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Modes de vie et empreinte carbone - Prospective des modes de vie en France à l'horizon 2050 et empreinte carbone - Les Cahiers du Club Ingénierie Prospective Energie et Environnement, n°21, Décembre 2012

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1
Prospective des modes de vie urbains et Facteur 4 (2050)
PROMOV
Rapport final
Programme Interdisciplinaire Energie du CNRS 2006-2009
Université du Maine, Avril 2012
Equipe scientifique :
Responsable scientifique :
Cyria EMELIANOFF, maître de conférences HDR, ESO-Le Mans, UMR 6590, Université du Maine,
En collaboration étroite avec Carine BARBIER, IDDRI, Institut du Développement Durable et des
Relations Internationales.
Enseignants-chercheurs et laboratoires impliqués :
- MOR Elsa, doctorante, CHEVALIER Jacques, professeur, ESO-Le Mans, UMR 6590,
Université du Maine, avenue Olivier Messiaen, 72089 Le Mans Cedex 9
- DOBRE Michelle, maître de conférences HDR, CORDELLIER Maxime, doctorant, Centre
Maurice Halbwachs, UMR 8097, MRSH Université de Caen, Esplanade de la Paix, 14032
Caen
- TRAISNEL Jean-Pierre, ingénieur d’études CNRS, Laboratoire Théorie des Mutations
Urbaines, UMR 7136, 4 rue Nobel Cité Descartes, 77420 Champs sur Marne
- JOLITON Damien et LEROY Nicolas, Bureau d’études Energie Demain.
- RADANNE Pierre, Bureau d’études Futur Facteur 4.
- BLANC Nathalie, directrice de recherche CNRS, LADYSS, UMR 7533, Université Paris X,
Bât. K,
- SANDER Agnès, maître de conférences, Université Paris X, 200 avenue de la République,
92001 Nanterre.
- CASTELAIN MEUNIER Christine, chercheur CNRS, Centre d’Analyse et d’Intervention
sociologiques, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 190-198, avenue de France
75244 Paris Cedex 13.
- AUTHIER Jean-Yves, professeur, Groupe de recherche sur la socialisation, UMR 5040,
Université Lyon 2, 5 avenue Pierre Mendès-France, 69676 Bron Cedex
- RENAUD-HELLIER Emmanuelle, maître de conférences, ESO-Rennes, UMR 6590,
Université Rennes 2, Maison de la recherche en sciences sociales, Place du Recteur Henry Le
Moal, 35043 Rennes Cedex
Comité de pilotage : membres du Club d'Ingénierie Prospective Energie et Environnement (CLIP),
ADEME, Mission Prospective du MEEDDM.
2
Sommaire
1. Déroulement du projet p 2
Rappel de la démarche p 2
Phase préparatoire : les états de l’art bibliographiques p 3
2. Méthodologie d’élaboration de scénarios de modes de vie urbains à l’horizon 2050 p 7
3. Résultats : les cinq scénarios retenus p 9
Consumérisme vert p 9
Individu augmenté p 15
Sobriété plurielle p 21
Ecocitoyenneté p 26
Age de la connaissance p 32
4. Méthodologie de quantification et éléments de résultats (T0) p 38
5. Conclusion p 50
1. Déroulement du projet
Rappel de la démarche
La division par quatre des émissions de CO2 d’ici 2050 est un objectif aujourd’hui largement partagé.
Elle appelle une mutation profonde des villes, en particulier des formes urbaines et des modes de vie,
éléments structurants de l’empreinte énergétique et environnementale des villes.
Le projet de recherche vise en premier lieu à analyser l’évolution des modes de vie urbains inducteurs
de comportements générateurs de gaz à effet de serre, et à identifier les variables clés de cette
évolution. Cette analyse a été conduite à travers un état de l’art bibliographique à l’échelle
internationale et des ateliers de prospective sollicitant des chercheurs et experts. Le contenu de l’état
de l’art a été discuté étape après étape (délimitation du champ, variables à prendre en compte ou à
écarter, déclinaison de ces variables en fonction des catégories socioprofessionnelles, évolutions des
modes de vie auxquelles accorder une attention prioritaire, nature des signaux faibles à étudier,
décryptage des visions du monde portées par la littérature de science-fiction…). En appui à ce travail,
les ateliers de prospective ont été consacrés à l’analyse de certains points critiques en matière
d’évolution des modes de vie, en mobilisant des experts extérieurs aux équipes de recherche : rappel
des déterminants sociologiques de la consommation et des modes de vie, différenciations sociales des
consommations et pratiques de l’espace, rapport au religieux, rapport au temps et au travail, évolution
des sociabilités urbaines, formes d’écocitoyenneté.
Sur la base de cette capitalisation d’informations et des discussions sur leurs enseignements, un
exercice de construction de visions de modes de vie à l’horizon 2050 a été développé lors de multiples
séminaires, avec des restitutions d’étape auprès du comité de pilotage du projet et des débats sur
chaque scénario. Ces visions du futur ont ensuite été mises en récit. Le projet de recherche s’est placé
résolument dans une démarche prospective visant à dessiner des images différentes et contrastées du
futur, à partir d’un travail de lecture très important suivi de débats, permettant de décrypter les
tendances et imaginaires latents à propos des futurs modes de vie urbains. La confrontation des cinq
scénarios élaborés peut aider à tirer in fine des enseignements pour l’action publique (ce qui doit faire
l’objet d’un séminaire du comité de pilotage à l’automne).
Un exercice de quantification des consommations d’énergie et des émissions de CO2 à été établi à
partir du scénario tendanciel. Il montre le poids déterminant de la variable « revenus » dans
l’empreinte carbone finale, prédominant par rapport aux morphologies urbaines et aux modes de vie,
ce qui confirme des travaux internationaux rapportés dans Jackson, 2006, notamment. La variable
« revenus » n’étant pas quantifiable dans les différents scénarios en 2050, la quantification n’a pas été
poursuivie. En effet, différents essais ne montraient pas de différences significatives entre les
empreintes carbone liées aux modes de vie dans les différents scénarios.
3
2. Phase préparatoire : les états de l’art bibliographiques
Le document, fourni en annexe de ce rapport, a été organisé en 4 grandes parties :
- Une partie rétrospective sur les quarante dernières années : évolution des modes de vie urbains de
1960-70 à 2000-2010 (163 p).
- Une partie prospective consacrée au déploiement potentiel de nouvelles technologies : essor des info-
nano-bio-technologies et leurs possibles convergences vers l’avènement d’une post-humanité ? (60 p)
- Une partie consacrée à l’identification des signaux faibles en matière de modes de vie, qui a mobilisé
la littérature scientifique sur les modes de vie durables complété par une recension de mouvements
émergents à partir de navigations sur Internet : signaux faibles ou nouveaux mouvements sociaux ?
(62 p).
- Une partie dédiée à l’analyse des visions et imaginaires relatifs à l’écologie dans les ouvrages de
fantaisie et science-fiction : science-fiction et modes de vie au futur (45 p + bibliographie 25 p)
Contenus des états de l’art
I. Rétrospective des modes de vie (1960-70 /2000-2010)
1. Démographie
- Approche générale de la démographie française
- Répartition par âge de la population métropolitaine
- Profondes transformations des structures familiales
- Effets du vieillissement de la population, amélioration de l’état de santé et progression de
certaines maladies
- Immigration
- Bibliographie
2. Revenus
- Evolution générale des salaires et des revenus
- Professions et Catégories socioprofessionnelles (PCS)
- Âges et générations
- Genres
- Ascenseur social en panne ?
- Les questions de seuil de pauvreté et de pauvreté monétaire
- Territoires
- Bibliographie
3. Consommation
- Consommation, âges et générations
- Effets de génération sur la consommation
- Consommation des retraités
- Alimentation
- Habillement
- Logement
- Transport
- Communication et Loisirs
- Santé
- Evolution des consommations d’énergie
- Le consommateur français sous le prisme du changement climatique
- Evolution Mode de vie et Consommation
- Bibliographie
4. Logement
- La structure du parc de logements et le logement social
-Structure du parc de logements en France en 2005
-Le logement social
-Les ménages à bas revenus et le logement social
- Les tendances générales d'évolutions
-Evolution générale du parc de logements et des conditions de vie des ménages
occupants
4
-Statut d’occupation des logements, mode d’habitat et profil socioéconomique des
résidents
-Amélioration du confort de base des logements
-Gain d’espace, évolution du nombre d’occupants et niveau de vie
- Les facteurs clés marqueurs des évolutions à venir
-Le logement et les consommations d’énergie
-La question des inégalités face au logement
-Les conditions de logement des ménages à bas revenus
-Le mal-logement
-Nouvelles pratiques résidentielles : multi-résidentialité, colocation
- Bibliographie
5. Transport Mobilités
- Evolution des transports
- Evolution de la mobilité
- Evolution des distances parcourues
- Répartition modale
- L’évolution de la mobilité des personnes
- La question des déplacements
- Temps de transport quotidien
- Evolution du budget transport des ménages
- La consommation d'énergie et les émissions polluantes liées aux déplacements
- Des inflexions à l’œuvre ?
- Bibliographie
6. Localisations
- Evolution de l’urbanisation, de la périurbanisation et de l’artificialisation de l’espace
- Typologie des aires urbaines et du rural
- Stratégies de localisation des acteurs
- Mobilités et trajectoires résidentielles
- Bibliographie
7. Education
- Evolution du système éducatif et du niveau d’éducation
- Disparités et inégalités
- Bibliographie
8. Rapports au travail
- Evolution du rapport à l’emploi
- Les formes particulières d’emploi (FPE) ou l’« Infra-salariat »
- Âge à la retraite
- Temps de travail
- Télétravail et travail à domicile
- La situation des immigrés par rapport à l’emploi
- Bibliographie
9. Rapports au temps
- L’évolution du rapport au temps
- Les temps sociaux au regard de la parité
- Le temps libre
- Bibliographie
10. Valeurs, lien social et sociabilité
- Evolution des valeurs
- Les valeurs des jeunes français
- De nouvelles appartenances
- Religion et spirituali
- Famille
- Travail
- Ecologie : des valeurs déconnectées des pratiques
- La perception des enjeux environnementaux
- La question du développement durable
- Les représentations sociales de l’effet de serre
- Engagement politique
5
- Les incertitudes
- Evolution de la sociabilité en fonction du cycle de vie
- Evolution de la sociabili
- Bibliographie
11. Tourisme, loisirs, pratiques culturelles
- Tourisme
- Loisirs
- trospective des pratiques culturelles et récréatives
- Evolution des pratiques culturelles à l’ère numérique
- Bibliographie
II. Essor des info-nano-bio-technologies et leurs possibles convergences vers l’avènement
d’une post-humanité ?
Contexte
De l’ère industrielle à l’ère cognitive
L’avènement du peuple invisible des connecteurs et des foules intelligentes
A. Essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication : apports, limites et
perspectives
1. Historique
1.1 Différentes lois et différents principes qui régissent la société de l’information et les innovations
technologiques
1.2 De l’origine de l’informatique à la révolution de la micro-informatique et de la contre-culture
punk
1.3 De l’union de la micro-informatique et de la contre-culture, l’émergence du mouvement
cyberpunk et hackers
1.4 Des virus informatiques à la création de la vie artificielle
1.5 Du lancement de Spoutnik à l’émergence du cyberespace
2. Apports, limites et perspectives
2.1 Du monopole des noms de domaine à l’informatique en nuage
2.2 Télétravail : entre webshoring et villageois urbains
2.3 Bataille des tuyaux : monopole de l’information vers une société de la surveillance et du contrôle ?
2.4 Régulation du spectre : partage de l’information vers une société solidaire et coopérative ?
2.5 Foules intelligentes et altermondialisme numérique : nouvelles formes d’expression politique
embryonnaire
2.6 Des conséquences d’une hyperconnexion aux formes de résistance possibles
2.7 La transition vers un monde hyperconnecté sans fil constitué de villes digitales
2.8 Evolution vers le développement d’environnements intelligents ou de systèmes d’informatiques
portées ?
B. Essor des nanotechnologies et des biotechnologies : les perspectives de développement, les
risques sanitaires et éthiques
1. Les nanotechnologies
1.1 Origine des nanotechnologies
1.2 Des applications prometteuses dans le domaine de l’énergie, de la construction, de l’électronique,
de l’armement et de la médecine
2. Les Biotechnologies
2.1 Biotechnologies : effets démultiplicateurs dans le domaine médical, des interdépendances
croissantes entre différents domaines
2.2 « Biohacking » : futur loisir planétaire malgré les risques de bioerreur ?
3. Risques sanitaires, enjeux éthiques et sociétaux
3.1 Entre mythe et réalité, le spectre des apports et des risques des nanotechnologies, vu par Eric
Drexler
3.2 Risques sanitaires potentiels des nanotechnologies
3.3 Des enjeux éthiques et sociétaux des nouvelles technologies à l’apparition de stratégies de
résistance
3.4 Scénarios des différentes trajectoires possibles de développement des nouvelles technologies
6
C. De la convergence des nano-bio-info-cognitivo-technologies vers l’avènement de l’homme
augmenté et du posthumain ?
4.1 Utopies posthumaines et critiques éthico-philosophiques
4.2 Genèse des utopies posthumaines
4.3 « La Honte prométhéenne »
4.4 De la « Fatigue d’être soi »
4.5 Autres considérations sur les utopies posthumaines
D. Proposition de synthèse
Conclusion
Bibliographie
III. Signaux faibles ou nouveaux mouvements sociaux ?
Introduction
I. Les signaux faibles en matière de modes de vie : essai d’interprétation
I. 1. Le terreau des signaux faibles
Le vécu : accélération sociale et besoin de décélération
Les idéaux : procès et délégitimation des modes de vie occidentaux
L’action politique : les apories de la consommation durable
I. 2. Les modes de vie comme forme d’engagement politique
De la consommation aux modes de vie « politiques »
Transformation des modes de vie et dynamiques collectives
Conclusion
II. Dépendances, conditionnements, auto-subordination : de nouvelles résistances
II. 1. Les modes de déconsommation
Le mouvement antipub
Boycotts, sevrages
Vivre « sans »
Le désencombrement
Simplicité volontaire ou décroissance ?
II. 2. Consommer local
L’autonomie énergétique
La récupération de l’eau de pluie en France et en Bretagne (E. Renaud-Hellier)
Le locavorisme
Les monnaies locales et fondantes
II. 3. Décélérer
Downshifting
Take back your time
Slow food
Slow life
Slow cities
III. De nouveaux modes d’habiter
III. 1. Décohabiter
La vie en solo
Le double habitat
III. 2. Cohabiter
L’habitat groupé écologique en France
Ecoquartier habitant et sentiers de simplicité volontaire (Hjortshoj, Aarhus)
III. 3. Habiter la ville
Réappropriations de l’espace urbain
Survivre au peak oil : le mouvement des villes en transition
IV. De nouveaux modes d’être
IV. 1. Le développement personnel, le lâcher prise et « l’âge d’être »
IV. 2. L’éthique du Care
IV. 3. Apprendre à être
Conclusion
7
IV. Science fiction et modes de vie au futur
Table des matières
Première partie. Le choix d’un corpus
A) Éléments pour une définition de la science-fiction
B) Éléments pour une étude de la place de la nature dans la science-fiction
C) Éléments pour comprendre le choix d’un corpus
Deuxième partie. Quelques problématiques
A) Régression/adaptation
B) Futur/Présent
C) Homme technique
Troisième partie. Principaux résultats et articles
A) Premiers constats
B) Articles : Les temporalités reconfigurées : un dessein de la nature ? Le Cyborg, un futur possible
entre nature et culture.
2. Méthodologie de construction des scénarios de modes de vie urbains à l’horizon 2050
Du point de vue de l’incertitude dont ils sont porteurs, les modes de vie auraient pu de longue date
faire l’objet d’une attention particulière en prospective. En effet, l’incertitude quant à la direction du
changement est l’un des critères essentiels de la démarche prospective. Seules les directions sujettes à
incertitude permettent d’esquisser des visions du futur bien contrastées, ce qui est l’objectif principal
de l’exercice. Pourtant, la littérature prospective ne comporte pas, pour ainsi dire, de scénarios dont le
« moteur », la driving force, soit le changement intrinsèque intervenant dans les modes de vie. Il y a à
cela plusieurs raisons. Il faut reconnaître que la difficulté de définition de l’aire sémantique des
« modes de vie » est grande. La complexité des facteurs qui entrent en jeu quand on tente ne serait-ce
que de décrire les modes de vie et leur changement, avant même de s’engager sur la voie de la
scénarisation, peut s’avérer dissuasive. A cela s’ajoute, pour le projet PROMOV, la nécessité de se
maintenir dans les spécificités de l’aire urbaine, et d’envisager la dimension du Facteur 4 en même
temps que celle des modes de vie.
Il est très difficile de se mettre d’accord sur une définition des modes de vie, que ce soit entre les
différentes écoles en sociologie, ou entre les différentes disciplines ; la dynamique du changement,
suivant les théories ou les disciplines, n’engage pas les mêmes aspects des modes de vie dans la
représentation du futur possible. Suivant que l’on privilégie le rôle de l’action politique, celui de la
consommation, ou celui des formes de sociabilité, ou des technologies, le raisonnement conduisant à
l’élaboration de scénarios sera différent. Le plus souvent, et par défaut, le changement de modes de vie
est décrit de manière exogène, comme une conséquence des orientations engagées ailleurs, dans le
domaine des politiques, dans la technologie, dans l’économie ou dans l’environnement. Dans notre
démarche, les évolutions démographiques (scénarisées par l’INSEE), la crise écologique, l’économie,
font partie du contexte, de la toile de fond sur laquelle nous avons fait varier les différentes dimensions
pour aboutir aux scénarios.
Le processus de construction des scénarios PROMOV a été long et complexe. Il est impossible de
reprendre ici tout le fil de la progression temporelle de plus de deux ans à un rythme régulier, qui a
mené le groupe de travail depuis l’interrogation initiale jusqu’au moment crucial de stabilisation finale
des scénarios. Mais nous en retracerons les grandes lignes.
Du point de vue de la méthode, le groupe de travail interdisciplinaire, composé de géographes,
sociologues, politistes, ingénieurs, etc., a évolué sur deux plans parallèles et simultanés : l’arrière-
plan (théorique, conceptuel, analytique) nourri par les séminaires avec des invités selon les thèmes, et
les discussions ; les ateliers de confection proprement dits des scénarios, où ont été définies par
touches successives, dans la discussion et les propositions à l’essai, les lignes directrices de
l’élaboration des différentes versions des scénarios de changement des modes de vie.
La principale caractéristique du processus de définition des scénarios a été l’ouverture : ouverture
épistémologique d’abord, dans l’interaction des différentes disciplines et domaines présents dans la
discussion ; ouverture méthodologique ensuite, une fois que quelques principes de méthode, admis de
8
longue date, ont été rappelés
1
dans une note initiale (cf. Annexe 1). Sans hiérarchiser a priori les
thèmes recensés, considérés à différents titres comme structurants dans les modes de vie, nous avons
laissé de côté la question du rôle plus ou moins déterminant de chaque dimension pour la seconde
phase de définition des scénarios.
