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Usages des réseaux sociaux professionnels en ligne et reconnaissance sociale professionnelle : une approche sur la Suisse Romande

Authors:
Usages des réseaux sociaux professionnels en ligne et
reconnaissance professionnelle :
Une approche sur la Suisse Romande
B.
A
SDOURIAN
,
F.
V
AN
H
OVE
,
D.
B
OURGEOIS
Attention, il s’agit d’un document de travail. Veuillez citer et vous référer à la version
définitive :
Asdourian B., Van Hove F., Bourgeois D., « Usages des réseaux sociaux professionnels en
ligne et reconnaissance sociale professionnelle : une approche sur la Suisse
Romande », Société Française des Sciences de la Communication et des Médias
(SFSIC), Congrès Penser les techniques et les technologies. Apports des Sciences de
l'Information et de la Communication et perspectives de recherches », Toulon, France, 4-5-6
juin 2014,
url= http://sfsic2014.sciencesconf.org/31914
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Usages des réseaux sociaux professionnels en ligne et reconnaissance professionnelle :
une approche sur la Suisse Romande
Cette contribution est orientée vers l’identification des moyens communicationnels
d’action sur la reconnaissance professionnelle employés par des internautes engagés dans
le réseau social LinkedIn et, plus particulièrement, dans le groupe « Suisse Romande
Network ». Au terme d’une première analyse exploratoire, plusieurs constatations
permettent d’apporter des éclairages sur les profils professionnels des utilisateurs et les
liens entre les contenus, les relations et la reconnaissance professionnelle. Les différents
niveaux d’engagement et de reconnaissance professionnelle sont fortement associés à
différents rites initiés dans les réseaux sociaux professionnels numériques. Ainsi, d’une
manière générale, il semble que le contenu d’une communication soit utilisé comme un
prétexte à la recherche de relations propices à la validation par autrui de ses compétences
professionnelles.
En seulement une décennie, les sites de réseaux sociaux en ligne ont attiré de nombreux
utilisateurs interconnectés. Le premier réseau social professionnel, LinkedIn, a dépassé les
300 millions d’utilisateurs enregistrés dans le monde au mois d’avril 2014 (LinkedIn, 2014).
L’observation des usages numériques des médias sociaux professionnels semblent montrer
une transformation des moyens de reconnaissance professionnelle. En effet, il apparaît que les
usagers en quête d’opportunités professionnelles établissent des stratégies particulières de
visibilité et d’établissement de relations en ligne.
La présente recherche vise à explorer la notion de la reconnaissance professionnelle via un
questionnement de ces stratégies de communication dans les réseaux sociaux professionnels
en ligne. La question principale de recherche est la suivante : existe-t-il des actions
communicationnelles sur les réseaux sociaux professionnels en ligne visant une
reconnaissance professionnelle ? Cette question sera abordée via deux sous-questions :
comment les individus participent-ils à ces groupes sociaux numériques ? Quelles sont les
spécificités des échanges communicationnels employés pour tenter d’influencer la
reconnaissance professionnelle en ligne ?
Ce questionnement conduit à la formulation de l’hypothèse suivante :
- H1. Le contenu d’une communication est utilisé comme un prétexte à la relation entre
les usagers des réseaux sociaux professionnels en ligne.
- H1a. Plus un individu a un besoin élevé de visibilité, plus son niveau
d’engagement envers la création de contenu augmente.
- H1b. Plus un individu a un besoin de reconnaissance par autrui, plus l’objectif
d’établir des relations est important.
L’hypothèse H1a fait référence au contenu et l’hypothèse H1b concerne la relation, au sens
de Watzlawick, Beavin et Jackson (1972).
Des approches en sciences de la communication et en sociologie
Une attention toute particulière est accordée à la question de la spécificité des échanges
communicationnels effectués sur une plate-forme sociale professionnelle en ligne. En effet,
selon Watzlawick et al., la communication est vue comme du contenu et de la relation puisque
le contenu « transmet une information » et la relation est « la manière dont on doit entendre le
message » (Watzlawick et al., 1972, 49). Ainsi, puisque ces contenus diffusés en ligne sont
révélateurs de la personnalité de l’usager (Yarkoni, 2010), ils vont servir de base au jugement
de la qualité de l’individu. La relation qui tente de s’établir en ligne semble alors se forger sur
la base de contenus ayant un objectif d’acquisition d’une « forme de compétence
relationnelle » (Jeanne-Perrier, 2010, 145).
