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Tradition, Famille et Propriété. Une enquête sur les "croisés" du XXIe siècle

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Abstract

Sur la base d’une enquete realisee au Perou dans les reseaux du mouvement « Tradition, Famille et Propriete », cet article explore les bases doctrinales, l’imaginaire politique et le fonctionnement interne d’une organisation de defense de la civilisation catholique nee au Bresil en 1960 et actuellement active dans de nombreux pays americains et europeens. Il analyse egalement les recompositions recentes de ce mouvement, consecutives a la mort de son fondateur, Plinio Correa de Oliveira, et a la fin du socialisme reel. Il montre comment la denonciation permanente de la societe moderne, consideree comme decadente et minee par les idees revolutionnaires par opposition a un ideal de civilisation medieval, trouve un certain nombre d’echos politiques en ce debut de XXIe siecle.
L'Ordinaire des Amériques
210 (2008)
Le catholicisme en Amérique latine
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Raúl Matta
Tradition, Famille et Propriété
Une enquête sur les «croisés» du XXIesiècle
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Référence électronique
Raúl Matta, «Tradition, Famille et Propriété», L'Ordinaire des Amériques [En ligne], 210|2008, mis en ligne le 01
novembre 2015, consulté le 21 décembre 2015. URL: http://orda.revues.org/2642
Éditeur : Université de Toulouse 2 - Le Mirail; Institut pluridisciplinaire pour les études sur les Amériques à Toulouse
(IPEAT)
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http://www.revues.org
Document accessible en ligne sur : http://orda.revues.org/2642
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L’Ordinaire Latino-américain
n° 210, 2008, p. 121-137
Tradition, Famille et Propriété.
Une enquête sur les « croisés » du XXIe siècle
Raúl Matta1
Institut des Hautes Études de l’Amérique latine
« Estimados Amigos de TFP
En el próximo boletín Tradición y Acción saldrá un análisis
exhaustivo del significado de las elecciones norteamericanas,
desde el punto de vista del estado de la opinión pública. En la
victoria de Bush, lo más importante no es Bush – político al fin
y al cabo – sino la corriente que él representa, y que se va
afirmando a contrapelo de los medios (escritos y audiovisuales),
de Hollywood, en una palabra, del macrocapitalismo
publicitario. Esa corriente es esencialmente conservadora y
religiosa. Y esto, en la nación de la modernidad por excelencia,
es una gran novedad que se venía incubando durante años y
que ahora sale a la luz. Bush lisonjeó esa corriente – en los
debates televisados con Kerry llegó a defender la ‘santidad del
matrimonio’ ; ¿ qué político peruano tendría el coraje de
afirmar lo mismo ? – y por eso ganó. La ‘mayoría silenciosa’
dejó de ser silenciosa y pasó a articularse, en parte via internet.
Es un fenómeno de opinión interesantísimo, que merece ser
analizado. Mientras tanto les envío sugestiones de análisis bien
interesantes, suministrados por la TFP norteamericana.
Con un cordial saludo,
A. E. »2
Dans un monde désenchanté par la science, on pouvait imaginer que la
religion perdrait du terrain. Cependant, le tableau de la sécularisation a
1 Doctorant en sociologie. Prépare une thèse sur les Lieux et enjeux de la nouvelle
consommation haut de gamme à Lima. Il a consacré son DEA à l’étude du mouvement
Tradition, Famille et Propriété (TFP).
2 Courriel envoyé à des membres de la TFP péruvienne en 2004, à propos des élections
aux États-Unis qui virent la réélection de George W. Bush.
L’Ordinaire Latino-américain, n° 210, 2008
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beaucoup changé durant le dernier quart de siècle : loin de signifier
l’épuisement des croyances, le stade actuel de la modernité en a engendré
la prolifération3. Dans une société de plus en plus marquée par
l’individualisme, le « croire » contemporain échappe aux codes de sens
évoqués par les institutions les plus établies. Ainsi le christianisme se
trouve-t-il confronté à un effondrement de la pratique religieuse et à un
tarissement des vocations, contraint à redéfinir le découpage du territoire
pastoral et à confier au laïcat la direction d’une partie des cérémonies.
Dans ce contexte, des nombreuses associations ou organisations
– soutenues par le Vatican ou non – prennent la relève de
l’évangélisation et de l’apostolat, chacune d’entre elles avec ses propres
stratégies et motivations.
Tradition, Famille et Propriété (TFP) est un groupe qui défend un idéal
de société qui peut apparaître anachronique. Toutefois, son esprit
combatif et dénonciateur, son positionnement critique par rapport à la
modernité contemporaine et sa présence relative au sein des sociétés
latino-américaines constituent autant d’éléments qui ont motivé la
réalisation de cette enquête, essentiellement consacrée aux cas péruvien
et brésilien4. Après une présentation générale des fondements
idéologiques sur lesquels repose le projet de défense d’une civilisation
occidentale et catholique promu par le mouvement, nous en
présenterons une approche empirique notamment consacrée à
l’organisation interne du groupe, le cadre de vie de ses membres et ses
activités. Enfin, nous tenterons de montrer que, derrière un dispositif
argumentaire de type religieux et théologique, émergent des enjeux de
nature résolument politique que seule une observation approfondie et
rapprochée du groupe permet de mettre en lumière.
3 Pour une vue d’ensemble sur le renouveau des croyances, voir Danièle Hervieu-Léger,
La religion en miettes ou la question des sectes, Paris, Calmann-Lévy, 2001 ; Gilles Kepel, La
revanche de Dieu, Paris, Seuil, 1991. En ce qui concerne le « monde désenchanté » et la
question de la sécularisation telle qu’elle se pose en Europe et en Amérique latine, voir
Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Paris, Gallimard, 1985 ; Jean-Pierre Bastian
(dir.), La modernité religieuse en perspective comparée. Europe latine – Amérique latine, Paris,
Karthala, 2002.
4 Cette enquête est fondée sur l’analyse de diverses publications produites par la TFP au
Pérou, au Brésil et ailleurs ; sur un travail de terrain réalisé au Pérou, à l’occasion duquel
furent réalisés deux entretiens avec l’assistant général de l’association dans ce pays, A.
