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Samuel Cahen, éducateur et premier traducteur juif de la Bible en français

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Abstract

Cette étude présente le portrait de l’homme-Samuel Cahen (1796-1862) et de son milieu. Nous nous efforçons d’éclairer le contexte dans lequel il évoluait et les circonstances dans lesquelles il a rédigé ses manuels d’enseignement juif puis sa traduction bilingue et annotée de la Bible. Surtout connu pour la revue qu’il a créée et dirigée : Les Archives Israélites de France, S. Cahen reste méconnu à tort pour son grand œuvre : la première traduction juive française, de l’ensemble de la Bible hébraïque français, accompagnée de notes, de commentaires, d’articles de fond et du texte hébraïque vocalisé, ponctué, avec ses signes de cantillation pour la lecture synagogale (18 volumes in-4°, 1831-1851). Nous donnons en annexe des textes de S. Cahen et des extraits de sa traduction ainsi qu’une bibliographie détaillée.
Tsarfat : mutations de l’identite´
juive a` l’e´poque moderne
et contemporaine
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Communaute´ et Patrimoine
Se´rie de publications
Centre Aaron et Rachel Dahan pour la culture, la socie´te´ et l’e´ ducation dans le
patrimoine du judaı¨sme se´farade
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Bar-Ilan University Press, Ramat Gan
Tsarfat : mutations de l’identite´
juive a` l’e´poque moderne
et contemporaine
Sous la direction d’
Erik H. Cohen
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ISBN 978y965y226y440y4
3Universite´ Bar-Ilan, Ramat Gan 2014
Tous droits re´serve´s, y compris ceux de la traduction.
Aucune partie de ce livre ne peut eˆtre reproduite ou utilise´e sous quelque
forme et par quelque moyen, e´lectronique ou me´canique, y compris la
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recherche documentaire, sans l’accord e´crit de l’e´ diteur.
Photocomposition : Graphit Press Ltd, Je´rusalem
Imprime´ en Israe¨l 2014
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Table des matie`res
Prologue V
Histoire
Simone Mrejen-O’Hana
Le choix du conjoint dans l’une des quatre carrie`res des juifs du
Pape : l’exemple de Carpentras (XVIIe
yXIXesie`cle) 5
David Weinberg
La guerre froide et la communaute´ juive de France : e´volution d’une
crise 29
Culture et pense´e juive
Dan Jaffe´
La Wissenschaft des Judentums a` la franc
¸aise : l’e´tude de la litte´rature
talmudique et des origines du christianisme par les savants franc
¸ais
du XIXesie`cle : le cas d’Israe¨l Le´vi 59
Francine Kaufmann
Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif de
la Bible en franc
¸ais 77
Juliette Hassine
Juifs, judaı¨sme et culture juive sous la Troisie`me Re´publique d’apre`s
l’œuvre de Marcel Proust 119
Erik Cohen
Manitou, le sociologue : exploration 141
Vie religieuse
Gabrielle Atlan
Le divorce dans la communaute´ juive de France a` l’aube du XXIe
sie`cle 157
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Joe¨lle Allouche Benayoun
Les rabbins du Consistoire en France aujourd’hui : d’une ge´ne´ration
a` l’autre 191
Sionisme
Philippe Boukara
Le mouvement sioniste et la France 207
Re´flexions sur la communaute´ juive
Alain Michel
L’e´ volution religieuse de la communaute´ juive au miroir des EEIF :
Quelques exemples choisis 223
Michel Serfaty
Juifs et musulmans de France : une relation a` construire 233
Shmuel Trigano
Naissance et de´clin de l’identite´ communautaire juive en France
(1944y2001) 253
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Prologue
ERIK H. COHEN
De´die´ a` la me´ moire de Juliette Hassine qui n’a pu voir la publication
de cet ouvrage auquel elle attachait une grande importance.
Un livre a` caracte`re acade´mique prend place dans le monde de la recherche a`
un moment donne´ et s’inscrit dans le contexte d’autres livres et articles. La
contribution du pre´ sent ouvrage sera donc mesure´e a` l’aune des publications
de ces dernie` res anne´es. Le terme contexte peut aussi eˆtre pris dans son
sens large : l’Etat de la socie´ te´ au moment ou
`le recueil est conc
¸u, e´crit
et publie´. De nombreuses anne´es, d’aucuns diront, non sans raison, trop
nombreuses, se sont e´ coule´ es entre le moment ou
`les auteurs ont e´ te´ invite´ s
a` e´ crire leurs articles et celui ou
`ce livre est rendu public. Et pourtant le
contexte social, spirituel et politique des Juifs en France demeure aussi
proble´matique que depuis les anne´es 2000. L’ambiance pesante qui re´gnait
alors s’est encore de´grade´e. C’est en janvier 2002 que la dernie`re e´ tude
nationale sur les Juifs de France a e´te´ re´ alise´e1. Au meˆ me moment, et sans
relation aucune avec cette e´tude, Pierre-Andre´ Taguieff e´crit : « Jamais, dans
la France d’apre`s-guerre, les amalgames antijuifs n’ont circule´ dans autant
de milieux sociaux, en rencontrant aussi peu de re´sistance intellectuelle et
politique, que depuis cet automne 20002».
Dans le meˆ me temps, l’Union des e´tudiants juifs de France et SOS
Racisme publient un Livre blanc des violences antise´mites en France
depuis septembre 20003. Il s’agit d’un antise´ mitisme prive´ de nombre de ses
1Erik H. Cohen, Heureux comme Juifs en France ? Etude sociologique. Akadem —
Elkana Editions, ParisyJe´ rusalem, 2007.
2Pierre-Andre´ Taguieff, La nouvelle Jude´ophobie. Editions Mille et une nuits-
Fayard, Paris, janvier 2002, p.11. Voir e´galement sur le climat en France, l’analyse
de Shmuel Trigano, dans LEbranlement d’Israe¨ l. Philosophie de l’histoire juive.
Editions du Seuil, Paris, 2002.
3Union des e´tudiants juifs de France, SOS Racisme. Les Antifeujs. Le livre blanc des
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VI Erik H. Cohen
the` mes traditionnels, constatent les auteurs de cet ouvrage qui qualifient
d’antifeuj ces comportements agressifs. Ajoutons enfin le quotidien Le
Monde, qui en fe´vrier 2002 consacre son titre de premie`re page a` une
enqueˆte sur l’antise´ mitisme en France. Celle-ci est base´ e sur une liste de
300 « actes hostiles » commis contre des Juifs en re´ gion parisienne entre
septembre 2000 et novembre 2001. La liste avait e´ te´ publie´e deux mois
auparavant, en de´cembre 2001, par le CRIF (Conseil repre´ sentatif des
institutions juives de France4).
On aurait donc pu arguer que l’enqueˆte de 2002 a` l’initiative du FSJU
e´tait conjoncturelle, date´e, et que les re´sultats e´taient biaise´ s par le climat
qui pre´valait a` l’e´poque. Certes ! Mais toute enqueˆ te sociologique n’est-
elle pas, par la force des choses, marque´ e par son temps ? En re´alite´,
une de´ cennie plus tard, la situation s’est aggrave´ e, puisque selon deux
e´tudes re´centes non encore publie´ es au moment ou
`j’e´ cris cette pre´face5,
les Juifs de France ne sont plus 21 % comme en 2002 a` avoir souffert de
l’antise´mitisme ces dernie`res anne´ es, mais 27 % en 2012y20136.
***
Ce livre est le premier a` paraıˆtre en franc
¸ais aux e´ ditions de l’universite´
violences antise´mites en France depuis septembre 2000. Editions Calmann-Levy,
Paris, 2002. De fait, une liste des incidents dont les communaute´ s juives ont e´te´
victimes depuis le de´ but de la deuxie` me intifada avait e´te´ publie´e quelques mois
auparavant par l’Observatoire du monde juif. Bulletin n˚ 1, novembre 2001.
4Le Monde du mardi 19 fe´ vrier 2002. Concernant les actes d’antise´mitisme en
France, les donne´es recueillies en 2002 montrent que 21 % des Juifs de France ont
souffert personnellement de l’antise´ mitisme au cours de ces cinq dernie` res anne´es.
La donne´ e est de poids et confirme en quelque sorte la tendance enregistre´e au
cours des anne´es 2000 et 2001.
5La premie`re e´tude a e´ te´ commandite´ e par la FRA (Vienne), e´ tude qui portait sur les
expe´ riences et perceptions de l’antise´mitisme des Juifs de neuf pays d’Europe, dont
la France. Le rapport final est annonce´ pour novembre 2013. La deuxie` me e´tude
s’adressait a` un panel de Juifs de France aˆ ge´s de 18 a` 40 ans, e´tude commandite´ e
par Taglit-Birthright. Les deux e´tudes e´ valuent a` 27 % ou 28 % cette expe´rience de
l’antise´mitisme en 2012y2013. Re´alise´e a` partir de deux me´ thodologies diffe´ rentes
sur des populations diffe´rentes, cette concomitance des re´sultats est particulie`rement
e´ loquente.
6De fait la situation est encore plus grave, puisqu’en 2002, la question concernait
les cinq dernie`res anne´es, alors que les nouvelles e´tudes portaient sur les deux
dernie`res anne´ es, voire la dernie`re anne´e !
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Prologue VII
Bar-Ilan. Depuis les anne´es 2000, le nombre d’e´ tudiants parlant la langue de
Molie`re et de Bergson a beaucoup augmente´ — ils sont plusieurs centaines-
dans l’ensemble des universite´s israe´liennes, et a` Bar-Ilan en particulier.
Ce livre marque ainsi un tournant a` la fois e´ditorial et sociologique, l’un
exprimant l’autre.
Cet ouvrage fait suite a` la tenue d’une confe´ rence internationale sur
le jud¨sme franc
¸ais a` l’universite´ Bar-Ilan en 2006. Conc
¸ue dans une
perspective historique et contemporaine, la confe´ rence a accueilli de
nombreux intervenants de plusieurs pays : France, USA et Israe¨l qui ont
pre´ sente´ 70 communications, attirant un public de plus de 600 personnes.
Parmi ces intervenants, des chercheurs de renom et de hauts responsables
communautaires du judaı¨sme franc¸ais (Consistoires, CRIF, FSJU, AIU).
Trois livres verront le jour a` la suite de cette confe´ rence, tous publie´ s
par les e´ditions de l’universite´ Bar-Ilan : le pre´sent volume en franc
¸ais, un
recueil en he´ breu sur Rachi et ses disciples (dirige´ par Avinoam Cohen,
paru en juin 20137) et enfin un livre sur la vie juive contemporaine en France
(a` paraıˆtre prochainement en he´breu8). Au total, une quarantaine d’articles
scientifiques sur les Juifs de France.
Cet ouvrage est divise´ en cinq sections : histoire, culture et pense´e juive,
vie religieuse, sionisme et re´flexions sur la communaute´ juive.
Simone Mrejen-O’Hana de´crit le choix du conjoint dans l’une des quatre
carrie`res des juifs du Pape. Elle y explore les principes de de´signation,
d’identification et de repre´ sentation collectifs et individuels ainsi que les
syste`mes de transmission et de reproduction sur la longue dure´e historique
dans Carpentras la juive, du XVIIeau XIXesie`cle.
David Weinberg de´veloppe une analyse socio-politique de la communaute´
juive de France au lendemain de la Deuxie`me Guerre mondiale. L’angle
d’analyse choisi est la guerre froide, et son influence sur les relations
externes et internes de la communaute´ avec les institutions internationales.
Francine Kaufmann nous pre´sente le rabbin Samuel Cahen (1831y1851),
le premier traducteur de la Bible en franc
¸ais. Malgre´ l’importance
7¢¯„Ó ˙È·Â È"˘¯ [Rachi et ses disciples]
8ÂÓÊ·Â ‰˘„Á‰ ˙Ú· ˙ÂÈÏÒ¯·ÈÂ‡Ï ˙ÂÈ„ÂÁÈÈ ÔÈ· :˙Ù¯ˆ [France : entre spe´cificite´ et
universalite´ a` l’e´ poque moderne et a` notre e´ poque]
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VIII Erik H. Cohen
conside´ rable de cette traduction de la Bible, pour les Juifs et les non-Juifs,
Samuel Cahen est absent de l’Encyclope´ die juive et tre`s peu a e´te´ e´crit sur
lui.
Dan Yaffe´ cerne les contours de la « science du judaı¨sme » en France
a` la fin du XIXesie`cle au travers de la personnalite´ d’Israe¨l Le´ vi
(1856y1939), dont la contribution scientifique est encore aujourd’hui une
source intarissable pour qui s’inte´ resse a` ces questions.
Juliette Hassine analyse la repre´sentation de la communaute´ juive
franc
¸aise dans l’ensemble des e´ crits de Proust. Son e´tude est entreprise a`
partir des manuscrits et des avant-textes d’A
`la recherche du Temps perdu.
Erik H. Cohen s’attache a` la de´couverte d’un aspect peu connu d’un
penseur majeur de la communaute´ juive franc¸aise, Le´on Aske´nazi, plus
connu sous le nom de Manitou. Son approche sociologique, dont la
proble´matique se situe au cœur de sa compre´hension du fait juif, est
expose´e.
Dans la litte´rature sur le monde juif, tre`s peu de travaux sont consacre´ s aux
rabbins du Consistoire en France aujourd’hui. Joe¨lle Allouche Benayoun
comble ce vide en apportant des e´le´ments sociologiques sur le sujet
puis compare la fonction de rabbin dans notre socie´ te´ a` la fonction
eccle´siale, pour mesurer la distance, la singularite´ ou les similitudes des
positionnements.
Jalousement garde´s, les dossiers de divorce religieux (gittin) non archive´ s
du tribunal rabbinique de Paris n’avaient jamais e´ te´ mis a` la disposition
d’un chercheur. Gabrielle Atlan, autorise´e — a` titre exceptionnel a`
consulter ces dossiers sur place et a` mener une enqueˆ te statistique, nous
offre des donne´ es originales.
Philippe Boukara analyse les spe´ cificite´s des rapports du mouvement
sioniste et de la France. Il de´finit le mouvement sioniste a` la fois comme
porteur d’un projet culturel spe´ cifique de la socie´te´ juive et comme une
composante du syste` me ge´ opolitique mondial, mobilise´ pour assurer au
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Prologue IX
Proche-Orient la pe´ rennite´ de l’E
´tat d’Israe¨l dont il a contribue´ a` cre´er les
fondations.
Comparant des documents du mouvement EIF des anne´es 30 et 90 du
sie` cle pre´ ce´ dent, Alain Michel de´couvre des transformations profondes
qui illustrent les changements importants qui se sont produits dans la
communaute´ juive en ce qui concerne la de´finition meˆ me du ve´cu juif au
cours du XXesie`cle.
Michel Serfaty de´gage les parame`tres d’un de´ but d’histoire des relations
entre juifs et musulmans de France. En effet, si a` ce jour l’e´volution de
ces relations n’a e´ te´ connue qu’a` la faveur d’articles publie´s dans la presse
franc
¸aise en ge´ ne´ ral, cette pre´sentation d’une re´ capitulation est inte´ressante
pour l’avenir.
Le livre conclut avec un article de Shmuel Trigano sur les logiques
socio-politiques de la naissance de l’identite´ de la communaute´ juive
franc¸aise au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et de son de´clin
au cours des dernie`res anne´es du XXesie` cle.
***
En invitant les chercheurs a` apporter leur concours a` ce livre a` caracte`re
acade´mique, j’avoue ne pas avoir entrevu l’ampleur de la taˆche. En re´alite´,
il aura fallu investir plusieurs anne´s de labeur, chaque e´ tape de la re´alisation
de cet ouvrage exigeant des mois de travail.
Qu’il me soit permis ici de remercier les auteurs pour leur importante
contribution et pour la patience dont ils ont fait preuve.
Les lecteurs des divers textes ont accepte´ de bien vouloir re´agir, commenter,
critiquer et sugge´ rer des pistes et des re´ fe´rences aux divers auteurs, dans
un processus de lectorat doublement anonyme. Chaque e´crit a fait l’objet
d’une analyse d’un comite´ de lecture de deux, parfois trois lecteurs.
Francine Kaufmann et Ce´cile Binder ont re´ alise´ un immense travail
e´ditorial. Je tiens aussi a` remercier le centre Aharon et Rachel Dahan
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XErik H. Cohen
pour la promotion de la culture et de la tradition se´ pharade, son directeur,
Shimon Ohayon, aujourd’hui membre de la Knesset, Ora Kobelkowsky
et Maya Finkelshtein. Sans leur soutien inde´fectible, ni la confe´rence
internationale de 2006 ni ce livre n’auraient pu voir le jour. Je souhaiterais
e´galement remercier les e´ditions de l’universite´ Bar-Ilan, leur directrice,
Margalit Avissar et son chef acade´mique jusqu’en 2013, Ephraim Hazan,
pour leur soutien professionnel. C’est avec reconnaissance que je voudrais
souligner l’aide rec
¸ue de mon colle`gue Avinoam Cohen tout au long de la
production de ce livre.
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SAMUEL CAHEN (1831y1851) :
E
´DUCATEUR ET PREMIER TRADUCTEUR
JUIF DE LA BIBLE EN FRANC
¸AIS
FRANCINE KAUFMANN
Premier traducteur juif de l’inte´gralite´ de la Bible he´braı¨que en franc
¸ais (18
volumes in-4˚, 1831y1851), fondateur des Archives israe´lites de France1(1840),
Samuel Cahen (1796y1862) me´riterait une place d’honneur dans les livres
d’histoire et les encyclope´dies. Pourtant l’Encyclopaedia Judaı¨ca ne mentionne
que son fils2, le philosophe et journaliste Isidore Cahen3. En 1902, la Jewish
Encyclopaedia (e´dition e´lectronique 2002) lui consacrait pourtant une courte
notice4, tout comme The Universal Jewish Encyclopedia5. On peut trouver aussi
de bre`ves analyses et de maigres donne´es biographiques dans des ouvrages sur
les traductions franc¸aises de la Bible (Bogaert 1991 : 206 ; Delforge 1991 :
231y232) et glaner quelques re´fe´rences parseme´es dans les livres d’histoire du
judaı¨sme franc
¸ais (par ex. : Berkovitz 2004 : voir Index a` : Cahen). Ce qu’on
1Nous citerons les Archives dans ce texte sous le sigle A.I. (SC de´ signant Samuel
Cahen). Nous e´crivons « Juif » avec une majuscule pour signaler l’appartenance
communautaire et « juif » quand le substantif de´signe essentiellement l’obe´dience
religieuse (conforme´ ment aux re`gles de la langue franc
¸aise).
