputées telles que IBM, DEC, AT&T,
Motorola, NCR, Hewlett-Packard, et.), répondent à ce type d'alliance. L'un des problèmes majeurs
que pose le management de ce type d'alliance est de parvenir à profiter des développements
technologiques tout en protégeant sa propre technologie.
- Le management des alliances additives
Dans les alliances additives, on s'éloigne de la vision stratégique traditionnelle ; on est plus proche
de l'approche relationnelle (Groupe HEC Paris, 1985), car il s'agit pour les différents partenaires de
réaliser des économies d'échelle sans véritablement fusionner. La multiplication en Europe
d'alliances de ce type montre que le concept de stratégie doit évoluer et prendre en compte des
données autres que celles essentiellement concurrentielles et économiques. On peut citer le cas
CFM-International (GE et Snecma-France), Airbus Industries, Ariane, l'Avion de Transport
Régional (ATR), ainsi que l'industrie européenne des hélicoptères. Toutefois, le management des
alliances additives pose deux problèmes : l'organisation de la fonction commerciale et celui de la
répartition des tâches entre les alliés (Garrette et Dussauge, 1995).
En ce qui concerne l'organisation de la fonction commerciale, deux modes d'organisation sont
utilisés : il s'agit de la répartition des zones géographiques en fonction de l'implantation
commerciale de chaque partenaire ou la création d'une structure commerciale commune. Les
recherches menées par Dussauge et Garrette (1993) ont montré que le mode d'organisation en
fonction des zones géographiques accentuait la rivalité entre partenaires et portait atteinte à
l'efficacité même de la fonction commerciale. En revanche affirment-ils, une structure
commerciale commune comme dans le cas d'Airbus apparaît comme une entité parfaitement
cohérente et fiable.
En conclusion, la plupart des chercheurs du champ des alliances stratégiques identifient deux
principaux aspects dont la prise en compte faciliterait la résolution des problèmes de management
posés : il s'agit de la confiance (Inkpen, 1992 ; Lyles, 1990 ; Kogut, 1992 ; Parkhe, 1993b ; Jarillo,
1988) et du degré d'engagement des partenaires (Inkpen et Curall, 1997 ; Madhok, 1995).
Ces auteurs derrière lesquels se rangent aussi Kogut (1988), Lorange (1992), Yoshino et Rangan
(1995), insistent sur l'engagement (le commitment) et la confiance entre les partenaires comme
éléments indispensables au succès d'une alliance stratégique. Or, cet engagement et cette confiance
ne peuvent exclusivement reposer sur le gain économique comme le préconisent des théories telles
que la théorie des coûts de transaction ou la théorie des jeux (Perrow, 1986).
En effet, Granovetter (1985) montre que l'action économique est imbriquée (embedded) dans les
structures de relations sociales.
Perrow (1981, 1986) souligne que dans une organisation intégrée, le comportement opportuniste
peut être plus difficile et plus coûteux à déceler que dans des organisations distinctes et que les
relations informelles entre organisations économiques indépendantes permettent d'éviter les
rigidités et les coûts structurels d'entreprises multifonctionnelles. Par conséquent, l'analyse de la
confiance et du degré d'engagement des partenaires devient important pour améliorer les
conditions de fonctionnement des alliances stratégiques.
1.2.2.1 La confiance
La confiance est un mode de contrôle informel qui gouverne des acteurs mutuellement identifiés
(Koenig & Van Wijk, 1992). Elle permet de réduire l'incertitude relative au comportement mutuel
par un processus d'auto-contrôle. Parmi les définitions proposées, celle de Koenig et Van Wijik
(1992) nous paraît beaucoup plus large et tient compte des aspects multi-dimensionnelles de la
confiance : la confiance est un processus qui met en œuvre des anticipations et des obligations
entre deux parties. Elle est jugée suffisamment complexe (Gambetta parle même de notion élusive)
car elle implique aussi bien des dimensions individuelles, que des dimensions interpersonnelles,
sociales, politiques et économiques (Gambetta, 1988).
Ainsi, les parties engagées dans de tels contrats ont une notion plutôt intuitive de la nature et de
l'étendue de leurs anticipations mutuelles. Cette combinaison de «flou» dans les attentes réelles des
acteurs au cours de leur interaction dans les situations de rupture fait de la confiance un mode
contrôle à la fois fort et souple. Cette souplesse confère à l'alliance la capacité d'évoluer de façon
créative, alors que des modes de contrôle formel, à travers un ensemble de règles et d'autorité sont
nécessairement étroits et rigides, comme Hocquard a pu le suggérer dans le cas de la gestion des
grands chantiers (Hocquard, 1989).
De même, alors qu'une situation de «petit nombre» est considérée par la théorie des coûts de
transaction comme une source d'opportunisme peu favorable au développement de relations à long
terme, la confiance rend cette situation gérable dans la mesure où elle réduit le risque de tromperie
ou de comportement opportuniste (Koenig et Van Wijik, 1992 ; Beamish et Bank, 1987 ; Inkpen et
Currall, 1997). Cependant, il reste que la force de la confiance comme mode de contrôle peut être
culturellement marquée : certaines cultures privilégient en effet la règle formelle et son respect
contractuel alors que d'autres s'accommodent plus facilement de modes informels (D'Iribarne, 1989
; Hamel, 1991). Mais la confiance pour être efficace repose sur le degré d'engagement des
partenaires (Contractor et Lorange, 1988).
En définitive, l'alliance est une pratique organisationnelle de plus en plus fréquente ; toutefois, il
lui manque un cadre d'analyse qui la situerait définitivement à mi-chemin entre l'organisation
hiérarchique et le marché. Ainsi, nous pouvons faire la proposition suivante :
Proposition : Plus la confiance entre partenaires est élevée plus l'alliance parvient à surmonter
les risques de tromperie ou de comportement opportuniste.
1.2.2.2 L'engagement
Le degré d'engagement dans les relations entre partenaires implique deux aspects interdépendants :
le degré d'ouverture des partenaires et l'intensité de leurs relations (Inkpen, 1992). Pour ce qui
concerne le premier aspect, il s'agit d'évaluer le degré d'ouverture des partenaires, le degré de
communication et de partage de l'information (Sarkar, Cavusgil et Evirgen, 1997 ; Lyles, 1997).
Dans les alliances stratégiques, une entreprise peut avoir tendance à limiter son flux de partage
d'information dans le but par exemple, de maintenir son influence sur le ou les autres partenaires
(Doz, Hamel et Prahalad, 1989).
Le degré d'ouverture peut être aussi lié à la culture ou aux différences de langue (Kanter, 1994); En
outre, il peut offrir des opportunités intéressantes aux partenaires (Hamel, 1991). Par contre, ce
degré d'ouverture des partenaires est lié au degré de confiance évoqué précédemment et ainsi, une
absence de confiance peut entraîner une méfiance de part et d'autre et donc une érosion du degré
d'ouverture (Inkpen, 1992).
Le degré d'ouverture et de confiance dans les alliances dépendent beaucoup de la bonne volonté et
de l'effort fourni par les partenaires dans leurs interactions (Inkpen et Currall, 1997 ; Madhok,
1995). En outre, le facteur qui permet de mesurer la volonté et l'effort mutuel, est l'intensité et la
fréquence des interactions entre partenaires (Aulakh, Kotabe et Sahay, 1997 ; Inkpen, 1992).
Dans la littérature sur les alliances, l'intensité est définie comme la somme des investissements
d'une organisation dans ses relations avec les autres organisations (Aldrich, 1979). Cette définition
est intéressante, car elle implique la mise en commun des ressources et une forte implication.
Cependant, l'intensité des interactions sera influencée par les attitudes des partenaires par rapport
au mécanisme du «donné et du recevoir» (Madhock, 1995 ; Inkpen et Currall, 1997 ; Aulakh,
Kotabe et Sahay, 1997). Ainsi, ses attitudes peuvent être positives ou négatives et sont
généralement caractérisées par la passion, la neutralité ou la résistance (Inkpen, 1992).
En conclusion, nous pouvons retenir la proposition suivante:
Proposition : le degré d'engagement des partenaires détermine le niveau de confiance. Si le degré
d'engagement est fort, il y a de fortes chances que le degré de confiance entre les partenaires soit
très élevé. Inversement, un faible niveau d'engagement des partenaires aura des répercussions
négatives sur le niveau de confiance.
Le tableau N°02 ci-dessous présente les déterminants de la performance des alliances stratégiques
en fonction des conditions de fonctionnement.
Tableau N°02: La performance des alliances stratégiques en fonction des conditions de
fonctionnement
Conditions de
fonctionnement
Hypothèse fondamentale
Auteurs
Propositions
Confiance
La confiance est un mode
de contrôle qui permet de
réduire l'incertitude
relative au comportement
mutuel
Inkpen (1992 ; 1997)
Koenig et Van Wijk
(1992) Van Wijk
(1985)
Plus la confiance
entre partenaires est
élevée plus l'alliance
est capable de
surmonter les risques
de tromperie ou de
comportement
opportuniste.
Engagement
L'engagement dans les
relations entre partenaires
implique ouverture et
intensité de leurs relations
Inkpen (1992)
Aldrich (1979)
Hamel (1991)
Kanter (1989)
le degré d'engagement
des partenaires
détermine le niveau de
confiance. Si le degré
d'engagement est fort,
il y a de fortes
chances que le degré
de confiance entre les
partenaires soit très
élevé. Inversement, un
faible niveau
d'engagement des
partenaires aura des
répercussions
négatives sur le
niveau de confiance.
Après l'analyse de la performance des alliances stratégiques, il s'agit de comprendre la spécificité
que représente la performance des alliances stratégiques Nord/Sud.
1.3 La spécificité de la performance des alliances stratégiques Nord/Sud
Les premières études sur les joint ventures implantées dans les pays en voie de développement ont
été réalisées par l’équipe de chercheurs de Columbia University notamment Friedman &
Kalmanoff (1961) et Friedman & Béguin (1971). Des auteurs tels que Reynolds (1979), Tomlinson
(1970) ont poursuivi sur la même lancée. Cependant, la plupart de ces études sont isolées n’ayant
aucune cohérence entre elles. Il a fallu attendre les travaux de l’équipe de l’University Western
Ontario avec Beamish pour que le domaine des joint ventures dans les pays en voie de
développement deviennent un champ de recherche autonome (Beamish, 1984; 1985;1988; Schaan,
1983; Inkpen, 1992). A l'instar de l'analyse précédente sur la performance des alliances
stratégiques, nous proposons d'aborder la question de la performance des alliances Nord/Sud en
fonction de leurs conditions d'existence et de fonctionnement.
1.3.1 La performance des alliances stratégiques Nord/Sud en fonction des
conditions d'existence
Les recherches empiriques sur les alliances stratégiques internationales entre pays développés et
pays en voie de développement sont nombreuses et diversifiées. A la suite des travaux pionniers
(Friedmann & Kalmanoff, 1961; Friedmann & Béguin, 1971) de nombreux auteurs (Reynolds,
1979; Franco, 1971; Tomlinson, 1970; Reynolds, 1979; Stopford & Wells, 1972; Beamish, 1984;
Schaan, 1983) ont contribué à jeter les bases d’une conceptualisation de la recherche sur les
alliances stratégiques internationales dans les pays en voie de développement. Les études
empiriques montrent que les facteurs de performance sont d'abord analysés en tenant compte des
conditions d'existence des alliances stratégiques Nord/Sud. Ainsi, la performance repose sur trois
facteurs principaux: l'accès aux ressources (ressources de gestion ce qui permettra le
développement d'une classe d'entrepreneurs, l'accès aux ressources financières, technologiques,
etc.), l'accès aux institutions (pouvoirs publics, pratiques culturelles, réseaux de relation, etc.) et
enfin, l’accès au marché (canaux de distribution).
1.3.1.1 L'accès aux ressources
L’accès aux ressources constitue un facteur essentiel car il conditionne le succès ou l’échec de
l’alliance. Les travaux empiriques relèvent trois types de ressources : l’accès aux ressources
financières, l’accès aux ressources technologiques et au savoir.
L'accès au capital
L'accès au capital a souvent été le but poursuivi par les partenaires locaux (Friedman et Kalmanoff,
1971; Beamish, 1985). Le plus souvent les capitaux locaux sont placés dans les pays développés ou
dans des opérations plus rentables que des opérations industrielles (Friedman et Kalmanoff, 1971).
Ainsi donc, la société locale demande au partenaire étranger de faire un important apport en capital
et notamment de fournir des devises étrangères pour l'importation d'équipement et de machines
(Friedman et Béguin, 1971; Tomlinson, 1970). Non seulement l'investisseur étranger peut mettre à
la disposition de l'alliance ses fonds propres, mais aussi il se révèle souvent un intermédiaire
indispensable pour obtenir le concours d'institutions financières internationales et étrangères
(Tomlinson, 1970; Friedman et Béguin, 1971). Cependant, l'accès au capital nécessite un certain
nombre de conditions (stabilité politique et sociale, potentialités économiques, etc.) que les pays en
voie de développement ont du mal à garantir (Azam, 1993; 1994). Mais depuis les programmes
d'ajustement structurel dans les années 80, la situation économique de la plupart des pays en voie
de développement connaît une évolution significative (Banque Mondiale: Rapport sur le
développement, 1998). L'Afrique connaîtra un taux de croissance de l'ordre de 5% environ contre
un taux de croissance prévisionnel de 2,5% en Europe (OCDE, 1997). Ces différents facteurs
influencent l'accès au capital comme le confirme l'étude réalisée par Lee & Beamish (1995).