À un niveau général, de nombreux usages des réseaux sociaux professionnels en ligne
s’inscrivent dans une lutte pour la reconnaissance (Honneth, 2008). Le processus de
reconnaissance semble être celui d’une construction initiale d’identité (Boyd, 2006), via la
création d’une fiche individuelle dûment complétée. Puis, les individus tissent des liens entre
eux via le jeu des ponctuations de séquences de faits (Watzlawick et al., 1972) dans lequel les
usagers échangent leurs avis sur des sujets divers ou recommandent d’autres individus. Enfin,
les usagers utilisent les outils proposés pour rendre visible leurs compétences. Ces contenus
visent ainsi moins à diffuser une idée qu’à l’obtention d’une relation symétrique fondée sur
l’égalité (Watzlawick et al., 1972), via la reconnaissance par autrui de sa propre valeur
(Honneth, 2008).
Il s’agit alors, en quelque sorte, d’un processus de négociation d’une position sociale
valorisante au sein de la société (Van Dijk, 2005) qui pourrait aller jusqu’à un recrutement
dans une organisation dont le recruteur observe les activités sociales en ligne des individus.
Ce processus peut être analysé sous l’angle de la sociologie des interactions avec la prise en
compte des apports fondamentaux de Goffman (1974) sur les rites d’interaction. En effet,
Goffman indique que ces rites permettent de construire un lien entre « la face [et] l’ordre
expressif […] nécessaire à sa préservation travers] un ordre rituel » (Goffman, 1974, 21).
Afin de comprendre le fonctionnement de ces interactions sociales en réseaux, notamment
dans le processus de la recherche d’un emploi, il est utile de prendre en compte la théorie des
liens « faibles » de Granovetter (1973) et les théories sur les motivations d’accès aux
ressources sociales d’un réseau d’Anderson (2008) ou de Lin (1999). Pour Granovetter
(1973), il existe différents types de liens entre les individus appartenant à un réseau de
relations. Dans le cadre de la recherche d’un emploi, Granovetter démontre que des relations
dites « faibles » avec des individus n’appartenant pas aux cercles des proches vont apporter
plus d’informations nouvelles que les relations dites « fortes » avec ses amis proches ou sa
famille. Pour autant, Anderson (2008) et Lin (1999) indiquent, quant à eux, que la motivation
des individus à mobiliser ces ressources sociales incluses dans un réseau est également
importante. Cette notion d’action volontairement mobilisable semble appropriée à l’idée d’un
engagement dans une quête de reconnaissance par autrui via une stratégie de visibilité en
ligne.
Ainsi, cette recherche s’inscrit également pleinement dans le cadre de l’activité et de la
visibilité en ligne. L’exposition de soi est, en effet, « la principale technique relationnelle [qui
permet d’] accroître les chances d'être identifié par d'autres » (Cardon, 2011, 142). Dans ce
contexte d’une activité de réseautage, les différents types de participation des acteurs des
réseaux sociaux (Kozinets, 2010, 33-34) sont observés pour caractériser les effets des
stratégies des observateurs passifs (les « lurkers ») ou des réseauteurs actifs (les « networkers
»).
Des rites de visibilité et de reconnaissance professionnelle
Deux méthodologies complémentaires ont été retenues. Les méthodes sont de type qualitatif
et consistent, d’une part, en une étude netnographique (Kozinets, 2010) fondée sur
l’observation des interactions des acteurs des réseaux sociaux numériques et, d’autre part,
en la réalisation d’entretiens individuels d’étudiants de niveau Master
1
dont certains d’entre
eux sont en transition vers le monde professionnel. Cette double analyse – d’une situation
dans laquelle les rites sont accomplis et de l’ensemble des rituels dont un usager de LinkedIn
1
[Note pour les reviewer] Afin de rendre ce texte de communication le plus anonyme possible dans le cadre de
la lecture en double aveugle, le nom de l’Université concernée sera indiqué dans le texte complet.
fait l’objet – est conforme aux recommandations de Goffman (1974, 51-52) pour interpréter le
sens d’un rituel.
