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Derniers hommages à l’optimisme stratégique d’Ulrich Beck (1944-2015)

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Last Tribute to the Strategic Optimism of Ulrich Beck (1944-2015) This article attempts to retrace the trajectory of German sociologist Ulrich Beck in all of its profundity and complexity, he whose precious contribution largely exceeds Risk Society, the most well-known of his books (namely in France).
Derniers hommages à l'optimisme stratégique d'Ulrich Beck (1944-2015)
Ulrich Beck, le grand théoricien et diagnosticien allemand de la société du risque,
est décédé le jour du nouvel an d'un infarctus fulminant à l'âge de 70 ans. Alors
même que 2015 promet d'être une année de turbulences géopolitiques, de crises
économiques et de catastrophes écologiques, le penseur des incertitudes nous fera
défaut. Il faudra donc d'autant plus s'inspirer de lui, de son optimisme stratégique
qui voit dans chaque crise annoncée une possibilité pour rouvrir le débat publique
sur les fondements industriels-capitalistes de la modernité et pour réanimer les
bases libérales-associatives de nos démocraties représentatives.
A l'instar d'un André Gorz, mais sans le bagage marxiste qui ralentit la pensée,
Beck est un penseur résolument expérimental. Un fast thinker qui était aussi un
explorateur sympathique d'alternatives sociétales au-delà de la troisième gauche (et
a fortiori aussi de la troisième voie, chère à Anthony Giddens qui l’a embauché à
la LSE). Alors que certains se laissent méprendre par son style d'essayiste et jugent
son œuvre superficielle et peu systématique, d'autres, comme Habermas, Giddens
ou Latour, ont tout de suite compris qu'il s' agit d'une œuvre innovatrice et
importante qui cherche à systématiquement déjouer les écueils du fatalisme
industriel allemand et du postmodernisme français.
Proche de Habermas, il a réussi à donner une tournure écologique aux crises de
légitimité qui touchent de plus en plus les sociétés surdéveloppées. Tout en restant
fidèle au projet des Lumières, comme en témoigne son appel pour une Aufklärung
écologique, il a repris et repensé la dialectique de la raison de Horkheimer et
Adorno, mais en lui ôtant son défaitisme civilisationnel. Substituant une
propédeutique démocratique à l'heuristique de la peur, il a réussi, sans doute plus
qu'aucun autre de nos contemporains, à transformer l'apocalypse à venir en
exhortation passionnée pour changer non seulement la société, mais, plus
radicalement encore, pour changer de société.
Alors même que sa trajectoire ne permet pas de le rattacher directement à l'Ecole
de Francfort, elle indique en quelque sorte ce que la théorie critique aurait pu
devenir si elle n'avait pas sombré dans une critique totalisante de la raison, mais
aurait rejoint, par d'autres chemins, le volontarisme de l'anti-utilitarisme (la Revue
du MAUSS étant parmi les premiers à publier un de ses textes en français). En tout
cas, c'est en insistant sur ce qu'on pourrait appeler les "effets heureux des effets
pervers" et en montrant que la crise écologique peut, à la limite, être conçue
comme une crise salutaire qui nous oblige à revoir les fondements de sociétés
industrielles-capitalistes, que Beck nous a libéré du défaitisme et nous a appris à
ouvrir les portes de cages de fer des Marxistes et des cages d'enfer des Wébériens.
Après tout, si nous fonçons droit dans le mur, c'est parce que nous n'avons pas
encore suffisamment compris que la destruction du monde est une construction
sociale dont nous sommes tous et toutes co-responsables.