Pour mettre en valeur ces capitaux, il importe de disposer de dirigeants compétents et dynamiques
qui sont en nombre insuffisant dans les pays en voie de développement (Schaan, 1983).
L'accès à la technologie et au savoir
L'accès à la technologie indique qu'un des objectifs de l'alliance peut être le transfert de la
technologie par le partenaire local (Beamish, 1988). Les recherches sur ce phénomène dans les
pays industrialisés sont nombreuses (Hamel, 1991; Inkpen, 1992; Lyles, 1988 et 1997).
Ces travaux ont alimenté un courant de recherches plus inductives qui cherchent à apprécier
l'impact des alliances sur la situation stratégique à long terme des entreprises partenaires.
Ainsi, les auteurs insistent sur le caractère crucial des transferts de technologie et de savoir-faire
qui se produisent à l'occasion des alliances. Dans les alliances conclues avec les partenaires des
pays en voie de développement, les recherches empiriques inductives font encore cruellement
défaut. Néanmoins, nous pouvons signaler les travaux réalisés sur les pays d'Asie (Luo et Chen ,
1997; Makino et Delios, 1997). En général, le partenaire étranger dispose d'une technologie que le
partenaire local veut acquérir, mais les conditions de transfert sont souvent difficiles à cause du fait
que les conditions locales sont inexistantes ou que la technologie est inadaptée aux conditions
locales (Asheghian, 1982). En outre, le partenaire étranger reste maître de la technologie et de la
conception des produits; les transferts de savoir-faire sont lents et largement compensés par le
progrès continu de la technologie (Garrette et Dussauge, 1995).
Toutefois, l'accès à la technologie fait partie d'une stratégie globale d'industrialisation de certains
États (Lal & West, 1997). Les gouvernements de ces États estiment qu'au contact étroit avec des
sociétés étrangères, les sociétés locales seront vite en mesure de créer des entreprises purement
locales. En conclusion, même si les transferts de technologie sont lents et difficiles, l'accès à la
technologie demeure une perspective intéressante pour toute entreprise. En effet, les possibilités de
transfert et d'apprentissage dispensent les entreprises d'avoir recours au marché pour accéder à une
technologie.
1.3.1.2 L'accès au marché
L'accès du marché par le partenaire local est lié au désir d'intégration à l'économie internationale.
Après Stopford & Wells (1972), Beamish (1985) montre que l'accès au marché est recherché par
le partenaire local dans sa volonté de trouver des débouchées pour les produits fabriqués
localement. Janger (1980) insiste lui sur la volonté du partenaire local d'accéder au marché des
exportations par le biais des alliances stratégiques. Killing (1978) souligne à son tour l'importance
des canaux de distribution. Par ailleurs, il arrive souvent que certains pays établissent des barrières
tarifaires.
L'alliance offre également un avantage en permettant de contourner ces barrières, par exemple par
l'association avec un ancien importateur (Tomlinson, 1970). Parfois, le marché est trop petit pour
deux entreprises; la société étrangère essaye donc de prendre une participation dans la société
locale existante (Stopford & Wells, op.cit.).
D'autre part, l’attitude de certains partenaires étrangers (en général les multinationales) ne favorise
pas souvent une évolution positive des relations entre partenaires.
Ainsi, dans de nombreuses situations, le partenaire étranger se retrouve en même temps être un
fournisseur de prestations de la joint venture; de ce fait, il en retire plus d’avantages substantiels
(ventes d’équipements, contrats d’assistance, etc.) que le partenaire local obligé malgré lui, de
s’accrocher sur les seuls résultats financiers de l'alliance (Friedmann et Béguin, 1971; Schaan et
Beamish, 1988). De plus, il arrive parfois que le partenaire étranger gère un portefeuille de
produits et de pays dans lequel l'alliance ne représente qu’un simple élément particulier. Par
conséquent, ce dernier profite de sa position et tente de protéger ses intérêts personnels
(rationalisation de la production, interdiction de desservir certains marchés sensibles, etc.) souvent
au détriment de l'alliance (Schaan et Beamish, 1988; Reynolds, 1979). Ces différents
comportements peuvent entraîner des divergences profondes entre partenaires et mettre en péril
l’avenir de l'alliance.
Aujourd'hui, la contribution de chaque partenaire au développement de l'alliance est devenue
indéniablement inégale. Le plus souvent chacun des partenaires retire de l'alliance des bénéfices
inégaux; le plus important pour chacun des partenaires est de savoir négocier des contreparties
intéressantes.
1.3.1.3 L'accès aux institutions
L'accès aux institutions est lié à la maîtrise des procédures formelles et informelles d'un pays.
Lorsqu'un investisseur étranger connaît mal un pays en voie de développement, un partenaire local
peut lui fournir une contribution très précieuse par sa connaissance du marché en général, et par
les contacts qu'il entretient avec les institutions locales de financement en particulier (Tomlinson,
1970; Reynolds, 1979; Beamish, 1984). De plus, l'association avec un partenaire local peut
permettre de tisser de bonnes relations avec le gouvernement ou l'administration (Newbould et al.,
1978).
En effet, des sociétés reconnaissent que leur partenaire local a réussi à obtenir plus facilement, plus
rapidement ou à de meilleures conditions des permis gouvernementaux ou des prêts bancaires,
qu'elles auraient eu de la peine à obtenir seules (Raveed & Renforth, 1983). Dans certaines
entreprises mixtes, il peut être intéressant de prendre le gouvernement comme partenaire (Stuckey,
1983), car il est susceptible d'être acheteur important de la production issue de l'alliance.
Toutefois, comme l'indique Stuckey, il peut être dangereux de dépendre, pour une production
donnée, de la situation économique ou du bon vouloir d'un seul acheteur.
Au niveau de la prépondérance de la participation des pouvoirs publics, de nombreuses études ont
montré la forte implication des pouvoirs publics en tant que partenaires (Stuckey, 1983; Beamish,
1984). Cette implication est souvent due au niveau de l’investissement (souvent très élevé) ou à la
sensibilité du secteur industriel. Cependant, le problème posé par la connivence avec les pouvoirs
publics se situent au niveau de la liberté de manœuvre; en effet, la participation d’entreprises
publiques dans une alliance internationale fait planer le doute d’une gestion entièrement sous
emprise. De plus, en cas de changement politique les relations qu’entretiennent les partenaires
peuvent connaître également des difficultés (Friedman et Béguin, 1971; Jianwei et Noël, 1992).
En conclusion, l'accès aux institutions est lié à la maîtrise des relations avec les pouvoirs publics,
l'administration et dans une moindre mesure, les réseaux locaux. Cette maîtrise permet non
seulement d'accroître les chances de succès de l'alliance, mais permet aussi la création d'un cadre
législatif efficace et d'un environnement des affaires attrayant.
Le tableau N°03 ci-dessous résume les principaux déterminants de la performance des alliances
stratégiques Nord/Sud en fonction des conditions d'existence.
Tableau N°03: Les déterminants de la performance des alliances Nord/Sud en fonction des
conditions d'existence
Auteurs
Recommandations
Accès au marché
Stopford & Wells (1972),
Beamish (1985), Janger (1980),
Tomlinson (1970), Reynolds
(1979)
L'accès au marché local est
une condition indispensable à
la survie et à la performance
financière de l'alliance
Accès aux ressources
- Financières
- Technologiques
et au savoir
Tomlinson (1970), Béguin et
Friedman (1971), Gullander
(1976), Schaan, (1983), Beamish
(1984), Reynolds (1979),
Stopford & Wells (1972), Lal &
West (1997), Makino et Delios
(1997), Luo et Chen, (1997)
L'accès aux ressources:
-Financières: permet de
répondre aux besoins de
financement et de
développement de l'alliance;
-Technologiques et au savoir:
# Permet de renforcer la
compétitivité technologique
de l'alliance et du partenaire
local
# Permet aux managers
locaux un apprentissage des
techniques de gestion à
l'occidentale
Accès aux institutions
Raveed & Renforth (1983),
Stuckey (1983), Beamish (1984;
1988), Friedman et Béguin
(1971), Jianwei et Noël (1992;
1997), Newbould et al. (1978)
L'accès aux institutions
locales permet à l'alliance de
renforcer sa performance en
s'adaptant à la demande
locale et en se familiarisant
avec les problèmes locaux
Les conditions d'existence en elles seules ne permettent pas d'assurer la performance des
alliances stratégiques Nord/Sud. L'analyse des conditions de fonctionnement permet de rendre
compte des contraintes de management qui influenceront nécessairement la performance de ces
alliances stratégiques entre pays développés et pays en voie de développement.
1.3.2 La performance des alliances Nord/Sud en fonction des conditions de
fonctionnement
Les alliances stratégiques sont caractérisées par deux types d’interactions; d’une part, celles qui
unissent les partenaires entre eux et d’autre part, celles qui lient chacun d’entre eux à l'alliance
(Joffre et Koenig, 1985). C’est la structure bicéphale de l’alliance qui semble donc être à l’origine
des problèmes de management; en effet, comment parvenir à satisfaire les intérêts divergents des
deux partenaires? La tâche des managers devient cruciale dans l’évolution, le succès ou l’échec de
l’alliance. Aussi, plusieurs auteurs s’accordent pour mettre l’accent sur l’engagement, la confiance
et la communication, indispensables selon eux pour parvenir à réaliser les objectifs de l’alliance
(Schaan et Beamish, 1988; Beamish, 1984; Tomlinson, 1970).
1.3.2.1 L'engagement des partenaires
Les travaux de Hébert (1994) ont permis de comprendre la dynamique de la relation entre le
contrôle et la performance dans les joint ventures internationales. Ainsi, concernant plus
spécifiquement les alliances stratégiques implantées dans les pays en voie de développement, les
travaux de Schaan (1983) et Beamish (1984) ont permis notamment de mettre en évidence les
problèmes de management généralement rencontrés. Beamish (1984) a étudié les joint ventures
créees par des multinationales dans les pays en voie de développement; ses résultats indiquent que
les joint ventures dans lesquelles la multinationale est majoritaire réussissent moins bien que les
autres. Schaan (1983) s’est aussi intéressé à la performance et particulièrement le lien entre le
management du contrôle et la performance au niveau des maisons mères. Il s’est notamment
appuyé sur une étude en profondeur de 10 joint ventures installées au Mexique et en conclut que
les maisons mères sont capables de manager la joint venture en créant une harmonie entre leurs
critères de succès, les activités ou décisions contrôlées et les mécanismes de contrôle utilisés.
Dans ces deux dernières études, la performance des joint ventures a été évaluée à partir des
opinions exprimées par les managers. Quant à Tomlinson (1970), il s’est intéressé au lien entre le
contrôle et la performance dans les joint ventures internationales.
Son étude statistique sur 71 joint ventures dans deux pays en voie de développement, a montré que
le retour sur investissement était plus élevé pour les firmes Britanniques avec une attitude plus
"relaxe" au niveau du contrôle. En effet contrairement aux pays en voie de développement, dans
les pays développés la tendance est à la création des joint ventures à participation égale (50/50) ce
qui facilite les problèmes de management et de direction [Killing, 1982,1983; Geringer, 1986]; à
l'opposé, la part des partenaires étrangers dans les alliances stratégiques Nord/Sud tend à être
minoritaire (Beamish, 1984; Reynolds, 1979). Mais comme le souligne la plupart des auteurs,
même à participation égale (50/50), la question du management et de la prise de décision dans
l'alliance demeure problématique dans les pays en voie de développement. Par conséquent, même
en situation de participation minoritaire, le partenaire local n’a jamais un rôle passif (Stopford &
Wells, 1972; Schaan, 1983; Beamish, 1984). C'est pourquoi la communication, l'engagement et la
confiance entre partenaires sont essentiels garantir la survie et le succès de l'alliance (Reynolds,
1979; Schaan, 1983; Schaan & Beamish, 1988).
1.3.2.2 La confiance et la communication
La plupart des auteurs s'accordent aussi pour reconnaître que de sérieuses divergences de
conception rendent souvent difficiles les relations entre managers chargés de gérer les alliances
stratégiques Nord/Sud (Reynolds, 1979; Tomlinson, 1970; Schaan & Beamish, 1988). De plus, les
compétences des partenaires étrangers et locaux ne sont généralement pas les mêmes (Schaan,
op.cit). Par conséquent, le premier point sur lequel les partenaires doivent s’entendre consiste donc
à savoir s’ils veulent donner à l'alliance une direction unique ou bicéphale. Chaque fois que cela est
possible, il est souhaitable que la gestion courante de l’entreprise soit sous la responsabilité d’un
seul partenaire (Beamish, 1984). En effet, la plupart des recherches montrent que la co-direction
des alliances aboutit à une cristallisation des relations entre managers et donc à des échecs.