La première méthodologie qualitative d’observation des pratiques en ligne sur LinkedIn est
appliquée au groupe professionnel « Suisse Romande Network ». Pour l’ensemble des traces
numériques laissées par les internautes, les sujets du type « discussion » - qui ont donné lieu à
des réponses et les sujets de type « promotion » - qui n’ont pas été commentés ont tout
d’abord été analysés. Une observation sur un échantillon d’une cinquantaine de sujets a été
effectuée en prenant en compte les sujets les plus actifs en juin 2013 et en avril 2014. La
quarantaine d’acteurs étudiés sont observés sur la base de leur situation par rapport au travail :
ils sont sans-emplois, indépendants (coachs, conseillers, …) ou employés. Ce choix a été
effectué afin d’observer les stratégies des acteurs ayant besoin de contacts professionnels.
Concernant le type d’acteurs ayant donné suite à une « discussion », la part des acteurs
indépendants et des sans-emplois est élevée (71%) par rapport à celle des acteurs ayant un
emploi (29%). Nous proposons d’interpréter ce résultat par le fait que les acteurs ayant un
besoin de visibilité sont plus enclins à commencer des discussions.
Vis-à-vis du type de contenu, un classement subjectif « faible » ou « fort » – est proposé
afin de qualifier les sujets de « discussion ». Un sujet a été considéré comme « faible »
lorsqu’il est considéré comme trivial (par exemple, un sujet de divertissement). À l’opposé,
un sujet a été considéré comme « fort » quand il s’agit d’un sujet plus fin et plutôt accessible à
des spécialistes. Il est intéressant de constater que les variables « type de contenu » et
« nombre de commentaires » paraissent liées. En effet, il semble que des contenus dits
« faibles » soient propices à un nombre plus important de réponses. A l’inverse, des contenus
dits « forts » ne sont pas associés à un nombre élevé de commentaires. Ce résultat semble être
en phase avec une volonté d’obtenir immédiatement une meilleure visibilité – quitte à ce
qu’elle soit due à un contenu dit « faible » pour proposer par la suite des sujets dits plus
« forts » pour mieux montrer ses compétences.
Par ailleurs, les variables « type de contenu » et « type d’acteurs » semblent corrélées
2
. En
effet, les acteurs avec emploi et les indépendants lancent plus de sujets dont le contenu est dit
« fort » par rapport aux acteurs sans emploi. La mise en avant d’un objectif de reconnaissance
pourrait en être une interprétation possible car le statut des indépendants favorise une
nécessaire mise en valeur de la qualité de leurs expertises. Ainsi, lorsque le contenu est dit
« faible », l’objectif semble plutôt être celui d’une visibilité.
Du côté des sujets de type « promotion », il apparaît qu’ils se matérialisent généralement par
des liens vers des articles de sites Web externes à LinkedIn. Ils ne sont donc pas écrits par les
usagers de LinkedIn. Ainsi, l’objectif semble ici être principalement celui d’une visibilité des
membres du groupe via le relais de contenus.
Concernant les types de compte, la stratégie de recherche de relations et de reconnaissance
semble être plus marquée chez les indépendants et les sans-emplois car ils possèdent plus de
compte LinkedIn dits « premium ». Ces comptes offrent des services additionnels, en termes
de contacts pour des individus ne faisant pas encore partie de son cercle de relations ou
également en matière de visibilité – via l’affichage des usagers « premium » au début de
toutes les listes.
Un des faits marquants de cette observation a été celui d’un contact d’un membre du groupe
qui a profité de l’observation de son activité sur ce groupe LinkedIn pour nous faire parvenir
une invitation à intégrer son réseau. Ainsi, si notre approche initiale a été celle d’une
observation non participante, il semble évident que sur LinkedIn, puisque les individus ont la
possibilité de savoir qui est venu consulter leurs profils, cette approche « non participante »
est remise en question. Même si l’observateur n’entre pas en contact direct avec les usagers de
2
La méthode du chi-carré permet de rejeter l’hypothèse nulle d’indépendance avec entre 90% et 95% de ne pas
se tromper
LinkedIn, celui-ci laisse des traces. Cette demande de contact montre à nouveau l’importance
de la diffusion de contenus pour se rendre visible et, par la suite, créer des relations avec de
nouveaux contacts.
La seconde méthodologie qualitative d’entretiens semi-directifs vise à caractériser les
pratiques effectives d’étudiants de Master qui utilisent le réseau social professionnel
LinkedIn. Les 8 étudiants enquêtés ont été invités à s’exprimer sur leurs motivations quant à
la sélection des champs à remplir dans leur profil personnel, sur les caractéristiques de leurs
relations sur le réseau social en ligne, sur leurs activités de création de contenus, ainsi que sur
leurs attentes.
