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La région du lac Inlé (Birmanie) dans la mondialisation: une région en transition

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Abstract and Figures

Ce mémoire de Master 2 s'attache à examiner l'insertion de la région du lac Inlé (Birmanie/myanmar) dans les réseaux et les dynamiques de la mondialisation. Nous montrons en quoi la célèbre agriculture flottante locale est en réalité très intégrée à la mondialisation; nous examinons ensuite les grandes difficultés du secteur de la pêche, qui remet en question le mode de vie de nombreux habitants; enfin, nous étudions la mise en tourisme de la région: quels acteurs, quels réseaux, quels processus ont construit le tourisme actuel, et comment ce dernier évolue-t-il vers un tourisme de masse mondialisé?
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1
Michalon Martin
Master 2 de géographie
Mention Interface Nature-Sociétés
Université Lumière Lyon 2
Le jardinier et le pêcheur dans la
mondialisation :
le lac Inlé (Birmanie), une région en
transition
Préparé sous la direction de :
- Mr Yanni Gunnell, professeur, Université Lumière Lyon 2
- Mr François Mialhe, maître de conférence, Université Lumière Lyon 2
Membres du jury :
- Mr Yanni Gunnell, professeur, Université Lumière Lyon 2
- Mr François Mialhe, maître de conférence, Université Lumière Lyon 2
- Mr Michel Mietton, professeur, Université Jean Moulin Lyon 3
2
Remerciements
Tout au long de cette passionnante période que fut la préparation de ce Master 2, le travail de terrain,
et la rédaction de ce mémoire, j’ai eu la chance de pouvoir m’appuyer sur de nombreuses personnes et
amis, qui ont su me soutenir, m’orienter, me conseiller, et m’ouvrir les yeux.
Je voudrais tout d’abord remercier MM. Yanni Gunnell et François Mialhe pour leur suivi sans faille,
leur réactivité, leur relecture assidue, leur oreille attentive et leurs conseils judicieux, qui m’ont permis
de réaliser ce rêve. Ce fut une grande chance que de pouvoir travailler sous votre direction.
Je tiens ensuite à remercier du fond du cœur Dar-Dar, mon interprète birmane, dont le sourire,
l’intelligence, la vivacité, l’initiative et la gentillesse ont transformé mon travail de terrain en une
quête passionnante et agréable. Cé-zu mya-gyi tin-ba-deh, za-ga-byan! Je voudrais par la même
occasion témoigner de mon infinie gratitude à tous les interlocuteurs que j’ai pu rencontrer et qui
m’ont toujours accueilli avec une immense gentillesse et force tasses de thé, ainsi qu’à tous mes amis
de Nyaungshwé, qui ont rendu mon séjour des plus agréables, avec une mention spéciale pour Thu-
Thu, ses conseils et son sourire.
Je me sens aussi profondément redevable à Misuu pour son hospitalité légendaire, son extraordinaire
bienveillance, ses histoires incroyables… Une personne que j’admire pour son engagement courageux
pour le lac, les Intha et les Birmans, et pour son optimisme. Si la Birmanie a besoin d’espoir, vous êtes
son visage…
Je tiens également à remercier du fond du cœur toute l’équipe de l’IID, avec qui j’ai eu la chance de
faire un peu de chemin, et d’apprendre beaucoup. Merci à vous, Mike, Anne, Andrea et Sonja pour les
discussions animées, votre bonne humeur, votre compétence et votre énergie !
Une pensée aussi pour Marceline, Fabien et Marion, compagnons de route, compagnons de Birmanie,
dont j’ai énormément apprécié l’ouverture d’esprit, l’intelligence, la gentillesse, et les conseils. Merci
pour ces bons moments passés ensemble.
Je voudrais également témoigner de ma sincère reconnaissance à l’ambassade de France à Rangoun et
à Augustin, qui m’ont rendu de fiers services sur place, ainsi qu’à la région Rhône-Alpes, dont le
soutien financier a été une chance unique, que j’ai constamment appréciée.
Enfin, je tiens vraiment à remercier ma famille, qui m’a donné des rêves et l’envie de les réaliser, qui
m’a constamment accompagné, encouragé sans aucune réserve, et écouté tout au long de cette année,
du lit d’hôpital jusqu’au point final de ce mémoire. Merci.
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Liste des abréviations
AEC : Asian Economic Community
ASEAN : Association des Nations Asie du Sud-Est
FAO : Food and Agriculture Organization
ICIMOD : International Center for Integrated Mountain Development
IDE: Investissements Directs Etrangers
IID : Institute for International Development
INSPQ : Institut National de Santé Publique du Québec
MHT : Ministry of Hotels and Tourism
MTS : Myanmar Tourism Statistics
NCEA : National Commission for Environmental Affairs
OMS : Organisation Mondiale de la Santé
PNUD : Programme des Nations-Unies pour le Développement
SLORC : State Law and Order Restoration Council
4
Conventions linguistiques
L’étude d’un pays étranger et, qui plus est, dont le système d’écriture n’est pas l’alphabet latin,
représente une première difficulté et impose des choix, que nous espérons les plus cohérents possibles.
Le nom du pays d’étude lui-même représente un enjeu d’autant plus sensible qu’il comporte
une dimension politique non négligeable. En effet, suite au renversement du pouvoir en 1988, la
nouvelle junte au pouvoir, le State Law and Order Restoration Council (SLORC), fit le choix
d’abandonner la dénomination de « Union de Birmanie » pour celle de « République de l’Union de
Myanmar » (Defert, 2007). Alors que « Birmanie » provenait étymologiquement de « Bamar », nom
de l’ethnie dominante du pays
1
, le terme de « Myanmar », plus englobant, était probablement une
manière de rappeler aux minorités ethniques à tendances centrifuges qu’elles appartenaient bel et bien
à l’Etat qu’elles voulaient quitter.
Cependant, tout au long de cette étude, je conserverai le terme de « Birmanie », conformément
à l’usage du Ministère des Affaires Etrangères français, depuis l’arrêté du 25 janvier 1994 (Defert,
2007). Cet arrêté, que l’on peut interpréter comme une protestation politique contre la junte au
pouvoir, est officiellement justifié par le fait que « Myanmar » doit être considéré comme un
exonyme, au même titre qu’« England » pour l’Angleterre ou « Bharat » pour l’Inde (Defert, 2007).
De même, la capitale économique du pays a été rebaptisée Yangon en 1989 mais reste, dans
l’administration française et dans mes écrits, Rangoun, version francisée de Rangoon (appellation
anglaise).
D’autre part, les toponymes sont le résultat de translitérations à partir du birman, qui peuvent
produire plusieurs résultats différents : le principal village lacustre, sur la rive ouest, est ainsi appelé
Ywama par L. Bernot et M. Bruneau (1972), mais Yua-Ma par F. Robinne (2001), tandis qu’ils
appellent respectivement Yaungshwe et Nyaungshwé le bourg principal au nord du lac. Bien que F.
Robinne apparaissent comme le meilleur connaisseur de la région, et qu’il témoigne d’une
connaissance approfondie de la langue birmane, nous faisons le choix d’utiliser les toponymes les plus
souvent rencontrés dans la littérature à notre disposition, et les plus souvent en usage sur le terrain,
même si je suis bien conscient de l’aspect empirique et contestable de certains choix.
Enfin, nous faisons le choix d’orthographier les termes « à la française », préférant le Inlé
français au Inle (ou Inlay) anglais, Nyaungshwé à Nyaungshwe, etc.
1
Les Bamars représentent environ les deux tiers de la population du pays (Seekins, 2006)
5
6
Introduction
1) Le lac Inlé, laboratoire de la mondialisation ?
« Voici la Birmanie, un pays qui sera différent de tous ceux que tu connais », écrivait Rudyard Kipling
dans ses Lettres d’Orient, publiées en 1899. L’un des rares Occidentaux à visiter ce territoire méconnu
en ces premières années de colonisation britannique, il décrit un univers à part, une population
exotique, une culture unique, et des sites mystérieux.
En 2011, le guide Lonely Planet du « Pays d’Or » reprend cette affirmation, et la fait de nouveau
vibrer dans la Birmanie contemporaine : « plus d’un siècle après [Kipling], la Birmanie reste un
monde à part», et l’illustration parfaite de cette sentence, qui figure en couverture de ce même guide
de voyage, est la région du lac Inlé, dans l’est du pays (figure 1). Ce territoire apparaît comme très
spécifique, présentant à la fois un cadre naturel d’exception, au cœur du plateau Shan, et une culture
dont tous les observateurs s’appliquent à souligner l’unicité et la typicité : la culture de l’ethnie intha,
organisée autour de l’agriculture flottante et de la pêche, pratiquée de manière traditionnelle.
L’histoire récente a contribué à alimenter cette image de la Birmanie comme un « monde à
part ». En effet, dans les années 1950, le pays est l’un des plus dynamiques d’Asie du sud-est :
principal exportateur de riz, universités reconnues, élites cultivées, etc (Steinberg, 2010). Or, en 1962,
la prise du pouvoir par le Général Ne Win et la mise en œuvre de la « voie birmane vers le
socialisme » engendre une fermeture du pays : « les partis politiques furent interdits en 1964. Le pays
était absolument coupé du monde extérieur » (Steinberg, 2010). Les échanges avec les pays voisins
sont des plus ténus, et les étrangers sont soigneusement tenus à l’écart du pays
2
. Le coup d’Etat du
SLORC en 1989 marque une rupture avec le socialisme, et le gouvernement libéralise progressivement
l'économie, sans pour autant s'orienter vers la démocratie. La communauté internationale, menée par
les Etats-Unis, renforce alors les sévères sanctions contre le pays, accroissant son isolement
(Steinberg, 2010).
Or, ces dernières années ont été l’occasion d’une métamorphose profonde de la Birmanie. En
1996, le gouvernement initie la « Visit Myanmar Year », destinée à promouvoir le tourisme dans le
« Pays d’Or ». En 1997, le pays adhère à l’ASEAN
3
, et débute, avec des décennies de retard sur ses
voisins, son « inclusion asiatique » (Tournier, 2007). Enfin, les élections de 2010, l’accession au
pouvoir d’un pouvoir civil en 2011, et ses timides gestes en faveur de la démocratie marquent la ré-
ouverture politique du pays sur la scène internationale et le retour des investisseurs et des touristes.
Si la Birmanie reste bien sûr très atypique, présentant des traits qui ont largement disparu dans
l’Asie du sud-est contemporaine, elle n’est donc plus « un monde à part », pour reprendre les termes
du Lonely Planet : la bulle dans laquelle s’était retranché le pays a éclaté, et ce dernier se retrouve
depuis une dizaine d’année au beau milieu d’une Asie du sud-est incroyablement dynamique et
mondialisée, parcourue par des flux matériels et immatériels intenses. La Birmanie apparaît donc
comme un laboratoire, unique en Asie et peut-être au monde, de la mondialisation. Si la définition de
cette dernière a longtemps été cantonnée à sa dimension économique, qui est « le processus historique
d’extension progressive du système capitaliste dans l’espace géographique mondial » (Carroué, 2004)
générant des flux de biens et de capitaux, elle s’est enrichie par la suite d’une dimension culturelle (le
monde devenant alors un « village planétaire, selon M. McLuhan, 1967). La mondialisation se traduit
enfin par une mise en mouvement généralisée des hommes, par le biais des flux migratoires ou
touristiques. L’ensemble de ces processus est la manifestation de la mondialisation au sens large,
2
De 1964 aux années 1990, les journalistes étrangers ne pouvaient ainsi obtenir que des visas de 24h (Ko Ko
Thett, 2012). Pour la Visit Myanmar Year de 1996, les touristes n’avaient encore droit qu’à deux semaines de
visa (Aye Myint, 2007).
3
Association des Nations d’Asie du Sud-Est
7
entendue comme évolution des activités humaines vers un « système-monde »
4
unique, intégré et
interdépendant.
Afin de mieux comprendre la mondialisation comme dynamique, mais aussi comme état de
fait, comme « déjà-là », il nous importait de cibler notre étude sur une région de Birmanie qui offre
une cohabitation, une juxtaposition entre la mondialisation en cours et son résultat d’ores et déjà
observable. La région du lac Inlé nous a semblé spécialement intéressante : cette région, auparavant
assez isolée et dont la majorité des connexions ne dépassaient guère l’espace birman, est aujourd’hui
en cours d’intégration au système-monde et il nous semble opportun d’interroger les manifestations
différenciées de cette dynamique dans l’espace, dans le temps, et dans les sociétés.
4
Concept élaboré par Fernand Braudel, développé par Immanuel Wallerstein (1974) et appliqué à la géographie
par Olivier Dollfus dans la Géographie Universelle (1990).
8
Figure 1: Localisation du lac Inlé
9
2) Le lac Inlé dans la littérature scientifique: une région coupée du
monde ?
L’étude de cette région précise nous semble d’autant plus intéressante que la littérature
scientifique récente considère encore largement le lac Inlé comme isolé, comme s'il était en situation
d’insularité vis-à-vis des échelles spatiales supérieures, souvent décrites de manière assez floue, alors
que l’emboîtement des échelles, leur connexion, est précisément l’une des traductions majeures de la
mondialisation.
Cette carence de la bibliographie s’explique en partie par les disciplines qui se sont penchées
sur le lac Inlé : des aventuriers coloniaux, des sociologues, des spécialistes de la pollution ou des
économistes ont étudié la région, mais très rares sont les géographes qui se sont attelés à cette tâche,
comme le montre une rapide revue de la littérature existante. Cette dernière peut être décomposée en
trois grandes phases.
Tout d’abord, des études assez monographiques et descriptives furent produites lors des
premières explorations de la région. En 1897, le Britannique Woodthorpe décrit de manière assez
folkloriste le mode de vie des « tribus » du lac, avant qu’en 1918, son compatriote britannique N.
Annandale ne prolonge la tendance monographique de l’époque en étudiant la région d’Inlé, ses traits
physiques, géomorphologiques, et en dressant un portrait de l’agriculture flottante. Plus de cinquante
ans plus tard, Michel Bruneau et Lucien Bernot décrivent pour la première fois avec précision les
techniques d’agriculture flottante, la composition ethnique de la région, et les spécialisations
artisanales des villages (Bruneau et Bernot, 1972). Dans ces trois cas, la région d’Inlé n’est nullement
intégrée dans un quelconque contexte régional, encore moins national, ce qui est probablement
révélateur de l’isolement de ce territoire, vivant en quasi-autarcie.
Après les années 1980 et 1990, années peu favorables à la recherche à cause du raidissement
du pouvoir, les chercheurs font leur retour à Inlé au tournant du XXI
ème
siècle, avec une phase de
recherche à but opérationnel, souvent à l’initiative de scientifiques japonais et américains plus orientés
vers des disciplines de « sciences exactes » et des enjeux écologiques que vers les sciences humaines.
En 2000 est publié l’un des articles de référence sur le lac Inlé, écrit par Myint Su et A.D. Jassby, mais
qui ne prétend pas être un travail de recherche, de production de savoir nouveau : « notre but est de
rassembler les informations existantes pour fournir un point de référence pour les futurs chercheurs »
(Myint Su et Jassby, 2001). Cette publication est donc la synthèse des rares travaux précédents sur les
caractéristiques physiques, faunistiques, démographiques du lac et sur ses enjeux environnementaux.
En 2001, S. Butkus et Myint Su publient un article sur l’excès de produits phytosanitaires utilisées
dans et autour du lac par rapport à celles que ce dernier est en théorie capable d’absorber. En 2006, F.
Akaishi et al. publient des analyses de l’eau du lac qui confirment son état de pollution, tandis que la
National Commission for Environmental Affairs dévoile un portrait de la région qui, de nouveau,
discute l’évolution de la surface du lac, celle des surfaces de jardins flottants et celle de la
démographie locale (NCEA, 2006). Dans le même domaine, C. Sidle et al. concluent en 2007 à une
chute de la surface en eaux libres au bénéfice des jardins flottants, étude prolongée en 2009 par T.
Furuichi qui analyse par télédétection les changements d’utilisation du sol sur le bassin versant du lac,
ébauche d’un élargissement scalaire.
Cependant, si toutes les publications mentionnées éclairent avec justesse les enjeux
environnementaux du lac, elles ont toutes en commun une focalisation sur l’échelle locale, ce qui ne
permet pas de replacer les dynamiques qu’elles décrivent dans un contexte spatial, économique et
social plus large qui pourrait les expliquer. Au-delà d’un « blocage scalaire », il apparaît que certains
enjeux ne sont même pas mentionnés dans ces travaux : le tourisme, les migrations, et les rapports
entre acteurs du territoire sont ainsi les grands absents de cette littérature occidentale.
A cette même époque, la thèse de l’ethnologue François Robinne fait figure d’exception, seule
étude de sciences humaines dans cette période de « sciences exactes ». Son ouvrage, Fils et maîtres du
10
lac ; Relations interethniques dans l’Etat Shan de Birmanie (2000), qui fait référence sur la région,
décrypte pour la première fois avec grande précision l’univers mental et spirituel de la population, et
l’affirmation économique et symbolique des Intha sur les autres ethnies. Cependant, du fait de cette
focale, les connexions de ce territoire avec le reste du pays sont plus ou moins passées sous silence.
