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Savoirs et histoire, questions autour de l’histoire des sciences : Canguilhem et Lakatos

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Savoirs et histoire
Questions autour de l’histoire des sciences : Canguilhem et Lakatos
Olivier PERRU
Université Catholique de Lyon
Ecole doctorale 2003-2004
Pourquoi faire de la philosophie des sciences ? Est-ce au philosophe de faire
l’histoire des sciences ? A l’historien ? Au scientifique ? Est-ce pour relever
l’importance du contexte des découvertes scientifiques, l’influence réciproque
entre culture et découverte scientifique ? Fait-on de l’histoire des sciences
pour découvrir un fondement scientifique d’une conception de la
connaissance et d’une conception de l’homme, une anthropologie culturelle
(au sens de Canguilhem) ? Pour établir une archéologie du savoir (au sens de
Foucault) ? Une généalogie des programmes de recherche (au sens de
Lakatos) ? De quelle utilité est l’histoire des sciences pour le scientifique ?
Est-ce un luxe superflu ou une nécessité ? Il faut analyser le rapport entre
une histoire complexe, dense, lointaine et les problèmes scientifiques
contemporains, qui bougent rapidement.
En introduisant dans «La connaissance de la vie» son article sur la théorie
cellulaire, Canguilhem écrit de l’histoire des sciences que «sa place et son
rôle dans la culture générale ne sont pas niés, mais ils sont assez mal définis.
Son sens même est flottant» (p.43). Il écrit cela en 1968. Aujourd’hui,
l’histoire des sciences a un sens plus précis, généralement une analyse
poussée des découvertes et des théories d’un chercheur d’une époque
précise, avec une relation plus ou moins évidente avec le contexte de pensée.
Mais comme nous l’indiquons dans les questions introductives, le problème
se pose toujours de savoir s’il revient davantage à l’historien de faire de
l’histoire des sciences plutôt qu’au philosophe ou au scientifique. Et donc
aura-t-on une histoire plus historicisante et événementielle, ou bien une
histoire liée à l’histoire des idées et aux courants philosophiques, ou encore
une histoire comparant les théories d’un moment et les découvertes
actuelles, dans un sens plus « scientifique » ?
Telles sont bien les questions que se posait Georges Canguilhem en 1968. Il
écrit : «Faut-il écrire l’histoire des sciences comme un chapitre spécial de
l’histoire générale de la civilisation ? Ou bien doit-on rechercher dans les
conceptions scientifiques, à un moment donné, une expression de l’esprit
général d’une époque, une Weltanschauung ?». On sent dans ces mots une
alternative entre histoire et philosophie. La deuxième possibilité requiert de
l’historien des sciences qu’il connaisse et qu’il pratique l’histoire de la
philosophie pour pouvoir replacer l’évolution des sciences par rapport à
l’évolution générale de la pensée. Généralement, plutôt qu’une histoire
événementielle relativisée à l’histoire générale, c’est la solution adoptée. Mais
elle est loin de faire l’unanimité. On peut lui préférer une histoire plus
2
strictement scientifique où la philosophie n’aurait rien à voir, et où le savant
retracerait le corps des différents programmes de recherche dans leur
rapport avec la situation actuelle et dans les découvertes qu’ils ont permises.
En France, il est vrai que ce sont surtout les philosophes qui font l’histoire
des sciences expérimentales. Mais ils sont plus à l’aise dans des problèmes
ou des époques faciles à traiter ; plus les connaissances sont élaborées,
moins il est évident de les intégrer dans une vision philosophique ou
sociologique de la société. Par contre la position de départ de recul critique
du philosophe est une richesse en tant qu’il est parfois plus à même de juger
de la cohérence de développements scientifiques, de leur logique interne, de
leurs fondements expérimentaux, et donc de proposer une vision de la
nature et de l’homme qui, tout en acceptant certaines conclusions
scientifiques, pose d’autres questions et suggère d’autres développements. Le
philosophe est conscient de la fragilité des hypothèses scientifiques, et
devrait normalement- ne pas se laisser enfermer dans le positivisme des
mécanismes physiques ou biologiques. S’agissant de l’évolution biologique,
par exemple, le philosophe est capable de regarder plusieurs modalités de
l’évolution, telles qu’elles sont proposées par divers scientifiques. Il est
capable aussi d’en mesurer la fragilité ontologique et, parfois même, de
replacer le vivant de vie biologique dans la lumière de la finalité plutôt que
comme fruit d’une évolution. Toutefois, il faut bien reconnaître que des
développements scientifiques spécialisés échappent assez souvent au
philosophe comme à l’historien, d’où une tendance à insister soit sur des
idées ou sur des découvertes des XVIII-XIXèmes siècles, soit sur une
structure, une méthode du raisonnement scientifique, soit encore sur un
environnement social.
