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Sociabilités et entrelacements des médias

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La diversification croissante de loffre de technologies de rencontre constitue un défi dun type très particulier, tant pour les études portant sur les transformations des sociabilités, que pour celles qui sintéressent aux usages des nouvelles technologies de communication. Elle oblige en effet à réinterroger des méthodologies et des analyses qui se sont jusqualors principalement construites autour de la confrontation entre sociabilité de face-à-face et contact téléphonique.
Sociabilités et entrelacement des médias
Dominique Cardon *, Zbigniew Smoreda *, Valérie Beaudouin **
La diversification croissante de l’offre de technologies de rencontre
constitue un défi d’un type très particulier, tant pour les études portant sur
les transformations des sociabilités, que pour celles qui s’intéressent aux
usages des nouvelles technologies de communication. Elle oblige en effet à
réinterroger des méthodologies et des analyses qui se sont jusqu’alors princi-
palement construites autour de la confrontation entre sociabilité de face-à-
face et contact téléphonique. Après s’être initialement inquiétées d’une
possible diminution des rencontres de visu sous l’effet de la croissance des
communications téléphoniques, ces approches ont rapidement su montrer
que loin de se concurrencer ou de se substituer l’une l’autre, ces deux
formes de contacts nourrissaient, de fait, une très étroite connivence, en se
renforçant et s’articulant mutuellement dans l’entretien des liens sociaux.
Installant la notion de « contact » comme pierre de touche de leur édifice,
les enquêtes françaises sur la sociabilité ont rendu possible l’introduction
progressive des interactions téléphoniques comme un trait significatif de la
vie relationnelle des individus. Une observation « réaliste » des transforma-
tions des sociabilités se doit en effet d’intégrer les médias de communication
comme des instruments de mise en relation, à l’égal du face-à-face, même si
ceux-ci confèrent des propriétés spécifiques aux interactions qu’ils rendent
possibles. Cette approche « symétrique » des relations physiques et médiati-
sées apparaît indispensable dès lors que l’on cherche à projeter un regard
systématique sur le système relationnel des individus en mesurant le
nombre d’interlocuteurs, la durée des échanges, leur régularité, leur inten-
sité et leur contexte. La forme générale de la vie sociale des personnes est
façonnée par l’ensemble de leurs interactions, par les effets qu’exercent les
99
*Sociologues-chercheurs dans le laboratoire Susi (Sociologie des usages et traite-
ment statistique de l’information) du centre de R-D de France Télécom, Issy-les-
Moulineaux.
** Responsable du laboratoire Susi (Sociologie des usages et traitement statistique
de l’information) du centre de R-D de France Télécom, Issy-les-Moulineaux.
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modalités d’échanges les unes sur les autres, et par la distribution des diffé-
rents groupes de contacts au sein de leur univers relationnel. La téléphonie
est ainsi apparue au début des années 1990 comme un instrument particuliè-
rement adapté pour objectiver le réseau de correspondants des personnes et
fournir des éléments d’interprétation de son évolution selon le cycle de vie,
en prenant la distance géographique, le sexe et la structure familiale comme
principales variables d’analyse. Les travaux menés dans cette perspective
ont permis de mettre à jour l’évolution de l’organisation des contacts
sociaux, en insistant particulièrement sur l’étroite interrelation entre ren-
contre en face-à-face et communication téléphonique.
Aujourd’hui cependant, la multiplication des supports de communica-
tion médiatisée et la convergence des outils de communication et d’informa-
tion permise par l’internet ont largement diversifié l’insertion des TIC dans
les pratiques de sociabilité et complexifié les outils d’analyse permettant
d’en rendre compte. La portabilité des terminaux, la mobilité des personnes,
l’ouverture des communications interpersonnelles vers des espaces de com-
munication plus collectifs, la transformation des interfaces informatiques en
fenêtres de dialogue avec des internautes distants, ont sensiblement modifié
les contextes communicationnels des individus. De plus, ces changements
affectent la manière dont s’organisent, se distribuent et s’enchaînent les
contacts. Les pratiques de communication se trouvent ainsi prises dans un
écheveau de dispositifs technologiques qui s’incorporent dans les activités
relationnelles, en leur ouvrant de nouveaux territoires. Cet élargissement
des canaux de communication repose avec une actualité nouvelle les ques-
tions de concurrence, de substitution et d’arbitrage entre les différents outils
de mise en contact à disposition des personnes. Sous un jour nouveau, mar-
qué par la compétition entre les nouveaux médias, le thème spectral de la
désocialisation, de l’isolement et du déclin des rencontres est ainsi réapparu
dans le débat public [Putnam, 1995; Kraut et alii, 1998], avec des questions
comme : La téléphonie mobile se substitue-t-elle à la téléphonie fixe ?
