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Le dilemme entre responsabilité économique et responsabilité sociale de l'entreprise: une étude comparative

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Le dilemme entre responsabilité économique et responsabilité sociale de l'entreprise : une étude comparative Résumé Nous étudions de manière comparative la compatibilité perçue par les managers entre responsabilité économique et responsabilité sociale de l'entreprise. Différentes théories aboutissent à des visions alternatives des responsabilités de l'entreprise. Nos hypothèses lient des différences au plan de la culture, des systèmes de gouvernance d'entreprise, et d'enseignement du management à la compatibilité entre les responsabilités de l'entreprise. Une échelle des buts de l'entreprise est développée et son invariance cross-nationale testée. Les analyses, en contrôlant pour le sexe et l' expérience professionnelle, montrent que dans les pays à distance hiérarchique élevée, où la gouvernance d'entreprise est peu stricte, et où l' enseignement du management adopte un modèle intégré, la responsabilité sociale est perçue comme relativement incompatible avec la responsabilité économique, alors que dans les pays à distance hiérarchique faible, où la gouvernance d'entreprise est stricte, et où l' enseignement du management adopte un modèle fonctionnel, responsabilité sociale et responsabilité économique sont perçues comme plus compatibles. Mots-clés responsabilité sociale, management comparatif, gouvernance d'entreprise, recherche cross-culturelle. Abstract We analyze, by means of a comparative approach, the compatibility perceived by the managers between economic responsibility and corporate social responsibility. Different theories lead to alternative visions of corporate responsibilities. Our hypotheses link the gaps related to the organizational culture, corporate governance systems and management education on the compatibility between corporate responsibilities. A scale of enterprise goals is developed and its cross-national invariance tested. The analyses, taking into account gender and professional experience, reveal that in countries with high power distance, where the corporate governance is less strict and the management education adopt an integrated model, the social responsibility is perceived as being relatively incompatible with the economic responsibility, while in countries with low power distance, where the corporate governance is strict and the management education adopt a functional model, social responsibility and economic responsibility are perceived as being more compatibles. 1 Cette contribution est une adaptation en français d'un article en anglais des mêmes auteurs dans le International Journal of Cross-Cultural Management, avec l'aimable autorisation de la revue.
Les Cahiers du CEDIMES
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Le dilemme entre responsabilité économique et responsabilité sociale
de l'entreprise : une étude comparative
1
Jean-Claude USUNIER
Université de Lausanne, Suisse
Olivier FURRER
Radboud University, Nimègue, Nijmegen School of Management, Pays-Bas
Amandine FURRER-PERRINJAQUET
Chercheuse indépendante, Pays-Bas
jean-claude.usunier@unil.ch
Résumé
Nous étudions de manière comparative la compatibilité perçue par les managers entre responsabilité
économique et responsabilité sociale de l'entreprise. Différentes théories aboutissent à des visions
alternatives des responsabilités de l'entreprise. Nos hypothèses lient des différences au plan de la
culture, des systèmes de gouvernance d'entreprise, et d'enseignement du management à la compatibilité
entre les responsabilités de l'entreprise. Une échelle des buts de l'entreprise est développée et son
invariance cross-nationale testée. Les analyses, en contrôlant pour le sexe et l' expérience
professionnelle, montrent que dans les pays à distance hiérarchique élevée, où la gouvernance
d'entreprise est peu stricte, et où l' enseignement du management adopte un modèle intégré, la
responsabilité sociale est perçue comme relativement incompatible avec la responsabilité économique,
alors que dans les pays à distance hiérarchique faible, où la gouvernance d'entreprise est stricte, et
l' enseignement du management adopte un modèle fonctionnel, responsabilité sociale et responsabilité
économique sont perçues comme plus compatibles.
Mots-clés
responsabilité sociale, management comparatif, gouvernance d'entreprise, recherche cross-culturelle.
Abstract
We analyze, by means of a comparative approach, the compatibility perceived by the managers
between economic responsibility and corporate social responsibility. Different theories lead to
alternative visions of corporate responsibilities. Our hypotheses link the gaps related to the
organizational culture, corporate governance systems and management education on the compatibility
between corporate responsibilities. A scale of enterprise goals is developed and its cross-national
invariance tested. The analyses, taking into account gender and professional experience, reveal that in
countries with high power distance, where the corporate governance is less strict and the management
education adopt an integrated model, the social responsibility is perceived as being relatively
incompatible with the economic responsibility, while in countries with low power distance, where the
corporate governance is strict and the management education adopt a functional model, social
responsibility and economic responsibility are perceived as being more compatibles.
1
Cette contribution est une adaptation en français d'un article en anglais des mêmes auteurs dans le
International Journal of Cross-Cultural Management, avec l'aimable autorisation de la revue.
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Key words
social responsibility, comparative management, corporate governance, cross-cultural research.
Classification JEL
M14, G34
Introduction
La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) se rapporte aux attentes de la société
concernant la conduite sociale et environnementale des entreprises et se distingue de la
responsabilité économique des entreprises qui renvoie à la poursuite du profit. Des objectifs
centrés sur le profit et l'accent mis sur la responsabilité sociale de l'entreprise sont souvent
présentés dans la presse économique comme des buts compatibles, surtout à long terme dans
une perspective de développement durable. Dans la conception instrumentale de la
responsabilité, se comporter de manière socialement responsable apparaît nécessaire pour
accroître la valeur pour l'actionnaire, rendant ainsi responsabilité sociale et responsabilité
économique apparemment compatibles (Waddock et Graves, 1997). Dans cette perspective,
sacrifier un peu de profit pour financer des dépenses de responsabilité sociale fait sens
puisqu'une bonne image de l'entreprise va entraîner la croissance du chiffre d'affaires (Jones,
1995; McWilliams et Siegel, 2001; Wright et Ferris, 1997). Cependant, il est moins clair que
responsabilité économique et responsabilité sociale soient complètement compatibles à court
terme, lorsque la taille du gâteau est fixe et que les différents buts sont en rivalité pour des
ressources limitées. Ainsi, dans la perspective de parties prenantes en rivalité pour
l'appropriation de la valeur ajoutée, la responsabilité sociale peut être perçue par les managers
comme entrant en conflit avec la responsabilité économique de la firme, ce qui a conduit
Friedman (1970) à écrire que la responsabilité sociale de l'entreprise est de faire des bénéfices.
Dans cette vision, performance économique et responsabilité sociale sont perçues comme
largement incompatibles. Cette contribution examine si la responsabilité économique et la
responsabilité sociale sont considérées par les managers de différents pays comme
compatibles ou incompatibles.
Même si les résultats d'une méta-analyse montrent une relation faiblement positive (Orlitzky
et al., 2003), les résultats empiriques contradictoires sur le lien entre responsabilité sociale et
performance économique (Griffin et Mahon, 1997; McWilliams et Siegel, 2001) ont semé le
doute sur leur compatibilité. Ces doutes ont été alimentés par le débat théorique entre
partisans et détracteurs de l'hypothèse de compatibilité. Parce que la responsabilité de
l'entreprise est socialement construite par nature (Basu et Palazzo, 2008) et que les théories en
sciences sociales peuvent s'avérer auto-réalisatrices (Ferraro et al., 2007; Ghoshal, 2005), il
est important de comprendre comment les managers perçoivent cette compatibilité et quels
facteurs influencent leurs perceptions.
Cette recherche propose une analyse cross-nationale de la perception de compatibilité entre
performance économique et responsabilité sociale. Nous posons quatre questions: (1) Les
futurs managers considèrent-ils qu'il existe un dilemme entre buts économiques et
responsabilité sociale ou les perçoivent-ils comme compatibles ? (2) Existe-t-il des différences
de perceptions de compatibilité entre pays ? (3) Si ces différences existent, peuvent-elles
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s'expliquer par des variables culturelles, institutionnelles, et liées à la formation ? (4) Ces
différences sont-elles modérées par le sexe et l'expérience professionnelle ?