L’anthropologue Yves Goudineau signale ainsi : « on peut se demander si [François Robinne] n’est
pas quelque peu prisonnier du modèle structural du « lac » qu’il a construit, cadre qui […] lui fait
délimiter une sorte d’isolat régional, à l’histoire un peu courte et dont les prolongements
géographiques sont à peine signalés. […] Le lac Inlé, loin d’être un lieu isolé du monde, est au cœur
de la géographie birmane, l’une des principales destinations aujourd’hui proposées aux touristes, et
l’on s’étonne que l’auteur ne prenne aucun temps pour tenter de situer sa portée au sein de l’espace
national » (Goudineau, 2001)
Après 2010 s’ouvre la dernière période de la recherche occidentale, durant laquelle les sciences
humaines s’affirment au sein du débat. En 2010, Oo et al. étudient le lien entre agriculture flottante et
pollution non plus sous l’angle des surfaces ou des teneurs de l’eau en nitrates, mais sous l’angle de
l’éducation à l’environnement et de la diffusion des bonnes pratiques agricoles, tandis que la même
année, Kyaw Zin Aung Soe analyse les stratégies d’adaptation des Intha face aux incertitudes de
l’agriculture flottante et aux fluctuations du marché. Dans le même état d’esprit, en 2012, I. Okamoto
étudie pour la première fois les difficultés de la pêche à Inlé, et les stratégies des pêcheurs pour y faire
face. Si ces trois articles n’intègrent pas le lac dans des échelles et des dynamiques plus larges et dans
des échelles variées, ils ont cependant le grand mérite de marquer un nouvel intérêt de la recherche
pour les acteurs et la gouvernance autour du lac Inlé.
On peut donc noter au fil du temps un glissement des « sciences exactes » vers les sciences
humaines, l’élargissement vers de nouveaux enjeux, l’étude des stratégies d’acteurs, etc. On peut
interpréter cette évolution à la lumière de l’ouverture politique du pays. Pendant de longues années,
faire de la recherche en sciences humaines en Birmanie, rencontrer des acteurs, les faire parler, était
une gageure, et le chercheur était vite considéré avec méfiance (Lubeigt, comm. orale). Il devait donc
se contenter de télédétection, d’analyses physico-chimiques très objectives, et observer cette région
avec beaucoup de recul et de précaution, en restant à l’écart de toute considération sociale ou
politique. La relative ouverture du régime, depuis 2010, a permis un renouvellement scientifique et
l’élargissement du spectre des recherches possibles.
Si la littérature occidentale est une source majeure et de grande qualité, les chercheurs birmans ne sont
pas en reste, et produisent des travaux qui, bien que peu accessibles
5
, peuvent fournir des informations
utiles sur des sujets qu’ils sont les premiers à étudier.
L’ouvrage de référence sur la région est le mémoire de Master de Ma Thi Dar Win sur l’agriculture
flottante du lac Inlé, soutenu en 1996, détaillant les techniques agricoles, et fournissant des données
étonnamment détaillées sur les surfaces cultivées, les volumes récoltés, les quantités d’intrants
utilisées et l’auteure est, aujourd’hui encore, la seule à avoir étudié de manière approfondie les circuits
de commercialisation des produits agricoles, du champ jusqu’aux marchés de Rangoun ou de
Mandalay. En 2007, Aye Myint soutient une thèse pionnière sur le développement du tourisme autour
du lac Inlé, fournissant de précieuses statistiques sur le profil des touristes et sur les acteurs locaux du
tourisme. Cette étude est élargie en 2009 par Nang Nwe Nwe Win, qui soutient une thèse sur les
dimensions spatiales des activités économiques dans le district de Nyaungshwé, spectre large qui, en
plus du tourisme, couvre les activités traditionnelles (agriculture, pêche, artisanat). On peut enfin noter
la thèse, plus proche des préoccupations écologiques occidentales, de Saw Yu May (2007) sur la
qualité des eaux du lac Inlé et l’évolution de la surface de ce dernier.
Ces ouvrages sont tout à fait novateurs et riches d'enseignements pour le chercheur en sciences
humaines, mais ils doivent être utilisés avec précaution. En effet, ces thèses sont souvent plus des
recueils statistiques que de véritables analyses géographiques, qui mettraient en évidence des
5
La production d’un chercheur en Birmanie se résume bien souvent à une thèse (les activités de recherche sont
très limitées dans la suite de la carrière universitaire, faute de moyens financiers), introuvable sur Internet et en
Europe. Il est donc nécessaire de se procurer les versions papier de ces ouvrages une fois sur le terrain.
11
dynamiques, et spatialiseraient des phénomènes. De plus, les nombreuses statistiques présentées sont
le plus souvent issues de sources gouvernementales, dont l’objectivité est bien souvent critiquable. De
surcroît, si les ouvrages en question comportent bien une bibliographie en fin d’ouvrage, la source des
informations n’est jamais citée dans le texte. Enfin, nous avons pu mettre en évidence certaines
incohérences et contradictions significatives au sein de plusieurs de ces travaux. Sachant que ces
derniers traitent de sujets très rarement abordés par ailleurs, il est bien difficile de recouper les
informations. Nous utiliserons donc certaines données issues de ces travaux universitaires, mais avec
les précautions qui s’imposent.
3) Pistes de problématisation
Comme le montre cet état de l’art, le lac Inlé est un objet de recherche depuis de nombreuses
années, mais il n’a encore jamais été vraiment étudié en connexion avec les dynamiques de fond qui
parcourent actuellement la Birmanie, l’Asie du sud-est et le Monde, alors qu’il est précisément l’un de
ces territoires qui amarrent le pays à la mondialisation, l’une de ces « portes d’entrée » des flux
mondiaux dans le pays, sa population et sa culture. Autrement dit, cet extraordinaire laboratoire de la
mondialisation n’a encore jamais été vraiment replacé dans les emboîtements d’échelle qui le relient
au Monde et à ses dynamiques de fond.
Un ensemble de questions se pose donc au chercheur en sciences humaines :
Dans quelle mesure le lac Inlé est-il en voie d'insertion de plus en plus poussée dans un
emboîtement d'échelles qui le relie au reste de la Birmanie, de l'Asie et du monde ? Quels sont les
vecteurs de cette intégration : quels sont les ensembles de flux qui connectent le lac à ces échelles
spatiales supérieures, et quels sont les réseaux et les jeux d'acteurs qui les organisent ?
Comment le processus de mondialisation se traduit-il au niveau local par une recomposition
du territoire et de son équilibre, une mutation de son système économique, une transformation des
paysages et une modification des modes de vie ?
Dans quelle mesure le lac Inlé peut-il être défini comme un espace en transition, où le
tourisme, souvent construit par des acteurs exogènes et lui-même en pleine mutation, est perçu comme
une alternative aux secteurs d'activité « traditionnels » en difficulté ?
4) Méthodologie
Afin de répondre à ces questionnements, le travail d’exploitation de la littérature a dû se
doubler d’un travail de terrain soutenu, du 6 février au 30 mars 2014 : deux semaines à Rangoun afin
de consulter des sources bibliographiques et de rencontrer des interlocuteurs dans le milieu
universitaire, puis environ un mois à Nyaungshwé, ville principale de la région d’Inlé. Là, avec l’aide
d’une interprète locale
6
, j’ai mené une série d’entretiens semi-directs auprès de plus de 70 personnes
7
,
couvrant le spectre le plus large possible, du journalier agricole au responsable local du PNUD
8
, en
passant par le grossiste en tomates, la vendeuse de souvenirs et l’expert international.
6
La qualité de l’interprète est souvent un aspect important des recherches en terrain étranger. Si la personne avec
laquelle j’ai travaillée n’est pas originaire de la région, et n’est pas au fait de toutes ses facettes, cela s'est
souvent avéré être un avantage. Mon interprète est très vite apparue comme fiable, à mon avis objective, et
comprenant rapidement ma démarche scientifique.
7
Liste détaillée de nos interlocuteurs en annexe
8
Programme des Nations Unies pour le Développement
12
Ces rencontres étaient
organisées selon un calendrier
assez précis, avec des périodes de
temps dédiées à chacun des grands
thèmes étudiés (agriculture, pêche,
tourisme, environnement, etc.), tout
en veillant à ne pas excessivement
cloisonner ces catégories. A
l’exception de certaines personnes
précises, spécialement importantes
dans le contexte local
(universitaire, hôtelier reconnu,
guide touristique expérimenté,
etc.), nous n’avions pas déterminé à
l’avance l’identité précise de nos
interlocuteurs. Nous nous sommes
cependant efforcés de mener nos
entretiens sur un échantillon aussi
large et représentatif que possible,
comprenant des hommes et des
femmes de tout niveau social et sur
toute l’étendue du lac (figure 2). La
majorité des rencontres avaient lieu
au domicile de nos informateurs, ce
qui créait de meilleures conditions
pour une discussion prolongée
9
. De
plus, l’évènement attirait souvent
les familles voisines, ce qui
permettait d’avoir plus
d’interlocuteurs et de recouper
immédiatement les informations
récoltées.
Malgré ces précautions, recueillir des informations chiffrées fiables a été un défi permanent,
et, dans certains cas, il a fallu se contenter de connaître l’existence d’un phénomène, à défaut de
connaître son chiffrage. Cela est en partie dû à l’absence de sources écrites, guère surprenante dans le
contexte socio-économique birman : dans le village de New Tha Le Oo, Ko Aung Win est ainsi
célèbre pour être le seul à garder une trace manuscrite du volume de ses récoltes de tomates. Enfin, il
faut souligner que, faute de temps, je n’ai pas pu élargir autant qu’il aurait été nécessaire l’aire
géographique de mes recherches : si j’ai pu couvrir grosso modo l’ensemble du lac, je n’ai pas pu
réunir autant d’informations que je l’aurais souhaité sur les zones de collines qui entourent le lac.
9
A domicile, les entretiens duraient rarement moins d’une heure. Sur le lac, les conditions de discussion, de
bateau à bateau, et le fait très net d’interrompre le travailleur dans sa tâche raccourcissaient la conversation à 15-
20 minutes.
Figure 2: Carte de localisation des principaux villages du lac Inlé,
qui furent notre terrain d’enquête privilégié.
Image Landsat modifiée par nos soins
13
5) Plan de notre étude
L’exploitation de ces entretiens, leur confrontation entre eux et avec les sources bibliographiques à
disposition permettent de répondre aux questionnements de notre étude selon les quatre temps
suivants.
Tout d’abord, nous soulignerons les grandes caractéristiques de la région du lac Inlé, qui
apparaissent dès le premier examen à une échelle large. Nous mettrons ainsi en évidence le caractère
assez unique de ce plan d'eau, milieu aujourd'hui plus anthropisé que naturel. Nous nous pencherons
aussi sur ses dimensions humaines et son organisation ethnique, qui se distinguent par sa diversité,
mais également par sa grande cohérence.
Nous nous rapprocherons ensuite du terrain pour étudier l'agriculture flottante qui a fait la
renommée de la région, en considérant bien sûr les pratiques agricoles concrètes, mais surtout en
analysant l'intégration du secteur à toutes les échelles. Le lac Inlé apparaît alors comme le point nodal
d'une filière véritablement intégrée dans la mondialisation, au cœur de flux intenses et de réseaux
d'acteurs, et animée par de profondes dynamiques.
Nous prolongerons ensuite notre réflexion sur les mutations du territoire en nous focalisant sur
la pêche, activité traditionnelle aujourd'hui mise en péril par les dynamiques socio-économiques de la
région. En effet, les pêcheurs, à la confluence des externalités négatives des pratiques agricoles sur le
lac et sur ses berges, de la croissance démographique et de l'essor du tourisme, constituent des
indicateurs de choix, qui mettent en évidence les mutations du territoire et les défis qu'elles soulèvent.
Enfin, nous analyserons les dynamiques de massification du tourisme sur le lac Inlé, ainsi que les
jeux d'acteurs, les réseaux et les discours qui les portent. Nous montrerons comment le modèle
touristique d'Inlé évolue, dans son rapport au territoire et aux populations locales comme dans ses
pratiques, vers un tourisme mondialisé. Nous montrerons cependant que ce tourisme se heurte à de
véritables défis, et nous questionnerons donc sa capacité à représenter un moteur de développement
local durable.
14
I) La région du lac Inlé : un milieu physique et social très
caractéristique
1) Le lac Inlé : un milieu encore naturel?
Le lac Inlé, deuxième plus grand lac de Birmanie (Myint Su et Jassby, 2000), se situe sur la
bordure occidentale du plateau Shan, qui couvre une grande partie de l’est du pays. Ce relief calcaire,
datant de l’orogénèse himalayenne, présente une structure plissée assez caractéristique (Bertrand et
Rangin, 2003), qui explique la disposition du lac selon un axe nord-sud (figures 3 et 4). Situé à une
altitude de 890 mètres (Myint Su et Jassby, 2000), il est ainsi encadà l’ouest par les chaînes de
Letmaunggwe, Thandaung et Udaung, et à l’est par la chaîne du Sindaung, culminant à une altitude de
2043 mètres (Furuichi, 2009).
Le lac est alimenté par 30 cours d’eau : 17 venant de l’est, 12 de l’ouest (dont la Kalaw
Chaung et l’Indein (ou Balu) Chaung, formant deux deltas digités remarquables), tandis qu’au nord, le
seul tributaire est la Namlit Chaung. Le seul exutoire du lac, la Nam Pilu, sinue jusqu’au lac Sankar et
au réservoir de Mobye, qui alimente la centrale hydroélectrique de Lawpita. Cette dernière fournit
15% de l’énergie du pays, et joue un rôle important dans l’approvisionnement de Rangoun (Sidle et al.
2007). Ces trente tributaires fournissent annuellement environ 110 milliards de mètres cube d’eau au
lac Inlé, qui avait, dans les années 2000, une contenance de 35 milliards de mètres cube (Myint Su et
Jassby, 2000). Ces cours d’eau alimentant le lac
dessinent son bassin versant, dont la surface est
discutée. Cependant, l’étude la plus
approfondie sur ce point avance une superficie
de 3800 km² (Furuichi, 2009). Le profil
latitudinal de la plaine alluviale d’Inlé met en
évidence une dissymétrie : le lac est situé à l’est
de cette plaine, au pied de la chaîne de
Sindaung, aux pentes assez prononcées. Les
chaînes occidentales, elles, présentent un relief
plus progressif et sont situées en retrait du lac
(figure. 3). Ce dernier, formé il y a environ un
million et demi d’années, faisait à l’époque
partie d’un réseau de lacs qui courait le long de
cette plaine alluviale, et atteignait une cote de
990 mètres (contre 890 de nos jours). Il
présentait donc une surface nettement plus
importante qu’aujourd’hui, et une profondeur
de plus de 100 mètres (Movius, in Ma Thi Dar
Win, 1996).
Figure 3: le bassin versant du lac Inlé
e: Furuichi, 2009)
15
Les dimensions du lac (longueur, largeur) sont débattues, avec des statistiques qui peuvent
paraître des plus étonnantes
10
. L’essentiel est alors de se focaliser sur des sources fiables et de
première main. Ainsi, dans ses récits d’exploration du lac Inlé en 1918, N. Annandale indique une
longueur de 22,5 km et une largeur maximale de 6,4 km (Annandale, 1918).
Figure 4: Le lac Inlé dans son contexte physique régional.
Source: MIMU (Myanmar Information and Management Unit), modifiée par nos soins
10
A l’instar de Ma Thi Dar Win qui, en 1996, avance une longueur de 11 km pour le lac, chiffre qui est au moins
50% inférieur aux estimations les plus pessimistes, et que nous ne sommes pas en mesure d’expliquer. Si des
chercheurs jugent cette statistique non fiable et renoncent à l’utiliser (Jensen, comm. orale), d’autres l’exploitent
pour illustrer le rétrécissement du lac (Myint Su et Jassby, 2000), ce qui peut paraître contestable.
16
En 1938, les Britanniques publient une carte topographique de la région (figure 5) : le lac
stricto sensu fait 22,8 km de long
11
, dont 16,9 km en eaux libres
12
, pour une largeur maximale de 6,4
km, ce qui correspond aux dimensions avancées par N. Annandale. En 2014, les images satellites
indiquent une longueur totale de 25,4 km
13
, dont 16,7 km en eaux libres, et une largeur maximale de
5,1 km
14
. Depuis 1918, la longueur du lac reste donc assez stable, mais la largeur d’eaux libres
diminue à cause des jardins flottants.
La superficie actuelle du lac, elle, est l’objet d’une certaine confusion, notamment parce que
les abords du plan d’eau, marécageux, sont difficiles à délimiter précisément, d’autant qu’ils évoluent
légèrement en fonction de la saison. Il est cependant à noter que sur le lac Inlé, l’effet saisonnier est
peu spectaculaire, comme le montrent des images prises au cours de 2013 et de 2014 (figure 5). Cette
relative stabilité intra-annuelle est probablement due au relief assez prononcé de la région : une hausse
de niveau ne s’accompagne donc pas d’un changement notable de surface. De plus, on peut faire
l’hypothèse que le barrage de Lawpita, construit en 1965 en aval, tamponne les variations de
superficie. Les évolutions intra annuelles sont donc assez mineures.
En réalité, le principal facteur d’imprécision est l’expansion des jardins flottants qui, depuis
les années 1960, génère une confusion entre « surface totale du lac » et « surface en eaux libres ».
Malgré les difficultés méthodologiques, nous pouvons néanmoins avancer une surface actuelle
d’environ 150 km² pour le lac Inlé, marécages et jardins flottants compris. La surface en eaux libres,
elle, n’est que de 50 km² environ (figure 5), ce qui signifie que les deux tiers du lac sont couverts de
jardins flottants, villages, et marécages
15
: le milieu lacustre est donc en très large partie anthropisé. En
faisant l’effort de déterminer si les auteurs évoquent la surface totale du lac ou celle en eaux libres, on
peut constater que notre mesure de superficie rejoint les chiffres de certains chercheurs : le PNUD
avance ainsi 160 km² (PNUD, 2012), tandis que la NCEA
16
évoque 145 km² (NCEA, 2006).