Ezcurra, et deux visites au siège du groupe à Lima ; ainsi que sur un entretien avec un
ancien collaborateur de la TFP dont on préservera l’identité.
CATHOLICISME EN AMÉRIQUE LATINE
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La TFP : idéologie, doctrine et symbolique
La Société de Défense de la Tradition, Famille et Propriété fut fondée au
Brésil en 1960, à l’initiative de Plinio Corrêa de Oliveira (1908-1995). Ce
professeur de droit et d’histoire à l’Université de São Paulo et à
l’Université pontificale de São Paulo, formé dans le giron des
congrégations marianistes puis de l’Action catholique brésilienne, élu
député pour la Liga Eleitoral Católica dès 1933, était fasciné par les formes
de la dévotion marianiste et, notamment, par l’œuvre de Louis-Marie
Grignon de Montfort (1673-1716). Convaincu que la nation brésilienne
sombrait dans la décadence sous l’effet de forces hostiles et résolument
matérialistes, il consacra l’essentiel de sa vie au militantisme catholique,
dirigeant ou créant de nombreuses publications au premier rang
desquelles figure Catolicismo, dont le premier numéro parut en 1951 et qui
devint par la suite le principal organe de diffusion de l’idéologie et des
activités de la TFP5. C’est avec la volonté de défendre un catholicisme lui
semblant en péril, mais aussi des formes pures de pratique de ce
catholicisme, qu’il recruta des jeunes issus de la Congrégation Marianiste
du Colégio São Luis – institution réunissant les enfants des familles les
plus privilégiées de São Paulo – et fonda avec eux le mouvement baptisé
Sociedade Brasileira da Defesa da Tradição, da Familia e da Propiedade6.
Aujourd’hui présente dans plus de vingt pays, la TFP se définit comme
une « association civile de laïcs catholiques anticommunistes » animant
une lutte idéologique contre les maux responsables du déclin de la
société occidentale :
strictement apolitique et extrapartidaire, la TFP a un caractère culturel et
civique et cherche à éclaircir l’opinion publique sur l'influence maléfique, dans
la législation et la vie sociale, intellectuelle et économique des pays, des
principes de la Révolution libérale et égalitaire, ainsi que du socialisme et du
communisme que celle-ci a engendrés.7
Aujourd’hui comme en 1960, au moment de la fondation de la TFP, ces
principes révolutionnaires ne cesseraient de gagner du terrain en
Occident, sous couvert de nouvelles formules ou de nouvelles
5 Pour une approche biographique, voir Roberto De Mattei, Le croisé du XXe siècle. Plinio
Corrêa de Oliveira, Paris, L’Âge d’Homme, 1997.
6 Sur la naissance et l’histoire de la TFP au Brésil, voir Charles Antoine, L’intégrisme
brésilien, Paris, Centre Lebret, 1973.
7 Site internet de la TFP française, 2004. La dimension idéologique du combat est
essentielle dans le discours de la TFP ainsi qu’on le constate sur le site internet du groupe
brésilien : « il ne peut y avoir de combat sérieux contre tels systèmes sans inclure une
riposte philosophique, avec ses respectives implications dans les divers champs de la
pensée humaine » (www.tfp.org.br).
L’Ordinaire Latino-américain, n° 210, 2008
124
appellations, et iraient à l’encontre des trois piliers de la civilisation
chrétienne que sont la tradition, la famille et la propriété : la tradition au
sens de l’ensemble des valeurs catholiques engendrées depuis des siècles
par l’Église, elle-même pierre angulaire de la civilisation ; la famille en
tant que noyau de la société qu’il convient de protéger du communisme,
dans la mesure où celui-ci entend faire disparaître le mariage et faire
triompher l’union libre ; la propriété, à savoir « la possibilité de se
constituer un patrimoine, si modeste soit-il, et de le léguer à son épouse
et à ses enfants [qui] est le meilleur facteur naturel de la créativité
humaine.8 »
Renvoyant à un idéal de société corporatiste, les fondements
idéologiques du groupe reposent entièrement sur l’œuvre de son
fondateur : d’une part, et principalement, l’ouvrage paru en 1959 sous le
titre Revolução e Contra-Revolução9 ; d’autre part, Nobreza e elites tradicionais
análogas nas alocuções de Pio XII ao Patriciado e à Nobreza romana, paru en
1993 et rapidement traduit dans plusieurs pays10. Révolution et contre-
révolution expose les principaux méfaits de la « révolution » et les réponses
à y apporter. Celle-ci, coupable du déclin de la société occidentale et
chrétienne, ne se résume pas à 1789 et à la Déclaration des droits de
l’Homme et du citoyen, mais commence dès le XVIe siècle avec la
Réforme protestante – elle-même produit de l’humanisme de la
Renaissance – qui marque le début de l’affaiblissement de l’Église
catholique, apostolique et romaine. De là se seraient enchaînés une série
d’événements dont les plus marquants seraient la chute de l’Ancien
Régime français, le socialisme utopique de la première moitié du XIXe
siècle, le communisme scientifique avec Marx et Engels et la révolution
bolchevique11. L’essence de ce processus révolutionnaire au long cours
8 Site internet de la TFP française, 2004. Le passage sur la propriété se poursuit ainsi et
traduit l’importance de l’anticommunisme dans la naissance et la geste de la TFP : « dans
les sociétés il n'y a pas de propriété, tout le monde est fonctionnaire du capitalisme
d'Etat ou des petites collectivités micro-totalitaires rêvées par l'utopie autogestionnaire.
[] Nier la propriété familiale ou sociale, c'est également retirer aux familles et aux
institutions privées les conditions normales de leur existence et de leur épanouissement. »
9 Le texte est d’abord paru dans la revue Catolicismo à l’occasion de son centième numéro,
puis a fait l’objet de plusieurs éditions au Brésil. On le trouve aussi dans une traduction
française récente : Révolution et contre-révolution, Paris, TFP, 1998.
10 Voir notamment Noblesse et élites traditionnelles dans les allocutions de Pie XII, Asnières,
TFP, 1993.