Nous présentons d'abord les théories concurrentes qui conduisent à des vues alternatives de la
compatibilité des responsabilités de l'entreprise. En nous fondant sur les dimensions
culturelles de Hofstede (2001) et des différences institutionnelles, nous proposons trois
hypothèses sur les différences entre pays de perception de compatibilité entre performance
économique et responsabilité sociale. La seconde partie est empirique et présente la collecte
des données et le développement d'une échelle psychométrique dont l'invariance cross-
nationale est établie. La troisième partie présente l'analyse des données et les différences entre
pays concernant l'accent mis sur la performance économique et/ou la responsabilité sociale.
La corrélation entre buts de performance économique et buts de responsabilité sociale pour
chaque pays sert d'indicateur du degré de compatibilité des responsabilités économique et
sociale. La dernière partie discute les résultats de cette recherche, souligne les implications, et
présente les limites.
1. Revue de la Littérature et hypothèses
1.1. Responsabilité d'entreprise (corporate responsibility)
L'entreprise répond à des attentes de la société concernant sa conduite sociale (éthique, légale,
discrétionnaire) et économique (Carroll, 1979). McWilliams et Siegel (2001) définissent la
responsabilité sociale de l’entreprise comme l’ensemble des actions visant le bien social au-
delà des intérêts de la firme et de ce qui est demandé par la loi.
Carroll (1979, 2001) a identifié quatre formes de RSE : économique, légale, éthique, et
discrétionnaire (ou philanthropique). La responsabilité économique vise la performance
financière et la production de biens et services. La responsabilité légale consiste à se
conformer aux lois et règlements. La responsabilité éthique vise le respect de normes morales
et de codes of conduite au plan sociétal, et la responsabilité discrétionnaire se réfère à un
engagement volontaire dans le soutien à des causes d'intérêt général.
Les différentes responsabilités ne sont pas perçues par les managers comme revêtant la même
importance. Carroll (1979: 499) suggère une pondération 4-3-2-1, plaçant en tête la
responsabilité économique, puis légale, éthique, et en dernier philanthropique. Sur la base
d'une mesure à choix forcé, Aupperle et al. (1985) évaluent l'importance relative des quatre
formes de responsabilité sur un échantillon de chefs d'entreprise américains et confirment
l'ordre de Carroll (1979). Lorsque les responsabilités discrétionnaire, éthique et gale sont
regroupées face à la dimension économique seule, ces responsabilités non économiques ont un
poids beaucoup plus important que la responsabilité économique elle-même. Pinkston et
Carroll (1994) ont par la suite répliqué l'étude d'Aupperle et al. (1985) avec un échantillon de
managers venant de filiales américaines de firmes multinationales dont le siège était situé en
France, en Allemagne, au Japon, en Suède, en Suisse, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Ils
ont obtenu un ordre identique des quatre formes de responsabilité pour tous les pays.
Cependant, parce que ces études forcent le choix, elles mesurent l'importance relative des
formes de responsabilité de l'entreprise en supposant qu'un compromis entre elles s'impose.
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1.2. La recherche d'un équilibre entre les formes de la responsabilité
Les économistes néo-classiques (Friedman, 1970) partent de l'idée que les managers ne sont
dirigés que par leur intérêt propre et la seule responsabilité de l'entreprise serait de faire des
profits. Carroll (1979, 2001) soutient au contraire l'existence des quatre formes de RSE.
Lorsque les intérêts de plusieurs parties prenantes sont considérés, les managers peuvent être
contraints de chercher un équilibre entre des fins plurielles plutôt que de maximiser la valeur
pour l'actionnaire (Freeman, 1984). La Stakeholder Theory (théorie des parties prenantes)
propose que les buts de managers se négocient avec des parties prenantes, internes et externes,
dont les demandes entrent potentiellement en conflit (Freeman, 1984). Leurs choix reflètent
un compromis entre une palette de considérations dont la valeur actionnariale peut n'être
qu'une facette (McWilliams et Siegel, 2001). Ce compromis peut conduire les managers à
percevoir les pressions exercées par les diverses parties prenantes comme autant de
contraintes sur la performance financière de la firme, donc comme un dilemme entre
responsabilité économique et responsabilité sociale.
Un autre courant de recherche, fondé sur une logique de rationalité instrumentale, soutient
qu'aucun compromis n'est nécessaire entre buts économiques et buts sociaux (Collins, 1994;
Jones, 1995). Cette conception stipule, comme les néo-classiques, que la fin ultime de la firme
et de ses dirigeants est la performance économique et la valeur pour l'actionnaire. Cependant
elle situe la responsabilité sociale comme un moyen de réaliser la performance économique
(McWilliams et Siegel, 2001). Se fondant sur une analyse coûts-bénéfices, McWilliams et al.
(2006) soulignent qu'il existe un niveau optimal de dépense pour la responsabilité sociale,
lequel maximise la valeur pour l'actionnaire. Wright et Ferris (1997) relèvent que les
dirigeants peuvent prendre des décisions qui sont perçues comme socialement responsables
(p.ex. se dégager d'Afrique du Sud à l'époque de l'Apartheid), mais que ces décisions peuvent
en fait être simplement destinées à servir leur réputation. Si l'on suit la logique de la rationalité
instrumentale, performance économique et responsabilité sociale sont compatibles.
Pour résumer, certains courants de recherche présupposent l'existence d'un dilemme - et donc
d'un nécessaire compromis - entre performance économique et responsabilité sociale, alors
que d'autres affirment qu'elles sont compatibles. Dans une perspective institutionnaliste
(North, 1990; Scott, 1995; Williamson, 2000), nous faisons l'hypothèse que les perceptions de
compatibilité (ou incompatibilité) sont partiellement déterminées par l'environnement
institutionnel (Christie et al., 2003; Schlegelmilch et Robertson, 1995; Vogel, 1992).
1.3. Différences Cross-Nationales
Les différences cross-nationales de structure de responsabilités d'entreprise peuvent être
attribuées à l'influence des institutions (Aguilera et al., 2007; Pinkston et Carroll, 1994;
Schlegelmilch et Robertson, 1995). Pour North (1990: 3), les institutions jouent le rôle de
contraintes et de garde-fous dans la régulation des activités économiques en fournissant des
règles du jeu. Les institutions interagissent à la fois avec les personnes et les organisations
(North, 1990; Scott, 1995), et influencent la prise de décision individuelle en signalant les
normes, comportements, et choix acceptables (Peng et Heath, 1996). En fixant des limites aux
comportements et choix des individus et des organisations, les institutions procurent une
structure stable aux échanges économiques, réduisant ainsi l'incertitude (North, 1990).
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Le cadre institutionnel comprend à la fois des contraintes formelles et informelles par rapport
aux comportements individuels et organisationnels (North, 1990). Les contraintes formelles
comprennent le système de règles, de contrats, et d'engagements aux plans politique, judiciaire
et économique, alors que les contraintes informelles incluent les codes de conduite, les normes
de comportement et conventions enracinées dans le terreau culturel et idéologique. Les
institutions informelles apparaissent comme une cristallisation de la culture qui sert de
substrat aux arrangements institutionnels (Hofstede et al., 2002). Trois éléments ont une
influence sur les vues des managers en termes de responsabilités de l'entreprise : la culture
nationale et les valeurs qu'elle véhicule, le système de gouvernance d'entreprise, et le système
d'enseignement du management.