2Encyclopaedia Judaı¨ca, 16 volumes, Keter Publishing House, Je´ rusalem, 1972. Voir Vol.
V, p. 18. Trois lignes et demie sont cependant consacre´ es a` la Bible de Cahen, dans
l’article consacre´ aux traductions bibliques en franc
¸ais, IV : 882.
3Isidore Cahen (1826y1902) reprit les Archives israe´lites peu avant la mort de son pe`re,
enseigna au Se´ minaire rabbinique (1859y1879), et fut l’un des fondateurs de l’A.I.U.
4The Jewish Encyclopaedia, ed. Isidore Singer, douze volumes, NY et Londres,
Funk and Wagnalls Company, 1902, vol. 3, p. 197 et 491y492 (articles :
“Bible Translations/French Translations” et “Cahen, Samuel et Isidore”). La notice
e´ lectronique, signe´ e Isidore Singer et Isaac Broyde´ est consultable a` l’adresse :
http ://www.jewishencyclopedia.com/view.jsp ?artid=23&letter=C
5The Universal Jewish Encyclopedia, ed. Isaac Landman, dix volumes, NY, 1940, Vol. 2,
p. 624y625.
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78 Francine Kaufmann
sait de lui s’ave`re ne´anmoins fragmentaire et parfois contradictoire. La source
la plus e´tendue et la plus fiable reste la notice biographique parue dans les
Archives israe´ lites a` la mort de Samuel Cahen, survenue le « mercredi 8 janvier
1862 a` dix heures du matin6, » que l’on peut comple´ter par des digressions
personnelles disse´ mine´es par Cahen lui-meˆme dans les avant-propos et les
annexes des volumes de sa Bible. On dispose enfin aujourd’hui de deux articles
universitaires, les chercheurs commenc
¸ant a` peine d’e´tudier spe´cifiquement son
œuvre (Nahon 2002 ; Schwarzbach 2003)7.
Pour beaucoup, Samuel Cahen appartient essentiellement a` l’histoire des
ide´es, comme acteur de la ‘Re´ge´ ne´ration’ de la socie´te´ ‘israe´lite’. On le place
a` la charnie` re des ide´aux e´ mancipateurs et patriotiques de la Re´volution de
1789 et des aspirations juives des Lumie`res he´braı¨ques, d’une Haskala a` la
mode franc
¸aise. On voit en lui un pre´curseur d’un courant de re´forme du
culte et de l’enseignement juifs qui devait s’imposer par la suite en France
sous la forme du judaı¨sme ‘libe´ral’ (re´forme´ ). On le conside`re enfin comme un
annonciateur des Sciences du judaı¨sme. Mais on cite trop rarement sa traduction
du Tanakh (l’Ancien Testament des chre´tiens) comme grand œuvre de la culture
jude´o-franc¸ aise de la premie`re moitie´ du XIXesie`cle, malgre´ l’influence certaine
qu’elle exerc
¸a parmi les Juifs et les non-Juifs. Sait-on d’ailleurs a` quel point cet
homme eut a` lutter pratiquement seul, jusqu’a` l’e´puisement, pour re´aliser son
reˆve : proposer en franc¸ais l’e´quivalent de la re´volution culturelle introduite en
Allemagne par Moı¨se Mendelssohn ? Cahen le conside´rait comme son mode` le
et l’appelait : « le vertueux philosophe de Berlin », vantant sa « traduction du
Pentateuque dont l’influence a e´te´ immense et d’ou
`date la re´ge´ne´ ration des
Israe´lites d’origine allemande8. »
6Archives israe´lites 1862, 2 : « Notes biographiques » (non signe´es ; donc attribuable au
directeur de la publication, Isidore Cahen, fils aıˆne´ de Samuel), 76y79.
7Au moment de corriger les e´ preuves, nous tenons a` signaler un nouvel article (dont nous
n’avons pu tirer profit dans cette e´tude) : Danielle Delmaire, « Traduction de la Bible
par Samuel Cahen au 19eSie`cle », in Exe´ge`se et critique des textes sacre´s, judaı¨sme,
christianisme, islam, hier et aujourd’hui (D. Delmaire et G. Gobillot e´ d.), Paris, 2007,
75y95.
8S. Cahen, Avant-propos de la Gene`se, p. XIII de l’e´ dition de 1831, p. IX et X de
l’e´ dition de 1845. Dans cette seconde e´ dition, il renvoie en note, p. X, a` une proposition
d’hommage a` Mendelssohn, qui figure dans les Archives Israe´lites de France t. 1er (1840),
p. 55. Reproduisant une lettre de lecteur, il l’introduit par un appel a` « manifester pour
la me´ moire de Mendelsohn (sic), pe`re de la civilisation israe´lite, notre reconnaissance,
sans doute partage´ e par toute l’Europe israe´ lite. De pre`s ou de loin, nous lui devons le
bonheur d’eˆ tre sortis des ornie`res du moyen-aˆge, et de me´ riter d’eˆ tre admis au rang des
citoyens » (ibid. p. 53).
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 79
C’est un portrait de l’homme-Samuel Cahen et de son milieu que nous
voudrions pre´senter dans cet article. Nous nous efforcerons d’e´clairer le contexte
dans lequel il e´voluait et les circonstances dans lesquelles il a re´ dige´ ses manuels
d’enseignement juif puis sa traduction bilingue et annote´e de la Bible he´braı¨que.
E
´le´ments biographiques
Samuel Cahen est ne´ le 4 aou
ˆt 1796, au cœur du quartier juif populeux de Metz.
La ville est a` l’e´poque un centre vital du judaı¨sme d’Occident, au carrefour
des cultures franc
¸aise et allemande, juive et occidentale. Sur les 40 000 aˆmes
que compte la population juive de France en 1789, 7500 re´sident a` Metz et
en Lorraine (25 000 en Alsace, 500 seulement a` Paris ; Schwarzfuchs 1975 :
205). Outre des synagogues, des e´ coles, un e´phe´ me`re journal yiddish (Zeitung,
1789y1790), des librairies et des imprimeries he´braı¨ques9, elle compte une
prestigieuse Yechiva qui s’illustra notamment sous la direction, entre 1765 et
1785, d’Arye Loeb ben Acher, dit le Cha’agate Arye. (Cette Yechiva deviendra,
en 1829, l’E
´cole Centrale rabbinique et c’est la` que seront forme´s les rabbins
franc¸ais jusqu’au transfert de l’E
´cole a` Paris, en 1859, date ou
`elle prendra
le nom de Se´minaire israe´ lite de France). Fonde´e en 1705, la Yechiva s’e´ le`ve
pre`s des bords de la Moselle, rue de l’Arsenal (anciennement rue des Juifs), la
rue meˆme ou
`naıˆt Samuel Cahen, a` deux pas de la synagogue10. Le judaı¨sme
de Metz est patriotique tout en restant tre` s attache´ a` ses traditions religieuses
et a` l’e´rudition talmudique. Malgre´ un petit noyau de riches marchands et une
e´ lite intellectuelle de maskilim qui, avant meˆme la Re´volution, de´ veloppent une
pense´e juive originale, dans l’esprit de la modernite´, la masse est pauvre (voire
mise´reuse, comme la famille de Samuel Cahen) et be´ne´ficie d’une instruction
lacunaire, acquise au Talmud Torah. Ces Juifs ashke´nazes parlent le yiddish
ou le dialecte local et maıˆtrisent mal les langues de l’Europe des Lumie`res.
L’e´ ducation de Samuel Cahen a` l’e´ cole juive de Metz dut ressembler a` celle
9De` s 1764 celle de Moı¨se May — voir Schwarzfuchs 1975,171 ; entre 1813 et 1830,
l’imprimerie d’Ephraı¨m Hadamart, qui s’e´tablit ensuite a` Paris, voir S. Cahen 1840, p.
41, note 1.
10 L’ancienne synagogue de la rue de l’Arsenal date de 1716. C’est sur son emplacement
qu’a e´te´ rebaˆtie et inaugure´e en aou
ˆt 1850 la grande synagogue actuelle. Par de´cision du
Conseil municipal de la ville de Metz, le 19 de´ cembre 1963, la rue de l’Arsenal a e´ te´
rebaptise´ e rue E
´lie Bloch a` la me´moire du Rabbin de la jeunesse de Metz, re´sistant mort
en de´ portation.
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80 Francine Kaufmann
que rec
¸ut dix ans plus toˆt son futur ami, Gerson-Le´ vy (1784y1864), a` l’e´cole
centrale de la Moselle :
Tenus tout le jour dans une chambre sans air et sans lumie` re, courbe´s
sur quelques pages de Talmud, ces enfants e´coutaient sans la comprendre
une explication verbale donne´e du texte he´breu faite par un maıˆtre peu
lettre´ et qui n’avait souvent que la fe´rule pour re´veiller leur attention
endormie. Quant a` la lecture et a` l’e´criture, soit en franc¸ais soit en
allemand, les deux idiomes plus ou moins mal parle´s dans leurs familles,
ils n’y e´taient instruits que plus tard, et lorsqu’ils approchaient de leur
treizie`me anne´ e11...
Les adolescents curieux des changements introduits en Occident par les
Lumie`res et l’E
´mancipation e´taient attire´s par l’Allemagne toute proche, ou
`
la communaute´ juive e´ tait plus riche et plus cultive´e, a` la fois dans les matie`res
juives et profanes, et ou
`se trouvaient des maıˆtres prestigieux et les maskilim
de l’E
´cole de Berlin. D’autant plus que les arme´es de la Re´volution avaient
acquis a` la France (et aux principes d’e´ galite´ civique) certaines villes du Rhin,
comme Mayence, conquise en 1792, perdue un temps puis rattache´e a` la France
en 1797 par le traite´ de Campoformio et devenue chef-lieu du de´partement du
Mont-Tonnerre. C’est a` Mayence que Samuel Cahen part pour e´tudier sous la
fe´rule du rabbin Hirtz Scheuer qui, comme le rappelle Perrine Simon-Nahum,
« forma e´galement les futurs grands rabbins Deutz et Marchand Ennery »
(S-M 2004 : 30). Il a douze ans selon certains12, ou peut-eˆ tre quatorze, selon le
te´ moignage de son fils Isidore :
Il se destinait alors au rabbinat ; il e´tudia comme bachour, ayant a` peine de
quoi manger ; mais de´ja` il se livrait aussi aux e´tudes profanes, interdites
par l’excessive orthodoxie d’alors ; dans cette vie aventureuse, le courage
ne l’abandonna jamais ; n’ayant pas de quoi se nourrir, il mangeait tantoˆ t
chez l’un, tantoˆt chez l’autre, suivant la pieuse coutume encore en partie
observe´e a` l’e´gard de nos e´tudiants en the´ologie ; n’ayant ni feu pour se
11 Extrait de la « Notice sur la vie de Gerson-Le´vy, Me´moire de l’Acade´mie impe´riale
de Metz », (Metz, J. Mayer, 1865) cite´ par Simon-Nahum, 2004 : 30. Gerson-Le´vy
deviendra libraire a` Metz, de`s 1814, puis e´diteur de l’Inde´ pendant. Il sera l’un des
fondateurs de l’Acade´mie de Metz (voir S-N ibid. et Berkovitz 2004 :178).
12 Dans son eulogie le neveu de Cahen, Is. Schmoll, croit se rappeler que son oncle avait
douze ans quand il quitta ses parents (A.I., 1862, 2). Simon-Nahum e´crit que Cahen part
a` Mayence a` l’aˆge de douze ans (op. cit. : 30).
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 81
chauffer, ni lumie`re pour s’e´clairer, il lui arrivait bien souvent de lire, de
de´vorer nos classiques dans son lit, a` la clarte´ de la lune.
Il eut a` Mayence pour camarades ou pour maıˆtres plusieurs des hommes
distingue´s du judaı¨sme, Gerson-Le´vy, Terquem, Creiznach etc.13
En somme, comme beaucoup d’enfants de familles pauvres, Cahen espe´rait
rehausser sa position sociale en choisissant la carrie`re rabbinique. Mais son
inte´reˆ t pour les e´tudes profanes, pour les langues et la philologie, l’e´loignait
de la stricte orthodoxie. Les anne´es passe´es a` Mayence seront formatrices.
Il s’y fait des amis dont certains deviendront de futurs collaborateurs de sa
revue, comme Orly Terquem (Metz 1782 — Paris 1862) et Gerson-Le´vy (Metz
1784y1864). Cahen est sans doute encore a` Mayence quand reparaıˆt en 1815 la
traduction allemande du Pentateuque de Mendelssohn, transcrite cette fois en
caracte`res gothiques, ce qui la rend accessible a` l’ensemble des germanistes, non
plus seulement aux Juifs14. On a vu plus haut que cette traduction enthousiasme
Cahen. Mais le destin des armes rend Mayence a` l’Allemagne et la rattache, en
1815 au grand-duche´ de Hesse-Darmstadt. Samuel Cahen repart vers l’ouest,
selon le te´ moignage de son fils :
Chasse´ de cette ville par l’invasion des allie´ s, il trouva une place de
pre´cepteur particulier dans la riche et bienfaisante maison de feu David
Daniel a` Verdun (Meuse) ; il s’y fit estimer de tous les membres de cette
famille et trouva le temps de s’y pre´parer a` l’examen du baccalaure´ at e`s
lettres qu’il subit avec un succe`s des plus remarquables a` une e´poque ou
`
l’instruction de cette nature e´tait ce qu’il y avait de plus rare parmi les
israe´lites franc
¸ais si re´cemment e´mancipe´s.
A en croire ses proches, cette vie studieuse restait laborieuse : Cahen envoie
re´gulie` rement le fruit de son travail a` ses parents qui luttent pour faire vivre
leur famille nombreuse.
13 A.I. 1862, 2, p. 77.
14 Rappelons que Mendelssohn, ses collaborateurs et ses successeurs, (les « biouristes »)
traduisirent tout le Tanakh en allemand transcrit en caracte`res he´braı¨ques. Cette
traduction intitule´ e Netivoth Hachalom, figure aux coˆte´s de l’original he´ braı¨que. Elle
est accompagne´ e d’un commentaire re´ dige´ en he´breu : le Biur. Mendelssohn traduit
lui-meˆ me l’Eccle´siaste (1770), le Pentateuque (1783), les Psaumes (1785y91), le
Cantique des Cantiques (1788). Le projet n’est acheve´ que par la publication des
Petits Prophe`tes en 1805 (Min’ha ‘hadacha). Une version en caracte`res gothiques de
la traduction allemande de la Gene`se paraıˆt de´ ja` en 1780, mais elle fait scandale et
l’ensemble du Pentateuque en caracte` res gothiques n’est publie´ qu’en 1815.
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82 Francine Kaufmann
En plus de ses charges de pre´cepteur, de ses e´tudes de langues qu’il poursuit
sans doute dans l’une des institutions de l’Acade´mie de Metz ouvertes aux
Juifs, ou
`il obtient quelques diploˆmes15, Samuel Cahen fait preuve, de´ja`, d’un
talent pe´ dagogique qui le fait remarquerpar les membres du Consistoire franc
¸ais.
En effet le Consistoire avait commande´ a` son traducteur officiel, E
´lie Hale´ vy
(1760y182616) — par ailleurs re´dacteur en chef de L’Israe´lite franc¸ ais, un
journal fonde´ en 1818, favorable au re´gime des Bourbons — un « cate´chisme »
qui paraıˆt a` Metz en 1820 a` la librairie Gerson-Le´ vy : l’Instruction morale
et religieuse a` l’usage de la jeunesse israe´lite. Le manuel est adopte´ dans
les e´coles consistoriales. Bien accueilli, il est vite concurrence´ par le manuel
commande´ paralle` lement au jeune Samuel Cahen, qui s’impose la meˆme anne´e,
devient un classique et connaıˆt 28 re´e´ ditions17:
Le 5 octobre 1820 le Consistoire central stipule apre`s de´libe´ration
15 Metz n’avait pas d’universite´ a` l’e´poque et les « certificats de capacite´ et le diploˆme
de l’acade´ mie de Metz » que Cahen pre´sente au Consistoire en 1823 (Nahon 2002 :
41) ne sont sans doute pas assez prestigieux pour qu’il les fasse valoir sur la page de
garde du premier volume de sa Bible en 1831 : en revanche, le titre de « bachelier e`s
Lettres », qui depuis Napole´ on Ier sanctionne les e´tudes secondaires, reste le premier
grade universitaire. Il est de´livre´ par la faculte´ des lettres et l’oral porte alors sur les
auteurs grecs et latins, la rhe´torique, l’histoire, la ge´ographie et la philosophie. La plupart
des ouvrages que nous avons consulte´ s e´crivent que Cahen fait des e´ tudes a` Mayence ou
a` la Yechiva de Francfort et qu’il fut pre´cepteur dans de riches familles allemandes. Nous
pre´ fe´rons, dans l’e´tat actuel de nos recherches, faire confiance a` la notice biographique
re´ dige´e par son fils. Cahen a pu cependant se rendre en Allemagne apre`s son baccalaure´at
pre´ pare´ a` Verdun, avant ou apre` s les certificats de´livre´s a` Metz.
16 De son vrai nom E
´lie Halfon Le´ vi, il est le pe`re de Fromental Hale´vy (1799y1862),
l’auteur du livret de La Juive (1835), le grand pe`re de Ludovic Hale´vy (1834y1908),
librettiste des ope´ras-bouffe d’Offenbach (avec son ami Henri Meilhac) et de Carmen
et l’arrie`re-grand-pe`re de Daniel Hale´ vy (1872y1962), qui collabora avec Pe´ guy aux
Cahiers de la Quinzaine. Une ge´ne´ration se´pare le ghetto de Bavie`re ou
`naıˆt Hale´ vy des
salons parisiens ou
`s’illustrent ses fils et leurs descendants. Voir Laurent 2001.