Innovateur, inspiré et poétique, Beck nous a légué une batterie de concepts
diagnostiques qui font mouche: société du risque, irresponsabilité organisée,
production de biens et de maux, relations de définition, modernité réflexive,
seconde modernité, infrapolitique, individualisation, biographie de bricolage,
Brésilianisation du monde, concepts zombie, Etat transnational et, last but not
least, nationalisme méthodologique (terme qu'il a, en fait, emprunté au sociologue
portugais Herminio Martins). Volontiers provocateur et joyeusement ironique, il a
souvent été mal compris et mal critiqué. Il est vrai que, par moments, il s'est laissé
emporter par ses facilités d'écriture, mais ceux et celles qui ont suivi sa production,
savaient qu'il fallait être patients. Entre deux livres-brouillons, il y en avait toujours
un qui innovait vraiment et déplaçait les termes du débat, ouvrant successivement
la voie à une autre approche de la science et une autre conception de la modernité
(Risikogesellschaft), une nouvelle conception du politique (Die Erfindung des
Politischen), une autre sociologie (Die Modernisierung der Modernisierung) et un
nouveau cosmopolitisme (Macht und Gegenmacht im globalen Zeitalter).
Publié alors que les nuages radioactifs se déplaçaient de Tchernobyl vers Berlin,
Risikogesellschaft. Auf dem Weg eine andere Moderne (1986), traduit en 35
langues, a connu un succès de librairie immédiat. Ce livre-phare a transformé un
obscure sociologue du travail de Munich en intellectuel publique international
intervenant dans tous les débats de société (l'écologie, le terrorisme, la crise
économique, l'Europe) et travaillant comme professeur invité dans les universités
les plus prestigieuses du monde (Université de Munich, LSE à Londres, MSH à
Paris). Ce n'est pas tout à fait faux qu'Ulrich Beck est l'homme d'un seul livre, mais
comme Axel Honneth l'avait déjà noté à l'époque dans un compte-rendu, le livre
lui-même développe trois grandes thèses qui esquissent en pointillé tout le
programme de recherche ambitieux sur la ‘seconde modernité’ qui l'occupera
jusqu'à la fin de sa vie.
La première thèse, la plus connue et la plus débattue, est d’ordre diagnostique et
concerne l'avènement de la société du risque. Le risque, ce n'est pas la catastrophe,
mais la possibilité, voire même la probabilité d'un accident catastrophique si rien
n'est fait pour éviter le pire. Les explosions en série des centrales nucléaires
(Tchernobyl, Fukushima), le réchauffement de la planète, l'acidification des
océans, la maladie de la vache folle (BSE), les bactéries résistantes aux
antibiotiques, la mort en masse des abeilles, tous ces exemples d'une crise
écologique qui n'en finit pas mettent la conscience en alerte et indiquent aux
citoyens qu'on ne peut pas continuer "comme ça" et qu'il faut radicalement changer
de cap avant qu'il ne soit trop tard. Les problèmes écologiques ne sont, cependant,
pas simplement des problèmes de l'environnement, mais des véritables problèmes
de société qui révèlent et mettent en question la structure même de la société et de
ses institutions fondamentales (la science, l'économie, la politique, l'éducation).
La société du risque est une société critique, consciente et alerte, avec des citoyens
et des citoyennes concernés et préoccupés qui croient et voient que la civilisation
est en train de dérailler. Sceptiques, ils ont perdu la foi dans la technoscience, le
progrès et les promesses du développement; critiques, ils se détournent des partis,
rejoignent des associations locales et appuient des alternatives globales et
conviviales qui font valoir le politique contre la politique.
La seconde thèse, celle de l'individualisation croissante des sociétés
contemporaines, reprend les réflexions de Tocqueville, Durkheim, Mauss, Simmel
et Elias sur l'individualisme et soutient que, pour des raisons structurelles, liées
avant tout au marché de l'emploi, les déterminants traditionnels des
comportements, tels la classe, le genre, la nation, etc., ont de moins en moins
d'importance. Non pas qu'ils cessent d'exister, mais contre une sociologie de la
reproduction, telle celle de Bourdieu qui n'a guère changé depuis les années 60, on
pourrait montrer que les repères traditionnels ne suffisent plus pour structurer en
profondeur l'action. L'habitus est devenu, par force des circonstances, réflexif.