I La position de l’historien des sciences n’est donc pas évidente
Canguilhem se demandait s’il faut « être soi-même capable de faire progresser
une question scientifique pour mener à bien la régression historique jusqu’aux
premières et gauches tentatives de ceux qui l’ont formulée ? Ou bien suffit-il,
pour faire œuvre d’historien en sciences, de faire ressortir le caractère
historique, voire dépassé, de telle œuvre, de telle conception …. » (p. 43). La
solution de Canguilhem quant au développement des sciences est « de
révéler l’histoire dans la science » (p.47) et cette histoire conduit à considérer
qu’une œuvre scientifique donnée n’impose pas un choix. Elle permet de
révéler une histoire avec des possibilités scientifiques, validées ou non, parce
que, pour Canguilhem, telle méthode expérimentale est une route tracée
dans le monde de la vie, avec plus ou moins de succès. L’histoire des
sciences permet de renoncer au dogmatisme autant qu’à un événementiel
négatif, c’est-à-dire à l’inventaire des échecs qui seraient rejetés par des
résultats contemporains. Elle introduit donc la nuance, elle permet la
prudence face à la multiplication des hypothèses, théories, etc. Elle valorise
des conclusions qui peuvent paraître inutiles aujourd’hui. Ainsi comprise,
l’histoire des sciences implique une philosophie de la science. La difficulté
que nous relevons ici réside dans le fait que cette histoire risque d’être une
histoire des possibles de telle science, une histoire d’un développement qui
3
aurait pu être autre ; bref, une histoire des idées, mais aussi une histoire
des tentatives expérimentales et des méthodes ?
Dans « Etudes d’histoire et de philosophie des sciences » (1ère édition, 1968,
7ème édition, 1994), Canguilhem cherche à préciser à nouveau l’objet de
l’histoire des sciences. La philosophie a, pour Georges Canguilhem, «un
rapport plus direct avec l’histoire des sciences que ce que font l’histoire ou la
science » (p. 11). Il s’agit, certes, de commémorer une origine, de retracer une
filiation des connaissances scientifiques : c’est le domaine de l’histoire. Le
scientifique cherche aussi des raisons d’appuyer au plan théorique comme
au plan expérimental, ses résultats sur les recherches passées ; souvent, il le
fait au simple plan bibliographique, mais se fonder sur une histoire et sur la
réception des recherches du passé par la communauté scientifique peut
aussi lui permettre d’accréditer ses résultats. Hugo De Vries a découvert le
rôle de la mutation en génétique, à partir de résultats expérimentaux
faussés, mais en fondant ses conclusions sur les travaux de Mendel, ce qui
était juste. Au plan philosophique, le philosophe ne peut pas parler de la
recherche de la vérité, ni simplement de la connaissance humaine sans une
épistémologie des sciences, laquelle ne peut pas traiter de toute
connaissance scientifique au même niveau. La philosophie a besoin d’une
épistémologie scientifique pour parler des recherches de l’homme (pour
fonder une anthropologie), l’épistémologie a besoin d’une histoire pour
mettre en valeur la complexification et le progrès des connaissances
scientifiques, la diversité de leurs niveaux et leurs enracinements
expérimentaux. Telle est la position de Canguilhem, qui oublie peut-être
l’importance de la méthodologie chez l’épistémologue (cf. Popper), de même
que l’importance de la métaphysique et de la philosophie de la nature dans
leur dialogue avec les sciences expérimentales. L’histoire des sciences est
d’un grand secours, mais seule, elle ne permet pas de situer un savoir, ce
qu’il atteint et ce qu’il n’atteint pas ; de plus, l’oubli de la métaphysique,
connaissance par excellence de ce qui est en tant qu’il est, a souvent conduit
les épistémologues et historiens des sciences, du moins en France, à une
certaine canonisation du positivisme.