11 On retrouve toute une tradition de pensée catholique antimoderne dont l’histoire
est bien connue. Pour le cas de la France, voir les travaux classiques d’Émile Poulat, ainsi
que Philippe Chenaux, Entre Maritain et Maurras. Une génération intellectuelle catholique (1920-
1930), Paris, Cerf, 1999. Pour l’Argentine et le Brésil, voir José Luis Beired, Sob o signo de
nove ordem. Intelectuais autoritários no Brasil e na Argentina, 1920-1940, São Paulo, Historia
Social, 1999. La pensée de Plinio Corrêa de Oliveira s’inscrit dans la continuité de celle de
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résiderait dans l’orgueil et la sensualité, qui attireraient les esprits vers la
banalité et les éloigneraient ainsi de Dieu et de l’ordre divin. Une fois les
ennemis identifiés, à la fois à l’extérieur de l’Église – les communistes –
et en son sein – les progressistes dans leur ensemble, les théologiens de
la libération en particulier –, il convient donc de revenir sur ce processus
en éliminant peu à peu des sociétés les stigmates révolutionnaires. Par
ailleurs, dans Noblesse et élites traditionnelles dans les allocutions de Pie XII,
Plinio Corrêa de Oliveira met en avant le rôle social des élites dans la
promotion d’une société débarrassée des maux de la révolution, celles-ci
devant prendre conscience de leur responsabilité envers le bien commun
et tendre vers un idéal nobiliaire caractéristique des sociétés d’Ancien
Régime et seul à même de préserver le sens du divin. Reposant sur une
vision éminemment hiérarchique de la société, fondamentalement anti-
démocratique et autoritaire, la TFP incarne donc un traditionalisme
poussé à l’extrême dont les dépositaires sont les classes dirigeantes
appelées à assumer leur devoir historique.
En outre, la TFP se définit également comme une association fidèle à
l’enseignement de l’Église catholique, apostolique et romaine. Contraire-
ment au mouvement lefebvriste auquel elle est parfois assimilée de façon
erronée, il ne s’agit toutefois pas d’un mouvement schismatique bien que
la TFP rejette aussi l’aggiornamento de l’Église issu de second concile du
Vatican. Si le mouvement du Mgr Lefebvre a été condamné par Rome et
son fondateur excommunié pour ne pas avoir accepté les réformes
doctrinales et liturgiques, la TFP se situe quant à elle dans un cadre
laïque qui ne la soumet pas directement à l’autorité ecclésiastique et lui
laisse une grande liberté d’expression ce qui ne l’empêche pas, dans le
même temps, d’entretenir des liens étroits avec l’aile la plus
traditionaliste du Saint Siège et de rechercher des soutiens institutionnels.
Ses références doctrinales renvoient aux discours et encycliques émanant
des papes les plus conservateurs, le Syllabus de 1864 occupant
naturellement une place de choix dans ce corpus. À l’inverse, la doctrine
sociale de l’Église – telle qu’elle a pu être formulée à partir du pontificat
de Léon XIII, puis complétée par Pie XI et Jean Paul II notamment – est
délibérément laissée de côté : en aucune manière on ne saurait, par
exemple, reconnaître que
la lutte des classes,
[
]
si elle renonce aux actes d'hostilité et à la haine
mutuelle, se change peu à peu en une légitime discussion d'intérêts fondée sur
la recherche de la justice et qui, si elle n'est pas cette heureuse paix sociale que
Jackson de Figueiredo, du premier Alceu Amoroso Lima et, plus généralement, d’une
génération de catholiques brésiliens anti-libéraux qui rallia le mouvement intégraliste de
Plinio Salgado dans les années 1930.
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126
nous désirons tous, peut cependant et doit être un point de départ pour arriver
à une coopération mutuelle des professions.12
Une fois cette construction idéologique et théologique opérée, il reste à
organiser l’affrontement avec les forces de la révolution, qui est
l’événement le plus attendu par les membres du groupe puisqu’il
conduira à l’instauration d’un monde nouveau et expurgé de toutes les
déviances précédemment décrites. Opposant le bien et le mal dans un
combat apocalyptique, ce moment est désigné sous le nom de « Bagarre »
et découle d’une interprétation du mystère de la Vierge de Fatima. Les
messages reçus par celle-ci, lors des apparitions supposées de 1917,
auraient décrit une humanité souffrant d’un malaise profond, en voie de
perdition et condamnée à un terrible châtiment à moins que
n’intervienne une conversion totale de l’humanité aux enseignements de
Dieu. Dans un article paru en 1958, Plinio Corrêa de Oliveira reprend
cette lecture et développe l’idée selon laquelle un « règlement de
comptes » est imminent et inéluctable : « nous vivons à l’heure terrible
du châtiment. Mais il peut s’agir de l’heure admirable de la miséricorde
(…) La Sainte Vierge va nous secourir.13 » Combinant à la fois lecture
mystique de l’histoire et projet de restauration politique, la perspective de
la « Bagarre » au cours de laquelle les membres de la TFP – véritables
chevaliers de l’apocalypse ouvre donc la porte à un basculement de la
société dans une ère nouvelle restaurant en tout Dieu et le divin.
L’ensemble du processus est mis en équation par Plinio Corrêa de
Oliveira lui-même14 :
SP + SE + HT + CN + GI + GI + ID + MA = BAGARRE
SP = Souffrances Punitives (châtiment à cause des pêchés)
SE = Souffrances Expiatoires (pour se purifier et rentrer dans le
« Règne de Marie »)
HT = Hécatombe Thermonucléaire
CN = Cataclysmes Naturels
GI = Guerres Internationales
GI = Guerres Intestines
ID = Infestations Diaboliques
MA = Manifestations Angéliques
12 Pie XI, Quadragesimo Anno, Paris, Téqui, 1962 [1931].
13 Catolicismo, n° 86, février 1958.
14 Équation posée par le fondateur de la TFP lors d’une conférence à São Paulo et que
nous a rapportée A. Ezcurra, lors de notre entretien du 23 août 2004.