Désormais, qu'ils le veuillent ou non, les individus sont, comme le disait autrefois
Sartre, ‘condamnés à être libres’. Tout le monde doit se façonner son propre style
de vie; chacun se doit d'être original. Bien sûr, on peut toujours opter pour un style
de vie traditionnel (femme au foyer, travailleur à l'usine, croyant à la synagogue),
mais comme le montre la résurgence de l'intégrisme, il s'agit d'un choix résolument
post-traditionnel.
Entre-temps, la thèse de l'individualisation a été reprise en France. Avec la
prolifération de réflexions sociologiques (Castel, Dubet, de Singly) et socio-
philosophiques (Gauchet, Ehrenberg, Rosanvallon) sur la société des individus, on
a même l'impression qu'il s'agit d'une niche de production locale. Mais à la
différence de ses collègues d'outre-Rhin, Beck n'identifie pas l'individualisation à
l'atomisation, mais bien plutôt à une sorte d'anomie créatrice, structurellement
induite, tout à fait compatible avec une recherche généralisée de l'autonomie et de
l’authenticité. De même que l'anomie et l'autonomie ou l’autonomie et
l’authenticité ne s'excluent pas, l'individualisme et le solidarisme peuvent se
conjuguer. Ainsi, ce n'est pas un hasard si Ulrich Beck a non seulement activement
soutenu l'idée d'un revenu de citoyenneté, mais qu'il a aussi, en bonne compagnie
de Daniel Cohn-Bendit, proposé un service volontaire de citoyenneté pour tous les
Européens qui le souhaitent. Les recherches qu'il a lui-même effectuées dans les
sphères du travail (Schöne neue Arbeitswelt, 1999), des relations amoureuses (avec
sa femme, Elisabeth Beck-Gernsheim: Das ganz normale Chaos der Liebe (1990)
et Fernliebe (2011) et de la religion (Der eigene Gott, 2008), montrent que le
personnel et le structurel, l'individuel et le global, sont entrelacés et se renforcent
mutuellement.
La troisième thèse a trait au passage généralisé d'une première modernité - la
‘modernité solide’ de Marx, Weber et Durkheim - à une seconde modernité - la
‘modernité liquide’, flexible et réflexive - qui la succède. A l'instar des autres
théoriciens de la modernité tardive, notamment Anthony Giddens, Manuel Castells
et Zygmunt Bauman, Beck constate et analyse les processus qui défont les
institutions principales de la première modernité: la société salariale, la famille
nucléaire, la religion monothéiste, l'éthique protestante, la science fondamentale,
l'université de recherche, l'Etat-nation, les classes sociales et la conscience de
classe, les mouvement sociaux, les relations interpersonnelles et l'identité
personnelle, depuis '68, tout ce qui était solide s'est émoussé et tout, à commencer
par la sociologie, est à repenser. On ne peut plus faire tourner les concepts de la
belle époque à l'identique. Le monde change à toute vitesse et si nous voulons
rester fidèles à notre tradition, il faut être absolument moderne. Moderniser la
modernité, penser la postmodernité, mais sans pour autant basculer dans le
postmodernisme.
Ce qu'il nous faut est un nouveau métarécit, capable d'accompagner
intellectuellement et d'orienter politiquement la grande transformation de notre
temps qui révolutionne tous les sous-systèmes sociaux en même temps et
transforme nos catégories et concepts hérités en écrans terminaux ou, comme le dit
le sociologue allemand, en "concepts zombies".
L'œuvre de Beck se déploie en deux temps, une première, centrée sur la société de
risque, qui va de 1986 jusqu'à 2000, et une seconde, axée sur la mondialisation, qui
reprend et étend l’analyse des risques au-delà de l’Etat-nation, et se termine
prématurément en 2015. Risikogesellschaft exprimait bien la sensibilité des écolos
progressistes en Allemagne. Toujours attentif au cours du monde, Beck a pris au
sérieux la mondialisation. Refusant le tout-économique et le tout-technologique de
certaines approches monocausales, il a proposé une théorie multidimensionnelle de
la globalisation qui souligne ses dimensions écologiques, politiques et culturelles.