Il existe un consensus croissant dans la littérature comparant les systèmes institutionnels sur le
fait que chaque nation a une logique institutionnelle cohérente. Cependant, Aguilera et
Jackson (2003) notent que cette littérature tend à considérer le comportement des acteurs au
sein de chaque nation comme constant. Ce faisant, elle risque de présenter une vision sur-
socialisée qui impliquerait que tous les acteurs se conforment parfaitement aux normes,
valeurs, et règles de leur société. Suivant la position d'Aguilera et Jackson (2003), nous
adoptons une variante de la théorie institutionnelle qui met l'accent sur l'interaction entre
acteurs individuels et institutionnels (Williamson, 2000). Cette nouvelle perspective
institutionnelle est similaire à la théorie de l'embeddedness (Granovetter, 1985), en ce qu'elle
présuppose des interactions permanentes entre les institutions d'un pays et les acteurs qui
influencent les comportements individuels. Cette littérature montre qu'il existe au sein d'un
pays des variations de perceptions, d'attitudes, et de comportements individuels à propos du
dilemme entre performance économique et responsabilité sociale, mais que cette variance est
moindre que celle existant entre pays (Lubatkin et al., 2007).
Des aspects des cultures nationales peuvent influencer les perspectives des managers en
termes de responsabilités économique et sociale des entreprises (voir Williams et Aguilera
(2008) pour une revue récente). Dans son travail fondateur sur les différences culturelles,
Hofstede (2001) décrit deux dimensions, l'individualisme-collectivisme et la distance
hiérarchique (power distance), qui sont susceptibles de peser sur les responsabilités
d'entreprise perçues par les managers. Les dimensions de Hofstede sont les plus couramment
employées par les chercheurs en management international (Sivakumar et Nakata, 2001 ;
Søndergaard, 1994), y compris dans les étude les plus récentes (Taras, Steel, et Kirkman, à
paraître).
La distance hiérarchique (DH) s'avère très pertinente pour comprendre les différences entre
managers concernant les responsabilités d'entreprise. La DH est définie comme “le degré
auquel les membres les moins puissants des organisations et des institutions acceptent et
attendent que le pouvoir soit distribué de manière inégale” (Hofstede, 2001, p. ix). Dans les
cultures à forte DH, il est considéré comme normal et légitime que les plus faibles dans la
société soient dépendants des membres les plus puissants. En conséquence, les privilèges et
les symboles de statut de ceux qui se situent dans les positions élevées sont non seulement
attendus mais aussi acceptés. Dans ces cultures, les personnes les plus puissantes attendent
également que leur pouvoir soit reconnu et respecté. A l'inverse, dans les cultures à faible DH,
les inégalités sont minimisées, l'indépendance par rapport aux puissants est valorisée et
encouragée, et les symboles de statut et de classe sociale suscitent plutôt la réprobation
(Hodgetts et Luthans, 1993). Le concept de DH trouve son origine dans les structures
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familiales et parentales et s'avère pénétrer les institutions chargées de socialiser les membres
de la culture (l'école, l'église, et les organisations sociales). Dans les cultures à forte DH, les
organisations sont centralisées et sont marquées par des écarts parfois considérables en termes
d'autorité, de salaire, et de privilèges entre le sommet et le bas de l'échelle sociale. Par
contraste, dans les cultures à faible DH, les organisations tendent à la décentralisation et
recourent à plus de consultation dans les mécanismes de prise de décision. Les différences de
rémunération et d'avantages divers sont réduites autant que possible. Une faible DH implique
que des actionnaires institutionnels puissants et de grands actionnaires individuels peuvent se
comporter de manière socialement responsable à l'égard d'autres parties prenantes, y compris
de petits actionnaires individuels. Dans les pays à forte DH, les actionnaires dominants font
usage de leur pouvoir pour influencer les décisions managériales en leur faveur et pousser
ainsi à maximiser la valeur transférée aux actionnaires au détriment de parties prenantes
souvent plus faibles comme les employés et les clients. En conséquence, nous faisons
l'hypothèse que les managers dans des pays à forte DH vont percevoir une incompatibilité
entre responsabilités économique et sociale. A l'inverse, dans les pays à faible DH, le pouvoir
étant mieux équilibré entre actionnaires et autres parties prenantes, ces dernières ont
suffisamment de pouvoir pour s'opposer au diktat de maximisation de valeur en faveur des
actionnaires. En conséquence, ces managers, se fondant sur une rationalité instrumentale, sont
susceptibles de percevoir que la responsabilité sociale est un moyen pour réaliser dans de
meilleures conditions leurs objectifs liés à la responsabilité économique. Nous faisons donc
l'hypothèse (H1) que plus la DH est forte (faible), plus (moins) les managers d'un pays
considèreront responsabilité économique et responsabilité sociale de l'entreprise comme des
buts incompatibles.
L'individualisme se caractérise par l'accent placé de façon prioritaire sur les objectifs
individuels par rapport à ceux du groupe (Hofstede, 2001). Plusieurs différences entre
individualistes et collectivistes contribuent à former les perceptions des managers concernant
les responsabilités de l'entreprise (Waldman et al., 2006). Le Moi individualiste est
indépendant et fait sens par référence à son propre répertoire interne de pensées, de sentiments
et d'actions, plutôt que par référence aux pensées, sentiments et actions d'autrui (Markus et
Kitayama, 1991). Les individualistes sont plus orientés vers le court-terme et se fondent sur
une analyse coûts-bénéfices, donc un modèle économique (Hofstede, 2001). Cette analyse
coûts-bénéfices peut conduire les managers des cultures individualistes à considérer qu'il est
dans leur meilleur intérêt de se comporter de manière socialement responsable dans la mesure
où cela peut leur apporter une image positive et des relations fructueuses avec d'autres parties
prenantes, les clients par exemple, ce qui va conduire à des profits accrus (McWilliams et
Siegel, 2001). Les cultures individualistes sont un terrain propice au développement de
perceptions de compatibilité entre responsabilité économique et responsabilité sociale, parce
que les buts socialement responsables sont susceptibles d'y être perçus comme instrumentaux
par rapport à des buts finaux de nature économique. Dans les cultures collectivistes, le Moi se
définit comme étant partie d'un groupe. Faire partie du groupe est un élément important
indiquant à la fois identité et capacité de réaliser. Les collectivistes subordonnent leurs
objectifs personnels à ceux de la collectivité (Triandis, 1995) et le succès se définit en termes
de succès du groupe (Hofstede, 2001). Les collectivistes ont un Moi interdépendant et sont
généralement plus attentifs et sensibles aux autres (Markus et Kitayama, 1991) et plus
empathiques vis-à-vis d'autrui que les individualistes dont le Moi est indépendant. La
nécessité de prendre en compte et de concilier les demandes concurrentes d'un nombre
important de parties prenantes peut conduire les managers collectivistes à percevoir le
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compromis entre responsabilité économique et responsabilité sociale comme nécessaire.
Cependant, l'identité collectiviste étant enracinée dans l'engagement vis-à-vis du groupe
d'appartenance, on peut aussi envisager un moindre sentiment d'obligation de satisfaire une
large palette de parties prenantes. En outre, les cultures collectivistes ont développé sur longue
période des routines robustes et des mécanismes opérationnels pour mieux concilier les
demandes concurrentes que les cultures individualistes. En conséquence, il n'existe pas de
rationalisation claire quant à la compatibilité entre responsabilité économique et responsabilité
sociale pour les nations individualistes par opposition aux pays collectivistes.