Les savoirs scientifiques expérimentaux deviennent alors un modèle du
savoir, la philosophie étant réduite à sa fonction critique, à sa capacité de
mise en ordre des recherches scientifiques, dans le meilleur des cas à un
certain « au-delà » de la science, c’est-à-dire à une fonction meta ; laquelle
fonction meta est par-là même relative au développement du savoir
scientifique, et n’est pas toujours bien définie.
Dans « Idéologie et Rationalité » (1977), Georges Canguilhem reprend la
notion du rôle de l’histoire des sciences à l’égard de l’épistémologie, et
réciproquement. Canguilhem souligne que l’histoire des sciences, aux
XVIIIème et XIXème siècles, n’avait pas recours à une épistémologie, parce
que cette discipline n’existait pas comme telle. L’histoire des sciences est-elle
pour autant « le laboratoire d’épistémologie » (p. 13) ? L’histoire des sciences
n’est pas une pure réduction de la science « à un exposé des rapports
chronologiques et logiques entre différents systèmes d’énoncés », à une
4
époque donnée en vue de fournir un matériau à une épistémologie.
Finalement, dans la perspective de Canguilhem, il est bien difficile de
séparer histoire des sciences et épistémologie. L’histoire des sciences n’est
pas une simple historiographie qui pourrait être faite par le scientifique,
l’épistémologue n’a pas à renoncer à sa relation spécifique à l’histoire des
sciences.
En effet, le scientifique cherche à faire l’histoire de sa discipline en tant
qu’elle est complémentaire de ses recherches, et qu’elle cherche à en fonder
la fécondité, à les interpréter. L’histoire des sciences faite par le scientifique
inaugurerait une herméneutique de la science. L’histoire des sciences faite
par l’épistémologue a pour but, selon Canguilhem, de réaliser une
abstraction à partir de la succession des faits scientifiques. De cette
abstraction surgit une mise en ordre, un « cheminement ordonné latent »,
« dont la vérité scientifique présente est le terme provisoire » (p. 18). Situer
les continuités et les ruptures, les « obstacles épistémologiques » (p. 20) au
sens de Bachelard, cela permet de situer le « vrai » auquel aboutit le discours
scientifique. Ainsi, discerner le « vrai » en sciences expérimentales
impliquerait un recul, une mobilisation conjointe de l’épistémologie et de
l’histoire des sciences. Selon Canguilhem, le discours scientifique « est une
histoire dont l’épistémologie doit réactiver le sens » (p. 21). Un éclairage
épistémologique de l’histoire des sciences évite de conclure sur une
historiographie utile au scientifique, elle évite aussi de laisser l’historien
« prendre des persistances de termes pour des identités de concepts, des
invocations de faits et observations analogues pour des parentés de méthode
et de questionnement, et par exemple, de faire de Maupertuis un
transformiste, ou un généticien avant l’heure » (p. 21).
Enfin, une fonction assignée par Canguilhem à l’histoire des sciences n’est
pas négligeable : c’est celle qui consiste à distinguer, voire à séparer
l’idéologie de la science. Aussi l’historien des sciences ne sera pas tenté
d’établir une continuité entre des découvertes scientifiques qui se veulent
objectives et des éléments d’idéologie. De ce point de vue, le « Rêve de
d’Alembert » apparaît constituer une idéologie en tant qu’il est un « discours
de philosophe » à prétention scientifique (p. 44), mais qui emprunte à la
science et son objet, et sa norme de scientificité, sans se référer à
l’expérience. Une idéologie scientifique comme le matérialisme de Diderot a
eu un rôle précurseur à l’égard de la métaphysique et de l’explication
scientifique ; mais en empruntant ses fondements à la théorie des unités
élémentaires, la pensée de Diderot se constitue en croyance à l’égard de la
constitution des organismes et des sociétés chez les êtres vivants à partir
d’une composition d’entités matérielles.