Phase 1. La finition du contenu et de la structuration du champ conceptuel des « modes de vie
urbains » a été établie dans des séminaires avec des invités extérieurs, suivis de discussion, et l’appui
bibliographique de l’état de l’art. La série de séminaires s’est focalisée sur l’un ou l’autre des termes
de la définition des modes de vie et des domaines concernés sans que l’on décide a priori quelle
position hiérarchique occuperait tel ou tel domaine : répartition socio-démographique des richesses et
inégalités (Bigot CREDOC, Filippi), consommation et genres de vie (Juan), valeurs (Bruno Hérault,
Tarot), espace (J. Levy), temporalités sociales (H. Rosa), milieu urbain, sociabilité (J-Y. Authier);
parallèlement, des ateliers de construction des scénarios se réunissant à la suite des séminaires, ont
démarré à partir d’une série (non exhaustive) de “variables” qui a été identifiée dans les domaines les
plus pertinents qui orientent les modes de vie (Annexe 1). A la notion de “variable” a été préférée la
notion de “champ exploratoire”, plus ouverte et moins liée à l’idée d’une quantification (prématurée, à
ce stade). Dans l'exercice, la signification de la « dimension » est plus abstraite que le champ
thématique, mais plus vaste que la variable circonscrite (elle peut regrouper plusieurs variables, et
plusieurs facteurs); la dimension est une caractéristique « structurante », également « clivante », donc
binaire, à l'exemple de « l'égalité » par exemple, qui peut traverser une société en profondeur : elle va
de l'inégalité forte à l'égalité forte, et elle constitue un axe que l'on peut croiser à un ou deux autres.
Les thèmes retenus ont été : Démographie ; Consommation ; Vie quotidienne ; Culture et valeurs ;
Politique ; Etat de l’environnement ; Fait urbain ; Economie ; Technologie. A l’intérieur de ces thèmes
ont été détectés les possibles « facteurs de clivage ».
Nous avons tenté, dans un premier temps, de clarifier dans le tableau des champs exploratoires, les
dimensions qui ont semblé nécessiter des approfondissements, et qui ont été explorées en séminaire
avec des invités extérieurs. La suite de la discussion a porté sur le caractère “clivant” ou non clivant de
la dimension considérée. Ainsi, par exemple, dans le thème Culture et Valeurs, le rapport
individu/communauté a été considéré comme un facteur de clivage. Il s’avère que, pour les 5 scénarios
finaux, ce facteur est resté comme l’un des axes déterminant l’évolution future des modes de vie.
Le deuxième axe final est lié à une dimension plus floue du rapport au confort matériel, qui peut se
situer entre plusieurs thèmes. Suivant le caractère économique ou non économique des motifs
impliqués dans les choix de vie, le second axe aura puisé de manière complexe dans plusieurs des
thèmes énumérés, mais on peut, lui aussi, le situer principalement dans le domaine de la Culture et des
Valeurs. Cependant, nous ne pouvons attribuer à la sphère de la Culture et des valeurs les deux axes
structurant nos scénarios finaux qu’a posteriori. Durant le processus d’élaboration, tous les thèmes ont
été traités à égalité.
Phase 2. La discussion autour des variables”, se situant dans des champs en interaction (économie,
démographie, technique, gouvernance, inégalités, valeurs, état de l’environnement, vie quotidienne)
n’a pas procédé systématiquement au remplissage du tableau initial (comme le préconiserait une
méthode comme celle de M. Godet), en statuant sur le caractère « clivant » ou déterminant des
variables. Mais au long du processus, certains axes se sont dégagés, qui ont donné lieu à des
propositions de scénarios contrastés d’une grande diversité. Nous ne retiendrons qu’un exemple pour
illustrer cette phase intermédiaire (voir Annexe 2 pour la variété des scénarios possibles que nous
avons considérés dans le groupe de travail).
Le rapport à la gouvernance de type démocratique (avec ou non persistance de l’espace public), croisé
avec la dimension de la rareté ou l’abondance des ressources (qui est également un fait social
construit : il est entendu que l’action sociale peut considérer qu’elle se situe dans un contexte de
ressources limités, voire rares, ou au contraire, extensibles voire illimitées) débouche sur quatre
scénarios possibles de changement des modes de vie :
A. Croisement des variables Démocratie et Ressources :
A1. Age d’or (Démocratie + / ressources +)
1
GODET M., (2007), Manuel de prospective stratégique, 2 tomes, CNAM, Dunod ; DATAR (1975), La
méthode des scénarios. Une réflexion sur la démarche et la théorie de la prospective, DATAR, La
Documentation française, Coll. Travaux et recherches de prospective, n° 59.
9
A2. Gated Communities (Démocratie - / Ressources -)
A3. Rationnement égalitaire (Démocratie + / Ressources -)
A4. Croissance des inégalités (Démocratie - / ressources +)
Ces axes n’ont pas été retenus (cf. Annexe 3), au final, parce que l’incidence du devenir de l’individu
(dont la marge de manœuvre peut être importante dans le changement des modes de vie) et son
articulation à l’entité collective est apparue comme plus fortement clivante et structurante. Cet axe a
été combiné à un méta-rapport aux ressources, considéré comme rapport économique (matérialiste) ou
culturel (reposant sur d’autres mobiles que le mobile économique, comme par exemple
l’épanouissement de la personne, la maîtrise de son style de vie, la performance, etc.). A l’intérieur des
cinq scénarios retenus au final, nous retrouvons tous les thèmes présents dans le « champ
exploratoire » dans la mesure ils constituent, et de manière différenciée pour chaque scénario, les
pivots structurant la description du mode de vie en 2050. Ainsi, par exemple, dans le scénario 2
(Cyborg), la dimension technologique prend une importance beaucoup plus grande que dans le 3
(Sobriété plurielle) ou le 4 (Ecocitoyenneté). Mais, avec des directions sociales plus collectives, on
peut trouver une même importance de la dimension technologique dans le scénario 5 (Age de la
connaissance), ce qui est cohérent avec le fonctionnement de la technologie de l’information (et de
toutes les technologies par ailleurs), qui ne saurait être détaché du contexte social où il se déploie.
3. Résultats : les cinq scénarios retenus
Scénario 1 : Consumérisme vert
1. L’esprit du scénario
Le scénario 1 est un scénario tendanciel au regard des modes de vie en Europe, l’innovation
technologique apporte certes de nouveaux biens et services, mais sans profonde transformation. Le
moteur des changements est l’adaptation à la mondialisation de l’économie, sur fond d’individualisme.
Le consumérisme est toujours à la base des rapports d’échange et de la matérialité de ceux-ci.
Toutefois, la poursuite de cette tendance dans un contexte de contrainte sur les ressources matérielles
(et de coûts élevés liés aux conséquences du changement climatique et à l’adaptation des
infrastructures) impose de réduire l’impact écologique de la société de consommation, dont les
émissions de gaz à effet de serre. Le verdissement de la consommation tente de répondre à l’impératif
de diminution de l’impact carbone, tout en répondant d’abord au désir de confort et de bien-être
matériel appelé par les groupes dominants de ce modèle sociétal.
Au cours de la première moitié du XXIème siècle, l’OCDE a connu une croissance économique faible.
La mondialisation économique s’est poursuivie en étant marquée par des crises économiques et
financières répétées. Les principaux foyers d’innovation se sont déplacés dans les pays asiatiques,
nourris par l’essor de la demande intérieure, leur permettant d’enregistrer une croissance économique
élevée sur la période. Certains pays d’Afrique emboîtent le pas. Malgré la stabilisation de la
consommation d’énergie dans les pays occidentaux, la demande mondiale d’énergie continue de
progresser, aggravant la tension sur les ressources en énergies fossiles. De ce fait, le recours à des
énergies non conventionnelles (tant sur les énergies primaires : schistes bitumineux, gaz de schistes,
que finales : gaz et charbon liquéfiés) s’est fortement développé, ce qui contribue à maintenir le prix
du pétrole à moins de 150$ le baril.
Le dérèglement climatique ne cesse de se renforcer. La température moyenne du globe s’est accrue de
1°C durant cette première moitié du XXIème siècle, de 2°C en France. Les précipitations diminuent
d’année en année, notamment au printemps et en été, avec une forte variabilité interannuelle. En dépit
d’inondations parfois violentes, les sols sont durablement asséchés. Les longues périodes de
sécheresse ont accéléré la déprise des terres agricoles.
Les tendances démographiques du début du siècle se sont maintenues. La population française
métropolitaine (63,1 millions de personnes en 2011) a atteint 72,3 millions d'habitants en 2050
2
. Le
solde naturel s’est réduit au cours de la période, passant de 283 000 en 2011 à 32 000 en 2050, et le
2
Source : scénario central de l’INSEE
10
solde migratoire a progressé légèrement. Il était de + 75 000 personnes en 2011 et est estimé à +
100 000 par an sur toute la période. Les migrations à l’échelle internationale se sont diversifiées en
direction des pays dont la croissance économique est relativement élevée (Moyen-Orient, Asie,
Amérique latine). L’immigration vers l’OCDE s’est maintenue au même niveau qu’au début du siècle,
il s’agit de migrations pour des motifs environnementaux et climatiques plus qu’économiques.
Le vieillissement de la population s’est poursuivi. Le nombre de personnes de plus de 60 ans a
augmenté de plus de 10 millions : en 2050, une personne sur trois aura ainsi plus de 60 ans et 16%
plus de 75 ans contre 9% aujourd'hui. L’espérance de vie des femmes à la naissance était de 84,5 ans
en 2011, elle est de 90 ans en 2050. Celle des hommes était de 77,8 ans en 2011, et est de 84,6 ans en
2050. L’indice de fécondité est quasiment inchangé à 1,95 enfant par femme1.
2. Organisation politique
Les tensions économiques internationales ont rendu impossible la mise en place d’un régime
international de lutte contre le changement climatique suffisamment ambitieux. La crise de l’Union
européenne a redonné quelques marges de manœuvre aux Etats. Des politiques nationales volontaires
se sont déployées pour contrer les dégâts du changement climatique et pallier un accès plus difficile
aux énergies fossiles pour l'Europe. L’objectif est de développer une économie dite « verte » et
d’ouvrir ainsi de nouveaux marchés. A défaut de moyens suffisants pour assurer un « new deal » vert,
l’Etat intervient aussi bien en aval, pour soutenir les secteurs durement affectés, qu’en amont, par un
ensemble de mesures incitatives, financières et fiscales favorisant l'adaptation aux changements
environnementaux et le déploiement d’une économie verte. La décarbonisation de l’offre d’énergie et
l’adaptation au changement climatique sont les maîtres-mots des politiques publiques
environnementales.
Les mécanismes de compensation carbone se sont largement développés, tant pour les individus que
les entreprises, finançant des projets de reforestation et installations d’énergies renouvelables dans les
pays en développement. Les collectivités territoriales affichent aussi une neutralité carbone en
recourant à ces mécanismes. Néanmoins, la délocalisation de l’industrie et des services s’est
poursuivie vers les pays en développement, et avec elle celle des émissions de CO2 au travers des
importations (Jackson, 2011). Les nouvelles modalités de comptabilisation des émissions intégrant le
bilan carbone du commerce extérieur, les gouvernements européens appuient des programmes de
développement « propre » en partenariat avec les pays exportateurs.
En dépit des stratégies de marketing offensives que les collectivités territoriales déploient pour garder
des emplois, la situation de l’emploi est assez fragilisée. Le niveau global des inégalités sociales a
continué de progresser, aggravé par les vulnérabilités environnementales. La part contrainte des
budgets des ménages est devenue très élevée, notamment en raison de l’augmentation des prix des
polices d’assurance et d’une éco-fiscalité peu redistributive. Les tensions sociales sont donc fortes et
gérées par les pouvoirs publics sur un mode autoritaire et défensif. Emeutes de quartiers,
manifestations pour le pouvoir d’achat, grèves de la faim pour empêcher les délocalisations ou
protester contre la suppression d’emplois publics, accompagnent la précarisation d’une partie de la
population et le recul de l’économie publique. Les conflits sur le contrôle de l’information, via Internet
notamment, sont récurrents. Les réseaux de communication et les flux d'information font l'objet d'un
monopole et d'un contrôle stratégique par quelques grands groupes, en bonne entente avec les
Ministère de l’Intérieur, des Affaires Etrangères et de la Défense, qui ont mis en place un département
commun fortement doté, dédié à la surveillance des réseaux de communication. Les mouvements de
hackers et de défense du « libre » ne sont pas pour autant jugulés.
3. Systèmes de production
Les systèmes de production sont restés centralisés et capitalistiques, avec le poids prédominant des
firmes internationales, tout en incorporant des stratégies de coopération et de mutualisation des
ressources. C’est ainsi qu’on voit émerger des parcs industriels conçus selon les principes de l'écologie
industrielle. Les systèmes de conception et de design des produits privilégient les analyses du cycle de
vie, dans une perspective à la fois d'optimisation des ressources, des moyens utiles à leur réalisation et
des solutions de recyclage. Le recyclage s’est très largement développé dans tous les procédés
industriels. Cependant, la logique consumériste et le maintien d’une demande énergétique élevée
conduisent à des prises de risques sanitaires et environnementales élevées. Les pollutions sont de plus
11
en plus ubiquistes (composants chimiques, gènes issus des cultures d’OGM, nanoparticules, …), se
diffusant dans tous les milieux.
La réduction de la dépendance énergétique de la France est une préoccupation forte. Néanmoins, la
maîtrise de la demande d’énergie est toujours considérée comme secondaire au regard des politiques
d’offre. La difficulté d’agir sur des acteurs nombreux reste une barrière que l’Etat ne se donne pas les
moyens de surmonter. Les phases de récession économique, l’évolution erratique du prix du pétrole, la
précarisation d’une partie croissante des ménages et leur vulnérabilité à la hausse des prix de l’énergie
ont favorisé l’acceptation de l’exploitation des gaz de schiste en France comme dans le reste de
l’Europe. Les investissements réalisés pour développer les énergies non fossiles et simultanément
l’exploitation des gaz de schistes, permettent de réduire la dépendance énergétique sur les énergies
fossiles à 50%, contre 90% en 2010. Le maintien du parc nucléaire au niveau de 2010 avec le
renouvellement des centrales en fin de vie assure 50% de la production d’électricité.
Dans le prolongement de la politique européenne des 3 x 20, l’Etat met par ailleurs l’accent sur le
développement des énergies renouvelables, au travers principalement d’instruments économiques et
fiscaux. La taxe sur le CO2 est enfin instaurée, d’environ 100€/tonne ; soit une trentaine de centimes
par litre d’essence, une somme trop faible pour changer les comportements. Cependant, les bilans
carbone personnels deviennent couramment utilisés par les ,particuliers comme moyen de gestion de
leur budget. Le contenu en CO2 de la consommation d’énergie a pu être réduit de 40 à 50 % en
quarante ans. Ces mesures sont compensées par l’augmentation générale de la consommation,
notamment en raison de l’obsolescence des produits, expliquant le maintien de la demande énergétique
française à son niveau de 2010 (effets rebond).
Le contenu carbone des produits alimentaires est lui aussi fortement contrôlé. Les industriels de
l’agro-alimentaire et les distributeurs sont soumis à une réglementation stricte. L’affichage du contenu
carbone des aliments s’est généralisé, devenant un critère de choix et de rapport qualité/prix. On
observe une hausse des prix générale et une différenciation croissante dans la qualité de l’alimentation.
Deux types d’agricultures coexistent : une agriculture compétitive de faible qualité en partie tournée
vers l’export (intensification, mais niveau d’intrants en baisse relative du fait de l’optimisation de leur
usage, biocarburants) et une agriculture multifonctionnelle (élevage extensif, agriculture bio,
polyculture-élevage), pourvoyeuse de services environnementaux rémunérés. Son développement est
lié à la proximité des débouchés pour des circuits courts de vente, près des zones urbaines, et à
l’existence d’un patrimoine naturel, paysager et culturel à valoriser. Les autres territoires restent le lieu
d’une agriculture très spécialisée et à hauts rendements.
La consommation de produits biologiques atteint 40% de l’alimentation. Elle est issue tant du marché
international (Europe de l’Est, Afrique du Nord notamment) bénéficiant d’une main d’œuvre bon
marché et distribuée par les grandes surfaces alimentaires que de la production française, de meilleure
qualité mais plus chère. En effet, la production agricole n’est pas directement soutenue par les
pouvoirs publics. Les aides sont limitées à la gestion de crise et à la rémunération des services
environnementaux. La part carnée du régime alimentaire est en baisse, suivant la tendance enregistrée
au début du siècle, principalement pour des questions de santé publique. La consommation de
protéines végétales est encouragée.
La décarbonisation de l’alimentation provient donc d’un régime alimentaire global moins riche en
protéines animales, mais surtout de la progression des énergies renouvelables, dont les biocarburants,
d’outils d’optimisation des intrants dans le secteur agricole et de la réduction des pertes tout au long
des filières. Le secteur agro-alimentaire a bénéficié d’une plus forte décarbonisation du système
énergétique global. Le transport de marchandises est peu modifié. La part importée de la production
animale a nettement progressé, tout comme la part importée de l’alimentation animale, la priorité étant
donnée aux cultures et à la production de biocarburants. Cela conduit à « externaliser » les émissions
de gaz à effet de serre liées à la consommation de produits animaux, même si celle-ci s’est orientée de
plus en plus vers la consommation de volailles et de porc.
4. Innovations technologiques
Malgré les chocs énergétiques, les réseaux de production et de transport d'énergie restent centralisés,
les bénéfices économiques priment sur la résilience énergétique. Face à la demande grandissante
d’électricité, l’éolien s’est fortement développé, de grandes fermes éoliennes offshore ont été
construites sur le littoral atlantique et nord. Plusieurs sites de captage et stockage de carbone ont été
créés, alimentés par de vastes sites accueillant des centrales électriques au charbon et des industries
grosses consommatrices d’énergie. Les progrès technologiques ont permis d’accroître le rendement du
12
solaire photovoltaïque qui équipe la plupart des constructions neuves depuis 2030. Des centrales
photovoltaïques sont développées sur les grandes surfaces de toitures, les délaissés urbains et les
friches. Le réseau de transport électrique européen s'est nettement développé et permet de faire
fusionner les régimes venteux des quatre coins de l'Europe avec l'hydraulique scandinave et
l'ensoleillement du Sud. Le projet « Desertec » a été un succès.
Les biocarburants de seconde génération connaissent un développement industriel depuis 2030. Ils
sont issus d’une rationalisation de l’exploitation forestière, de la valorisation des déchets ligno-
cellulosiques, et du développement des plantations dédiées. De nouvelles générations de semences
OGM sont principalement destinées aux productions énergétiques. Ces filières sont très rentables mais
les conflits dans l’occupation des sols avec les filières alimentaires et matériaux limitent leur
développement, alors que les filières d’algocarburants sont encore mal maîtrisées et marginales. Elles
sont complétées par la méthanisation agricole, qui s’est développée dans une partie des grandes
exploitations d’élevage bovin.
La production agricole intensive a conduit à un appauvrissement des sols. Elle est pourtant soumise au
renchérissement du coût des engrais chimiques du fait de la raréfaction des ressources pétrolières,
mais aussi aux variations météorologiques, à des maladies des semences et à la prolifération d’insectes
nuisibles, du fait du réchauffement climatique. Tout ceci a conduit au développement de nouvelles
productions hors sol dans des environnements toujours plus artificiels, des « fermes verticales » qui
sécurisent les productions agricoles les plus fragiles et à haute valeur nutritionnelle. Elles sont
également utilisées pour la culture de plantes utiles pour l’industrie pharmaceutique. Les fermes
verticales (Despommier, 2011) se développent dans des immeubles urbains avec des systèmes
hydroponiques. Elles utilisent le compost issu du recyclage de la part fermentescible des déchets
ménagers, limitant ainsi l’utilisation d’intrants chimiques. Elles sont alimentées en énergies
renouvelables (solaire, géothermie, biogaz). Elles peuvent être également utilisées comme services
écologiques pour le recyclage des eaux grises en eau potable et être ainsi parties intégrantes d’un
écosystème urbain plus large et d’un système de régulation thermique (climatiseur artificiel mais ba
sur les processus naturels).