Cependant, la confiance entre partenaires d'une part et des managers d'autre part constitue un
élément essentiel dans la résolution des conflits. Ceci parce que la qualité et l'importance des
relations interpersonnelles dans les alliances Nord/Sud sont plus importantes que les considérations
légale et contractuelle (Schaan, 1983; Beamish, 1984).
Aussi, les managers de ces alliances doivent aider les partenaires à bâtir des relations poussées
dont la confiance, la communication et l'engagement en sont des composants essentiels.
Il suffit de se rappeler l'échec de cette joint venture Franco-Indienne consécutive à une divergence
de vue permanente entre les managers chargés de la gestion (Knittel & Stefanini, 1993). Par
ailleurs, Gugler & Dunning (1993) indiquent que les alliances sont plus efficientes que les autres
formes forment d'entrée sur un marché, par l'engagement et la confiance développés entre les
partenaires et parce que le futur est plus important que le présent. Cette perspective est confirmée
par Lane & Beamish (1990), Ohmae (1990) qui montrent que l'engagement à long terme des
managers est le facteur le plus important du succès et qu'une bonne communication constitue un
gage de succès de l'alliance. Cette trilogie confiance-communication- engagement est totalement
intégrée. Le tableau ci-dessous présente les déterminants de performance en fonction des
conditions de fonctionnement des alliances stratégiques Nord/Sud.
Tableau N°04: Les déterminants de la performance des alliances stratégiques Nord/Sud en
fonction des conditions de fonctionnement
Auteurs
Recommandations
Engagement (commitment)
Reynolds (1979), Schaan &
Beamish (1988), Lane &
Beamish (1990), Knittel &
Stefanini (1993)
Un fort degré d'engagement
aura une influence positive
sur le degré de confiance des
partenaires et des managers
chargés de gérer l'alliance
Communication
Beamish (1984), Schaan
(1983), Killing (1989),
Knittel &Stefanini (1993),
Lane & Beamish (1990)
Un fort degré de
communication aura une
influence positive sur le degré
de confiance entre les
partenaires et les managers
chargés de gérer l'alliance
Confiance (trust)
Schaan & Beamish (1988),
Lawrence & Vlachoutsicos
(1993), Beamish (1984),
Knittel & Stefanini (1993)
Un fort degré de confiance
des partenaires et des
managers aura une influence
positive sur le degré
d'engagement et de
communication. De plus, plus
le degré de confiance entre
partenaires et managers est
élevé, plus la performance de
l'alliance est élevée et
inversement.
Dans la perspective du développement, qu'en est-il de la performance des alliances stratégiques
internationales entre pays développés et pays en voie de développement?
Section II: Les théories du développement
L'intérêt des grandes puissances économiques pour les pays en voie de développement s'est
tardivement manifesté après la seconde guerre mondiale (Oman et Wignaraja, 1991). Il importe
cependant de noter que plusieurs évolutions intervenues avant et au cours de l'après-guerre
immédiat, expliquent pour beaucoup le grand intérêt accordé au développement du tiers monde.
D'une part, les bouleversements du commerce mondial durant la crise des années 30 et d'autre part
les deux guerres entre 1914 et 1945 ont induit, dans certains pays en développement notamment en
Amérique latine, une transition vers une croissance tournée vers l'intérieur ou une industrialisation
d'import-substitution. D'autre part, la restructuration des alliances politiques parmi les pays
industrialisés et la création des organisations internationales, après la guerre, ont constitué un
facteur d'évolution (Melillo, 1988). Enfin, on peut noter l'éclatement des empires coloniaux
(Afrique, Asie); la période de décolonisation qui a suivi la guerre a également vu un renforcement
marqué des tensions internationales entre pays développés capitalistes et les pays socialistes
(Hugon, 1993). Cependant, les économistes sont partagés sur la meilleure théorie de
développement; pour les uns, la meilleure stratégie de développement doit s’appuyer sur le
commerce international et le libre échange (Ricardo, 1817); pour certains, la meilleure stratégie
doit au contraire s’appuyer sur des formes protectionnistes (Myrdal, 1956; Prebisch, 1964) et enfin,
d’autres estiment que la meilleure stratégie doit opérer une déconnexion avec les thèses néo-
libérales (Frank, 1969; Emmanuel, 1969).
Dans le domaine du développement, le constat est que la pratique semble de plus en plus isolée de
la théorie (Oman et Wignaraja, 1991, op.cit.). L’intérêt de ce chapitre vise à mettre en exergue les
relations entre les grandes tendances et d’appréhender plus clairement la manière dont ces
circonstances sont liées aux grandes lignes de la politique et de la pratique du développement et de
sa réalité depuis la seconde guerre mondiale.
La littérature est assez abondante sur ces affrontements entre économistes. Certains auteurs comme
Oman et Wignaraja (1991, op.cit.) retiennent une classification qui fait une distinction entre les
approches orthodoxes et les approches hétérogènes du développement.
La distinction entre approches orthodoxe et hétérodoxe du développement découle
fondamentalement d’une démarcation entre les auteurs (dits hétérodoxes) qui décrivent l’économie
mondiale comme comprenant un « centre » constitué de pays capitalistes développés et une
« périphérie » de pays en voie de développement et ceux (dits orthodoxes) qui refusent d’admettre
le paramètre du centre et de la périphérie.
Les hétérodoxes contrairement aux orthodoxes tentent d’aller plus loin dans la mise en cause et la
critique du fonctionnement du capitalisme. Il existe néanmoins, au sein de chacun de ces groupes,
des différences sensibles tant du point de vue des méthodes utilisées que des politiques
préconisées. Certains auteurs dits orthodoxes sont autant, sinon plus critiques de l'ordre établi que
certains des hétérodoxes. De même, au sein du groupe défini comme hétérodoxe, certains auteurs
cherchent à l'évidence à faire fonctionner le système capitaliste tandis que d'autres cherchent à le
dépasser (Oman et Wignaraja, 1991). Pour notre part, cette classification favorise des prises de
position à relent plus idéologique et ce, au détriment de la recherche de réelles solutions aux
problèmes du développement. Ainsi, nous nous proposons d'aller un peu plus loin, en nous
inspirant de la désormais classique classification des théories de développement généralement
admise par les principaux économistes du développement. Cette classification s'appuie sur trois
grands types de théories du développement : les théories libérales, les théories structuralistes et les
théories radicales (néo-marxistes). Toutefois, chaque grande théorie comporte en son sein plusieurs
petites théories ou variantes. De plus, on peut faire une distinction entre les théories qui
considèrent l'économie de marché comme le facteur fondamental du développement de celles qui
remettent en cause le rôle fondamental de l'économie de marché dans le développement.
2.1 Les théories qui considèrent l’économie de marché comme le facteur
fondamental du développement
Parmi ces théories, on peut citer les théories libérales (théories libérales classiques, néo-
classiques, Keynésiennes) et les théories structuralistes. Ces théories partagent en commun à
quelques exceptions près, l'économie de marché comme facteur fondamental de développement
économique.
2.1.1 Les théories libérales
Les théories libérales s'inscrivent dans la droite ligne définie par Adam Smith (1776). Depuis cette
époque, le noyau des théories libérales n'a pas changé depuis le XIXè siècle. Ricardo (1817) a
développé ensuite la théorie des coûts comparatifs. Pour Ricardo même si un pays n'a pas
d'avantage au niveau de sa production pour aucun bien par rapport aux autres pays, il tirera quand
même un gain de l'échange international en se spécialisant là où son infériorité est la plus réduite.
Selon les partisans des théories libérales, il existe dans l'économie mondiale un ensemble de
mécanismes assurant la transmission de la croissance des économies développées vers les pays en
voie de développement. Par conséquent, ils estiment qu’il n'y a donc pas d'opposition d'intérêts
dans le système mondial (Jacquemot, 1985).
Les classiques
C'est Adam Smith qui fût le chef de file avec sa théorie sur la croissance (1776). En fait dans son
principal ouvrage, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Smith tente
de comprendre les mécanismes de croissance en identifiant les facteurs qui permettent d'accroître
les richesses d'une nation. Il voit le développement comme un processus continu qui peut se
poursuivre indéfiniment à travers deux éléments fondamentaux: le libre-échange et l'ordre naturel
du progrès économique.
De plus, avec l'intérêt qu'il accordera à l'accumulation du capital, il aura une influence considérable
sur les auteurs classiques et néo-classiques (Meier, 1957). En effet pour Smith, plus le capital est
abondant plus on peut disposer de travailleurs productifs entre lesquels il devient possible de
diviser le travail à l'extrême. Cela permet d'élever la productivité du travail en créant plus de
richesses. Ainsi, la société d'abondance peut épargner et à nouveau investir en créant un stock de
capital sans cesse croissant. Ricardo (1817) transformera la doctrine classique en un ensemble
cohérent permettant l'analyse économique. A partir de l'œuvre d'Adam Smith (1776), il élabore la
théorie classique du développement. Il considère également l'accumulation de capital comme le
moteur de la croissance économique. Ainsi, il met en exergue trois facteurs de production: la terre,
le capital et le travail.
Cependant, il ne tient pas compte du progrès technique ce qui signifie nécessairement que la
croissance économique ira en diminuant (théorie des rendements décroissants).
Pour les classiques, à long terme il n' y a pas de croissance économique; cela provient du fait
qu'au fur et à mesure du développement économique, on utilise des ressources (essentiellement la
terre) dont la productivité marginale est décroissante. La croissance économique doit donc
s'arrêter un jour. Il reprend aussi l'argumentation d'Adam Smith sur les gains à tirer du commerce
extérieur, dans sa théorie des avantages comparatifs. A ce propos, il a montré que le commerce
extérieur conduit à des résultats optimaux pour tous les pays nonobstant les avantages et
désavantages de production propres à chaque pays. Mais au cours des années, des modèles plus
performants sur le libre échange viendront compléter les thèses libérales, en commençant par ceux
des auteurs néo-classiques.
Les néo-classiques
A la suite de Ricardo, une nouvelle vague d'économistes qualifiés de néo-classiques tenteront de
compléter les thèses classiques: Cournot (1838); Walras (1874); Marshall (1890). Ces auteurs néo-
classiques sont les héritiers critiques des classiques. Ils ont une filiation directe avec les auteurs
classiques et surtout avec Smith (1776). Dans cet esprit, Marshall (1890) dans son œuvre majeure
Principes d’économie politique va surtout insister sur les liens qui unissent ces deux temps de la
pensée libérale. Il définit entre autres les critères suivants résumés dans un article des Cahiers
français N°217, 1984: «apologie du libéralisme économique, adhésion à la philosophie de l’ordre
naturel, analyse en termes de prix, de comportement de marché, approche micro-économique avec
recours à l’hypothèse de rationalité des comportements des individus, dichotomie des phénomènes
réels et monétaires, adhésion à la loi des débouchés, réalisation de l’équilibre avec plein emploi, la
valeur est déterminée par la quantité de travail et/ou par l’utilité marginale». Toutefois, les néo-
classiques vont se démarquer de la pensée libérale classique sur quels points. D’abord, ils vont
ajouter à la lecture de l’économie une approche plus formelle et systématique en termes de marché
et d’équilibre.
Ensuite, ils vont introduire trois nouveautés par rapport à la théorie classique (Baslé et alii, 1993) :
- le passage d’une théorie de la valeur travail de Smith (1723-1790) et Ricardo (1772-
1823) à une analyse en termes de valeur utilité et de valeur rareté;
- l’élaboration d’une nouvelle théorie de l’intérêt, de l’épargne et de la monnaie;
- la mise en place de raisonnement à la marge pour expliquer à la fois les comportements
des consommateurs et des firmes (les ingénieurs français, Jevons (1835-1882), Walras
(1834-1910) sont les fondateurs associés à cette approche nouvelle qui fait dériver
l’économie vers une approche microéconomique.
En résumé, l’orthodoxie néo-classique combinera (Baslé et alii, op.cit.):
- l’individualisme méthodologique, c’est à dire le postulat que le monde peut être étudié à
partir des actions individuelles;
- le calcul à la marge, qui s’intéresse à ce qui se passe pour la dernière unité produite ou
consommée; le formalisme mathématique, pour bien marquer la notion de «science
économique»
- la croyance en la logique du marché et à ses vertus d’équilibre spontané, qui conduit à
raisonner en termes d’équilibre et de statistique, sans dynamisme ni dimension
historique;
Le courant néo-classique va dominer le débat économique mondial de 1860 aux années trente. Il se
concentrera autour de trois lieux de pensée: l’école de Lausanne en Suisse avec Walras (1834-
1910), l’école de Cambridge en Angleterre avec Marshall (1842-1924) et l’école de Vienne en
Autriche avec Menger (1840-1921). On peut également citer l’école française (des ingénieurs
praticiens) avec Cournot (1801-1877) qui s’est distinguée par le calcul marginaliste.
Mais certaines des hypothèses défendues par ces auteurs néo-classiques (notamment le plein
emploi et la concurrence parfaite) vont susciter de fortes controverses et le développement de
nouvelles théories avec notamment l'apparition des idées Keynésiennes.