CATHOLICISME EN AMÉRIQUE LATINE
127
L’imminence de « la Bagarre » suppose par conséquent que les membres
de la TFP y soient préparés, tant spirituellement que physiquement,
d’autant qu’ils occuperont également une place centrale au sein de la
nouvelle société qui en résultera – désignée sous le nom de « Règne de
Marie ». Ils se considèrent donc logiquement comme de véritables
croisés de l’époque contemporaine, dans un imaginaire nostalgique du
Moyen-Âge particulièrement présent dans Noblesse et élites… Un arsenal
symbolique est alors mobilisé au cœur duquel les animaux occupent une
place importante : ainsi le Lion Rampant, représenté dans de nombreux
documents de la TFP, debout sur pattes arrière, en position d’attaque et
tirant une langue de serpent. Un ancien collaborateur de la TFP nous en
explique le sens plus précisément : le lion symbolise la combativité
toujours présente au sein du groupe ; la langue de serpent représente le
combat idéologique par la parole et par les écrits. L’assistant général de la
TFP péruvienne complète l’explication avancée par notre premier
informateur :
Le lion porte une croix sur la poitrine. Bon, ça c’est la combativité, le lion est
le symbole de la combativité, puis il est le symbole de la noblesse, il est le roi
des animaux
[
...
]
Le lion, c’est-à-dire Jésus-Christ, est appelé ‘le lion de
Juda’. Le lion rampant dans tout l’imaginaire médiéval symbolise la noblesse
et la combativité, parce qu’il est debout. Pas comme le lion de l’Angleterre
qui reste passif : celui-ci est debout en montrant les griffes, mais des griffes en
défense de la croix. Sur la poitrine, il porte une croix, la défense de l’idéal
catholique.15
Quant à la couleur rouge des étendards, il explique qu’elle a été choisie
parce que c’était le symbole héraldique de la générosité. Par exemple, les
cardinaux, lorsqu’ils sont nommés, on leur donne une baguette rouge qui
symbolise la disposition à donner le sang pour l’Église. Le rouge a toujours
été le symbole de la générosité, de l’abnégation, de la combativité.16
Les images de chevaliers revêtus d’armures sont également récurrentes
dans les documents diffusés au public. Les membres de la TFP sont
donc des chevaliers (punta de lanza) qui mènent la civilisation catholique
vers la victoire comme les croisés menaient l’Occident chrétien vers la
reconquête des Lieux Saints. Ils occuperont une place primordiale et
honorifique dans la nouvelle société, aux côtés d’une hiérarchie
ecclésiastique nécessairement rénovée puisque l’Église actuelle comporte
trop de failles. Cet imaginaire belliciste et l’idéologie de combat se
manifestent visuellement lors des manifestations publiques du groupe,
par exemple, lors des campagnes contre l’avortement ou pour la censure
15 Entretien avec A. Ezcurra, 27 juillet 2004.
16 Id.
L’Ordinaire Latino-américain, n° 210, 2008
128
de certains films. Portant des bottes militaires noires, des capes vermeil,
des étendards de style médiéval avec l’image du Lion Rampant et des
instruments de musique (trompettes, tambours), les membres de TFP
parcourent les principales artères des villes pour attirer l’attention et faire
passer leur message. La nostalgie pour l’époque médiévale est décrite en
ces termes :
le Moyen-Âge fut l’époque dans laquelle les conditions de temps et d’endroits
(sic) la société humaine atteignit la plus grande perfection, jusqu’au point que
les monuments du Moyen Age subsistent de nos jours. Et les gens vont en
Europe pour admirer ça.17
L’ensemble de ces éléments permettent enfin de comprendre la
dimension missionnaire et prosélyte de la TFP, dont le discours sur la
perdition de la civilisation occidentale et les maléfices du communisme a
trouvé un puissant écho dans le contexte de la guerre froide. À partir du
noyau brésilien initial, la TFP a en effet commencé son
internationalisation dès la fin des années 1960, sans se limiter à la seule
Amérique latine. De nombreuses branches sont alors apparues, portant
parfois des noms différents de celui de la maison mère sans pour autant
marquer de profondes différences idéologiques ou symboliques18. Il
reste désormais à connaître les modes de fonctionnement interne et les
activités de ces groupes, à partir d’une analyse du cas péruvien.
17 Id.
18 Voir par exemple les organisations suivantes : Reconquista y Defensa (Argentine) ;
The American Society for the Defence of Tradition, Family and Property (États-Unis) ;
Société Française pour la Défense de la Tradition, Famille et Propriété (France) ; Allianza
Cattolica (Italie) ; DVCK : Deutsche Vereinigung für eine Christliche Kultur
(Allemagne) ; Acción Familia (Chili) ; Tradición y Acción por un Uruguay Auténtico,
Cristiano y Fuerte (Uruguay) ; Sociedad Colombiana Tradición y Acción (Colombie) ;
Stowarzyszenie Kultury Chrzescijanskiej Im. Ks. Piotra Skargi (Pologne) ; Young South
Africans for a Christian Civilization (République Sud-africaine) ; Jóvenes Bolivianos pro
Civilización Cristiana (Bolivie) ; Sociedad Ecuatoriana de Defensa de la Tradición Familia
y Propiedad (Equateur) ; Tradición y Acción por un Perú Mayor (Pérou) ; Centro
Cultural Reconquista-TFP Lusa (Portugal) ; TFP-Covadonga (Espagne) ; The Canadian
Society for the Defence of Tradition Family and Property (Canada) ; Sociedad Paraguaya
de Defensa de la Tradición, Familia y Propiedad (Paraguay) ; Tradition, Family, Property
Bureau for the United Kingdom (Royaume Uni) ; Defensa de la Tradición, Familia y
Propiedad (Costa Rica). Lors d’une conversation préalable à notre premier entretien, A.
Ezcurra précisait que c’était Plinio Corrêa de Oliveira et certains membres de la direction
de la TFP brésilienne qui choisissaient les noms des organisations naissant partout dans
le monde.
CATHOLICISME EN AMÉRIQUE LATINE
129
L’organisation, les activités et la vie quotidienne au sein de la
TFP
L’ensemble des sièges qui se trouvent dans le monde suivent la ligne
doctrinale et organisationnelle instaurée par la maison mère située à São
Paulo, tout en gardant une certaine autonomie dans leurs activités qui
doivent aussi être inscrites dans la réalité locale et ses particularités.