Si l’on considère la surface du lac Inlé d’un point de vue diachronique, Sidle et al. (2007) ont
conclu à un rétrécissement notable de la surface en eaux libres entre 1938 et 2000 : 70 km² sur la carte
de 1938 et 45 km² sur des images satellites de 2000. 93% de ce rétrécissement serait lié à l’expansion
des jardins flottants. Nos mesures personnelles sur la même carte et sur une image satellite de 2013
donnent respectivement des valeurs de 66,9 km² et 44,7 km². Nos données concordent donc, et nous
partageons leur avis sur le rôle des jardins flottants dans cette baisse de superficie en eaux libres, mais
nous nous garderons bien de conclure à une réduction de la surface totale du lac. Or, nous pouvons
remarquer que Sidle et al. ne se penchent pas sur l'évolution de la surface totale du lac qui, en réalité…
reste assez stable au fil du temps. En effet, nos mesures personnelles à partir du même document
qu’eux (la carte britannique de 1938) indiquent une surface totale
17
d’environ 160 km². Un travail de
mesure sur deux images ultérieures donnent les résultats suivants : en 1976, la surface totale était de
156 km², et en 2013, de 168 km². Si l’on tient compte de la marge d’erreur de nos mesures, on peut
11
Dimensions calculées à partir du carroyage de la carte : chaque carreau fait 1000 yards de côté.
12
Au vu de ces chiffres, on peut s’interroger sur l’étude de Sidle et al. (2007), qui met en évidence l’expansion
des jardins flottants au détriment de surfaces présentées comme des eaux libres, alors qu’elle s’est surtout faite
au détriment de surfaces marécageuses. Peut-on alors vraiment conclure à une baisse de la surface en eaux
libres ?
13
Ce chiffre est difficilement comparable avec les sources d’Annandale et de la carte de 1938, car des réservoirs
ont depuis été creusés au Nord du lac, ce qui rallonge visuellement le lac sur les images satellite.
14
Dimensions calculées à l’aide du logiciel ENVI 4.3. Les dimensions en 1976 diffèrent sensiblement des autres
données. Si la longueur en eaux libres a effectivement pu être plus importante cette année-là (recul de la
végétation flottante, par exemple), on peut aussi avancer des raisons d’ordre technique (basse résolution rendant
les mesures plus difficiles, calibrage du logiciel, etc.).
15
Ces mesures ont été faites manuellement sur ENVI 4.3. Une dernière mesure de contrôle a été effectuée
manuellement sur Google Earth Pro : des images, de 2004, 2006 et 2010 nous ont permis de calculer une
superficie totale de 135 km², ce qui correspond approximativement aux 150 km² relevés avec ENVI.
16
National Commission for Environmental Affairs
17
En s’appuyant encore une fois sur le carroyage de la carte, nous avons pu évaluer la surface du lac à 190,5
millions de yards carré, soit 159,3 km².
17
Figure 5: Evolution de la surface du lac Inlé au cours des 80 dernières années.
Sources: carte topographique : Lewis, 1938; images satellites: Landsat, téléchargées depuis earthexplorer.usgs.gov. Images mo
difiées par nos soins
18
conclure que le lac fait approximativement la même superficie depuis environ 80 ans au minimum.
Cette conclusion peut être appuyée par l’étude des implantations humaines : en comparant la
carte de 1934 et l’aire d’étude aujourd’hui, on ne peut observer aucun village qui était flottant en 1934,
et qui serait de nos jours sur la terre ferme. En 1934, on peut ainsi déjà relever la distinction qui existe
aujourd’hui entre le village de Maing Thauk Inn, sur pilotis, et son pendant terrestre, Maing Thauk,
installé à 200 mètres de là sur la rive est. Le village actuellement sur la terre ferme ne représente donc
aucunement les vestiges d’un village flottant abandonné par les eaux.
Bien que l’article de Sidle et al. évite soigneusement toute conclusion sur la surface totale du
lac, il fut néanmoins repris de manière hâtive par les médias, birmans comme étrangers, qui
l’interprétèrent comme une preuve de la future disparition du lac. Dans le quotidien birman The
Irrawaddy, Kyi Wai mentionne ainsi cette publication : « Le lac Inlé […] a rétréci de plus d’un tiers au
cours des 65 dernières années » (The Irrawaddy, septembre 2007), sans clarifier l’ambiguïté entre
surface du lac et surface en eaux libres. Il rajoute que, d'après Sidle et al., la longueur du lac serait
passée de 58 à 18 km au cours des 100 ou 200 dernières années, en omettant toutefois de mentionner
que les chercheurs eux-mêmes doutent de ce chiffre
18
. Le Wall Street journal, cité le 15 juillet 2010
par Courrier International, fait sensiblement le même amalgame.
Le lac Inlé est donc présenté comme une sorte de mer d’Aral sur le point de disparaître : le 30
septembre 2010, The Irrawaddy indique que « d’après des sources officielles de 2010, le lac Inlé ne
fait désormais que 70 km², moins de la moitié des 163 km² qu’il faisait il y a trois ans »… sans
préciser que 2010 correspond à une année de sécheresse exceptionnelle, qui a vu un niveau
historiquement bas du lac, lequel a retrouvé depuis une taille normale. Les précipitations qui, selon
Sidle et al. (2007), s’élèvent à 920 mm/an (figure 6), avaient représenté cette année-là 890 mm
(Department of Meteorology and Hydrology, in Okamoto, 2102). Cette quantité, bien que presque
conforme à la moyenne, était en réalité très mal répartie dans l’année, avec une mousson
exceptionnellement tardive.
Figure 6: Les précipitations moyennes dans le district de Nyaungshwé
Source: Departement of Meteorology and Hydrology, in Okamoto, 2010
En temps normal, la mousson intervient en effet début juin, pour cesser vers octobre : le
niveau du lac est donc réglé sur ce rythme et, fin octobre, le niveau de l’eau est deux mètres plus haut
que fin mai selon Saw Yu May (2007, figure 7). Ce chiffre peut même atteindre 3,2 m à certains
endroits (Mar Lar Htwe, 2008).
18
Ils précisent ainsi que le chiffre de 58 km, trouvé dans un autre article (Ngwe Sint et Catalan, 2000, que nous
ne sommes pas parvenus à nous procurer), leur paraît surestimé.
0
200
400
600
800
1000
1200
1400
1992
1993
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
2001
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
2010
Année
Précipitations (mm/an)
19
Figure 7: Evolution intra-annuelle du niveau du lac, d'après Saw Yu May (2007)
Ces rythmes pourraient cependant être affectés à l’avenir par le changement climatique, qui
inquiète les spécialistes : selon le PNUD (2012), les précipitations auraient diminué de 5% dans le
pays et dans la région d’Inlé, au cours des trente dernières années, et, de 2005 à 2009, la durée de la
mousson serait passée de 144 à 139 jours. Si ces données s’avéraient fiables
19
, elles pourraient
fortement affecter les activités humaines sur le lac.
A l’issue de cette présentation de la région, on peut faire le constat, malgré les divergences
statistiques, d’une intense anthropisation du lac : le lac Inlé conserve des dimensions et une surface
relativement stables dans le temps, mais sa surface en eaux libres se réduit assez sensiblement, sous
l’effet de l’agriculture flottante, une activité unique au monde, et très largement associée à l’ethnie
intha.
2) La population du lac Inlé : une mosaïque ethnique exceptionnelle
et complémentaire en pleine évolution
Dans une Birmanie peuplée aux deux tiers de Bamars, et dans un Etat fédéré peuplé à 50% de
Shans (Seekins, 2006), la région d’Inlé est habitée par une ethnie unique dans le pays : les Intha, qui
représentent 70% de la population du district de Nyaungshwé (figure 8). Comme leur nom l’indique
(« Intha » signifie « les fils du lac » en Birman), ils sont absolument indissociables du lac Inlé, et en
sont devenus les symboles. La légende veut que ces pêcheurs et artisans hors normes, ces agriculteurs
consciencieux soient les descendants de deux frères et de 36 de leurs compagnons, arrivés dans la
région au XIV
ème
siècle, en provenance de Dawei, ville littorale du sud du pays, et qui rentrèrent au
service du seigneur de Nyaungshwé (Robinne, 2000). Ces populations se seraient installées dans des
villages sur pilotis
20
au nord du lac, avant de s’étendre vers le sud au fil du temps, mais en ne
19
La mesure des précipitations de manière standardisée et scientifique n’est qu’assez récente : Nyaungshwé n’a
ainsi eu sa propre station météorologique que dans les années 2000 (Saw Yu May, comm. orale). Auparavant, les
données utilisées étaient celles de Taunggyi, dont l’altitude est 500 mètres plus élevée que celle de Nyaungshwé,
et le climat bien différent.
20
Les explications fiables manquent pour justifier ce choix de s’installer dans des maisons sur pilotis : on peut
faire des hypothèses liées aux avantages défensifs qu’une telle position pouvait procurer à une époque de conflits
récurrents, à la compétition foncière entre ethnies, ou aux compétences halieutiques de ces populations d’origine
20
Intha:70%
Shan:15%
Pa-O:10%
Bamar:3%
Autres:2%
dépassant pas les limites du lac : au sud de Nampan (l’extrêmité méridionale d’Inlé), les Shans sont à
nouveau majoritaires (Nang Nwe Nwe Win, 2007). Ils sont progressivement
devenus l’ethnie dominante du lac, du
point de vue démographique, mais aussi
économique, où ils sont devenus réputés
pour leur polyvalence (Robinne, 2000).
Ainsi, les Intha pratiquent la pêche à
l’aide d’un grand filet conique, le saung
(Okamoto, 2012), tout en ramant d’une
manière unique au monde : debout, en
enroulant la jambe autour de l’aviron
(figure 9
21
). Le pêcheur intha est devenu
l’emblème de la région, et même de la
Birmanie entière. Les autres activités
iconiques des Intha sont l’agriculture
flottante (cf. infra) et l’artisanat (tissage,
joaillerie, fabrication de cigares,
vannerie, fabrication de bateaux…).
Depuis le développement du tourisme, les Intha ont accédé à une célébrité assez soudaine, qui
a fait passer au second plan les autres minorités de la région, avec lesquelles les relations et les
interdépendances sont pourtant étroites. Les Intha et certaines populations Shan vivant sur le lac sont
en effet en lien étroit avec les ethnies montagnardes qui vivent sur les reliefs alentours. Ces relations
sont organisées autour du cycle des marchés qui prennent place autour du lac, et qui ont un rôle majeur
dans la structuration de l’espace régional et même du temps social (Robinne, 2000).
maritime, qui auraient donc besoin d’être au plus près de l’eau. Rien ne peut hélas accréditer l’une ou l’autre de
ces hypothèses.
21
Sauf mention contraire, les clichés ont été pris par Martin Michalon, en février et mars 2014.
Figure 8: Appartenance ethnique de la population
du district de Nyaungshwé
Source : PNUD 2008, in Okamoto, 2012
Figure 9 : un pêcheur intha et son saung, sur le lac Inlé.
Noter la manière traditionnelle de ramer, en s'aidant d'une jambe.
21
Ces cinq grands marchés, qui se succèdent au cours de la semaine (figure 10), sont autant de
lieux d’échanges permettant la rencontre entre populations lacustres et montagnardes
22
. Parmi ces
dernières, la plus emblématique est l’ethnie Pa-O, qui vit dans la chaîne du Sindaung, à l’est du lac, et
celle de Thandaung, au sud-ouest, tandis que des villages Danu, Taungyo et Danaw dominent dans les
collines du Letmaunggwé, au nord-ouest du lac (figure 10). Les Pa-O, reconnaissables à leurs
costumes noirs, pratiquent la culture sur brûlis, localement appelée taungya (Ma Thi Dar Win, 1996).
Outre le maïs et le curcuma, la
principale production de leur
région est le Cordia dichotoma,
localement appelé thanapet
(Robinne, 2000), arbre sauvage
d’Asie du Sud cultivé à grande
échelle. Les feuilles de cet
arbuste, habituellement utilisées
comme fourrage pour le bétail,
sont ici ramassées cinq mois par
an, puis séchées au feu de bois.
Lors des marchés, les Pa-O les
vendent sur les bords du lac pour
alimenter les fabriques de
cheroots
23
sur pilotis, et achètent
en retour les productions
maraîchères des Intha. Les Danu
et les Taungyo, eux, cultivent
également ces produits, mais ce
sont surtout des éleveurs de
bovins, animaux qu'ils louent aux
Intha pour le labour des rizières
sur les rives du lac, tandis qu'ils
s’approvisionnent en produits
alimentaires provenant des
jardins flottants. Un réseau
vertical d’échanges s’est donc
mis en place, structurant le
temps, l’espace et les sociétés qui
y vivent (Robinne, 2000).
22
A noter également l’existence d’un autre cycle de marchés, qui se déroule aussi sur cinq jours, mais qui se
déroule à une échelle spatiale supérieure, entre les grands bourgs du Sud de l’Etat Shan : Hého, Taunggyi, Shwé
Nyaung, Nyaungshwé, Pindaya.
23
Cigare birman traditionnel.
Figure 10 : Appartenance ethnique des populations de la région d'Inlé.
(Source: Landsat, modifié par nos soins)
22
Ces réseaux verticaux sont complétés par une forte cohérence horizontale de la société locale :
toutes les ethnies partagent la même forme de bouddhisme théravadin, dont le temps fort dans la
région est le festival de la Pagode Phaung Daw Oo, près de Nampan, désormais connu dans tout le
pays. Ce festival, qui dure environ un mois, est organisé autour de la circumnavigation sur le lac de
cinq statues sacrées de Bouddha qui font halte dans 21 villages (cf. IV). Cette procession, impliquant
tous les villages lacustres, quelque soient les ethnies qui y vivent, mais aussi, dans une certaine
mesure, les montagnards, joue un rôle absolument déterminant dans l’unité de la région, règle les
rapports interethniques et leurs temps forts (Robinne, 2000).
La société de la région d’Inlé a cependant connu une intense recomposition au cours des
cinquante dernières années. Tout d’abord, le district de Nyaungswhé a connu une intense croissance
démographique, passant d’environ 86 000 habitants en 1969 (Bruneau et Bernot, 1972) à environ
150 000 habitants en 2005
24
(Win, 2007), soit une croissance de 75% en 36 ans. Certains bourgs
présentent désormais des densités de population très importantes : d’après Nang Nwe Nwe Win
(2007), le village d’Ywama comptait en 2005 plus de 780 hab/km², et l’on peut faire l’hypothèse
qu’une telle population affecte significativement la capacité de charge de ce territoire lacustre fragile.
La NCEA propose un zonage de la croissance démographique, mettant en évidence un
gradient (tableau 1) : le lac, présentant déjà une charge démographique importante (435 hab/km²) croît
moins vite que ses marges, tandis que les hautes terres connaissent le rythme de croissance le plus
élevé. Bien que les densités y restent modestes, les pratiques culturales sur brûlis démultiplient leur
impact sur des terroirs vallonnés, aux sols pauvres, et aux pentes raides (cf. infra).
Tableau 1 : La croissance démographique dans le district d’Inlé,
un phénomène spatialement différencié
Année Villages lacustres Villages sur les
marges du lac Villages des hautes
terres District de
Nyaungshwé
Popu-
lation
(hab.)
Densité
(hab/km²)
Popu-
lation
(hab.)
Densité
(hab/km²)
Popu-
lation
(hab.)
Densité
(hab/km²)
Popu-
lation
(hab.)
Densité
(hab/km²)
1983 21 170 362 56 900 83 27 450 39 105 533 73
2005 25 450 435 75 500 110 42 830 61 143 800 99
Taux de
croissance +20% + 33% +56% +36%
Source : NCEA, 2006
Au-delà de la croissance démographique, on peut observer que le tourisme en pleine
expansion modifie notablement le profil socio-économique de certains villages, et surtout ceux du lac
tandis qu’à Nyaungshwé, des travailleurs de tout le pays viennent tirer profit de la manne touristique
(cf. infra). On peut faire l’hypothèse que de tels flux bousculent les rapports interethniques
traditionnels, et que le tourisme (et le changement de mode de vie afférent, la confrontation à l’altérité,
etc.) a une influence culturelle importante sur la population locale.
En conclusion, la région du lac Inlé est un espace hautement spécifique, présentant des
caractéristiques physiques exceptionnelles : seul un tiers du second plus grand lac de Birmanie est en
eaux libres, tandis que le reste est en grande partie artificialisé. Cet environnement exceptionnel est
également peuplé d’une mosaïque ethnique que l’on ne trouve que dans ces collines de l’Etat Shan.
Cette population, aux traits culturels singuliers, a contribué à créer un système agro-sylvo-pastoral
complexe et, pour ainsi dire, unique au monde, mais qui connaît de nos jours une profonde mutation.
24
Les statistiques démographiques sont ici contradictoires. Si la NCEA (2006) avance ainsi le chiffre de 143 000
habitants en 2005, Nang Nwe Nwe Win (2007) indique une population de 162 600 habitants à la même date. Cet
écart de 20 000 habitants est d’autant plus étonnant que les deux études se basent sur des sources officielles. On
peut également écarter de notre étude les chiffres de Ma Thi Dar Win, qui donne une population de 126 500
habitants pour le district… en 1931 ! A noter que le dernier recensement complet de la population birmane date
de 1983. Le recensement général de 2014 est donc un événement notable.
23
II) L’agriculture flottante dans la région d’Inlé, un vecteur
de l’intégration dans la mondialisation
1) Une pratique culturale unique au monde ?
L’agriculture flottante du lac Inlé
25
, localement appelée ye-chan (Ma Thi Dar Win, 1996), est
un mode de culture exceptionnel, qui tire profit de la prolifération des jacinthes d’eau (Eichhornia
crassipes), probablement introduites dans la région comme plante ornementale par les Anglais lors des
premières années du XX
ème
siècle (Mollard et Walter, 2008). En effet, cette plante invasive, qui peut
représenter un véritable obstacle à la circulation humaine sur le lac (Bruneau et Bernot, 1972), est
accumulée par les vents et les courants dans certaines portions du lac, et notamment les marais du
Nord et du Sud-Ouest. Là, les racines des jacinthes d’eau s’entremêlent, formant des masses flottantes
compactes (cf. figure 11), localement appelées kwyan myo
26
(Robinne, 2000), sur lesquelles se forme
une litière d’humus au fil du temps, tandis que, sous l’eau, les systèmes racinaires captent les
sédiments en suspension dans l’eau. Il faut une trentaine d’années pour atteindre l’épaisseur et la
compacité qui permettent à un homme de se tenir debout dessus, étape qui signale que le substrat est
prêt à la culture flottante, qui se fait alors selon un cycle cultural très spécifique, et qui paraît appliqué
de manière uniforme par tous les exploitants (figure 12).