Au-delà même de l’histoire des sciences, il est assez habituel de voir chez
Canguilhem la recherche d’une anthropologie. Ainsi, si l’histoire des sciences
de la vie n’a pas directement une fonction anthropologique, elle reste ouverte
à cette fonction. A différentes époques, le discours scientifique a posé des
normes qui peuvent être comprises dans le sens d’une « normalité humaine »
(cf. Le Blanc G., La vie humaine, Anthropologie et biologie chez Georges
5
Canguilhem, PUF, 2002, p. 111). Ainsi, faire la généalogie des textes
scientifiques permet de comprendre comment les sciences ont pu faire
apparaître des « valeurs normalisatrices dans les pratiques humaines » ; c’est
notamment le cas en médecine ou en philosophie selon Canguilhem. Ainsi,
la médecine révèle « l’originalité de l’ordre humain » (p. 191) éprouvé par la
maladie. Dans la maladie, la subjectivité apparaît comme conscience des
normes, mais aussi comme capacité d’établir de nouveaux équilibres avec le
milieu, de nouvelles normes. Ainsi, le vivant est créateur de normes pour
Canguilhem, il a l’initiative d’une « soumission du milieu à une normativité »
(p. 181), même si celui-ci est défavorable.
En biologie et en médecine, le philosophe et historien des sciences peut alors
repérer en quoi consistent les « processus d’individualisation de la vie ». Ces
processus et la manière dont ils ont été perçus au cours de l’histoire sont
fondateurs d’une anthropologie. Canguilhem considère que la saisie de la
subjectivité humaine, vue du côté de la fragilité ou du côté de la valorisation
intérieure, est fondatrice d’une anthropologie.
Une anthropologie fondée du côté de la précarité du vivant humain
correspond à une logique de la vie et à un enracinement du social dans le
vital (cf. p. 192). Dans l’autre cas, la conscience intérieure de l’esprit humain
implique une invention proprement humaine de la société, cette invention
étant porteuse de contraintes. Ainsi, au-delà de l’activité historique et
épistémologique du philosophe des sciences, il est possible de repérer, dans
la biologie et son histoire, des éléments fondateurs de normes sociales des
activités humaines. Pour Canguilhem, l’activité physiologique du sujet en
bonne santé est fondatrice de normes de la vie sociale et professionnelle. Par
ailleurs, les historiens des sciences ont beaucoup insisté sur le modèle de
l’organisme société en zoologie à la fin du XIXème siècle, tel qu’il apparaît
chez le zoologiste E. Perrier dans « Les colonies animales et la formation des
organismes » en 1881, modèle qui est repris comme modèle normatif pour les
sociétés humaines par Durkheim dans « La division du travail » en 1893, et
qui sera à nouveau commenté par Bergson au plan des propriétés de l’élan
vital, dans Evolution créatrice en 1907. Des modèles proprement biologiques
sont ainsi intégrés, non sans certains abus d’usage de l’analogie, dans des
modèles anthropologiques ou sociologiques. Mais l’usage des fondements
biologiques du vivant humain chez Georges Canguilhem est beaucoup plus
souple ; à partir des découvertes et théories médicales et biologiques, il s’agit
de comprendre le jeu de contraintes et de liberté au cœur duquel s’inscrit
l’individu s’insérant dans la société, avec son autonomie créatrice et sa
culture scientifique et technologique.1
1 Du biologique au social, l’activité de l’individu est productrice ; la culture scientifique fait
partie de l’individu et influence ses activités vitales.
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II Lakatos : l’histoire des sciences et les programmes de recherche.