Chaque groupe national est organisé à l’image de la TFP brésilienne, avec
un Conseil national et une Direction nationale administrative et
financière. La structure hiérarchique est avant tout déterminée en
fonction de l’ancienneté des membres du groupe : en règle générale, les
plus anciens (camaldulenses) détiennent les fonctions de coordination et de
direction et ont pour mission d’assurer l’enseignement doctrinal et
théologique ; les eremitas sont les membres les plus jeunes et sont chargés
de préparer tout ce qui relève de l’action publique (manifestations,
campagnes publiques, défilés, etc.) et des cérémonies privées.
L’un des enjeux importants des groupes de la TFP réside dans le
recrutement de nouveaux membres, notamment par l’abordaje. Les cibles
privilégiées sont les jeunes issus de familles des couches supérieures de la
société, suivant de préférence une scolarité dans des écoles ou des lycées
privés catholiques, sous la direction d’ordres religieux venus de
l’étranger19. Les premières actions de repérage et de captation d’une
nouvelle clientèle se réalisent autour de ces institutions, qui inculquent
les valeurs de base et une connaissance de la religion constituant une
première sensibilisation ou, du moins, une plus grande capacité de
compréhension de la cause défendue par la TFP. La technique de
l’abordaje consiste à réaliser des visites dans ces institutions à l’heure de la
sortie des cours : spécialistes des relations publiques, les eremitas abordent
les élèves – souvent âgés de 15 à 17 ans – avec des questionnaires
portant sur plusieurs aspects de la vie quotidienne (degré de religiosité,
hobbies, opinions sur les sujets d’actualité, etc.). Ces questions-clé
permettent d’identifier des individus susceptibles d’intégrer la TFP, mais
une sélection doit encore être opérée à partir de quelques critères
supplémentaires garantissant un bon recrutement (niveau de réflexivité,
culture générale, potentiel d’engagement).
Malgré le caractère commun de l’abordaje, une majorité de nouveaux
membres intègrent toutefois la TFP de manière spontanée après avoir
pris connaissance de son existence lors de cérémonies privées ou à la
19 « Nous faisons de l’apostolat avec toutes les classes sociales mais on privilégie, bien
évidemment, les professionnels, les personnes – disons-le ainsi – qui ont plus d’horizon,
qui peuvent communiquer avec les autres » (entretien avec A. Ezcurra, 23 août 2004).
L’Ordinaire Latino-américain, n° 210, 2008
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suite de rencontres avec des membres actifs. Les jeunes, souvent
encouragés par leurs parents, sont notamment attirés par certaines
activités proposées par le mouvement comme le sport (en particulier le
karaté20), les conférences ou les débats de nature académique. Les
cérémonies privées, organisées à destination de familles désireuses
d’organiser une veillée de prière, jouent ici un rôle essentiel.
En effet, certaines familles entrent en contact avec la TFP, par téléphone
ou par courrier grâce au coupon-réponse qui accompagne le matériel de
propagande, afin de recourir à ses services. Une fois le contact établi et
l’organisation de la cérémonie décidée, les membres du groupe insistent
sur le fait qu’il faut inviter le plus grand nombre de personnes possibles
– membres de la famille, amis proches appartenant au même milieu
social et ayant des valeurs communes et des formes de religiosité
similaires dans l’espoir de pouvoir recruter. La cérémonie que j’ai eu
l’occasion d’observer s’inscrivait dans le cadre d’une campagne intitulée
« El Perú necesita de Fatima » et commença par une entrée
cérémonieuse de la Vierge dans la maison, à l’image d’une procession.
Avec des visages graves, les deux membres de la TFP chargés
d’orchestrer la cérémonie tenaient la statuette sur leurs épaules, les mains
gantées de blanc. La réunion démarra officiellement par une prière
collective – « Je vous salue Marie » – et se poursuivit par une explication
de la campagne par les membres du groupe, projection de diapositives
présentant les maux du monde contemporain à l’appui. Une série
d’images montraient le déclin de la civilisation catholique et la
dégradation progressive des mœurs en découlant : ainsi la juxtaposition
d’un tableau du XVIe siècle considéré comme sublime et d’un tableau
contemporain et abstrait, « fruit du chaos » ; la démonstration que la
mode des tatouages constitue la preuve d’un retour à un certain type de
tribalisme, propre aux peuples sous-développés, hérétiques ou idolâtres
qui n’ont jamais connu la parole de Dieu ou ne la connaissent plus ; ou
encore une présentation des codes vestimentaires contemporains, qui
inciteraient au péché charnel. Les considérations sur les musiques
modernes – en particulier le rock ou le hard rock – méritent aussi que
l’on s’y attarde : en opposition à la virtuosité de la musique classique,
celles-ci véhiculeraient des « anti-valeurs » et relèveraient du diabolique21.
20 La pratique du karaté est obligatoire pour tous les membres et renforce l’imaginaire du
combat. A. Ezcurra nous a confié que les membres de la TFP ont déjà eu l’occasion de
pratiquer ces connaissances lors de manifestations. Cela dit, aucune procédure judiciaire
ne semble avoir eu lieu étant donné la répercussion limitée de ces faits dans le domaine
de l’ordre public.
21 Lors de ce passage de la cérémonie s’affichait l’image de Gene Simmons, guitariste du
groupe Kiss d’origine israélienne, vêtu de ses habits de scène – vêtements de cuir noir
CATHOLICISME EN AMÉRIQUE LATINE
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Au terme de la projection, la cérémonie se conclut par la récitation d’un
chapelet, la distribution de bulletins d’information et la mise en vente de
médailles miraculeuses de la Vierge de Fatima.
Outre les cérémonies privées et l’abordaje, d’autres techniques de
recrutement existent également. L’une d’elles consiste à envoyer des
courriers en grand nombre, contenant une brochure de présentation et
un coupon-réponse ; les correspondants sont immédiatement inscrits
dans les fichiers et font alors l’objet d’un suivi en tant que donateurs ou
membres potentiels. De manière plus agressive et parfois mal perçue, il
arrive aussi que la TFP envoie par courrier des livres publiés par le
groupe : quelques jours plus tard, deux eremitas passent dans les foyers et
demandent de conclure la vente afin de soutenir l’œuvre.