Comment les salariés choisissent-ils d’envoyer un mail à leurs collègues plu-
tôt que de leur téléphoner? L’investissement dans les « chat-rooms » sup-
plée-t-il les sociabilités de rencontre dans les univers juvéniles ? La
visioconférence permet-elle d’économiser les frais de transport d’une entre-
prise? Les forums constituent-ils un espace plus attrayant que les discus-
sions de couloir ? Une participation active aux « communautés
électroniques » crée-t-elle de l’isolement et détache-t-elle des structures
d’appartenances locales? Etc.
De telles interrogations, rendues de plus en plus cruciales par la prolifé-
ration des outils disponibles pour activer le répertoire relationnel des indivi-
dus, présentent le risque d’importer dans l’analyse des trajectoires d’usages
une certaine forme d’économisme et de rationalité assez éloignée du sens
pratique dont font montre les acteurs. En effet, lorsque, en situation, ils uti-
lisent tel outil plutôt que tel autre, il est rare qu’ils établissent un comparatif
coût-qualité. La plupart du temps, ils se laissent guider par le contexte, par
100
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des habitudes et des rituels relationnels où s’ancrent l’histoire, l’organisation
et la dynamique de leurs pratiques de sociabilité. La question de l’arbitrage
entre les technologies de contact n’apparaît en effet que lorsqu’on observe
les comportements des personnes depuis une agrégation statistique des utili-
sations qu’ils font des différents outils mis à leur disposition. Elle propose
une vue ex post de leur consommation, mais ne rend pas compte des logiques
pratiques mises en œuvre de façon souvent assez peu réfléchie, pour incor-
porer les artefacts technologiques dans le cours des activités.
Mais surtout, ces approches « économiques » de la concurrence entre
médias de communication ne prennent pas en compte la manière dont ceux-
ci s’insèrent très profondément dans les dynamiques de sociabilité pour, de
façon limitée, diverse et différenciée, en déplacer les équilibres et les trans-
former. C’est pourquoi il nous semble nécessaire de donner toute son impor-
tance à la métaphore de l’« entrelacement » pour caractériser les nouvelles
configurations relationnelles qui émergent de l’observation des pratiques de
communication contemporaines. Face à la convergence des technologies de
communication, c’est en effet l’« entrelacement des usages » qui constitue le
cadre le plus approprié pour approcher un ensemble de phénomènes dis-
joints qui, sans être nouveaux, prennent une importance croissante dans un
contexte de multiplication des technologies de rencontre: la mobilisation de
plus en plus rapprochée de différents médias de communication dans
l’entretien du lien social, la superposition et l’entrecroisement des pratiques
de communication et de consommation culturelle et de loisirs, l’interpéné-
tration des sociabilités personnelles et professionnelles sous l’effet de la
contraction temporelle, de la mobilité et de la portabilité des outils de com-
munication. En revenant d’abord sur les apports de la téléphonie aux études
sur la sociabilité, nous voudrions explorer, à partir de quelques exemples,
quelques-uns des traits originaux de ces usages entrelacés des outils de com-
munication
1
.
Face-à-face et téléphone: les premiers pas d’une approche
élargie des sociabilités
Le lien entre rencontre et appel téléphonique semble aujourd’hui aller
de soi, tant les téléphones et les autres moyens de communication sont deve-
nus partie intégrante de nos contacts quotidiens. Néanmoins, les premières
enquêtes sociologiques sur les réseaux sociaux n’ont pas inclus ces sociabili-
tés médiatisées dans leur protocole de saisie des comportements relationnels.