Les Keynésiens et les post-Keynésiens (le modèle de croissance de Harrod-Domar)
Keynes (1936) économiste anglais allait venir à la rescousse des néo-classiques confrontés à une
crise économique et sociale grave. Avec sa théorie de la croissance, il va tenter de fournir une
explication au blocage de croissance et au sous-emploi en évoquant une situation stable de sous-
emploi, état normal d'une économie pouvant être résorbée par une politique délibérée de l'État.
Keynes était un réformiste mais sa méthode d’analyse est révolutionnaire (Heilbroner et Thurow,
1986). C’est un bouleversement complet de l’analyse économique que vont réaliser les travaux de
Keynes en introduisant un changement de perspective qui passera de la micro-économie à la
macro-économie (Heilbroner et Thurow, op. cit.). La rupture entre Keynes et ses prédécesseurs
néo-classiques va se manifester au niveau du comportement des firmes (emploi, investissement),
du comportement des ménages (offre de travail, consommation) et au niveau des notions
d’équilibre et de déséquilibres, et du rôle de l’État (Baslé et alii, 1993). Selon lui, le
fonctionnement spontané des économies de marché débouche presque qu’inévitablement sur le
chômage (Guellec et Ralle, 1995). Il existe deux raisons à cela : des rigidités nominales qui
interdisent aux salaires et aux prix de s’ajuster; des défauts de coordination qui conduisent les
agents à des anticipations de dépenses dont la somme (la demande effective) ne permettra pas le
plein usage des capacités d’offre, et notamment de la main-d’œuvre. Cependant, les mécanismes
invoqués par Keynes concernent le court terme, lequel est défini par le fait que les capacités de
production sont fixées. Harrod et Domar dans leur modèle, prolongent l’analyse initiale de Keynes
vers le long terme en se posant plus la question de la stabilité de la croissance que celle de ses
sources (Guellec et Ralle, op. cit.).
Le modèle d'Harrod-Domar de la croissance (élaboré au cours des années 30 et des années 40), qui
constitue donc un prolongement de la théorie Keynésienne est également très pessimiste quant à
la possibilité d'une croissance durable et assurant le plein emploi. Cette situation serait due aux
problèmes de rigidités et de coordination identifiés par Keynes. En effet, la logique du modèle peut
se résumer en ces termes: étant donné que toute économie doit épargner et investir pour assurer le
remplacement des équipements devenus désuets, une épargne supplémentaire et des
investissements nouveaux sont donc requis pour accroître la production et élever la productivité
dans le but d'atteindre une certaine croissance. Solow (1956) apporte une réponse au pessimisme
exprimé par le modèle Harrod-Domar. Il construit un modèle qui engendre un déplacement au
cours du temps de l'équilibre économique, le niveau d'activité devenant de plus en plus élevé. La
succession d'équilibres est de plus en plus stable, c'est à dire que si, à un moment donné, pour une
raison quelconque, l'économie s'en éloigne, elle y retournera par la suite (Guellec et Ralle, op.cit.).
En conclusion, pour l'école libérale (classiques, néo-classiques, et Keynésiens) les pays en voie de
développement sont considérés comme accusant un simple retard dans la croissance naturelle d'une
société. Ainsi, la plupart des modèles développés seraient applicables aux économies sous-
développées.
Toutefois, les modèles conceptuels de cette école de pensée ne correspondent pas à la réalité des
pays en développement, car ils partent d'une problématique élaborée uniquement pour les
économies développées. Aussi, les modèles économiques expliquent les activités de production, de
consommation et de distribution dans un contexte socio-économique totalement inadapté au pays
en voie de développement. C'est dans cette perspective, que s'est développée une nouvelle école de
pensée: celle des structuralistes.
2.1.2 Les théories structuralistes
Influencés pas les idées de Keynes contestant l'efficacité des mécanismes du marché, et par les
auteurs de l'école institutionnaliste (Veblen, 1921), pour qui l'analyse économique doit aussi
intégrer les variables sociologiques et politiques, les auteurs structuralistes considèrent que la
théorie néo-classique est largement inadaptée aux pays en voie de développement (Nurkse, 1958;
Rosenstein-Rodan, 1961; Myrdal, 1956; Lewis, 1954 ; Prebisch, 1954).
Les auteurs de ce courant de pensée considèrent que les économies des pays en voie de
développement sont caractérisées par des rigidités, goulets d'étranglement, contraintes , etc. qui
empêchent les ajustements par les prix, et nécessitent donc une action déterminée des pouvoirs
publics.
Les structuralistes se divisent en deux catégories: la première catégorie réunit les auteurs qui
acceptent en général le cadre traditionnel d'analyse des relations économiques internationales et en
adoptent les principales hypothèses et outils de travail. La deuxième catégorie regroupent les
auteurs qui ( notamment Myrdal, Singer et Prebisch), rejettent le cadre d'analyse classique du sous-
développement comme processus harmonieux et adoptent la thèse du conflit entre les intérêts
économiques des nations.
Les auteurs structuralistes qui s'appuient sur le cadre d'analyse classique
Les auteurs structuralistes qui s'appuient sur le cadre d'analyse classique partagent en fait les
hypothèses générales des théories libérales, tout en préconisant par ailleurs un rôle prépondérant
aux pouvoirs publics. Parmi ces auteurs nous retenous entre autres Nurkse (1952), Rosenstein-
Rodan (1961) et Lewis (1954).
Ragnar Nurkse (1952): Le cercle vicieux
Nurkse, premier auteur structuraliste, pose le problème des pays en voie de développement en
termes de lacunes structurelles. Bien qu'adoptant une démarche classique et une perspective post-
Keynésienne, il fonde son analyse sur des différences de nature opposant les économies
développées aux économies en voie de développement. Il soutient que certains aspects de la
structure économique des pays en voie de développement font obstacle au développement de ceux-
ci et créent des cercles vicieux.
Pour lui, il existe deux cercles vicieux: le premier au niveau de l'offre (faible capacité d'épargne) et
au niveau de la demande (faible capacité d'investissement) qui en se renforçant mutuellement,
perpétuent les bas revenus.
La principale critique de cette approche est qu'elle débouche sur l'injection massive de capitaux
extérieurs permettant de briser les cercles vicieux. Toutefois, comme nous l'avons déjà souligné, le
capital bien qu'étant une variable importante du blocage de la croissance du développement, n'en
est pas exclusive.
Rosenstein-Rodan P.N. (1961): La grande poussée
En s'appuyant sur la théorie des cercles vicieux, Rodan affirme la nécessité d'un effort minimal
d'investissement pour mettre l'économie en situation de croissance auto-entretenue. Selon lui, les
contraintes technologiques et l'imperfection des marchés des pays en voie de développement ont
donné naissance à des «indivisibilités» dans la production, la demande et l'épargne: l'absence
d'infrastructures rend les investissements peu économiques, l'étroitesse du marché rend les
ajustements de l'offre et de la demande plus difficiles et enfin, la faiblesse des revenus entraîne une
propension à épargner peu élevée.
Ainsi, il faut développer un programme d'investissement massif réparti sur une série de projets
entrepris simultanément autant dans l'infrastructure que dans les industries motrices.
Une des critiques de la théorie de la grande poussée est qu'historiquement l'on ne peut repérer dans
le croissance des pays développés une grande poussée ou une intervention massive de capital
permettant la croissance auto-entretenue (Freyssinet, 1966).
La croissance économique se réalise par des bons successifs sans que l'on puisse accorder une
importance déterminante à un seul facteur. De plus, l'expansion d'un ou de plusieurs secteurs
n'entraîne pas automatiquement celle de l'ensemble de l'économie; elle peut au contraire engendrer
ou aggraver la désintégration de celle-ci (Myrdal, 1959).
Arthur Lewis (1954): La main d'œuvre illimitée
La croissance du secteur capitaliste engendre un appel de main-d'œuvre non ou peu qualifiée, appel
qui est satisfait par le secteur traditionnel. Dans les pays en développement, il existe toutefois une
offre illimitée de travail disponible c'est à dire un surplus de travailleurs non qualifiés par rapport à
la demande (ces travailleurs proviennent du secteur agricole, les services domestiques, la
croissance démographique et la population féminine). Lewis explique les effets de cette main-
d'œuvre illimitée sur les conditions d'emploi et de salaire: le secteur moderne peut se développer en
attirant à lui les travailleurs inemployés dans le secteur traditionnel. Ainsi, il montre la coexistence
dans les pays en voie de développement du secteur traditionnel et du secteur moderne et l'absence
de flux ou de liaison autre que le travail entre ces deux secteurs. L'existence de ces deux ensembles
est désignée par le terme dualisme. Ce terme dualisme va être repris par certains des auteurs
structuralistes qui refusent le cadre d'analyse classique et notamment par Myrdal (1957).
Les auteurs structuralistes qui refusent le cadre d'analyse classique
Les auteurs structuralistes qui refusent le cadre d'analyse classique remettent en cause dans leurs
analyses, les hypothèses et les fondements des théories libérales. On peut citer Myrdal (1957),
Prebisch (1959), Singer (1958).
Gunnar Myrdal (1957): Effets de propagation et de remous
Myrdal va reprendre et compléter l'étude du dualisme stipulant que le développement de
l'économie dualiste résulte de l'élargissement du secteur moderne par un flux constant de migration
du secteur traditionnel vers le milieu urbain aux dépens du secteur de subsistance.
En effet, l'auteur explique que dans les pays riches des mesures politiques sont appliquées dans le
but d'accroître l'égalité entre les régions soit en minimisant les effets de remous (changements
défavorables) occasionnés par les forces du marché, soit en renforçant les effets de propagation
(changements favorables).
Par contre, dans les pays en voie de développement, le peu de réglementation et d'intervention
gouvernementale amplifient les inégalités régionales en livrant les forces du marché à elles-mêmes.
En conclusion, il transpose ce processus au niveau international en stipulant que le commerce
extérieur a tendance à favoriser les pays riches au détriment des pays pauvres.
R. Prebish (1959) et H. Singer (1958): Dégradation des termes de l'échange
Ces deux auteurs reprennent l'hypothèse soulevée par Myrdal de croissance inégale et
démontrerons comment l'échange extérieur entre pays riches et pays pauvres favorise les
économies motrices (pays riches) aux dépens des économies périphériques (pays pauvres). Ils
remettent en cause la théorie néo-classique de la transmission de la croissance par l'échange de
marchandises en arguant que la présence d'échanges extérieurs défavorables explique l'écart
croissant entre le niveau de développement des pays riches et des pays pauvres. Ainsi, en partant,
d'une série de statistiques fournies par les Nations-Unies couvrant la période 1876-1938, Prebish
constate que le progrès technique à long terme est plus rapide dans l'industrie que dans
l'agriculture. Normalement, la réduction plus raide des coûts de production des objets manufacturés
devrait améliorer les termes de l'échange des pays importateurs de ces produits. Or, en réalité, on
constate une détérioration des termes de l'échange des pays importateurs.
Singer reprend cette thèse et explique que la réduction des coûts de production peut avoir deux
résultats: 1) les consommateurs peuvent bénéficier d'une réduction des prix grâce aux progrès
réalisés, 2) les producteurs peuvent s'assurer une rémunération plus élevée en maintenant les prix et
en réduisant les coûts de production.
Les auteurs expliquent que dans les pays développés, l'existence de marchés imparfaits (monopoles
et oligopoles) revalorise le rôle créateur des entrepreneurs. De plus, les syndicats exercent une
pression sur les prix en maintenant une hausse constante de salaires.
Au contraire, les pays en voie de développement connaissent des marchés mondiaux quasi
monopsoniques. De plus, la main-d'œuvre est souvent illimitée et inorganisée.
Toutefois, cette thèse est fort contestée par la faiblesse des données statistiques sur laquelle repose
l'argumentation.
En guise de conclusion, retenons que contrairement aux libéraux qui croient que la croissance des
économies occidentales va se diffuser dans le monde entier grâce au jeu des échanges
internationaux, les structuralistes soutiennent que les échanges vont déboucher sur une inégalité
accrue. Le sous-développement pour eux n'est plus un simple retard de la croissance des pays en
voie de développement, mais un phénomène structurel favorable au développement des économies
les plus riches.
Les plus radicaux des structuralistes, notamment Prebisch et Myrdal, remettent en cause le cadre
traditionnel de l'école libérale et seront les premiers auteurs non-marxistes à tenter de remettre en
cause les fondements de l'orthodoxie libérale. Cette remise en cause des fondements de
l'orthodoxie libérale atteindra son apogée avec les théoriciens néo-marxistes qui remettent en
cause le marché en tant que facteur essentiel du développement.
2.2 Les théories qui ne considèrent pas l’économie de marché comme le
facteur fondamental du développement
Les théoriciens de cette approche s'inspirent des travaux de K. Marx (1848; 1859; 1867). Pourtant,
Marx lui même a peu écrit sur les régions en développement; il s'est limité à une critique de ce qu'il
appelait le "mode de production asiatique" , ainsi qu'à certaines observations sur le rôle des
colonies dans le développement du capitalisme en Europe. Toutefois, ce n'est qu'à la fin du XIXè
et surtout du XX è siècle que l'analyse Marxiste de la dynamique du capitalisme a été élargie au
concept d'impérialisme capitaliste. C'est alors que les Marxistes, notamment Lénine, ont porté leur
attention sur les questions du développement capitaliste dans les pays en voie de développement et
dans les pays à développement inégal, c'est à dire de la coexistence de phénomènes de
développement et de sous-développement à l'échelle mondiale.