Il existe des preuves empiriques contradictoires quant à la différence de compatibilité perçue
des buts de l'entreprise entre individualistes et collectivistes. Christie et al. (2003) ont montré
que la plupart (98%) des managers américains (originaires d'une culture fortement
individualiste) exprimaient leur désaccord avec l'affirmation suivant laquelle “être éthique" et
"être profitable" ne vont pas ensemble, alors que seulement 71% des Indiens et 38% des
Coréens, qui appartiennent à des cultures collectivistes, étaient en accord avec cette
affirmation. Christie et al. (2003) trouvent par ailleurs que les managers américains,
comprenant en profondeur le rôle de l'éthique des affaires, apparaissent comme croyant
fortement que “être éthique" et "être profitable" ne sont pas mutuellement exclusifs, ce qui va
dans le même sens que les résultats de Vogel (1992). En revanche, Vogel (1992) montre aussi
que les managers allemands, moins individualistes que les Américains, sont relativement plus
sceptiques quant à la compatibilité entre comportement éthique et recherche du profit. Etant
donné ces arguments et ces données empiriques contradictoires, notre attente est que les
managers dont les valeurs sont collectivistes seront susceptibles de chercher à trouver un
équilibre ou, pour le moins, à prendre en compte les demandes de parties prenantes multiples.
De ce fait, nous faisons le pronostic qu'il n'existe pas de différence claire en termes de
compatibilité des buts économiques et sociaux de l'entreprise entre pays à culture collectiviste
et pays à culture individualiste.
1.4. Systèmes de gouvernance d'entreprise
La gouvernance d'entreprise implique “les mécanismes de contrôle administratif et d'incitation
qui sont destinés à réduire les conflits entre acteurs organisationnels dus aux différences de
incentives” (Lubatkin et al., 2007: 43). La gouvernance vise la structure des droits et
responsabilités entre parties engagées dans le fonctionnement de la firme (Aguilera et
Jackson, 2003). Deux grandes approches de la gouvernance d’entreprise (SGE) peuvent être
contrastées : l'approche anglo-saxonne qui privilégie les actionnaires et autres détenteurs de
droits légaux et l'approche continentale européenne qui est fondée sur le contrôle par de
grands blocs investisseurs liés à d’autres parties prenantes comme les salariés et les
fournisseurs. Selon Shleifer et Vishny (1997), un bon système de gouvernance doit combiner
les deux approches et contenir à la fois un contrôle par de grands blocs investisseurs et une
protection légale du droit des actionnaires. Aux Etats-Unis, en Allemagne et au Japon, les
entreprises sont régies par des combinaisons quelque peu différentes de la protection légale et
de la propriété concentrée, mais possèdent au moins certains éléments des deux, ce qui les
distinguent d’autres pays dont les systèmes de gouvernance sont plus faibles, parce qu'il leur
manque au moins un de ces éléments. En conséquence, un système de gouvernance
d'entreprise (SGE) strict vise des parties prenantes multiples et fait le choix de respecter et de
tenter de concilier les intérêts de toutes les parties prenantes. La rigueur du SGE et le degré
auquel les intérêts des parties prenantes sont considérés et protégés varie d'un pays à l'autre.
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Les pays à SGE strict ont des normes comptables et d'audit établies, des systèmes
réglementaires efficaces, des droits de propriété reconnus, un cadre légal efficient, et un
système judiciaire indépendant qui assurent que les intérêts de toutes les parties prenantes du
SGE sont prises en compte par les managers. Dans les pays à SGE moins strict (ou sans SGE),
des parties prenantes (par exemple, les actionnaires ou les syndicats) peuvent influencer de
manière dominante les buts des managers. Parce qu'un SGE strict cherche à prendre en
compte les droits de parties prenantes multiples, impliquant des demandes concurrentes, les
managers des pays à SGE strict sont plus susceptibles de percevoir un dilemme entre
responsabilité économique et responsabilité sociale et donc les buts correspondants comme
incompatibles. A l'inverse, lorsque le SGE est peu strict, les managers ont plus de latitude
pour poursuivre les buts les plus importants pour eux-mêmes sans prendre en compte les
intérêts des autres parties prenantes. Notre hypothèse (H2) est que dans les pays où le SGE est
strict, les managers considéreront la responsabilité économique et la responsabilité sociale
comme plutôt incompatibles.
1.5. Style de formation au management
Parmi les institutions informelles identifiées par North (1990), l'enseignement a un effet
important sur les croyances et valeurs généralement admises, lesquelles sont imposées, ou
intériorisées par les acteurs sociaux (Scott, 1995). Les perspectives des managers sur la
responsabilité de l'entreprise sont façonnées par leur parcours de formation et leur adhésion à
des modèles cognitifs du contrôle managérial (Aguilera et Jackson, 2003). Ghoshal (2005)
suggère que les Business Schools propagent des théories à fort sous-bassement idéologique
qui, à l'inverse des théories en sciences physiques, tendent à s'avérer auto-réalisatrices
(Ferraro et al., 2007). Les théories de l'agence ou des coûts de transaction, qui présupposent
que les acteurs se comportent en fonction de leur intérêt propre et de manière opportuniste,
induisent des attitudes et des comportements managériaux susceptibles de renforcer parmi les
futurs managers une vision étroitement économique de la responsabilité de l'entreprise
(Ferraro et al., 2007; Frank et al., 1996). Ghoshal (2005: 77) explique ainsi que “juste ou
fausse au départ, la théorie peut s'avérer juste si les managers - qui sont à la fois ses sujets et
ses utilisateurs - adaptent leur comportement pour se conformer à la doctrine.”
Les Business Schools européennes et américaines ont progressivement développé des
approches distinctes de l'enseignement du management (Antunes et Thomas, 2007). Les
managers américains reçoivent typiquement un enseignement de "management général", avec
une fort accent sur la finance (Antunes et Thomas, 2007). La diffusion de la valeur
actionnariale comme idéologie managériale au cours de la dernière décennie a fortement
renforcé les buts financiers au sein des firmes. Par contraste, les managers allemands ont
souvent un doctorat dans un domaine technique comme la chimie ou les sciences de
l'ingénieur. L'idéologie managériale allemande a traditionnellement mis l'accent sur la Technik
et le fait d'atteindre l'excellence technologique (Lawrence, 1980). Les managers allemands
adoptent en conséquence une vision plus corporatiste et pluraliste d'une firme au service de
ses différentes parties prenantes. Cela les éloigne de la recherche de l'intérêt financier pur et
les amène à renforcer l'intégration des fonctions (Aguilera et Jackson, 2003). Dans la vision
fonctionnelle du management, l'enseignement séparé de chaque fonction (comptabilité,
marketing, finance, ...) légitime l'idée que les fonctions managériales ne sont pas très liées et
qu'elles peuvent donc être traitées indépendamment, augmentant par là la perception de
compatibilité de buts cross-fonctionnels. A l'inverse, une vision intégrée du management
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propose aux étudiants MBA des cours qui intègrent les disciplines fonctionnelles, en
présentant plus d'incidents critiques (par exemple le marketing veut des produits adaptés aux
besoins de chacun et la production souhaite un produit standard) où la compatibilité des buts
est activement mise en question. Ceci peut activer l'idée que les buts de l'entreprise ne sont pas
complètement compatibles même dans une entreprise bien gérée.
Globalement, la domination de la vision fonctionnelle issue des MBA américains (Mintzberg,
2004) conduit les managers à percevoir responsabilité économique et responsabilité sociale
comme des buts indépendants, mais compatibles. Antunes et Thomas (2007) soutiennent que
les Business Schools de style américain n'encouragent pas les managers à incorporer une
philosophie intégrée du management directement dans le fonctionnement quotidien de
l'entreprise et ne donnent pas de cadre suffisant sur les plans éthique et professionnel. Les
Business Schools de style européen ont au contraire développé leur identité propre et une
approche de l'enseignement du management privilégiant un apprentissage réflexif, intégré et
fondé sur l'action (Antunes et Thomas, 2007), qui conduit les managers à percevoir les
responsabilités économique et sociale comme des buts certes interdépendants, mais
incompatibles. Nous ne considérons pas les approches fonctionnelle ou intégrée de
l'enseignement du management comme un attribut des pays mais plutôt des institutions
enseignement au sein de ces pays. Notre hypothèse (H3) est que les futurs managers qui
apprennent la vision fonctionnelle du management tendent à percevoir responsabilité
économique et responsabilité sociale comme compatibles, alors que les futurs managers
auxquels est transmise une vision intégrée du management tendent à les percevoir comme
incompatibles.