L’étude du niveau de remplissage de leur profil personnel sur ce réseau social fait apparaître
que tous les enquêtés n’ont pas complètement renseigné leur profil, notamment en ce qui
concerne leurs compétences et leurs domaines d’expertise. De plus, le fait qu’ils ne participent
pas encore à des discussions semble traduire un engagement progressif sur le réseau social
LinkedIn.
Dans le cadre d’un processus d’inférence, une analyse thématique des entretiens a été réalisée
en effectuant des allers-retours entre la problématique de la présente étude et les données
analysées. Le tableau 1 regroupe les trois principaux thèmes dégagés : le contenu, la relation
et la reconnaissance professionnelle.
Thèmes Caractéristiques Indicateurs
CONTENU Stratégies de visibilité Création de contenu
Participation à des discussions
RELATION Stratégies de connexion
Reproduction initiale du réseau amical offline
Construction d’un réseau de liens faibles
Consultation de profils tiers
RECONNAISSANCE
PROFESSIONNELLE
Qualité du profil Sélection fine des champs du profil à remplir
Engagement et motivation
Le remplissage des compétences est progressif
Choix des attributs en fonction des attentes
immédiates
Crédibilité
Présentation des données réelles
Demande de validation des compétences
professionnelles par autrui
Tableau 1 : Analyse thématique des entretiens : thèmes, caractéristiques et indicateurs retenus
Pour l’aspect « contenu » de la communication, l’étude montre que lorsque les individus
interrogés indiquent envisager de créer du contenu ou participer à des discussions dans des
groupes sur LinkedIn, ils pensent que « ça peut aider à se montrer » (Femme, 22 ans). Il y a
donc une stratégie de visibilité derrière ces pratiques, qui traduit une certaine forme
d’engagement. L’hypothèse H1a relative au lien entre la visibilité et l’engagement est ainsi
validée.
Concernant l’aspect « relation » de la communication, celui-ci passe vraisemblablement par
des stratégies de connexion. Pour établir des liens sur la plateforme, les enquêtés ont tous
indiqué procéder de la même manière. Tout d’abord, ils reproduisent leur réseau amical
offline : « D’abord c’était plutôt les amis […] » (Homme, 30 ans). Puis, ils tissent un réseau
de liens faibles : « […] maintenant, plus j’avance, plus je demande à des gens qui
m’intéressent […] je regarde aussi les gens qui sont dans les mêmes groupes que moi ou avec
qui j’ai des affinités. » (Homme, 30 ans). Enfin, ils consultent des profils tiers et font des
demandes d’ajout à leurs réseaux personnels pour tenter de créer des relations
professionnelles : « Je vais voir seulement si l’entreprise dans laquelle ils travaillent
m’intéresse et alors j’envoie une demande d’ajout. » (Femme, 23 ans). Ces activités font
l’objet d’une réflexion méticuleuse, dans le sens le profil de chaque individu tiers
susceptible d’intégrer son réseau personnel est d’abord examiné.
Enfin, l’aspect « reconnaissance professionnelle » est révélé par l’étude des entretiens à
travers, notamment, le fait que certains enquêtés en fin de cursus universitaire soignent leur
profil en prêtant une attention particulière à chaque champ qu’ils ont la possibilité de remplir.
Ces étudiants considèrent que la qualité de leur image sur LinkedIn ainsi que la véracité des
informations qu’ils mentionnent contribuent à leur reconnaissance professionnelle. C’est ce
qu’indique par exemple un enquêté : « J’ai fait un peu mon cv, j’ai décrit ma formation, mes
jobs et les langues que je parle pour l’instant. Je n’ai pas fini, je n’ai pas eu assez de temps
encore, j’aimerais aussi traduire mon profil en allemand et en anglais. Je soigne mon image
car quand on postule, ça permet aux entreprises de consulter notre profil… » (Homme, 30
ans). L’hypothèse H1b relative au lien entre les besoins de reconnaissance et la manière dont
le contenu doit être compris – c’est-à-dire l’aspect « relation » de la communication de
Watzlawick et al. (1974) – est ainsi validée. Les enquêtés ont également tous exprimé
l’intention d’effectuer des demandes de recommandations de compétences à des individus
faisant partie de leur réseau
3
. Ces recommandations s’afficheront alors sur le profil personnel.