Toutefois, le courant des radicaux néo-marxistes s'est principalement focalisé sur une remise en
cause fondamentale des thèses libérales.
Plus encore que les structuralistes, l'école de pensée des radicaux va rejeter les schémas théoriques
de l'école libérale et même de l'idéologie libérale. Dans un cadre d'analyse d'inspiration marxiste,
les auteurs radicaux expliquent que le sous-développement est le produit de la structure
internationale imposée par les pays industrialisés qui en sont les premiers bénéficiaires, les pays en
développement étant les victimes.
2.2.1 Les néo-Marxites
Selon eux, les économies du tiers monde sont prises au piège des rapports de dépendance qu'elles
entretiennent avec les économies riches. Parmi ces auteurs on peut citer entre autres Baran (1957),
Frank (1969) et Emmanuel (1969).
Paul Baran (1957): La dépendance
Paul Baran appartient à la première école marxiste anglo-saxonne. Cette école de pensée présente
une application de la logique marxiste au problème de la croissance économique. Selon Baran, le
sous-développement réside dans le système économique et social du capitalisme et de
l'impérialisme empêchant les économies des pays en développement de disposer de leur surplus
potentiel et de réaliser des taux de croissance élevés.
Le sous-développement n'est plus un simple retard des pays en développement antérieur au
capitalisme mais une conséquence du développement des pays industrialisés. Il démontre que dans
un système capitaliste de monopole, les capitalistes dans le but de contrer la baisse tendantielle du
taux de profit, exportent leur capital financier et industriel vers les pays en voie de développement
espérant engranger de nouveaux surplus. Ainsi, il existerait selon lui dans le système international
des rapports de force très inégalitaires entre les pays développés et les pays en voie de
développement où les pays développés s'approprient le surplus des pays en développement freinant
du même coup leurs efforts de développement.
André Gunder Frank (1969): Le développement du sous-développement
Frank reprend la thèse de l'impérialisme de Baran et étudie l'histoire générale de l'impérialisme. Il
essaye dans ses analyses de dégager l'évolution historique économique du sous-développement et
du développement et le rôle dévolue aux investissements étrangers et le commerce international.
Selon lui, l'apparition de l'impérialisme à l'époque de la colonisation a bloqué l'évolution des
sociétés aujourd'hui sous-développées en détruisant leur équilibre traditionnel d'auto-subsistance.
Ainsi, le sous-développement actuel des pays en développement serait issu de leur intégration au
système capitaliste et impérialiste. En conséquence, les rapports de production établis dans les pays
en voie de développement ont été développés pour répondre aux besoins des pays industrialisés.
C'est ce qui explique que les pays en voie de développement soient condamnés à une production
qui n'est pas intégrée à leur structure industrielle interne. En conclusion, il prédit que le
développement du sous-développement se poursuivra tant et aussi longtemps que les pays en voie
de développement seront sous tutelle des pays industrialisés.
Arghini Emmanuel, (1969): L'échange inégal
Pour expliquer le sous-développement, Emmanuel a recours au mouvement des capitaux et à la
division internationale du travail. Selon lui, il existe au sein de ces deux facteurs, des forces qui
bloquent le développement du tiers monde. Ainsi, la balance du mouvement de capitaux est
défavorable pour les pays à bas salaires n'ayant des débouchés que pour quelques industries de
consommation courante telles que l'alimentation, le textile, etc. et pas de marché pour les biens de
consommation plus sophistiqués (plus technologiques). Ainsi, la dépréciation du facteur travail
induit un choix d'investissements socialement désavantageux pour les pays en voie de
développement en rendant plus attrayants pour l'entrepreneur les investissements à faible intensité
capitaliste et donc à forte intensité de main-d'œuvre peu qualifiée.
Cette situation conduit à terme à l'expatriation des capitaux étrangers et nationaux vers les pays
développés rendant les capitaux encore plus rares dans les pays en développement et
conséquemment la perspective d'augmenter les salaires.
Les auteurs radicaux, en remplaçant l'idéologie libérale de la croissance par une idéologie
révolutionnaire marxiste, tombent dans le piège des "théories idéologiques" du développement. En
effet, les circonstances d'évolution des pays en développement sont beaucoup trop diverses pour
qu'un seul modèle ou idéologie de développement satisfasse à toutes les conditions. D'une manière
générale, ces radicaux revendiquent un nouvel ordre économique mondial et préconisent une
stratégie de recentrage à l'intérieur de chaque pays.
Or, la plupart des auteurs contemporains s'accordent pour ne pas attribuer la responsabilité totale
du sous-développement aux pays industrialisés; nous partageons leur opinion sur ce point, car la
croissance soutenue des pays industrialisés peut créer des occasions de développement.
En effet, la mondialisation de l'économie qui était une stratégie spécifique à une entreprise, est
devenue un élément structurel qui a changé la nature de la dynamique concurrentielle pour toutes
les entreprises. Ainsi, la concurrence engendrée par la mondialisation, tout comme la concurrence
dans un territoire donné, pose des problèmes importants aux gouvernements (Hafsi et Toulouse,
1997). Ils doivent à la fois tenter de gérer la concurrence à l'intérieur de chaque pays, tout en jouant
leur rôle de régulateur de la vie socio-économique face à la logique économique de la
mondialisation. Comme le rappellent Hafsi et Toulouse (1997), c'est pour sortir de ce dilemme que
l'idée de compétitivité nationale est venue se superposée à celle de concurrence globale. Ils
indiquent: «En effet,si un gouvernement ne peut agir de manière directe sur les décisions
économiques des firmes, il peut s'efforcer de le faire de manière indirecte. Cela suggère qu'un
gouvernement doit tenter de comprendre puis d'infléchir la logique des firmes dans le sens des
intérêts de la nation» (p.382).
Il appartient aux gouvernements des pays en voie de développement de faire preuve d'intelligence
stratégique et de pragmatisme dans leur prise de décision. Car en situation de complexité (comme
c'est le cas présentement), les relations de cause à effet deviennent floues et l'enjeu pour les
gourvernements se résume à bâtir des stratégies de gestion audacieuses et appropriées. Par
conséquent, chacune des différentes théories du développement nous apporte un ou plusieurs
déterminants dont le rôle est essentiel au développement économique.
2.3 Les déterminants du développement économique
Nées après la seconde guerre mondiale, les différentes théories du développement ne sont pas
encore parvenues à proposer une alternative crédible aux pays du tiers monde. L'une des
principales raisons semble être "l'acharnement" de chaque auteur à proposer une théorie
"universelle" du développement. Les théories libérales proposent une gestion budgétaire, une
économie de marché, etc.; le rôle des pouvoirs publics se limitent à créer les règles du jeu du
marché. Les théories structuralistes et marxistes mettent l’accent sur le renforcement du rôle des
pouvoirs publics dans la stratégie de développement économique.
En outre, la plupart de ces théories de développement ne prennent en compte que les seuls facteurs
économiques; or, une analyse purement économique ignorant l'organisation interne des États, les
institutions et les attitudes ne peut prétendre atteindre les objectifs de développement du tiers
monde. Pourtant, l'histoire du développement des pays industrialisés nous enseigne que les uns et
les autres ont emprunté des voies divergentes; le développement économique ne peut donc pas être
une théorie unique s'appliquant à tous les pays et continents (Perroux, 1981). Par conséquent, force
est de reconnaître que le développement économique peut prendre plusieurs formes et perspectives,
ce qui contraste avec les théories de développement évoquées précédemment et qui proposent une
"voie unique" de développement. Une combinaison des différentes hypothèses fondamentales peut
déboucher sur une alternative intéressante. C'est le choix que nous avons fait dans cette recherche:
en nous basant sur les propositions et les hypothèses implicites de ces trois grands types de
théories, nous avons mis en évidence, quatre (4) déterminants interdépendants du
développement économique: le capital financier, le capital humain, les infrastructures physiques et
l’environnement institutionnel.
2.3.1 L’environnement institutionnel
L’économie ne fonctionne pas uniquement par la confrontation d’offres et de demandes
parfaitement identifiées, émanants d’individus ayant toutes les cartes en main pour optimiser leurs
décisions (Veblen, 1921). L’économie s’inscrit dans un monde plus complexe, fait de lois, de
règles dites et non dites, d’héritages historiques, de relations et de conventions, de normes et de
valeurs.
Les analyses conventionnelles du développement semblent généralement exclure la prise en
considération des structures et des institutions. Or comme l'explique François Perroux (1981), le
développement, "c'est la combinaison des changements mentaux et sociaux d'une population qui la
rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel global".
Ainsi, la complexité du développement entraîne le changement à la fois dans l'infrastructure
matérielle et dans la superstructure juridique et intellectuelle d'une société. Ce point de vue est
d'une portée considérable car il invite à appréhender le développement avant tout comme le fait du
changement dans les institutions (Perroux, 1981; Myrdal, 1959). L'aptitude au développement sera
fonction, pour une société donnée, de sa capacité à générer en permanence des institutions
efficaces. Inversement, on pourra analyser l'inaptitude au développement comme une incapacité
des institutions à créer le changement dans les structures (Azam, 1994).
En parlant d'institutions, on peut se référer utilement à la distinction originellement établie par Carl
Menger en 1883. Ce dernier faisait une distinction entre les institutions pragmatiques et les
institutions organiques.
Les premières sont le produit de conceptions et d'actions intentionnelles. Elles sont donc le résultat
de constructions délibérées à des fins plus ou moins anticipées. Les secondes, qui ne sont pas
conçues intentionnellement, émergent comme le produit inattendu de la poursuite des intérêts
individuels dans le cadre d'une évolution considérée comme normale ou spontanée.
Ainsi, pour simplifier, il existe deux manières d'envisager la question des institutions et de leur rôle
dans la dynamique des organisations. La théorie transactionnelle (Williamson, 1975) les considère
sous l'angle étroit de l'efficacité. Il s'agit d'une approche fonctionnaliste de l'existence des
institutions qui n'est pas toujours explicite sur la manière dont les institutions sont créées. On se
contente de l'affirmation selon laquelle les institutions sont censées être efficientes parce qu'elles
existent, et on se dispense de s'interroger sur la dynamique historique et les changements qui les
affectent (Zucker, 1986). Les analyses structuralistes élargissent la perspective à la prise en compte
des conditions générales, formelles et informelles, du fonctionnement des organisations.
Pour Rodgers (1994), il est possible de répartir les institutions en cinq catégories:
- Les organisations, dont font partie les firmes, les syndicats et l'État;
- les institutions formelles dont font partie les contrats, les règles qui régissent les accords
de négociation, les mécanismes formels de contrôle (code civil, code du travail,
constitution, etc.)
- les institutions informelles qui se fondent sur des mécanismes implicites, des
procédures et des modes de comportements diffusés ou acceptés par les parties
concernées
- les règles sociales formelles qui incluent les droits (liberté d'expression) et les devoirs
(reconnaissance de l'autorité) édictés par la puissance publique;
- les règles sociales informelles qui englobent les valeurs et les normes partagées par une
collectivité donnée (respect de la parole donnée, etc.).
Dans les pays en développement, aussi bien le secteur moderne que le secteur traditionnel, sont
coordonnés par des institutions qui se réclament des différents types évoqués ici.
Ces institutions et les secteurs concernés fonctionnent, consciemment ou non, en liaison
permanente. Ce fait justifie que l'on appréhende les institutions non pas isolément mais en liaison
les unes avec les autres (Rodgers, op. cit.).
En conclusion, le trait marquant des institutions est donc leur endogénéité. Il s'ensuit que les
facteurs économiques et les institutions agissent mutuellement les uns sur les autres. L'inertie des
institutions par rapport aux variables économiques est un aspect important de cette endogénéité. Le
développement prend inévitablement sa source dans ces interactions. L'inertie découle du fait que
les institutions se renforcent mutuellement. Mais les institutions informelles sont plus rétives au
changement que les institutions formelles du fait précisément de leur caractère encastré dans les
mémoires et les habitudes (Commons, 1934). Le propre de l'action pour le développement est de
prendre en compte cette différence et d'équilibrer efficacement entre les institutions qui sont
vecteurs d'inertie et celles qui sont favorables au changement.
2.3.2 Les infrastructures physiques
Depuis près de deux décennies, les pays africains n'ont pu résoudre leurs problèmes de
développement économique. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir essayé; seulement, les politiques
macro-économiques qui ont été menées pendant la période ont privilégié les investissements dans
les secteurs directement productifs, le contrôle de l'inflation etc., et ceci au détriment des éléments
de réforme structurelle comme les investissements en infrastructure et en ressources humaines
(Banque Mondiale, 1994). De plus, les programmes d'ajustement structurel mis en place pour
sortir de la crise n'ont pas atteints les buts recherchés.