17 Voir Nahon 2002 : note 36. Elle cite Simon Schwarzfuchs : Du Juif a` l’israe´lite. Histoire
d’une mutation, 1770y1870, Paris, Fayard, 1989, p. 269. Cahen (1840 : 36) signale le
manuel de 1820 de Hale´ vy, non sans une pique finale : « C’est un fort bon choix de
passages bibliques, accompagne´ de notes inte´ressantes et suivie des principales de´cisions
sanhe´ drinales. L’ouvrage lui-meˆme est un extrait du Sefer Ha’hinoukh, du rabbin Aaron
Le´ vy ». Dans le meˆme article, Cahen qualifie son propre ouvrage de « premier livre d’un
enseignement me´ thodique des principes de la religion israe´lite, en franc
¸ais ». (« Premier
en franc
¸ais » par allusion sans doute au manuel de la ‘vieille e´cole’, compose´ en he´breu
et traduit par le rabbin Lion Mayer Lambert : Keter Torah, cate´ chisme du culte judaı¨que,
recueilli des auteurs faisant autorite´ chez les Israe´lites ; re´dige´ en he´breu et traduit
en franc
¸ais et en allemand, Metz, 1818). Cahen de´ plore que la re´e´dition corrige´e de
son manuel en 1833 ait e´ te´ faite sans le consulter et se re´jouit que le Consistoire l’ait
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 83
que l’ouvrage de Samuel Cahen, encore manuscrit, Pre´cis e´le´mentaire
d’instruction religieuse et morale pour les jeunes Franc
¸ais israe´lites,
conforme aux articles 4 a` 9 des de´cisions doctrinales du Grand Sanhe´drin,
« est adopte´ comme livre e´ le´mentaire et classique a` l’usage de toutes les
e´coles israe´lites du Royaume. Ce manuscrit sera imprime´ aux frais du
Consistoire central. Un nombre suffisant d’exemplaires sera distribue´
gratis, pour les e´le`ves pauvres, aux diffe´rentes e´coles israe´lites du
royaume, e´tablies et a` e´tablir ». Dans sa pre´face, l’auteur souligne la
ne´cessite´ d’un manuel qui soit a` la fois livre de lecture et livre de morale ;
il reconnaıˆt que la parfaite connaissance de l’he´breu est indispensable
mais fait observer que « les enfants du premier aˆge, ayant a` peine la
capacite´ d’en apprendre les premiers principes, il aurait e´ te´ inconvenant
et meˆme absurde de publier cet ouvrage dans tout autre idiome que la
langue nationale, la seule familie`re aux jeunes e´le`ves18 » (Nahon 2002 :
36y37).
D’autres manuels seront publie´s par la suite, notamment — vingt ans plus tard
— le Nouveau pre´cis e´le´mentaire d’instruction religieuse et morale a` l’usage
de la jeunesse franc
¸aise israe´lite de Michel Berr (1839, re´e´dite´ et augmente´ en
1842). En 1843, le rabbin Salomon Ullmann19, auteur d’un Recueil d’instructions
morales et religieuses a` l’usage des jeunes israe´lites franc
¸ais, re´dige un manuel
pour l’enseignement secondaire, dont la page de garde pre´cise que l’ouvrage
est « adopte´ par le Consistoire central pour eˆtre enseigne´ a` la suite du Pre´cis
e´le´ mentaire d’instruction religieuse et morale » (celui de Cahen). Il atteste
dans sa pre´face de l’influence persistante du manuel de Cahen durant pre`s de
vingt-cinq ans.
autorise´ a` superviser la nouvelle e´dition dont les « modifications ont e´te´ favorablement
accueillies » (ibid., p. 38).
18 Cette dernie` re phrase critique sans doute la re´cente publication, en 1816 d’un Traite´
complet de lecture he´braı¨que sous le titre de Em lamikra publie´ a` Metz en he´breu par
Moı¨se Biding. Voir la remarque de Cahen vingt ans plus tard sur ce manuel : « Il est
faˆ cheux que pour lire cet ouvrage, il faille de´ja` savoir ou au moins comprendre l’he´breu,
langue dans laquelle il est re´dige´ [...] par suite d’un pre´juge´, il ne paraıˆt pas avoir trouve´
la langue franc
¸aise assez sainte pour fixer son attention » (Cahen 1840 : 40y41).
19 Salomon Ullmann (1806y1865) qui signe « S. Ulmann, rabbin a` Lauterbourg » sera
grand rabbin du Consistoire central dix ans plus tard, en 1853. C’est lui qui convoque a`
Paris et pre´ side en 1856 la Confe´ rence des grands rabbins consistoriaux. Dans sa pre´face,
il ne mentionne pas le nom de Cahen mais uniquement le titre de son manuel.
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84 Francine Kaufmann
L’auteur de ce petit, mais estimable livre, et le corps e´ claire´ qui en a prescrit
l’introduction, ont eu la bonne ide´e de commencer la re´ge´ne´ration de notre
culte pre´cise´ment la` ou
`il est juste, ou
`il est naturel de la commencer, en
mettant a` la porte´ e de la plus tendre jeunesse les ve´rite´s e´ternelles et les
principes salutaires, auxquels le cœur humain ne saurait eˆtre trop toˆt initie´ .
Le succe`s qu’a obtenu ce livre devenu classique dans toutes nos e´coles
primaires, est une preuve incontestable de son me´rite ; le premier aˆge y
puise tout ce qu’il doit savoir, tout ce qu’il peut comprendre. (Ulmann
(sic) 1843 : X).
Les talents pe´dagogiques de Samuel Cahen sont patents. Convaincu de
l’importance de l’instruction, jaloux de son he´ ritage a` la fois he´braı¨que et
franc
¸ais, il s’installe a` Paris. En 1822, il est nomme´ professeur d’allemand,
d’he´breu et de franc¸ais dans une institution de jeunes gens a` Versailles (P. S-N
2004 : 36, note 52, et Nahon 2002 : 41), puis il travaille comme secre´taire
pour l’e´crivain le´gitimiste Alphonse Beauchamp (A.I. 1862, 2 : 78). A
`moins
de vingt-six ans, sa promotion sociale semble assure´e.
La conversion spectaculaire, a` Notre-Dame, de l’instituteur principal de
l’e´cole consistoriale e´ le´mentaire de Paris va re´orienter sa vie. En effet, le
gendre du grand rabbin Emmanuel Deutz, le rabbin David Drach (1791y1865),
e´diteur et traducteur d’une Haggadah publie´ e a` Metz en 1818 et d’un Sidour
(rituel de prie`re, 1819), secre´ taire du Consistoire central, brillant talmudiste
qui maıˆtrise aussi bien le grec, le latin que l’he´breu, se met a` douter de
l’ante´riorite´ du texte he´braı¨que de la Bible apre` s avoir compare´ la Septante et
le texte massore´tique. Peut-eˆ tre aussi veut-il s’assurer une ascension sociale. Il
opte pour le catholicisme20. Il faut le remplacer en cours d’anne´e et le comite´
de l’e´ cole met au concours le poste d’instituteur de l’e´cole de garc
¸ons. Apre` s
20 Il deviendra un ‘apologe´tiste’ chre´tien. Voir son autobiographie : Chevalier Paul L.B.
Drach : De l’harmonie entre l’E
´glise et la synagogue ; ou, perpe´tuite´ et catholicite´ de
la religion chre´tienne, Paris, P. Mellier, 1844, 2 tomes. Voir aussi : Nahon, 2002 : 32 et
Paul Catrice, Paul Drach, ancien rabbin et orientaliste chre´tien, 1791y1865. Roubaix,
1978. Voir encore Paul Klein (alias Moche´ Catane), « Mauvais juif, mauvais chre´ tien »,
revue de la pense´e juive, avril 1951, consultable sur le site des Juifs d’Alsace et de
Lorraine : http ://judaisme.sdv.fr/histoire/document/convert/deutz.htm
S. Cahen e´corche Drach dans le n˚ 1 des Archives (1840 : 45y46). D’autres conversions
au catholicisme e´ branlent alors la communaute´, comme celle du beau-fre`re de Drach, le
propre fils d’Emmanuel Deutz, grand rabbin de France entre 1810 et 1842 — qui revint
ne´ anmoins au judaı¨sme —, celle de trois fils du rabbin Liberman de Saverne (dont l’un,
Jacob-Franc
¸ois, devient preˆtre) et celle des fre` res Ratisbonne, descendants de Cerf-Berr,
qui fonderont l’ordre de Notre Dame de Sion, entie`rement consacre´ a` la conversion
des Juifs. Les fils de Cre´ mieux sont convertis par leur me`re a` l’insu de leur pe`re :
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 85
plusieurs entretiens et un « concours d’orthographe, d’arithme´ tique et d’he´breu »
(Elmaleh 2006 : 59y60), le comite´ demande au Consistoire, le 24 avril 1823,
de ratifier son choix en la personne de Samuel Cahen, « porteur de plusieurs
certificats de capacite´ et du diploˆme de l’acade´mie de Metz » :
Nous avons du
ˆchoisir un homme dont la moralite´ religieuse fut
ge´ne´ ralement avoue´e et parfaitement connue ; le scandale produit
re´cemment par l’ex-professeur nous faisait un devoir d’eˆ tre bien
circonspects dans notre choix, et l’instruction religieuse e´tant la chose
fondamentale de notre e´tablissement. (Nahon 2002 : 41).
On promet a` Cahen 1200 francs par an. Il restera en poste durant treize ans,
jusqu’en 1836. Durant cette pe´riode il se marie et donne naissance a` une tre`s
nombreuse descendance. Son aıˆne´, Isidore, naıˆt en 1826. C’est a` cette e´poque
que Samuel re´dige la plupart de ses manuels et qu’il entame, de`s 1829, sa
traduction annote´e et commente´ e de la Bible he´braı¨que.
Samuel Cahen a` l’E
´cole israe´ lite de Paris (1823y1836)
Un re´cent article de Monique Nahon (2002) et une e´tude de Raphae¨l Elmaleh
(2006) nous e´clairent sur ce que repre´ sentait cette « E
´cole israe´ lite » dont
Cahen se vantait sur la page de garde de tous les volumes de sa Bible d’eˆtre (ou
d’avoir e´te´) le « directeur ». L’œuvre de Cahen ne peut s’expliquer sans prendre
en compte le contexte dans lequel il e´volue. Il faut rappeler que l’E
´mancipation
avait ouvert l’instruction publique franc¸aise aux ressortissants de tous les cultes,
mais tant les protestants que les catholiques et les juifs pre´fe´raient continuer
d’envoyer leurs enfants dans des e´coles e´le´mentaires tenues par eux. De fait, les
classes riches faisaient le choix de pre´cepteurs a` domicile et seuls les pauvres
fre´quentaient ces e´ tablissements, finance´s par des socie´te´s de bienfaisance et
des fonds propres a` chacune des confessions. De`s 1812, le Consistoire central
s’adressait au ministe`re des Cultes avec un projet : ouvrir un re´seau d’e´coles
primaires gratuites tenues par des rabbins, qui de´livreraient a` la fois des cours
de religion et l’instruction ge´ne´ rale : lecture et e´criture en franc
¸ais, calcul etc.
Bien des re´sistances restaient a` vaincre : politiques, financie`res, religieuses.
Mais avec la restauration de la monarchie et l’ave`nement de Louis XVIII en
voir Schwarzfuchs 1975 : 245y246 et « Les Juifs d’Alsace et de Lorraine convertis au
christianisme » sur : http ://judaisme.sdv.fr/histoire/document/convert/index.htm
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86 Francine Kaufmann
1814, la question de l’enseignement e´le´ mentaire devint prioritaire. En 1818, le
Consistoire central encourageait les diverses provinces a` cre´er des e´coles « ou
`la
jeunesse puisse apprendre ce qu’elle doit a` Dieu et a` l’E
´tat et ou
`elle soit instruite
de la connaissance de ses devoirs religieux, moraux et civils » (cite´ par Nahon
2004 : 30). Il s’agissait d’enseignement e´le´mentaire car l’un des membres du
Comite´ consistorial, Michel Berr, s’opposait « en 1820 a` l’ouverture d’une e´ cole
secondaire afin d’e´viter tout ce qui pourrait apparaıˆtre comme une se´gre´gation »
(Elmaleh 2006 : 43). La premie`re e´ cole s’ouvre a` Bordeaux, de`s 1817, la seconde
a` Metz, en 1818, la troisie` me ouvre a` Paris le 4 juillet 1819. On en de´nombrera
62 en 1829, surtout en Alsace-Lorraine et dans le sud21. Elmaleh les qualifie de
premie` res e´coles juives modernes en France (l’Allemagne en posse´dait de´ja` ;
Elmaleh 2006 : 45y46). C’est l’e´ cole de garc¸ons de Paris que dirigera Samuel
Cahen (l’e´cole de filles est ouverte le 6 mai 1822). On y pratique la me´thode
pe´dagogique la plus e´conomique pour l’e´poque : l’enseignement mutuel. Cette
me´thode avait e´ te´ invente´e en Angleterre par un pasteur anglican sous le nom
de monitorial system. L’enseignement mutuel, importe´ en France en 1815, se
fondait sur la de´multiplication des taˆ ches du maıˆtre assiste´ de moniteurs et
s’e´tait re´ pandu essentiellement chez les protestants puis chez les juifs :
La me´thode s’appuie sur l’usage syste´ matique de planches murales et
d’ardoises, d’ou
`e´conomie de livres, d’encre, de plumes et de papier, et
sur le recours a` des moniteurs choisis par le maıˆtre parmi les meilleurs
e´le` ves, d’ou
`e´conomie de personnel enseignant. Ainsi l’e´ cole de Borough Road
accueille-t-elle, pour un seul maıˆtre, plus de 900 e´le` ves [...] Entre 1815 et 1820,
plus de mille e´coles mutuelles s’e´ difient ainsi en France, pour environ cent
cinquante mille e´le`ves (contre 50 000 dans les e´coles des Fre`res. (Nahon 2002 :
33y34).
Le premier ‘instituteur’ de l’e´ cole consistoriale de garc¸ons de Paris,
l’e´rudit David Drach, assiste´ d’un ‘moniteur ge´ne´ral’ re´ mune´re´, de ‘moniteurs
particuliers’ et d’un ‘copiste’ re`gne en 1819 sur 80 e´ le`ves. La premie`re
institutrice, Caroline Mayermax, assume a` Paris en 1822 la responsabilite´
de 75 fillettes de six a` quatorze ans22. Charge´s d’enseigner, de former les
21 Leur nombre tombe a` 31 en 1841, avec 1627 e´le`ves, apre` s la cre´ation d’e´coles
communales publiques (pourtant sous controˆ le catholique) dans le cadre de la loi
Guizot vote´ e en juin 1833. Voir Elmaleh 2006 : 46.
22 Elmaleh (2006 : 56) parle de 52 fillettes. Mlle Mayermax (que Nahon appelle : Mayer
Marx, op. cit. : 33) restera en poste jusqu’en 1853. Lorsque les deux e´ coles consistoriales
de Paris deviennent e´ coles communales en 1836, elles comptent ensemble 300 e´le`ves
(Elmaleh 2006 : 66).
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 87
moniteurs et de faire respecter le programme d’e´tudes, on comprend que ces
‘instituteurs’ sont en re´ alite´ les ve´ritables directeurs de ces e´coles. Samuel Cahen
est l’un de ces pionniers de la Re´ge´ne´ration des Juifs de France. L’enseignement
obsole` te du ‘heder ou Talmud Torah est remplace´ par un enseignement a` la
pointe du progre`s pour l’e´poque, tant confessionnel que ge´ne´ral. Les premiers
rapports des inspecteurs sont enthousiastes. Malgre´ des conditions de de´ part
de´favorables (analphabe´ tisme et ignorance, insubordination allant jusqu’a` la
violence, absences re´pe´te´es des e´coliers qui doivent aider leurs parents a`
gagner leur subsistance)23, les progre`s sont rapides et spectaculaires. Mais les
difficulte´s de tre´sorerie sont permanentes. Le financement e´manant uniquement
des consistoires re´gionaux et des socie´te´s de bienfaisance, la survie des e´coles
est sans cesse remise en question. Cahen menace de de´missionner parce que ni
lui, ni son moniteur ge´ne´ral Louis Hirsch, ni les gens de peine ne sont paye´s
et que « les e´le`ves sont a` la veille de ne pouvoir travailler, faute d’ardoises, de
papiers et de plumes » (Elmaleh 2006 : 60). La situation ne sera re´gle´e que par la
« communalisation », c’est a` dire la prise en charge publique des e´coles dans le
cadre de la loi Guizot, vote´e en 1833. Par un arreˆte´ du 20 janvier 1836, les deux
« e´coles primaires gratuites israe´lites » rec¸oivent le statut d’e´coles communales
et sont de´ sormais subventionne´es par la Ville de Paris. Elles restent ne´anmoins
‘confessionnelles’ (l’e´ cole de garc
¸ons continue a` fermer le chabbat) mais elles
sont soumises a` un controˆle plus strict de leur programme et le recrutement de
leurs maıˆtres doit re´pondre aux re`gles fixe´es par les autorite´s (Nahon 2002 :
38, 42). Elles doivent notamment rester ouvertes neuf heures par jour et n’avoir
qu’un seul maıˆtre. Samuel Cahen, qui a` cette e´poque a de´ja` entrepris la traduction
de sa Bible, ne peut respecter ces contraintes et cet emploi du temps. Il pre´fe`re
de´ missionner. Salomon Treˆves est nomme´ pour le remplacer (Elmaleh 2006 :
66).
On comprend mieux la pre´carite´ de la situation mate´ rielle dans laquelle se
de´bat Samuel Cahen entre 1823 et 1836 en lisant la description de l’e´cole de
la rue de Paradis, brosse´e par le poe`te Euge`ne Manuel (1823y1901), « qui fut
l’e´le` ve de madame Cahen avant de devenir celui de son mari » :
Ah, l’affreuse maison et les pauvres ressources ! la porte coche` re ouvrait
sur une cour e´troite et obscure, me semblait un antre ou
`venaient
s’engouffrer des centaines d’enfants se bousculant et se battant dans le
23 Elmaleh cite un rapport (sans doute de Cahen) sur les activite´s d’e´le`ves tre`s jeunes
(colporteurs, livreurs, ouvriers) qui manquent ainsi trop souvent les cours, voire
abandonnent l’e´ cole pour travailler (ibid. 61).