Le rapport que préconise Lakatos entre histoire des sciences et philosophie
des sciences montre une distance plus grande entre ces deux disciplines ;
leur autonomie réciproque s’en trouve renforcée. Alors que chez Canguilhem,
il est impossible de séparer histoire et philosophie des sciences, au point de
faire une épistémologie de l’histoire des sciences, Lakatos part d’une
épistémologie se construisant de façon autonome et basée, comme chez
Popper, sur le falsificationnisme méthodologique. Il y a bien mise à l’épreuve
d’une théorie par l’expérimentation, avec réfutations d’hypothèses
scientifiques afin d’en fonder d’autres en théorie (cf. p. 36) 2 . Mais Lakatos
établit un lien entre l’histoire des sciences d’une part, le falsificationnisme
méthodologique d’autre part. Il s’agit d’affiner ce qui s’est passé réellement
dans l’histoire lorsque telle ou telle théorie a été acceptée ou réfutée. En se
basant essentiellement sur la physique, Lakatos explique longuement que
les hommes de sciences prennent parfois des décisions irrationnelles 3. La
mécanique de Copernic a été acceptée malgré des éléments de preuves
contre la rotation de la terre. Bohr a accepté une théorie d’émission de la
lumière qui allait contre la théorie bien établie de Maxwell (cf. p. 36).
Historiquement, il y a donc un désaccord entre certains tournants
scientifiques et le falsificationnisme méthodologique : on trouve des
exemples de programmes de recherche qui reposaient, certes, sur de
nouvelles bases, mais qui n’avaient pas pour autant enterré le programme de
recherche précédent. L’histoire des sciences ne confirme pas de façon
immédiate le falsificationnisme méthodologique.
La solution adoptée par Lakatos est alors d’interpréter le falsificationnisme
de façon large. Une théorie n’est pas forcément réfutée par le rejet d’une de
ses hypothèses principales dans tel fait scientifique, selon telles
circonstances. Comme Popper, Lakatos se base sur le rejet ou le non-rejet
d’une théorie ; mais il introduit un critère historique qui est le duel, à une
époque donnée, entre deux théories rivales. Lorsque la théorie précédente est
rejetée, c’est parce que la nouvelle théorie la dépasse « par son contenu
empirique corroboré, c’est-à-dire seulement si elle conduit à découvrir des faits
inédits » (p. 38). Aussi, on peut accepter la nouvelle théorie du fait que son
contenu empirique est à la fois plus large et vérifié dans les faits. Mais, dans
une vision probabiliste, ce qui compte d’abord, c’est d’avoir des raisons
suffisantes pour rejeter ou ne pas rejeter la théorie précédente. Enfin, la
falsification n’a rien d’automatique ; la réfutation d’une théorie par une autre
peut être progressive du fait qu’il y a un progrès net au plan de certaines
anomalies ou de la prédiction de faits inexpliqués. Ainsi, l’acceptation
progressive d’une théorie est étroitement liée au rejet de la théorie
précédente quant à l’extension et à l’authentification des informations
scientifiques.
2 Lakatos I., Histoire et méthodologie des Sciences, PUF, Paris, 1978, trad. de C. Malamont et JF Spetz, 1994.
3 La précision est d’importance car son point de vue apparaîtra difficilement transposable à la biologie.
7
Une difficulté de ce point de vue de Lakatos, est que, s’il est relativement
bien adapté à la succession des théories en physique, son inculturation dans
les divers domaines de la biologie est loin d’être évidente. En effet, en
biologie, ce que l’on réfute, ce ne sont pas des théories en bloc, mais le plus
souvent, des hypothèses ou des modèles assez partiels. Par exemple,
historiquement, un modèle de classification basé sur les clades et la
phylogenèse en supplante un autre, basé sur les critères de ressemblances
morphologiques et d’interfécondité. Le modèle de la circulation du sang a
remplacé celui de l’irrigation de l’organisme à partir du cœur (la
« distribution » au sens d’Aristote et de Galien). On peut encore dire que les
divers modèles de transmission héréditaire des caractères intégraient, au
XIXème siècle, les caractères acquis au cours de la vie d’un individu, alors
que ce n’est plus le cas dans le cadre paradigmatique de la théorie mendélo-
morganienne. Mais, si les expérimentations menées et les instruments de
mesure plus sophistiqués permettent de réfuter certaines hypothèses ou
modèles de représentation, on ne peut pas dire pour autant qu’il y ait rejet
d’une théorie dans sa cohérence globale. D’abord, il existe peu de théories
globales en biologie. On peut parler de diverses théories de l’évolution ; en
neurobiologie, on peut sans doute envisager une théorie globale de
l’intégration neuronale. Peut-être l’endocrinologie implique-t-elle aussi son
cadre théorique, de même que la cytologie présuppose la théorie cellulaire.