Un autre domaine d’innovation est bien sûr celui des NTIC. Leur développement continu a conduit à
la mise en place d’environnements intelligents et réactifs, déclinés à toutes les échelles, des smart
grids à la ville digitale intelligente, des timents intelligents aux quartiers interactifs. Les systèmes
d’information ont facilité l’usage de modes alternatifs à la voiture particulière. Chacun peut à tout
moment à partir de son téléphone portable connaître le mode de déplacement le moins cher et le moins
émetteur de CO2 entre son point de départ et sa destination, avec les temps de trajet indiqués et les
changements éventuels. Les villes digitales sont équipées de capteurs, de balises, d’ordinateurs et
d’émetteurs, comme recouvertes d’une enveloppe de faisceaux et de flux invisibles d'informations.
Ceux-ci sont devenus indispensables à la vie quotidienne, mais sont aussi un puissant moyen de
contrôle de la vie des individus, sujet de conflits récurrents au sein de la société.
Les salles intelligentes détectent, s’adaptent et communiquent avec les individus présents. Les
entreprises rivalisent dans la conception d’objets sensibles, communicants et dotés de systèmes
d’information, permettant de manipuler le monde virtuel en manipulant des objets physiques
(Rheingold, 2005). La « boîte ordinateur » a disparu : il n’en reste plus qu’un écran tactile, sans fil
et sans clavier. Les puces miniaturisées se fondent dans l’environnement et le support biométrique
permet de s’identifier. L’ordinateur devient « pervasif » et la connexion permanente. De petits et peu
coûteux dispositifs de traitement en réseau sont intégrés et distribués dans toute l'étendue de la vie
quotidienne. Par exemple, les réfrigérateurs "avertis" de leur contenu approprié-étiqueté, offrent une
variété de menus avec les denrées présentes et avertissent les consommateurs sur les nourritures
périmées ou avariées. Des capteurs biométriques individuels cousus dans l'habillement modulent
l'éclairage et le chauffage de la pièce occupée, sans interruption et imperceptiblement.
Toutes les communications dans la sphère privée comme la sphère publique associent désormais
systématiquement l’image au son. Dans le milieu professionnel, les webinaires (séminaires sur
internet), permettant d’associer plus de participants et de manière plus souple et plus rapide, sont
devenus la règle, permis par des systèmes très performants dont sont dotées les grandes entreprises, les
institutions publiques, les universités, etc. Une variété de systèmes de communication associant
l’image est disponible pour tous les budgets. Ainsi les échanges familiaux et amicaux à plusieurs et sur
écran sont généralisés.
De nombreux produits issus des nanotechnologies ont pénétré le marché, ayant fait la démonstration
de leur utilité dans divers domaines (matériaux, équipements, systèmes énergétiques, etc.). La société
a fait le choix d’un usage de masse des nanotechnologies, mais les recherches sur l’impact sanitaire de
13
ces technologies restent insuffisantes et trop négligées. En dépit des nombreuses associations qui
tentent de mobiliser l’opinion, par exemple face au constat d’une augmentation des cancers du
poumon que la consommation de tabac ne peut suffire à expliquer, aucune surveillance sanitaire
globale n’a été mise en place. La santé environnementale reste un objet de conflits.
5. Organisation socio-spatiale et mobilité
L’accroissement démographique se fait au bénéfice des métropoles. Les aires urbaines sont entourées
de zones de loisirs et d'agriculture pour tenter de limiter la portée des déplacements et de l’étalement
urbain. Le taux d’urbanisation s’est stabilisé autour de 80%. La population périurbaine poursuit sa
croissance au détriment des villes centre. La polarisation sociale s’est accentuée. La ségrégation
conduit à la multiplication des quartiers fermés et surveillés. Certains de ces quartiers sont conçus sur
des critères environnementaux, accessibles aux couches moyennes ou supérieures.
La rénovation des bâtiments existants atteint un taux de 35% en 2050, tandis que beaucoup d’autres se
dégradent. Etant souvent laissés à l’initiative privée, les gains énergétiques ne sont pas toujours à la
hauteur des niveaux escomptés. D’autant que l’essor de la climatisation pour faire face aux canicules
et une température de confort l’hiver à 22°, limitent les économies réalisées. Le déséquilibre entre
classes privilégiées et défavorisées sur la manière de se prémunir contre les effets des pollutions est
flagrant. Depuis une dizaine d’années, des immeubles de bureaux, résidentiels, des hôtels et centres
commerciaux de luxe neufs sont équipés de systèmes de filtration de l’air, permettant de rendre les
bâtiments hermétiques aux pollutions atmosphériques.
La majeure partie de l’accroissement démographique étant situé en zone périurbaine, la mobilité a
continué de progresser avec l’allongement des déplacements en moyenne. Mais pour les revenus
modestes, l’usage de la voiture particulière est souvent limité par le coût des carburants. Ces ménages
se replient sur des deux roues ou de nouveaux petits véhicules légers répondant à une demande de
mobilité contrainte à bas prix. Le taux de motorisation moyen des ménages a poursuivi sa progression,
d’autant que les contraintes environnementales et la congestion urbaine ont conduit une large partie
d’entre eux à disposer d’une gamme de véhicules : une voiture pour les longues distances, une ou deux
petites voitures urbaines, un scooter ou des vélos électriques.
La part modale des transports publics a progressé pour deux raisons. Sous l’impulsion des collectivités
locales cherchant à alléger le budget transport des ménages modestes, les zones périurbaines se sont
densifiées. Cela a aussi permis de développer des réseaux de transport diversifiés et complémentaires
alliant vélo, marche à pied ou gyropode
3
, navettes automatisées de petit gabarit, celles-ci convergeant
vers des lignes de transport de masse (tramways ou métros). Cependant, les efforts d’investissements
des communes dans les transports dépendent en grande partie de leur budget et les communes les
moins bien dotées restent en marge de cette évolution. Leurs habitants voient leur possibilité de
déplacements se dégrader.
La mobilité est également fortement différenciée pour les déplacements non contraints, notamment les
loisirs. Pour les ménages aisés, les motifs de déplacements « loisirs » et « visites » poursuivent leur
progression au détriment des trajets professionnels et scolaires. Le nombre de résidences secondaires
est en augmentation, tout comme le phénomène de double résidence. Si cela accroît la mobilité longue
distance, les services de location de véhicules de deux, trois, quatre roues à partir des gares
ferroviaires et les services de transports de bagages sont facilités. Ce mode de transport parvient ainsi
à faire reculer l’usage de la voiture même sur les longues distances, mais cela reste un luxe pour la
majorité de la population.
Les liaisons ferroviaires intra-européennes se sont nettement améliorées en rapidité et en confort,
regagnant des parts de marché pour ce type de trajets. Malgré les aléas du transport aérien, les
déplacements internationaux par avion sont plus nombreux qu’auparavant. Ils sont surtout motivés par
la mobilité professionnelle, ou les visites aux amis et aux proches. Les déménagements à l’étranger
sont plus fréquents qu’il y a quelques décennies, notamment du fait d’une maîtrise de l’anglais par la
quasi totalité de la population. L’obstacle de la langue étant levé, aller vivre dans un autre pays est
devenu courant.
5. Sociabilités et valeurs
3
Véhicule électrique monoplace, constitué d’une plateforme munie de deux roues sur laquelle l’utilisateur se
tient debout.
14
La valeur du travail est le pivot de l’identité et de la reconnaissance sociales. Ceux qui n’accèdent pas
à un emploi salarié quel qu’il soit, notamment les jeunes, sont d’autant plus pénalisés. La compétition
pour l’accès au travail s’est durcie. La flexibilité et les nouvelles organisations du travail ont aussi
conduit à une individualisation des emplois du temps et des contraintes professionnelles, rendant
difficile leur articulation avec d’autres activités (familiales, sociales, loisirs, etc.). La
désynchronisation des temps sociaux, engagée depuis plusieurs décennies, a continué de se renforcer,
y compris au sein de la famille, en fragilisant les liens familiaux. La communication entre les membres
de la famille ou amis se fait majoritairement par Internet et sur écran 3D, en sus des visites
épisodiques. Les relations de vis-à-vis augmentent au détriment des relations de face à face.
Les évolutions qui ont marqué la période 1960-2010 (multiplication par trois des personnes seules,
doublement de la part des familles monoparentales, augmentation de 10% des couples sans enfants) se
sont amplifiées. Le nombre de personnes seules est ainsi de 25% en 2050 (15% en 2010), la part des
familles monoparentales de 30%, les couples sans enfants de 66% (52% en 2010). Avec le
vieillissement de la population, le nombre de personnes développant des maladies de longue durée a
progressé (cancers, accidents vasculaires cérébraux, maladie d’Alzheimer, ...). Ainsi le nombre de
personnes âgées dépendantes a doublé, pour atteindre deux millions en 2050
4
. Grace au
développement des réseaux d’aide à domicile, 9 personnes sur 10 parmi les plus de 75 ans vivent à
domicile en 2050, comme c’était le cas en 2010.
Du point de vue de la typologie des valeurs, le groupe dominant est celui des conformistes. Le système
de valeurs auquel ils adhèrent s’est défini en réaction à la mondialisation et sous la pression des
leitmotive sécuritaires : il repose sur le triptyque tradition, conformité, sécurité (incluant la sécurité
écologique). Les besoins de sécurité et de conformité dominent le besoin de tradition, et le fond de
xénophobie s’est étoffé. Quelques élites cosmopolites très ouvertes sur l’international n’ont pas réussi
à convaincre de l’intérêt du multiculturalisme, des migrations ou de formes de gouvernement mondial.
Les groupes révoltés (artistes, écologistes, hackers, …) sont marginalisés lorsqu’ils n’arrivent pas à
investir des niches marchandes parfois très lucratives. La conscience écologique a globalement
progressé, mais sur un mode plutôt défensif. Les inquiétudes sont vives face à la dégradation des
ressources, des espaces naturels et des paysages... Le parti Chasse, Pêche et Tradition a gagné
beaucoup d’adeptes et ne refuse pas les alliances avec une extrême-droite qui peut atteindre 30% des
suffrages.
6. Modes de vie et de consommation
Pour ceux qui travaillent, l’accélération et la densification du temps sont toujours plus élevées. Le
salaire pour partie lié à la productivité de chacun est devenu la règle dans la plupart des métiers, le
développement du télétravail a renforcé cette pression 7j/7 et contribué à brouiller les limites entre
temps professionnel et temps hors-travail. Les outils asynchrones de communication et de stockage -
boîtes mails, répondeurs téléphoniques, etc.- contribuent au « multitasking » (activités en simultané) et
à la densification du temps. Fuir durant le week-end pour ceux qui en ont les moyens et se déconnecter
est le seul moyen de trouver un peu de répit.
Ceci a conduit à l’extension des périodes journalières et hebdomadaires de consommation et au
décalage des activités plus tard dans la nuit. Les commerces et livraisons 24h/24h permettent cette
souplesse. Les biens de consommation sont « verts » et décarbonisés, afin de maintenir la
consommation en volume. Le tri sélectif s’est fortement développé : la taxe sur les ordures ménagères
est systématiquement modulée en fonction du poids. L’achat en vrac dans les commerces de proximité
est redevenu une habitude. D’autre part, les bilans personnels carbone et la compensation carbone ont
pris une véritable extension.
L’accès aux biens de consommation reste très inégal selon les revenus des ménages. Les produits
high-tech sont toujours un marqueur social et de nouveaux produits sont constamment mis sur le
marché sans qu’apparaisse de seuil de saturation pour les ménages qui en ont les moyens.
L’équipement électronique minimum d’un foyer, y compris chez les ménages modestes, est un poste
par personne (tablette multifonctions) et deux grands écrans dans le logement. Chez les ménages aisés,
toutes les pièces sont équipées pour visualiser internet, des programmes ou des correspondants. La
diffusion de masse et l’obsolescence rapide des produits caractérisent le mode de consommation.
L’aspiration est à jouir de « services », notamment pour gagner du temps, qui en réalité se traduisent
en « biens ». Simultanément, les mesures prises favorisant l’étiquetage du contenu carbone des
4
Dans le scénario pessimiste du groupe Charpin.
15
produits ont conduit à de nouvelles habitudes d’achat qui se diffusent peu à peu dans toutes les
couches de la population. Les effets rebond limitent les bénéfices environnementaux des mesures
prises.
Alors que les 2/3 des ménages partaient en vacances dans les années 2000, ils ne sont plus que 50% à
le faire. Le coût du transport reste une contrainte forte pour une partie significative des ménages, quel
que soit le mode de transport. La tendance aux courts séjours s’est inversée pour revenir à des séjours
moins fréquents dans l’année, et d’une durée plus longue pour les privilégiés qui peuvent se le
permettre. Pour beaucoup, le développement du travail précaire, de l’intérim, les temps de travail de
plus en plus flexibles, hachés, incertains, rendent difficile la possibilité de planifier des loisirs même
de courte durée. Enfin, une partie des personnes âgées préfèrent rester à leur domicile. Les épisodes
caniculaires plus fréquents, les incertitudes sur les conditions météorologiques à tout moment de
l’année, les incendies fréquents dans le sud de la France, conduisent une partie des vacanciers à se
tourner vers des séjours dans des parcs de loisirs, tout est prévu pour accéder à de nombreuses
activités quelques soient les conditions météorologiques. Beaucoup d’activités sportives, culturelles,
de détente, sont possibles dans des lieux protégés, rafraîchis si besoin. Des milieux naturels, avec
faune et flore, des environnements « exotiques » sont reconstitués artificiellement, et permettent de se
dépayser à 100 ou 200 km de chez soi. Ces parcs offrent des prestations adaptées au pouvoir d’achat
de différentes couches de la population et sont plus accessibles que des voyages en avion. En outre, la
dernière pandémie qui a eu lieu en 2046 est encore dans toutes les têtes et a freiné les voyages
internationaux. Un nouveau virus, véhiculé au départ par des moustiques, a muté et est devenu
transmissible entre individus. Des mesures draconiennes de limitation et de contrôle des échanges
internationaux avaient dues être mises en place durant 6 mois.
Scénario 2 : Individu Augmenté
1. L’esprit du scénario
L’individu augmenté, avec pour horizon et espoir le cyborg, traduit un désir démancipation dune
humanité malheureuse, et dun humanisme qui a montré ses limites (guerres, génocides et écocides,
colonialisme, pauvreté, exclusion, dégradations écologiques...). Par une hybridation avec l’intelligence
artificielle et les prothèses mécaniques, la figure du cyborg pourrait permettre de saffranchir des tares
de lhumanité : la maladie, le vieillissement, la mort, la domination et le conflit. Le progrès technique
a ouvert, peut-être involontairement (mutations, NTIC, OGM et ingénierie génétique, ...), de nouvelles
voies pour répondre à des rêves et mythes ancestraux de dépassement de l’humanité (Besnier, 2009).
A l’âge de l’anthropocène, une nouvelle étape de l’évolution pourrait être franchie
Les progrès dans le domaine médical (génétique, rajeunissement des tissus, implants, prothèses,
chimie, …) conduisent à un allongement significatif de l’espérance de vie. La promesse à l’individu
est une vie bien plus longue et en meilleure santé, au prix d’une hybridation croissante avec des
artefacts. Les tendances démographiques “naturelles” sont infléchies par des manipulations volontaires
de la procréation, du contrôle des naissances, du rajeunissement, etc. Comme le nombre d’enfants par
femme a baissé, la population reste au même niveau que dans le scénario tendanciel en 2050, soit 72
millions d’habitants. L’âge très augmenté n’est cependant accessible qu’aux plus performants : c’est
l’un des moteurs du maintien dans la course à la compétitivité.
La recherche de performance, tant au niveau individuel que systémique, est centrale dans ce scénario.
Le marché est devenu le modèle universel d’organisation sociale, il est capable de donner accès à
l’éternité, certes à un horizon temporel encore indéfini et controversé Les individus cherchent à
accroître leurs capacités d’adaptation et chances de succès. Pour s’adapter à des rythmes temporels
accélérés et augmenter leurs performances, ils nhésitent pas à incorporer des prothèses de plus en plus
nombreuses. Ces dernières ne sont pas accessibles à tous au même degré de sophistication. L’hyper-
performance permet à une élite transnationale d’accéder aux places de prestige, aux choix de vie les
plus enviables, à travers une forte dépendance aux artifices techniques. Cette hétéronomie consentie
est vécue positivement, puisque l’amélioration des capacités physiques et cognitives procure un
sentiment d’accroissement de l’autonomie individuelle (appareillée).
Ce scénario conduit à une dualisation écologique et sociale : un environnement de vie circonscrit et
urbain est créé artificiellement pour les êtres humains augmentés, tandis que se déchaînent, à
16
l’extérieur, le changement climatique, les pollutions, l’exploitation maximale des ressources naturelles
en contexte de pénurie (biodiversité, pétrole en diminution, matières premières) via des technologies
de plus en plus performantes, éco-efficientes. La vie humaine est difficile sans le soutien des prothèses
et environnements protecteurs, tandis que le vivant est modifié et évolue en réponse aux pollutions
chimiques, génétiques et nanotechnologiques. Pouvoir se mettre à l’abri dans des environnements sûrs
n’est pas donné à tous. Comme dans l’œuvre de fiction « Globalia » (Ruffin, 2004), le monde
« augmenté », « adapté » à la crise écologique, maintenu sous coupole, une nature artificielle est
recréée pour les besoins des actifs intégrés (les « plus »), coexiste avec un monde limitrophe bien plus
aléatoire et immaîtrisable, où évoluent les moins performants (les « minus »), augmentés eux aussi,
mais vivant à titre de compensation des « second life », dans des réalités virtuelles multiples, où ils se
contentent de simuler de manière réaliste ce que les « cyborgs plus » accomplissent en réalité. La
frontière entre la réalité et la fiction est brouillée.
En contexte de performance illimitée, l’objectif de l’augmentation a tendance à s’éloigner au fur et à
mesure que l’on s’en approche. Les frustrations, tant du côté des « plus » que du côté des « minus »,
peuvent entraîner des actions de résistance, de détournement (hacking), et des formes de violence
cybernétique où les enjeux des affrontements sont la redistribution du pouvoir de maîtrise des
ressources de l’augmentation. Dans les années 2030, le droit à un esprit et un corps augmenté a été
inscrit dans la constitution.
2. Organisation politique
La coalition entre forces politiques et économiques est on ne peut plus resserrée. La techno-science et
le système de production industrielle sont politiquement défendus et protégés. La recherche de profit
et de puissance servent l’objectif du dépassement de l’humain, à moins que ce ne soit linverse. La
compétitivité érigée au rang de loi naturelle (permettant le passage de l’humain au cyborg) ne signifie
pas qu’une émancipation des individus soit possible, en particulier sur un plan politique.
L’augmentation de l’humain renforce aussi bien ses capacités que le contrôle collectif dont il fait
l’objet. La prothèse est un puissant instrument de dépassement de l’expérience ordinaire et de contrôle.
Elle conduit à des spécialisations fonctionnelles qui brident les choix de lindividu. D’autant que grâce
aux robots, les individus se délestent des tâches et activités courantes, pour se consacrer à leurs
domaines dexcellence. A travers les prothèses, les corps sont mis en réseau... préfigurant le cynbiote
planétaire et hybride, mariant intelligence artificielle et mobilisation des corps et cerveaux (De
Rosnay).