Les kwyan myo étant un bien commun, appartenant à tous (Bruneau et Bernot, 1972),
l’exploitant qui veut s’approprier une portion d’île flottante doit seulement délimiter au préalable la
surface qu’il veut découper par des bambous. Les agriculteurs brûlent ensuite l’abondante végétation
qui couvre les îles (notamment des herbacées de type Saccharum spontaeum, ou Elephant grass,
localement appelée kaing), et, à l’aide d’une scie, découpent ces dernières en bandes d’environ 1,5
mètre de large, et de longueur variable : si M. Bruneau et L. Bernot (1972) avancent le chiffre de 10 à
15 mètres, nous avons observé sur le terrain des longueurs plus importantes : entre 40 et 100 mètres.
Les bandes ainsi formées sont alors remorquées vers le lieu de culture, dans le village de l’agriculteur.
Là, elles sont espacées les unes des autres d’environ deux mètres, et fixées par des poteaux de bambou
verticaux
27
sur lesquelles elles peuvent coulisser au gré des variations du niveau des eaux (cf. figure
15). Les îles flottantes sont ensuite recouvertes d’une épaisseur de limon extrait du fond du lac, d’une
couche d’algues (cf. figure 13), et d’une nouvelle quantité de limon (Ma Thi Dar Win, 1996). Les
quantités de matière première utilisées sont importantes : d’après Bruneau et Bernot (1972), une île
flottante de 10 mètres de long et 1,5 mètre de large nécessite pas moins de huit bateaux de limon et
autant d’algues la première année, puis trois à quatre bateaux de chaque les années suivantes. Cette
préparation minutieuse, requérant un travail important, garantit une fertilité optimale aux ye-chan, en
vue d’une culture exigeante : la tomate.
Selon Ma Thi Dar Win (1996), la tomate représente 90% de la production des jardins flottants,
chiffre correspondant grosso modo à nos observations de terrain. Les autres cultures pratiquées sont
les haricots, les concombres, les calebasses, ainsi que des fleurs, vendues pour orner les autels
domestiques. Les agriculteurs sèment les graines de tomates achetées à Nyaungshwé (figure 14) dans
des pépinières installées sur des îles artificielles à proximité du domicile familial, et, après 3 semaines,
25
Nous avons fait le choix dans cette partie de nous focaliser sur l’agriculture flottante, au triment des
cultures sur la terre ferme pratiquée sur les rives du lac, moins emblématiques, économiquement moins
structurantes, et qui ne forment pas un système aussi cohérent. Nous les évoquons cependant dans cette partie.
26
Le terme de kwyan myo désigne les îles flottantes sauvages, non exploitées, tandis que les ye-chan sont les îles
flottantes travaillées pour en faire un usage agricole
27
Ces bambous proviennent des villages de montagnards Pa-O : durant les jours de marché, on peut observer des
stocks de longs bambous de diamètres variés. Ce commerce est une illustration supplémentaire de la
complémentarité fonctionnelle entre le lac et les collines, entre Intha et Pa-O. La multiplication des ye-chan a
provoqué une envolée du prix du bambou, dont le cours a augmenté de 125% au cours des dix dernières années
(Thandar Laing, comm. orale).
24
Figure 12 : Cycle cultural de la tomate sur les ye-chan d'Inlé
Figure 11 : Zone d'îles flottantes au village de Maing Thauk Inn: à droite de l'image,
des kwyan myo denses, pas encore exploités; à gauche, des ye-chan en jachère.
Entre les deux, des bouquets de kaing, reconnaissables à leurs épis clairs.
25
Figure 13 : les opérations de préparation d'un jardin flottant.
En haut, un petit ye-chan est déplacé dans les canaux de Maing Thauk Inn.
Au centre, des journaliers extraient du limon du fond du lac.
En bas, des journaliers transportent des algues vers les jardins flottants d’Ywama
26
les transplantent sur les ye-chan. La récolte a
lieu en juin-juillet-août, soit 4 mois plus tard,
avant, bien souvent, de commencer une
nouvelle récolte, ramassée en octobre-
novembre. Ces deux cycles de culture,
supposant des désherbements successifs et
l’usage massif de produits phytosanitaires
(cf. infra), réduit significativement la « durée
de vie » des jardins flottants : si Ma Thi Dar
Win conclut au chiffre de 8 ans en 1996, la
plupart de nos interlocuteurs ne cultivent un
même ye-chan que trois ou quatre ans de
suite
28
. Au-delà, les bandes de terre se
fragmentent, notamment parce que les
radicelles qui en assuraient la cohérence se
décomposent. De plus, les ajouts successifs
de terre et d’algues alourdissent
significativement les ye-chan, et
compromettent leur flottabilité. Pour
comparaison, nous avons pu rencontrer de
rares exploitants qui ne font qu’une récolte
par an, et laissent les îles flottantes en friche
le reste du temps : ils conservent les ye-chan
sensiblement plus longtemps, et même trente
ans dans certains cas (Daw Hla Kyi, comm.
orale). Sans cette jachère bienvenue, les îles
flottantes constituent donc un patrimoine qu’il faut renouveler à intervalle fréquent.
Figure 15 : Ye-chan à Ywama.
Noter que les pieds de tomates sont plantés sur les deux bords de l'île flottante.
Noter également les bambous qui maintiennent l'île à son emplacement.
28
Cette divergence avec les chiffres de Ma Thi Dar Win peut être lue comme la conséquence d’une
intensification de l’agriculture entre 1996 et aujourd’hui, mettant les ye-chan à plus rude épreuve.
Figure 14 : Pépinière de plants de tomates
à Nga Hpe Kyaung.
27
Traditionnellement, les îles étaient découpées par les agriculteurs eux-mêmes, mais tous nos
interlocuteurs ont insisté sur la difficulté de ce travail, et préfèrent aujourd’hui acheter des îles déjà
préparées (découpées, défrichées et enrichies en nutriments), même s’il est difficile de définir
clairement si des personnes sont spécialisées dans cette tâche, et en font leur métier. Les îles flottantes
font donc l’objet de transactions : selon nos interlocuteurs, une île flottante de bonne qualité, épaisse et
dense, qui peut être cultivée trois ou quatre ans, vaut 500 000 kyats (environ 380 euros) pour 200
mètres linéaires. Un tel montant représente un investissement très important pour des familles qui,
d’après leur témoignage, dégagent entre 1 et 5 millions de K/an (770 à 3850 euros) de bénéfices de
leurs activités agricoles
29
. Les familles qui ne peuvent se permettre une telle dépense achètent des îles
flottantes de moindre qualité, qui coûtent 200 000 K (155 euros) pour 200 mètres, mais qui ne peuvent
guère être cultivées plus de deux ans (Ma Thi Dar, comm. orale). Pour le même prix, elles peuvent
également racheter des ye-chan à des familles en difficulté financière forcées de décapitaliser (Man
Ngwe Mar, comm. orale).
Inlé est donc le berceau d’un système cultural très original et, apparemment, très homogène,
qui n’existe qu’à de très rares endroits au monde. De telles pratiques ont été observées il y a plusieurs
siècles en Chine (Mollard et Walter, 2008) et dans les Chinampas mexicains (Clauzel, 2008), mais
aujourd’hui seuls le Cachemire indien (Mollard et Walter, 2008) et les deltas bangladais (Islam et
Atkins, 2007) présentent encore des jardins flottants formés à partir de jacinthe d’eau. Cependant, Inlé
reste exceptionnel par les surfaces cultivées (près de 50 km²), par la cohérence spatiale et économique
de toute la filière agricole, et par la rapidité de diffusion de cette technique au cours du XX
ème
siècle,
passée du statut de pratique relativement marginale à celui d’élément structurant d’un territoire et
d’une économie.
2) Une diffusion spectaculaire
Quand le chercheur tente de comprendre les motivations des Intha à initier l’agriculture
flottante, il se trouve confronté à un manque patent d’informations fiables. On peut, avec Céline
Clauzel (2008), supposer que cette initiative était une réponse à une pression foncière importante,
peut-être doublée de tensions inter-ethniques pour l’accès à la terre
30
, mais sans certitude qui puisse
étayer cette hypothèse. Il se heurte aux mêmes difficultés quand il s'agit de dater de telles pratiques
culturales : bien que la littérature touristique et les guides sur le terrain présentent volontiers
l’agriculture flottante comme une pratique immémoriale, une étude approfondie de l’histoire des
jardins flottants peut en réalité nous pousser à nuancer l’ancienneté des ye-chan.
Si Ko Aung Win, exploitant à New Tha Le Oo, date les débuts de l’agriculture flottante sur le
lac à environ 180 ans (soit aux alentours de 1830), dans les villages de Kay La et Kyay Sar Kone, sur
la rive Ouest, et Tha Le Oo, sur la rive Est (Ko Aung Win, comm. orale), nous n’avons pu trouver
aucune confirmation de cette information. Les plus anciennes sources écrites dont on dispose sont les
récits des explorateurs anglais de l’époque coloniale
31
. R.G Woodthorpe est ainsi, à notre
connaissance, le premier à décrire, en 1896, des « jardins flottants sur lesquels on cultive des tomates,
des pastèques, des calebasses » (Woodthorpe, 1897). A cette époque la jacinthe d’eau n’était pas
encore apparue sur le lac Inlé, les îles flottantes étaient, selon toute vraisemblance, formées d’algues
de type Ceratophyllum dans lesquelles s’accumulaient des lentilles d’eau, formant, au fil des années,
des masses assez cohérentes pour supporter des cultures (N. Annandale, 1918).
Woothorpe ne donne qu’une description très succincte des jardins flottants, laissant penser que
cette pratique était assez marginale. Cette hypothèse semble confirmée par le fait qu’en 1900-1901,
Scott et Hardiman visitent la région sans mentionner leur existence (Bruneau et Bernot, 1972). Il sont
29
Tous les foyers cependant ont des sources de revenus complémentaires (cf infra).
30
En revanche, Céline Clauzel situe les débuts de l’agriculture flottante à l’arrivée des Intha à Inlé, c’est-à-dire
au XIV
ème
siècle, ce qui nous semble bien précoce.
31
Pour avoir des informations antérieures, il faudrait se livrer à un travail d’enquête historique sur des sources
locales, notamment dans les archives des monastères de la région.
28
donc longtemps restés un phénomène assez marginal : seuls 3 exploitants sur les 12 que nous avons
interrogés à ce sujet ont ainsi déclaré tenir leurs jardins flottants de leurs grands-parents
32
.
Si l’invasion du lac par les jacinthes d’eau, au début du XX
ème
siècle (Bruneau et Bernot,
1972), permet un saut quantitatif notable, les années 1960 marquent un véritable seuil (Robinne,
2000 ; IID, 2012), notamment grâce à l’amélioration des transports dans le pays, fournissant des
débouchés pour les cultures maraîchères. La superficie de jardins flottants augmente alors jusque dans
les années 1990, pour atteindre environ 25 km² (figure 16). On peut donc se demander si l'agriculture
flottante, jusque-là assez anecdotique, n'est pas fille de l'amélioration des transports, de l'accroissement
des flux, de la mise en réseau avec le reste du pays. Cette sorte de mondialisation domestique, qui a été
observée dans tant d'autres pays, est bien souvent le prélude à une intégration internationale.
En 1995, la junte tourne la page de la « voie birmane vers le socialisme » en renonçant au
système de coopérative agricole qui prévalait jusqu’alors, libérant par la même occasion l'initiative
personnelle (Sai Win, comm. orale). Dans le même temps, le gouvernement met fin au système de
coopérative textile, qui, par le travail à façon, faisait vivre de nombreux foyers. L’extension des jardins
flottants, en théorie interdite depuis 1991 (Sai Win et Ko Aung Win, comm. orale), a alors connu un
essor sans précédent
33
(figure 16). Entre les années 1980 et 2000, de très nombreux foyers se sont
engagés dans cette activité (tableau 2) : nos interlocuteurs ont été unanimes pour déclarer que
l’agriculture flottante était de loin l’activité qui générait les revenus les plus réguliers et les plus sûrs,
argument auquel de très nombreuses familles de pêcheurs ont été spécialement sensibles. Ce processus
de libéralisation de l'économie, cette liberté d'entreprendre laissée à la population évoquent bien sûr la
définition de la mondialisation comme « le processus historique d’extension progressive du système
capitaliste dans l’espace géographique mondial » (Carroué, 2004). Le régime militaire, pourtant
« teinté de xénophobie paranoïaque » (Egreteau, 2009), mettait en place, peut-être sans le vouloir, les
premiers jalons de la mondialisation.
Tableau 2: L'agriculture flottante: depuis quand?
Nom Village Date de début de
l’activité agricole Activités auparavant
U Aye Ywama 1980 Pêche
U Soe Win Ywama 1985 Pêche
Daw Myay Ywama 1985 Pêche
Ma Thir Dar Kayla 1995 Pêche
Exploitant aisé de Nga
Hpe Kyaung Nga Hpe Kyaung A repris les ye-chan de
ses parents -
Man Ngwe Mar Maing Thauk Inn A repris les ye-chan de
ses parents et grands-
parents -
32
Sur les 12 agriculteurs interrogés, 3 ont repris l’exploitation de leurs grands-parents, 2 celle de leurs
parents, et 7 ont commencé eux-mêmes l’agriculture flottante, preuve que la massification de cette dernière est
un phénomène assez récent.
33
L’IID avance une croissance des surfaces cultivées de 500% entre 1992 et 2009, ce qui semble
néanmoins peu compatible avec les chiffres fournis par d’autres sources (cf. figure 6). On peut à ce sujet
regretter les statistiques contradictoires fournies par Ma Thi Dar Win, qui indique successivement, et pour la
même année (1994-1995) :
- « Total floating island surface : 8006 acres », soit 32,4 km² dans son tableau p.91 en précisant
que 90% des ye-chan sont cultivés en tomates. 29,2 km² seraient donc dédiés à la tomate
- « the total cultivating area of tomato in Inle region is about 533 acres », soit 2,2 km²
- « cultivated acre in tomato in Nyaungshwe township: 4238 acres », soit 17,2 km², dans son
tableau p.102.
Si l’auteure est responsable du traitement et de la confrontation des données, il faut cependant souligner
que ces chiffres contradictoires émanent de sources officielles (Land Record and Survey Department et
Agriculture Departement), ce qui soulève une nouvelle fois la question de leur fiabilité.
29
Ko Aung Thein Maing Thauk A repris les ye-chan de
ses parents et grands-
parents -
U Thein Win New Tha Le Oo 1980 -
Ko Aung Win New Tha Le Oo A repris les ye-chan de
ses parents et grands-
parents -
Daw Hla Kyi Kyay Sar Kone 1985 Fabrication de cheroot
Mère de Aung Zaw
Tun Pauk Par 1995 Vente de bétel
Malgré l’essor des surfaces cultivées, la limite de l’emprise des ye-chan, marquée dans le
paysage par des poteaux ruges et blancs, a apparemment rarement été transgressée : les exploitants ont
plutôt densifié l’existant (Ko Aung Win, comm. orale), et mis en valeur des marécages inclus dans les
périmètres de cultures autorisés. Selon certains de nos informateurs, la corruption et le manque de
moyens des autorités peuvent également expliquer des extensions incontrôlées.
Figure 16 : Evolution des surfaces de ye-chan sur le lac Inlé
dans la seconde moitié du XX
ème
siècle, en fonction des sources.
0
10
20
30
40
50
60
Années 1950
Années 1960
1980
1990
1996
2000
2003
2010
Année
Surface de jardins flottants
sur le lac Inlé (en km²)
San San Ye,
2010, in IID,
2012
Ma Thi Dar
Win, 1996
NCEA, 2006
PNUD,
2012a
30
Cette expansion a fait de l’agriculture flottante l’activité majeure de nombreux villages lacustres
(tableau 3) :
Tableau 3: L'évolution des activités de certains villages lacustres
34
entre les années 1950 et les années 2000.
Nom du
village
Ai
Thaunt
Gyi Zayat Gyi Kay La Kyar Taw Min
Chaung Lal Thit Kyay Sar
Kone
Activités il y a
50 ans (en %
des familles) Pêche
Tomate :
20%
Artisanat
80%
Pêche
Tomate :
10%
Pêche :
90%
Tomate
Pêche :
60%
textile :
40%
Tomate :
25%
Pêche
75%
Activités
aujourd’hui
35
(en % des
familles)
Tomate :
50%
Pêche :
50%
Tomate :
80%
Artisanat
20%
Tomate
Tomate :
50%
Pêche :
35%
Riz :
15%
Tomate Tomate Tomate :
75% Pêche
25%
Source: Oo et al., 2010. Une activité sans indication de pourcentage est pratiquée par tout le village.