Mais, le plus souvent, ce qui est en jeu c’est la représentation, le modèle, qui
est plus ou moins adapté dans tel cas, qui sera affiné ou pas par tel
complément d’information ou de représentation, voire supplanté par un
nouveau modèle. En cytologie au cours du XXème siècle, c’est le cas de la
succession des différents modèles membranaires ainsi qu’en ce qui concerne
le transport des ions ou des différentes molécules de cellule à cellule.
Par contre, dans le cadre de la physique, Lakatos introduit le rôle du
programme de recherche dans l’histoire des théories scientifiques. Le critère
de démarcation d’une théorie scientifique vient alors de la pertinence et de la
cohérence de l’ensemble d’un programme de recherche dans sa méthodologie
(cf. p. 163 sq.). Nous avons là une notion très intéressante et qui peut
s’appliquer dans de nombreux domaines contemporains de la recherche. Le
programme de recherche est une notion assez précise en histoire des
sciences, dans la mesure où l’objet et les hypothèses fondatrices d’un
programme de recherche sont connus. Il existe des programmes de
recherche concurrents, des programmes de recherche qui apparaissent et
d’autres qui disparaissent en fonction du contexte historique, social,
économique, culturel. Il reste parfois difficile de mesurer l’extension d’un
programme de recherche en sciences biologiques (par exemple, le programme
de recherche original de Darwin va se différencier rapidement en divers
programmes de recherches, adaptés à des objets aussi différents que sont la
population, les espèces et leur évolution, les interactions de parasitisme,
mutualisme, symbiose, etc., les gènes, les molécules, etc.). Néanmoins, on
peut définir un programme général de recherche autour de principes
fondamentaux avec leurs corollaires. La complexité et la variété de l’objet
jouent peut-être plus en biologie qu’en physique, mais rien ne nous empêche
d’imaginer un programme général de recherche, s’imposant dans le temps (le
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néodarwinisme, par exemple), et se différenciant en sous-unités. Construites
autour du même noyau fondateur, ces sous-unités peuvent évoluer et
introduire avec le temps deux éléments. Par exemple, en biologie, la théorie
endosymbiotique de l’évolution suppose que l’évolution se fait parfois (en
particulier au plan cellulaire) par des mécanismes d’intégration symbiotique,
ces modèles n’étant évidemment pas généraux et restant subordonnés aux
principes darwiniens. Mais on peut imaginer que les modèles d’une théorie
subordonnée se différencient progressivement de la théorie dominante, au
point de constituer leur propre programme de recherche, tout en restant
théoriquement intégrés dans le programme général. C’est un peu ce qui se
passe avec la théorie de l’évolution par endosymbiose qui constitue un (ou
des) programme(s) de recherches qui cultivent une grande originalité tout en
restant subordonnés au principe de sélection naturelle.4
Pour conclure, il nous semble viable de suivre (au moins en partie) Lakatos
et d’établir une histoire des sciences fondée sur les programmes de
recherche. Mais il paraît aussi trop général de parler de « programme de
recherche de Ptolémée » ou de « programme de recherche de Copernic ».
L’exemple de la physique et de l’astronomie au XVIIème siècle sont des
expériences trop vastes qui n’ont plus eu d’équivalent par la suite. D’abord
l’histoire prouve que de vastes programmes de recherche (comme celui de
Copernic, cf. p. 170), ont plutôt été abandonnés par la suite. Le programme
de recherche de Newton est à la fois aussi vaste (puisqu’il intègre tous les
types de mouvement, de la mécanique la plus immédiate du mouvement
d’une bille jusqu’à la mécanique céleste) et plus précis, plus progressif. Les
lois fondamentales de Newton, combinées à l’outil mathématique du calcul
infinitésimal, permettaient également une analyse de tous les types de
mouvement, de leurs causes, de leurs effets et de leurs implications.