Par conséquent, plusieurs solutions alternatives ont été proposées parmi lesquelles, celle qui
préconise d'asseoir une infrastructure plus qualitative et plus quantitative (Banque Mondiale,
1989). On s'est rendu compte que l'absence d'infrastructures de base pouvait constituer un goulot
d'étranglement au développement économique qui se veut durable de nos jours (sustainable
development). L'infrastructure est revenu au premier plan et il devient impérieux de réévaluer son
rôle dans l'économie (Israel, 1993).
C'est ainsi que plusieurs études ont été réalisées pour appréhender les liens macro-économiques qui
existent entre l'infrastructure et le reste de l'économie afin de déterminer un cadre de
développement du secteur des infrastructures (Aschauer, 1989; Barro, 1990). Ces études pour la
plupart ont été réalisées dans le cadre des nouvelles théories de la croissance.
Ces nouvelles théories de la croissance appelées théories de la croissance endogène se sont faits
jour et contrairement aux théories néo-classiques de la croissance qui présentaient la croissance
économique comme un phénomène exogène qu'aucune intervention ne peut modifier durablement
(Solow, 1956), elles postulent que l'Etat est capable d'agir sur la croissance économique par le biais
d'un accroissement des infrastructures. Un des aspects de ces nouvelles théories de la croissance
endogène est la prise en compte des effets externes et la redécouverte de l'État dont l'intervention
peut permettre une utilisation plus efficace des ressources disponibles (Guellec et Ralle, 1995).
Parmi les nouvelles sources de la croissance génératrices d'externalités se trouvent les biens et les
infrastructures publics (réseaux de communication ou de télécommunication, services
d'information, routes, etc.) qui se caractérisent par le fait qu'ils permettent d'accroître la
productivité des facteurs privés (Amable et Guellec, 1992).
En définitive, comme l’affirme Israel (1993), le développement économique a besoin
d’infrastructures physiques efficaces. Les institutions internationales (Banque Mondiale et FMI
notamment) en font la cheville ouvrière de leur stratégie d’ajustement structurel (Banque
Mondiale, 1989; 1994). Toutefois, elles se focalisent essentiellement sur le rôle des pouvoirs
publics pour accroître les infrastructures.
2.3.3 Le capital physique
La croissance économique constitue pour l'essentiel la préoccupation majeure des économistes
parce qu'elle assure et soutient le développement. L'épargne et l'investissement tiennent une place
essentielle dans ces préoccupations, en ce sens que tous deux constituent les facteurs qui stimulent
la croissance. Ceci justifie pourquoi il est important d'analyser les mécanismes par lesquels ces
variables macro-économiques influencent cette croissance.
A la lumière des écrits, il ressort nettement que la théorie économique explique l'influence de ces
deux variables sur la croissance à travers deux hypothèses symétriques: la première hypothèse
stipule que l'épargne précède l'investissement, la deuxième stipule que l'investissement précède
l'épargne.
L'épargne comme déterminant de l'investissement
Autrefois considérée comme une simple vertu enrichissante, l'analyse de l'épargne a donné
naissance à une théorie dite de libéralisation financière dans les années 1970.
L'épargne comme source de richesse: l'hypothèse selon laquelle l'augmentation de l'épargne
précède celle de l'investissement s'inspire de l'enseignement de la théorie classique de base. Elle
semble tirer sa justification dans le principe selon lequel "l'épargne est la source de la richesse
nationale. En 1892, Hobson reprenait cette idée en disant que : "plus une nation est économe, plus
elle devient riche". L'idée sous-jacente est "qu'une nation ne peut décoller et se développer que
dans la mesure ou elle dispose de capitaux suffisants pour financer son économie (Choinel et al.,
1995). Ceci revient à dire que la principale entrave à la croissance et au développement est
l'insuffisance des investissements imputable à la faiblesse de l'épargne. C'est la traduction de l'idée
d'Adam Smith selon la quelle " la parcimonie développe le capital". D'où la très grande importance
accordée à la formation antérieure du capital (Nurske, 1952; Lewis, 1954; Rosenstein-Rodan,
1943). Il ressort de cette idée qu'il ne peut y avoir d'accumulation de capital que dans la mesure où
ce qui est produit n'est pas consommé en totalité, car "l'épargne enrichit". En d'autres termes,
l'épargne permet aux ressources qui n’auraient pas été détruites de prendre la forme d'instruments
de production, c'est à dire l'investissement.
Ces idées ont été reprises et développées dans les années 1970. Ce qui a donné naissance à une
théorie dite de libéralisation financière (Mckinnon, 1973).
La théorie de la libéralisation financière
Cette théorie soutient que l'accroissement de l'investissement nécessaire à la croissance exige
l'augmentation préalable de l'épargne intérieure (Mckinnon, 1973). L'idée essentielle est de
découvrir et de développer les forces économiques dont l'action (par l'intermédiaire des
mécanismes de marché) inciterait une communauté à épargner plus. La logique de base de la
théorie de la libéralisation financière repose fondamentalement sur les hypothèses de Mckinnon
(1973). Ceux-ci soutiennent qu'une politique monétaire basée sur des instruments de contrôle
indirects améliore les rémunérations sur les dépôts.
Ce qui a pour effet d'accroître l'épargne devenue plus intéressante pour les agents économiques
dans la gestion de leur portefeuille. Cet accroissement de l'épargne augmente les ressources des
banques leur permettant ainsi de financer l'économie.
En conséquence, il en ressort comme dans le modèle Harrod-Domar, que l'investissement est
financé par l'épargne domestique, ce qui impliquerait que l'augmentation de celle-ci précède et
entraîne celle de l'investissement. Hayek (1969) en conclut que le financement de l'économie
devrait alors se faire par une épargne volontaire préalable.
Ceci parce que l'accélération de la croissance comme la progression des investissements tient pour
l'essentiel à l'augmentation de l'épargne (Choinel et al., 1995). Dans l'ensemble, les réformes
économiques des institutions financières internationales (Banque Mondiale, FMI, etc.) sont
fondées sur ce principe de mobilisation préalable de l'épargne intérieure.
L'investissement comme déterminant de l'épargne
Cette hypothèse soutend une idée essentielle selon laquelle la monnaie (c'est à dire les crédits
accordés aux entreprises par les banques) doit répondre aux besoins de production de l'économie,
ce qui suppose l'émergence d'une économie d'endettement.
La monnaie: contrepartie de la production réelle
Les théories de la croissance qui soutiennent que l'épargne suivrait l'investissement partent toutes
d'une logique interne fondée sur les enseignements de l'analyse Keynésienne traditionnelle
(Poulon, 1985). Elles préconisent une politique de relance par l'investissement. Dans le fond,
l'allongement de la structure de production (la croissance) serait possible grâce à l'existence d'un
supplément d'investissement par création monétaire (Hayek, 1969). En ce sens, le crédit (qui n'est
rien d'autre que la monnaie créée) permet l'investissement: ceci parce que la monnaie permet la
formation du revenu dont provient l'épargne (Keynes, 1969). L'augmentation de l'investissement ne
vient pas de ce fait de l'augmentation de l'épargne, mais des rendements escomptés des
investissements (Keynes, 1969). Aussi, se préoccuper (préalablement) à développer le
comportement d'épargne diminue la demande, et partant la production ( Keynes, 1969). Cela est
d'autant plus vrai selon Pouémi que l'expansion monétaire a soutenu la croissance économique
américaine qui a caractérisé la première moitié des années 1960. Ainsi, l'accélération de la
croissance devrait se réaliser à partir de l'investissement avec comme principale variable le crédit,
c'est à dire, la création monétaire (Mazier, 1978; Hayek, 1969). En conséquence, l'émergence d'une
véritable économie d'endettement apparaît nécessaire pour ces auteurs.
L'économie d'endettement
Le financement par création monétaire suppose une économie qui fait jouer un rôle essentiel au
marché du crédit (et au refinancement des banques) en d'autres termes, une économie
d'endettement (Muet, 1992).
La demande de crédit émane des entreprises qui disposent en fait de trois possibilités de
financement: le financement interne (autofinancement) et le financement externe (émission de
titres et/ou le crédit bancaire).
Mais l'insuffisance de leurs réserves ne permet pas aux entreprises d'assurer l'autofinancement de
leurs investissements. Alors, elles reportent leur besoin de financement non satisfait sur le marché
du crédit (Muet, 1992).
C'est cette demande de crédit des entreprises qui entraîne la création monétaire consécutive soit, à
une augmentation de dépenses d'investissement (suite à un besoin de financement), soit à une
diminution de l'offre de titres (Muet, 1992). Ceci conduit à une substitution des autres modes de
financement par le crédit, c'est à dire, la substitution titres-crédit ou titres-monnaie. En définitive,
permettre aux entreprises d'accroître leur capacité de production, revient à rendre leurs
investissements rentables. Autrement dit, ceci revient à baisser les coûts d'acquisition du capital,
c'est à dire rendre ce crédit accessible et moins cher (Muet, 1992, op.cit.).
En conclusion, l’opposition entre les partisans de l’hypothèse que l'épargne précède
l'investissement, et ceux qui soutiennent que l'investissement précède l'épargne, relève plutôt d’un
choix de politique économique. Le développement suppose un surplus, d’où l’importance du
capital financier.
Parmi les théories explicatives du sous-développement, l’approche en termes de cercles vicieux
(Nurske, 1952) insiste plus spécifiquement sur l’insuffisance d’épargne ayant pour conséquence
l’impossibilité d’investir. Dans de nombreux pays cependant, ce surplus existe ou a existé sans
qu’il ne soit utilisé dans des investissements productifs.
Comme nous l’avons affirmé plus haut, les institutions internationales, qui orientent la stratégie
économique de la plupart des pays en voie de développement ont opté pour la première hypothèse,
confirmant ainsi leur préférence pour la logique libérale. Dans cette recherche, nous nous
limiterons à cette option économique et essayerons de voir comment les alliances stratégiques
peuvent contribuer à former l’épargne intérieure indispensable aux investissements et au
financement de l’économie.
2.3.4 Le capital humain
Les connaissances, les qualifications et les compétences représentent un atout essentiel pour
soutenir la croissance économique et réduire les inégalités sociales dans un pays. Cette richesse,
souvent désignée sous le terme capital humain, apparaît de plus en plus comme un facteur clé pour
lutter contre les problèmes économiques dans un environnement les économies sont de plus en
plus fondées sur le savoir (OCDE, 1998).
La théorie du capital humain est fréquemment utilisée en économie depuis une trentaine d'années
au moins (Schultz, 1961; Becker, 1964); certains le font remonter aux travaux d'Adam Smith au
XVIIe siècle. Aujourd'hui, l'investissement dans le capital humain est au cœur des stratégies mises
en œuvre par les grands pays industriels (OCDE, 1994). Ainsi, les individus, les organisations et
les nations sont de plus en plus conscients qu'un haut niveau de connaissances et de compétences
est essentiel pour leur sécurité et leur réussite; en effet, la croissance et le développement des
nations, outre les facteurs primaires de production, dépend en majorité de la qualité des ressources
humaines, notamment l'éducation.
Plusieurs définitions du capital humain ont été proposées, mais dans cette recherche nous
adopterons avec l'OCDE (1998) la signification suivante:
" les connaissances, qualifications, compétences et autres qualités possédées par un individu et
intéressant l'activité économique".
Cette définition à la fois large et restrictive; non seulement elle définit de manière large les
compétences d'un individu par le niveau d'éducation qu'il a atteint, mais également par la mesure
selon laquelle il peut les utiliser de manière productive.
Cette définition est en même temps plus restrictive puisqu'elle se limite aux qualités qui procurent
des avantages par le biais de l'activité économique. Cependant, cette définition dépasse l'aspect
purement éducation et met l'accent sur l'apprentissage à vie. Comme le souligne le rapport de
l'OCDE (1998): "on est de plus en plus conscient de l'importance de l'apprentissage à vie dans une
société où les changements économiques, technologiques et sociaux exigent de la souplesse, ainsi
qu'une capacité à s'adapter et à apprendre tout au long de la vie".
Cette conception du rôle capital des ressources humaines dans la croissance économique est assez
récente. Traditionnellement, les facteurs de croissance économique sont constitués des facteurs
primaires que sont le capital, le travail et la terre.
Ainsi, la problématique économique de l'éducation comme facteur de production et de croissance
est relativement récente même si l'éducation a toujours été un thème récurrent dans la réflexion des
économistes.
L'économiste fait de l'éducation un champ d'analyse dans la mesure où la demande et l'offre
d'éducation posent le problème d'allocation de ressources, tant pour l'individu que pour la société
en vue de produire des ressources humaines en quantité et en qualité (Schultz, 1961).
Dans l'histoire de la pensée, le thème de l'éducation a été à l'origine traité par Smith (1776) et
Marshall (1920). Toutefois, les réflexions se limitaient dans le cas général des intuitions qui
considéraient de facto l'éducation comme un facteur de croissance. Réapparue dans les années
1980-1990 avec les nouvelles théories de la croissance endogène, l'éducation est considérée
comme un facteur d'efficacité économique, plutôt que comme un facteur de croissance dans une
situation de crise économique comme celle que nous traversons depuis 1980. Nous allons faire
l’analyse de la croissance endogène mais avant faisons l’analyse de la théorie du capital humain
qui est apparue dans les années 60.