Nos interlocuteurs sur le terrain ont pu témoigner de la diffusion de l’agriculture flottante :
selon Daw Myay, 1000 familles cultivent aujourd’hui des ye-chan à Ywama, contre seulement 300 il y
a une quinzaine d’années. Pour Ko Aung Win, New Tha Le Oo ne comptait que 40 familles
d’agriculteurs il y a 35 ans, contre 67 aujourd’hui. Compte tenu de la croissance démographique, ce
chiffre ne serait pas étonnant, si ce n’était le fait qu’une dizaine d’entre eux a même choisi
d’abandonner l’agriculture sur la terre ferme au profit de la culture des ye-chan. Il serait à ce sujet
intéressant de se pencher sur la transmission du savoir, pour comprendre comment des pêcheurs ou des
riziculteurs s’initient à cette culture complexe, comprendre s’ils ont des pratiques spécifiques, et
comment elles ont pu évoluer dans le temps
La culture de la tomate a été la plus largement adoptée car c’est la plus rémunératrice : le lac
Inlé est la seule région de Birmanie qui peut produire toute l’année ce légume largement demandé
dans le pays. L’agriculture flottante permet de s’affranchir du cycle des saisons et donc de vendre les
tomates durant les périodes de cours élevés. Les exploitants ont donc pu dégager d’importants
bénéfices et les ré-investir dans de nouveaux jardins flottants
36
(tableau 4). On peut néanmoins
constater que tous les exploitants ne parviennent pas (ou ne souhaitent pas) étendre leur propriété. On
peut donc faire l'hypothèse d'un possible creusement des inégalités entre un riche exploitant comme
Ko Aung Thein, qui possède 3600 mètres de ye-chan, et U Soe Win, qui en a 600, et qui ne parvient
pas à rembourser ses emprunts de l'année dernière (cf. infra). Après des années d’extension intense,
ce
sont aujourd’hui de véritables parcs de ye-chan qui s’étendent sur le lac Inlé, et surtout sur la rive
Ouest, largement découpée par les deltas digités de la Kalaw Chaung et de l’Indein (ou Balu) Chaung
qui fournissent des sites d’eaux calmes propices à l’agriculture flottante (figure 18).
34
Le lac compte près de 170 villages, et aucune carte précise n’existe. Nous ne sommes hélas pas en mesure de
situer tous les villages mentionnés sur une carte.
35
Comme nous l’avons dit, toutes les familles ont plusieurs activités. Néanmoins, elles peuvent sans difficulté
indiquent l’activité qu’elles considèrent comme principale
36
Une étude socio-économique des foyers d’agriculteurs serait intéressante, afin de déterminer précisément
comment sont ré-investis les bénéfices agricoles. Dans nos enquêtes, les ménages avaient surtout l’intention
d’apporter de modestes améliorations à leur maison. L’un des ménages les plus aisés avait l’intention de racheter
un nouveau bateau, et les plus modestes ne pouvaient se permettre un quelconque investissement. Il est possible
que la capacité d’investissement soit aujourd’hui réduite du fait de la chute des cours agricoles.
31
Tableau 4 : Evolution des surfaces de ye-chan cultivées par nos interlocuteurs
Nom de
l’exploitant
Longueur
37
de
jardin flottant
dans le passé
Longueur de
jardin flottant
aujourd’hui Evolution
U Aye 1000 m il y a 35
ans Idem -
U Soe Win 600 m il y a 30
ans Idem -
Daw Myay 2240 m il y a 10
ans Idem -
Ma Thi Dar 1120 il y a 20 ans 2800 m +150%
Man Ngwe Mar 1000 m il y a 5
ans 2000 m +100%
Ko Aung Thein 1100 m il y
environ 50 ans 3600 m +230%
U Thein Win 160 m il y a 35
ans 1400 m +775%
Ko Aung Win 1120 m il y a
environ 60 ans 2480 m depuis 35
ans +120%
Daw Hla Kyi 1000 m il y a 30
ans 1600 m +60%
Mère de Aung
Zaw Tun 100 m il y a 20
ans Idem -
On peut également souligner que l’agriculture flottante, typiquement intha, est longtemps restée
cantonnée au lac Inlé, mais qu’elle se diffuse depuis peu au lac Sankar, territoire Shan à environ 35 km
au sud d’Inlé, sous la forme de bandes assez lâches et peu denses (figure 17).
Figure 17 : Premiers ye-chan sur le lac Sankar.
Source: Google Earth, modifié par nos soins
37
L’importance d’une exploitation n’est jamais décrite en termes de surface, mais plutôt en longueur.
32
Figure 18 : Parc de ye-chan au sud de Kyay Sar Kone, illustrant l'extrême densité des jardins flottants.
Images Google Earth de 2004, modifiées par nos soins
Comme on a pu le montrer, les champs familiaux deviennent désormais de véritables
exploitations de grande envergure, employant de nombreux travailleurs. Cet essor des surfaces de
jardins flottants a été à la fois la conséquence et la condition d’une massification de l’agriculture à
Inlé, et d’un changement de dimension : les cultures maraîchères de subsistance écoulées sur un
marché local, sont devenues des cultures commerciales destinées à des marchés urbains éloignés,
signant l’intégration de la région dans des réseaux et des flux nationaux, et même internationaux.
3) L’agriculture flottante, une filière mondialisée
a) A l’amont de la production : une connexion mondiale
Il est intéressant de suivre un groupe de touristes sur le lac Inlé, et d’entendre leur guide
décrire les ye-chan comme une pratique culturale ancestrale qui serait restée inchangée au cours du
temps. Ainsi, si les guides décrivent soigneusement le découpage des îles, leur enrichissement avec du
limon et des algues, ils se gardent bien d’évoquer l’usage des produits phytosanitaires, ou la
33
provenance des semences de tomates. Une telle omission permet de prolonger l’illusion d’un espace
« hors du monde », qui constitue l’un des principaux facteurs d’attraction touristique de la région. Or,
si l’on se penche de manière approfondie sur la culture des ye-chan, on peut découvrir une agriculture
largement mondialisée.
A l’amont de la production maraîchère, on peut ainsi noter que l’agriculture flottante est très
exigeante en intrants : l’époque la fertilité du ye-chan n’était assurée que par des épaisseurs de
limon et d’algues est révolue depuis longtemps. Si ces apports traditionnels sont toujours d’usage, ils
sont désormais systématiquement complétés par des engrais chimiques, et nous n’avons rencontré
aucun agriculteur qui n'y ait pas recours.
L’utilisation d’engrais chimiques n’est pas une nouveauté : un riche agriculteur de Nga Hpe
Kyaung
38
nous a indiqué que sa famille les utilise depuis 60 ans, et, sur les 8 autres fermiers qui se
sont exprimés à ce sujet, 3 ont commencé à en appliquer il y a 35 ans, et 3 autres il y a 15 ou 20 ans.
Seul un exploitant a commencé à utiliser des engrais chimiques récemment, il y a 4 ans, pour
augmenter les rendements (Ko Aung Thein, comm. orale). Cependant, de nombreux agriculteurs
n’utilisent pas exclusivement des engrais chimiques, car les tomates alors récoltées se dégradent trop
vite. Sur les 10 exploitants que nous avons interrogés sur ce point, 6 combinent engrais chimiques et
« engrais naturels »
39
dans des proportions variables. Si l’agriculteur aisé interrogé à Nga Hpe Kyaung
utilise 10 sacs d’engrais chimiques pour 30 sacs d’engrais naturels, un fermier de Maing Thauk met 15
sacs d’engrais chimiques et 5 de naturel, soit des proportions exactement inverses.
Les bénéfices quantitatifs des engrais sont considérables. Ko Aung Thein est ainsi passé il y a
quatre ans d’une faible utilisation d’intrants à une agriculture largement adossée aux produits
chimiques. Il est alors passé de 3 à 10 cycles de récolte sur chaque pied de tomate
40
(Ko Aung Thein,
comm. orale). Quant à U Soe Win, il récolte 5600 kg de tomates
41
à chaque saison grâce à la chimie.
S’il n’utilisait que des engrais naturels, il estime sa récolte à 4000 kg (U Soe Win, comm. orale).
La diffusion de la chimie est en lien avec la multiplication du nombre de magasins spécialisés
à Nyaungshwé, le bourg principal de la région. D’après nos informateurs, le premier magasin
d’intrants agricoles a ouvert en 2000 (Myo Min Tun, comm. orale). Auparavant, on peut faire
l’hypothèse que les agriculteurs s’approvisionnaient à Taunggyi, capitale de l’Etat Shan, à une heure
de transport de Nyaungshwé. Le nombre actuel de magasins est plus incertain, mais le chiffre de six,
avancé par Myo Min Tun, paraît être le plus proche de nos observations de terrain.
Ces magasins d’engrais sont de précieux révélateurs de l’insertion de la région d’Inlé dans les
flux de la mondialisation. En effet, si la majorité de « l’engrais naturel » (guano) vendu vient des
grottes karstiques de l’Etat Shan, aucune entreprise birmane ne fabrique d’engrais chimique de qualité
satisfaisante
42
(Myo Min Tun, comm. orale). La totalité des engrais chimiques utilisés dans la culture
des ye-chan est donc importée (cf. carte de synthèse, figure 21), même si ces derniers sont souvent
emballés et distribués par la compagnie birmane Awba.
Ainsi, l’engrais qui connaissait le plus important succès lors de notre enquête était le Comet,
fabriqué en Allemagne, et commercialisé par Awba. Cependant, les pays asiatiques ne sont pas en
reste, avec une offre abondante, même si elle manque de lisibilité et malgré les doutes sur leur qualité.
Les engrais chinois sont ainsi très présents, avec notamment la multinationale sino-américaine Three
Circles-Sinochem-Cargill. De nombreux produits sont également fabriqués en Chine par des marques
occidentales, comme le Néo-Zélandais Tatu ou le Britannique Green Lion, tandis que le Norvégien
Yara produit ses engrais en Thaïlande et que le Russe Eurochem fabrique en Asie du Sud-Est un
nouvel engrais adapté aux cultures hydroponiques. Outre les compagnies chinoises et thaïlandaises,
d’autres multinationales asiatiques occupent une place importante, comme l’Indonésien Pupuk ou le
Singapourien Farm Link.
38
Cet interlocuteur a préféré rester anonyme.
39
Cet « engrais naturel » est du guano de chauve-souris, provenant de Birmanie ou de l’étranger (cf. infra).
40
Les tomates sont cueillies tous les dix jours sur un même pied de tomate.
41
Les quantités de tomates récoltées sont exprimées en paniers de 30 viss (unité locale équivalant à 1,6 kg).
42
Une seule entreprise chimique birmane produit des engrais de synthèse, mais sa qualité est si mauvaise que les
agriculteurs ne l’utilisent jamais.
34
Les magasins d’intrants font venir l'engrais de Rangoun, le principal port de Birmanie, de
Muse, poste-frontière avec la Chine, ou encore de Tachileik, ville frontalière avec la Thaïlande, et en
écoulent des quantités massives. L’un de nos interlocuteurs vend ainsi 2000 sacs d’engrais chimiques
de 50 kg, soit 100 tonnes, par an
43
(Myo Min Tun, comm. orale), et un autre commercialisait 5000
sacs, soit 250 tonnes il y a encore deux ans, avant que la concurrence accrue du secteur ne réduise ses
ventes à 800 sacs/an, soit 40 tonnes, auxquelles s’ajoutent 4 tonnes de guano (Kung Si Thu, comm.
orale). Si, effectivement, on recensait 6 magasins d’intrants à Nyaungshwé, et que ces derniers
écoulaient chacun une centaine de tonnes d’engrais par an, ce seraient au minimum 600 tonnes
d’engrais qui seraient utilisées annuellement par les agriculteurs sur le lac, ou du moins dans son
bassin versant. A l'échelle de l'exploitation, les quantités utilisées sont également importantes,
s'échelonnant de 0,2 à 1,5 kg d'engrais par mètre linéaire de ye-chan (tableau 5).
Les distributeurs d’engrais commercialisent également de nombreux types de pesticides
(insecticides, fongicides et herbicides), la plupart importés de Chine et de Thaïlande. L’Allemand
Comet est également présent sur ce marché. Ces produits, souvent présentés sous la forme de flacons
de contenance très variables (entre un tiers de litre et 2 L), sont vendus en grande quantité : les deux
magasins que nous avons visités en écoulaient chacun 500 bouteilles par an. Sur les dix fermiers qui se
sont exprimés à ce sujet, cinq ont explicitement indiqué utiliser des pesticides, dont certains en
quantités importantes : Ma Thi Dar traite ainsi ses 2800 mètres linéaires de plants de tomates avec 50
kg de pesticides, à chaque cycle de culture. L’agriculture flottante du lac Inlé peut donc être définie
comme une agriculture intensive, forte consommatrice d’intrants, ce qui n’est pas sans soulever des
inquiétudes au sujet de son impact environnemental (cf. infra).
Tableau 5: Quantités d'intrants consommés par les agriculteurs que nous avons interrogés.
Les quantités sont exprimées pour un cycle de récolte, sachant que la plupart effectue deux cycles par an.
Nom Quantités
d’engrais
chimiques
Quantités
d’engrais
naturels Quantités de pesticides Longueur
de ye-
chan
Quantité
d’engrais par
mètre de ye-
chan
U Aye 10 sacs =
500 kg Non indiqué 1000 m 0,5 kg
U Soe Win 15 sacs =
750 kg 30 sacs =
150 kg 10 bouteilles de
pesticides 600 m 1,5 kg
Daw Myay 10 sacs =
500 kg 18 sacs =
90 kg
Abandon des
pesticides depuis 30
ans 2240 m 0,25 kg
Ma Thir Dar 20 sacs =
1000 kg 50 kg de
pesticides 2800 m 0,36 kg
Exploitant
aisé de Nga
Hpe Kyaung
10 sacs =
500 kg 30 sacs =
150 kg pesticides 1000 m 0,65 kg
Man Ngwe
Mar 15 sacs =
750 kg 5 sacs =
25 kg - 2000 m 0,39 kg
Ko Aung
Thein 50 sacs =
2500 kg 4 bouteilles de
pesticide 3600 m 0,7 kg
U Thein
Win 15 sacs =
750 kg 1 bouteille de pesticide
1400 m 0,54 kg
Ko Aung
Win 20 sacs =
1000 kg 30 sacs =
150 kg Non indiqué 2480 m 0,46 kg
Daw Hla
Kyi 5 sacs =
250 kg 15 sacs =
75 kg Non indiqué 1600 m 0,2 kg
43
Contre seulement 12 tonnes de guano, ce qui souligne la primauté toujours prégnante de la chimie.
35
Les entreprises
phytosanitaires ne sont pas
présentes que dans les
magasins spécialisés : elles
font également partie du
paysage à Inlé. Nombreux
sont les paysans ou les
pêcheurs portant des
vêtements offerts par Awba,
tandis que, sur chaque arbre,
est cloué un panneau aux
couleurs d’une entreprise
d’engrais. L’un des symboles
les plus marquants est le grand
panneau publicitaire aux
couleurs de Comet et Awba
qui, à l’entrée et à la sortie du
lac Inlé, salue les bateaux de
locaux et de touristes (figure
19). Cet engrais est associé,
sur le panneau voisin, à
l’image folklorique des
courses de bateaux sur le lac,
comme si ces deux éléments
définissaient le lac Inlé passé
et actuel.
Les engrais et les pesticides ne sont pas les seuls éléments de l’amont de la filière agricole à
Inlé. En effet, les tomates qui font la réputation d’Inlé sont issues de semences elles aussi importées.
Ces graines étant hybrides, les agriculteurs doivent racheter à chaque saison culturale des sachets de
semences : Ko Aung Win en utilise ainsi 31 pour ses 2480 mètres linéaires (pour un coût total de 83
euros), tandis que Ko Aung Thein en achète 60 pour ses 3600 mètres de ye-chan
44
.
Les fermiers changent fréquemment de types de semences, afin de tirer profit des
améliorations de rendement. Ainsi, il y a 13 ans, Ko Aung Win utilisait la Typhoon 387
(commercialisée par le thaïlandais Chia Tai), qui lui permettait 10 cycles de récoltes successifs par
saison sur un même pied, avant de se convertir à la Red Gem (commercialisée par Monsanto), qui
donnait 12 cycles. Il y a 3 ans, il changea à nouveau de semences, au profit de la Inlay 019 (achetée au
Thaïlandais East-West Seeds), qui donne pas moins de 16 cycles de récolte.
Comme on peut le constater, les semences sont fabriquées et commercialisées par des
multinationales asiatiques comme occidentales, selon le processus de division internationale du travail
(cf. figure 21). L’une des espèces de tomates les plus appréciées, la Sahara 711, de la marque Seminis,
est ainsi fabriquée en Inde par la branche thaïlandaise de l’Américain Monsanto, puis importée à
Rangoun par la compagnie birmane Seeds Energy. Cette semence, pourtant récente, est déjà sur le
point d’être supplantée par la VL-642, fabriquée par le même groupe et selon le même processus
45
.
Les semences japonaises connaissent également un certain engouement, autour de la marque Sakata,
qui commercialise la très appréciée Red Jewel, mais les produits thaïlandais ne sont pas en reste : les
44
Soit un sachet pour 80 mètres linéaires dans le premier cas, et 60 dans le second. Cette différence peut être due
à des pratiques culturales propres à chacun, ou encore au fait qu’ils n’utilisent pas le même type de semences.
45
Malgré nos demandes, il ne nous a pas épossible de déterminer si les semences en usage sur le lac Inlé
étaient génétiquement modifiées. A en croire Oo et al. (2010), des OGM seraient en usage sur le lac, sans plus de
précision.
Figure 19 : L’omniprésence des marques d’engrais : panneaux
publicitaires au débouché du canal entre Nyaungshwé et le lac Inlé.
36
marques Chia Tai et East-West Seeds, déjà mentionnées, sont en bonne place sur les étalages. Comme
pour les engrais, les entreprises birmanes sont absentes du processus de fabrication, et se cantonnent
au rôle de distributeurs : la compagnie Ayeyarwady Seeds commercialise ainsi la Lora 981…
fabriquée à Singapour, tandis que Magi Vision importe et commercialise les semences… allemandes
de Nunhems, filiale de Bayer.
Les magasins spécialisés vendent des quantités importantes de semences de tomate (figure 20)
: l’un d’eux en écoule ainsi 2500 sachets par an (Kung Si Thu, comm. orale), assez pour cultiver près
de 90 kilomètres linéaires de ye-chan
46
. On peut noter que seuls quelques sachets de semences sont
exposés à la vue du client, les autres étant en sécurité dans l’arrière-boutique : chaque sachet coûte
entre 3500 à 6500 K (2,7 à 5 €) selon la variété, ce qui en fait un produit onéreux. Pour comparaison,
les semences d’autres produits maraîchers (choux, courgettes, haricots…), ne font pas l’objet de telles
précautions, car ils ne coûtent que 500 K/sachet, signe d’une faible demande, mais peut-être aussi
d’une qualité moindre, et symptôme du manque de recherches agronomiques pour développer des
semences plus performantes pour ces cultures.