Cependant, dans l’analyse du programme de recherche scientifique, nous
retrouvons le problème de Canguilhem. Le programme de recherche a une
durée de vie limitée, il s’incarne dans une histoire des sciences qui implique
des acteurs, des expérimentations, des événements et un contexte
historique. L’analyser pour en découvrir, comme le fait Lakatos, un noyau
dur et un glacis protecteur, des corollaires, des applications, cela réclame de
faire l’épistémologie d’une histoire des sciences. Aussi, si théoriquement
Lakatos différencie l’épistémologie d’une recherche scientifique et son
histoire, concrètement, l’épistémologue va rechercher, à travers l’histoire, le
développement des programmes de recherche successifs, leurs caractères
types et des critères de différenciation. Il demeure que, opter pour le point de
vue de Lakatos plutôt que pour le point de vue de l’école française d’histoire
et philosophie des sciences, c’est opter pour une histoire des théories
scientifiques plutôt que pour une histoire des faits scientifiques ou des idées
scientifiques ; c’est préférer l’histoire des théories scientifiques à l’histoire
des scientifiques eux-mêmes et de leurs recherches individuelles.
Cependant, dans les deux cas, ce sont des épistémologues qui font l’histoire
des sciences, et on cherche donc une conclusion philosophique.
4 La symbiose confère un avantage sélectif évident, au moins pour l’un des partenaires, si ce n’est pour la
nouvelle unité d’évolution.
9
Faire l’histoire d’un programme de recherche n’est pas étudier une suite de
textes d’un ou plusieurs auteurs, c’est finalement reconstruire une histoire
rationnelle. Il est vrai que, en biologie notamment, cette histoire rationnelle
du programme de recherche, ne peut pas se passer d’une histoire plus
factuelle, plus empirique, peut-être plus incarnée dans un contenu textuel et
expérimental, et dans l’histoire de personnes et de sociétés. En réalité, les
deux types d’explication, celui de Canguilhem et celui de Lakatos, ne
s’opposent pas : ils sont complémentaires.
Une histoire des découvertes scientifiques, des publications, des hommes
paraît plus immédiate. Elle demande une connaissance du contexte
historique, philosophique et culturel dans lesquels ces activités scientifiques
ont été exercées. Mais comme le reconnaît Canguilhem lui-même, on est
amené à faire une épistémologie de ces recherches d’histoire des sciences.
Mieux vaut alors bien distinguer le point de vue de l’épistémologue et
l’appliquer à des éléments d’histoire permettant de caractériser l’émergence,
la transformation, voire la disparition d’un programme de recherche ou de
l’une de ses parties.
Ainsi, selon Lakatos, la philosophie des sciences fournit des méthodologies
expérimentales qui permettent de reconstruire l’histoire. Cette
reconstruction rationnelle de l’histoire ne peut pas se passer de l’histoire
factuelle elle-même. Mais elle s’en distingue radicalement, et Lakatos
souligne que selon la méthodologie choisie, la reconstruction historique
n’aura plus le même sens. On peut avoir une histoire des sciences
inductiviste, une histoire des sciences conventionnaliste, une histoire des
sciences falsificationniste. Par exemple, l’historien inductiviste « ne connaît
que deux sortes de découvertes scientifiques authentiques : les propositions
portant sur des faits durs et les généralisations inductives » (p. 188).
L’historien conventionnaliste se fonde sur « la construction » cumulative d’un
« système de classement » (cf. p. 188-192). C’est intéressant parce que dans
ce cas, l’historien des sciences est marqué par une conception de la nature
de la science et du progrès scientifique. Dans le fond, Lakatos considère que
ni l’inductiviste, ni le conventionnaliste, ni le falsificationniste (Popper) ne
sont capables de reconstruire des éléments d’un programme de recherche.
L’inductiviste insistera sur les généralisations successives de la science en
tant qu’elles marquent des points décisifs de son histoire. Le
conventionnaliste considère que le progrès des sciences est « cumulatif » (p.