Les institutions politiques sont globalisées. Le gouvernement mondial fonctionne aussi à l’échelle
régionale et locale par des réseaux déconcentrés, gérés par les « plus ». Les « minus » se désintéressent
quant à eux de la politique. Des institutions publiques fortement spécialisées, des instances
gestionnaires déclinées aux échelons territoriaux, travaillent en étroite collaboration avec les
entreprises spécialisées dans les innovations technologiques (info, nano, biotechnologies). Il n’existe
plus à proprement parler d’Etat ni de désir d’identité nationale : le cyborg allemand n’est pas plus
désirable que le cyborg chinois, cette géographie n’a plus de consistance. Lévolution des sociétés est
terrestre et intégrée. En revanche, certaines villes ou régions sont plus productives que d’autres, parce
qu’elles ont obtenu un meilleur accès aux ressources ou ont été plus redistributives pour les prothèses,
ce qui a accru le niveau de performance générale. La géographie de la compétition territoriale
demeure.
Le monde politique travaille essentiellement à la démocratisation des prothèses, car c’est l’élément
moteur de la croissance et de la cohésion sociale. Le droit aux prothèses est une revendication sociale
qui ne faiblit pas. En revanche, les citoyens se désintéressent de la politique, vue comme une arène de
spectacle pour quelques acteurs « people ». Le gouvernement, à la fois mondial et local, est
personnalisé et charismatique, jouant la carte du néo-humain inventif, mi Dieu mi bête... Sa légitimité
repose sur la promesse de prothèses futures pour le plus grand nombre, ou pour le plus grand bien de
l’économie. Il sagit bien entendu d’amoindrir la fracture cyborg, qui persiste en raison du
raccourcissement des cycles d’innovation. Tout le monde a le droit et le devoir de s’augmenter… Tous
n’y parviennent pas au même rythme. Le droit à l’augmentation, indépendamment des ressources
financières de chacun, concerne d’abord les prothèses de réparation.
anmoins les écarts s'aggravent entre les populations qui sont à la pointe du mouvement et celles qui
ne parviennent pas à suivre ; entre les ménages modestes et les plus aisés ; entre les In et les Out ;
entre ceux que l’on voit partout (en particulier les hommes du gouvernement, les plus visibles) et que
l’on admire, et les « invisibles » (les « minus » sont peu visibles sauf dans les mondes virtuels). Des
17
prestations de survie sont octroyées par les pouvoirs publics, en particulier pour les équipements de
connexion et les prothèses de base. Les conditions de vie précaires sont rendues supportables par les
mondes virtuels.
3. Système de production
L’économie fonctionne à l’échelle globale grâce à un capitalisme financiarisé mais régulé. La devise
monétaire mondiale est dématérialisée. Le travail s’intensifie et met en compétition l’ensemble des
travailleurs connectés sur un marché du travail unique.
La nouvelle économie repose sur une convergence progressive entre informatique, nanotechnologies et
biotechnologies. L’essor de la robotique est spectaculaire. Nombre de services individuels ou collectifs
sont désormais accomplis par des robots et de ce fait démultipliés (assistance 24h sur 24, nettoyage,
maintenance, reconstruction, robots de compagnie, de livraison, etc.). Les robots peuplent les lieux de
vie, de travail, de loisirs, tout comme les espaces publics. La transformation et marchandisation des
corps est lautre grand domaine d’expansion des marchés. La captation et l’orientation du temps de vie
des individus à travers léquipement en prothèses est l’objet de vives concurrences et batailles
économiques.
La société est hyper-industrielle, les NTIC, la robotique et les environnements artificiels ont envahi
l’espace. La plupart des consommations matérielles sont dues aux enveloppes, aux interfaces et aux
cohortes de robots et prothèses. Les objets à proprement parler sont en nombre très réduit dans la vie
quotidienne. Ils sont multifonctionnels, programmables pour changer de fonction et peu encombrants.
Lartefact nest plus dans lobjet, mais dans le corps et dans lenvironnement.
Les systèmes de production agricole sont entièrement artificialisés. Très intensifs et performants, ils
fournissent presque exclusivement des matières premières nécessaires à la fabrication de produits
agroalimentaires et pharmaceutiques. Cette production est informatisée et optimisée par des outils de
haute technologie. La gestion par satellite se généralise pour piloter les cultures, en mesurer les
paramètres biophysiques, optimiser les doses d’azote, etc. La production hors sol est importante. Les
OGM sont généralisés pour les productions énergétiques et alimentaires. On observe un essor des
alicaments, qui répondent aux stricts besoins physiologiques. Ainsi, l’empreinte carbone de
l’agriculture peut être réduite.
Plus généralement, la planification de toute forme de production se généralise, grâce aux puissances de
calcul, de coordination et de stockage miniaturisé des informations. L’adéquation entre production et
consommation est très précise et souple, elle évolue en temps réel. Le gaspillage est fortement réduit et
la durée de vie des produits sallonge : le renouvellement de la consommation passe par lirruption de
nouveaux produits et fonctionnalités environnementales, plutôt que par le remplacement des produits
préexistants. Les prothèses et robots usagés, au terme dune longue vie, sont recyclés.
4. Innovations technologiques
L’innovation sociale s’efface devant l’innovation technologique, qui semballe. Les technologies
présentées ici ne sont pas particulièrement futuristes, dans la mesure où lhistoire a connu une
formidable accélération : on a pris 80 ans en 40 ans.
La fusion des environnements intelligents et de l’informatique portée a élargi le monde des possibles.
Les enveloppes (seconde peau, vêtement, habitat, rues intérieures, …) incorporent des systèmes
informatiques. Les salles intelligentes comportent des interfaces visuelles, sonores et « haptiques »
(relevant du toucher), tandis que les vêtements contiennent des ordinateurs portés qui permettent leur
adaptation à l’utilisateur et à son environnement. Les animations murales sont destinées à stimuler les
performances des citadins, ou à procurer du repos et des sensations de bien-être. Ainsi, les quatre
saisons, la nuit étoilée ou la voie lactée s’affichent régulièrement sur les murs, afin de reposer
limaginaire.
Les êtres humains incorporent à leur tour des prothèses physiques et numériques qui se connectent
entre elles dans des environnements intelligents, grâce à des interfaces homme-machines. Les
performances individuelles sont démultipliées par le développement des nanotechnologies
moléculaires et de puces nanométriques, susceptibles de dépasser un jour les capacités du cerveau
humain. Le génie génétique et tissulaire permet d’autre part de réparer les corps, de ralentir le
vieillissement et d’accroître les performances physiques des individus.
L’informatique a pénétré bien sûr le monde des objets. L’ensemble des biens de consommation est
contrôlé et traçable via des puces RFID sans fil (carte d’identité et de circulation de l’objet). Il est dès
18
lors possible de connaître leurs circuits, d’optimiser leur conception, dautomatiser les flux de
production et de logistique, et de développer de meilleures filières de tri et de recyclage. Les puces
RFID permettent en outre d’identifier les pratiques quotidiennes des individus et d’orienter leurs
choix, via les multiples formes de publicité. Les enveloppes des bâtiments internes et externes
projettent par exemple des pubs, ce qui contribue à financer les salles intelligentes.
On observe plus largement une forte diffusion des nanotechnologies, développées notamment pour le
besoin des biotechnologies. Les nanotechnologies ont favorisé la miniaturisation des produits et
permis l’émergence de matériaux plus résistants et plus légers, ce qui contribue à réduire les
consommations d’énergie.
Dans le secteur de la production énergétique, les capteurs solaires sont intégrés à lenveloppe des
bâtiments et utilisent la luminosité diffuse. Les smart grids se sont généralisés, avec les petits réseaux
de chaleur, en cohabitant avec les systèmes centralisés. Ces économies d’énergie sont compensées par
l’informatisation du quotidien. Les NTIC et la robotique consomment dimportantes quantités
d’énergie pour des activités reposant autrefois sur des énergies métaboliques (travail humain). Les
centrales nucléaires et à la biomasse se développent donc. Les énergies fossiles conventionnelles ont
été délaissées car les problèmes de dépendance énergétique freinaient le développement. On les utilise
encore pour le transport aérien.
Parallèlement, les recherches sur la fusion nucléaire sont prioritaires, car cette énergie permettrait une
conquête du cosmos. En appui, des consortiums de production d’énergie solaire et éolienne alimentent
le réseau en électricité, les besoins étant importants. Les transports en commun urbains et à haute
vitesse sont électrifiés, de même que le véhicule individuel, grâce à la miniaturisation du stockage et à
l’amélioration de l’efficacité énergétique. Certains véhicules roulent aussi aux biocarburants et au
biogaz. L’articulation des innovations nano et biotechnologiques a permis l’essor des centrales de
production d’algocarburants et de biocarburants artificiels, ce qui réduit la dépendance énergétique à
légard de luranium.
5. Organisation socio-spatiale et mobilité
L’urbanisation s’intensifie et atteint 95%. Les villes sont des mégapoles interconnectées, entourées de
zones d'agriculture et dindustries. L’espace est désinvesti, seule compte l’intensité de lexpérience,
sauf pour quelques élites qui sortent plus souvent de leurs bulles. La reconstitution artificielle
d’environnements et d’espaces sensoriels pour vivre des expériences nouvelles réduit le besoin d’aller
explorer et découvrir de nouveaux lieux. Les centres économiques et commerciaux des villes, refaits à
neuf en partie, sont d’une esthétique futuriste et décontextualisée, qui invite à des voyages
expérientiels.
L’habitat est très dense, les nouveaux logements sont collectifs et intelligents, adaptés aux ménages en
solo. L’espace de vie par habitant est réduit : moins d’objets, une multifonctionnalité des pièces du
logement, un prix au m2 métropolitain très élevé... Tous les équipements sont connectés et peuvent
communiquer entre eux : prothèses, enveloppes, objets. Les mondes virtuel et réel s’hybrident. Une
partie non négligeable du temps est passée dans des hôpitaux, cliniques et résidences du 5ème âge, où
est pratiquée une recherche expérimentale (beaucoup tentent des essais de prolongement de la vie).
Les lieux de loisir sont développés indoor : chez soi, dans des salles de sport et lieux de relaxation
collective, ou dans des espaces naturels recréés sous bulle, présentant une diversité d’écosystèmes.
Ce degré de sophistication n’est cependant pas accessible à tous. Aux portes des villes denses gît le
monde désorganisé et menaçant des « minus », connecté et bricolé, qui survit comme il peut en
investissant les réalités virtuelles, devenues l’opium du peuple. Les minus occupent l’habitat du XX°
siècle, à peine réhabilité. Ce paysage périurbain est traversé de câbles informatiques, de zones en
déprise, ruines, décharges devenues de grandes ressourceries, mais aussi d’ateliers, de zones
maraîchères et d’élevage. De l’autre côté des périphériques, les villes denses se couvrent de gated
cities et autres dispositifs de sécurité, contrôle et surveillance, car le monde hypnotisé des minus
pourrait un jour se réveiller. Les cohortes de robots, dissuasives, veillent à la paix publique.
De grandes zones industrielles, d’agriculture et d’aquaculture intensives se développent non loin des
métropoles, reliées par des transports ferroviaires et autoroutiers rapides. Au-delà, le milieu rural est
largement déserté. On y trouve nombre de villes petites et moyennes abandonnées, qui servent de
carrières pour les matériaux. Les terres agricoles sont en déprise, tandis que les massifs forestiers
s’étendent. Le territoire est en de rares endroits sanctuarisé pour les loisirs des élites, dans les
« villages et paysages de charme ». Néanmoins on s’y ennuie, au-delà de quelques courts séjours. La
mobilité à longue distance ne concerne que ce type de déplacements, ainsi que le tourisme d’affaire
19
métropolitain. Les « cyborg plus » utilisent beaucoup le transport aérien de porte à porte, grâce aux
héliports sur les toits.
Les interactions dans le cyberespace et la généralisation du télétravail ont dans l’ensemble réduit les
besoins de mobilité. Les niveaux de mobilité sont strictement fonction des catégories sociales. Les
minus sont les plus captifs, très sédentaires. Les élites font le tour du monde, essentiellement pour
trouver les partenaires les plus performants, ou pour s’en assurer, car la réalité virtuelle peut être
manipulée... Les autres bougent surtout en ville, par le biais de transports en commun rapides. S’y
développent de nouvelles formes de « nomadisme en transit », liées aux pratiques professionnelles et
aux loisirs. Les citadins sont rivés à leur écran d’ordinateur, même en déplacement. Ils utilisent aussi
des petits véhicules individuels (type gyropode), limités par l’espace disponible sur la chaussée.
6. Sociabilités et valeurs
Les contacts et les échanges virtuels sont démultipliés mais les relations sociales pérennes sont rares.
L’entourage est restreint, à dimension affinitaire, variable selon les identités, les âges, les
spécialisations fonctionnelles. La famille dans sa forme nucléaire ou élargie est dissolue, les figures
d’association familiale sont plus libres, bien que beaucoup vivent en solo. Le foyer s’élargit en
revanche aux robots, qui peuplent la sphère quotidienne et auxquels on s’attache affectivement.
D’autant qu’ils sont programmés pour manifester des émotions, communiquer, aider... L’interaction
permanente avec des machines conscientes et sensibles (IA) conduit même à de nouvelles croyances, à
des formes de techno-animisme attribuant des qualités subjectives aux technologies et aux
environnements artificiels. Le syncrétisme des croyances, y compris religieuses, et l’inversion des
rapports homme/machine sont de règle.
La transmission parents-enfants ne fonctionne plus, les technologies rendent en effet obsolètes
l’expérience des anciens. La parentalité floue se limite aux relations affectives ; parfois, lempathie a
besoin dêtre stimulée par des voies chimiques. Le désir de transmission intergénérationnelle s’est
éteint, les promesses de l’humain augmenté ayant disqualifié les héritages. Le désir d’enfant marque
donc le pas. L’avenir est plutôt à l’avènement des cyborgs et de potentialités radicalement nouvelles.
La reproduction par « voie naturelle » du couple est en perte de vitesse, pour le moins ringarde, plus
fréquente chez les « minus », faute de moyens. Le clonage et la procréation artificielle s’y substituent
progressivement, permettant d’améliorer les performances de l’enfant, selon un eugénisme non
déguisé.
La natalité est de toute façon découragée par les politiques publiques : difficultés à trouver des modes
de garde et absence de robots « nounous », sauf pour les élites qui les paient au prix fort. Les finances
publiques sont réservées à la lutte contre la mortalité, de la recherche scientifique aux infrastructures
facilitant la vie au 5ème âge. Le nombre d’enfants autorisés par femme est plafonné (2, pour tenir
compte des changements de conjoints) ; et l’avortement est imposé au-delà d’un enfant chez les
« minus », qui ne pratiquent pas une sélection suffisante et ont tendance à se reproduire à tort et à
travers
La recherche de la performance renforce la tendance à l’individualisme et au solipsisme. Des formes
d’isolement choisis se développent dans des pseudos bulles d’autosuffisance, ce qui explique le
désinvestissement politique et le peu de conflits dans ce monde (sauf de type piratage et détournement
de ressources). La réussite et la volonté de puissance sont des valeurs anciennes, qui gouvernent
désormais la plupart des choix individuels. Les registres de ces choix se sont élargis, sauf pour
l’augmentation minimum, imposée au départ par les normes sociales et les exigences réglementaires
de la gestion de la santé publique. Cette augmentation donne lieu à des formes de contrôle à distance,
qui soulagent de l’impératif moral (décider par soi-même ce qui est bien ou mal) et préconfigurent en
partie les actions.
La marchandisation du temps et de l’expérience a succédé à l’appropriation de l’espace et des biens
matériels. Les biens immobiliers et fonciers ne sont d’ailleurs plus transmissibles aux proches. La
propriété na plus de valeur, seule compte la capacité. La réussite se mesure par l’accumulation des
prothèses et augmentations de puissance. L’une des formes de la puissance consiste à acquérir la
capacité de dilater le temps, par l’allongement différencié de la durée de vie ou l’intensité des
expériences. Dès lors, il faut rendre compte des expériences auxquelles on peut accéder, les rendre
publiques, les exposer, sur des supports de type Facebook.
L’accès est le pivot de la nouvelle hiérarchie sociale. Des barrières invisibles se recréent
(électroniques, chimiques, de tous ordres), à l’origine de situations binaires in/out, sans états
intermédiaires. De même, l’individu peut ou ne peut pas accomplir une action. Il détient ou non le
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code d’accès. D’une certaine manière, il est un code ambulant à lui seul, qui déclenche l’accès à des
réalités ou à des virtualités différenciées, déterminant et définissant sa place dans la société. Toutes les
places sont hiérarchisées, suivant les métiers et les domaines (esthétique, ludique, cérébral, sensitif).
Une forte spécialisation et diversité fonctionnelle entre les individus s’ensuit. La société est fortement
inégalitaire, le nuancier des inégalités s’est élargi et tend à l’infini... Mais la confrontation permanente
aux écrans et aux « nouvelles formes de réalité » peut engendrer des personnalités protéiformes. On
jongle alors avec plusieurs vies et personnalités, développées dans différents contextes : la vie
publique, professionnelle, intime ou virtuelle. Les prothèses incorporées peuvent être rendues
invisibles ; il sagit alors dune forme de résistance à la spécialisation fonctionnelle. Le « néo-
humain », assez peu attaché aux autres et à l’espace, a toujours besoin d’un « public » à mystifier avec
ses artifices soigneusement cachés ou exhibés.
7. Modes de vie et de consommation
La frontière entre le travail et les activités de la vie quotidienne s’estompe, avec linterconnexion
généralisée et la généralisation du télétravail, gage d’économie de temps, d’énergie et d’augmentation
de la productivité. Chacun peut être vu comme une startup, qui gagne ponctuellement sur une
innovation, un brevet, une performance. La socialisation virtuelle saccompagne dune importante
sédentari physique. Elle est compensée pour certaines catégories (les « plus ») par une mobilité
personnelle plus importante et par des loisirs sportifs.
Le rythme de vie est accéléré et intensifié, avec des stratégies de dépressurisation/temporisation dans
le cyberespace. Les tentatives d’adaptation au rythme imposé par l’innovation technologique et la
recherche de performance se soldent par des pathologies particulières qui sont traitées ponctuellement,
sans mettre en cause la vitesse sociale qui accompagne le projet d’augmentation de l’humain. Pour les
« minus », la fuite dans les bulles du cyberespace est moins prestigieuse que la dilatation réelle du
temps par l’augmentation des expériences, ou même, la multiplication des vies différentes dont on
peut disposer (par clonage, dédoublement ou autres artifices). Sur un plan matériel, les « minus »
vivent aussi grâce à une « seconde vie » des objets. La structure de la consommation est certes très
inégalitaire, mais la réduction des cycles d’investissement et l’accélération des innovations donnent un
accès rapide aux biens. Les objets et prothèses sont renvoyés dans un cycle de seconde vie, réparés et
réutilisés.
Une plus grande autonomie individuelle se développe en apparence. En réalité, les dépendances
techniques, énergétiques, alimentaires sont très fortes. L’expérience suppose un dispositif technique,
elle ne peut advenir par une simple rencontre avec des humains ou des lieux : cette expérience-là est
disqualifiée. Les sphères de l’autoproduction se sont considérablement rétractées et les normes
sociales laissent peu de place à la dissidence. Ou plutôt, les dissidences passent par des prothèses
inhabituelles, détournées, voire contre-productives. Mais ce petit jeu est en général de courte durée
(crises d’adolescence, rites de passage…), car il mène à l’exclusion et à la privation de droits sociaux :
en un mot, il est suicidaire.