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88 Francine Kaufmann
roide escalier de l’e´cole. De proprete´, d’hygie`ne, d’ordre, ni la` ni ailleurs,
il n’en e´tait encore question a` cette e´ poque [...] Quant a` Samuel Cahen, je
le revois lui aussi donnant son coup d’œil aux groupes d’enfants place´s
en demi-cercle pour l’enseignement mutuel. Sa petite taille, sa pe´ tulance,
ses regards qui e´tincelaient, son geste fre´ quent et rapide, sa voix aigue¨,
tout me revient a` l’oreille. [...] Nous tremblions a` son approche, et il m’a
laisse´ l’ide´ e d’un ge´ne´ral passant devant le front de ses troupes24.
C’est pourtant dans ces conditions que sont forme´s des jeunes juifs
d’origine modeste, dont la promotion sociale sera fulgurante dans la
seconde moitie´ du XIXesie` cle. Cahen prend sous sa protection les plus
doue´s, leur offre des cours particuliers, leur cherche des appuis parmi
les notables de la communaute´ parisienne. Parmi ces e´le`ves de Samuel
Cahen on note, outre le futur grand rabbin Lazare Wogue (1817y1897),
l’e´crivain Euge`ne Manuel, le libraire-e´diteur parisien Michel Le´ vy, le
futur directeur de l’E
´cho des Modes : Henri Picart25, et Raphae¨l Fe´lix,
le fre`re d’E
´lisa Fe´lix, plus connue sous son pseudonyme de come´dienne :
Rachel. Voici ce qu’e´crit, en 1862, Isidore Cahen :
Il imprima a` cette humble e´cole une impulsion toute nouvelle ; par
l’ardeur qui l’animait, par ses lec¸ons gratuites donne´ es en dehors des
classes aux e´le` ves les plus me´ritants, il fit d’un certain nombre d’entre
eux des hommes remarquables et de beaucoup des hommes de me´rite.
(A.I. 1862 : 78).
Sans doute Isidore Cahen, ne´ en 1826, a-t-il lui aussi suivi les cours de son pe` re
24 Euge` ne Manuel, Me´langes en prose, Hachette, 1905, p. VI ; cite´ par Perrine Simon-
Nahum 2004 : 36, note 53.
25 Les nume´ ros 3 (1er mars 1862) et 4 (1er avril) des Archives israe´lites proposent l’e´rection
par souscription d’un monument a` la me´moire de S. Cahen. On trouve dans le n˚ 3, p.
123, le te´moignage d’H. Picart (Paris), un ancien de l’e´cole consistoriale, qui offre dix
francs : « En m’associant a` ce te´moignage, permettez a` l’un de ces anciens e´le`ves de
payer personnellement un juste tribut de profonde gratitude a` notre ve´ne´re´ professeur : si
la mort l’a trop toˆ t ravi a` la tendresse de sa famille, a` l’affection de ses e´le`ves, le souvenir
du bien qu’il a fait restera grave´ dans le cœur de ceux qui ont e´te´ l’objet de ses soins et
de sa bienveillante sollicitude ». Dans le n˚ 4, p. 183, on remarque dans la « premie`re
liste des souscripteurs » une grosse contribution : Le´ vy, Michel fre`res, libraires-e´diteurs
a` Paris : 100 fr. Fonde´e en 1836 comme « cabinet de lecture », la Librairie Michel Le´vy
deviendra l’une des maisons les plus illustres du XIXesie`cle, publiant Balzac, George
Sand, Alexandre Dumas, Flaubert, Ernest Renan, Victor Hugo, parmi bien d’autres. Elle
sera reprise par Calmann en 1875, a` la mort du dernier des fre`res et prendra le nom de
« Calmann-Le´ vy ».
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 89
avant d’entrer au Lyce´e Charlemagne, e´tablissement fre´ quente´ par les enfants
de la bourgeoisie parisienne et, vingt ans plus toˆ t, par Le´on Hale´ vy (son fre`re
Fromental ayant e´te´ inscrit au Conservatoire de musique de Paris de`s 1809 par
leur pe`re E
´lie Hale´vy ; voir supra note 16), ce qui scandalisa les bien-pensants
de la communaute´ juive qui admettaient difficilement que leurs jeunes soient
e´duque´ s dans des institutions profanes26.
Un enseignement juif en franc
¸ais
Si les e´coles consistoriales contribue`rent a` la promotion sociale des Juifs
de France, leur programme d’e´tude conservait pourtant l’enseignement juif
traditionnel et ses contenus aux coˆte´s de l’instruction a` la franc¸aise. Cette
double qualite´ se retrouve dans les moindres de´ tails. Ainsi, les e´coles fermaient
le chabbat et les jours de feˆtes juives pour permettre aux e´le`ves d’aller ensemble
a` la synagogue et de revenir entendre dans les locaux de l’e´cole une lec¸on de
leur maıˆtre sur la section biblique lue ce jour la`, avant de re´citer la prie` re pour
le roi (les lec
¸ons sabbatiques de Samuel Cahen e´taient tre` s courues a` Paris).
En semaine, les prie`res journalie` res e´taient re´cite´es alternativement en he´breu
et en franc
¸ais, avec chaque soir une prie`re pour le roi et sa famille. Mais la
seule langue parle´e autorise´ e a` l’e´cole e´tait le franc
¸ais (la plupart des enfants
parlaient chez eux le jude´o-alsacien). Outre la lecture et l’e´criture, on e´tudiait
des rudiments de calcul, de grammaire, d’histoire, de ge´ ographie et de dessin.
Durant cet enseignement, les e´le` ves restaient teˆte nue (ils se couvraient la teˆte
pour l’e´tude des matie` res juives). Une reproduction du de´calogue en he´breu et
en franc
¸ais e´tait place´e dans un lieu apparent de l’e´cole, tout comme un buste
ou un portrait du roi. Les cours de lecture he´braı¨que et de traduction de la Bible
occupaient une place centrale dans l’enseignement primaire. Tous les matins,
les e´coliers y consacraient trois-quarts d’heure et quarante minutes deux fois par
semaine l’apre`s-midi (Nahon 2002 : 36 ; Elmaleh 2006 : 62). Pour ces cours de
Bible, on utilisa dans un premier temps l’ouvrage d’un notable, l’avocat Michel
Berr (1781y1843) — fils du Nance´en Berr Isaac-Berr de Turique (1744y1828)27
26 Nous avons vu cependant que le re´seau scolaire du Consistoire n’assurait que
l’enseignement e´ le´mentaire. Les plus grands e´taient cense´s entrer tre` s vite dans la
vie active ou poursuivre des e´tudes ‘religieuses’. Un scandale e´clate quand Isidore
Cahen, apre` s l’E
´cole Normale Supe´rieure, rec
¸u troisie` me a` l’agre´gation de philosophie,
devient professeur de philo au tre`s catholique lyce´e de Napole´ on-Vende´ e dans les anne´ es
1850. Il est oblige´ de renoncer. Les Archives israe´lites se font l’e´cho du de´bat qui agite
la communaute´ (cf. P. S-N 2004 : 38, note 65).
27 Fils d’Isaac Berr, Syndic des juifs de Lorraine, Berr Isaac Berr sera membre du
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90 Francine Kaufmann
— intitule´ : l’Abre´ge´ de la Bible et choix de morceaux de pie´te´ et de morale a`
l’usage des israe´lites de France par un Israe´lite Franc
¸ais, Membre de la socie´te´
et du Conseil d’administration de la socie´ te´ pour l’instruction e´le´mentaire
fonde´e a` Paris (1819, chez l’auteur). Re´dige´ en franc
¸ais, ce manuel figure sur
la liste de quinze ouvrages approuve´s par le comite´ des livres e´le´mentaires de la
Socie´te´ pour l’instruction e´le´mentaire a` Paris. Il est adopte´ par les comite´s des
e´coles de Metz et de Nancy et par David Drach pour l’e´cole de Paris (Nahon,
2002 : 36y7). Mais il est bientoˆt attaque´ car Michel Berr proˆ ne de´ja` un judaı¨sme
de´barrasse´ des superstitions et des chicaneries talmudiques. De`s juillet 1820, le
Consistoire central envoie une lettre officielle au ministre de l’Inte´ rieur pour
de´plorer les insuffisances de l’ouvrage :
Par l’examen de cet ouvrage, nous avons acquis la pe´nible conviction que
son travail ne peut obtenir notre suffrage sous le rapport de l’orthodoxie.
Monsieur Berr, trac
¸ant son plan sous un point de vue trop borne´, l’a
tellement re´tre´ ci que son travail est incomplet et de´fectueux, de la` ces
lacunes et ces retranchements de plusieurs parties de l’histoire sainte et
d’une quantite´ nombreuse de passages bibliques, dont la connaissance est
du plus haut inte´reˆt pour l’instruction religieuse de la jeunesse israe´lite.[...]
Nous pensons que jusqu’a` ce qu’il paraisse dans ce genre un ouvrage
he´braı¨quement [sic] orthodoxe, il est e´videmment pre´ fe´rable que les
enfants israe´lites continuent de lire en he´breu, et de traduire, verset par
verset, dans la langue du pays, le texte de la Bible. (Nahon 2002 : 39).
Cette lettre montre a` la fois la permanence de l’enseignement traditionnel
(lecture de l’he´breu et traduction orale) mais aussi la ne´ cessite´ exprime´ e d’une
traduction e´crite « autorise´e » de la Bible en franc
¸ais, susceptible de recueillir
un large consensus. De´ja` trente ans plus toˆ t, en 1791, Berr Isaac Berr appelait a`
une traduction juive de la Bible en franc
¸ais dans sa « Lettre d’un citoyen de la
ci-devant communaute´ des Juifs de Lorraine » :
Il me semble que s’il nous e´tait possible de faire enseigner a` nos enfants
la Bible sainte par une traduction franc¸aise [...] aussi fide` le que celle de
Sanhedrin de Napole´on (1807y1808) dont son fils Michel sera le secre´taire. Tous deux
sont conside´ re´s comme des ardents de´fenseurs de l’e´ galite´ et de la « Re´ge´ne´ ration »
des Juifs en France et de l’octroi de droits civiques complets. Michel e´pouse la fille du
Messin Isaı¨e Beer-Bing (1759y1805), ami de l’Abbe´ Gre´goire et traducteur en franc
¸ais
(et en he´ breu) du Phaedon de Mendelssohn (Berlin 1786) et des Sionides de Judah
Hale´ vy.
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 91
l’immortel Mendelssohn, il en re´sulterait un grand et un inappre´ ciable
avantage28.
Son fils Michel avait donc re´alise´ un « abre´ge´ » de la Bible, en franc
¸ais, mais
peut-eˆtre avait-il supprime´ les passages contraires a` la raison ou aux bonnes
mœurs. Son abre´ge´ ne constituait pas encore, en tous cas, une traduction juive
du texte biblique.
La re´action du Consistoire, l’importance des cours de traduction biblique
dans le re´seau scolaire israe´lite et l’insuffisance des manuels existants ont pu
inciter Samuel Cahen a` nourrir le projet de produire l’e´quivalent de la Bible
juive bilingue, traduite en allemand, annote´e et commente´e (en he´breu) par
Mendelssohn, mais en offrant d’entre´e de jeu des commentaires et des annexes
en franc
¸ais.
Cahen pe´dagogue jude´o-franc
¸ais
Avant de de´crire l’entreprise de traduction de la Bible par Samuel Cahen, il
est bon d’e´voquer le contexte dans lequel cet effort s’inscrit. Outre la Bible,
c’est l’ensemble de l’e´rudition rabbinique et du rituel que le Consistoire et les
pe´dagogues veulent mettre a` la porte´ e d’un public qui maıˆtrise encore mal le
franc
¸ais (meˆme a` Paris, la plupart des Juifs parlent le yiddish ou le dialecte
jude´o-alsacien). Or graˆce a` l’Emancipation, les Juifs commencent d’avoir acce`s
a` des fonctions dans la socie´ te´ civile et veulent s’y inte´grer. Depuis les de´buts
de la Haskala franc
¸aise (de`s les anne´ es 1780) et durant tout le XIXesie`cle, on
assiste a` un essor sans pre´ce´dent de l’e´dition religieuse juive (voir Berkovitz
2004, chap. 7). Une partie de ces efforts concerne le culte synagogal avec la
production de rituels bilingues de prie`re (apre` s une re´vision scrupuleuse du texte
he´breu d’apre`s les meilleurs manuscrits), des haggadoth bilingues pour la soire´ e
rituelle de la Paˆque, des e´ditions bilingues du Livre d’Esther pour la feˆte de
Pourim. Dans le domaine pe´ dagogique, des manuels de lecture et de grammaire
he´braı¨que se multiplient, des lexiques et dictionnaires d’he´ breu, des manuels
d’instruction religieuse, des livres d’histoire juive depuis l’antiquite´ jusqu’a`
l’e´poque contemporaine. Tous sont re´ dige´s en franc
¸ais. Pour les adultes, des
journaux et des revues juives en franc
¸ais apparaissent, qui refle`tent l’entre´e de
28 Cite´ par Dominique Bourel : « Moses Mendelssohn et la Re´volution franc
¸aise » dans Les
Juifs et la Re´ volution franc
¸aise. Histoire et mentalite´, M. Hadas-Lebel et E. Oliel-Grausz
(dir). Paris/Louvain. Editions Peeters, coll. « Revue des E
´tudes juives », 1992 : 17,
citation reprise par P. S-N 2004 : 40 et note 72.
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92 Francine Kaufmann
la communaute´ juive dans la socie´te´ ge´ ne´rale, politique et scientifique. On e´dite
et l’on traduit en franc
¸ais des essais publie´s par les Juifs allemands mais aussi
des extraits de la litte´rature juive classique (depuis les poe`tes du moyen-aˆge
jusqu’a` des choix de textes du Talmud, du Midrach et de la Kabbale). Dans
tous ces domaines, Samuel Cahen est l’un des pionniers, largement reconnu
et soutenu dans ses efforts par les institutions communautaires qui appre´cient
sa maıˆtrise des langues, son sentiment religieux, son de´ vouement et son sens
pe´dagogique.
Il faut pre´ciser qu’un controˆle tre`s strict s’exerce de la part du Consistoire en
matie`re de manuels scolaires. Monique Nahon rappelle qu’en 1820, un arreˆte´
est adresse´ aux sept consistoires de´ partementaux, qui stipule que : « Aucun
livre d’instruction religieuse et morale ne pourra eˆtre adopte´ a` l’usage des
e´coles primaires israe´lites du royaume s’il n’a e´te´ approuve´ par le Consistoire
Central ». Et elle explique :
Le choix des manuels scolaires e´tait particulie`rement important a` une
e´poque ou
`les livres spe´cialise´ s dans l’instruction des e´coliers e´taient
peu nombreux. Ces livres e´taient en quelque sorte polyvalents puisqu’ils
servaient a` la fois a` l’apprentissage de la lecture et comme guides de
religion, de morale et de civisme. Leur choix, qui exprimait les options
ide´ologiques des notables gestionnaires de l’institution, e´tait fondamental.
(Nahon 2002 : 39).
Samuel Cahen s’applique a` produire les manuels dont ses e´le` ves manquent
cruellement. Outre son classique Pre´cis e´ le´mentaire d’instruction religieuse et
morale (1820), sans cesse re´imprime´ et distribue´ aux frais du Consistoire, il
donne de`s 1824 un Cours de Lecture He´braı¨que, Suivi de Plusieurs Prie`res,
avec Traduction Interline´aire, et d’un Petit Vocabulaire he´breu-franc¸ ais (e´dite´
a` Metz). L’ouvrage est lui aussi adopte´ par le Consistoire (SC 1840 : 40). Il
remplace avantageusement le Traite´ complet de lecture he´braı¨que publie´ par
l’e´rudit Moı¨se Bing en 1816 a` Metz en he´breu sous le titre de Em lamikra
(voir supra note 18). Cahen donne une seconde version de son manuel en 1832
(re´imprime´ e en 1843) sous le titre Miqra qodesh ou, cours de lecture he´braı¨que
ou, me´thode facile pour apprendre seul a` lire l’he´breu et il explique : « C’est
une me´thode facile pour apprendre seul a` lire et meˆme a` expliquer l’he´breu ;
la prononciation y est figure´e en caracte`res franc
¸ais. Cet opuscule a e´te´ adopte´
par le Consistoire central et par l’universite´ » (SC 1840 : 40). En 1831, date
de la parution de sa traduction annote´e de la Gene`se, il publie paralle`lement sa
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 93
traduction de la Haggadah de Paˆque (1831y1832), devenue tre` s populaire et
publie´e cette fois a` Paris29, et il pre´pare un Annuaire israe´lite de l’anne´ e 5591
(1831y1832). C’est un calendrier, avec des indications concernant les pratiques
liturgiques propres a` chaque jour de l’anne´e. Mais il n’obtient ni le succe`s
ni le financement escompte´s et il le remplacera les anne´es suivantes par un
simple loua’h, un Almanach he´breu (voir SC 1840 : 46, SC Le´vitique 1832 :
171 et Schwarzbach 2003 : 182). Son inte´reˆt pour le calendrier est, une fois
encore, pe´dagogique. Il veut que ses coreligionnaires puissent ce´le´brer en toute
connaissance de cause les temps forts de l’anne´e juive. Il inclut d’ailleurs, dans
deux volumes de sa Bible, des articles consacre´ s au calendrier, s’inquie´tant de
l’ignorance des jeunes Juifs de sa ge´ ne´ration :
Il n’y a pas longtemps qu’un jeune israe´lite de bonne maison, tre` s bien
e´leve´ , instruit et de bonne conduite, me soutenait que le kippour se
ce´le´ brait apre`s la feˆte des cabanes (souccoth). Il me fallut avoir recours a`
un louach pour le convaincre de son erreur. Ce fait caracte´ rise l’e´poque.