2. Méthodologie et approche empirique
Afin de développer un instrument de mesure des dimensions perçues de la responsabilité de
l'entreprise, nous avons suivi la procédure recommandée pour construire une échelle
psychométrique (Churchill, 1979). Nous avons d'abord procédé à une analyse factorielle
exploratoire sur un sous-échantillon pour mettre en lumière les énoncés (items) qui
représentent le mieux les dimensions de responsabilité économique et de responsabilité
sociale. Une analyse factorielle confirmatoire multi-groupes (Byrne, 2001) a ensuite été
menée avec l'échantillon complet pour établir l'invariance cross-nationale de l'instrument de
mesure (Steenkamp et Baumgartner, 1998). L'analyse de moyennes latentes (Byrne, 2001) a
alors permis de mesurer à quel degré l'importance des deux dimensions de responsabilité de
l'entreprise diffère entre pays, ceci en prenant comme pays de référence (baseline) les Etats-
Unis. Nous avons également estimé le degré de compatibilité perçue entre responsabilités
économique et sociale au plan global et pour chaque pays pris individuellement. Après avoir
établi la significativité de l'effet pays, nous faisons une analyse de régression pour tester les
hypothèses relatives aux facteurs liés aux pays et aux perceptions des futurs managers
concernant la compatibilité ou l'incompatibilité de la responsabilité économique et de la
responsabilité sociale (CERES).
2.1. Collecte des Données et Description de l'Échantillon
Les données proviennent de l'enquête transnationale sur les buts de l'entrepreneur (Business
Goals survey) entreprise par Hofstede et ses collègues (Hofstede et al., 2002). Une liste de 15
Institut CEDIMES
52
buts de l'entrepreneur, liés à la responsabilité économique et à la responsabilité sociale a été
établie sur la base de la littérature scientifique en management, et mise en forme dans un
questionnaire de format court. Les répondants, des managers issus de programmes de
formation permanente (evening MBA classes, en France des programmes IAE/DESS CAAE),
devaient évaluer l'importance qu'attribuait selon eux un homme d'affaires typique de leur
pays, aux buts de l'entrepreneur. Le degré d'importance était évalué pour chaque but sur une
échelle d'importance à cinq positions. Le questionnaire a été administré dans la langue du
programme d'enseignement à un public uniforme (local evening MBA students). La plupart
des sites de collecte des données ont utilisé la version originale du questionnaire en anglais.
Dans trois pays Européens (Allemagne, France, et Pays-Bas), des versions en langue locale
ont été établies par rétro-traduction (back-translation) vérifiée suivant les procédures
recommandées (Van de Vijver et Leung, 1997). L'échantillon total est de 1805 pondants
venant de 16 pays (Australie, Bahamas, Brésil, Chine, Danemark, France, Allemagne, Hong
Kong, Hongrie, Inde, Jamaïque, Pays-Bas, Nouvelle Zélande, Panama, Royaume Uni, et
Etats-Unis). Le tableau 1 présente les statistiques descriptives par pays.
Tableau 1. Statistiques descriptives des échantillons par pays
Pays Fem.
Hom.
Taille
Totale
Age
1, a
Années d'expérience
professionnelle
a
Australie 28 65 93 34,8 (5,7) 13,5 (6,1)
Bahamas 34 4 38 33,5 (6,1) 14,7 (6,9)
Brésil 26 70 96 35,8 (4,8) 14,9 (5,6)
Chine 9 14 23 29,1 (4,9) 6,7 (5,7)
Danemark 26 26 52 33,1 (7,5) NA
France 34 156 190 33,6 (6,3) 10,3 (6,9)
Allemagne 27 57 84 23,9 (1,5) ,8 (1,1)
Hong Kong 23 78 101 30,8 (4,5) 8,6 (4,9)
Hongrie 39 66 105 29,4 (5,3) 5,8 (5,0)
Inde 22 77 99 23,5 (1,7) ,9 (1,3)
Jamaïque 30 15 45 33,3 (7,4) 12,1 (7,8)
Pays-Bas 17 93 110 36,5 (6,1) 12,9 (7,4)
Nlle Zélande 37 69 106 39,1 (6,8) 19,5 (7,8)
Panama 41 24 65 27,7 (4,7) 6,3 (4,7)
Royaume Uni 9 33 42 37,3 (6,7) 16,4 (7,6)
Etats-Unis 209 347 556 27,6 (6,3) 7,7 (6,2)
Total 611 1194 1805 30,8 (7,2) 9,4 (7,6)
1
en années;
a
= moyenne (écart-type).
Les Cahiers du CEDIMES
53
2.2. Développement Initial des Echelles de Mesure
Les quinze items de buts de l'entrepreneur et un sous- échantillon de 600 répondants ont servi
de base à l'analyse factorielle exploratoire. Nous avons éliminé les items à faible communauté
et un troisième facteur fondé sur deux items (‘Les intérêts familiaux’ et ‘Le patriotisme et le
fait d'être fier de son pays’) qui n'était ni cohérent ni stable au plan cross-national. Deux
facteurs, représentant la responsabilité économique et la responsabilité sociale ont clairement
émergé, représentant 62% de la variance. Le facteur de responsabilité sociale, est composé de
quatre items : ‘Le respect de normes éthiques’ (0,79), ‘La responsabilité à l'égard des
employés’ (0,82), ‘La responsabilité envers la société’ (0,82), et ‘Respecter la loi’ (0,71). Les
items de responsabilité économique sont : ‘La croissance de l'entreprise’ (0,73), ‘La richesse
personnelle’ (0,79), ‘Le pouvoir’ (0,80), et ‘Les profits de l'année en cours’ (0,71). Dans une
seconde étape, l'analyse factorielle exploratoire a été répliquée pour chaque pays. L'invariance
configurale a été établie de manière exploratoire, les mêmes items correspondant aux mêmes
facteurs dans tous les pays.
Les échelles de mesure décrivent la responsabilité économique en termes de profit, de pouvoir
et de richesse et la responsabilité sociale comme étant dirigée vers les employés, la société, les
règles d'éthique et la légalité. Les deux dimensions ont un bon niveau de fiabilité et de validité
convergente (Tableau 2). Tous les items sont significativement liés à leur construit. La validité
convergente des deux construits est acquise, la moyenne des poids factoriels au carré étant
égale ou supérieure à 0,50 (cf. rhô de validité convergente, Tableau 2). La validi
discriminante est acquise également, le coefficient de corrélation entre les deux construits
(0,02) étant bien plus faible que la variance partagée par ces construits avec leurs indicateurs
de mesure (0,60 et 0,57; cf. Fornell et Larcker, 1981).
Tableau 2. Résultats de l'analyse factorielle confirmatoire
ITEMS
COEFFICI
ENT
STANDA
RDISE
SIGNIFICA
-TIVITE
(P<...)