Au quotidien, la vie matérielle est allégée par la forte robotisation des tâches domestiques, la
planification collective du travail comme des loisirs, le peu dobjets, tandis que la vie sociale est
particulièrement normée. La santé et l’allongement de la vie sont des objectifs indiscutables.
L’efficacité prime. Le temps des repas est réduit au minimum, il n’est un moment de convivialité que
de manière exceptionnelle, lors de congés ou de fêtes. L’art culinaire est devenu une activité de loisir,
réservée aux passionnés. Une filière agricole spécifique, de haute qualité, est dédiée à ces activités et
aux ménages à hauts revenus. Elle est marginale dans l’ensemble de la production alimentaire.
L’alimentation contient une part importante de compléments alimentaires, d’alicaments et autres
denrées garantissant des performances physiques et intellectuelles toujours renforcées. Cette
alimentation plus concentrée, avec un contenu en eau limité, favorise le commerce en ligne et les
commerces de proximité. La notion de fraîcheur des produits n’a plus lieu d’être, permettant un
acheminement et stockage de marchandises moins contraint par le temps.
La plupart des problèmes de santé publique sont gérés de manière autoritaire par le biais de marqueurs
incorporés qui enregistrent l’état de santé et détectent d’éventuelles anomalies. Les règles d’hygiène
(exercice physique, diète, ...) sont devenues pour une part caduques, puisque de nombreux services y
pourvoient : stimulation des muscles pendant le travail informatique, alicamentation, régulation
artificielle du sommeil, ... Pour une autre part, elles sont obligatoires : généralisation des loisirs de
performance sportive dès l’enfance, interdictions de fumer dans tous les lieux publics ou privés,
etc. On peut toujours aller prendre une clope ou une cuite sur second life, ou simuler un trip par des
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prothèses d’évasion cérébrale. Le néo-humain passe de longs moments en milieu hospitalier pour des
réglages, des greffes, des ajustements, des révisions, des réparations. La clinique est un second
« home » et les séjours hospitaliers sont plutôt euphorisants, porteurs d’espoir. D’autant que la
surveillance médicale permanente des individus autorise le traitement à la source des problèmes, et a
fait disparaître la charge négative autrefois liée aux interventions médicales. En revanche, le
financement de la santé hors minimum obligatoire étant privé, tout le monde n’a pas la chance de
fréquenter régulièrement les hauts lieux de l’augmentation...
Scénario 3 : Sobriété plurielle
1. L’esprit du scénario
Le changement social est piloté par une économie en crise chronique. Les crises répétées à intervalles
réguliers mettent à sac la recherche du confort et de la réalisation matérielle, à la manière des
invasions barbares ou des épidémies de l’ancien temps. La menace permanente d’effondrement qui
émane d’un tel système reposant sur l’instabilité, son incapacité à intégrer l’humanité dans son
ensemble au cœur de son projet, conduisent à une crise profonde de sens. Dans les deux-trois
premières décennies du XXI° siècle, la xénophobie grandit mais des guérillas urbaines et des
débordements inacceptables poussent l’ensemble des partis politiques comme les intellectuels de tout
bord à faire œuvre de pédagogie et à condamner massivement les mouvements d’extrême-droite. Leurs
adeptes se voient contraints à la clandestinité et la société cherche d’autres échappatoires… C’est alors
qu’une partie non négligeable de la population se détourne du système économique dominant, dans le
sillage des créatifs culturels et des décroissants qui avaient ouvert la voie au début du siècle. On se
retire et se met à l’abri ou à l’écart, au nom d’une quête de sens et de valeurs comme la sécurité, le
partage affinitaire de centres d’intérêts, ou la solidarité. En 2050, 60% de la société continue
d’alimenter le système économique historique, pour l’essentiel dans les métropoles, tandis que les
40% restant ont décroché, en créant de nouvelles formes d’organisation sociale inspirées de la vie
communautaire et en revitalisant le milieu rural et les petites villes.
La suprématie d’un modèle social dominant s’est effacée. Fragilisé par une économie en récession et
un chômage de masse, l’Etat n’est plus en mesure de s’opposer à ce système D et à l’amplification des
alternatives. La pluralité des formes d’organisation et de vie devient une condition de survie du
système et de ce fait, une valeur tolérée voire encouragée par les instances qui détiennent la puissance
financière et politique. Une forte différenciation sociale en résulte, qui repose sur la possibilité de faire
cohabiter des mondes divers et où la forme sociale la plus répandue est l’îlot communautaire relié en
réseau. Le modèle le plus proche que nous connaissons est celui de la famille élargie, mais sur une
base affinitaire. On peut prendre également l’exemple des Amish. Ils ont leur propre système
économique et d’enseignement, ne paient pas d’impôts, vivent totalement juxtaposés à la société
américaine et y sont tolérés. Imaginons des dizaines, des centaines de communautés comme ceux des
Amish, plus ou moins idéologiques et cohérents.
Ce scénario est construit autour de l’essor des alternatives avec l’idée qu’il faut s’auto-organiser pour
s’adapter à la pénurie de ressources puisque le politique n’est pas en mesure d’y répondre, qu’il
s’affaiblit et doit laisser la place et plus de pouvoir aux communautés. Initialement, les décrocheurs
étaient des « créatifs culturels » (Ray et Anderson, 2001), puis leurs visions du monde ont essaimé (ils
les ont répandues activement) à une part importante de la population, dite éco-responsable. Les
communautés sont en lien avec d’autres alternatifs du monde entier, elles se soutiennent dans leurs
expériences et leurs convictions. Deux types d’adhésions au modèle alternatif coexistent. La première
est volontaire, ce sont les écosensibles qui décident de bifurquer dans leur trajectoire sociale, de
prendre les choses en main pour changer ici et maintenant leur manière de vivre. La seconde se fait par
nécessité, elle caractérise des individus qui ont été laissés sur le carreau par le développement
économique et ses crises récurrentes. Le changement de trajectoire est conçu comme une nécessité de
survie et encouragé comme tel par les instances politiques, capables, grâce au développement d’outils
de gestion systémique, d’indiquer de manière panoptique les interstices ouverts où l’on peut s’installer
à l’écart des grandes villes et de l’économie mondialisée.
2. Organisation politique
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La situation géopolitique est structurellement la même qu’en 2012, mais les pays hégémoniques sont
la Chine alliée au Brésil et quelques autres BRICs. Les Etats-Unis et l’Europe doivent allégeance aux
nouvelles puissances financières et détentrices de matières premières et de ressources rares, y compris
les terres à occuper par les réfugiés climatiques, et leur économie est affaiblie. Les institutions
internationales en charge de coordonner les politiques de développement durable à l’échelle planétaire
n’ont pas vu le jour. Les instances politiques n’interviennent plus dans l’économie, l’action est laissée
soit aux entreprises dans l’économie conventionnelle, soit aux communautés relativement autonomes,
qui prolifèrent dans nombre de pays face à la crise. Les populations qui n’ont pas décroché sont
insérées dans le commerce mondial.
Les politiques nationales gèrent le cadre réglementaire, les situations de crise, et assurent un niveau
d’équipement de base pour toutes les collectivités. L’Etat français s’emploie surtout à ce que les
territoires restent inter-reliés : infrastructures sanitaires, réseaux de transports et de communication,
réacheminement d’énergie si besoin, … Des mesures d’adaptation ont été prises également à
différentes échelles, pour réagir en urgence aux effets du changement climatique. L’Etat et les
communautés fonctionnent de manière juxtaposée mais avec certaines formes minimales de
complémentarité. Les communautés ont d’abord la charge de l’aménagement écologique et paysager
des milieux non urbanisés, du maintien de la biodiversité et des services écosystémiques, qui leur sont
délégués. En second lieu, elles fournissent une partie de la production alimentaire nationale
(maraîchage et petit élevage). En contrepartie, l’Etat assure les infrastructures minimales en matière de
communication, information et santé. Bien sûr, les équipements sanitaires sont meilleurs en ville, mais
tous y ont accès à travers une couverture maladie universelle en cas de maladie grave.
Ce partage des charges entre contribuables et communautés qui ne paient des impôts qu’« en nature »
crée des frictions, mais assure une certaine paix sociale, le pluralisme étant par ailleurs devenu une
valeur pivot de la société. Les « transfuges » s’excluent de la concurrence et laissent la place aux
« performants ». Les « performants » se servent des « transfuges » pour une alimentation plus saine et
pour prendre soin de l’environnement rural. D’autre part, les mondes ne sont pas étanches : au sein des
familles ou des groupes d’amis, des individus font des choix différents. Les citoyens intégrés dans
l’économie libérale viennent se récréer de temps à autre dans les territoires communautaires.
L’économie dominante tolère donc les alternatifs à condition qu’ils soient utiles au territoire et n’aient
aucune velléité de prise de pouvoir plus globale. Les communautés ne disposent d’aucune défense
militaire en cas de conflit (et sont surveillées sur ce point) et parient sur des formes de conviction non
violentes pour renouveler leurs effectifs. Elles savent aussi pertinemment que ce mode de
développement quasi auto-suffisant et extensif ne pourrait pas être généralisé tel quel à la totalité de la
population, faute d’espace, ce qui limite leurs visées expansionnistes.
Au final, la coordination entre politiques nationales et locales reste faible. Les deux modèles sociétaux
communiquent dans leurs échanges économiques, mais pas vraiment sur le plan politique. Les
alternatifs ne s’intéressent plus à la vie politique ordinaire, reposant sur la représentation. Ils ont
développé, en fonction de leurs spécificités, des modes d’organisation sociale différenciés, mais d’une
manière générale relativement orientés par la participation démocratique. Il existe cependant quelques
communautés plus autocratiques, librement consenties (comme la scientologie ou les Amish).
3. Systèmes productifs
L’économie plurielle repose aux deux bouts de l’échelle sur le marché mondial et sur les circuits
courts, l’autoproduction et la réciprocité ; entre les deux, survit une petite économie redistributive. Le
marché est relocalisé pour les biens que les alternatifs considèrent comme répondant à leurs besoins,
ainsi que pour une bonne partie de la production agricole. Les communautés se contentent de peu,
nourries par un idéal de sobriété et par l’intensité des liens sociaux... Les alternatifs développent des
échanges de biens et services dans le cadre d’une économie partiellement démonétarisée, les monnaies
locales ayant proliféré. L’autoproduction alimentaire, de meubles, de vêtements, l’auto-construction et
auto-réhabilitation (des bâtiments mais aussi des réseaux d’eau et d’énergie) couvrent une bonne partie
des besoins matériels, avec des échanges à l’échelle régionale, voire au-delà. En effet, l’artisanat ou les
productions locales séduisent les métropolitains en mal de nature et de produits « fraîcheur »… Ces
quelques ressources monétaires permettent aux communautés de s’équiper en micro-informatique, de
voyager de temps à autre, ou d’accéder à des traitements thérapeutiques onéreux lorsque nécessaire.
Pour environ 60% des consommateurs, l’économie reste mondialisée et continue de produire à
moindre coût des biens de consommation et d’équipement, dans un contexte de récession. Si la part du
23
marché se trouve réduite par l’autonomie de certains territoires en matière de consommation de base,
elle reste déterminante pour les aménagements collectifs d’envergure : transports, NTIC, urbanisme,
santé et recherche. Les systèmes éducatifs sont quant à eux diversifiés et autonomes.
Le secteur agricole et alimentaire est sans doute celui qui s’est le plus hybridé, entre les pratiques de
l’économie de marché et celles des communautés. En réponse aux crises sanitaires et à la contraction
des échanges commerciaux internationaux, à la forte hausse du prix du pétrole qui a mis à mal de
nombreuses exploitations agricoles, la souveraineté alimentaire est devenue un enjeu. L’intervention
nationale dans le secteur agricole a été substituée par des aides à l’échelle régionale, attribuées pour
maintenir l’emploi et assurer une plus grande autonomie alimentaire. La contrepartie est donc de
développer des filières courtes locales. Les productions à l’exportation sont réduites au profit de la
satisfaction des besoins locaux : diversification et relocalisation de la production agricole,
extensification, moins d’intrants, cultures bio, cultures non alimentaires pour certains matériaux de
construction. Cette régionalisation de l’agriculture vise à renforcer la sécurité alimentaire et à répondre
aux préoccupations environnementales, sanitaires et sociétales. De ce fait, les prix agricoles sont
élevés et l’alimentation pèse plus lourd dans le budget des ménages.
L’agriculture multifonctionnelle, basée sur des filières locales et communautaires, s’est fortement
développée. L’élevage s’est extensifié, d’autant que l’élevage hors sol (porcs, poulets) a régressé du
fait des prix élevés des aliments. En raison de cette extensification, la concurrence d’usage des sols ne
permet pas de développer les biocarburants. En revanche, la méthanisation et l’usage du bois-énergie
se sont fortement développés.
4. Innovations technologiques et sociales
Au sein des communautés, les innovations sociales battent leur plein. L’innovation sociale au sens
large est motivée par un besoin de créer des alternatives aux formes sociales et historiques qui ont
dominé les sociétés occidentales. L’habitat groupé permet par exemple des formes de mutualisation
des espaces et des biens, ainsi qu’une bonne prise en charge des personnes âgées et un recul de la
dépendance. L’entraide mutuelle permet d’accompagner les personnes vulnérables en fin de vie en les
maintenant pour la plupart à domicile. L’éducation à la gestion des conflits, la psychologie
environnementale et sociale, la communication non violente, la construction de consensus dans le
cadre d’une démocratie directe font partie de l’outillage conceptuel de nombreuses communautés : au-
delà des idéaux, il a fallu apprendre concrètement à vivre ensemble, à partager, à mutualiser, en
mobilisant des pédagogies alternatives. Les désaccords profonds se soldent par des changements de
communauté.
On a vu aussi proliférer les petites innovations techniques permettant une gestioncentralisée de
l’eau, de l’énergie, des ressources. Il existe notamment une grande variété de formes de production
dénergie et mille façons de l’économiser. Les innovations « en sobriété » pullulent, plus ou moins
acceptables selon les individus ou les communautés. Certains sont devenus résistants au froid, d’autres
préfèrent cohabiter avec des animaux entre le rez-de-chaussée et l’étage, beaucoup partagent les repas
pour mutualiser l’énergie de cuisson et entretenir la sociabilité… Outre ces très anciennes recettes, on
fait grand usage de l’énergie solaire passive, des matériaux à forte inertie thermique, des énergies
métaboliques, éolienne, micro-hydraulique, des échanges de chaleur entre le sol et le bâti, et de toute
autre forme de mutualisation territoriale ou biotique permettant une autonomie énergétique. Les
transports à traction animale sont de retour. Les transfuges sont des débranchés ou des déconnectés,
des Robinson Crusoe, ils rêvent d’autarcie… à l’exception notable d’Internet, qui est au contraire un
support d’échange libre de tout un tas de recettes d’autoproduction, maintenance et réparation. Les
communautés récupèrent en effet nombre d’objets obsolètes issus de l’économie de marché, pour leur
donner une « seconde vie », un souffle artistique (détournement d’usage), ou utiliser leurs matières
premières…
Parallèlement et au sein du premier monde, la production d’énergies renouvelables s’industrialise.
Face à la baisse de 40% environ du régime énergétique, les grosses unités de production reculent. Une
centrale nucléaire sur deux n’est pas remplacée. L’essor et l’amélioration de l’efficience des énergies
renouvelables permettent une relocalisation de la production, même pour les territoires métropolitains.
Contaminés par les innovations communautaires et l’idéal de la sobriété, les infrastructures et les
modes de production de l’économie dominante deviennent plus économes. Le recyclage intensif des
matières premières (production d’énergie et gisement de matériaux) s’est développé parallèlement aux
filières alternatives de récupération des biens, ce qui attise les concurrences et conflits, ainsi que les
marchés noirs pour des matières premières devenues onéreuses.
24
5. Organisation socio-spatiale et mobilité
Le fait marquant est le repeuplement des villes petites et moyennes, et de l’espace rural, qui abrite à lui
seul un quart de la population française. Des maisons en matériaux organiques ont poussé tout autour
des bourgs. L’auto-réhabilitation des logements anciens donne aux paysages un aspect bricolé et
bariolé. Les couleurs sont revenues sur les façades, et les architectes des bâtiments de France ont dû se
replier sur le patrimoine historique stricto sensu... La diversité des aménagements rend les
communautés reconnaissables à vue d’œil, et le territoire déroule une mosaïque d’initiatives bâties et
cultivées (les espèces anciennes sont remises en culture). Les villes petites et moyennes sont souvent
réinvesties et végétalisées. En regard, les métropoles apparaissent homogènes et plutôt stéréotypées.
Au niveau de l’habitat, la taille moyenne des logements est en croissance dans les espaces où les
pratiques de cohabitation se sont développées, mais tend à diminuer dans les métropoles. Le partage
d’espaces de vie permet de mutualiser l’énergie, les ressources et les biens. On fait en quelque sorte de
nécessité vertu, même si la cohabitation est appréciée. La surface habitable ramenée à l’individu est de
ce fait en diminution.
Toute une partie de la société française se sédentarise, par choix (dépressurisation temporelle et
ancrages territoriaux) et par nécessité. A moins d’utiliser des modes autonomes (pieds, vélos,
trottinettes, …), se déplacer est devenu trop coûteux. La coprésence et le face-à-face prévalent dans les
petits groupes affinitaires ou familiaux, ce qui a rendu les déplacements physiques moins nécessaires.
Ces derniers sont réduits aussi bien pour la mobilité quotidienne que pour les mobilités résidentielles
et récréatives. Les quêtes intérieures et l’ancrage, les expériences individuelles et collectives se
substituent en partie au désir de mobilité. Le monde virtuel permet aussi d’épancher la soif de
découvertes. Il reste cependant encore le voyage contre le tourisme, conçu comme une expérience,
longue, formatrice : c’est en quelque sorte le retour du compagnonnage. Quelques grands voyages sont
effectués dans une vie, en partie par des modes doux. Pour les groupes vivant en communauté, les
séjours de vacances tendent à être moins nombreux mais persistent chaque année. Ils se font souvent
en itinérance via des modes doux. Le CouchSurfing s’est bien développé (hébergement et nourriture
en échange de travail). Pour les métropolitains, les vacances s’effectuent souvent dans des parcs de
loisirs régionaux, ou bien, pour les plus audacieux, dans des communautés.
Les contacts et les échanges entre les collectivités s’effectuent principalement par les transports en
commun quand ils existent, ou par auto-partage et covoiturage. Les réseaux de transports en commun
ont été conservés et maintenus bon an mal an, sans être développés depuis le début du XXIème siècle.
Les énergies de remplacement pour les voitures individuelles n’ont pas porté leurs fruits avant que le
modèle du « tout automobile » ne soit remis en question par une majorité d’individus, pour lequel il
est de toute façon trop onéreux. En milieu rural, les vieux véhicules sont réparés et bricolés pour durer
longtemps, mais leur usage est fortement limité par le coût des carburants. Dans les métropoles, les
busway (au méthane) se sont multipliés à côté des vieux métros et tramways, d’autant que la voiture a
rétrocédé de la place sur la chaussée.
Les voyages aériens concernent surtout les élites pour des motifs professionnels. Les transports
internationaux sont trop coûteux pour les loisirs et sont principalement utilisés pour le fret. En raison
de la crise énergétique, une relocalisation progressive de l’économie s’observe, les secteurs d’export-
import étant plus réduits qu’en 2010. En revanche, la France continue d’accueillir des flux de visiteurs
étrangers issus des BRICs : la vie y est moins chère, les paysages pittoresques et la nourriture reste très
appréciée... Un vieux monde, en somme, que les touristes fortunés dévisagent avec curiosité, ou qui
attire des alternatifs d’autres pays.