Nos rabbins ouvriront les yeux trop tard, ils adopteront la re´forme quand
il n’y aura plus de quoi30.
La re´forme dont il parle est une modernisation des me´ thodes de l’enseignement
traditionaliste dans le sens d’une plus grande rigueur scientifique et d’un souci
de faire comprendre au lieu de faire aˆnonner et apprendre par cœur. Elle a pour
objet d’encourager la pratique religieuse (tout en la rendant plus « europe´ enne »,
moins « orientale »), non de la remettre en cause. D’ailleurs, dans la meˆ me
note, il cite deux opuscules rabbiniques permettant de calculer les nouvelles
lunes ou moledoth (sic), pour fixer le calendrier et « faire un almanach ». (Le
premier — Sefer Imrey Bina — avait e´te´ publie´ en 1821 par le grand rabbin
de Metz, Nathanel Wittersheim, le pe`re de celui qui deviendra l’imprimeur
parisien de sa Bible a` partir de 1840, voir infra et SC 1840 : 49). Il conclut par
cette re´flexion de´sabuse´e : « Les deux ensemble donnent les moledoth de 5532
a` 5741, ou de 1771 a` 1980. Au train dont nous voyons aller le monde, il est fort
douteux qu’on s’occupe encore de moledoth en 1980 ».
On peut relever ici son ve´ritable souci d’assurer la survie du judaı¨sme, de
29 Il existait de´ ja` quelques traductions franc
¸aises de la Haggadah : celles de Mardoche´ e
Venture (Nice 1774) et de Jacob Soreph (Bordeaux 1813) suivent le rite portugais. Celle
de David Drach (Metz 1818) est la premie`re Haggadah bilingue ashke´naze.
30 « Additions a` la notice sur le calendrier Thalmudique » (sic), SC : Bible, Tome XVIII,
Chroniques, 1839 : 34. La notice originale a e´ te´ publie´e dans le volume du Le´vitique
1832 : 170y190.
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94 Francine Kaufmann
sa pratique et de sa culture, ce dont te´ moignent d’ailleurs tous ses manuels.
Ce souci peut sembler aujourd’hui en contradiction avec la conviction qu’il
exprime dans le premier nume´ro des Archives : les Juifs en tant qu’individus
sont appele´s a` s’assimiler en tant que citoyens. Paralle`lement, le judaı¨sme et
l’he´braı¨sme devront eˆtre pre´serve´ s et cultive´s par des rabbins, instruits dans les
sources juives mais aussi dans les sciences profanes, et soucieux de pre´server
un lien avec les communaute´s du monde entier :
Plus les Juifs se fondront par leurs mœurs et leurs usages avec le reste
des Franc
¸ais, et plus les traces d’une litte´rature juive deviendront rares :
les Juifs ne sont plus et ne doivent plus eˆtre en France que des Franc¸ ais,
ayant une meˆme histoire, une meˆ me litte´rature, et les meˆmes mœurs que
les autres Franc
¸ais. Il n’en est pas ainsi de la litte´rature rabbinique, ou
`,
comme nous l’avons dit, il reste beaucoup a` faire aux rabbins instruits.
Pour ce qui est de l’he´breu, il doit eˆ tre cultive´ par eux sous le point de vue
scientifique et liturgique ; mais cette e´tude ne doit plus eˆtre exclusive ; il
serait utile d’y joindre l’e´tude de l’arabe, les philologues israe´ lites doivent
avoir les yeux fixe´s vers nos possessions africaines, ou
`se trouvent de
nombreuses populations juives, et ou
`semblent se pre´parer de nouvelles
destine´es (A.I. 1840 : 52).
On notera le patriotisme de Cahen qui nomme les colonies franc¸aises : « nos
possessions africaines », a` une e´poque ou
`le colonialisme est de bon ton.
Quoi qu’il en soit, on constate des the`mes re´currents et des liens e´troits —
des passerelles qu’il e´tablit lui-meˆme — entre ses activite´s pe´dagogiques, ses
manuels pour l’enseignement primaire, ses publications communautaires et
« scientifiques » et les articles et notes de sa Bible. On y de´ce`le une « double
alle´geance » sans e´tats d’aˆme, un amour re´ el tant du patrimoine juif que
des valeurs franc
¸aises, la conviction que par l’instruction les Juifs me´riteront
l’e´galite´ civile tout en approfondissant la connaissance et la pratique de leur
he´ritage. Son enthousiasme pour le progre` s s’exprime a` l’e´poque dans l’ouvrage
de culture ge´ne´ rale qu’il publie en 1836 a` la Librairie encyclope´ dique de Rozet,
un Manuel d’histoire universelle. Re´sume´ raisonne´ des faits et e´ve´nements
les plus importants, des inventions les plus utiles et des hommes les plus
remarquables depuis le commencement du monde jusqu’en 1836 (voir S-N
2004 : 33, note 35). Cette meˆme anne´ e, il amorce un tournant important dans
sa vie. Comme l’e´crit son fils, « la multiplicite´ de ses occupations, la ne´ cessite´
de subvenir a` une tre` s nombreuse famille, enfin le le´gitime sentiment de sa
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 95
valeur, amene`rent S. Cahen a` quitter en 1836 ses fonctions d’enseignement »
(A.I. 1862 : 78y79). Il veut se consacrer de´sormais entie` rement a` sa Bible31
puis a` la revue mensuelle qu’il cre´e en 1840 et dirige durant vingt ans (jusqu’en
1860), les Archives israe´lites de France32.
Son fils re´sumera ainsi la pe´riode fe´conde de l’E
´cole israe´lite et les anne´es
qui suivirent :
Quoique occupe´ du matin au soir par ses pe´nibles fonctions, il trouva
le temps de produire divers ouvrages d’e´ducation et de philologie, de
collaborer a` l’Encyclope´die des Gens du monde, de coope´rer a` plusieurs
institutions philanthropiques, et enfin d’entreprendre cette traduction de la
Bible qui perpe´tuera son nom ; cet ouvrage commence´ en 1829, de´die´ au
duc d’Orle´ans, peu de temps avant qu’il devıˆnt le roi Louis-Philippe 1er,
roi des Franc¸ais33, a cou
ˆte´ 25 ans de travail, forme 20 volumes, et graˆce
a` la fide´lite´ de la traduction, aux vastes commentaires ou
`se re´ sume toute
l’e´ rudition rabbinique du moyen aˆge, toute la science allemande moderne,
graˆ ce enfin aux beaux travaux dont l’ont enrichie MM. Terquem, Munk,
Gerson-Le´ vy, Zunz etc., cette œuvre constitue une ve´ritable encyclope´die
franc
¸aise de l’Ancien Testament. (A.I. 1862 : 78y79).
La Bible de Samuel Cahen
La description donne´e par Isidore Cahen de l’ouvrage encyclope´dique de
son pe`re re´ sume bien l’ampleur du projet. Nous avons vu que de`s la fin du
XIXesie`cle, Berr Isaac Berr de´ plorait l’absence d’une bible juive en franc
¸ais,
paralle`le a` celle de Mendelssohn, que le Consistoire renonc¸ait, en 1820, a`
31 Nous avons vu plus haut que Cahen de´ missionne en 1836 quand son e´ cole devient
communale, la loi exigeant la pre´ sence d’un maıˆtre unique durant les neuf heures
quotidiennes d’ouverture.
32 Sur sa revue (qu’il doit abandonner en 1860 lorsqu’il tombe gravement malade), voici
ce que dit son fils Isidore qui le remplacera : « En 1840, il cre´a les Archives israe´lites,
le premier journal israe´lite franc¸ais qui ait dure´ ; toutes les tentatives ante´ rieures avaient
abouti a` des e´checs ; celle-ci a re´ussi, graˆce a` l’e´nergie, a` l’activite´, a` la re´putation e´tablie
du fondateur. Cet organe de l’israe´litisme, qui est dans sa 23e`me anne´e d’existence,
compte des souscripteurs dans le monde entier » (A.I. 1862 : 79). L’historienne Be´atrice
Philippe a consacre´ une e´ tude non publie´e (et que nous n’avons pas pu consulter) aux
premie` res anne´es de la revue : Les Archives israe´lites de France, de leur cre´ation en 1840
a` fe´vrier 1848 ou un journal juif sous Louis-Philippe. E
´tude de mentalite´ s. Me´moire de
maıˆtrise pre´ pare´ sous la direction du professeur Girard, universite´ Paris IV, 1974y1975.
33 Nous reproduisons cette de´dicace en annexe.
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96 Francine Kaufmann
utiliser l’abre´ge´ franc
¸ais de la Bible produit par Michel Berr, pre´fe´rant attendre
un ouvrage plus « orthodoxe ». L’initiative de Samuel Cahen vient combler un
manque et de`s 1832, le grand rabbin Marchand Ennery fait un rapport positif au
Consistoire de la Seine qui acquiert plusieurs exemplaires de l’ouvrage tandis
que le Conseil royal de l’Instruction publique et des Cultes de´cide (le 3 avril
1832) « d’encourager la Traduction de la Bible de M. Cahen » et proclame
par un arreˆte´ du 10 aou
ˆt 1832 que « chaque faculte´ de the´ologie catholique
et protestante du royaume devra souscrire pour un exemplaire des livraisons
de´ja` publie´es » — le meˆme Conseil avait pris un arreˆte´ analogue le 31 juillet
concernant la seconde e´dition du Cours de lecture he´braı¨que de Cahen34.
Est-ce la conse´cration d’un projet annonce´ de`s 1829 dans un prospectus
(dont nous n’avons pas retrouve´ la trace) e´ nonc¸ant les principes pre´sidant a`
cette traduction commente´e de la Bible ? Non point. Les attaques ne faisaient
que commencer : attaques concernant les choix stylistiques ou les partis-pris
the´ologiques ou scientifiques. Mais les limites de cet article (dans lequel nous
voulons surtout de´couvrir la personnalite´ et les motivations de l’auteur de la
premie`re bible juive franc
¸aise ainsi que les circonstances dans lesquelles il a
re´alise´ son œuvre) ne nous permettent pas d’entrer dans le de´ tail des pole´ miques
concernant le fond de l’ouvrage ni d’analyser la traduction en tant que telle,
en la replac
¸ant dans le contexte des traductions bibliques existant a` l’e´poque.
Nous nous proposons de consacrer une autre e´tude a` ces aspects. Nous nous
contenterons ici de retracer les e´tapes de l’entreprise et les obstacles surmonte´s
par l’auteur.
Notons cependant que la traduction de Cahen frappe ses contemporains par
son aspect concret et rocailleux et par une transcription de l’he´breu en franc
¸ais
des noms propres (patronymes et toponymes), meˆ me de ceux entre´s dans la
langue sous une forme francise´ e : Abrame puis Avraham, Saraˆ, Iits’hak et
Rivka (Isaac, Re´be´ cca), Iiaˆcov et Ra’hel (Jacob, Rachel), Lavane (Laban),
Iiosseph (Joseph), Mosche´ (Moı¨se), Par’au (Pharaon) Mais aussi : « Garde le
mois d’aviv (des e´pis), et fais le pessa’h (paˆque) a` l’Eternel ton Dieu ; car
dans le mois d’aviv l’Eternel ton Dieu t’a fait sortir d’Egypte, pendant la nuit »
(Deut 16, 1). Pour souligner un jeu de mots, Cahen n’he´site pas a` reproduire
l’he´breu avec une glose : « Je vois un baˆton en bois d’amandier (makel chaked)
[...] C’est que je m’applique a` ma parole (choked) pour l’exe´cuter » (Je´re´mie,
1, 11y12). Et il donne bien su
ˆr une traduction litte´rale de versets interpre´ te´s
par l’E
´glise de manie`re traditionnellement dogmatique : « Voici, la jeune fille
34 Textes reproduits par SC dans les pages liminaires de son e´dition du Le´vitique 1832.
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 97
deviendra enceinte et enfantera un fils, et le nommera Immanouel (Dieu avec
nous). » (Isaı¨e 7,14). On sait que l’he´breu ‘alma a e´te´ traduit par virgo dans
la Vulgate et que ce verset a e´te´ interpre´ te´ comme annonc¸ant l’immacule´e
conception de la Vierge ; or, en he´ breu biblique, vierge se dit : betoula.
Le projet de Cahen ne s’adresse qu’indirectement a` ses e´le`ves du primaire qui
ont besoin tout au plus d’un texte he´breu et de sa traduction franc
¸aise. Il est
plutoˆt destine´ a` ceux de leurs enseignants ou aux e´le`ves rabbins qui n’ont pas
acce`s aux ouvrages des sciences profanes, voire aux ouvrages exe´ge´tiques de
leurs colle`gues juifs germanophones. Mais le seul fait de choisir d’entre´e de jeu
(contrairement a` Mendelssohn et a` la plupart des traducteurs juifs de la Bible
a` travers l’histoire) d’e´crire son commentaire dans la langue ve´hiculaire (le
franc
¸ais), et d’imprimer sa traduction en caracte`res latins proclame clairement
son intention. Pourtant, faut-il croire Cahen lorsqu’il pre´sente son travail comme
destine´ aux non spe´cialistes, malgre´ l’imposant appareil de notes e´rudites ou
`
abondent les citations en he´breu et en arame´en, voire des e´ tymologies grecques
ou arabes ? : « Nous n’avons pas la pre´ tention — e´crit-il — d’apprendre rien
de nouveau aux savans (sic !) de profession. Nous nous adressons aux hommes
instruits de tous les e´tats qui n’ont pas le loisir de faire de la Bible l’objet spe´cial
de leurs me´ditations ». Il s’engage ne´anmoins a` introduire toutes les corrections
qu’on lui proposera, si elles sont fonde´es : « Nous accueillerons d’ailleurs avec
reconnaissance les observations de la critique et les signalemens d’erreurs (sic)
que nous aurions pu commettre malgre´ notre attention a` les e´viter35. »
Dans les faits, l’ouvrage re´alise´ s’adresse bien autant aux juifs qu’aux
non-juifs : aux juifs croyants et rationalistes, aux the´ologiens, aux orientalistes,
biblistes et autres savants qui n’ont pas d’acce` s direct a` la litte´ rature rabbinique
ni aux publications des the´ologiens juifs germanophones36. D’ailleurs la Bible
de Cahen ouvre une voie nouvelle et constitue bien plus qu’une simple traduction
annote´ e. Cahen s’y propose d’abord de fournir une nouvelle e´dition du texte
he´ breu de l’ensemble du Tanakh — l’A. T. des chre´tiens — (un Pentateuque
he´braı¨que ayant e´te´ imprime´ a` Metz a` la fin du XVIIIesie`cle par Moı¨se May).
Cette e´dition tient compte des dernie` res recherches en matie`re de re´vision
scientifique du texte massore´tique et des traditions juives des tikkouney soferim,
notamment pour l’e´tablissement des points-voyelles et des te’amey ha-mikra ou
35 SC, Avant-propos de la Gene`se, p. xvj de l’e´dition de 1831, et p. xiij de l’e´dition de
1845.
36 SC, Ibid., 1831, p. xvj et 1845 p. xij.
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98 Francine Kaufmann
signes de cantilation, qui garantissent l’exactitude du de´coupage de la phrase,
et qu’il nomme sur chaque page de garde : « accents toniques (neguinoth) ».
La traduction est en regard et suit d’assez pre`s la syntaxe de l’he´breu qu’elle
accompagne en miroir, ce qui convient a` l’usage rituel de la lecture synagogale
et a` l’usage pe´dagogique de l’e´tude verset par verset : lecture de l’original
et traduction ‘litte´rale’. (Mais lorsque le ge´nie de la langue franc¸aise s’y
oppose, c’est la traduction litte´rale qui est renvoye´e en note)37. Les livres
s’ouvrent d’ailleurs du coˆ te´ he´braı¨que (le titre e´tant inscrit sur ce qui constitue
ge´ ne´ralement le dos d’un livre franc¸ais, la pagination allant de droite a` gauche).
Ce faisant, Cahen propose essentiellement une nouvelle Bible he´braı¨que,
accompagne´e pour la premie`re fois d’une traduction franc
¸aise, plutoˆt qu’une
nouvelle Bible en franc¸ais. La pagination du texte he´breu (a` droite) est note´e en
he´breu (lettres servant de nombres) et celle de la traduction (a` gauche) en chiffres
arabes conse´cutifs. Les notes sont place´ es en bas de page, tant a` droite qu’a`
gauche, le norenvoyant au verset explique´. Elles de´veloppent l’interpre´tation
retenue dans la traduction mais elles peuvent aussi proposer d’autres lectures
contradictoires du meˆme verset, en s’appuyant sur les progre`s re´cents de
l’arche´ologie et de la ge´ ographie, de la philologie, des e´tudes se´mitiques,
de la critique biblique — juive et non juive — et de la critique des textes
(comparaison de manuscrits — dont la Bible des Samaritains et la Septante,
comparaison aussi avec les litte´ratures se´mitiques ou orientales anciennes). Et si
la traduction comme les notes refle`tent les exe´ge`ses rabbiniques traditionnelles
(les targoumim, Sa’adia Gaon, Rachi, David Kim’hi, les Tossafistes, Abraham
Ibn Ezra, etc.), elles n’he´sitent pas a` les battre en bre` che lorsqu’elles sont
contredites par la Raison ou par les de´couvertes scientifiques, ni a` faire re´ fe´rence
aux interpre´tations des the´ologiens chre´tiens, pour les inte´grer ou pour en
de´battre38.
En matie`re d’exe´ge`se, la me´thode suivie est importe´ e d’Allemagne. C’est « la
me´thode critique ou rationnelle », par opposition a` la « me´thode dogmatique »,
qu’elle soit ‘religieuse’, ‘philosophique’ ou ‘politique’. Cahen proˆ ne donc
un examen du texte sans a priori (nous parlerions aujourd’hui de lecture
scientifique et non ‘ide´ologique’) ainsi qu’il l’explique dans l’Avant-propos de
37 Voir l’avant-propos du tome VI (Les Juges, 1835) : « Nous avons voulu et nous voulons
plus fermement que jamais traduire toute la Bible avec autant de fide´lite´ que le permet
le ge´ nie de la langue franc
¸aise ; la` ou
`il ne permet pas une rigoureuse litte´ ralite´, nous
plac
¸ons la traduction litte´rale dans les notes » (p. V).