Ainsi, la première grande enquête française sur les contacts sociaux de 1983 a
limité son spectre aux seules rencontres en face-à-face pour étudier le capital
social des Français [Héran, 1988]. Ce choix n’était pas seulement l’écho d’un
faible intérêt pour les contacts médiatisés à l’époque de la recherche, mais il
reflétait également un parti pris plus général, accordant une prépondérance
dans la construction du lien social aux interactions en face-à-face, comme seul
idéal-type de contact interpersonnel [Fornel, 1988]. Un appel téléphonique
101
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apparaissait, dans cette perspective, comme une forme réduite et contrainte
de l’interaction au regard des contacts « directs ». L’enquête Contact de
l’Insee-Ined a cependant permis de dresser un tableau complet des relations
sociales entretenues par les Français, en balayant au passage quelques stéréo-
types issus de la sociologie des classes populaires, par exemple celui d’une
plus forte propension à la sociabilité de la classe ouvrière. En effet, si l’on
considère trois types de capital – économique, culturel et social – on observe
un phénomène d’accumulation plutôt qu’un effet de compensation: « le
capital va au capital ». Les membres des catégories aisées et plus éduquées
ont des réseaux sociaux plus vastes et variés, construits durant des parcours
scolaires plus longs et des mobilités géographiques souvent plus fortes. Cette
recherche a aussi pu mettre en évidence une très forte structuration de la vie
relationnelle par l’âge et la situation socioprofessionnelle des enquêtés.
François Héran parlera à ce propos des « trois âge de la vie » (jeunesse, vie
active et retraite) en découpant à grands traits les formes de la sociabilité
caractéristique de ces périodes, qui se centrent successivement sur l’amitié,
sur les relations de travail et sur la famille.
La téléphonie fixe comme support d’observation des sociabilités
L’introduction de la téléphonie comme média de la sociabilité au sein
des enquêtes sur les contacts interpersonnels n’est pas allée de soi. Tout
s’est en effet passé comme si les enquêtes sur les pratiques téléphoniques
initiées par la DGT [Claise, Vergnaud, 1985; Chabrol, Perin, 1993; Rivière,
2000] et celles sur le trafic téléphonique conduites au Cnet (le centre de
recherche de France Télécom) avaient d’abord dû faire la preuve de la cohé-
rence de leurs résultats avec les enquêtes sur les contacts en face-à-face.
Loin d’une opposition ou, à tout le moins, de la constitution d’un univers
autonome et séparé, il est vite apparu que les échanges téléphoniques
étaient très étroitement articulés aux relations sociales ordinaires des per-
sonnes, et qu’ils permettaient d’en dessiner l’architecture de manière écono-
mique et efficace. Pour se faire accepter comme nouveau support
méthodologique dans l’étude des sociabilités, les enquêtes sur le trafic télé-
phonique ont ainsi dû démontrer que l’univers social du téléphone n’était
pas différent de l’espace relationnel des personnes, tout en prouvant par
ailleurs qu’il permettait d’enrichir la connaissance des variables structurantes
de la distribution des sociabilités au sein des espaces conjugaux, familiaux et
amicaux
2
.
Plus on s’appelle, plus on se voit. Dans une étude menée en 1996 au Cnet
sur les usages du téléphone résidentiel des foyers, nous avons pu enregistrer
quatre mois de trafic téléphonique détaillé de chaque foyer participant
[Smoreda, Licoppe, 1998]. Le corpus d’observation de la téléphonie, com-
prenant environ 100000 appels, a ensuite été étudié avec les participants qui
procédaient à une qualification de leurs correspondants téléphoniques.