La direction de la TFP est, dans la plupart des cas, localisée dans les
beaux quartiers des villes22. C’est le cas à Lima où, après plusieurs
déménagements, le groupe s’est installé dans le très élégant et très
aristocratique quartier de San Isidro. Le siège est une résidence de deux
étages, avec une grande cour et un petit jardin. Au rez-de-chaussée se
trouvent la salle à manger et le salon, aux murs duquel sont accrochés
des étendards rouges ornés du Lion Rampant et un portrait de Plinio
Corrêa de Oliveira. À l’étage, un petit séjour précède un couloir menant à
trois chambres : sur l’un des murs du séjour se trouve un grand portrait
de la mère du fondateur brésilien, Dona Lucilia Ribeiro dos Santos. Une
pièce entière, nommée « la chapelle », est réservée à l’image de la Vierge
de Fatima. La TFP péruvienne dispose également d’une autre propriété à
Chaclacayo, dans la campagne liménienne, où ont lieu les séjours de
réflexion et de formation (retiros). Ces propriétés sont luxueuses et
tentent de restituer une ambiance médiévale – meubles anciens, lustres
somptueux, armures, épées et blasons – réaffirmant le caractère noble,
monarchique et résolument occidental de la société rêvée.
C’est dans le cadre de ces résidences que la formation des nouveaux
membres se déroule. Elle consiste en une insertion progressive dans la
vie du groupe et une participation aux séances de formation théologique
et doctrinaire. Certaines activités de terrain peuvent être confiées aux
jeunes recrutés, comme la collecte de dons, la distribution de
publications ou la présence lors de manifestations publiques.
L’engagement dans les activités de la TFP et le sens de la responsabilité
développé par les novices (enjolras) déterminent leur passage à la phase
renvoyant à un imaginaire sadomasochiste, maquillage du visage avec un motif
vampirique – et tirant une immense langue rouge.
22 Ainsi en France où le siège, actuellement localisé à Asnières dans les Hauts-de-Seine, a
longtemps été dans le VIIIe arrondissement de Paris.
L’Ordinaire Latino-américain, n° 210, 2008
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culminante de la formation, c’est-à-dire le séjour à São Paulo. Celui-ci n’a
pas de durée déterminée, mais peut durer plusieurs mois. Obligatoire
pour devenir membre du groupe, la visite du siège avait pour objectif de
connaître personnellement Plinio Corrêa de Oliveira – jusqu’à la mort de
ce dernier en 1995 – auquel un véritable culte personnel est voué23. À
certains égards, ce voyage au Brésil revêt aussi la forme d’un échange
étudiant au cours duquel les membres étrangers participent aux activités
de la TFP brésilienne et parfont ainsi leur formation.
Les membres de la TFP dédient tout leur temps au groupe et n’exercent
aucune activité semblable à celles de la population économiquement
active. Ils vivent des donations et de la vente de produits dérivés
– médailles miraculeuses, images de la Vierge, publications, etc.24. Dans
certains pays comme en France existe un lieu – en l’occurrence le
château de Jaglu, dans le département de l’Eure-et-Loir, acquis en 1991 –
les membres peuvent vivre de manière communautaire après avoir
quitté le foyer familial. Dans le cas du Pérou, nous pouvons reconstituer
une journée-type d’un fidèle de la TFP à partir du témoignage d’un
ancien membre du groupe, qui ne résidait pas au siège mais y avait un
accès très régulier.
Comme la totalité des repas, le petit déjeuner est précédé d’une prière et
pris en commun – après un réveil dont l’heure est réglementée. Les
membres se consacrent ensuite à leurs fonctions spécifiques d’eremitas ou
de camaldulenses jusqu’au déjeuner, qui est suivi d’une sieste très respectée
au sein du groupe25. Les tâches reprennent ensuite jusqu’au soir,
moment auquel les membres passent à l’Église non pour assister à
l’ensemble de la cérémonie comme on pourrait l’imaginer, mais pour
faire la communion quotidienne qu’on leur recommande vivement en
réaction à la modernisation liturgique issue de Vatican II26. De retour au
23 Ce culte a d’ailleurs été dénoncé par la hiérarchie ecclésiastique : ainsi, en 1986, la
Conférence nationale des évêques brésiliens a publié un document conseillant aux fidèles
de ne pas adhérer à la TFP, association qui ne saurait recevoir l’approbation de l’Église au
vu de son caractère ésotérique, de son fanatisme religieux et du culte réservé au
fondateur et à sa mère. Voir Jesús Hortal Sánchez, « Tradizione, Famiglia e Proprietà :
religione e politica nei tropici », http://www.kelebekler.com/cesnur/txt/tfp-it.htm
24 Il nous a toutefois été impossible d’obtenir des informations précises sur cette
dimension économique.
25 Notre informateur précise d’ailleurs qu’il est inutile de passer au siège de Lima entre
13 et 15 heures, car il n’y aura personne pour ouvrir la porte…
26 De ce point de vue, il est donc clair que la TFP appartient à la nébuleuse intégriste,
dans l’acception du terme désignant les adversaires de la modernisation de l’Église à la
suite du Concile. Sur l’intégrisme brésilien et ses différentes déclinaisons, voir Charles
Antoine, op. cit. ; Olivier Compagnon, « Le 68 des catholiques latino-américains dans une
perspective transatlantique », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, décembre 2008,
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siège, de nombreuses activités sont possibles : débats d’ordre politique
ou théologique, répétitions des parades et défilés qui auront lieu lors des
manifestations publiques, jeux de société, pratique des arts martiaux ou
d’autres sports – comme le tir à l’arc au siège de Lima.
En outre, de nombreuses règles de vie sont imposées aux membres. Au
niveau vestimentaire, une tenue formelle est obligatoire : le port du jean,
du t-shirt ou de la chemisette à manches courtes n’est pas toléré, sauf en
cas d’été torride. Le col de la chemise doit rester fermé et les membres
portent autour du cou une chaîne dorée avec un crucifix. Les couleurs les
plus communes pour le pantalon et la veste sont sombres, le gris et le
bleu marine dominent. Il est formellement interdit de se déplacer à
l’intérieur du siège avec d’autres vêtements comme le pyjama ou les
tenues décontractées, réservés à un usage privé dans les chambres. Tout
indice de relâchement, de décontraction ou de sensualité dans la tenue
vestimentaire est formellement prohibé. Une présentation physique
soignée est également indispensable : les cheveux doivent être coupés
très court et le visage toujours bien rasé – l’usage du miroir étant
strictement limité à cette fin.