Les produits et techniques modernes, tels que l’usage de semences hybrides et de quantités
massives de produits phytosanitaires, cumulés aux méthodes traditionnelles toujours en usage,
permettent d’obtenir des rendements agricoles élevés (cf. tableau 6). Si l’on fait abstraction des valeurs
extrêmes présentées ici, et qui paraissent peu fiables, on peut conclure à des rendements compris entre
8 et 15 kg/mètre linéaire. Cet écart entre les cultivateurs, qui peut aller du simple au double, peut
s’expliquer par les quantités d’intrants mises en œuvre, les types de semence et les pratiques
culturales. Chaque année, ce sont donc plus de 90 000 tonnes de tomates qui sont ainsi cueillies sur les
46
A raison de deux rangs par île flottante, et de 1 sachet pour 70 mètres linéaires.
Figure 20 : Étalage de semences en vente dans un magasin de Nyaungshwé
37
ye-chan du lac Inlé (IID, 2012), soit un rendement d’environ 18 tonnes/hectare
47
, chiffre supérieur à la
moyenne du Sud-Est asiatique (16,7 t/ha
48
).
Tableau 6 : Rendements obtenus par les agriculteurs interrogés à Inlé.
Nom Longueur de
ye-chan (m) Récolte de
tomates (kg) Rendement
(kg/mètre linéaire)
U Soe Win 600 5600 9,3
Daw Myay 2240 38400 17,1
Ma Thir Dar 2800 4800 1,7
Exploitant aisé
de Nga Hpe
Kyaung 1000 12800 12,8
Travailleuses
journalières à
Kay La 600 8000 13,3
Man Ngwe Mar 500 2400 4,8
Ko Aung Thein 3600 60480 16,8
U Thein Win 1400 14400 10,3
Ko Aung Win 2480 21600 8,7
Daw Hla Kyi 1600 24000 15,0
L’agriculture flottante du lac Inlé est donc l’une des plus productives de Birmanie, et bien
éloignée de l’image pittoresque que véhiculent les brochures touristiques, celle d’une pratique qui
n’aurait recours qu’à des méthodes ancestrales, et qui serait cantonnée à l’échelle micro-locale, sans
connexion avec le reste du monde. Si l’amont de la filière agricole est fortement connecté à l’espace
est-asiatique et même mondial (cf. figure 21) par l'intermédiaire des distributeurs locaux et de leur
mise en réseau avec les multinationales du secteur phytosanitaire, la vente de la production, c’est-à-
dire l’aval de la filière, se fait elle aussi à une échelle insoupçonnée.
47
Selon l’IID, 90 000 tonnes de tomates sont produites annuellement sur la région du lac Inlé (IID, 2012), mais
en deux cycles de récoltes, donc chaque cycle produit 45 000 tonnes environ. La surface de ye-chan sur le lac est
d’environ 50 km², mais ce chiffre inclut les canaux qui séparent les bandes flottantes : sur les 50 km², seuls 25 au
grand maximum sont donc réellement cultivés. 25 km², soit 2500 hectares, produisent donc 45000 tonnes de
tomates, soit un rendement de 18 t/ha environ. Ce chiffre n’est cependant qu’une estimation.
48
Source : www.faostat.fao.org
38
Figure 21 : La filière phytosanitaire, ses acteurs et ses flux, vecteur de l'intégration de la région d'Inlé dans le "système-monde".
Fond de carte : d-mpas.com, modifié par nos soins.
39
b) A l’aval : une intégration à l’espace national
Les tomates sont récoltées quand elles sont mûres, mais souvent aussi quand elles sont encore
vertes, d'une part parce qu'elles se transportent alors plus facilement, mais aussi car la tomate verte est
appréciée des consommateurs birmans. La récolte est faite tous les dix jours par des travailleurs
journaliers, qui proviennent souvent du même village que l’exploitant et qui, dans la majorité des cas,
collaborent avec lui tous les ans. Les salaires sont relativement bas, même selon les standards locaux :
les femmes sont payées 2000 à 2500 K/jour (1,5 à 1,9 €), les hommes 2500 à 3000 K/jour (1,9 à 2,3
€)
49
. L’un de nos interlocuteurs envisage même d’augmenter les salaires qu’il verse afin de suivre
l’inflation, importante en Birmanie
50
. Tout comme les phases d’entretien, de désherbage, ou
d’épandage de produits phytosanitaires, les opérations de ramassage s’effectuent depuis des barques.
Si ces dernières tâches sont le plus souvent genrées (les hommes étant plutôt occupés à ramasser limon
et algues sur le lac, tandis que les femmes désherbent), la cueillette est mixte.
Les légumes sont placés dans des paniers en bambou d’une contenance de 30 viss (48 kg), qui
sont souvent vidés au domicile de l’exploitant, dans l’attente d’un bon prix de vente, même si, dans les
maisons sur pilotis, l’espace de stockage manque vite, ce qui limite le temps de latence avant la vente
(Ko Myo Aung, comm. orale). Les paniers de tomates sont alors chargés à bord des longs bateaux
typiques du lac Inlé, et transportés à Nyaungshwé, qui est l’unique centre de vente et de manutention
de la région (figure 22). Le 17 mars 2014, lors d’un comptage d’embarcations sur l’unique canal
menant à ce bourg, nous avons recensé 52 bateaux chargés de fret entre 6h et 11h du matin, dont 34
chargés de légumes, le plus souvent des tomates, à raison d’une douzaine de paniers de 48kg par
embarcation
51
.
Figure 22 : Arrivée d'un chargement de tomates à Nyaungshwé au matin.
Ces bateaux ont tous pour destination le « Mingalar Zay Canal », canal commerçant de
Nyaungshwé. Là, des porteurs chargent les paniers dans des pick-up à destination de Taunggyi, à une
heure de route, ou sur des véhicules plus rudimentaires pour les acheminer chez les grossistes en
tomates. Le nombre exact de ces négociants est assez imprécis, car certains ne résident à Nyaungshwé
que quelques mois par an (cf. infra). Aux dires de U Aung Aung, l’un des courtiers les plus influents
de la région, et qui connaît le mieux cette filière, on recense aujourd’hui une cinquantaine
49
Selon la Banque Mondiale, le revenu annuel moyen en Birmanie est en effet d’environ 1000 dollars, soit 715
euros/an, ou 2 euros/jour (source : www.mm.undp.org)
50
Selon la CIA, le taux d’inflation en Birmanie était de 5,7% en 2013 (CIA factbook)
51
Soit près de 20 tonnes en une matinée. Il est à noter que le chiffre de 34 bateaux chargés de tomates est un
nombre minimum : certains bateaux sont en effet bâchés, ou transportent une cargaison très diversifiée, rendant
difficile son identification. Il est à noter que ces mesures ont été faites un jour de basse saison maraîchère, et
atteignent des proportions bien supérieures lors des périodes de cueillette, en juin-juillet-août, et en octobre-
novembre.
40
d’entreprises dans la région, contre une vingtaine en 1998 (U Aung Aung, comm. orale). Ces
personnages sont des acteurs clés de l’économie régionale : ils achètent et revendent des centaines de
tonnes de tomates par an (tableau 7) et, malgré les risques qu’ils prennent parfois (cf. infra),
constituent ce qui apparaît dans le contexte birman comme de véritables fortunes personnelles. L’un
de nos interlocuteurs dégage ainsi 80 000 K de bénéfices/jour (63 €), un autre 100 000 K/j (77 €), et un
dernier explique gagner 200 000 K/j (154 €) en haute saison. Grâce à ces revenus importants et assez
réguliers, les grossistes sont des investisseurs importants de la région, notamment dans la filière
touristique, qui fait figure de placement sûr et aux revenus assurés
52
.
Tableau 7 Les grossistes en tomates à Nyaungshwé: au coeur d'échanges massifs et rémunérateurs
Période de cours élevés
53
Période de cours bas
Nom du
grossiste
Quantités
de tomates
en basse
saison (kg/j)
Quantités
de tomates
en haute
saison (kg/j)
Prix d’achat
(€/kg)
Prix de
vente
(€/kg)
54
Prix d’achat
(€/kg) Prix de vente
(€/kg)
Ko Aung
Thein - 4 800 0,32 0,36 0,11 0,14
Ko Myo
Aung 3 200 6 400 0,35 0,43 0,05 0,10
U Aung
Aung 8 000 16 000 - - - -
Daw Nyo
Nyo - 9 600 0,39 0,5 0,05 0,06
Daw Hla
Kyi 3 200 32 000 0,34 0,48 0,03 0,06
Les grossistes disposent de vastes entrepôts (figure 23) dans lesquelles les tomates sont
entreposées jusqu’à deux semaines en saison chaude, voire jusqu’à un mois en saison froide, afin de
bénéficier des meilleurs prix (Ko Myo Aung, comm. orale).
Si cette stratégie spéculative porte souvent ses fruits, les courtiers peuvent parfois être piégés
par la volatilité des prix : alors que les cours ne variaient que de façon hebdomadaire il y a encore une
quinzaine d’années, ils changent aujourd’hui quotidiennement grâce aux nouvelles technologies. Afin
de bénéficier d’une période de prix élevé, les grossistes hâtent parfois le mûrissement des tomates en
les traitant avec des produits chimiques qui, en deux jours, transforment des tomates vertes en tomates
mûres, mais qui se conservent mal. Si les prix se sont effondrés dans l’intervalle, les courtiers doivent
alors vendre à bas prix leur stock qu’ils ne peuvent plus garder que quelques jours (U Aung Aung,
comm. orale).
52
Ko Aung Thein a ainsi investi dans deux bateaux qu’il loue aux touristes et prévoit d’ouvrir un restaurant pour
touristes. Ko Myo Aung a construit un grand hangar et un parking à poids-lourds. U Aung Aung a réalisé de
nombreux investissements fonciers à Nyaunghswé, et a le projet d’ouvrir une guesthouse de 30 chambres. Daw
Nyo Nyo veut construire une guesthouse de 24 chambres, tandis que Daw Hla Kyi projette d’ouvrir une épicerie
et une agence de voyage.
53
Il est difficile de comparer les prix proposés ou obtenus par les différents grossistes, car leur perception des
prix bas ou élevés est assez subjective, certains indiquant par exemple le prix le plus bas jamais atteint, tandis
que d’autres citent le plancher atteint récemment. Les chiffres sont plutôt fournis afin de dégager un ordre d’idée
des marges effectuées par les courtiers et pour estimer l’écart entre haute et basse saison pour chacun d’eux.
54
Le prix de vente inclut souvent les frais de transport, à la charge du grossiste. Le bénéfice dégagé par ce
dernier n’est donc pas simplement la différence entre prix de vente et prix d’achat.
41
Figure 23 : L'entrepôt de Ko Myo Aung à Nyaungshwé.
Afin d’être expédiées, les tomates sont conditionnées dans des caisses en bois, puis chargées
dans des camions. Chaque camion Nissan transporte 500 caisses, soit environ 16 tonnes de tomates :
les courtiers de moyenne envergure peuvent donc difficilement en remplir un seul, surtout en basse
saison. Ils partagent alors un même véhicule, n’en envoient qu’un tous les deux jours, ou ont recours à
des camionnettes pouvant transporter 180 caisses, soit 5,7 tonnes (Daw Nyo Nyo, comm. orale). En
haute saison, en juin-juillet-août, la récolte est maximale, et chaque grossiste peut alors affréter un à
trois camions par jour. Au total, c’est alors un minimum de 15 Nissan qui quittent quotidiennement
Nyaungshwé, chiffre qui atteint régulièrement les 30 véhicules par jour. Un Nissan pouvant
transporter 16 tonnes de marchandises, les volumes de tomates expédiés quotidiennement oscillent
donc entre 240 et 480 tonnes.
Ces flux sont sensiblement plus élevés que par le passé, comme le montrent les données de
l’année 1994-95 (Ma Thi Dar Win, 1996
55
).
Expéditions moyennes en haute saison
sur la période 1994-95
Expéditions durant le meilleur
mois de la période 1994-95 :
juillet 1995
Nombre de camions
sur la période 1479 355
Nombre
de camions/jour 4 12
Charge des camions
(tonnes) 6,4 6,4
Expéditions/jour
(tonnes) 26 75
55
Paradoxalement, les données collectées personnellement par cette chercheuse semblent plus fiables que ses
travaux menés sur des chiffres officiels. Nous ne disposons pas de ses données sur les périodes creuses de
l’année 1994-95.
42
On peut également observer une évolution dans la destination des cargaisons de tomates.
Ainsi, selon Ma Thi Dar Win, en 1994-1995, la quasi-totalité des camions gagnaient Mandalay, d’où
les tomates étaient ensuite redistribuées en Birmanie centrale. Rangoun représentait une destination
secondaire, avec tout au plus 8 tonnes de tomates expédiées quotidiennement par le train. On peut
expliquer cette relative marginalité de la capitale par la médiocre qualité des infrastructures de
l’époque, rendant le transport de cette cargaison délicate assez aléatoire et coûteux, mais on peut
également faire l’hypothèse que le commerce était entravé par le manque de réseaux commerciaux
entre le lac Inlé et la capitale. La situation a depuis lors bien évolué.
En effet, les Intha du lac Inlé s’appuient désormais sur des relais et des partenaires bien
spécifiques à travers tout le pays : selon U Aung Aung, une cinquantaine de commerçants originaires
de Nyaungshwé se sont installés à Rangoun depuis une dizaine d’années, et une quinzaine à Mandalay
depuis environ 5 ans. Ces personnes de confiance, partageant souvent des liens de famille avec les
grossistes, constituent des points d’appui indispensables pour la bonne marche des affaires. Ce même
U Aung Aung travaille ainsi en lien étroit avec son frère à Mandalay, et son neveu à Rangoun, tandis
que Daw Hla Kyi s’appuie sur son fils, qui est son seul et unique partenaire à Rangoun. Cette stratégie
a permis une forte augmentation des flux vers la capitale depuis le milieu des années 1990 : pas moins
de 10 camions/jour en haute saison, soit 160 tonnes. Les liens ethniques et familiaux, ainsi que
l’amélioration des infrastructures, ont donc joué un rôle crucial dans la conquête des marchés de
Rangoun et du delta de l’Irrawaddy.
Dans le même temps, une dynamique exactement réciproque peut s’observer avec, depuis
quelques années, l’installation à Nyaungshwé de courtiers originaires de Rangoun, Mandalay ou
Monywa. Selon nos informateurs, entre un tiers et la moitié de la cinquantaine d’entreprises de
grossistes appartiennent à des allochtones. Ces derniers ne résident pas en permanence à Nyaungshwé,
mais ont fait bâtir des entrepôts en périphérie de la ville (les bords du canal connaissant une
importante saturation foncière et une flambée des prix), qu’ils n’occupent que quelques mois par an,
durant l’été et l’automne. Ces courtiers de passage mettent eux aussi à profit leurs réseaux, à base
régionale, familiale ou ethnique, et jouent un rôle important dans le déploiement spatial de la filière
maraîchère d’Inlé dans tout le pays.
Néanmoins, depuis quatre ou cinq ans, la tomate d’Inlé est soumise à la concurrence de
nouvelles régions de production, en Birmanie centrale (Monywa et Sagaing) et dans la périphérie de
Rangoun (Khayan, figure 24), qui, tirant profit de nouvelles technologies et d’investissements massifs,
peuvent à leur tour commercialiser des tomates sur des périodes de l’année plus larges qu’auparavant
(U Aung Aung, comm. orale). Les cours ne sont donc plus aussi bons que par le passé, ce qui génère
des difficultés, tant pour les grossistes que pour les agriculteurs (cf. infra).
Les courtiers de Nyaungshwé ont donc s’orienter vers un marché encore délaissé, et sur
lequel ils ne seraient pas concurrencés, dans une sphère d’influence proche du lac Inlé : l’est de l’Etat
Shan. A cause de l’insécurité qui y régnait
56
, cette
région du « Triangle d’Or » birman est longtemps
restée un angle mort du territoire national, en marge des flux commerciaux (légaux). Aujourd’hui que
l’ordre est officiellement revenu, elle devient un marché prisé des grossistes intha. On peut cependant
noter que peu d’envois partent directement de Nyaungshwé vers Kyaingtong ou Tachileik : ils
transitent le plus souvent par un intermédiaire à Taunggyi. On peut faire l’hypothèse que les Intha ne
disposent pas de réseaux commerciaux suffisants dans l’Est de l’Etat Shan, et qu’ils doivent donc
s’appuyer sur des négociants de Taunggyi originaires de cette aire
57
, et qui servent donc de
connecteurs, de relais entre les réseaux intha et ceux du « Triangle d’Or ».
Alors que la quasi-totalité des camions de tomates gagnaient Mandalay il y a 20 ans, la
répartition est aujourd’hui tout autre. En haute saison, sur les 30 camions qui quittent quotidiennement
Nyaungshwé, une dizaine rallie désormais Rangoun, une dizaine gagne Mandalay, et le dernier tiers se
rend vers d’autres destinations, principalement dans l’est de l’Etat Shan, via Taunggyi (Ko Myo Aung,
comm. orale).
56
On peut ainsi mentionner les affrontements entre Tatmadaw (l’armée nationale birmane) et des groupes armés
comme la United Wa State Army, en connexion avec les cartels de narcotrafiquants.
57
Les Chinois de Taunggyi sont notamment réputés pour l’étendue de leurs réseaux commerciaux.