Il s’agit donc ici d’une volonté d’ajouter une dimension de crédibilité authentifiée aux atouts
que l’on expose, ce qui participe ainsi à la construction de la légitimité professionnelle. Par
ailleurs, l’engagement et la motivation des enquêtés sont progressifs et proportionnels à leurs
attentes immédiates : « […] pour l’instant je n’ai pas mis les compétences et les domaines
d’expertise, je trouve que comme j’ai pas vraiment travaillé dans mon domaine
d’études…comme j’ai pas mis en pratique ce que je sais en fait, je vais pas mettre en avant
des compétences que j’ai pas encore tout à fait. Pour l’instant je mets les choses en rapport
avec mes études » (Homme, 28 ans). Ce sont les compétences actuelles qui sont mises en
évidence : « le profil virtuel » correspond au profil réel et immédiat.
Ainsi, les entretiens tendent à confirmer que sur le réseau social professionnel LinkedIn, la
qualité du profil personnel, la crédibilité des informations fournies ainsi que l’engagement et
la motivation personnelle sont considérés comme des éléments qui contribuent à la
reconnaissance professionnelle.
Des contenus prétextes à la relation
L’activité de création de contenu est bien une activité prétexte à une entrée en contact et/ou à
un maintien de la relation. Ces actions de création de contenus – qui valent plus pour ce
qu’elles mettent en relation plutôt que pour la valeur de l’information donnée – font ainsi
pleinement écho aux théories interactionnistes de la communication. Le contenu semble
devoir être compris comme un désir de contact à partir des sujets de discussion, des échanges
dans les commentaires, ou encore à partir de la trace laissée par la consultation de profils
jugés intéressants ou des marqueurs d’adhésion comme les « Like ».
Les profils des usagers pourraient alors accueillir une validation de compétences par des tiers
et ainsi gagner en reconnaissance professionnelle via le nombre et l’aura des personnes ayant
validé une compétence particulière.
3
Les recommandations sont des notes écrites par autrui sur un profil d’un usager. Elles décrivent en quoi
l’usager en question est un bon élément sur le plan professionnel et a des compétences qui pourraient être
sollicitées par d’autres recruteurs.
Schéma n°1 : Le contenu d’une communication est à la source de la relation et de la
reconnaissance professionnelle (schéma établi par les auteurs)
Il existe ainsi un gradient d’engagement dans la rédaction de contenus qui se répercute sur la
création d’un réseau de contacts professionnellement utiles. Ce processus entraîne une
potentielle augmentation de la reconnaissance par autrui de l’usager concerné.
Ce processus est représenté dans le schéma n°1. L’axe horizontal représente l’engagement
qu’un usager des réseaux sociaux professionnels peut rendre visible à travers la création de
différents niveaux de contenus. L’axe vertical indique les principaux niveaux de liens
entretenus sur LinkedIn. Le schéma représente la relation entre les contenus et les liens de la
manière suivante :
- Initialement, un simple « Like » sur un sujet ou un commentaire d’autrui permet de
signaler un intérêt pour le contenu émis par un individu et/ou pour l’individu lui-
même.
- À un niveau plus avancé, du contenu de type « promotion » pourra être également à la
source de l’établissement d’une relation avec d’autres usagers.
- Une « discussion » lancée à partir d’un sujet dit « faible » est également dans cette
logique relationnelle avec, en supplément, l’avantage d’engendrer des commentaires
et, éventuellement, des échanges avec d’autres usagers du groupe.
- Enfin, une « discussion » lancée via un sujet dit « fort » pourra être à la source d’une
validation par autrui d’une compétence professionnelle ou même d’une
recommandation.
Ainsi, d’un statut d’observateurs – les « lurkers » –, certains usagers s’engagent dans une
démarche de création d’un réseau – les « networkers » – pour initier cette stratégie de
visibilité et de reconnaissance par autrui. L’hypothèse H1 est donc confirmée : le contenu
diffusé en ligne peut être interprété comme un prétexte à la relation. En effet, un individu
motivé par la sollicitation des ressources sociales du réseau est valorisé par le groupe social en
ligne. Ainsi, au temps t+1, l’individu va, à nouveau, être encore plus motivé et,
éventuellement, davantage reconnu. Ce nouveau stade de motivation et de reconnaissance, va
entraîner une nouvelle production de contenu, qui va être encore plus valorisée, ... jusqu’à
atteindre un niveau maximum de motivation et de reconnaissance propre à chaque individu.