La théorie du capital humain
On peut faire remonter jusqu’aux années 60, la naissance de la théorie du capital humain avec les
travaux de Schultz (1961). C'est en effet dans les années 1960 qu'il y a eu une théorisation
systématique des implications économiques de l'éducation sur les individus et les nations (Mincer,
1958; Schultz, 1961; Becker, 1964).
Les travaux de référence de la théorie du capital humain dans sa version orthodoxe posent comme
hypothèse fondamentale que l'éducation est un investissement qui accroît la productivité des
individus qui, sur le marché du travail pourront avoir un revenu élevé.
Ainsi, l'hypothèse de base qui se trouve au cœur de la théorie du capital humain se résume à la
causalité éducation-productivité-gain.
La première causalité, éducation-productivité, résulte de ce que l'éducation affecte positivement la
productivité des individus qui la reçoivent en améliorant leurs compétences et en leur procurant
des qualifications directement ou potentiellement applicables au processus de production.
Autrement dit, l'éducation en inculquant des connaissances générales ou spécifiques accroît la
productivité du travail de l'individu et favorise l'accès à un emploi.
La deuxième causalité, la liaison positive productivité-gain, résulte du cadre néo-classique de
l'analyse de la firme et des marchés des biens et du travail. En situation de concurrence pure et
parfaite, l'équilibre de la firme et la maximisation de son profit requièrent que les facteurs de
production soient rémunérés à leur productivité marginale.
Cette seconde causalité constitue l'hypothèse centrale de la théorie du capital humain. Elle suppose
trois choses: (1) que les travailleurs ayant la même productivité marginale sont rémunérés
nécessairement au même taux; (2) que les travailleurs les plus productifs sont les mieux payés;
(3) que les travailleurs les mieux éduqués sont généralement les mieux payés, ce qui entraîne
ceteris paribus qu'ils devraient être les plus productifs et leur performance productive résulterait de
la différence de leur niveau d'éducation.
En conclusion, l'éducation est un investissement qui aide à créer du revenu dans le futur en
"produisant" des travailleurs éduqués possédant des qualifications et des connaissances qui leur
permettent d'accroître leurs capacités productives et percevoir des gains plus élevés. La relation
causale éducation-productivité-gain (croissance économique) ne signifie pas que l'éducation génère
la croissance. Il faut qu'elle soit le fruit d'un investissement en capital humain et physique réalisé
dans une économie ouverte à la concurrence sur le marché des biens et des facteurs.
La théorie de la croissance endogène
La question des rapports entre éducation et croissance est réapparue dans les années 1980 avec les
théories de la croissance endogène. Elles ont le mérite d'aller au delà de la simple formalisation en
mettant l'accent sur les relations entre éducation en particulier et la croissance ou le développement
économique.
Ces théories , notamment formulées par Lucas (1988) et Roemer (1986, 1990) remettent donc en
avant la question préalablement posée, à savoir quelle contribution réelle, l'éducation apporte t- elle
à la croissance économique.
Les modèles de croissance endogène donnent à l'éducation une fonction motrice de la croissance.
Ces modèles montrent qu'un accroissement du stock de capital humain fait augmenter la valeur
locative du capital physique. Cela suppose que le capital humain et le capital physique sont
complémentaires dans la mesure l'éducation est un facteur de productivité globale des autres
facteurs. Elle génère le progrès des connaissances et par voie de conséquence le progrès technique.
Il s'agit d'une complémentarité qui entraîne une coopération entre le capital physique incorporant le
progrès technique et le travail de la main-d'œuvre dotée de capital humain dont la qualité de la
force productive s'élève dans le temps. Cette coopération est source de rendements d'échelle
croissants.
En résumé, on peut retenir de la théorie de la croissance endogène deux points importants:
- l'éducation accroît l'efficacité de l'individu qui la reçoit et celle des individus qui
coopèrent avec lui, créant par ce biais des effets externes réciproques;
- du fait de l'accumulation des savoirs et surtout du fait de l'expérience acquise,
l'efficacité provenant de l'éducation d'un individu se développe dans le temps.
Le renouvellement des théories de la croissance peut dans une large mesure servir de fil directeur
aux échanges de vues relatifs à la stagnation des économies des pays en voie de
développement. Les modèles traditionnels supposaient que le taux de croissance à long terme
dépendait de l'expansion de la population et des gains de productivité qui permettent d'améliorer le
travail; ce taux était donc indépendant de la propension à épargner. Autrement dit, le taux de
croissance à long terme était «exogène», en ce sens qu'il ne dépendait ni du comportement des
agents (épargne, investissement, recherche…), ni de la politique économique (budget, fiscalité…).
Une telle approche n'est pas satisfaisante, puisqu'elle ne permet pas d'expliquer les écarts entre
pays, ni les disparités persistantes de niveaux de vie. Les recherches empiriques récentes (Roemer,
1994; Lall, 1990) ont fait apparaître une forte corrélation entre le taux de croissance du capital par
habitant et le taux de changement des techniques: les pays qui se sont développés le plus vite sont
aussi ceux qui ont les propensions à épargner les plus élevés; ceux qui investissent le mieux, le
plus sont les mieux placés pour tirer parti des progrès des connaissances.
Le tableau N°05 donne une vue synoptique des déterminants du développement avec leurs
hypothèses fondamentales et les principales recommandations.
Tableau N°05: Les déterminants du développement économique
Hypothèse fondamentale
Auteurs
Recommandations
Capital
physique
L’investissement en capital
physique est une source
fondamentale à la croissance
économique
Guellec & Ralle
(1995)#
Mckinnon (1973),
Keynes (1969)
Mobiliser l'épargne
intérieure et extérieure
pour financer
l'économie nationale
Capital humain
Les connaissances, les
qualifications et les
compétences représentent un
atout essentiel pour soutenir la
croissance économique et le
développement
Ricardo (1817)
Schultz (1961)
Becker (1964)
Smith (1776)
Roemer (1990)
Lucas (1988)
Augmenter les
capacités locales:
scolarisation,
formation continue,
apprentissage,
qualification, etc.
Infrastructures
Le développement
économique repose sur
l'existence d'infrastructures
physiques efficaces
Israel (1993)
Frank (1969)
Myrdal (1959)
Amable et Guellec
(1992)
Développer des
infrastructures de
qualité et en quantité
suffisante pour les
besoins économiques
Environnement
Institutionnel
L'existence d'un cadre
institutionnel efficace crée les
conditions favorables au
développement économique
Azam (1993;
1994)
Lewis (1954)
Rodgers (1994)
Veblen (1921)
Commons (1934)
Créer un cadre
législatif efficace, des
institutions
démocratiques
efficaces, un cadre
réglementaire
attrayant
En conclusion, il s'agira de voir comment la performance des alliances stratégiques affectera
positivement chacun des déterminants du développement et par conséquent le développement
économique. C’est l’objet de cette troisième section.
Section III : L'impact de la performance des alliances stratégiques Nord/Sud sur le
développement économique
Dans la première partie, nous avons passé en revue toutes les théories sur les alliances stratégiques
(Section I). Nous avons montré que la performance reposait d'une part, sur les conditions
d'existence de ces alliances stratégiques et d'autre part, sur les conditions de leur fonctionnement.
Ensuite dans la seconde partie (section II), nous avons fait l'analyse des différentes théories
économiques du développement. Cette analyse nous a amené à proposer quatre déterminants
interdépendants sur lesquels peuvent reposer le développement économique du tiers monde. Dans
cette troisième partie (section III), il s'agit pour nous de montrer comment la performance des
alliances stratégiques Nord/Sud affecte les déterminants du développement économique et
conséquemment le développement économique du tiers monde. Dans un premier temps, nous nous
attacherons à montrer comment cette performance des alliances stratégiques Nord/Sud affecte le
développement économique (II) et enfin, à montrer comment le contexte local peut influencer la
performance des alliances Nord/Sud et le développement économique (III).
Enfin, il nous reste à voir comment la performance des alliances stratégiques ci-dessus décrite
affectera les déterminants du développement et entraînera le développement économique des pays
du tiers monde.
3.1 L'impact de la performance des alliances sur le développement économique
Nos analyses portant sur les études empiriques montrent que la performance des joint ventures
dans les pays en voie de développement peuvent affecter chacun des déterminants du
développement. Ainsi, nous nous proposons de faire l'analyse de l'impact de la performance des
joint ventures sur le développement économique à travers l'accès au marché, l'accès au ressources
(technologie, capital et au savoir) et enfin, l'accès aux institutions.
3.1.1 L'impact de l'accès au marché sur le développement économique
L'une des motivations à la création des joint ventures dans les pays en voie de développement reste
sans conteste l'accès au marché (Stopford & Wells, 1972). Il s'agit de l'accès au marché local mais
il peut s'agir aussi de l'accès au marché international par le partenaire local par le biais de
l'exportation (Janger, 1980; Li & Shenkar, 1997). Killing (1978) mentionne également l'accès aux
canaux de distribution.
Cet accès au marché et aux débouchés de toutes sortes procure en retour des devises qui
affecteront la performance financière de l'alliance. Cette performance financière de l'alliance
affecte le taux d'épargne interne (par le biais des profits réalisés) et donne aux pouvoirs publics
plus de moyens dans leur décision d'investissement. Par conséquent, les pouvoirs publics peuvent
alors investir dans l'acquisition d'infrastructures physiques nécessaires au soutien du
développement économique.
3.1.2 L'impact de l'accès aux ressources sur le développement économique
L'accès aux ressources peut s'analyser en termes de ressources technologiques et de savoir , et en
termes de ressources financières.
L'impact de l'accès à la technologie et au savoir: L'accès à la technologie et au savoir constitue
réellement une motivation pour les partenaires locaux (Friedman & Kalmanoff, 1961; Friedman &
Béguin, 1971). Depuis ces travaux précurseurs, le transfert de technologie a toujours été au centre
des préoccupations des joint ventures implantées dans les pays en développement (Tomlinson,
1970; Makino & Delios, 1997; Li & Shenkar, 1997). Mais ce transfert peut s'avérer difficile à
réaliser en raison des routines organisationnelles et de l'inadaptation au contexte local (Lyles,
1988; Munir, 1998). A titre d'exemple, dans les années 1970 la plupart des pays en voie de
développement ont expérimenté la stratégie de développement industrielle basée sur la substitution
aux produits d'importation (Oman & Warajara, 1991). Dans cette perspective, les gouvernements
de ces pays ont conclu des accords de transferts de technologie et ont crée des unités industrielles
censées résoudre leur dépendance en produits d'importation. La majorité de ces politiques ont été
des échecs (Griffin, 1989); une des raisons de ces échecs serait due au fait que le transfert de
technologie doit pouvoir s'intégrer parfaitement dans l'environnement culturel et politique des
différents pays (Munir,1998).
En parlant des managers dans les pays en voie de développement Munir indique: «First, they
concentrate only on the regulative aspects of the external environment, ignoring the milieu of
socio-cultural forces that affect the technology transfert process. And secondly, they usually
operate at the national or industry level, thereby abstracting away from the reality faced by
organizations engaged in the absorption of new technology» (p.3). Ce transfert de savoir
recommande un apprentissage organisationnel (Koenig, 1994).
De ce fait au sein des alliances Nord/Sud, ce transfert de technologie doit s'accompagner d'un
apprentissage des méthodes de travail, de management et d'organisation (Li & Shenkar, 1997). Par
conséquent, cette technologie et ce savoir faire affecteront le développement économique en
renforçant l'accumulation du capital. Cela est confirmé par les études sur les nouvelles théories de
la croissance économique (Guellec et Ralle, 1995) et par la Banque Mondiale qui a lancé un
programme sur le renforcement des capacités en Afrique (Ali Bourhane, ancien administrateur de
la Banque Mondiale pour les pays africains au Sud du Sahara, 1995).
L'impact de l'accès au capital: L'accès au capital financier est très recherché par les partenaires
locaux (Friedman & Béguin, 1971). En effet, dans la plupart des alliances stratégiques Nord/Sud,
les partenaires locaux attendent de leurs homologues étrangers un apport en capital financier.
D'une part, les partenaires étrangers apportent leur concours en fonds propres, mais d'autre part ces
mêmes partenaires étrangers peuvent servir d'intermédiaires pour obtenir le concours d'institutions
financières internationales (Tomlinson, 1970; Friedman et Kalmanoff, 1961; Reynolds, 1979).
Ainsi, les moyens financiers obtenus par le biais du partenaire étranger peut permettre à l’alliance
de financier l’acquisition de technologie ou de savoir dont elle ne possède pas. Cette acquisition de
technologie ou de savoir influence le stock de capital et donc l’accumulation du capital dont a
besoin le développement économique.