Les loisirs sont également restreints et clairement définis. En ce qui
concerne la musique et la lecture, tout le matériel se trouve à la
bibliothèque qui contient une importante documentation sur les
questions religieuses et théologiques. Tout texte – ouvrage, roman,
presse, etc. – susceptible d’entrer dans la maison est supervisé par un
censeur. Les disques écoutés se limitent à de la musique sacrée, des
chants grégoriens. Ce style de vie monastique, coupé de la modernité et
de la société contemporaine, renforce la conviction des membres d’être
des élus dans un monde en ruine et les seuls véritables « contre-
révolutionnaires », mais constitue également le principal argument de
ceux qui considèrent la TFP comme une secte27.
http://nuevomundo.revues.org/index47243.html (notamment pour une comparaison
avec le groupe intégriste Permanência, fondé à Rio en 1968 par Gustavo Corção).
27 Nous n’abordons pas cette question dans ce travail, faute de sources spécifiques
permettant de la documenter.
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Les recompositions actuelles de la TFP
En 1995, la mort de Plinio Corrêa de Oliveira a eu de nombreuses
conséquences sur les différents groupes de la TFP dans le monde, tant le
mouvement reposait sur l’allégeance au fondateur28. Face aux menaces
de scission est née, en juillet 2004, l’Associação dos Fundadores da TFP qui
vise à maintenir intacts son héritage et le corpus doctrinal du mouvement.
Toutefois, on peut s’interroger sur l’avenir d’un projet idéologique dont
l’une des matrices centrales, l’anticommunisme, a largement perdu de
son sens depuis la fin des années 1980, la chute du Mur de Berlin et
l’effondrement de l’Union soviétique. C’est que la stratégie
d’assimilation des ennemis – communistes, socialistes, progressistes,
etc. – sous le paradigme de la « révolution » prend toute son ampleur et
se résume dans une lutte plus globale contre les « idées égalitaristes ».
Dans cette optique, l’ennemi n’est pas mort avec la fin du socialisme réel,
mais s’est contenté de prendre des formes différentes. Il se serait même
disséminé, ce qui mène à revoir les stratégies de vigilance afin qu’elles
soient en adéquation avec cette métamorphose. C’est ainsi que la TFP
prête une attention spéciale à toute initiative politique relevant d’un
mouvement « social », dénomination sous laquelle pourrait bien toujours
se cacher l’ennemi.
Pour mieux comprendre l’évolution récente des activités de la TFP, le
cas brésilien est un excellent observatoire et montre que le mouvement
connaît un regain de vigueur dans un cadre particulier : celui du conflit
entre les fazendeiros, c’est-à-dire les propriétaires terriens, et le
Mouvement des Sans Terre (MST). Celui-ci mène, depuis le début des
années 1980, une lutte pour la reconnaissance du droit à la propriété de
terres et incarne ainsi tout ce que la TFP honnit : une violation de la
propriété privée menée au nom d’un idéal égalitariste. En ce début de
XXIe siècle, cette question est devenue le principal enjeu des actions de
la TFP brésilienne dont il faut rappeler qu’elle a été soutenue
financièrement, dès ses origines, par des propriétaires terriens et des
industriels libéraux des régions de São Paulo, de Rio de Janeiro et du
Minas Gerais. Ceci explique la naissance de deux organisations nées sous
la houlette de la TFP : SOS Fazendeiro / SOS Propietario, d’une part,
Pro Legitima Defesa, d’autre part29.
28 Sur ce point, voir Roberto De Mattei, op. cit.
29 Pour un aperçu sur le regard porté par la TFP sur le MST, voir « Em Defesa da
unidade nacional ameaçada pelo MST »,
http://www.lepanto.com.br/dados/notTFP.html
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SOS Fazendeiro a pour mission de chasser les fantômes du
communisme qui continuent à poursuivre la TFP et, notamment, le
MST. Fondée pour défendre le caractère privé des terres, l’organisation
se consacre surtout à assister juridiquement les propriétaires terriens et à
les conseiller au niveau des actions à entreprendre contre les actions
« subversives » des paysans sans terre. La Commission d’études agraires
de la TFP souligne l’importance de cette campagne dans son Guide
pratique de prévention contre les envahisseurs de terre, livre amplement diffusé
parmi les fazendeiros. Tout au long de ses 60 pages, ce fascicule encourage
les fazendeiros à s’approcher d’hommes politiques, de juristes ou de
commandants de la police militaire afin de trouver des appuis. Certaines
pratiques sont vivement conseillées : actualiser son carnet d’adresses et
les numéros de téléphone de manière hebdomadaire pour ne jamais être
pris au dépourvu, porter sans cesse sur soi un appareil photo, un
téléphone portable ou des équipements de radio, apprendre aux
travailleurs l’utilisation des caméscopes, entretenir les barrières délimitant
le périmètre des propriétés, etc. Autant de précautions destinées à
pouvoir réagir rapidement en cas d’occupation des terres, prévenir la
presse locale et régionale et accumuler des preuves contre les meneurs de
la subversion. En outre, ce guide présente aussi des postures juridiques
justifiant le port d’armes par les fazendeiros et le site internet www.sos-
fazendeiro.org.br est recommandé par un lien sur le site de la TFP
brésilienne. Celui-ci informe régulièrement sur le conflit entre les
propriétaires et le MST, publiant des entretiens recueillis auprès de
personnalités opposées à la réforme agraire.
Par ailleurs, Pro Legitima Defesa a été fondée en 1999 et visait à créer un
espace de débat sur le projet de loi de désarmement de la population
civile au Brésil, projet considéré comme absurde par le groupe puisqu’il
s’attaquait directement à ce que le groupe défendait avec plus de ferveur :
une propriété privée libre de contraintes. Sur le drapeau de Pro Legitima
Defesa, on retrouvait le Lion Rampant tirant la langue, ainsi qu’un
blason médiéval témoignant de la filiation avec l’organisation crée par
Plinio Corrêa de Oliveira.