RHO DE
JÖRESK
OG
RHO DE
VALIDIT
E
CONVER
-GENTE
Responsabilité Sociale
Le respect de normes éthiques (TETHI)
La responsabilité à l'égard des employés
(TEMPY)
La responsabilité envers la société
(TSOCI)
Respecter la loi (TLAWS)
0,79
0,81
0,81
0,69
0,000
0,000
0,000
0,86 0,60
Responsabilité Économique
La croissance de l'entreprise (TGROW)
La richesse personnelle (TWELT)
Le pouvoir (TPOWR)
Les profits de l'année en cours (TPROF)
0,63
0,83
0,83
0,70
0,000
0,000
0,000
0,84
0,57
Institut CEDIMES
54
2.3. Examen de l'Invariance Cross-Nationale
Avant de comparer les moyennes latentes entre pays, l'invariance de mesure entre pays doit
être établie à trois niveaux : configural, métrique, et scalaire (Steenkamp et Baumgartner,
1998). L'équivalence de mesure est établie sur la base d'une analyse factorielle confirmatoire
(CFA) et d'équations structurelles en utilisant des modèles emboîtés (nested) dont les
différences d'indices d'ajustement ne doivent pas être statistiquement significatives (voir
Byrne, 2001). L'analyse factorielle confirmatoire multi-groupe indique une complète
invariance configurale et une invariance métrique et scalaire partielles
1
. L'invariance métrique
partielle n'empêche pas des inférences sur les différences entre groupes (Byrne et Watkins,
2003). Les contraintes d'invariance métrique doivent être levées pour un nombre limité
d'items. Concernant l'invariance scalaire, la plupart des interceptes sont invariants entre pays
et les contraintes d'égalité peuvent être levées pour certains items et pays (cf. Steenkamp et
Baumgartner, 1998).
L'analyse des moyennes latentes permet alors de comparer entre groupes nationaux, la
moyenne d'un groupe déterminé étant fixée à zéro (Byrne, 2001). Les différences de
moyennes latentes sont évaluées en plaçant des contraintes d'égalité uniquement sur les
paramètres invariants. Les coefficients et les interceptes pour ‘La croissance de l'entreprise’ et
‘responsabilité envers la société’ et les interceptes de ‘Le respect de normes éthiques’ et
‘Respecter la loi’ sont libres. Le modèle cross-national (CFA) avec tous les répondants
présente de bons indices d'ajustement (Hu et Bentler, 1999) et permet d'estimer la
compatibilité perçue entre responsabilités de l'entreprise.
2.4. Opérationnalisation et Mesure des Variables Dépendantes et Indépendantes
Pour tester les hypothèses, nous avons eu recours à des données secondaires. La CERES pour
chaque pays est mesurée par la corrélation au sein de chaque échantillon national. Une
corrélation non-significative entre responsabilités sociale et économique (l'orthogonalité en
termes vectoriels) implique que les répondants d'un groupe national donné considèrent les
deux grands types de buts comme non liés et en conséquence compatibles mais pas
nécessairement alignés (ce que nous appelons compatibilité faible). Une corrélation positive et
significative entre responsabilités sociale et économique implique que les répondants d'un
groupe national donné considèrent les deux types de buts comme cohérents et donc pouvant
être poursuivis simultanément (ce que nous appelons compatibilité forte). Une corrélation
significativement négative entre responsabilités sociale et économique implique que les
répondants d'un pays considèrent les deux types de buts comme opposés, difficiles à
poursuivre simultanément et de ce fait représentant un dilemme (ce que nous appelons
incompatibilité).
1
Une description détaillée de l'établissement de l'invariance cross-nationale se trouve dans l'annexe 1 et
dans les notes du Working Paper IRM (HEC,UNIL), IRM WP0801, Usunier, J.-C., Furrer, O. et
Perrinjaquet, A. (2008), "Business Goals Compatibility: A Comparative Study". Ce papier peut être
téléchargé sur : http://www.hec.unil.ch/irm/Research/WP0801.pdf/download
Les Cahiers du CEDIMES
55
DH et Individualisme sont mesurés sur la base des scores par pays de Hofstede (2001). Une
mesure pour le Système de gouvernance d'entreprise a été développée à partir de données du
Global Competitiveness Report (2001), dont cinq items ont été retenus parce qu'ils
correspondent à des composantes clé du système de gouvernance d'entreprise. Des données de
plus de 80 pays ont été traitées par analyse factorielle exploratoire, conduisant à l'émergence
d'un facteur unique expliquant 90% de la variance. Les items présentent des corrélations fortes
avec la dimension factorielle : ‘Rigueur des normes comptables de d'Audit’ (0,91), ‘Efficacité
des organes législatifs’ (0,92), ‘[Respect des] Droits de Propriété’ (0,96), ‘Efficience du cadre
légal’ (0,99), et ‘Indépendance Judiciaire’ (0,97). L'analyse factorielle confirmatoire montre
de bons indices d'ajustement (GFI = 0,94; AGFI = 0,83; CFI = 0,99). Le alpha de Cronbach
est de 0,97 et le rhô de Jöreskog de 0,97. Compte tenu de sa fiabilité interne élevée, cette
échelle a été utilisée comme indicateur du caractère plus ou moins strict du système de
gouvernance d'entreprise.
Le type d'enseignement du management, contrastant des styles fonctionnel et intégré a été
opérationnalisé au plan de la Business School par une variable muette (1 = fonctionnel ; 0 =
intégré). A partir d'une analyse de contenu qualitative des sites Web des programmes MBA,
nous avons classé les répondants d'Australie, de Hong Kong, de Nouvelle-Zélande, du
Royaume Uni, et des Etats-Unis comme exposés à un enseignement fonctionnel du
management et les répondants du Brésil, de France, d'Allemagne, de Hongrie, de l'Inde, et des
Pays-Bas comme exposés à un enseignement intégré du management. Le Niveau de
Développement Économique pouvant influencer la CERES, le PIB par habitant pour 2001 est
une variable de contrôle (cf. Tableau 3; http://unstats.un.org/unsd/default.htm).
Tableau 3. Indicateurs par pays
Pays Individua
-lisme
Distance
Hiérarchique
Gouvernance
d'entreprise
Enseignement du
Management
a
PIB/habitant
(2001)
Australie 90 36 1,56 1 26.552
Bahamas 91 40 1,48 0 22.700
Brésil 38 69 0,02 0 7.759
Chine 20 80 -0,05 1 4.329
Danemark 74 18 1,53 1 33.500
France 71 68 0,42 0 25.074
Allemagne 65 35 1,30 0 25.715
Hong Kong 25 68 1,16 1 25.581
Hongrie 80 46 0,44 0 12.941
Inde 48 77 0,35 0 2.464
Jamaïque 39 45 0,18 0 3.890
Pays-Bas 80 38 1,30 0 26.242
Nlle Zélande 79 22 1,34 1 20.725
Panama 11 95 -0,69 0 5.986
Royaume Uni 89 35 1,63 1 24.421
U.S.A. 91 40 1,33 1 34.888
Institut CEDIMES
56
a
1 = functionnel; 0 = intégré
3. Analyse des données et résultats empiriques
3.1. Compatibilité entre Responsabilité Sociale et Responsabilité économique (CERES)
Le tableau 4 présente les différences de moyenne latente entre groupes nationaux pour les
deux échelles (responsabilité économique et responsabilité sociale). La comparaison des
moyennes latentes est fondée sur les Etats-Unis dont la moyenne est contrainte à zéro. Les
répondants dans la plupart des pays placent la responsabilité sociale à un niveau d'importance
moindre que les répondants américains. Les répondants allemands font exception considérant
la responsabilité sociale comme moins importante que les répondants américains. La majorité
des pays considèrent la responsabilité économique comme plus importante que les Etats-Unis
à l'exception de la Jamaïque et de Panama. Globalement, les managers perçoivent la
responsabilité économique et la responsabilité sociale comme relativement incompatibles
(-.077; p < 0,001). Cependant, cette incompatibilité perçue ne doit pas être surestimée car la
corrélation négative, même très significative, reste faible (cf. tableau 4).