6. Sociabilités et valeurs
La concurrence pour accéder à l’emploi et la recherche de performance sont toujours de rigueur dans
l’univers métropolitain. Les réflexes défensifs ont plutôt renforcé l’individualisme et réactualisé une
solidarité familiale pour tenir bon face aux difficultés socio-économiques. La situation est sans doute
plus confortable, paradoxalement, pour ceux qui ont décroché. Les alternatifs ont en effet reconstitué
une sphère de mutualisation, de partage et d’entraide, en élargissant la solidarité familiale à l’espace
de la communauté et en recréant ainsi des filets de sécurité sociale. Le prix à payer est la faiblesse,
pour ne pas dire la pénurie des ressources financières. Des avantages en nature comme la qualidu
cadre de vie, des rythmes plus détendus et la richesse des liens sociaux constituent des compensations.
25
Les communautés qui se sont constituées ne sont pas forcément idéologiques ou spirituelles (bien
qu’elles puissent l’être), ce sont avant tout des communautés de proches : regroupements par affinités,
par attachement à des lieux, mais aussi au hasard des rencontres. Chacune a son mode de vivre
ensemble, traversé de conflits que l’on apprend à gérer. La recherche de convivialité permet d’alléger
le sentiment de pression communautaire. Dans le même esprit, une forte attention est accordée à la vie
personnelle, affective et familiale, ainsi qu’à la diversité culturelle. A l’instar des communautés
d’habitat groupé aujourd’hui, chacun mène sa vie en partageant des règles, des espaces et des temps
librement consentis. Le fonctionnement social est plus collectif, mais l’individuation n’est pas remise
en cause.
On observe cependant une certaine homogénéité à l’intérieur des communautés, en raison des règles
spécifiques communément acceptées, et une différenciation plus forte entre elles. Certaines
communautés peuvent être plus normatives et intolérantes, lorsqu’elles adoptent des exigences élevées
en matière spirituelle ou écologique, par exemple. Elles coexistent toutes avec un certain statu quo, car
leur mode d’organisation exige des effectifs réduits. Elles fonctionnent bien sûr en réseau grâce au net,
mais l’accroissement quantitatif des membres n’est pas une priorité. Les groupes sont plutôt centrés
sur l’approfondissement des expériences, qui ne peut se faire sans une certaine stabilité des membres
et des appartenances.
Le groupe social qui est à l’origine de la dynamique de changement, c’est-à-dire du processus de
décrochage, est celui des « créatifs culturels », qui se détachent de la réussite matérielle pour investir
d’autres modes de réalisation. Ils sont rejoints par le groupe des éco-responsables, ou décroissants,
préoccupés par les questions écologiques, d’équité et de justice planétaire, puis par une cohorte de
personnes qui ne trouvent plus leur compte dans la société de marché. Après des phases fréquentes de
dépression, les laissés pour compte peuvent retrouver des ressources propres en adoptant les nouveaux
systèmes de représentations et de valeurs : éthique de la simplicité volontaire, éthique du care et
éthique écologique, au fondement des communautés alternatives, mais dans des proportions variables.
Ces valeurs socle conduisent à de nouvelles sources de satisfaction : porter une plus grande attention
aux autres et accroître ses capacités d’écoute, d’empathie et de don, se sentir évoluer par l’échange
social et non plus matériel, ou encore contempler, comprendre et restaurer la nature. En revanche, la
valeur du travail reste centrale car les activités liées notamment à l’agriculture et aux ches sociales
sont exigeantes en temps, en disponibilité, en énergie physique et psychique. Le temps de travail n’a
pas diminué mais il est vécu sur un mode plus riche en termes relationnels.
Ceux qui décrochent de l’économie dominante plutôt par nécessité viennent d’abord observer et se
refaire une santé dans les communautés. Ce processus d’apprivoisement conduit à retrouver des
rapports de confiance dans le collectif, qui sont vitaux pour l’existence des communautés. Apprendre
la confiance en autrui n’est pas une mince affaire pour des individus marqués par la « fatigue d’être
soi », la perte de sens et les réflexes concurrentiels et agressifs. Le changement culturel, au-delà des
groupes de pionniers, est d’abord un apprentissage et une expérience vécue. Certains retournent
d’ailleurs dans le « business as usual », n’étant pas en mesure d’accepter ces nouveaux mode de vivre
ensemble.
7. Modes de vie et de consommation
Si la place du travail n’est pas remise en question, on observe aussi bien dans l’univers métropolitain
que dans celui des alternatifs une indistinction plus grande entre temps de travail et temps de la vie
quotidienne. En milieu urbain, le temps de travail s’est allongé en même temps que le télétravail se
généralisait, afin d’externaliser les coûts d’équipement et de fonctionnement. Les journées de travail à
domicile sont longues, entrecoupées de réunions en face-à-face et en visioconférence. Pour garder son
emploi, chacun est prêt à travailler le week-end et à réduire ses journées de vacances, d’autant que les
ressources financières manquent... Le e-commerce s’est beaucoup développé. Le syndrome de
l’enfermement chez soi, par peur de sortir à l’extérieur, a pris une certaine extension, entraînant un
mal-être corporel et de nouvelles maladies. La forte ségrégation, l’insécurité relative des espaces
publics, le déploiement des NTIC et le manque de liens sociaux hors famille nourrissent cet auto-
enfermement.
Du côté des « transfuges », assurer les besoins matériels de base requiert également un effort
important, en raison de la petite taille des communautés (faiblesse des économies d’échelle). Il existe
cependant une plus grande variété de formes d’organisation de la vie quotidienne. Une partie du temps
est accordée aux relations de proximité, aux échanges de services et à la prise de décision collective.
Les repas sont souvent pris en commun, ce qui permet d’alléger les tâches de cuisine et procure un
26
moment de convivialité. La production agricole et le petit élevage, parfois de loisir, occupent une
bonne moitié des journées. Viennent ensuite les activités d’autoproduction (vêtements, meubles…) et
de bricolage. S’auto-organiser, faire soi-même ou ensemble, limiter l’usage de techniques qui rendent
hétéronomes et dépendants sont des attitudes assez généralisées. C’est « l’âge du faire ». Du coup, les
occupations ne manquent pas. Enfin, les temps personnel, éducatif, culturel, artistique, de contact avec
la nature ou de méditation sont plus ou moins développés, selon les communautés, les priorités de
chacun, mais aussi les saisons. Cette société retrouve naturellement une forte saisonnalité.
En vertu du principe d’auto-modération ou de simplicité, la consommation a été fortement réduite et
répond surtout aux besoins physiologiques. La ration alimentaire a baissé, pour atteindre en moyenne à
3000 kcal/hab./jour. L’alimentation est en grande partie végétarienne et saisonnière, avec une
consommation forte de légumineuses, fruits, légumes et céréales. Les biens d’équipement (outils,
machine à laver, ordinateurs, …) sont mutualisés. Cette sobriété est motivée ou légitimée soit par une
prise de conscience écologique, soit par un attachement à l’équité, ou par des raisons spirituelles ou
culturelles. Dès lors, les individus et les communautés se distinguent par la diversité de leurs
préférences culturelles, de leurs hobbies et penchants existentiels... Les différences et
expérimentations multiples sont cultivées et encouragées. Tout cohabite sans réelle hiérarchisation, le
régime crudivore comme le régime hallal ou cascher, la gastronomie thaïlandaise comme la cuisine
romaine... à condition que l’on parvienne à s’en procurer les ingrédients de base.
Le marché tire profit de ce goût pour la diversité en proposant lui aussi des produits de consommation
pluriels et « sobres ». Les habitudes de consommation ont peu évolué en milieu urbain, à ceci près que
l’alimentation, le logement et les dépenses contraintes, dont font partie les NTIC, ont vu leur part
augmenter. Les produits alimentaires sont plus frais et saisonniers, puisqu’en partie fournis par les
communautés rurales. Des entreprises les accommodent en plats tout préparés et souvent livrés à
domicile. Des filières d’agriculture intensive et des grandes surfaces alimentaires perdurent mais elles
ont perdu de leur importance dans l’alimentation des ménages français.
Les contrastes entre les citadins conventionnels et les néo-ruraux sont plus marqués sur le plan de leur
condition physique et de leur santé. Les citadins continuent à être surexposés au stress et à un certain
nombre de pollutions, bien que les rejets automobiles aient été beaucoup réduits. Les alternatifs ont
redéployé une médecine préventive et « naturelle » qui emprunte à différentes traditions. Ils sont
moins sujets aux maladies graves et dégénératives. Leurs pratiques ont contaminé la médecine
urbaine, puisque les médecines douces et les molécules naturelles sont utilisées à part égale avec la
médicamentation chimique, qui reste cependant largement usitée avec les thérapies géniques.
Scénario 4 : Ecocitoyenneté
I. L’esprit du scénario
La prise de conscience collective des nuisances induites par notre modèle de développement ainsi que
la confrontation aux limites d'accès aux ressources naturelles et aux terres agricoles incitent les
sociétés à mieux s'organiser à l'échelle mondiale. Il a fallu malheureusement en passer par des
épisodes violents, des crises sanitaires internationales, des victimes climatiques innombrables, et
l’envolée des cours des matières premières. Une économie en dents de scie et des mouvements
migratoires de plus en plus difficiles à contenir conduisent à un constat général vers 2030 : le modèle
de la production illimitée et de la surconsommation est incompatible avec les ressources de la planète.
La montée en puissance et la mise en réseau des sociétés civiles dans les pays en développement
nourrissent aussi cette prise de conscience généralisée. Les injustices socio-écologiques et
l’appropriation de l’espace environnemental planétaire par les pays les plus industrialisés sont
vigoureusement dénoncées. L’environnement n’est plus déconnecté des autres problèmes de socié, et
notamment des inégalités sociales, car les plus défavorisés sont ceux qui payent le plus lourd tribut à la
dégradation de l’environnement. Le dérèglement climatique a plus affecté les pays pauvres que les
pays riches (cyclones, inondations et sècheresses, salinisation des nappes phréatiques littorales…) ;
tandis que la précarité énergétique frappe les plus démunis à de multiples échelles.
Le sentiment d'insécurité induit par les difficultés matérielles, les atteintes à l’environnement qui
mettent en péril de plus en plus de vies humaines, incitent les individus à réinvestir des sphères
rapprochées de protection collective -la famille, les amis, le voisinage, le quartier, la commune, -,
mais aussi la solidarité internationale. Si au XX° siècle, la lutte des classes avait été fédératrice et
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centrée autour des conflits concernant le travail et la fabrication industrielle de biens marchands, au
milieu du XXI° siècle, sans vouloir dire que la lutte des classes a disparu, c’est la lutte pour la
préservation des « biens communs » mondiaux et locaux (climat, qualité de l'air, eau, sols,
biodiversité, espaces naturels et paysages, …), pour ou contre l’appropriation et le bon usage des
ressources naturelles, qui devient fédératrice et/ou conflictuelle. Débouchant ainsi sur l'émergence
d'actions solidaires et la défense de nouveaux modes de vie, de nouveaux droits et sur une nouvelle
hiérarchie de valeurs.
Ce scénario se caractérise par la prise de conscience des limites de l'anthropocentrisme et la
reconnaissance de l'importance de la « vie avec les autres » pour préserver une qualité de vie. Les
enjeux écologiques et sociaux sont passés au centre de l’action collective et de l’organisation sociale ;
l’environnement est au cœur de la reformulation des principes de justice, ce qui transforme la société
et les dynamiques sociales. Les propositions d’Edgar Morin ont diffusé : favoriser un réveil citoyen,
promouvoir des valeurs qui encouragent la solidarité, l’empathie, l’implication collective.
L’écologie implique aussi la responsabilité à l’égard de son propre mode de vie et un droit de regard
sur celui des autres. L’écocitoyenneté a acquis ses lettres de noblesse et tente de combiner, si possible,
lien, engagement, qualité de vie et éthique. Elle contribue à revaloriser les droits de la personne, la
solidarité, par delà l’impératif de la performance, du profit. La défense des droits universels passe
désormais par les droits à l’environnement (paysans sans terre, contre l’expropriation pour les
plantations de palmiers, mouvements contre les installations d’usines polluantes, contre la mal bouffe,
contre les médicaments nocifs…)… sans exclure toutefois l’opportunisme, le charlatanisme et les
effets pervers. Face à la complexité, aux inégalités, la défense des droits individuels et la redéfinition
de la solidarité s’entremêlent et s’opposent. Une vision alternative de la vie se précise, centrée sur le
souci des autres et l’interdépendance humaine. Et les luttes contre l’exclusion, la désaffiliation, la
précarisation, la méconnaissance de l’environnement et du respect de la biosphère, deviennent
centrales.
La prise de conscience de l’impact des modes de vie sur l’environnement a entraîné des changements
de comportements marqués par :
- La sobriété, la production énergétique distribuée s’appuyant sur des réseaux intelligents,
l’agriculture de proximité et la mobilité solidaire.
- La nouvelle fiscalité orientée vers l’environnement, l’écologie, les ressources, de même que de
nouvelles politiques tarifaires et incitatrices dans lesquelles l’empreinte carbone joue un rôle
important.
- Le PIB est remplacé par le PIE (Produit Intérieur Ecologique), intégrant la qualité de vie et la
durabilité du développement.
- Le capital écologique constitue un paramètre qui est d’autant plus affiné que de nouveaux indicateurs
qualitatifs voient le jour.
2. 0rganisation politique
Des décisions politiques accompagnent la responsabilisation de monsieur tout le monde afin que
chacun adopte un comportement éco-citoyen et ce, dans trois directions simultanément :
- la sobriété énergétique, qui a imposé de consommer autrement ou moins, et s’est étendue à la
réduction de l’empreinte écologique individuelle.
- l’efficacité énergétique, qui a fait appel à des procédés ou composants plus performants.
- la substitution de sources d’énergie non fossiles à des sources fossiles.
De plus en plus de responsables économiques et politiques ont adopté des comportements éco-citoyens
(habitat, transport, travail, loisir…) en prenant conscience de leur responsabilité devant l’Histoire, au
regard de l’impact des décisions (ou de l’absence de décisions) sur les décennies qui succèderont aux
années 2050. Le pas de temps de l’action politique s’est allongé, suite aux séries d’accidents
climatiques et sanitaires tout aussi prévisibles que meurtriers. Prévenir, agir en amont sur les causes,
entreprendre dans la longue durée, intégrer la justice intergénérationnelle sont devenus des principes
de base pour l’action politique. Le rapport au temps a changé, on se projette davantage sur des
horizons assez longs et le speed n’est plus beautiful.
Des mesures fortes (lois, directives, fiscalité, etc.) sont prises aux différents niveaux : international,
national, régional et local. L’Union européenne a instauré progressivement une social-démocratie
écologique. Les institutions politiques ont pour mission d’organiser les conditions de l'égalité et de
l’équité, revues au prisme de la justice environnementale. Les pouvoirs publics à différentes échelles
travaillent à se mettre au diapason, en construisant une gouvernance multiscalaire. Une politique
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mondiale s’est mise en place, certes, de manière chaotique. Mais des repères existent désormais, avec
notamment, pour ne prendre que cet exemple, le souvenir du succès de la lutte contre les OGM, suite à
des luttes d’émancipation paysannes relayées par de nombreux mouvements de consommateurs et
activistes, dans les années 2030.
La référence au « cosmopolitisme » d’Ulrick Beck (2007) s’est imposée, en combinant les principes
de tolérance, de légitimité démocratique et d’efficacité. Avec le principe de précaution à travers la
prévention. La légitimité des décisions repose sur un système démocratique la participation des
citoyens et des organisations de la société civile est nettement plus active que dans les anciens modèles
parlementaires. Les modalités de prise de décision à tous les niveaux font l’objet de débats et de
conflits permanents. L’ancien Ministère de l’Intérieur s’intitule dorénavant le Ministère de la
Citoyenneté. Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et du Numérique est en charge d’assurer la
pluralité de l’information, avec à l’appui des financements publics. La concertation et les débats au
sein de "conférences citoyennes" sont des instruments très souvent mobilisés dans la construction des
choix politiques à l’échelle locale.
A l’échelle internationale, le principe de subsidiarité est la règle. Une Fédération Mondiale en charge
de la gouvernance des biens publics mondiaux a été instaurée au sein de l'ONU.
3. Organisation économique
Le monde de l’entreprise, intéressé jusqu’alors par la rentabilité, est de plus en plus concerné,
directement ou indirectement, par le développement durable et l’écocitoyenneté. Au travail, on tente de
promouvoir par exemple un modèle de recrutement « tenant compte des valeurs morales du candidat,
de ses aptitudes à la bienveillance (attention à autrui), à la compassion, de son dévouement au bien
public, de son souci de justice et d’équité » (Morin). Les conditions de travail ont aussi progressé dans
d’autres domaines, comme le transport des salariés ou la personnalisation des rythmes de travail.
Dans un objectif de compétitivité, la réduction des coûts de production exige la réduction des
consommations de matières et la pratique du recyclage. L’écologie industrielle autrefois innovante
s’est banalisée et s’accompagne d’études détaillées des flux de matière et d’énergie, et de recherches
de synergies avec d’autres entreprises. Ainsi, les déchets de certaines entreprises sont utilisés comme
flux de matière « entrant » par d’autres entreprises : toutes les démarches de recyclage se trouvent
concernées (industries papetières, sidérurgie, etc.). De même, les boues des stations d’épuration des
eaux servent pour produire de l’énergie. Ces processus qui présentent un potentiel non négligeable se
sont développés avec l’augmentation des cours des matières premières et de l’énergie.
Le système économique est réformé en profondeur, il devient très régulé et encadré par des instances
internationales. Le système monétaire n’a plus la même surface, il a trouvé son équivalent en quotas
carbone individualisés. L’intervention des pouvoirs publics dans l’économie est fréquente, des
secteurs productifs sont favorisés aux dépens de filières jugées superflues. Les associations de
consommateurs jouent un rôle important dans les processus de concertation, lancent régulièrement des
campagnes de boycott de certains biens et services jugés non durables. Les biens sont conçus pour être
durables.
Le statut de la propriété est d’autre part réformé, de sorte que le « droit à la propriété » ne soit plus un
principe constitutionnel inviolable devant la propriété des « communs » que sont les biens
environnementaux. Sous la pression citoyenne, le pouvoir politique a repris la main sur le pouvoir
économique et financier. Des mesures fortes ont été prises pour réduire les inégalités sociales et mieux
répartir la valeur ajoutée entre capital et travail. L’échelle des revenus s’est ainsi fortement resserrée.
On envisage une redistribution du patrimoine par une taxe écologique (afin de limiter tant bien que
mal l’augmentation des écarts de capital).
Le rééquilibrage entre couches sociales a rendu supportables les pénuries de ressources (eau, énergies,
matières premières,…) le temps nécessaire à l’émergence des nouvelles innovations technologiques
favorisant la sobriété, l’efficacité et la mutualisation. La montée en puissance des organisations de la
société civile des pays de Sud, dont les actions sont largement popularisées dans les pays du Nord, a
permis un meilleur contrôle des ressources naturelles et un développement Nord-Sud plus équilibré.
Les services publics prennent une place centrale dans la sphère productive. Le service public bancaire
est un outil majeur pour financer les choix publics. Les budgets militaires ont fondu au bénéfice de
secteurs prioritaires (santé, alimentation, agriculture, éducation, communication, etc.). Le poids
grandissant de ces secteurs de biens et services de première nécessité sociale s’accompagne d’une
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relocalisation de ces activités à chaque fois que possible pour réduire l’empreinte environnementale
des transports.