38 Le commentaire a e´ te´ longuement e´ tudie´ par Schwarzbach 2003 et nous renvoyons le
lecteur a` cet article.
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 99
la Gene`se (1831, repris dans l’e´dition re´vise´e de 1845) et dans le n˚ 1 des
Archives (1840)39. Enfin les volumes sont comple´ te´s par des e´tudes liminaires,
des traductions de textes classiques inaccessibles en franc¸ais (dont des extraits du
More´ Nebouchim de Maı¨monide, traduits de l’arabe par Salomon Munk, dans
Le´vitique et Nombres), des prie`res bilingues (dont les be´ne´dictions nuptiales)
ou compose´es en franc¸ais (Deute´ronome, voir notre annexe 2), et de nombreux
articles encyclope´diques lie´s ou non au volume concerne´ et commande´ s a` des
collaborateurs renomme´s. Cahen engage aussi, dans les pages de sa Bible —
ge´ne´ ralement dans les avant-propos — de fougueuses pole´miques contre ses
de´tracteurs des volumes pre´ ce´dents, citant largement des articles (positifs ou
ne´gatifs a` son e´gard) parus dans les revues scientifiques, la presse ou dans
des pamphlets. La plupart des volumes comportent des « errata », des « notes
supple´mentaires » et des « observations », qui refle` tent la prise en compte de
ces critiques mais aussi la difficulte´ du processus d’e´dition, de traduction et
de recherche, consistant a` produire pre`s d’un volume, bon an mal an, promis
aux souscripteurs. Or la pression financie`re est conside´rable et les progre`s de
l’entreprise de´pendent largement du nombre et de la fide´lite´ des souscripteurs.
Des listes alphabe´tiques de nouveaux souscripteurs paraissent d’ailleurs dans
plusieurs volumes : elles comprennent des dignitaires du royaume (ainsi dans
l’Exode, 1832 : LL MM le Roi et la Reine des Franc
¸ais40, S.A.R. Mgr le duc
d’Orle´ ans et Mgr le Duc de Nemours, S.A.R Madame la Princesse Ade´laı¨de,
M. Le garde des Sceaux et M. le Pre´fet de la Seine, le duc de Choiseul...), des
notables de l’universite´, des consistoires et de l’e´cole rabbinique, des e´glises
catholiques et protestantes, quelques grands noms de la litte´rature, des arts et
des sciences, aux coˆte´ s de libraires qui s’engagent a` prendre des exemplaires
en de´poˆt : 150 exemplaires pour Barrois (150 aussi en 1833), 38 pour Treuttel
et Wu
¨rtz (13 en 1833), 23 pour Mendez a` Bayonne, 5 pour Cherbulier ; on y
trouve aussi des professeurs de langues et de simples amateurs (un agriculteur,
un instituteur).
39 « Comme israe´lite, le nouveau traducteur de la Bible est le premier qui ait adopte´
ouvertement le syste`me rationnel, et le seul encore qui en fasse une application constante
a` l’exe´ge`se biblique. Comme Franc
¸ais, il a re´ importe´ de l’Allemagne ces me´thodes
critiques, ces doctrines philologiques, qui ont pris naissance dans notre pays, aux sie`cles
des R. Simon, des Leclerc, etc. On peut meˆ me dire qu’avant la publication de cette Bible,
le rationalisme n’e´tait plus connu, meˆme de nom, en France » (S. Cahen, A.I. 1840, 1 :
51).
40 En 1836 (Samuel) s’y ajoutent le roi des Belges et le duc d’Aumale, en 1851 (Job) le roi
de Hollande.
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100 Francine Kaufmann
Dans le journal Le Temps, du 26 mai 1832, l’e´ crivain Charles Nodier, rendant
compte de la parution des deux premiers volumes de la Bible de Cahen, se dit
impressionne´ par le fait
... qu’une entreprise pareille a` celle de M. Cahen, qui exige des
frais e´normes de composition typographique et de correction, sans
compter le sacrifice entier d’une vie de de´vouement, ait trouve´ assez
d’encouragements pour s’e´tablir, ou on espe`re assez pour s’achever [...] Ce
que je crois savoir, c’est que M. Cahen exerce dans l’instruction primaire
de ses coreligionnaires un tout petit emploi qui absorbe entie`rement ses
jours, et que c’est a` ses laborieuses veilles que nous sommes redevables
de la traduction de la Bible, qui sera un monument41.
Il faut reconnaıˆtre que Samuel Cahen, dans toutes ses entreprises (enseignement,
re´daction de manuels, traduction de la Bible) n’a jamais aspire´ a` s’enrichir et
qu’il a ve´cu presque toute sa vie dans un quasi de´nuement dont te´moigne
son fils. En examinant les pages liminaires des divers volumes de la Bible
(dont les stocks sont de´pose´s chez l’auteur et chez quelques libraires), on
prend e´galement conscience des bouleversements mate´ riels qui ralentissent les
progre`s du traducteur : de´me´nagements successifs, changements d’imprimeur
et de libraires, voire soubresauts politiques qui agitent la France, sans compter
les difficulte´s inhe´rentes au texte aborde´, qui le poussent a` repousser a` plus tard
la traduction d’un volume difficile. (Il publie dans l’ordre les volumes I a` IX,
puis le vol. XVIII, puis X a` XII, puis XVII, XIII, XIV, XVI et XV ; voir infra
bibliographie).
Ses changements d’adresse attestent qu’il reste fide` le jusqu’au bout au
quartier juif de Paris, meˆme s’il aspire a` une reconnaissance sociale en
dehors de la communaute´. En 1831, Cahen habite 5, rue des Singes42. Son
imprimeur est Marchand de Breuil, 90, rue de la Harpe, a` Paris. De`s 1832, il se
dit « Membre de plusieurs socie´te´s savantes »43 et devient au cours de la meˆme
anne´ e « Membre de l’Acade´mie royale de Metz ». En 1833, il a de´me´nage´
Vieille rue du Temple n˚ 78 (sic). Malgre´, ou peut-eˆtre a` cause de l’invention
41 Cite´ par Cahen dans Le´vitique (1832 : xj).
42 L’E
´cole consistoriale de garc
¸ons a e´te´ installe´e rue des Singes durant quelques anne´es,
« dans le quartier de la Place de Gre`ves et de l’hoˆtel de Ville », apre`s deux sites
provisoires (Elmaleh 2006 : 55).
43 A cette e´ poque, les Juifs ne sont pas facilement admis dans les socie´ te´s savantes. Ainsi, la
Socie´ te´ asiatique cre´e´e en 1822 a` Paris est ferme´e aux Juifs en 1824, date de l’accession
au troˆ ne de Charles X qui s’accompagne d’une contre-offensive catholique. Meˆme les
Juifs admis pre´ ce´demment dans la Socie´te´ n’y sont pas actifs sous la Restauration (voir
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 101
de la linotype, en 1833, proce´de´ qui acce´le`re l’impression des livres, il connaıˆt
des proble`mes d’imprimeur puisqu’il en change deux fois : en 1834 (Imprimerie
de Migneret, 20, rue du Dragon) et en 1835 (Imprimerie de Cosson, 9, rue
Saint-Germain-des-Pre´ s). L’anne´e suivante (1836), il quitte l’enseignement. En
1839, il de´ me´nage pour peu de temps au 21, rue des Francs-Bourgeois, dans
le Marais. Le 11 fe´vrier 1840, il diffuse une lettre proposant une souscription
a` une nouvelle « publication dont l’objet est de re´pandre et de perfectionner
les connaissances qui se rattachent a` l’Israe´litisme, et de faciliter l’e´tude des
antiquite´ s judaı¨ques ». La lettre est encore domicilie´e rue des Francs-Bourgeois.
Le premier exemplaire des Archives israe´lites de France, « revue mensuelle,
historique, biographique, bibliographique et litte´raire sous la direction de S.
Cahen, traducteur de la Bible » porte de´ja` l’adresse : Paris, 1, rue Pave´e —
Marais », tout comme le Tome X de sa Bible, Je´re´ mie, (1840, chez l’auteur,
1, rue Pave´e). Le Tome XI, Eze´chiel (1841), est d’ailleurs mis en retard par
suite du lancement des Archives et S. Cahen s’en excuse dans l’Avant-propos :
« A quoi nous servirait d’invoquer l’indulgence du lecteur pour l’intervalle
beaucoup plus long qu’a` l’ordinaire entre ce volume et le dernier publie´ ? [...]
Nous allons de´sormais poursuivre avec une nouvelle ardeur la Traduction de
la Bible » (p. VII et VIII). Dans le premier nume´ ro des Archives, il signe un
article sur la litte´rature he´braı¨que dans lequel il parle en ces termes de sa propre
traduction :
Le volume X et le XVIIIevolume viennent de paraıˆtre. On s’aperc¸oit que
le traducteur fait de plus en plus usage des travaux de ses devanciers, et
qu’il a tenu compte des conseils de la critique. Il e´tait presque totalement
de´nue´ de ce secours en commenc¸ant son ouvrage ; circonstances dont ne
seront nullement surpris ceux qui savent combien il est difficile a` Paris
de se procurer les ouvrages de the´ologie et de philosophie qui paraissent
a` l’e´tranger.
Cahen a conscience de faire œuvre de pionnier. Il se veut le passeur des ouvrages
qui se publient en Allemagne, auxquels les the´ologiens et les orientalistes
franc
¸ais, mais aussi les Juifs, ne preˆtent pas suffisamment attention44. Il reconnaıˆt
volontiers que ses volumes contiennent des coquilles et des erreurs qu’il s’efforce
Berkovitz 2004 : 181 et note 69). Louis-Philippe prend cette socie´te´ sous sa protection
et Cahen l’en remercie dans sa de´dicace (voir annexe 1).
44 Voir l’avant-propos du tome IX (Isaı¨e, 1838) : « Franc
¸ais Israe´ lites, acquittons une dette.
Nous marchons a` la clarte´ du flambeau allume´ par Mendelssohn, et sur une autre voie,
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102 Francine Kaufmann
de corriger (il a traduit matsa — pain azyme — par pain leve´ !) mais ceux qui
viendront apre`s lui pourront reprendre et ame´liorer son travail, tant en he´breu
qu’en franc¸ais. En 1840, il semble trouver un imprimeur satisfaisant (et sans
doute mieux a` meˆ me de ge´rer la typographie he´braı¨que) en la personne du propre
fils de l’ancien grand rabbin de Metz, Nathanel Wittersheim. C’est l’imprimerie
de Wittersheim, 8, rue Montmorency, qui publiera tous les volumes suivants
de sa Bible, y compris la « Deuxie`me e´dition revue, corrige´e et augmente´e
de la Gene`se », en 1845, qui tient compte des critiques qui lui ont e´te´ faites
jusqu’alors.
Pourtant, les difficulte´s continuent, meˆme avec ce dernier imprimeur, comme
en te´moigne l’avant-propos du Tome XVII, publie´ en 1843, Daniel, Ezra,
Ne’hemia, (avant-propos rejete´ a` la fin du volume, coˆ te´ « franc¸ais ») :
Cette fois il nous a e´te´ donne´ de laisser un moindre intervalle entre le
volume pre´ce´ dent (le tome XII) et celui que nous publions aujourd’hui.
Si pourtant il y a eu retard, il provient du fait de notre imprimeur, et
l’on en de´pend toujours plus ou moins quand il s’agit d’un ouvrage du
genre de celui-ci. Nous avons a` cœur de comple´ter notre travail le plus
toˆt possible, et autant que le permettent les difficulte´s de l’ouvrage, d’une
part, et d’une autre, le soin de notre publication pe´riodique qui prend tous
les jours plus d’extension. Nous avons redouble´ d’efforts et d’assiduite´
pour concilier ces divers travaux sans que l’un nuisıˆt a` l’autre (p. VII).
Il est vrai qu’entre 1840 et 1851, il doit publier de front sa revue mensuelle et
les livraisons quasi annuelles de sa Bible. Il trouve pourtant le temps de veiller
a` la double re´e´dition, en 1845, du premier tome de sa Bible (Gene`se) et des
prie`res de Roch Hachana et Yom Kippour, traduites a` la fin du XVIIIesie` cle
par Mardoche´e Venture (stocke´ es et diffuse´es au bureau des Archives), puis de
re´diger et publier en 1847 un recueil qui lui tient a` cœur, Emek Habakha :
Prie`res qu’on re´cite au cimetie`re, pre` s des malades, des mourants et des morts
(voir Schwarzbach 2003 : 182). Il re´alise ainsi partiellement un vœu qu’il avait
exprime´ en 1834, a` la fin du volume V de sa Bible (Deute´ ronome, p. 57), ou
`
il de´plorait que nombre de prie`res qu’il y reproduisait ne soient plus adapte´ es
« aux ide´es du sie`cle ».
Nous nous proposons de publier un essai de prie`res a` l’usage des Israe´lites
par Wessely, deux noms qui doivent eˆtre inse´parables dans notre reconnaissance, cette
me´ moire du cœur ».
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 103
de tout aˆge et de toute condition. Nous en donnons plus bas pour spe´cimen
deux que nous avons compose´es d’apre` s l’invitation qui nous en a e´te´
faite par quelques pe`res de famille45.
Le dernier volume de la Bible de Cahen qui soit de´die´ a` S.M. Louis-Philippe
Ier, Roi des Franc
¸ais, est son tome XIV (Les Proverbes). En 1848 la Re´volution
de fe´vrier provoque l’abdication de Louis-Philippe et la proclamation de la
Re´publique. Louis-Napole´on Bonaparte est nomme´ premier pre´sident de la
Re´publique, fonction qu’il occupe entre 1848 et 1852 avant de devenir Napole´on
III. Cahen se pre´sente dans le volume suivant comme « membre de l’Acade´ mie
nationale de Metz » (souligne´ par nous). En 1849, il est fait chevalier de la
le´gion d’honneur par le Prince-Pre´ sident. (A l’e´poque, il est tre`s malade). En
1851 Cahen s’installe 16, rue des Quatre-Fils ou
`il re´side jusqu’a` sa mort.
C’est la` qu’il publie le dernier volume de sa Bible comple`te, le vol. XV (Job).
Voici de larges extraits des premie`res pages de l’Avant-propos qui constituent
un ve´ritable bilan de l’entreprise, ou
`se meˆlent conside´ rations personnelles et
ge´ne´ rales (imprime´ au bout du livre, coˆte´ franc¸ais) :
Par la publication de ce volume, contenant Job, je termine la traduction
de ce qu’on appelle l’Ancien-Testament et qui, pour les israe´lites, forme
la totalite´ de la Bible : ‰¯Â˙ la Loi,Ìȇȷ, les Prophe`tes et ÌÈ·Â˙Î, les
HAGIOGRAPHES (sic).
Le retard qu’a e´prouve´ la publication de ce volume tient d’abord aux
graves e´ve´ nements dont notre patrie est depuis trois ans le the´aˆtre, aux
douloureuses pre´occupations auxquelles nul ne peut se soustraire, mais
il a principalement sa source dans une circonstance toute personnelle :
Pendant l’anne´e 1849 j’ai e´te´ atteint d’une grave maladie a` la suite
de laquelle tout travail m’a e´te´ impossible pendant pre` s d’un an. Si
a` ces puissants motifs de retard l’on ajoute les nombreuses difficulte´s
que pre´sente la traduction et l’interpre´tation de Job, j’ose espe´rer que
l’indulgence des lecteurs ne me fera pas de´faut ; jamais je n’ai plus
e´prouve´ le besoin de l’e´voquer.
Quoi qu’il arrive, je rends graˆces a` Dieu de m’avoir permis de remplir
mes engagements envers le public qui, depuis le commencement de cette
publication, lui a accorde´ sa sympathie (p. vij) [...] Aux encouragements
donne´s par le public en ge´ne´ral et par les particuliers, sont venues se
45 Nous reproduisons ces deux prie`res en annexe. Elles te´ moignent du sentiment religieux
de Cahen et de l’importance qu’il attachait a` la prie`re.
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104 Francine Kaufmann
joindre les honorables marques de sympathie accorde´es a` l’auteur par les
gouvernements qui se sont succe´ de´ en France, depuis vingt ans.
Le dernier roi, dont les Franc¸ais garderont le souvenir pour sa haute
intelligence et son patriotisme e´prouve´ , avait accepte´ la de´dicace de cette
traduction de la Bible. Monsieur le Pre´sident de la Re´publique a accorde´
a` l’ouvrage une haute marque de distinction qui sera pour l’ouvrage au
moins une pre´somption favorable.
Cette traduction de la Bible, dont personne plus que moi ne voit les
imperfections, a pourtant cela de particulier qu’elle a toujours vise´ a`
la plus grande fide´lite´ et qu’avec un cadre, naturellement restreint, l’on
trouve dans les notes qui l’accompagnent la quintessence des travaux
exe´ge´ tiques des anciens et des modernes (p. viij).
En mettant a` contribution les commentaires rabbiniques, nous
croyons surtout avoir rendu quelques services. Ces commentaires sont
inaccessibles a` quiconque n’y a pas consacre´ une grande partie de sa
vie. On a beau comprendre plus ou moins le texte biblique, cela seul ne
suffit pas pour comprendre ces commentaires. Les rabbins sont encore
ceux qui ont le mieux compris la Bible, et l’on ne devrait charger de
l’enseignement public de l’he´breu que celui qui serait verse´ dans les
commentaires rabbiniques46.
Si l’on songe que le tout a e´te´ exe´cute´ par un seul homme, force´ de
lutter, en se livrant a` ce travail, contre les difficulte´ s de sa position, dans
des circonstances si peu favorables aux entreprises litte´raires, et oblige´
meˆme en quelque sorte de former son public peu pre´ pare´ en ge´ne´ral a`
la me´thode que nous avons adopte´ e ici, la critique sera moins exigeante,
et aujourd’hui que le tout est publie´, ceux qui n’en ont pas encore retire´
toutes les parties s’empresseront de comple´ter leurs exemplaires (1) (p.
ix).