Tableau 4. Comparaison entre Pays de la Compatibilité entre Responsabilité Economique et
Responsabilité sociale de l'Entreprise et de leur Importance Relative
Pays
Corrélation
Responsabilité
Économique /
Responsabilité Sociale
Différences de moyen-
nes latentes /Etats-Unis
Responsabilité
Sociale
Différences de
moyennes latentes
/Etats-Unis
Responsabilité
Économique
Australie (AUL) -0,16
0,34
***
0,19
Bahamas (BAH) 0,01
-0,13 -0,17
Brésil (BRA) -0,30
*
0,47
***
0,10
Chine (CHI) 0,63
*
0,31 0,80
**
Danemark (DEN) 0,50
**
0,08 0,61
***
France (FRA) -0,41
***
0,10 0,08
Allemagne (GER) -0,40
**
-0,32
**
0,45
***
Hong Kong (HCH) -0,30
*
0,16
0,26
*
Hongrie (HUN) -0,32
**
0,37
***
0,59
***
Inde (IND) -0,43
***
-0,08 0,02
Jamaïque (JAM) 0,23 -0,05 -0,37
*
Pays-Bas (NET) -0,33
**
-0,13 0,22
**
Nlle Zélande (NZL) 0,07 0,03 0,20
*
Panama (PAN) 0,04 -0,05 -0,26
*
Royaume-Uni (U.K.) -0,00 0,16 0,30
USA. (pays repère) 0,06
Les Cahiers du CEDIMES
57
p < 0,10;
*
p < 0,05;
**
p < 0,01;
***
p < 0,001.
3.2. Effets liés au Pays, au Sexe, et à l'Expérience professionnelle
Nous recourrons à une analyse multivariée des covariances (MANCOVA) avec le pays et le
sexe pour variables indépendantes, l'expérience professionnelle (en années) comme covariant
et responsabilité économique et responsabilité sociale comme variables dépendantes. L'effet
d'interaction entre nationalité et sexe étant non significatif n'est pas présenté. La MANCOVA
montre un effet significatif de la nationalité (Λ de Wilk= 0,893, F = 6.963, p < 0,001) alors
que les effets de l'expérience professionnelle et du sexe ne sont pas significatifs (Tableau 5).
De fait, la CERES estimée (en CFA) sur les données des répondants (-0,089; p < 0,001) n'est
pas significativement différente de celle des répondantes (- 0,061; p < 0,032).
Tableau 5. Résultats MANCOVA (Analyse mutivariée des covariances)
EFFET RESPONSABILITE
ÉCONOMIQUE
RESPONSABILITE
SOCIALE
WILKS Λ
(F-VALEUR)
Nationalité F
(p <
...)
7,668
(0,000)
6,197
(0,000)
0,893
(6,963
***
)
Genre F
(p <
...)
0,760
(0,383)
3,560
(0,059)
0,998
(2,199)
Expérience
Professionnelle
F
(p <
...)
1,718
(0,190)
0,306
(0,580)
0,999
(0,995)
N = 1805; Pays: AUL, BAH, BRA, CHI, DEN, FRA, GER, HCH, HUN, IND, JAM, NET, NZL,
PAN, U.K., et U.S.A. Aucun des termes d'interaction ne s'est avésignificatif. Ils ont donc été
retirés de ce tableau. Les données sur l'expérience professionnelle manquaient pour le Danemark
et ont donc été remplacées par la moyenne.
p < 0,10;
*
p < 0,05;
**
p < 0,01;
***
p < 0,001.
3.3. Test des Hypothèses
Pour tester les hypothèses 1 à 3, nous avons procédé à une analyse de régression hiérarchique.
La compatibilité (i.e., corrélation) entre responsabilité économique et responsabilité sociale
est la variable dépendante et les indicateurs par pays pour la DH, l'individualisme, la
gouvernance d'entreprise, l'enseignement du management, et le PIB par habitant sont les
variables indépendantes. Dans une première étape, nous n'avons entré que le PIB par habitant
de manière à contrôler pour un effet de richesse. Les autres variables indépendantes ont été
entrées dans une seconde étape. Afin de prendre en compte les différences de taille
d'échantillon entre pays, les observations agrégées par pays ont été pondérées par la taille de
chaque échantillon national. En outre, afin de tenir compte de la corrélation élevée et
significative entre DH et individualisme (r = -.759
***
) et de la multicollinéarité potentielle qui
en résulte, nous avons régressé la DH sur l'individualisme et pris les résidus non standardisés
de cette régression comme mesure de l'individualisme en contrôlant pour la DH. Nous avons
également examiné la multicollinéarité en calculant le facteur d'inflation de la variance
Institut CEDIMES
58
(variance inflation factor, VIF) et l'indice de condition (condition index). Leurs valeurs
respectives sont significativement inférieures aux seuils communément acceptés de 10 et 30
(Hair et al., 1998). Les résultats détaillés sont présentés au Tableau 6.
Tableau 6. Analyse de Régression de la Compatibilité entre Responsabilité
Économique et Responsabilité Sociale (
***
p < 0,001)
MODELE DE
BASE
BETA
MODELE COMPLET
BETA
PIB/habitant 0,276
***
0,136
***
Distance Hiérarchique -0,716
***
Individualisme (effet résiduel)
a
-0,085
***
Gouvernance d'entreprise -1,124
***
Enseignement du Management 0,888
***
R
2
0,076
***
0,712
***
R
2
0,637
***
Notes: N = 16, Pays: AUL, BAH, BRA, CHI, DEN, FRA, GER, HCH, HUN, IND, JAM,
NET, NZL, PAN, U.K., et U.S.A. Les observations sont pondérées par la taille de
l'échantillon pour chaque pays pour prendre en compte les différences de taille
d'échantillon entre pays. (a)
Pour réduire la multicollinéarité entre DH et
individualisme, nous avons regressé la DH par rapport à l'individualisme et utilisé
ensuite les résidus non standardisés comme indicateur de l'individualisme en
contrôlant pour la DH.
L'effet du PIB par habitant est positif (β = 0,276, p < 0,001; R
2
= 0,076), indiquant que plus un
pays est riche, plus les responsabilités économique et sociale apparaissent compatibles.
L'introduction des autres variables indépendantes fait monter le R
2
très significativement (R
2
= 0,637, p < 0,001) pour atteindre 0,712
(p < 0,001), indiquant que cultures nationales et
institutions ont un effet significatif sur la compatibilité entre responsabilités économique et
sociale, ceci indépendamment de la richesse du pays.
L'hypothèse 1 - plus forte (faible) est la DH, plus les managers de ce pays considèrent
responsabilités économique et sociale comme incompatibles (compatibles) - est confirmée par
un coefficient négatif et significatif (β = -.716, p < 0,001) entre DH et compatibilité.
L'influence de l'individualisme apparaît significatif en contrôlant pour la DH, les managers de
pays individualistes considérant responsabilités économique et sociale comme plutôt
incompatibles (β = -.085, p < 0,001).
L'Hypothèse 2 porte sur les normes institutionnelles, des standards de gouvernance
d'entreprise plus stricts entraînant les managers à voir les responsabilités économique et
sociale comme des buts plutôt incompatibles. L'hypothèse est validée par un coefficient
négatif de -1.124 (p < 0,001). L'effet du système d'enseignement du management (hypothèse
3) est également confirmé par un coefficient de 0,888 (p < 0,001) indiquant que dans les
Business Schools où les MBA propagent une optique fonctionnelle (intégrée) du management,
Les Cahiers du CEDIMES
59
les managers voient les responsabilités économique et sociale comme compatibles
(incompatibles).