191), et que les faits sont classés selon les présupposés d’un système (Par
exemple, le positivisme comme idéologie scientifique). Enfin, le
falsificationniste méthodologique apprécie les faits selon qu’ils confirment
ou, au contraire, « entrent en conflit avec un énoncé de base accepté » (p.
194).
Par rapport à tout cela, la méthodologie des programmes de recherche
scientifique « propose une nouvelle reconstruction rationnelle de la science »
(p.198). Retrouver un programme de recherche et ses variantes suppose
qu’un seul énoncé ne saurait suffire à rejeter une théorie (à l’inverse de
Popper, cf. p. 199). Mais la multiplication des énoncés et des faits, en
10
contradiction avec une théorie précédente, permet d’apprécier le « caractère
progressif ou dégénératif d’un programme » (p. 200). Cependant, son
extension, ses limites, ne sont pas aisées à préciser. La méthodologie des
programmes de recherche conduit souvent à repérer les rivalités entre deux
programmes s’étendant à toute une science.
III Quelques conclusions sur les rapports complexes entre sciences,
histoire et philosophie.
L’historien conventionnaliste aura tendance à faire passer les faits
historiques à travers une idéologie philosophique, -celle d’Auguste Comte par
exemple-. Nous venons de dire que la reconstruction ainsi pensée était plus
ou moins vaine. Donc la question dégagée par notre travail est de
comprendre la position occupée par celui qui fait l’histoire d’une discipline.
L’historien des sciences a besoin d’une philosophie et d’une épistémologie
afin de déterminer l’importance des critères à utiliser.
La pure objectivité historique voulue par le positivisme n’existe pas.
Il y a une philosophie des sciences des historiens, et elle influence nettement
la reconstruction de l’histoire. Il y a aussi un besoin en philosophie des
sciences, de celui qui pratique l’histoire des sciences. Selon J.-F. Stoffel, il y
a une complémentarité entre histoire des sciences et philosophie des
sciences 5. Ainsi, le philosophe des sciences trouvera, dans le traitement
d’un problème historique, une multitude de cas d’application qui pourront
faire l’objet d’un traitement épistémologique. L’histoire est-elle pour autant
un instrument de contrôle pour la philosophie ? En fait, si l’histoire des
sciences achevée présuppose une philosophie des sciences, alors il ne peut y
avoir de véritable mise à l’épreuve. « Comment serait-il possible de demander
à l’histoire de venir tester cette philosophie sans tomber dans un cercle vicieux
(….) ? » interroge JF Stoffel 6. L’histoire des sciences ne saurait être un
« tribunal qui rend des jugements sans appel » dans la mesure où, comme
nous avons vu, elle est influencée par différentes philosophies. Tout est-il
pour autant relatif ? Non, parce que l’historicité de l’histoire des sciences est
aussi capable, d’une certaine manière, de mesurer les reconstructions des
philosophes. Il y a des faits historiques irréfutables, des textes, des filiations
entre scientifiques, qui s’imposent. C’est donc l’interaction entre histoire des
sciences et épistémologie ou critique qui peut être féconde dans le regard
porté sur l’histoire des connaissances d’une discipline.
« La philosophie des sciences sans l’histoire des sciences est vide. L’histoire
des sciences sans la philosophie des sciences est aveugle » (Lakatos).
5 « L’histoire des sciences présente l’intérêt de faciliter notre étude de la démarche scientifique dans la mesure
où elle nous offre un raisonnement qui, sous la difficulté du problème à résoudre, se déploie en quelque sorte au
ralenti » Stoffel J.-F., Revue philosophique de Louvain, 96,3, p. 423
6 Stoffel J.-F., op. cit. p. 424
Article
The article presents a critical review of the form and content of the Polish translation of Hans-Jörg Rheinberger’s book entitled Epistemologia historyczna (Historical epistemology) (Warsaw: Oficyna Naukowa, 2015. Translated [from German] by Jan Surman. ISBN 978-83-64363-20-7, pp. 336), indicating both the substantive advantages of this book and its some (mainly linguistic) shortcomings.
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