43
Si l’on peut donc observer une multiplication des destinations d’envoi, il est surprenant de
constater que les tomates d’Inlé ne sont officiellement pas exportées vers l’étranger
58
, alors que la
région est proche des marchés chinois et thaïlandais. A en croire de rares sources, elles auraient bel et
bien été exportées vers la Thaïlande il y a quelques années (U Aung Aung, comm. orale et
www.globalpost.com), mais les échanges auraient été suspendus à cause de la teneur trop élevée des
tomates en produits phytosanitaires (Ko Myo Aung, comm. orale). Les agents chimiques utilisés pour
accélérer la maturation des tomates une fois cueillies sont ainsi spécialement pointés du doigt. Les
grossistes de Nyaungshwé déplorent également leurs lacunes en matière de réseaux commerciaux
internationaux (Daw Nyo Nyo, comm. orale), probablement le résultat des longues années de politique
isolationniste menée par la junte militaire birmane.
Malgré ces difficultés d’exportation, il apparaît clairement que la filière maraîchère d’Inlé
dépasse largement le cadre local, ou même régional, pour s’inscrire pleinement dans l’espace national,
grâce à des réseaux souvent fondés sur une base ethnique et familial (cf. figure 24). Enfin, il faut
souligner que la tomate ne représente pas la totalité des flux agricoles au départ de Nyaungshwé. En
effet, les camions sont régulièrement chargés de haricots, de calebasses, de concombres et de piments
venant des jardins flottants, et qui sont souvent appréciés par les grossistes pour amortir les
fluctuations du cours de la tomate.
L’agriculture flottante ne doit effectivement pas faire oublier la production sur la terre ferme,
qui constitue l’activité de milliers de personnes et représente des flux importants, à défaut d’être aussi
emblématique et structurée de manière aussi cohérente que les ye-chan. La riziculture est, depuis des
siècles, la culture de prédilection dans les basses terres qui entourent le lac et qui sont périodiquement
inondées. A en croire les statistiques officielles, les champs de paddy représentaient 125 km² tout
autour du lac Inlé (Nang Nwe Nwe Win, 2007). Les récoltes, que l’on n’a pas pu quantifier, ne font
apparemment pas l’objet d’exportations massives
59
: au contraire, la population locale préfère le riz
local au riz importé du delta, moins cher, mais qui ne convient pas aux goûts locaux.
Quant à la culture de la canne à sucre, plus commerciale et extravertie, elle s’affirme de plus
en plus dans la région, même s’il est difficile de dater l’origine de cet engouement. On trouve la
majorité des champs sur les bords du lac, juste en retrait des rizières. Un même pied de canne à sucre
peut être coupé quatre ans de suite, et sa culture est économe en main-d’œuvre l’exception de la
période de récolte), ce qui constitue des avantages notables. Enfin, le sucre, traité dans l’une des
nombreuses fabriques locales, et transformé en mélasse, est un bien non périssable et qui ne présente
pas de contraintes de transport. La mélasse est donc un produit apprécié des grossistes, qui en
expédient des quantités importantes vers le reste du pays.
Enfin, les collines qui encadrent le lac sont elles aussi des zones agricoles. Traditionnellement,
les populations Pa-O, Danu et Taungyo qui les habitent cultivent du maïs et du Cordia dichotoma,
dont les feuilles sont utilisées dans la confection de cheroot
60
, commercialisés dans tout l’Etat Shan,
voire au-delà (Daw Khin Tint, comm. orale). Tandis que la culture du Cordia s’étend sur les versants
des collines, de nouvelles cultures font également leur apparition, avec la spécialisation assez récente
des montagnards dans l’horticulture. On trouve désormais sur les marchés de la région des agrumes ou
des mangues venant surtout des villages Pa-O. Si ces produits sont envoyés dans le Sud de l’Etat Shan,
nous n’avons pas pu démontrer qu’ils soient parvenus à conquérir le marché régional ou national. Il
serait cependant intéressant d’étudier l’évolution de cette filière dans les années à venir.
Malgré son dynamisme, l’agriculture à Inlé traverse donc des phases de turbulence, qui sont
d’autant plus importantes que la culture concernée est commerciale et intégrée aux échelles spatiales
supérieures. En d'autres termes, la culture flottante de la tomate, qui est la plus connectée aux marchés
58
On peut faire l’hypothèse que, depuis Tachileik, des tomates birmanes passent plus ou moins officiellement la
frontière thaïlandaise … mais les volumes concernés sont, selon tout probabilité, assez faibles.
59
Les grossistes que nous avons pu rencontrer ne mentionnent ainsi jamais une quelconque filière commerciale
organisée autour du riz. Ces affirmations seraient cependant à vérifier.
60
La confection des cheroot implique un réseau d’échanges de grande portée spatiale : on fabrique à Inlé des
cigares faits à partir de Cordia des collines environnantes, de tabac et de bois de toddy de Myingyian, au sud-
ouest de Mandalay. Ils sont ensuite vendus dans tout l’Etat Shan, voire au-delà (Daw Khin Tint, comm. orale).
44
de tout le pays, apparaît paradoxalement comme plus sensible aux fluctuations de la conjoncture que
les autres productions agricoles.
c) Les producteurs de tomate d’Inlé en péril ?
La culture de la tomate est, depuis plusieurs années, confrontée à des difficultés économiques
sérieuses, pour deux raisons principales. D’une part, les dépenses consacrées aux intrants ont
fortement augmenté, certes en raison de leur usage plus massif, mais surtout à cause de l’effondrement
du cours du Kyat sur le marché des devises : l’importation d’intrants est donc devenue très onéreuse
(Oo et al., 2010). D’autre part, les recettes ont diminué car l’expansion incontrôlée des jardins flottants
sur le lac et l’apparition de nouvelles zones de production de tomates dans le pays (cf. supra) ont
généré une forte augmentation de l’offre. La stratégie d’extension de la demande à d’autres régions du
Figure 24 : la tomate du lac Inlé, au coeur d'un marché national. Réalisation par nos soins
45
pays n’étant pas suffisante, on assiste donc à une chute des cours. Ce phénomène est cependant très
saisonnier.
En effet, les conditions culturales et climatiques du lac Inlé assurent toujours à la région un
quasi-monopole national à l’automne, avec des prix au producteur assez élevés, entre 600 et 800
K/viss (0.29 à 0.38 €/kg). En revanche, la concurrence est plus importante au printemps, et les cours
chutent régulièrement à 50 K/viss, soit 0,025 €/kg, comme c’était le cas lors de notre enquête. D’après
certains informateurs, les prix ont même atteint 30 K/viss, soit 0,014 €/kg au printemps 2013.
Malgré les cours de plus en plus bas, les agriculteurs continuent à cultiver des tomates. Si
certains courtiers mettent cela sur le compte de l’inertie des comportements et de l’ignorance, le
chercheur peut souligner le manque d’alternatives agricoles sur les ye-chan. La culture des haricots
semble ainsi incapable de franchir le seuil de la culture intensive, notamment à cause de semences peu
performantes (Shwe Kal, comm. orale). La culture des fleurs ne dispose pas d’assez de débouchés :
même sur le marché de Nyaungshwé, la majorité des fleurs coupées viennent de la ville voisine
d’Hého, celles du lac ayant la réputation de faner rapidement. Les autres productions assez rares et
lucratives, comme celle du paprika, demandent apparemment des techniques que les agriculteurs
locaux ne maîtrisent pas (Shwe Kal, comm. orale).
L’une des alternatives possibles serait la production de tomates biologiques (Sai Win et U
Aung Aung, comm. orale), mais d’une part, la présence de produits phytosanitaires dans les eaux du
lac rendrait la labellisation des produits impossible
61
, d’autre part, le marché des produits biologiques
est encore anecdotique en Birmanie, et les réseaux manquent pour commercialiser ces produits à
l’étranger. Enfin, en l’absence de garanties, les exploitants sont très réticents à s’engager dans cette
pratique culturale très risquée
62
.
Dans ce contexte, seule l’une des deux récoltes annuelles de tomates peut générer de els
bénéfices pour les exploitants, alors que la culture de tomates est exigeante en produits phytosanitaires
onéreux : les quantités d’intrants utilisées et les rendements obtenus définissent donc un seuil de
rentabilité, très variable selon les producteurs (tableau 8). Pour certains, la culture de la tomate n’est
pas rentable en période de prix très bas
63
.
Le prix de revient de la culture de la tomate, très élevé, grève donc lourdement les bénéfices
de la vente : l’exploitation de Ma Thi Dar vend ainsi 6 millions de kyats (4600 €) de tomates par an,
mais 4 millions sont consacrés aux intrants et à la main-d’œuvre. Le bénéfice réel que la famille retire
de cette culture n’est donc que de 2 millions de kyats (1540 €) par an. Ko Aung Win, quant à lui, ne
bénéficie que de 4,5 millions de kyats (3460 €) sur les 9 millions (6920 €) qu’il retire de la vente de
ses légumes.
Ces importantes dépenses d’intrants et de main-d’œuvre ne peuvent pas être assumées au fur
et à mesure par la trésorerie des exploitants : en attendant la récolte et les rentrées financières qui
l’accompagnent, ils doivent donc contracter des emprunts auprès d’usuriers locaux. Ces derniers sont
le plus souvent des Intha qui ont fait fortune dans le commerce de primeurs ou de riz. Ce recours est
massif : la totalité des 8 producteurs qui se sont exprimés à ce sujet, même les plus aisés, ont recours à
des prêts, souvent octroyés par des négociants du même village, ou par un membre de la famille. Or,
en cas de très mauvais prix de vente, les agriculteurs les plus modestes, ou qui consacrent le plus de
dépenses aux intrants, ne peuvent pas toujours honorer ces prêts : 2 des 8 personnes interrogées à ce
sujet ont explicitement reconnu qu’ils n’avaient pas pu rembourser leurs crédits de l’année 2013, ce
qui les place dans une situation de vulnérabilité. Oo et al. (2010) ont également mis en évidence cette
prégnance de l’endettement dans leur étude socio-économique des Intha : « si les cultivateurs de
61
A en croire nos informateurs, il existerait une certification biologique en Birmanie, mais qui supposerait un
temps de conversion des terres de dix ans (Sai Win, comm. orale). A titre personnel, nous voyons derrière ce
délai étonnamment long l’influence des entreprises phytosanitaires.
62
Sans pesticides, un exploitant encourt en effet jusqu’à 10% de pertes sur la récolte du printemps, mais 70% sur
celle d’automne, pourtant la plus lucrative (Daw Myay, comm. orale).
63
Ces données, cumulant les incertitudes sur les quantités d’intrants et celles sur les rendements obtenus, ne
peuvent fournir que des ordres de grandeur, que nous espérons aussi fiables que possible. D’autre part, nous ne
tenons compte ici que des dépenses consacrées aux intrants, sans inclure celles consacrées aux semences, à la
main-d’œuvre, ni au renouvellement des ye-chan.
46
tomates se sont bien portés au cours des dernières décennies, de nombreux fermiers sont à présent
incapables de rembourser les dettes souscrites pour payer les intrants. De petits exploitants ont fait
faillite, tandis que de nombreux autres ont des dettes faramineuses ».
Tableau 8: Le budget consacré aux intrants, un obstacle à la rentabilité?
Les astérisques signalent les chiffres à la fiabilité incertaine.
Nom de
l’exploitant
Budget pour
les engrais
chimiques
Budget pour
les engrais
naturels Autres Coût
total/saison
Production
de tomates
par saison
culturale
(kg)
Prix de vente
minimum
pour amortir
les dépenses
d’intrants
(€/kg)
U Aye 10 sacs =
400 000 K
(310 €) Non indiqué 400000 K
minimum
(310 €)
U Soe Win 15 sacs =
600 000 K
(460 €)
30 sacs =
210 000 K
(161 €)
10 bouteilles
de
pesticides =
300 000 K
(230 €)
+ 5 sacs de
nutriments
spéciaux =
50 000 K
(39 €)
1,16 million
de K (890
€) 5 600 0.16
Daw Myay 10 sacs =
400 000 K
(310 €)
18 sacs =
126 000 K
(97 €)
Abandon
des
pesticides
depuis 30
ans
426 000 K
(404 €) 38 400 0.01
Ma Thir
Dar
20 sacs =
800 000 K
(620 €)
50 kg de
pesticides
et 15
bouteilles
de
nutriments
spéciaux =
600 000 K
au minimum
1,4 million
de K
au
minimum
(1076 €)
4 800* 0.22*
Exploitant
aisé de Nga
Hpe
Kyaung
10 sacs =
400 000 K
(310 €)
30 sacs =
210 000 K
(161 €)
90 000 K de
pesticides 700 000 K
(538 €) 12 800 0.04
Man Ngwe
Mar
15 sacs =
600 000 K
(461 €)
5 sacs =
35000 K
(27 €)
Nutriments
spéciaux
635 000 K
au
minimum
(488 €)
2 400* 0.2*
47
Ko Aung
Thein
50 sacs = 2
millions de
K
(1538 €)
15 bouteilles
de
nutriments
spéciaux
+ 4
bouteilles de
pesticide =
88 000 K
(68 €)
2,088
millions K
au
minimum
(1606 €)
60 480 0.026
U Thein
Win
15 sacs =
600 000 K
(461 €)
1 bouteille
de pesticide
=
22 000 K
(17 €)
622 000 K
(478 €) 14 400 0.03
Ko Aung
Win
20 sacs =
900 000 K
(690 €)
30 sacs =
270 000 K
(208 €) 1,17 million
K (900 €) 21 600 0.04
Daw Hla
Kyi
5 sacs =
200 000 K
(154 €)
15 sacs =
105 000 K
(81 €) Non indiqué
305 000 K
au
minimum
(235 €)
24 000 0.01
Comme nous l'avons déjà mentionné, certains de ces foyers doivent alors décapitaliser en
vendant certains de leur ye-chan à des propriétaires plus aisés. On peut donc faire l'hypothèse que la
situation actuelle du marché, la mise en concurrence qui tire les rendements vers le haut et les prix
vers le bas, est génératrice d'inégalités sociales accrues. Cette évolution économique, et la
recomposition de la société locale qu'elle implique, serait intéressante à étudier plus précisément dans
le cadre d'une thèse de doctorat.
Dans ce contexte d’incertitude et de vulnérabilité, la plupart d’entre eux parviennent à
surmonter les aléas de la production de tomates grâce à la diversité de leurs activités. Kyaw Zin Aung
Soe (2012) laisse penser que les exploitants auraient débuté de nouvelles activités qu’ils ne
pratiquaient pas avant. Cependant, il semblerait que ces dernières étaient le plus souvent déjà en usage,
car la société intha est fondée sur une certaine diversité des activités (Robinne, 2000). Il est cependant
certain qu’elles ont pris une importance nouvelle (tableau 9). On peut noter que ces activités ne
contribuent apparemment pas significativement à lisser les écarts de revenus entre fermiers.
Tableau 9: Revenus agricoles et revenus complémentaires de nos interlocuteurs
Nom de
l’exploitant Chiffre d'affaire
agricole Dont bénéfices Revenus complémentaires
U Aye 3 millions K - Pêche : 3000 K/j (2,3 €)
U Soe Win 3,5 millions K
(2690 €) - Travail journalier dans les ye-chan
des autres
Daw Myay - 1 million K
(770 €)
Pêche : 3000 K/j (2,3 €)
Cueillette de tiges de taro : 1500 K/j
(1,15 €) depuis 10 ans
64
Ma Thi Dar 6 millions K
(4615 €) 2 millions K
(1538 €) Aucune
64
Depuis une dizaine d’années, de rares familles ramassent les tiges de taro qui poussent spontanément dans les
zones marécageuses, les font sécher, et les vendent à Nyaungshwé. Là, elles sont envoyées à Rangoun, d’où elles
sont expédiées en Corée pour servir de colorant textile (Daw Myay, comm. orale).
48
Nom de
l’exploitant Chiffre d'affaire
agricole Dont bénéfices Revenus complémentaires
Ko Aung
Thein
25 millions K
en bonne saison
(19 230 €),
10,7 millions K
en basse saison
(8230 €)
20 millions K en
bonne saison
(15384 €),
5,7 millions en
basse saison
(4384 €)
Guesthouse à Taunggyi à destination
des négociants de passage : 1,5
million K/an (3 €/j)
Location de deux bateaux aux
touristes : 12 000 K/j (9 €)
U Thein
Win 2.7 millions K
(2076 €) 1 million K
(770 €)
La belle-fille fait du travail à façon
dans le secteur textile : 8000 K/j sur 7
mois (6 €)
Le fils travaille comme charpentier :
4500 K/j (3,4 €)
Ko Aung
Win 9 millions K
(6923 €) 4,5 millions K
(3461 €) Aucune
Maw Aye -
1,5 million K
(1153 €)
0,7 million K en
mauvaise saison
(577 €)
Le fils travaille comme charpentier
depuis 2 ans : 5000 K/j (3,8 €)
Exploitant
aisé de Nga
Hpe
Kyaung
- -
La femme tient une boutique de
souvenirs sur le lac : revenus
irréguliers (0 à 20000 K/j, soit 0 à
15,4 €)
La fille travaille dans un hôtel, et
envoie de l’argent à ses parents
Man Ngwe
Mar - - Pêche : 3000 K/j (2,3 €)
Certains produisent ainsi d’autres cultures maraîchères : 6 producteurs sur les 10 interrogés à
ce sujet déclarent cultiver des haricots, des piments, des calebasses, des concombres et des fleurs. Ces
activités ne représentent que de faibles surfaces : U Thein Win ne leur consacre par exemple que 3 de
ses 35 lignes de ye-chan, mais ces produits peuvent générer quelques revenus supplémentaires (Ma
Thi Dar, comm. orale). Les cultures maraîchères ne sont pas les seules activités génératrices de
revenus des agriculteurs : ces derniers ont le plus souvent des activités halieutiques ou artisanales,
tandis que les plus aisés ont investi dans l’hôtellerie ou le tourisme pour sécuriser leurs revenus.