4. Discussion et Conclusion
L'échelle CERES développée dans cette recherche a une fiabilité élevée et son invariance
cross-nationale, bien que partielle, est démontrée. Elle peut être étendue à d'autres pays. Les
managers d'un échantillon de pays diversifié considèrent qu'il existe un dilemme entre buts
économiques et responsabilité sociale, plutôt qu'ils ne les perçoivent comme compatibles. Par
rapport aux Etats-Unis, les autre pays tendent à mettre un accent plus fort à la fois sur la
responsabilité économique et sur la responsabilité sociale, et à percevoir une plus faible
compatibilité. Les différences de CERES sont expliquées à trois niveaux : la culture, la
gouvernance d'entreprise, et l'enseignement du management. Au plan culturel, la différence de
CERES est principalement liée à la DH et peu à l'individualisme, résultat qui confirme ceux
de Vogel (1992) et de Christie et al. (2003). Dans des contextes institutionnels la
gouvernance d'entreprise est plus stricte et plus sophistiquée, cherchant un réel équilibre entre
les parties prenantes, les répondants perçoivent les responsabilités de l'entreprise comme plus
compatibles. Dans les pays où les normes de gouvernance d'entreprise n'existent pas ou
peuvent avoir été légalement adoptées mais ne sont pas mises en oeuvre, les managers
perçoivent un conflit de responsabilités. L'enseignement du management compte, confirmant
l'argument de Ghoshal (2005) suivant lequel les futurs managers tendent à aligner leur
comportement sur les doctrines qui leur ont été apprises.
4.1. Implications
Nos résultats sont en ligne avec la théorie institutionnelle, qui souligne l'importance des
institutions formelles et informelles pour les attitudes des futurs managers (Lubatkin et al.,
2007; Scott, 1995). Les institutions culturelles, réglementaires, et d'enseignement façonnent
les perceptions des futurs managers quant à la compatibilité ou l'incompatibilité entre
responsabilité économique et responsabilité sociale. Cette influence combinée indique en
outre que ces facteurs n'agissent pas isolément mais au sein d'un système institutionnel intégré
(Peng et Heath, 1996; Vogel, 1992).
Contrairement à la logique de la rationalité instrumentale (Collins, 1994; Wright et Ferris,
1997), nous ne trouvons pas de confirmation d'une relation positive entre responsabilité
économique et responsabilité sociale. Dans tous les pays de l'échantillon, sauf la Chine et le
Danemark, les futurs managers soit perçoivent un dilemme entre responsabilité économique et
responsabilité sociale soit les considèrent comme indépendants. Dans les pays à DH élevée, à
valeurs collectivistes, ou la gouvernance d'entreprise n'est pas bien organisée, et/ou à
enseignement du management intégré, les futurs managers voient responsabilité économique
et responsabilité sociale comme plutôt incompatibles. Dans ces pays (le Brésil étant
l'exception), les futurs managers donnent la priorité à la responsabilité économique par rapport
Institut CEDIMES
60
à la responsabilité sociale, ce qui est en cohérence avec le postulat néo-classique de self-
interest (Friedman, 1970). Dans des pays à faible DH, à culture individualiste, dotés de
systèmes de gouvernance d'entreprises stricts, et/ou d'un enseignement fonctionnel du
management, les managers tendent à percevoir les buts liés à la responsabilité économique et
à la responsabilité sociale comme compatibles.
L'enseignement du management, particulièrement dans sa forme fonctionnelle, prend souvent
pour acquis que ‘tout est possible’ et que les entreprises et leurs managers peuvent être
fortement orientés vers le profit et simultanément généreux, responsables et honnêtes.
Cependant, même s'ils subissent un endoctrinement dans ce sens, les futurs managers ne
croient pas complètement à ce message. Ceci est prouvé par l'absence de corrélation positive
entre les deux aspects de la responsabilité de l'entreprise. L'enseignement du management
devrait plus clairement mettre en lumière les conditions pour que ces buts rivaux soient rendus
compatibles et permettre une discussion critique du postulat de compatibilité. Ceci implique
probablement une rupture avec la vision fonctionnelle du management, puisqu'elle ne rend pas
compte des situations concrètes où les conflits de buts deviennent évidents. De ce fait, il serait
souhaitable de revenir à une approche fondée sur les études de cas qui décentre les apprenants
de la doctrine managériale pour les recentrer sur la résolution de problème à travers la
discussion de groupe, la confrontation des idées et la recherche de consensus.
La congruence des systèmes de gouvernance d'entreprises avec les attitudes profondes
concernant la compatibilité des responsabilités d'entreprise est une condition de leur efficacité
pratique. La causalité va dans les deux sens : plutôt que d'être simplement un antécédent du
système de gouvernance d'entreprises, de telles attitudes profondes peuvent changer
lorsqu'une gouvernance réussie contribue à augmenter la perception de compatibilité plutôt
que de conflictualité. Un fossé important entre gouvernances formelle et réelle va se creuser
lorsque des dispositions légales sont prises sans le nécessaire arsenal de mise en oeuvre. Il faut
une introduction graduelle et non pas radicale des normes de gouvernance d'entreprise dans
des contextes où elle est virtuellement inconnue.
4.2. Limites et voies de recherche future
La direction de la causalité est supposée, non pas démontrée par cette recherche. De même, il
est difficile de séparer la vision du management diffusée par les programmes d'enseignement
des croyances individuelles sur le degré de compatibilité des responsabilités puisque la
causalité peut aller dans les deux sens. Les échantillons nationaux varient en taille et dans leur
composition par sexe et par âge. Les Etats-Unis représentent 30% de l'échantillon total. Cette
influence plus que proportionnelle ne permet pas de revendiquer une validité à travers toutes
les cultures. En recherche cross-nationale, il est a priori pertinent que les échantillons aient
une composition similaire dans tous les pays, pour atteindre une parfaite comparabilité.
Cependant, la recherche d'échantillons parfaitement appariés entre pays, pour éliminer
l'influence de caractéristiques individuelles (sexe, age) en tant qu'explications alternatives des
différences observées, peut s'avérer une illusion, la similarité entre pays pouvant entrer en
conflit avec la représentation des populations locales.
Alors que dans sept pays responsabilité économique et responsabilité sociale sont perçues
comme étant en conflit, elles ne sont perçues comme compatibles que dans deux pays, et elles
sont considérées comme indépendantes dans sept autre pays. Nous montrons que les
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différences de perceptions des responsabilités, à la fois en termes d'importance et de
compatibilité peuvent s'expliquer par des différences institutionnelles et culturelles plutôt que
par l'écart de développement économique ou par des variables individuelles comme le sexe et
l'expérience professionnelle. Les recherches futures devront prendre en compte de telles
différences cross-nationales dans l'étude des attitudes et comportements managériaux,
particulièrement lorsqu'ils sont liés à la responsabilité sociale de l'entreprise.
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Full-text available
Offered here is a conceptual model that comprehensively describes essential aspects of corporate social performance (CSP). The three dimensional model address major questions of concern: (1) What is included in the definition of CSR? (2) What are the social/stakeholder issues the firm must address? and (3) What is the organization's strategy/mode/philosophy of social responsiveness. The first dimension is the source of the original four-part definition of CSR originated: economic, legal, ethical, and discretionary (later termed philanthropic). It was later presented at the CSR Pyramid (1991).
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A critical element in the evolution of a fundamental body of knowledge in marketing, as well as for improved marketing practice, is the development of better measures of the variables with which marketers work. In this article an approach is outlined by which this goal can be achieved and portions of the approach are illustrated in terms of a job satisfaction measure.
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Strategic Management: A Stakeholder Approach was first published in 1984 as a part of the Pitman series in Business and Public Policy. Its publication proved to be a landmark moment in the development of stakeholder theory. Widely acknowledged as a world leader in business ethics and strategic management, R. Edward Freeman’s foundational work continues to inspire scholars and students concerned with a more practical view of how business and capitalism actually work. Business can be understood as a system of how we create value for stakeholders. This worldview connects business and capitalism with ethics once and for all. On the 25th anniversary of publication, Cambridge University Press are delighted to be able to offer a new print-on-demand edition of his work to a new generation of readers.
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