Ce cri du cœur re´sume bien l’ampleur de la taˆ che accomplie par un homme seul
(meˆme s’il s’adjoint des collaborateurs pour les articles encyclope´diques et sans
doute pour les notes), tenu d’assurer paralle`lement la publication et la diffusion
46 Ce paragraphe fait sans doute allusion aux difficulte´s e´prouve´es par les Juifs de France
pour pe´ne´ trer le monde ferme´ des socie´te´s savantes et des faculte´s d’e´tudes se´mitiques et
de the´ ologie. Douze ans plus tard, en 1863, quand Ernest Renan re´cuse l’aspect surnaturel
de la vie du Christ dans les E
´vangiles et qu’il est renvoye´ de son poste de professeur de
litte´ rature he´ braı¨que et syriaque au Colle` ge de France, c’est pour la premie`re fois un Juif
qui sera choisi pour y enseigner : Salomon Munk, l’un des collaborateurs de la Bible de
Cahen.
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 105
de ses volumes et de tenir compte des critiques de fond qui lui sont adresse´ es.
Dans la note 1, il se plaint de ce que des souscripteurs n’aient pas tenu parole
en venant chercher et payer les exemplaires pour lesquels ils s’e´ taient engage´s ;
il re´pugne a` les poursuivre en justice (la loi e´tant d’ailleurs souvent inefficace)
mais ils les dit « moralement » inde´licats. Malgre´ ces difficulte´s financie`res il
ne se de´courage pourtant pas :
En terminant la traduction de l’Ancien-Testament je ne crois pas encore
avoir comple´te´ ma taˆche : si mes forces (p. ix) ne trahissent pas ma bonne
volonte´ et mon ardeur, j’espe`re doter mon pays d’un autre ouvrage qui lui
manque encore : c’est une introduction a` l’Ancien-Testament, ou l’histoire
de la Bible, de ses diffe´rentes traductions, anciennes et modernes, etc. (p.
x, souligne´ par nous).
On notera la fierte´ de ce Juif franc
¸ais convaincu d’offrir a` sa patrie un tre´sor que
lui seul peut lui de´couvrir : suit un projet de´taille´ avec appel a` souscripteurs (car
sans souscripteurs il ne peut concre´tiser son initiative...) : « Si ce nouvel appel
est entendu, je publierai ensuite les Apocryphes, et peut-eˆ tre meˆme la traduction
des principaux travaux publie´s en Allemagne sur le Nouveau Testament ». Mais
ces projets ne verront jamais le jour47. Ses dernie` res anne´es, bien remplies par la
charge mensuelle des Archives, lui offrent, sinon l’aisance, du moins quelques
honneurs et la reconnaissance des instances juives :
Il fut appele´ successivement au Comite´ consistorial de bienfaisance48, au
Comite´ d’administration du se´minaire, a` l’inspection gratuite des e´coles
israe´ lites ; il fut l’un des cre´ateurs de la socie´te´ des Bons-Livres49.
Lors de la dernie`re e´lection du grand rabbin du Consistoire central, la
circonscription de la Meurthe choisit S. Cahen pour l’un de ses deux
de´le´ gue´s.
47 C’est un autre Juif franc
¸ais, Andre´ Chouraqui (1927y2007), qui re´alisera et prolongera
plus d’un sie`cle plus tard les projets de Samuel Cahen. Par bien des aspects, Chouraqui
est un he´ritier de Cahen.
48 Il s’agit sans doute du « Comite´ de secours sur l’instruction des enfants de la classe
indigente », qui cherche a` placer les enfants reste´s sur les listes d’attente des e´ coles
communales. Le consistoire paye leurs frais d’e´ colage, parfois dans des e´coles prive´es.
Elmaleh signale la pre´ sence active de Cahen dans ce comite´, pre´side´ par Albert Cohn
(e´ lu en 1853), aux coˆte´s du grand rabbin de Paris, Isidor (Elmaleh 2006 : 66y67).
49 Cette socie´ te´, he´ritie`re de « la Socie´te´ israe´lite des livres moraux et religieux » a pour
objet « de susciter et publier des ouvrages destine´s a` l’e´ducation » par voie de concours
et de prix » (Elmaleh 2006 : 64).
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106 Francine Kaufmann
Vers la fin de 1860, le de´ clin de plus en plus marque´ de sa sante´ l’obligea
a` se retirer de la vie active, et la direction des Archives israe´lites passa
a` son fils aıˆne´, M. Isidore Cahen ; a` dater de ce moment, la vie se retira
peu a` peu de ce corps e´nergique qu’elle avait si puissamment anime´, et
depuis trois semaines, S. Cahen n’est plus (A.I. 1862, 2 : 79).
Cahen venait juste d’eˆtre nomme´ membre du Comite´ Central de la jeune
Alliance Israe´lite Universelle, au titre de « traducteur de la Bible », son fils
Isidore figurant en 1860 parmi les six signataires de l’Appel de l’Alliance, qui
aboutit a` la cre´ation de l’A.I.U. A la mort, de Samuel Cahen, ses livres lui
survivent :
On continuera a` trouver, chez madame veuve S. Cahen, 16, rue des
Quatre-Fils, les livres qui se vendaient chez feu M. S. Cahen. [...] LA
BIBLE : Ouvrage termine´ : 122 fr ; pour les abonne´s aux Archives
israe´lites : 100 fr ; Le PENTATEUQUE complet, cinq volumes, 20
francs ; pour les abonne´s aux Archives israe´lites : 17 fr. 50 c. (A.I. 1862,
2 : 121).
Salomon Munk, qui propose de faire placer un buste du de´ funt devant l’e´cole
consistoriale, lui rend ainsi hommage :
Je pense que feu M. Cahen, comme e´ crivain, n’a pas besoin d’un
monument ; sa traduction de la Bible est elle-meˆme un monument
impe´rissable ; et quel que soit le jugement qu’on porte de ce vaste
ouvrage, on conviendra qu’il a e´te´ le premier a` introduire la me´thode des
rationalistes allemands et qu’il a puissamment contribue´ a` propager les
e´tudes bibliques. [...] Son ami depuis trente ans, j’ai e´te´ te´ moin de sa vie
laborieuse ; son since`re amour du bien, sa franchise et son ze`le constant
pour tout ce qui est noble et ge´ne´reux me l’ont toujours rendu cher50.
La re´ception de la Bible de Cahen
Il faudrait un nouvel article pour parler de la re´ception de la Bible de Cahen et
nous nous contenterons ici de quelques trop bre` ves indications. L’entreprise de
Cahen suscita de nombreux hommages mais aussi de nombreuses pole´miques,
tant au sein de la communaute´ scientifique que dans la grande presse et parmi
les the´ologiens et les rabbins. Elle occupa rapidement une place pre´ponde´rante
50 A.I. 1862, 4 : 182, « Lettre de M. S. Munk, de l’Institut ».
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 107
et s’imposa au point que Flaubert, pre´parant en 1857 l’e´criture de Salamboˆ ,
raconte avoir passe´ quinze jours a` « avaler les 18 volumes de la Bible de
Cahen ! avec les notes et en prenant des notes51. » Il est vrai que le meˆme jour,
il confie a` son neveu Ernest Feydeau, qui lui avait fait de´couvrir Cahen, que
meˆ me a` la relecture, il pre´fe`re la version « autorise´e » et familie`re de la Vulgate
a` cette e´dition sans aucun doute plus authentique mais dont le style lui semble
bien pauvre :
Je viens de relire d’un bout a` l’autre le livre de Cahen. Je sais bien que
c’est tre`s fide`le, tre`s bon, tre`s savant : n’importe ! Je pre´ fe`re cette vieille
Vulgate, a` cause du latin ! Comme c¸a ronfle, a` coˆte´ de ce pauvre petit
franc
¸ais malingre et pulmonique ! Je te montrerai meˆme deux ou trois
contresens (ou enjolivements) de ladite Vulgate qui sont beaucoup plus
beaux que le sens vrai52.
Confiance quant au message, restrictions quant au style, difficulte´ d’abandonner
d’anciennes traditions de lecture : c’est la re´action du grand public, de
ces usagers auxquels Cahen destinait sa traduction (non des savants et des
the´ologiens). Leur opinion se re´ sume assez bien dans ce jugement de Pierre
Larousse qui, vers 1866, e´value ainsi la Bible de Cahen dans Le Grand
Dictionnaire universel, a` l’article Bible :
La traduction, a` force de litte´ralite´, est souvent bizarre et quelquefois
burlesque ; en plus d’un passage, surtout lorsque la phrase he´braı¨que
s’e´loigne beaucoup du ge´nie de nos langues occidentales, il est impossible
a` l’esprit de saisir le sens [...] On doit cependant reconnaıˆtre que le nouveau
traducteur a rendu infiniment mieux que ses devanciers une multitude de
passages53.
On croirait lire une recension de la Bible contemporaine de Chouraqui. C’est
que le gou
ˆt franc
¸ais est reste´ proche (jusqu’aujourd’hui) de celui de l’e´poque
ou
`l’on proˆnait des traductions qui soient de ‘Belles infide`les’, de´barrasse´ es
des oripeaux barbares de l’original et adapte´es aux re`gles du bon gou
ˆt et des
biense´ances a` la franc
¸aise. Sans compter les a priori de la the´ ologie chre´tienne
qui voient dans toute traduction juive un culte de la lettre au de´triment de
51 Voir Flaubert, Correspondance 1980, Tome 2 : Croisset, lettre du 26 juillet 1857 a` Jules
Duplan (p. 747).
52 Ibid., Croisset : lettre du 26 juillet( ?) 1857 a` Ernest Feydau (p. 750), et une note de
juillet 1857, n. 6, p. 1390.
53 Cite´ par Meschonnic 1999 : 440.
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108 Francine Kaufmann
l’esprit, une transcription servile et litte´rale des formes he´ braı¨ques violant les
re`gles de la langue d’arrive´ e. Dans le milieu juif, les critiques sont tout autres et
les attaques du Grand Rabbin Lazare Wogue54 contre son ancien professeur de
l’e´ cole e´le´mentaire finissent par miner le capital de confiance que le Consistoire
avait largement accorde´ a` l’ancien directeur de l’e´cole israe´lite. Il est probable
ne´ anmoins que sans le de´sir de faire mieux que Cahen et de re´ve´ler ainsi les
insuffisances de son œuvre, Lazare Wogue n’aurait pas entrepris et mene´ a`
bien sa propre traduction commente´e du Pentateuque55 — traduction reproduite
presque litte´ralement dans la Bible du Rabbinat. Contentons-nous ici de dire
que la de´saffection puis l’oubli qui ont frappe´ la Bible de Cahen tiennent sans
doute pour beaucoup a` un de´saveu progressif de l’establishment juif, convaincu
par les arguments de Wogue, savamment distille´s dans l’Univers israe´lite, la
revue qu’il dirigeait. Nous en voulons pour preuve cette remarque de Robert
Sommer, l’un des maıˆtres d’œuvre de la re´e´dition de la Bible du Rabbinat en
livre de poche (Colbo, 1966), qui e´crivait dans un communique´ de presse, en
novembre 1966 :
Au de´but du re` gne de Louis-Philippe (paraıˆt la bible de Samuel Cahen).
Comme tous les lecteurs de Wogue, je suis depuis longtemps pre´venu
contre Cahen et j’ai appris a` me gausser de ses be´ vues. Avant d’e´ crire ces
lignes, j’ai cependant tenu a` reprendre en mains l’un — au hasard — des
tomes de Cahen, franchement c’est illisible56.
Or ce n’est pas la re´e´dition re´cente et lacunaire de la Bible de Cahen en un seul
volume (1994) — prive´e des notes et de l’original he´breu, des avant-propos et
54 Lazare Eliezer Wogue (Fontainebleau 1817yParis 1897) fut de`s 1851 professeur de
the´ ologie et d’he´ breu au Se´minaire israe´lite, a` Metz puis a` Paris, et a` partir de 1868,
directeur du Talmud Thora du Se´minaire a` Paris, membre de l’Acade´mie impe´riale de
Metz, de la Socie´te´ asiatique de Paris, e´diteur de l’Univers israe´lite entre 1879 et 1895,
auteur de nombreux ouvrages savants et re´pute´s.
55 Le Pentateuque avec commentaire ou lesCinq livres de Moı¨se, Paris, Durlacher, 1860y69.
C’est aussi l’avis de Bogaert. Il dit Wogue « de´c
¸u et irrite´ par la traduction insuffisante
de Samuel Cahen. Sans doute fut-ce la raison pour laquelle il s’attela lui-meˆme, de`s
1860, a` une traduction du Pentateuque », Bogaert 1991 : 206.
56 Nous invitons le lecteur a` se faire une opinion lui-meˆme en lisant l’annexe 3, ci-dessous.
Le lecteur d’aujourd’hui dispose de traductions juives contemporaines en franc¸ais dont
l’approche n’est pas e´ trange`re a` celle de Cahen. Fleg, Chouraqui et Meschonnic ont,
comme Cahen, cherche´ a` rendre les sonorite´s de l’he´breu et l’interpre´ tation des sources
juives, remettant en cause les formules traditionnelles et convenues des bibles anciennes,
rendant au texte biblique son caracte`re oral, parfois familier, souvent abrupt, presque
toujours poe´ tique, se refusant a` clarifier ce qui e´tait obscur dans l’he´breu.
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 109
des articles encyclope´diques, et ou
`l’e´diteur choisit de remplacer Iehovah par
Adonaı¨ — qui pourra permettre au lecteur contemporain d’appre´cier l’audace
et le caracte`re pionnier de cette Bible57.
Pour clore cet article — qui appelle une suite —, nous ne pouvons re´sister
au plaisir de citer longuement un passage d’un conte (satirique) de l’e´crivain
alsacien Daniel Stauben, publie´ vers 1857 dans la Revue des deux mondes. On y
appre´ciera le scandale que causait alors, dans les villages d’Alsace, la parution a`
Paris d’une traduction juive de la Bible en franc¸ais, ainsi d’ailleurs que de tous
les autres manuels et rituels bilingues. Il est vrai que Lazare, le narrateur, est un
colporteur de livres he´braı¨ques qui voit son fonds de commerce concurrence´ par
les nouvelles publications mises en circulation dans la capitale. On mesurera
ne´anmoins l’ampleur des re´ sistances a` surmonter et le changement de mentalite´
provoque´ (notamment) par les initiatives de Samuel Cahen, qui pre´para ainsi la
voie a` ses successeurs :
Ne m’en parlez pas ! Vous dirai-je que tout ce qui sort des imprimeries
de Roedelheim et de Soultzbach ne se vend quasiment plus ? Autrefois,
a` l’approche de Paˆque, je vendais des Haggodas en masse. Aux environs
du Roschhaschonoh (nouvel an) et du Kippour (jour des expiations), je ne
pouvais suffire, dans les foires, a` toutes les demandes pour les recueils des
prie`res de ces grandes feˆtes. La fabrique, dont j’avais la confiance, me les
passait a` un prix fixe mode´re´, et ce que je pouvais en tirer, en plus, e´tait
pour moi ; Mais depuis quelques temps il leur est venu en ide´e a` Paris
de traduire en franc
¸ais Bible, Rituel, Haggada et prie`re pour les grandes
feˆtes de l’anne´ e, tout enfin : c’est une abomination. Est-ce que Dieu peut
et veut eˆtre prie´ dans une langue autre que la langue de nos anceˆtres de la
Palestine ? C’est dans la grande Bofel (Babel) qu’on imprime ces belles
choses. On envoie ces abominables traductions dans tous nos villages, ou
`
des messieurs comme le gros Getsch vont les colporter. Et dire, monsieur
Salomon, que la plupart de ceux qui les ache`tent ne comprennent pas
plus le franc¸ais que vous et moi ! Mais que voulez-vous ? C’est la mode
a` pre´ sent, a` ce qu’il paraıˆt [...] tout cela ne peut nous amener que des
malheurs. Qui est-ce qui a perdu Ie´ rouschalaı¨m (Je´rusalem) ? Les impies
et les novateurs, n’est-ce pas ? Laissez faire ; les impies et les novateurs
57 Signalons que le sie`ge des Belles Lettres ayant bru
ˆle´ , le stock de cette re´e´dition a disparu
dans les flammes.
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110 Francine Kaufmann
de Paris nous empeˆcheront d’y retourner et de la relever ; c’est moi qui
vous le dis58...
S’e´tonnera-t-on, apre` s cela, que Samuel Cahen soit encore conside´re´ par certains
comme l’un des pre´curseurs du judaı¨sme libe´ral (re´forme´) de France ? Certes il
lutta pour une re´forme du culte israe´ lite et fut l’un des premiers a` introduire en
France la Science du Judaı¨sme, au moment ou
`elle se de´veloppait en Allemagne.
Mais, juif pratiquant, actif dans la vie communautaire, il incarna surtout, avec
enthousiasme, les ide´aux du judaı¨sme consistorial de son temps : œuvrant pour
aider ses coreligionnaires a` devenir de bons Franc
¸ais et offrant a` sa patrie, avec
fierte´ et gratitude, les plus beaux fleurons de la civilisation juive, notamment
cette Bible qu’il aimait tant et qu’il contribua a` faire rede´couvrir et appre´cier.
Conscient de l’originalite´ de sa contribution, il remarqua : « Il est honorable
pour notre patrie que la premie`re traduction ve´ritable de la Bible se publie en
France59. »
Annexes
Annexe 1 : De´dicace de la Bible de S. Cahen a` S.M. Louis-Philippe 1er, Roi
des Franc¸ais (du tome 1, 1831, au tome XIV, 1847), dispose´e sur une double
page liminaire de la Gene`se. La police de caracte` res — cursive ‘anglaise’, en
italiques lie´es — imite la calligraphie.
Au Roi
Sire,
J’ai ose´ solliciter de Votre Majeste´ la faveur de lui faire hommage de ma
Traduction de la Bible ; et ce qui aurait pu paraıˆtre une grande te´me´rite´ a` toute
autre e´poque paraıˆtra naturel sous l’heureux re` gne du premier Roi constitutionnel
des Franc
¸ais, ou
`la tole´rance aussi est devenue une ve´rite´.
Sire ! Votre Majeste´ a daigne´ sourire a` mes efforts et agre´er mon offrande.