La création de ces deux organisations gravitant dans l’orbite de la TFP
témoigne donc de la perpétuation des idéaux initiaux, mais aussi de la
mise en place de nouvelles stratégies visant à faire pression sur l’opinion
et le monde politique par des campagnes d’information et de
dénonciation. La défense de la propriété d’armes à feu s’inscrit dans la
continuité de la pratique régulière de sports de combat et entretient un
imaginaire paramilitaire qui semble plus que jamais nécessaire :
[
la loi sur les armes à feu
]
a été approuvée, mais en ce qui concerne la mise en
application et la réglementation, ceci est encore en train d’être débattu et je
L’Ordinaire Latino-américain, n° 210, 2008
136
sais que TFP est en train de travailler là-dessus.
[
...
]
Autrement, ça serait
rendre les pays aux criminels, ce que Lula désire.30
En guise de conclusion
L’exemple des activités déployées récemment par la TFP brésilienne face
au MST atteste clairement que les objectifs du mouvement sont
résolument politiques et non pas seulement religieux ou moraux. Si son
action « contre-révolutionnaire » constitue une force d’opposition au
gouvernement de Lula, la TFP n’en cherche toujours pas moins à être
considérée comme une association religieuse, civile et apolitique – au
sens elle n’est associée à aucun parti – dans la tradition des
mouvements d’action catholique. Toutefois, elle se différencie
radicalement de cette tradition par son déni de la doctrine sociale de
l’Église et son refus de lutter contre les inégalités, par son rejet de tout
compromis avec la modernité, ainsi que par la fermeture sociologique de
son recrutement.
Cet élitisme radical, la critique permanente de la société décadente et
l’imaginaire anachronique qui la sous-tend laissent difficilement penser
que la TFP deviendra un jour un mouvement de masse. Il n’en demeure
pas moins que sa stratégie de rapprochement avec des groupes de
pression conservateurs et des partis de droite ou d’extrême droite aux
États-Unis par exemple – lui confère une influence non négligeable sur le
plan politique et social.
RÉSUMÉ– Sur la base d’une enquête réalisée au Pérou dans les réseaux du mouvement
« Tradition, Famille et Propriété », cet article explore les bases doctrinales, l’imaginaire
politique et le fonctionnement interne d’une organisation de défense de la civilisation
catholique née au Brésil en 1960 et actuellement active dans de nombreux pays américains
et européens. Il analyse également les recompositions récentes de ce mouvement, consécutives
à la mort de son fondateur, Plinio Corrêa de Oliveira, et à la fin du socialisme réel. Il
montre comment la dénonciation permanente de la société moderne, considérée comme
décadente et minée par les idées révolutionnaires par opposition à un idéal de civilisation
médiéval, trouve un certain nombre d’échos politiques en ce début de XXIe siècle.
30 Entretien avec A. Ezcurra, 27 juillet 2004.
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RESUMEN– Sobre la base de una encuesta realizada en Perú, en las redes del movimiento
«Tradición, Familia y Propiedad», este artículo explora las bases doctrinales, el
imaginario político y el funcionamiento interno de una organización de defensa de la
civilización católica nacida en Brasil en 1960 y actualmente activa en numerosos países
americanos y europeos. Analiza también las recomposiciones recientes de dicho
movimiento, consecutivas a la muerte de su fundador Plinio Corrêa de Oliveira, y al fin
del socialismo real. Demuestra cómo la denuncia permanente de la sociedad moderna,
considerada como decadente y socavada por las ideas revolucionarias en oposición a un
ideal de civilización medieval, encuentra cierto número de ecos políticos en este principio del
siglo XXI.
MOTS-CLÉS– Tradition, Famille et Propriété, Plinio Corrêa de Oliveira, catholicisme,
Pérou, Brésil.
... It is tFP's polymorph nature as both a religious and politically engaged social movement as well as a trans-national network spanning six decades requires a unique theoretical approach anchored in at least two models. the first concerns tFP's religious personality as elaborated by Barker (2010), Compagnon (2008), Introvigne (2009), Mayer (1982, Matta (2008) and Zanotto (2017). the second field elucidate tFP development as a civil society movement as described by Power (2008), ruderer (2012), Peñas defago, et. ...
... nrM's often confront suspicion, at times justified and at time not, from society at large and from the hierarchy of the religion from which they derive which helps situate tFP's standing within the wider Catholic world. Further, Matta (2008) explains in detail the case of the tFP in two Latin american countries and their specificity within the world of Catholic movements while Zanotto (2007) describes tFP as a 'complete organisation' adequately filling the many varied needs of its adherents. ...
... 7 From its origins in Brazil in 1960, tFP then spreads first to other Latin american countries by founding local non-governmental organisations where the climate created by authoritarian military regimes provided fertile ground (ruderer 2012). the founder and a close circle of confidants drawn from the other initial founders tightly controlled this expansion and the founder himself personally chose the names of the organizations in each country (Matta 2008). In the early 1970s, tFP appeared in France (tfpfrance.org) ...
Article
Three recent events affecting human rights in sexuality and reproduction (a proposed ban on abortion in Poland, blocking support for She Decides in Croatia and halting a civil union law in Estonia) were spearheaded by organizations which appear to be the national antennae of the transnational, socially conservative network called Tradition, Family and Property (TFP). TFP refers to a set of interrelated conservative, Catholic-inspired organizations which share a common world view inspired by the TFP founder, Plinio Corrêa de Oliveira. Originating in Brazil in 1960 and eventually spreading throughout the world, TFP has long been an insurrection movement within Catholicism, with a distinct way of working by fusing social conservatism with economic hyper-liberalism and a legacy of complicity with far-right movements. Having withered away from Latin America, TFP is now an active European network with positions against sexual and reproductive rights (SRR ) among its priorities. TFP’s influence on SRR takes three main routes: social mobilization; norm entrepreneur and entering decision-making spaces. TFP has found new horizons in Eastern Europe and ambitions to influence the European Union and the United Nations. The reactionary narrative of TFP espousing religious orthodoxy and sanctifying economic inequality could become attractive to some by offering religious legitimization for illiberalism and authoritarianism.
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