Si les producteurs de tomates parviennent à amortir les variations de cours par des activités
complémentaires et à préserver le niveau de vie familial, ils ne peuvent en revanche épargner, investir,
et présentent donc une forte vulnérabilité et une faible résilience. Ainsi, durant le printemps 2010, très
sec, le niveau du lac atteignit un niveau record : de nombreux ye-chan finirent par reposer sur le fond
du lac, s’y enraciner, et furent engloutis par la remontée des eaux lors de la saison des pluies. De
nombreuses exploitations perdirent donc un précieux capital qu’il fut très difficile de reconstituer,
faute de moyens financiers (Kyaw Zin Aung Soe, 2012). De plus, tous n’ont pas les ressources,
notamment humaines ou financières, de dégager des revenus complémentaires : le niveau de vie et le
niveau de vulnérabilité s’en ressentent alors. Ainsi, sur les deux seuls exploitants sans activité
complémentaire, l’un indique que sa famille vivait mieux il y a vingt ans, époque de rendements plus
faibles, mais d’intrants moins chers, tandis que l’autre ne peut pas rembourser ses emprunts de l’année
dernière.
Les bases de la filière de la tomate à Inlé semblent donc moins solides qu’elles ne l’ont été par
le passé : les producteurs ont bénéficié de l’élargissement de leur marché, mais sont concurrencés par
des rivaux qui étendent le leur : le changement de dimension de la distribution des tomates,
l’intégration à des échelles supérieures marque donc la confrontation à de nouveaux acteurs et à de
49
nouveaux défis. Dans ce contexte, quelles seront les conséquences locales de la mise en place de
l’Asian Economic Community (AEC) en 2015
65
? La filière maraîchère d’Inlé résistera-t-elle à la mise
en place de cet espace de libre-échange asiatique, qui inclura le lac et ses acteurs dans une nouvelle
échelle, synonyme de concurrence renforcée ?
Enfin, l’agriculture flottante du lac Inlé risque fort de se heurter à ses propres limites, celles de
la durabilité environnementale. En effet, l’usage massif de produits phytosanitaires sur le lac et dans
son bassin versant pollue les eaux, ce qui a des conséquences sur les cultures, mais surtout sur la
pêche, qui est l’activité secondaire de nombreux agriculteurs, mais aussi l’activité principale de
nombreux Intha.
65
Source : www.asean.org
50
III) La pêche, reflet des dynamiques et des défis de la
région d’Inlé
Un rapide aperçu des brochures touristiques et des sites Internet de voyagistes et de voyageurs
suffit pour identifier le pêcheur intha comme le symbole du lac Inlé, et même de la Birmanie. Si la
pêche est une tradition profondément ancrée dans l’histoire et la culture des intha, quelles sont ses
dynamiques actuelles ? Est-elle une pratique toujours aussi répandue, significative ? Nous avons
trouvé les réponses à ces questionnements lors de nos entretiens, menés auprès de dix pêcheurs de la
région du lac Inlé. Quatre d’entre eux furent interrogés sur le lac, durant leur journée de travail, et six à
leur domicile, durant leur pause de midi, ce qui permettait d’avoir des conversations prolongées,
d’environ une heure. Nous avons soumis à nos interlocuteurs une quinzaine de questions traitant de
leur pratique de la pêche, de la situation actuelle de cette activité, des alternatives envisagées, et de
l’environnement, et les réponses nous ont décrit un secteur économique en crise profonde.
1) La pêche, un pilier du mode de vie intha aujourd’hui menacé
La vie aquatique du lac Inlé a longtemps présenté des caractéristiques notables : parmi la trentaine
d’espèces de poissons vivant dans les eaux du lac (Robinne, 2001), cinq seraient endémiques
(Kottelat, 1986, in Myint Su et Jassby, 2000). Le poisson le plus emblématique du lac est une variété
de carpe (Cyprinus carpio intha), localement appelée nga-phein, et qui est un symbole culturel fort de
cette ethnie lacustre. Le lien entre les Intha et le lac est presque symbiotique : « Intha » signifie en
effet « les fils du lac » (Robinne, 2000). La conséquence de cette filiation presque mythique est que le
lac est un bien commun à toute la communauté : aucun contrôle n’est exercé sur ses eaux, et tout
pêcheur peut jeter ses filets dans les environs d’un village qui n’est pas le sien. On peut donc, à la suite
de H.S. Gordon, qualifier le lac de « ressource en accès libre » (Gordon 1954, in Cury et Miserey,
2008).
Cependant, la gestion des ressources halieutiques est aujourd’hui en pleine évolution. Alors qu’il a
longtemps été une zone de pêche libre, le lac est depuis au moins une quinzaine d’années
66
considéré
comme une « pêcherie ouverte » : le droit de contrôle de la pêche est vendu par le département des
pêches à un entrepreneur local, qui lui-même sous-loue le droit aux pêcheurs du lac (Okamoto, 2012).
En 2009-2010, le responsable de l’époque avait acheté sa charge 300 000 Kyats (230 €), et touchait
une taxe de 3000 K (2,3 €) par pêcheur et par an. L’émission de droits de pêche n’impliquait
cependant pas une gestion des stocks de poisson, ou une quelconque limitation des activités
halieutiques. A en croire certains pêcheurs que nous avons interrogés, ce type de contrat a été
supprimé en 2013-2014
67
, et aurait été remplacé par une taxe sur la vente de poisson au marché (Ko
Htwe, comm. orale).
Les Intha sont des pêcheurs à la compétence reconnue dans toute la Birmanie, et qui se distinguent
par des pratiques hautement spécifiques. Ils se déplacent dans de petits canoës de teck, souvent
fabriqués dans le village de Nampan, au sud du lac, et calfatés à l’aide d’une laque faite à partir de
résine de Melanorrhea usitata (Mg Kyaw Myo Twin, comm. orale). Traditionnellement, ils propulsent
leur embarcation en pagayant avec la jambe, de ce mouvement si caractéristique qui a fait leur
célébrité. Cette pratique permet de pagayer tout en restant debout, et donc de mieux observer l’eau tout
en gardant les mains libres pour manipuler le matériel de pêche. Cependant, en février-mars 2014, lors
de nos enquêtes de terrain, nous avons pu noter que certains pêcheurs (encore très minoritaires)
possèdent désormais de petits moteurs hors-bord, bien utiles pour les longues distances. I. Okamoto
signale ce phénomène en 2012, mais précise qu’il est extrêmement marginal, signe que cette
innovation est très récente et peut être datée du début des années 2010.
66
Dans son article, I. Okamoto ne spécifie pas depuis quand les pêcheurs doivent payer un droit de pêche. Il
évoque juste Mr K., le contrôleur de l’époque, en poste depuis 1999.
67
Nous ne sommes pas parvenus à avoir plus d’explications sur cette décision
51
Traditionnellement, les pêcheurs utilisaient le saung, célèbre filet conique symbolique de la
région. Quand un poisson était piégé dans ce vaste filet de coton maintenu ouvert par un cadre de
bambou, le pêcheur le harponnait à l’aide d’une lance à cinq pointes à travers une ouverture au
sommet du filet. Aujourd’hui, la pêche au saung est une pratique relictuelle, souvent destinée aux
touristes (cf. infra), et la grande majorité des Intha utilise désormais des filets classiques en matière
synthétique, qu’ils laissent flotter entre deux eaux (cf. infra). Cette évolution technique est une réponse
à la crise sans précédent que traverse la pêche dans la région d’Inlé : aujourd’hui, les pêcheurs
remontent des filets vides.
Figure 25 : Le visage de la pêche aujourd'hui sur le lac Inlé:
le moteur hors-bord s'est diffusé et les filets de pêche conventionnels ont remplacé le saung.
Au début des années 2000, les pêcheurs intha attrapaient entre 550 et 650 tonnes de poisson
par an sur le lac (FAO, 2003). Aujourd’hui, de toute évidence, le chiffre doit être bien inférieur : pour
73% des pêcheurs, les effectifs des trois principales espèces de poisson du lac diminuent
68
(Saw Yu
May, 2007). Dans son article de 2012, I. Okamoto date le début de cette tendance. Sur les 46 pêcheurs
interrogés, 29, soit 70%, estiment que ce clin a débuté à partir de 2007, et un seul date la baisse
d’avant 2000 : le phénomène est donc récent. L’auteur ne fournit pas d’estimation quantitative de cette
évolution sur les dix dernières années, mais il recueille les estimations des pêcheurs sur les prises entre
2009 et 2010 : pour de nombreuses espèces, les prises chutèrent de 50% d’une année sur l’autre, les
espèces les moins affectées de 30% (Okamoto, 2012). Cependant, il faut garder à l’esprit que 2010 fut
une année spécialement difficile, avec une mousson très tardive (cf. I-2) : cette évolution interannuelle
ne peut donc pas être extrapolée sur une durée plus longue.
La gravité de la situation fut confirmée lors de nos entretiens sur le terrain : l’intégralité de nos
interlocuteurs a ainsi déploré une chute des prises catastrophique. Les ordres de grandeur qu’ils
fournissent ne sont pas toujours très fiables, certains évoquant les prises moyennes quand d’autres
parlent de prises maximales, tandis que tous opposent la pêche actuelle à un « avant », parfois idéalisé,
68
L’auteur ne précise cependant pas sur quelle durée cette baisse a été observée.
52
et dont les contours temporels sont souvent flous. Néanmoins, la réalité du phénomène ne fait aucun
doute : il y a une vingtaine d’années, la plupart des Intha attrapaient entre 5 et 10 viss de poisson (8 à
16 kilogrammes) par jour (tableau 10). Aujourd’hui, seul un de nos interlocuteurs pêche plus de 5 kg/j,
mais en travaillant… 23 heures par jour (cf. infra). On peut donc en conclure que les pêcheurs pêchent
aujourd’hui deux à trois fois moins de poissons qu’il y a environ vingt ans.
La chute se fait également sentir dans la taille moyenne des prises : si les poissons pesaient
rarement moins d’un kilogramme et demi il y a une vingtaine d’années, ils n’atteignent que très
rarement le kilogramme aujourd’hui (tableau 10). U Soe Lwin confie même qu’il lui faut une trentaine
de nga-pe (Notopterus notopterus) pour un viss (1,6 kg), soit 50 grammes par poisson, tandis que le
jeune Kyaw Thoo garde un souvenir très vivace d’un poisson de 2,4 kg pêché un an et demi
auparavant.
Tableau 10: Evolution diachronique des prises de poisson et de leur taille selon les pêcheurs interrogés.
Evolution des prises quotidiennes Evolution de la taille des prises
Nom du
pêcheur
Prises dans
le passé
69
(kg/j)
Prises
actuelles
(kg/j) Evolution
Poids d’une
prise dans le
passé
(kg)
Poids d’une
prise
actuellement
(kg)
Evolution
U Pyu 16
(il y a 50
ans) 3,2 -80% - - -
U Ba Thit
8
(il y a
environ 40
ans)
4 -50% Ne note pas d’évolution
Aye Aye
Soe
16
(il y a
environ 40
ans)
4,8 -70% 1,6/2 0,8 -50% au
moins
Ko Hla Tun 9,6
(il y a 30
ans) 4 -58% 6,4/8 0,5 -92% au
moins
Ko Htwe 16
(il y a 30
ans) 6,4 -60% 1,6/2 0,8 -50% au
moins
Mwai Yan
Phyoe
16
(il y a 25
ans) 4,8 -67% - - -
Kyaw Thoo 16
(il y a 20
ans) 4,8 -67% 3,2 0,8 -75%
Aung Zaw
Tun
8
(il y a 15
ans) 4,8 -40% 1,6/3,2 0,8/1,2 -50% au
moins
Pêcheur
d’Ai Thaunt
Gyi
3,2
(il y a 9 ans) 0,44 - 86% - - -
U Soe Lwin 4,8
(il y a 5 ans) 3,2 -33% - 0,5/1,6 -
69
Cette date se réfère le plus souvent à l’époque à laquelle notre interlocuteur a commencé à pêcher
53
Enfin, une évolution très
nette se fait sentir dans les espèces
pêchées : les espèces endémiques,
telles que le nga-phein (Cyprinus
carpio intha) et le nga-lu
(Crossocheilus latius), ainsi que
des espèces historiques, mais pas
endémiques, comme le nga-pe
(Notopterus notopterus) ou le nga-
yan (Channida) sont clairement en
voie d’extinction : Aye Aye Soe
n’attrape presque plus de nga-lu,
Aung Zaw Tun s’inquiète de ses
prises de nga-yan, et U Soe Lwin
souligne l’extrême faiblesse des
stocks de nga-pe.
Les filets des pêcheurs ne
continuent à se remplir tant bien
que mal que grâce à des espèces
récemment introduites dans le
lac, dont la plus importante et la plus connue est le Tilapia
70
. Selon nos indicateurs, ce dernier aurait
été introduit dans le lac par les autorités il y a cinq ans, afin de pallier le niveau alarmant des stocks
(Sai Win et U Pyu, comm. orale). Cette espèce présente l’avantage d’être très peu exigeante, de se
nourrir des déchets produits par l’Homme, et d’avoir un cycle de reproduction très rapide. C’est
pourquoi elle prolifère aujourd’hui, et constitue l’écrasante majorité des prises des sept pêcheurs qui se
sont exprimés à ce sujet. En l’absence de précisions concernant l’espèce précise de Tilapia qui fut
introduite, il est difficile de se prononcer sur son impact sur les autres espèces aquatiques, mais son
caractère invasif avéré (IID, 2012b) peut représenter une sérieuse menace pour la biodiversité du lac.
Cette transition des espèces endémiques aux espèces « mondiales » se ressent dans le cours du
poisson : le nga-phein, désormais rare, coûte 5000 K/viss (2,4 €/kg), contre 1500 K/viss pour le
Tilapia (0,7 €/kg), poisson devenu très commun. Les mutations de la pêche à Inlé peuvent également
se lire à travers les circuits de commercialisation, qui montrent un changement notable d’envergure : si
une partie de la pêche est écoulée localement sur les marchés qui se succèdent dans les environs
immédiats du lac, le reste est commercialisé à plus large échelle. Ainsi, à la fin d’une bonne journée de
pêche, six des huit pêcheurs interrogés à ce sujet vendent leur poisson à des grossistes de leur village
ou de Nyaungshwé. Ces derniers l’expédient ensuite vers Taunggyi (200 000 habitants), qui est un
marché de consommation important. Cependant, des indices laissent supposer des destinations plus
lointaines : nos interlocuteurs mentionnent effectivement que le poisson est souvent envoyé à Shwé
Nyaung ou à Aungban, qui sont moins des marchés de consommation que des plaques tournantes du
transport régional. De là, il est envoyé dans tout le sud de l’Etat Shan, et même jusqu’à Mandalay
(Aye Aye Soe, comm. orale). Cependant, alors que les réseaux de commercialisation du poisson d’Inlé
se déploient dans toute la Birmanie centrale, la population piscicole s’érode à un rythme inquiétant (cf.
supra). Les facteurs explicatifs d’une telle chute sont nombreux, et, le plus souvent, débattus. Pour six
des neuf pêcheurs qui se sont exprimés à ce sujet, le facteur principal, le premier mentionné, serait le
nombre excessif de pêcheurs sur le lac. Les rares statistiques à ce sujet semblent confirmer cette
tendance
71
. Dans un rapport de 2003, la FAO avance alternativement les chiffres contradictoires de
70
Nous n’avons cependant pas eu connaissance des espèces précises de Tilapia en question
71
Nous n’avons pas été en mesure de recouper ces chiffres, car l’accès aux statistiques du département de la
pêche nous a été refusé.
Figure 26 : L'arrivée de la pêche chez un grossiste de Nyaungshwé.
Les
Tilapia
constituent l'essentiel des prises.
54
460 et 800 familles de pêcheurs sur le lac Inlé
72
, et en 2009-2010, I. Okamoto (2012) en recense 1500.
En moins de dix ans, les effectifs de pêcheurs sur les eaux du lac aurait donc doublé ou triplé. Cet
essor peut être en partie dû à la croissance démographique de la région, mais il nous semble surtout lié
à la dégradation de la filière maraîchère : de nombreux agriculteurs, ou travailleurs agricoles doivent
pêcher pour compléter leurs revenus et surmonter l’incertitude.
Si l’augmentation du nombre de pêcheurs est probablement un facteur important, l’érosion des
stocks de poissons est également le résultat de la sévère dégradation de l’environnement : les pêcheurs
sont toujours plus nombreux à exercer une pression halieutique sur un environnement de moins en
moins favorable à la vie aquatique.
2) L’environnement du lac Inlé, confluence des externalités
négatives des activités de la région ?
La baisse du nombre de prises des pêcheurs peut être mise en lien avec la dégradation du
milieu. En effet, la qualité, et même la quantité des eaux du lac, subissent de manière prononcée les
nuisances de l’agriculture flottante, de l’agriculture sur brûlis qui prend place sur les collines alentour,
et des activités minières et artisanales dans son bassin versant.
a) Un plan d’eau en voie d’eutrophisation ?
Le phénomène le plus évident et le plus étudié aujourd’hui est la pollution des eaux par les
produits phytosanitaires utilisés dans l’agriculture flottante. En effet, les exploitants de ye-chan
utilisent régulièrement engrais, pesticides et insecticides, car ils visent de hauts rendements. Les
agriculteurs cherchent donc la sécurité, et cela passe par un usage fréquent de produits chimiques
systématiquement surdosés (« the more the better », selon Oo et al., 2010). Cette volonté de minimiser
les risques se traduit par une méfiance généralisée envers les intrants naturels (U Aung Aung, comm.
orale), et par une recherche assidue de l’efficacité, qui prime sur le prix : la qualité allemande de
l’engrais Comet est ainsi régulièrement soulignée.
72
Aucun élément ne nous permet cependant de trancher en faveur de l’une ou l’autre de ces statistiques. De plus,
nous ne savons pas comment sont construites ces données, comment est défini un pêcheur dans une société dont
tous les habitants ont plusieurs activités, etc.
Figure 27 : Un paysan
d'Ywama traite ses ye-
chan aux engrais
chimiques.