Par la` le plus ardent de mes vœux se trouve exauce´ , puisqu’il m’est permis de
vous exprimer, Sire, la vive reconnaissance dont, comme Israe´lite surtout, je
58 Extrait d’un ‘conte’ de Daniel Stauben paru dans Sce` nes de la vie juive en Alsace, Michel
Le´ vy fre`res, Paris, 1860 : 112y113. Ce recueil re´unit des textes publie´s entre 1857 et
1859 dans la Revue des deux mondes. Cet extrait est reproduit par Raphae¨ l et Weyl
1980 : 228.
59 SC, Introduction au Vol. VIII — Livre des Rois, 1836. En italiques dans le texte.
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 111
suis pe´ne´ tre´ pour Votre Majeste´. Mes coreligionnaires, de´ja` attache´s par tant de
liens au sol de la patrie, le sont d’autant plus au troˆ ne de Votre Majeste´ que le
commencement de son re`gne est pour eux, par l’adoption d’une loi re´cente, le
commencement d’une e`re de ve´ritable e´galite´.
Sire, heureux le peuple qui voit en son Roi le souverain le plus e´claire´ et
le plus instruit ! Combien, Sire, dois-je ambitionner de me´ riter les augustes
suffrages de Votre Majeste´, dont la haute protection accorde´e aux lettres en
ge´ne´ ral, et a` la Savante Socie´te´ asiatique en particulier, doit convaincre tous les
Franc¸ais que de´sormais en France l’instruction est assise sur le troˆ ne !
Publier sous les auspices de Votre Majeste´ le fruit de mes veilles sera
pour l’ouvrage une puissante recommandation aupre`s de gens instruits, et pour
l’auteur un grand motif d’encouragement.
Je suis,
Avec le plus profond respect,
Sire,
De Votre Majeste´,
Le tre`s-humble, tre` s-obe´issant et tre`s-fide`le sujet, S. Cahen.
***
Annexe 2 : Deux prie`res compose´es par Samuel Cahen a` la demande de parents
d’e´le` ves et publie´es dans le Tome V de sa Bible, Le Deute´ronome 1834 :
66y67.
Prie`re du matin
Dieu ! Cre´ateur et conservateur de l’univers, je te rends graˆce d’avoir de
nouveau fait disparaıˆtre l’assoupissement de mes membres et de me faire encore
e´prouver le plaisir d’exister.
Ma premie`re pense´e en m’e´veillant est a` toi, bonte´ infinie ; tu veilles sur moi
pendant mon sommeil et tu me fais revoir ce monde, monument de ta grandeur
et de ta majeste´.
Je suis un faible enfant, je ne saurais te comprendre ; mais ta toute puissance
m’anime, et tu diriges mes pense´es. Ce vaste univers, ton ouvrage, proclame
ton existence ; toute la terre est remplie de ta gloire.
Puisse´-je, oˆ Dieu ! rester toujours fide`le a` ta loi ; avoir la force de vouloir
et de faire le bien. Inspire-moi, oˆ mon Dieu, la charite´ pour mes semblables, et
que je leur sois toujours agre´able et utile.
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112 Francine Kaufmann
Be´nis mes bons parens (sic !), et prolonge leurs jours. Donne-leur, oˆ mon
Dieu, la sante´ et le bien-eˆtre ; que je sois toujours pour eux un sujet de
contentement, que l’innocence et la candeur soient mon partage. Amen.
Prie`re du soir
Mon Dieu ! encore une journe´e e´coule´e ! comment te remercier pour tout le
bien dont tu m’as comble´ ? Tu m’as conserve´, tu as conserve´ mes bons parens,
et tu as de´tourne´ de nous toute-espe`ce de malheurs.
Combien je suis pe´ne´tre´ de reconnaissance ! aussi j’interroge mon cœur ;
suis-je devenu meilleur, ai-je fait plus de bien qu’hier ? Daigne, oˆ mon Dieu,
guider mes pas chancelans (sic !) dans le bon chemin, et puisse´ -je, a` la fin de
mes jours, pouvoir invoquer avec la conscience d’avoir bien ve´cu.
Je me recommande a` toi en me livrant au repos ; permets que je me re´veille
en paix ; daigne, oˆ mon Dieu ! me faire revivre a` la clarte´ du jour, et me rendre
a` mes parens que tu m’as appris a` che´rir.
Rec
¸ois mon humble prie`re pour eux ; veille sur eux pendant leur sommeil ;
re´pands sur eux tes be´ne´ dictions ; c’est avec la since´ rite´ d’un enfant que je
t’implore, oˆ mon Dieu, pour leur bonheur et leur conservation. Amen.
***
Annexe 3 : E
´chantillon de la traduction biblique de Samuel Cahen : Tome X,
1840 : 5y7. Nous avons respecte´ la pre´sentation typographique mais nous avons
du
ˆnous re´signer a` ne pas reproduire les notes. On remarquera la transcription
des noms propres et du nom de Dieu : Iehovah, l’ordre des mots he´braı¨ques,
les parenthe`ses signalant les ajouts rendus ne´ cessaires par les exigences de
la syntaxe franc¸aise, la vigueur du style oral. Certains versets (notamment
18 et surtout 19) permettent de comprendre les contempteurs de Cahen qui
l’accusaient de pe´cher contre la langue franc
¸aise. Il est vrai que nous avons
de´libe´ re´ment recherche´ un passage comportant aussi des « faiblesses », au coˆte´
de formules poe´tiques et audacieuses.
Yirmiahou (Je´re´mie) chap. II, v. 9y29
9. C’est pourquoi, je discuterai encore avec vous, dit Iehovah, et meˆme avec
les enfants de vos enfants je discuterai.
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 113
10. Car, passez aux ıˆles de Kitiime et voyez ; envoyez a` Kedar et
refle´chissez60 bien ; voyez ! s’y est-il fait quelque chose de pareil ?
11. Une nation change-t-elle ses dieux [qui ne sont pourtant pas des dieux] ?
et mon peuple a change´ sa gloire contre l’inutile.
12. Cieux ! soyez e´tonne´s de cela ; fre´missez, soyez transis d’horreur, dit
Iehovah.
13. Car mon peuple a commis un double mal ; ils m’ont de´laisse´, moi qui suis
une source d’eau vive ; ils se sont creuse´ des citernes, des citernes crevasse´es
qui ne peuvent contenir l’eau.
14. Israe¨l est-il esclave (achete´ ) ou (un serf) ne´ dans la maison ? Pourquoi
a-t-il e´te´ en proie (aux ennemis) ?
15. Contre lui les lionceaux rugissent, font retentir leur voix, font de ce pays
une solitude ; ses villes sont incendie´es, sans habitants !
16. Meˆme les fils de Noph et de Ta’hpanesse te brisent la teˆte.
17. N’est-ce pas cela que tu t’attires en abandonnant Iehovah, ton Dieu,
quand il te dirigeait dans le (bon) chemin ?
18. Et maintenant qu’as-tu a` aller en Egypte, pour boire l’eau du Schi’hor
(Nil) ? Qu’as-tu a` aller a` Aschour pour boire l’eau de son fleuve ?
19. Ta me´chancete´ te corrigera et ta de´fection te chaˆ tiera ; sache et vois
combien c’est mauvais et amer que tu abandonnes Yehovah, ton Dieu et que tu
ne m’as pas craint, dit Yehovah, le Seigneur Tsebaoth.
20. Depuis long-temps j’avais brise´ ton joug, rompu tes liens, et tu avais
dit : Je ne servirai plus ; cependant sur chaque colline e´ leve´e et sous chaque
arbre verdoyant tu es une e´honte´e prostitue´e.
21. Je t’avais plante´e comme une vigne excellente, le meilleur rejeton ;
comment as-tu change´ et de´ ge´ne´re´ en une vigne abaˆtardie ?
22. Car te laverais-tu avec du natron, si tu prodiguais le savon, ton iniquite´
n’en resterait pas moins une tache devant moi, dit le Seigneur Iehovah.
23. Comment pourrais-tu dire : Je ne me suis point souille´ e, je n’ai pas suivi
les Baalime ; vois ta conduite dans la valle´e, sache ce que tu as fait, dromadaire
le´ge` re, courant c
¸a et la`.
24. Mule habitue´e au de´sert, de´vorant l’air dans l’ardeur de ses de´sirs, qui
60 Le texte comprend une coquille (absence d’accent sur le premier « e »). Lire :
« re´ fle´chissez ».
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114 Francine Kaufmann
arreˆterait son impe´ tuosite´ ? Que tous ceux qui la recherchent ne se fatiguent
pas, dans sa ge´sine61 ils l’atteindront.
25. Epargne a` tes pieds la nudite´ et a` ta gorge la soif. Mais tu dis : C’est en
vain, non, j’aime les (dieux) e´trangers, apre`s eux je marcherai ?
26. Comme le voleur est confus lorsqu’il est surpris, ainsi est confuse la
maison d’Israe¨l ; eux leurs rois, ses principaux chefs, ses cohenime et ses
prophe`tes.
27. Ils disent au bois : Tu es mon pe`re ! et a` la pierre : Tu m’as engendre´. Ils
m’ont tourne´ le dos et non la face, mais au temps de leur malheur, ils disent :
Le`ve-toi et aide-nous.
28. Et ou
`sont tes dieux que tu t’es faits ? Qu’ils se le` vent s’ils peuvent
t’aider au temps de ton malheur ! Car le nombre de tes villes est celui de tes
dieux, Iehouda !
29. Pourquoi disputer contre moi ? Tous vous m’eˆtes devenus infide`les, dit
Iehovah.
***
Bibliographie
Textes de Cahen :
Samuel Cahen : LA BIBLE,Traduction nouvelle, avec l’he´breu en regard,
accompagne´ des points-voyelles et des accents toniques (neguinoth), avec des
notes philologiques, ge´ographiques et litte´ raires, et les principales variantes
de la version des Septante et du texte samaritain, (1831y1851), 18 vol. in 4 ˚,
chez l’auteur, a` Paris.
Tome I : Pentateuque, Tome premier, Gene` se 1831, de´die´ a` S.M. Louis-Philippe
Ier, Roi des Franc
¸ais, par S. Cahen, Bachelier es lettres, Directeur de l’E
´cole
israe´lite de Paris. Deuxie`me e´dition 1845, revue, corrige´e et augmente´e.
Tome II : Pentateuque, Tome 2, Exode 1832, par S. Cahen, Directeur de l’E
´cole
israe´lite de Paris et Membre de plusieurs socie´te´s savantes.
Tome III : Pentateuque, Tome 3, Le Le´ vitique 1832, par S. Cahen, Directeur
de l’E
´cole israe´lite de Paris. Membre de l’Acade´ mie royale de Metz, et de
plusieurs socie´te´ s savantes.
61 Be’hodecha : Cahen explique en note qu’il traduit ainsi selon le Biour de Mendelssohn
et que le Talmud comprend ici : le mois d’av.
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Samuel Cahen (1831y1851) : e´ducateur et premier traducteur juif 115
Tome IV : Pentateuque, Tome 4, Les Nombres 1833. Accompagne´ de Re´ flexions
sur le culte des Anciens He´breux dans ses rapports avec les autres cultes de
l’antiquite´. Pour servir d’introduction au Le´vitique et a` plusieurs chapitres des
Nombres, par S. Munk.
Tome V : Pentateuque, Tome 5, Le Deute´ronome 1834.
Tome VI : Les Prophe`tes : Tome 1er,Josue´, Shophetime (les Juges) 1835.
Tome VII : Les Prophe`tes : Tome second, Shemouel (Samuel), I et II : 1836,
par S. Cahen, membre de l’Acade´mie royale de Metz, et de plusieurs socie´te´s
savantes, ancien directeur de l’E
´cole israe´lite de Paris.
Tome VIII : Les Prophe`tes : Tome 3, Premiers prophe`tes, Melachime (Rois), I
et II 1836.
Tome IX : Les Prophe`tes : Tome 4, Yichayahou, Isaı¨e 1838.
Tome XVIII62 :Dibre´-Hayamime (Chroniques) 1839.
Tome X : Les Prophe`tes : Tome 5, Yirmiahou (Je´re´mie) 1840.
Tome XI : Les Prophe`tes : Tome 6, Ye’hezkel (Eze´ chiel) 1841.
Tome XII : Les Prophe`tes : Tome 7, Les douze petits prophe`tes 1843.
Accompagne´ du Commentaire de R. Tan’houm de Je´rusalem sur ‘Habakkouk,
en arabe avec une traduction franc¸aise et des notes, par S. Munk.
Tome XVII :Kethoubime (Hagiographes), Tome cinquie`me : Daniel, Ezra,
Ne’hemia 1843.
Tome XIII : Les Hagiographes, Tome 1er Tehillim, (Psaumes) 1846.
Tome XIV : Les Hagiographes, Tome second. Mischle´ (Proverbes) 1847.
Accompagne´ d’une introduction historique et litte´raire par Le´opold Dukes.
Tome XVI : Les Cinq Meguiloth 1848.
Tome XV : Les Hagiographes, Tome troisie`me : Iyob (Job) 1851, par Samuel
Cahen, membre de l’Acade´mie nationale de Metz, accompagne´e d’une Esquisse
sur la philosophie du poe¨me de Job, par Is. (Isidore) Cahen, Professeur de
Philosophie.
La Bible de Cahen (1994), 1 vol., [re´e´dition sans le texte he´breu, les notes ni le
commentaire], avec une « Introduction a` la litte´rature biblique » de Marc-Alain
Ouaknin, Les Belles Lettres, collection Bibliophane, dir. Gilbert Wendorfer,
Paris.
62 Les volumes indique´s en caracte`res gras ne sont, chronologiquement, pas publie´s dans
l’ordre canonique de la Bible he´ braı¨que. Il s’agit de volumes qui pre´sentaient des
difficulte´s particulie` res.
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116 Francine Kaufmann
Re´fe´ rences :
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Ullmann, Salomon (1843) Recueil d’instructions morales et religieuses a` l’usage
des jeunes israe´lites franc¸ais, ouvrage adopte´ par le Consistoire central pour
eˆtre enseigne´ a` la suite du Pre´cis e´le´mentaire d’instruction religieuse et morale,
Strasbourg.
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Article
In September 1791, two years after the Revolution, French Jews were granted full rights of citizenship. Scholarship has traditionally focused on this turning point of emancipation while often overlooking much of what came before. In Rites and Passages, Jay R. Berkovitz argues that no serious treatment of Jewish emancipation can ignore the cultural history of the Jews during the ancien gime. It was during the late seventeenth and eighteenth centuries that several lasting paradigms emerged within the Jewish community-including the distinction between rural and urban communities, the formation of a strong lay leadership, heightened divisions between popular and elite religion, and the strain between local and regional identities. Each of these developments reflected the growing tension between tradition and modernity before the tumultuous events of the French Revolution. Rites and Passages emphasizes the resilience of religious tradition during periods of social and political turbulence. Viewing French Jewish history through the lens of ritual, Berkovitz describes the struggles of the French Jewish minority to maintain its cultural distinctiveness while also participating in the larger social and economic matrix. In the ancien rgime, ritual systems were a formative element in the traditional worldview and served as a crucial repository of memories and values. After the Revolution, ritual signaled changes in the way Jews related to the state, French society, and French culture. In the cities especially, ritual assumed a performative function that dramatized the epoch-making changes of the day. The terms and concepts of the Jewish religious tradition thus remained central to the discourse of modernization and played a powerful role in helping French Jews interpret the diverse meanings and implications of emancipation. Introducing new and previously unused primary sources, Rites and Passages offers a fresh perspective on the dynamic relationship between tradition and modernity. Copyright.
1860 : 112y113. Ce recueil réunit des textes publiés entre 1857 et 1859 dans la Revue des deux mondes
Extrait d'un 'conte' de Daniel Stauben paru dans Scènes de la vie juive en Alsace, Michel Lévy frères, Paris, 1860 : 112y113. Ce recueil réunit des textes publiés entre 1857 et 1859 dans la Revue des deux mondes. Cet extrait est reproduit par Raphaël et Weyl 1980 : 228.
Jérémie) chap. II, v. 9y29 9. C'est pourquoi, je discuterai encore avec vous, dit Iehovah, et même avec les enfants de vos enfants je discuterai
  • Yirmiahou
Yirmiahou (Jérémie) chap. II, v. 9y29 9. C'est pourquoi, je discuterai encore avec vous, dit Iehovah, et même avec les enfants de vos enfants je discuterai.
Kedar et refléchissez 60 bien ; voyez ! s'y est-il fait quelque chose de pareil ? 11. Une nation change-t-elle ses dieux
  • Car
  • ˆles De Kitiime
  • Voyez
Car, passez aux ı ˆles de Kitiime et voyez ; envoyez a ` Kedar et refléchissez 60 bien ; voyez ! s'y est-il fait quelque chose de pareil ? 11. Une nation change-t-elle ses dieux [qui ne sont pourtant pas des dieux] ? et mon peuple a changé sa gloire contre l'inutile.
I et II : 1836, par S. Cahen, membre de l'Académie royale de Metz, et de plusieurs sociétés savantes
  • Vii Tome
Tome VII : Les Prophètes : Tome second, Shemouel (Samuel), I et II : 1836, par S. Cahen, membre de l'Académie royale de Metz, et de plusieurs sociétés savantes, ancien directeur de l'É cole israélite de Paris.
Melachime (Rois), I et II 1836
  • Viii Tome
Tome VIII : Les Prophètes : Tome 3, Premiers prophètes, Melachime (Rois), I et II 1836.
Accompagné du Commentaire de R. Tan'houm de Jérusalem sur 'Habakkouk, en arabe avec une traduction française et des notes, par S. Munk
  • Xii Tome
Tome XII : Les Prophètes : Tome 7, Les douze petits prophètes 1843. Accompagné du Commentaire de R. Tan'houm de Jérusalem sur 'Habakkouk, en arabe avec une traduction française et des notes, par S. Munk. Tome XVII : Kethoubime (Hagiographes), Tome cinquième : Daniel, Ezra, Ne'hemia 1843.
Tome cinquième : Daniel, Ezra, Ne'hemia 1843
  • Xvii Tome
Tome XVII : Kethoubime (Hagiographes), Tome cinquième : Daniel, Ezra, Ne'hemia 1843.