Dès lors, à la définition des sites de réseaux sociaux de Boyd et Ellison (2007) – qui donne la
possibilité de construire un profil, de gérer une liste de liens et de voir et d’explorer les cercles
relationnels de ses propres liens –, plusieurs éléments peuvent être ajoutés dans le domaine de
la reconnaissance. Certains sites de réseaux sociaux permettent aux usagers de prendre
connaissance des membres qui ont observé leurs profils et, également, de recevoir des
validations de compétences professionnelles ainsi que des recommandations. Ces sites de
réseaux sociaux modifient ainsi les opportunités relationnelles à travers notamment la
reconnaissance par autrui.
Conclusion
Sur la base d’une observation d’un réseau social professionnel en ligne et d’une interview
d’utilisateurs du réseau LinkedIn – dont la généralisation doit être nuancée –, il apparaît que
le contenu diffusé en ligne peut être utilisé comme un prétexte à la relation. Dans les réseaux
sociaux numériques professionnels tels que LinkedIn, c’est la création de liens qui est d’abord
recherchée. Les différents niveaux d’engagement dans la création de contenus favorisent des
accès aux relations et à la reconnaissance professionnelle par autrui. Il paraît ainsi nécessaire
de mener de futures recherches visant, notamment, à élargir et approfondir l’étude des actions
d’un individu à des groupes LinkedIn sur lesquels celui-ci se rend visible, communique et
souhaite être reconnu professionnellement.
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Article
Full-text available
In this paper, we present a non-technical overview of new forms of voluntary association called online (or e-) communities and explore the implications they present for community development theory and practice. E-communities are groups of people with common interests that communicate regularly, and for some duration, in an organized way over the Internet (Ridings et al., 2002). They are designed to provide users with a range of tools for learning, personal development, and collective action—all embedded in a complex, continuing, and personally enriching network of social relations. We pose several fundamental questions, including these: a) what are the key features of online communities? b) how do they compare to (offline) communities of place? c) how are they designed and developed? and d) how do e-community members use them to affect collective action? We define key terms related to online communities, place them in the context of broader Web cultural practices, and review emerging literature in online community development. We present findings from case studies of four very different active online communities. Social interaction in these communities was extensive, and surprisingly civil. Web site managers use a variety of community development practices to attract and retain members, and to establish community norms, trust, and collective resources.
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The Deepening Divide: Inequality in the Information Society explains why the digital divide is still widening and, in advanced high-tech societies, deepening. Taken from an international perspective, the book offers full coverage of the literature and research and a theoretical framework from which to analyze and approach the issue. Where most books on the digital divide only describe and analyze the issue, Jan van Dijk presents 26 policy perspectives and instruments designed to close the divide itself.
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Des les premieres etudes sur les usages sociaux des dispositifs telematiques, l’un des chemins empruntes par la recherche fut celui de l’analyse des nouvelles modalites de lien social. Aujourd’hui, le succes des sites de reseaux sociaux relance cet interet. La possibilite de constitution de cercles relationnels etendus dont les membres peuvent potentiellement appartenir a des espaces sociaux eloignes des milieux de sociabilite ordinaires a notamment conduit a ce que se developpent des recherches portant sur la constitution de ces reseaux d’« Amis », leur morphologie sociale, leur structure topographique ou, plus rarement, sur les motivations et le sens social de ces engagements numeriques de soi couples a des mobilisations d’autrui. S’interessant au role que joue l’informatique connectee dans la construction du lien social, la recherche anglo-saxonne a notamment privilegie des approches s’inspirant des theories du capital social. Cet article rend compte des principaux resultats de ces etudes et souligne certaines de leurs limites. Quelques pistes de travail qui permettent d’aborder la question du lien social sur les sites de reseaux sociaux depuis des perspectives plus critiques sont egalement envisagees.
Book
French translation of Pragmatics of human communication
Article
Information gathering is central to a variety of organizational behavior theories, but researchers have suggested that our understanding of the actual information gathering behaviors of managers is underdeveloped. Social network characteristics are theorized to be a key determinant of information gathering behaviors, but social network research has been criticized for: (1) not measuring the intervening mechanisms by which network characteristics are theorized to have their effects and (2) not considering how actors' motivation affects what network benefits are realized. This article addresses these concerns through an empirical study of the actual information gathering behaviors of managers. It posits that individual differences in a personality variable called need for cognition capture differences in actors' cognitive motivation to realize the potential information benefits that exist in their social networks. Results show that network characteristics do affect information benefits, but these effects are stronger for managers motivated to take advantage of them. These findings both support social capital theory and suggest the important role that personality can play in augmenting social network analyses. Copyright © 2007 John Wiley & Sons, Ltd.