Afin de pouvoir incorporer les risques géopolitiques (l'intégrisme, le terrorisme, la
guerre) et économiques (la crise financière, la crise fiscale, la déconfiture de
l'Union européenne) dans son analyse, tout en défendant une vision
anthropologique du multiculturalisme comme pluriversalisme, il a
progressivement, transformé sa théorie de la société du risque dans une théorie
critique et cosmopolitique de la mondialisation.
Comme alternative au ‘nationalisme méthodologique’ des sciences sociales qui
identifient sournoisement la société à l’Etat-nation, il a avancé la perspective
cosmopolite. Dans une série de trois livres (Macht und Gegenmacht im globalen
Zeitalter (2002), Der kosmopolitische Blick (2004) et Das kosmopolitische Europa
(2004), il montre ce qui se passe quand on prend le monde – et non pas la société -
comme unité d’analyse. Dans la mesure où il permet de rompre avec des modes de
penser hérités du Marxisme, Macht und Gegenmacht im globalen Zeitalter (2002),
le premier volume de la trilogie, me parait d'une importance capitale. En tout cas,
ce livre m'a permis de dépasser l'opposition binaire entre un marché global et un
Etat national et de lui substituer un jeu à trois acteurs: le marché global, l'Etat et la
société civile transnationale. Au lieu d'attendre l'arrivée d'un nouvel acteur social
mondial, succédané du prolétariat, qui prend le pouvoir des marchés déchainés
pour le rendre au peuple, cette construction triangulaire permet de repenser le rôle
de l'Etat et de l'envisager comme un véritable carrefour de la mondialisation. Beck
entrevoit une alliance stratégique entre la société civile (les mouvements sociaux et
les ONG qui ont, certes, notre sympathie, mais qui, tout compte fait, s’autorisent à
parler en notre nom et s’autolégitiment) et l’Etat (les politiciens élus qui disposent
du pouvoir légal, mais souffrent de plus en plus d’un déficit de légitimité). Dans
cette perspective, le tiret qui unit l’Etat à la nation se défait au profit des Etats
transnationaux qui poursuivent une politique cosmopolite dans un cadre régional,
tel l’Europe par exemple. En soutenant les mouvements sociaux et en proposant
des politiques progressistes au niveau inter- et transnational, les Etats
transnationaux trouvent leur intérêt dans une politique commune qui dépasse et
déjoue les calculs des jeux à somme nulle des réalistes. Ainsi, contre les
néolibéraux et les Marxistes qui restent tous deux pris dans le binôme lib-lab
(marché vs. Etat), il montre l’importance stratégique des Etats dans la gouvernance
du monde et démontre une fois de plus que la pensée avance davantage quand elle
cherche une issue au problème que quand elle critique les voies sans issues.
Les trois thèses de la société du risque (la crise écologique, l’individualisation et la
seconde modernité) et les deux temps (scandés par la publication de
Risikogesellschaft en 1986 et de Weltrisikogesellschaft en 2007) trouvent leur unité
et leur continuité dans une théorie systématique de la ‘modernisation réflexive’
que Beck a développée en collaboration étroite, d’abord avec ses confrères anglais
(Giddens et Lash), puis avec ses collègues allemands (Lau, Bonss), dans une série
de livres importants (Reflexive Modernization (1996), Die Modernisierung der
Moderne (2001), Entgrenzung und Entscheidung (2004) et Macht und Herrschaft
in der reflexiven Moderne (2011). Tout en s’inspirant fortement de la théorie des
systèmes de Niklas Luhmann, il propose une analyse alternative, plus optimiste et
volontariste, de la modernité tardive dans laquelle les citoyens prennent conscience
des effets pervers systématiques de la société mondiale industrielle-capitaliste et
exigent un changement radical du système. Le temps est court, mais si l’on veut
éviter la catastrophe, il faut paradoxalement la mettre continuellement en exergue
et analyser les risques dans une perspective reconstructive qui joint l’heuristique de
la peur au principe d’espérance dans une dialectique positive des Lumières. Ce que
Beck nous aura appris, c’est de penser de façon expérimentale et de chercher
toujours des alternatives économiques, écologiques, sociales et politiques pour ne
pas sombrer dans le désespoir.
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