Les temps de travail productif ont diminué afin d’être mieux répartis entre tous. La part du temps de
travail social augmente. Une forme d'artisanat, combinant des travaux productifs et sociaux,
génératrice de satisfaction personnelle, se développe ; une forme de compagnonnage croisée avec les
forums sociaux internet.
Les contraintes énergétiques et les objectifs de limitation des émissions de GES ont conduit à instaurer
un système de quotas. Les consommations énergétiques décroissent de manière normative. Les grands
moyens de production centralisés sont abandonnés au fur et à mesure de leur fin de vie, ne s’inscrivant
pas dans la logique de frugalité à l’œuvre. Si pendant quelques temps, en parallèle des systèmes de
régulation par quotas, des « marchés noirs énergétiques » prospéraient, la norme sociale évoluant a
rapidement mis un terme à ces initiatives marginales.
Le système électrique est géré de manière optimisée, chaque territoire développe les ressources qu’il
détient, renouvelables ou pas, mais de fait surtout renouvelables en France. Ainsi, les régions du nord
et du littoral atlantique ou méditerranéen voient les éoliennes et panneaux solaires se développer
massivement. La biomasse est l’apanage des régions rurales ou montagneuses. La mutualisation de
l’offre est gérée par un opérateur public unique qui a pour mission principale l’adéquation entre offre
et demande sur le territoire national, via le développement des infrastructures adaptées (réseau
électrique, gazoduc, oléoduc et autres formes types).
En matière agricole, on recherche également les complémentarités entre les modes de production : une
agriculture écologiquement intensive dans les grandes plaines avec diversification des assolements, la
généralisation des cultures fixatrices d’azote et du semis direct, et une agriculture multifonctionnelle
dans les zones intermédiaires ou de montagne, ainsi que tout autour des villes. Les filières
régionalisées visent à répondre à la demande locale. Un turn-over s’organise entre les productions
végétales et animales, les productions de biomasse-matériaux et productions énergétiques, pour
valoriser au mieux l’usage des sols dans une perspective environnementale.
Cette complémentarité permet d’optimiser les circuits de production, de favoriser les coproductions,
de limiter les intrants et les coûts, et d’assurer ainsi une alimentation de qualité à une grande partie de
la population. La rentabilité est fondée sur la baisse des consommations intermédiaires et la moindre
transformation des produits, plutôt que sur la maximisation des rendements. En milieu urbain et
périurbain, les produits maraîchers sont partiellement autoproduits dans les communs des quartiers.
Les jardins partagés ont essaimé un peu partout en ville. Tout ceci concourt à une forte baisse des
consommations d’énergie et de l’empreinte carbone du système alimentaire.
Un effort important de formation des agriculteurs en matière d’agronomie, d’énergie et
d’environnement a été mis en place. Des moyens ont été déployés pour accompagner les
reconversions. On incite fortement chaque individu à venir contribuer à la production agricole durant
un temps limité, notamment à travers le woofing (un gîte, de la nourriture contre de la force de
travail). Les autres acteurs de la distribution, de la logistique ou de la restauration collective sont
également mobilisés. Les chaînes de transport et distribution sont basées sur des critères
environnementaux et sociaux.
4. Innovations technologiques et sociales
Une dynamique dans laquelle tous les acteurs sont incités à adopter des comportements écocitoyens
s’installe :
- les responsables mettent en place des politiques de tarifs progressifs sur l’énergie, l’eau, ainsi que
sur la gestion des déchets, ce qui favorise les comportements sobres.
- les professionnels sont de fait incités à développer de nouvelles technologies d’économies
d’énergie, de recyclage et à privilégier un commerce de proximité et des produits usagés et de
récupération.
- Les consommateurs adoptent des comportements responsables qui, grâce aux nouvelles
technologies et aux tarifs progressifs, sont rentables.
Sur la base d’une mobilisation forte de la Recherche et du Développement en faveur de
l’écodéveloppement, les évolutions technologiques sont rapides :
- L’habitat produit de l’électricité et peut éventuellement en distribuer et/ou en importer avec les
bâtiments à énergie positive.
- Les véhicules consomment de moins en moins de carburant, les agrocarburants de troisième
génération se généralisent ainsi que les petits véhicules électriques (2 à 4 roues) citadins.
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- Les énergies renouvelables, non délocalisables (vent, soleil, géothermie, mers, rivières, etc.) et leur
stockage se diversifient et se développent, de même que les entreprises de recyclage (verre, papier,
textile, métaux, etc.).
Ces évolutions ont des conséquences importantes, tant au niveau des consommateurs que des
professionnels. Les rapports à la technologie et à la propriéen sont modifiés, ainsi que les rapports
sociaux permettant la valorisation de l’empathie. L’accès à des biens et services diminue l’importance
accordée à la possession, à la propriété. Le développement de la production d’énergie individuelle et
de l’agriculture locale favorise l’essor du mouvement associatif de proximité. Le développement des
réseaux laisse place à la valorisation des services (activités, information, éducation, formation, santé,
prévention, soins aux personnes âgées), et le mouvement associatif (logement colocation-, mobilité
covoiturage, auto-partage-, alimentation de proximité, garde d’enfants, etc.) renforce cette tendance.
L’innovation est tournée tant vers l’innovation sociale que vers l’innovation technologique. La
gouvernance à tous les niveaux fait l’objet de nombreuses recherches et d’expérimentation. Le progrès
technologique est orienté vers les technologies moins exigeantes en ressources, le développement de
systèmes favorisant la sobriété, l’accompagnement d’une mobilité plus lente, tout en donnant accès à
de multiples services. Les NTIC sont au service de l’écocitoyenneté.
5. Organisation socio-spatiale et mobilité
L'urbanisation s’est stabilisée, au détriment des mégapoles et des tissus riurbains. Les petites
métropoles sont particulièrement dynamiques, l’emploi s’étant rééquilibré en leur faveur. Elles offrent
une meilleure qualité de vie, des prix plus accessibles, davantage de réserves foncières... permettant
notamment aux quartiers durables de se déployer, en requalifiant la vie en ville. Elles sont donc plus
attractives. Le développement périurbain est considérablement freiné, tant en raison du prix de
l’énergie que des mesures fortes de planification, assorties de politiques foncières et d’aides à la
mobilité résidentielle. Les opérations de resserrement urbain en première couronne accompagnent les
tendances spontanées liées au vieillissement de la population, qui cherche à se rapprocher des services
et centres sociaux. La valorisation de la vie collective conduit plus généralement à apprécier la
proximité urbaine.
Si la réhabilitation thermique des logements a couvert une grande partie du parc, la précarité
énergétique constitue encore un sujet de préoccupation inhérent aux politiques sociales. Les plus
démunis ont des difficultés à se préoccuper, en priorité, de leur bilan carbone quel qu’il soit, tant il
s’agit encore et toujours, de survivre. Le logement, le chauffage, les transports, le travail,
l’alimentation, la santé, l’éducation demeurent des préoccupations prioritaires. Les forces politiques se
réclamant de la social-démocratie écologique proposent des actions de solidarité symbolique et forte
pour associer les plus démunis aux comportements « vertueux » favorables à la préservation de
l’environnement.
L'importance des espaces ruraux, au-delà de la production alimentaire, est reconnue pour l'équilibre
des écosystèmes. La revalorisation des « métiers de la terre » qui s'ensuit se traduit par une
revitalisation des campagnes. Au-delà des tentatives de domestication de la nature qui ont été
nécessaires pour satisfaire les besoins sociaux, un mouvement pour préserver les espaces naturels et
les reconstituer est en marche. La renaturation active fait partie des politiques d’aménagement du
territoire, pour restaurer la biodiversité et les services écosystémiques dans les espaces naturels et
agricoles. En un mot, la planification est devenue écologique, qu’elle s’applique aux milieux urbains
ou ruraux.
Les investissements liés à la mobilité sont réorientés sur les transports en commun. Le télétravail
adapté avec des plates-formes communales, l’e-commerce et la livraison à compensation carbone
permettent de réduire la mobilité contrainte. Les stocks diminuent. L’aspiration au mouvement reste
assez forte car les individus désirent avant tout prendre le temps de partager des expériences ensemble.
La mobilité douce, sobre, sans énergie fossile, sans nucléaire, est favorisée par le capital temporel dont
chacun dispose, mais elle est aussi préconisée pour des questions sanitaires. Le fait qu'on accepte
« d'attendre », conjugué à la sociabilité grandissante, joue en faveur des transports collectifs ainsi que
du covoiturage, notamment pour les zones peu denses. Ce mouvement est encouragé par les efforts
pour rendre de plus en plus agréables « à vivre » les transports collectifs ; l'assouplissement des
contraintes temporelles permet de mieux lisser la congestion et les pointes de taux de remplissage.
Les réseaux de transports sont extrêmement planifiés, on peut effectuer des grandes distances en
ferroviaire sur tous les continents, à l’image du transsibérien. Les consommateurs sont à la recherche
de mobilité, et non plus de la possession d’un véhicule, si bien que les constructeurs automobiles
31
vendent majoritairement de la mobilité et non plus du véhicule. Les opérateurs de transports en
commun s’adaptent également en proposant du service de porte à porte. Le fret routier est fortement
réduit en faveur du fret ferroviaire, fluvial et maritime.
Le transport aérien par avion est relativement désinvesti du fait de son empreinte carbone. Les
motivations touristiques pour de courtes durées sont de fait découragées. Du coup, les voyages de
loisirs sont plus lents et d’une durée plus longue. Ils s'envisagent plus comme des expériences, des
opportunités de rencontre. Des modes considérés comme désuets sont remis au goût du jour, c’est
ainsi que les dirigeables reviennent dans les airs.
6. Sociabilité et valeurs
Une nouvelle hiérarchie de valeurs tend à favoriser l’être plutôt que l’avoir, ainsi que la coopération et
le développement de nouveaux systèmes de protection sociale. La société a soif de justice, et retrouve
des plaisirs de vivre au contact des autres et de la nature. Les biens publics et l’équité sont centraux :
importance de l'accès de tous aux services sociaux essentiels, préservation des équilibres naturels, etc.
La responsabilité devient la règle, par intériorisation des contraintes écologiques et du souci des
générations futures (Jonas, 1979), tant au niveau individuel que collectif. Dans ce qui motive les
individus, la prise en compte des conséquences de leurs actes pèse davantage que la jouissance
immédiate de biens ou services. Les biens et services eux-mêmes intègrent ce souci de l’usage
vertueux à la source : ils sont plus « durables », réparables, sobres, économes… et certainement pas
obsolescents programmés. Les concepts d'empreinte (écologique, énergétique, hydraulique, etc.) sont
de plus en plus familiers et constituent le cadre contraignant des décisions de style de vie. En
contrepartie, la forte amélioration de la qualité de vie, les loisirs de nature et la solidarité au quotidien
comme nord-sud sont des sources de satisfaction.
La cellule familiale restreinte aux parents et enfants n’est plus la règle dominante. Les lieux de vie
sont plus ouverts à d’autres membres de la famille, aux familles recomposées, aux amis, enfants
d’amis, etc. La vie avec des noyaux aux contours mouvants, groupes affinitaires, cohabitation
intergénérationnelle, « tribus » formées autour d’activités communes, est appréciée et perçue comme
procurant plus de liberté que la famille restreinte d’antan. Cette vie à plusieurs s’accompagne de la
mutualisation de certains espaces, tout en étant plus festive. Les communications à distance occupent
aussi une grande place dans le maintien des sociabilités.
La valeur essentielle du temps pour la vie sociale est conquise au prix de négociations et de luttes
politiques. La pérennité des relations, des décisions, des biens devient une aspiration forte et les enjeux
de long terme reviennent sur le devant de la scène. On tend vers une répartition nouvelle des temps
d'activité, répartis en quatre parts égales : pour la société (les liens, la solidarité, la politique), pour la
planète (engagements associatifs, réseaux virtuels, pratiques naturalistes…), pour le travail productif et
pour soi.
La culture, la formation de « tous et pour tous » sont promues tant par l'accès que par la contribution,
sachant que l’échange immatériel domine. Une large circulation des savoirs et des créations est
favorisée. La diversité des créations culturelles est encouragée dans la mesure où elle n’épuise pas les
matières premières, elle ne pollue pas, et n’émane pas d’une vision inéquitable des rapports sociaux
(comme les rapports de genre). La différence est possible mais semble moins attirer, au vu de ce que
coûte la marginalisation, dans un contexte où les ressources manquent et où la mutualisation des biens
et services est importante. Dans une société assez homogène, on peut distinguer quatre groupes
sociaux à l’aune des comportements écocitoyens : les créatifs, les réactifs, les non réactifs et les
défensifs (Castelain Meunier et Meunier, 2011).
7. Modes de vie et de consommation
A la faveur d’une information largement diffusée sur l’empreinte écologique des biens consommés et
des débats parfois houleux organisés sur ce sujet, les préférences des consommateurs ont largement
évolué. On observe aussi une démarchandisation partielle de la consommation, au bénéfice du partage
et de l’échange réciproque. La reconnaissance de la valeur temps se traduit par un plaisir qu'on a à
garder longtemps un objet, ce qui réduit les besoins de renouvellement perpétuel.
Les logements collectifs ou à partager reviennent à la mode. Tout comme la vie de quartier, ce qui
incite les habitants à se déplacer moins. Les gros centres de production restent hors des villes, mais le
nouvel « artisanat » est intégré en ville. Les déplacements de proximité ont connu un fort essor.
32
Réduire l’empreinte environnementale de l’alimentation et restaurer l’équité dans les échanges
internationaux de produits agricoles sont des demandes sociales. Le débat public sur l’alimentation, la
santé et l’environnement conduit à une mutation du secteur agricole et agroalimentaire. Les jeunes
générations ont été fortement sensibilisées à la préservation de l’environnement et aux pratiques
alimentaires équilibrées dans une optique de santé publique. Le déplacement des budgets publics de
santé vers la prévention renforce l’importance de la nutrition. Les habitudes alimentaires et les
pratiques culinaires ont largement évolué, réduisant la consommation de viande et de laitages au profit
des protéines végétales, de la consommation de poisson et de fruits et légumes, d’aliments à base
d’algues, de levures.
Les services de santé sont en partie axés sur la prévention, les modes de vie « sains » et la santé
environnementale. Les services médicaux sont valorisés non plus en fonction du nombre d'actes, mais
davantage en fonction du nombre d'actes évités. Pour lutter contre l'obésité, les maladies
cardiovasculaires et autres, l'activité physique est préconisée. Cela se traduit par l'essor de la mobilité
active de proximité (marche, vélo, etc.). Les médecines douces sont revalorisées et l'utilisation de
substances chimiques pour se soigner est réservée aux maladies qui le nécessitent ; les médecines
traditionnelles et le temps accordé aux convalescences augmentent. On vit ainsi plus longtemps…
Scénario 5 : Âge de la connaissance
1. L’esprit du scénario
Ce scénario suppose une crise économique et énergétique vigoureuse, qui entraîne une rupture dans le
rapport à la consommation. Les mouvements et les sentiments anticonsuméristes se sont développés au
nord pour un ensemble de raisons : écologiques et sanitaires (pollutions chimiques, stress au travail
affectant la santé), économiques (récession), géopolitiques, avec la prégnance des enjeux de justice
environnementale sur la scène internationale et nationale (partage des ressources planétaires), et enfin
culturelles, la sphère des NTIC occupant une place majeure dans la vie quotidienne, en bouleversant le
clivage producteur/consommateur.
Les biens de consommation sont accusés de tous les maux et subissent une dévalorisation symbolique.
S’y substitue l’attrait pour l’acquisition de connaissances et de compétences, la « fabrique de soi »,
dans un processus de mondialisation culturelle tiré par les NTIC et le déploiement de la société de la
connaissance bien amorcé au Xsiècle. C’est l’âge de la connaissance au sens fort, la noosphère,
caractérisée par l’accès généralisé et démultiplié au savoir, la formation tout au long de la vie, une
diversification et déhiérarchisation des formes de savoirs et des pédagogies. Les individus
massivement connectés à Internet trouvent de nouvelles sources d’expression, de reconnaissance et
d’identité sociales, mais aussi d’activités et de revenus.
Sur un plan social, il s’agit de combattre les inégalités de savoir, à la source de tous les rapports de
domination. La démocratisation des connaissances résulte de nombreuses formes de mobilisations et
luttes pour des connaissances « libres ». Les conflits et combats contre la marchandisation du net et de
la connaissance font rage jusque dans les années 2030, sur la toile et dans toutes les instances
détentrices de savoirs, qui sont devenues l’espace par excellence des conflits frontaliers et territoriaux.
Faire tomber les frontières des savoirs, libérer l’accès à tous types de connaissances fait partie des
grandes luttes de cette première moitié du XXI° siècle. Les barrières savamment construites entre
savoirs scientifiques, populaires, ésotériques, artistiques ou manuels sont peu à peu détruites par
déconstruction et hybridation de savoirs.
Evidemment, les résistances institutionnelles et privées sont fortes. Néanmoins, une « économie de la
contribution » prend corps (Stiegler, 2009), chacun devenant à la fois producteur et consommateur, et
finalement ni l’un ni l’autre. La majeure partie de l’espace de la toile est libre, mais il reste quelques
espaces où le savoir se monnaye cher. De multiples collectifs délivrent des diplômes lorsque leurs
membres maîtrisent tel ou tel type de connaissance, faisant concurrence aux diplômes universitaires.
Les institutions du savoir (enseignement, recherche, médias, culture) se restructurent en profondeur.
En France, la dissidence au sein des grandes écoles les a conduites à s’ouvrir beaucoup plus largement
à des méthodes d’apprentissage collaboratif, à travailler avec des lanceurs d’alerte… comme avec les
hackers, à diffuser des logiciels libres, et à réinvestir l’espace public présentiel, à l’instar des
universités. Des débats de rue et de quartier sont fréquemment organisés dans des amphithéâtres en
plein air ou sous des halles couvertes. On y vient écouter et débattre de grands et petits sujets.
L’animation cognitive de l’espace public est en grande partie assurée par les écoles, lycées et
33
universités, mais aussi par des manifestations spontanées -artistes, groupes de citoyens, associations
luttant pour une cause, - et par les activités culturelles marchandes (théâtre, expositions, concerts,
…) assez largement subventionnées pour rester accessibles.
La promesse sociétale est celle de l’accès pour chacun à la connaissance, condition d’évolutivité de
l’individu (et non plus d’ascension sociale), d’équité sociale (égalité des chances) et d’une démocratie
effective par la force de ses contre-pouvoirs. Dans cette société, il paraît évident que le savoir est à la
racine de l’inégalité et la lutte pour sa démocratisation est la plus forte revendication politique. Cette
connaissance est devenue un besoin vital comme l’eau ou l’air frais, clé du développement de soi, de
l’existence sociale et de l’intelligence collective qui structure la plupart des organisations (le prin cipe
de la représentation par des élites ayant été mis à mal). Tous les champs de la connaissance sont
concernés, tant intellectuels que manuels. La décentralisation des connaissances est à la source de la
décentralisation politique.
2. Organisation politique
L’incapacité des pouvoirs publics ou privés à opérer les reconversions industrielles nécessaires pour
faire face à la crise économique et énergétique et préserver l’environnement et la santé, a nourri la
conviction qu’un pilotage politique de l’économie était primordial, et ne pouvait s’opérer que par le
bas, par la « demande ». Parallèlement, le fonctionnement des différents niveaux de gouvernement est
modifié en profondeur, en étant contrôlé par les citoyen et les contre-pouvoirs issus de la société
civile, ceux-ci ayant conquis un niveau élevé d’information et de transparence pour toutes les
décisions politiques. Une société dont le moteur est la connaissance est fortement évolutive. Les
besoins de régulation sont donc importants. La régulation s’organise principalement à deux échelles :
locale et mondiale.