3.1.3 L'impact de l'accès aux institutions sur le développement économique
Le cadre institutionnel représente l'ensemble de ce qui se fait de manière formelle (institutions
démocratiques) et informelle dans un pays (Rodgers, 1994). Ainsi, dans les joint ventures le
partenaire étranger n'apporte pas uniquement sa technologie, son savoir faire ou son pouvoir
financier; il apporte avec lui tout une culture économique, politique, culturel, social et éthique.
Porter (1990) a été plus clair en affirmant qu'en cette période de mondialisation, un pays ne
pourrait attirer des investissements sans un cadre économique, politique et social adapté. Ohmae
(1990) reconnaît même que le phénomène de la mondialisation entraînait une californisation des
besoins. A ce titre, Stopford & Wells (1972), Hills (1978), Poynter's (1982), Beamish & Delios
(1997) ont montré que le contrôle des institutions est un élément important de la performance des
joint ventures dans les pays en voie de développement.
Par ailleurs, dans sa thèse de doctorat Jianwei Zhang (1997) montre que le développement des joint
ventures suite à l'ouverture partielle de la Chine, a amené les pouvoirs publics à infléchir
continuellement sa politique restrictive vers une modernisation des institutions. En effet, plus les
investissements s'accroissent plus le paysage institutionnel devient de plus en plus viable. Par
ailleurs, depuis les politiques d'ajustement structurel en Afrique, le développement des joint
ventures a connu une accélération importante (confère une série de recherches empiriques par le
réseau AUPELF/UREF de 1990 à 1995). Concomitamment, les pouvoirs publics ont soutenu ce
processus et ont mis en place une série de dispositions réglementaires qui garantissent un
fonctionnement plus efficace des institutions (codes des sociétés, code des investissements, code
du travail, etc.). Au total, une politique de développement économique basée sur les joint ventures
implique une évolution des institutions vers un environnement fiable et efficace. De ce fait, les
joint ventures ayant un impact sur l'environnement institutionnel affectent en conséquence le
développement économique.
Cependant aucune performance d'alliance et aucun développement économique ne seraient
possibles sans la prise en compte du contexte local dans lequel évolue l'alliance. Aussi, le contexte
des pays en voie de développement aura certainement un impact sur le développement économique
et la performance des alliances. C'est pourquoi après l'analyse de l'impact des alliances
stratégiques Nord/Sud sur le développement économique, il est important de mesurer également
l'impact du contexte des pays en voie de développement.
3.2 L'impact du contexte local sur le développement économique
Pour mieux apprécier l'impact des alliances stratégiques Nord/Sud sur le développement
économique, l'analyse du contexte culturel, politique et social sera déterminante. En effet,
l'organisation interne des pays en voie de développement manifestera une influence considérable
aussi bien sur la performance des alliances stratégiques Nord/Sud que sur le développement
économique. Dans la littérature, cette question du contexte a été abondamment abordée par
plusieurs auteurs et particulièrement par les théories institutionnelles (Williamson, 1975; Scott,
1987; Zucker 1987). Ces théories institutionnelles font généralement référence à deux types de
rationalité: le premier dit de l'économie institutionnelle (Williamson, 1975, 1985) se focalise sur la
structure de gouvernance dans les relations d'échanges marchands.
Cette approche soutient que le contexte a peu d'influence sur la performance des organisations et
met principalement l'accent sur les interrelations économiques. A l'opposé, le deuxième type de
rationalité s'inspire de la sociologie (Selznick, 1950; Meyer & Rowan, 1977; Powell & DiMaggio,
1991; Scott, 1987; Zucker, 1987). L'hypothèse principale de cette approche théorique à laquelle
nous souscrivons, stipule que les organisations sont des formes sociales d'arrangements (de
compromis). Pour ces auteurs, les institutions peuvent être vues comme des systèmes qui reposent
sur des structures et des activités cognitives, normatives et régulatives. Ainsi, ces systèmes
affectent les organisations à travers les lois, les règles et les normes (Powell & DiMaggio, 1991;
Scott, 1995).
Dans tous les cas, cette approche s'oppose résolument à la rationalité économique défendue par
l'économie institutionnelle. Malheureusement dans l'étude des alliances stratégiques, cette vision
économique a été très dominante (Hennart, 1988; Kogut, 1988; Harrigan, 1985). Nous avons déjà
eu l'occasion de montrer les limites et les fondements théoriques de cette vision économique à
travers la théorie des coûts de transaction (chapitre II); l'objectif de cette section est de montrer que
la performance des alliances Nord/Sud est grandement influencée par le contexte social, politique
et culturel local.
En effet, les alliances stratégiques Nord/Sud évoluent dans un contexte local particulièrement
complexe qualifié à la fois de technique et d'institutionnel (Scott, 1992; Scott & Meyer, 1991).
Pour ces auteurs, le système technique est sensiblement constant quel que soit l'environnement; par
contre, le système institutionnel est variable dépendamment d'un pays à un autre. Par conséquent,
la prise en compte des dimensions sociétales dans le management des alliances stratégiques
Nord/Sud est importante, car elles influencent les relations interorganisationnelles. Nous proposons
de faire l'analyse de ce contexte sous trois aspects: socio-économique, politique, et culturel.
3.2.1 L'influence du contexte socio-économique
L'économie dans la plupart des pays en voie de développement se caractérise par un dualisme entre
un secteur industriel moderne inadapé à la demande intérieure et un secteur traditionnel, informel,
mais qui s'adapte remarquablement bien aux contraintes sociales et aux besoins locaux des
différents groupes (Hugon, 1993). Inspirée par Boeke (1953), la notion de dualisme est très
souvent avancée à propos des économies en développement. Elle siginifie que la société n'est pas
homogène, mais est constituée de deux ou plusieurs parties fonctionnant selon des règles
différentes et animées par des mobiles différents.
Le dualisme implique par conséquent une désarticulation de l'économie, ces deux composantes
n'ayant pas de liens étroits et d'interactions permanentes (Penouil, 1979). En effet, dans le secteur
dit moderne, les entrepreneurs tentent d'appliquer les principes issus de la théorie économique
néo-classique. Cette théorie fait de l'accumulation économique, un facteur indispensable au
développement (Kuznets, 1972). Ainsi, une telle vision tend à privilégier uniquement la rationalité
des échanges marchands en minimisant le rôle de la collectivité, et des rapports sociaux. En effet
dans la plupart des pays en voie de développement, la valeur d'un acte économique se mesure au
renforcement des liens sociaux qu'il entraîne au sein du groupe (Penouil, 1979). Dans la plupart de
ces pays, ce sont les intérêts de la communauté qui priment sur les intérêts individuels (Penouil, op.
cit.). A titre d'exemple, l'entreprise à l'occidentale en tant qu'organisation sociale est ressentie
comme un corps étranger à la vie africaine, car la perception des rapports entre le temps et l'argent
n'est pas aussi fondamentale que dans les sociétés occidentales. En outre, la réussite économique
ne s'accompagne pas d'une mobilité sociale ascendante. En fait toute réussite en dehors du groupe
peut conduire à l'ostracisme (Fottorino, Guillemin et Orsenna, 1992). Par conséquent, les seules
richesses sont celles qui sont partagées avec la communauté et qui sont socialement visibles
(Latouche, 1986).
Du reste, la famille élargie est toujours présente; lorsqu'elle est modeste, le surplus va d'abord aux
proches, puis aux voisins, enfin à la tribu (Bourgoin, 1984; Diakité, 1986). Par exemple, on a vu
chez les Diola du Sénégal un sacrifice de 750 têtes de bétail pour célébrer une circoncision
(Fottorino, Guillemin et Orsenna, op.cit.). Par ailleurs, il n'est pas rare de voir des agriculteurs
pauvres, sous-alimentés, distribuer de grandes quantités de nourriture à l'occasion de mariages,
circoncisions, funérailles. L'illustration la plus parfaite de ce type de comportement se résume dans
l'attitude du "Docteur Mobylette": « A l'ombre d'un caïlcedrat géant de Bamako, on trouvait
encore, il y a quelques années, un bricoleur malin que les experts des Nations Unies appelaient le
"Docteur Mobylette". Chaque matin de bonne heure, il installait sa caisse à outils au pied de
l'arbre. Le bonhomme avait calculé qu'avec 2 000 francs CFA (20 FF) par jour, il pouvait
facilement subvenir à ses besoins comme à ceux de sa famille. Une fois la somme empochée, il
cessait de travailler, son frère prenant le relais sous le caïlcedrat. Après l'avoir longuement
observé, quelques spécialistes du développement proposèrent au Docteur Mobylette de voir les
choses de plus en plus grand, d'ouvrir un atelier dans la capitale, d'adopter des horaires fixes,
et, au bout du compte, de se trouver à la tête d'une véritable entreprise.
Le Docteur Mobylette mit peu de temps pour donner sa réponse. Il remercia mais refusa, estimant
qu'un tel chambardement dans l'usage de la caisse à outils reviendrait à voler le travail de son
frère» (Fottorino, Guillemin et Orsenna, op.cit., p.18). Cette attitude du Docteur Mobylette traduit
parfaitement le choc de rationalité entre la culture occidentale qui prône l'accumulation
économique et les pays en voie de développement qui prônent d'abord une sorte "d'accumulation
sociale" avant toute idée d'accumulation économique. Aussi, les relations entre employeur et
employé dans la culture communautaire africaine fonctionnent sur une base morale et non
contractuelle et individualiste. Ce sont donc des performances mesurées collectivement, générant
une cohésion du groupe en permettant des relations inter-individuelles plus denses qui sont
implicitement recherchées dans les entreprises africaines.
Ainsi, pour favoriser la performance des alliances Nord/Sud, la gestion des alliances Nord/Sud
doivent parvenir à concilier valeurs traditionnelles et efficacité économique de même que le
contexte politique.
3.2.2 L'influence du contexte politique
Les organisations sociales dans la plupart des pays en voie de développement reposent sur diverses
origines: religieuses, politiques, ethniques, etc..
De l'Amérique latine à l'Asie en passant par l'Afrique, la répartition du pouvoir est inégale d'une
nation à une autre (Potholm, 1981). Toutefois, les structures présentent quelques traits de
similitude: elles sont très centralisées, personnalisées et hiérachisées.
La société indienne est structurée autour de quatre castes hiérarchisées (Lahsen et Mundler, 1995).
Chaque individu est tenu de se conformer aux obligations liées à son appartenance à l'une ou l'autre
de ces castes, obligations qui interviennent à tous les niveaux de la vie quotidienne. Notons que ces
obligations sont morales et religieuses, mais elles ne sont pas légales dans le sens où elles reposent
plus sur la coutume que sur la loi. Le passage d'une caste à l'autre est impossible du vivant de
l'individu, et ne peut se faire que lors du passage à une autre vie. Du point de vue de la rationalité
économique telle qu'elle est vue dans les pays développés une telle structuration de la société
bloque l'évolution sociale, interdit à l'individu d'exprimer sa créativité, freine la diffusion des
connaissances et du progrès technique,etc (Bourgoin, op.cit.). Ce système apparaît également
comme moralement condamnable pour toute personne ayant comme système de référence une
idée égalitaire du droit des individus (Penouil, op. cit.).
La société africaine est en général très paternaliste et hiérarchisée. Peu portée à l'individualisme,
elle est égalitaire dans les limites d'un groupe d'âge, mais hiérarchisée dans les relations d'un
groupe à l'autre (Hugon, 1993). On distingue deux grands groupes de systèmes politiques (Konaré,
1981; Bourgoin, 1984): ceux où le centre du pouvoir est facilement identifiable dans une ère
culturelle donnée (structure centralisée) et ceux le pouvoir politique est réparti entre les divers
groupements constituant une même société (structure segmentaire).
L'organisation des pays de l'Afrique noire sur le modèle de démocratie à l'occidental a crée une
situation paradoxale: un État "démocratique" dont la gestion repose sur les structures sociales et
ancestrales. Une certaine concurrence s'établit alors dans de nombreux pays entre les différents
niveaux administratifs, notamment le niveau local reposant sur une répartition des pouvoirs issue
de la tradition, et une administration centrale issue du régime colonial (Esseks, 1975).
Une des conséquences de cette situation est une certaine instabilité politique, ponctuée souvent par
des pouvoirs dictatoriaux (Azam, 1993; 1994). Comme le souligne fort justement Penouil (1979),
«le tiers monde fonctionne avec des régimes politiques dans lesquels le principal, sinon le seul
facteur de mobilité, est le coup d'État» (p.70). De plus, l'administration censée représenter les
intérêts publics est totalement inefficace et corrompue; elle est le symbole de la domination
occidentale durant la période coloniale (Ela, 1990).
Ainsi, dans son ouvrage L'Afrique malade d'êlle même, Tidiane Diakité dresse un constat sans
complexe: « l'administration n'est pas un outil de développement en Afrique, c'est au contraire un
énorme gouffre qui engloutit des sommes énormes quotidiennement et sans le moindre apport»
(Diakité, 1986, p.67).
Au niveau de la gestion des entreprises, le même phénomène se reproduit avec des structures
d'organisation et de contrôle à l'occidental et un fonctionnement fortement inspiré des valeurs
traditionnelles (Bourgoin, op.cit.). En outre, le caractère autoritaire de la société traditionnelle, le
cloisonnement des activités et les relations