Au niveau local, elle est exercée par des assemblées métropolitaines de citoyens élus et des assemblées
de quartier, et consiste à organiser le socle de la vie collective : circuits courts alimentaires, production
d’énergie décentralisée, gestion de l’eau, des déchets, entretien et aménagement des espaces publics,
transports, construction ou réhabilitation des logements et équipements publics, ainsi que les activités
culturelles de l’année. Les assemblées de quartier comportent des groupes de bénévoles en charge
d’un secteur (alimentation, espaces verts, eau, …), disposant de budgets propres et du pouvoir de
décision. Les habitants non impliqués dans la vie de quartier (parce qu’ils sont très investis dans une
activité professionnelle par exemple) sont surtaxés. La gestion de la vie de quartier correspond à un
impôt en nature, auquel peut se substituer un versement financier.
Ne sont gérés aux échelles supérieures (urbaine, métropolitaine ou régionale, nationale) que les
questions qui ne peuvent pas l’être au niveau local, en vertu d’un principe de subsidiarité active. Bien
que tous les impôts soit levés au niveau local, une péréquation nationale forte existe pour remettre
certains territoires à niveau ou les rendre moins vulnérables aux changements environnementaux, en
vertu du sacro-saint principe d’égalité des chances. C’est la principale mission de l’Etat. L’Etat est
également en charge des transports interurbains et internationaux de personnes, biens, énergies et
informations, des grands équipements de recherche et santé, et de la police. Les budgets de
l’enseignement et de la formation sont régionalisés.
Au niveau mondial, la démocratie télématique est devenue le vecteur d’un certain nombre de
décisions, notamment dans l’élaboration des accords et législations internationaux lors de forums
thématiques mondiaux. Les tensions liées aux conflits sur les ressources ont été apaisées par la
décroissance des produits de consommation au nord et la relocalisation d’une bonne partie de la
production, sur la base de matières premières territoriales. Le secteur de l’économie marchande est
contrôlé par les consommateurs. La transparence sur les produits de consommation passe par un
moteur de recherche dédié à l’évaluation environnementale et sociale de tous les produits de
consommation. Les agences civiques de notation prolifèrent, alimentées par des réseaux de
journalistes, associations et bénévoles qui investiguent sur les conditions de fabrication, recyclage ou
seconde vie des biens. Les entrepreneurs se voient obligés de transformer leurs process et conditions
de travail s’ils veulent conserver une clientèle. Les nombreux boycotts permettent de se débarrasser
des firmes polluantes.
Le deuxième grand domaine de régulation mondiale concerne les avancées scientifiques. Chaque
mois, des forums mondiaux discutent de leurs implications potentielles. Les questions d’exploitation
du vivant ou d’instrumentalisation des corps et des cerveaux donnent lieu à des accords internationaux
dont le respect fait l’objet de contrôles stricts (bioéthique, biomédecine, psycho-éthique, etc.). Il a été
décidé de ne pas développer les cyborgs, les clones et les OGM, tant que les potentialités du cerveau
34
humain et de l’intelligence collective ne sont pas utilisées à plein régime et que les bio-savoirs n’ont
pas été décryptés exhaustivement, ce qui laisse quelques décennies ou siècles d’exploration.
Les résultats de toutes les investigations scientifiques doivent être publiés sur le net, afin d’empêcher
la constitution de monopoles. La rétention des savoirs est sévèrement punie, au motif d’un
détournement des investissements collectifs par l’intérêt privé, à l’instar des détournements de fonds
publics aujourd’hui. L’accès au net peut être coupé pendant toute la durée de la peine : l’individu est
exclu des réseaux NTIC, qui refusent son branchement par reconnaissance visuelle ou tactile.
Bien sûr, les conflits entre collectifs spécialisés sont incessants sur les pistes qu’il faut poursuivre ou
abandonner. De grandes conférences de consensus sont alors organisées pour trancher et mettre sous
cloche une idée pendant dix ans ou plus. Certains collectifs passent alors dans la clandestinité. Ils
constituent des sociétés alternatives qui, sur une base territoriale et sécessionniste, expérimentent des
idées refusées et gelées, ou bien rejoignent les mafias des savoirs qui aident des bandes de délinquants
à prendre le pouvoir en les dotant de prothèses interdites, ou encore, à devenir des terroristes du net :
attaques virales, truquage de données et de connaissances, etc. La police virtuelle, supervisée par des
comités d’éthique, est donc extrêmement vigilante et active pour débusquer les mafias et saboteurs du
net. La surveillance de la toile est constante. Quant aux sécessionnistes, selon la nature plus ou moins
risquée de leur expérimentation, ils sont mis en quarantaine (interdiction de sortie du territoire
d’expérimentation, sorte de prison territoriale sous observation permanente) ou bien dépossédés de
leurs instruments de travail et assignés à des travaux d’intérêt général. En dépit de cette police
virtuelle et territoriale, les budgets defense ont rétréci, au bénéfice des produits et services de
première nécessité (santé, alimentation, maintenance et extension des infrastructures des NTIC,
équipements culturels).
3. Organisation économique
Les échanges économiques reposent sur une économie de la contribution. Tout le monde produit pour
les besoins sociaux, cognitifs et matériels (des enfants qui confectionnent des dessins animés aux
séniors qui restent impliqués dans la vie de quartier ou sur la toile). La notion de propriété,
intellectuelle ou matérielle, n’a plus beaucoup de consistance. Elle reste en vigueur pour la propriété
des logements mais les sols sont municipalisés. L’économie marchande se double de contributions
bénévoles à la société de la connaissance et à l’économie publique en partie dé-monétarisée. Le temps
de travail salarié pour les adultes est réduit à deux jours par semaine, auxquels s’ajoutent deux jours de
travail pour les besoins de la communauté (aménagements, maintenance des infrastructures, services
aux personnes dépendantes, activités culturelles, animations dans les écoles, …). Le reste du temps est
dédié aux activités libres. Le télétravail est fortement développé.
L’économie fonctionne au niveau local pour les besoins élémentaires. La production est plus proche
des consommateurs, avec une renaissance des circuits courts et de l’artisanat. On utilise à la fois une
monnaie internationale, le « glob », instaurée après l’écroulement de la finance internationale dans les
années 2030 suite à des émeutes populaires massives (les quartiers de la finance ayant été saccagés), et
des monnaies locales et fondantes à parité avec le glob, ayant fortement contribué à relocaliser la
production l’instar du chiemgauer en Bavière). Au sein de l’économie marchande, les PME et
coopératives sont les formes d’entreprises dominantes, les grandes entreprises ne s’occupant que de
quelques secteurs bien spécifiques (matériel hospitalier, ferroviaire, lié aux NTIC, …). Des effectifs
réduits de travailleurs sont employés par l’Etat pour les infrastructures nationales et internationales, la
péréquation des finances locales et la police. Les plus grandes dépenses publiques concernent les
personnels enseignants, gérés au niveau régional. Les écoliers ont deux jours d’enseignement
obligatoire et de nombreuses activités libres ou légèrement encadrées par des personnels bénévoles.
Le secteur de l’autoproduction s’est fortement développé, en raison de la -monétarisation d’une
partie de l’économie et de l’enrichissement des compétences des individus. Ces derniers passent
beaucoup de temps sur le net et, un peu comme antidote, s’exercent à des productions manuelles,
artistiques, à des exercices corporels, spirituels, ... Dans chaque quartier, des jardins et ateliers
communautaires, des centres de ressources permettent de se former et d’acquérir des savoirs manuels,
techniques, naturalistes ou artistiques. Ces activités occupent une bonne partie des loisirs et sont
encouragées au titre de la lutte contre la cyberdépendance, devenue un problème de santé publique.
Le sur-mesure revient en force, en raison d’un haut niveau d’individuation, des pratiques
d’autoproduction et de l’essor des métiers manuels, revalorisés parce qu’ils sont sources de savoir-
faire, tels que les menuisiers, tailleurs, cuisiniers, etc. Les grandes surfaces commerciales ont laissé
place à des commerces de proximité.
35
4. Innovations technologiques et sociales
Les innovations technologiques sont en grande partie liées à l’écologie, à la bionique, aux matériaux
organiques (puits de carbone) et à la décentralisation technologique. Les bio-savoirs sont reconnus
(Serres, 1994) et à l’honneur, ce qui permet un essor important de la bionique, sur la base notamment
des recherches océanographiques et des études sur des embranchements du vivant très peu étudiés.
L’écologie scientifique a pris beaucoup d’importance et la vie sous toutes ses formes est mieux
comprise et inspire les innovations technologiques et agronomiques. La permaculture (y compris
urbaine), l’agroforesterie et l’éco-aquaculture améliorent la production des plantes par les écosystèmes
qui favorisent naturellement leur croissance. Les nanotechnologies ne sont pas absentes mais
nécessitent des équipements onéreux : elles sont réduites à des secteurs leur apport paraît
indispensable, ce qui est discuté dans les forums mondiaux (énergie solaire, médecine, …).
Les dimensions de sobriété, robustesse et éco-compatibilité priment dans la conception. Les produits
sont adaptés aux matières premières régionales, sauf ceux qui nécessitent des matières premières
importées dans des secteurs spécifiques (NTIC notamment). Les matériaux organiques,
biodégradables, se sont imposés pour la construction, les plastiques et un grand nombre d’objets de la
vie quotidienne, avec le développement de la bionique. Le recyclage est généralisé, les déchets ne
pouvant plus être exportés (législation internationale).
L’énergie est fournie par une production décentralisée à base d’énergies renouvelables et de biomasse
(dont algues). Les très petites unités de production énergétique se déploient : micro cogénération,
peaux photovoltaïques, éoliennes urbaines, biogaz pour les transports. Des unités de production
énergétique individuelles sont embarquées sur certains produits ou raccordées aux utilisateurs. Des
formes plus centralisées d’énergie, telles que la géothermie dans les bassins sédimentaires, des parcs
d’éoliennes offshore, des centrales photovoltaïques (10-50 MW), marines et fonctionnant à la
biomasse produisent l’énergie de fond nécessaire aux grandes infrastructures en réseau : NTIC,
transports en commun, réseaux électriques, établissements hospitaliers et de recherche. L’énergie
disponible n’est pas limitée par la ressource mais par les coûts d’équipement.
L’innovation ne se concentre pas seulement sur la technologie mais se développe dans le domaine
sociétal, dans les processus d’organisation de la société, les modes d’accès à la connaissance, la
diffusion des savoirs, etc. Ces questions mobilisent une part croissante de sociétés de services.
L’éducation et la santé constituent des domaines d’innovation. Les pédagogies sont profondément
remaniées. Face au vieillissement de la population et aux maladies longtemps considérées comme
insurmontables, les médecines occidentales et non occidentales sont combinées dans des traitements
qui s’adressent à toutes les facettes de l’individu. On soigne l’esprit tout autant que le corps.
4. Organisation socio-spatiale et mobilité
Le moteur du vivre ensemble étant l’échange de connaissances, la population vit à 85% en milieu
urbain, surtout dans des métropoles. Les échanges sociaux et culturels sont permanents sur la toile
mais aussi à l’échelle du quartier, réinvesti. De multiples centralités culturelles se sont développées en
ville. Les milieux périurbains se sont densifiés, diversifiés et rétractés, en se transformant pour la
plupart en tissus urbains. Ce sont ces secteurs, progressivement irrigués par les transports en commun,
qui ont subi les métamorphoses les plus fortes au sein des métropoles. Les zones d’activités et
commerciales périphériques ont été désurbanisées ou reconverties.
Avec le rétrécissement de la sphère marchande, la baisse du pouvoir d’achat et l’égalisation des
revenus, la pression foncière dans les métropoles s’est affaiblie. Les logements ont perdu beaucoup de
leur valeur. Cependant les centres historiques restent ségrégatifs. Seules les classes qui ont hérité d’un
patrimoine immobilier peuvent y habiter. Cet héritage n’a pas é remis en cause car l’entretien du
patrimoine est à la charge des occupants. Assez figés, les centres endossent un statut de conservatoire
et d’aire récréative occasionnelle. On s’y rend épisodiquement. Bien que les touristes soient plus rares,
de nombreuses vidéos y sont tournées, à destination des voyageurs virtuels. Le contenu des grandes
bibliothèques, des musées, est passé en ligne, comme la diffusion des évènements culturels. Mais les
hauts lieux culturels continuent à être fréquentés.
La vie urbaine est en fait beaucoup plus décentralisée à l’échelle des quartiers, avec des relations plus
horizontales entre les quartiers. L’espace public est dédié à la sphère relationnelle, et non plus
déterminé par la logique des flux traversant. Les véhicules sont rares et ont éminiaturisés. Il en
existe toute une gamme ludique, pour tous les âges, alimentés par l’énergie métabolique des individus
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(voiturettes à pédales et à roulettes, pédalos, bicyclettes en tous genres), ou parfois par une assistance
électrique. Les transports en commun se sont eux aussi diversifiés (téléphériques, montgolfières, trains
sur pneus, …). Pour les derniers tronçons du parcours des pondéreux, des charrettes à traction animale
peuvent être utilisées, aux côtés de véhicules utilitaires au biocarburant.
Les échanges télématiques réduisent les besoins de mobilité physique, le prix des transports
interurbains étant élevé. Les voyages sont plus rares et longs. Les adolescents entreprennent souvent
un « grand tour » planétaire, pendant un an ou deux. Ces voyages initiatiques sont souvent réitérés à de
grands moments de la vie. Comme ils se font à un rythme lent, ils nécessitent des économies
substantielles, même si le couch-surfing (hébergement gratuit chez l’habitant) s’est beaucoup
développé (les transports restant onéreux). Les parents ne cofinancent plus les études de leurs enfants
(qui s’éduquent à tout âge) mais leur « grand tour ». Par ailleurs, les vacances annuelles se font
souvent à partir de modes doux, en itinérance.
Le monde rural accueille quant à lui des actifs agricoles dont la part a augmenavec les méthodes
d’agriculture plus extensives, et des personnes ressentant le besoin plus ou moins temporaire d’une
« retraite ». Il est possible d’y vivre avec de très faibles revenus, lorsqu’on souhaite maximiser son
temps de créativité personnelle (pour s’adonner à une passion, un instrument, l’écriture, …). Les
petites villes en revanche sont en crise, rarement revitalisées par des communautés dotées d’un projet
spécifique (transformer une ville en lieu de tournage permanent pour des documentaires historiques ou
des œuvres de science-fiction, par exemple).
5. Sociabilités et valeurs
La sociabilité est d’abord caractérisée par une vie active via les NTIC, et la contribution des individus
à la production de contenus, d’œuvres, de décisions politiques, ... De nombreuses communautés
professionnelles et scientifiques se font et se défont, animées par la volonté de produire des savoirs
nouveaux ensemble. La forme familiale se transforme et s’ouvre à la communauté ; même si un noyau
familial continue d’exister, il est moins rigide dans l’expérience quotidienne des individus. On observe
une forte individuation des membres de la famille et une autonomie plus grande des enfants. La
majorité a été ramenée à 16 ans. Le co-habitat s’est beaucoup développé, que ce soit pour des ménages
traditionnels, des femmes ou des hommes seuls, ou encore des adolescents ayant choisi de vivre entre
eux avec l’accord des parents.
La division du travail est remise en question, ce qui bouleverse les systèmes de solidarité. La solidarité
s’organise au niveau national par péréquation des ressources et au niveau local, à l’échelle des
quartiers, par le travail au service de la communauté. Les institutions de la solidarité persistent pour la
prise en charge de la vieillesse et de la maladie, à un certain seuil de dépendance. Il existe aussi une
solidarité internationale fonctionnant au coup par coup, selon les appels qui circulent sur la toile en cas
de crise, climatique ou épidémique notamment, ou de risque de déstabilisation politique violente. Les
sociétés civiles s’épaulent ponctuellement. L’importance des échanges culturels à l’échelle
internationale renforce ce type de solidarité.
Du point de vue de la typologie des valeurs, le groupe dominant est celui des autodidactes, ou
« apprenants » tout au long de la vie, connectés sur la toile. Les individus se nourrissent de
connaissances dans leur travail, leurs loisirs, leurs relations sociales. Cet accès à la connaissance
s’accompagne d’un processus d’individuation marqué et d’une diversité culturelle. Grâce au
cyberspace et aux communautés affinitaires, chacun a de multiples appartenances, évolutives dans le
temps. La distinction sociale ne passe plus par le revenu, insignifiant, mais par l’intensité et les modes
de « fabrique de soi ». La capacité à se remettre en cause fait partie du cheminement cognitif.
L’autonomie, la coopération, la déhiérarchisation, l’émancipation, la créativité, l’anti-
institutionnalisme et les liens libres caractérisent une société très intégrée et très diverse à la fois.
Cette quête de connaissances est dominée par l’espace virtuel. Des groupes plus marginaux se
différencient, dans des communautés spirituelles ou artistiques radicales par exemple, mais la plupart
ne refusent pas l’interconnexion. Si la toile fascine et absorbe par son immédiateté et la facilité d’accès
aux savoirs, en apparence du moins, les savoirs « de terrain » anciens et populaires (herboriser,
planter, naviguer, escalader…) ne reculent pas pour autant, nourris également par l’échange des
savoirs que permet le net.
Cependant, des inégalités se recréent, entre ceux qui accèdent à des savoirs tout faits et se contentent
de combinatoires selon des cocktails personnalisés avec quelques apports en propre (les touche à tout)
et ceux qui s’exercent longuement à acquérir de nouvelles compétences, au prix de cheminements
difficiles et plus solitaires, qu’il s’agisse de pratiques corporelles, de méditation, de recherche
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scientifique, de créativité littéraire… Au deux extrêmes, il y a toujours des montagnes à vache et la
face nord des Grandes Jorasses… La démocratisation des savoirs ne se fait pas au rythme où elle
pourrait rattraper les excursionnistes de pointe, ce qui permet à des élites de conserver leur statut. La
société est peut-être tout aussi élitiste qu’avant, mais de manière non institutionnalisée. Ces élites sont
plus libres, plus improbables, et sont moins le fruit d’une reproduction de classes que de parcours en
zigzags faits d’opportunités et de pugnacités. Elles sont labiles, incapables de se maintenir par
imposture institutionnelle. Le corporatisme, en effet, est sévèrement combattu par la société : toute
frontière placée autour des savoirs est prise d’assaut (par les hackers notamment). Celui qui se détache
travaille longuement à se détacher. Ces figures de proue (les grands sachant, les inventeurs,
défricheurs, virtuoses,…) construisent des mythes qui tirent toute la société vers la connaissance, et de
nouveaux chemins de liberté ou d’exploration.
La sociéa rompu avec le modèle de structuration par le pouvoir qui reposait sur des rapports de
force, de domination et de détention des savoirs et des biens. Comme l’accès à la connaissance est
devenu plus ou moins universel, il n’y a plus lieu de lutter pour s’accaparer les vecteurs de
transmission et les contenus. L’intelligence collective prédomine et accélère considérablement les
évolutions culturelles. Cependant, la compétition ne disparaît pas pour autant : l’individu coopère car
il espère aller plus loin lui-même par ce biais. L’intelligence collective et la compétence individuelle
se nourrissent mutuellement.
6. Modes de vie et de consommation
La consommation a fortement régressé et les écarts de consommation s