Cette méthodologie croisant enquête traditionnelle par questionnaire et
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mesure objective du trafic a permis d’analyser de manière approfondie les
traits distinctifs de la téléphonie domestique, ainsi que les formes de la
sociabilité téléphonique selon la composition du foyer, la mobilité géogra-
phique des membres du ménage et le sexe des interlocuteurs. Le premier
résultat mis en avant par ces enquêtes aura été l’étroite relation de la com-
munication téléphonique avec la rencontre de visu. Toutes les enquêtes réali-
sées à partir du trafic téléphonique insistent en effet sur le même constat:
«Plus on se voit et plus on s’appelle » [Licoppe, Smoreda, 2000]. Le lien
particulièrement fort entre la sociabilité en face-à-face et les échanges télé-
phoniques apparaît d’abord dans la corrélation établie entre les fréquences
d’appel et les fréquences de rencontre. Cette corrélation témoigne donc,
d’une part, de l’inscription des pratiques de communication dans un double
mouvement par rapport aux relations sociales, puisque les appels fréquents
avec des personnes que l’on voit également fréquemment servent de sup-
port à l’interaction en face-à-face et, d’autre part, du fait que la répétition et
la stabilité dans le temps des contacts téléphoniques apparaissent comme un
signe de la force de la relation. Les appels plus rares et plus longs, adressés
généralement aux personnes vues moins souvent et/ou éloignées géographi-
quement, sont en revanche destinés au maintien des relations sociales. La
sociabilité téléphonique se superpose donc très étroitement à la cartographie
des relations sociales ordinaires. Contredisant les représentations ordinaires,
portées à voir une concurrence ou une substitution entre contacts physiques
et médiatisés, le premier rôle du téléphone est de faciliter les contacts avec
les personnes physiquement joignables
3
. En effet, environ 80 % de
l’ensemble des appels téléphoniques vocaux sont émis vers des correspon-
dants situés dans le voisinage géographique de l’abonné (ici, à moins de
50 kilomètres de son domicile). Comme l’ont remarqué Claisse et Rowe
[1993], le mythe de l’ubiquité associé au téléphone dès son apparition ne
trouve guère de reflet dans les usages réels. La téléphonie – tout comme les
liens interpersonnels ou de service – a tendance, en effet, à se concentrer
dans une zone de proximité.
L’apparition du téléphone mobile (où la facturation au niveau national
ne dépend plus de la distance) ne modifie en rien cette tendance générale.
Par exemple, dans une enquête portant sur neuf pays européens, Smoreda et
Thomas [2001] ont montré, pour les contacts avec les relations électives, que
le lien entre les contacts en face-à-face et les appels ou messages textuels sur
mobile était étroit et que toutes ces relations étaient majoritairement
concentrées à proximité de l’interviewé, seules les lettres et les e-mails
apparaissant moins associés à la proximité spatiale entre correspondants.
Si, pour une large part, le téléphone est, pour des relations « locales »,
un moyen de coordination de l’action, pour des personnes plus difficiles
d’accès (ici surtout pour des raisons de distance géographique), on voit aussi
apparaître une fonction davantage associée à l’entretien de la relation inter-
personnelle qui pèse sur les conversations observées et prolonge leur durée.
Un premier élément qui va dans le sens de cette hypothèse tient au fait que
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Part des contacts avec les amis selon le média et la distance
séparant les interlocuteurs
0%
10%
20%
30%
40%
50%
60%
70%
80%
90%
100%
< 50 km
> 50 km
à l'étranger
fac e à face
appels mobile
SMS
e-mail
lettres
0
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
famille
amis
famille
amis
famille
amis
éloignemen t
pas de chg
rapprochement
dista nce e ntre les c orrespo ndants a près d éménage ment
Transformation de la durée des appels selon la modification de la distance
séparant les interlocuteurs par type de correspondant
Pourcentage contacts par distance
Contacts avec le réseau amical
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l’allongement des durées de communication joue surtout pour les correspon-
dants émotionnellement proches et géographiquement éloignés, la famille
ou les amis, pour lesquels on s’attend bien à ce que le maintien d’une pré-
sence affaiblie par la distance pèse le plus sur les interactions téléphoniques
[Licoppe, Smoreda, 2000]. En effet, lorsque les personnes déménagent, on
observe assez clairement des modifications dans les fréquences des appels et
dans la durée des échanges.
Comme en concluent Mercier et alii [2002]: « Cette transformation du
contenu et de la fonction des appels, nettement lisible dans les données
chiffrées, l’effet de la mobilité sur ce point y paraissant presque mécanique,
peut être interprétée comme le passage d’une téléphonie de coordination ou
«d’accompagnement » à une téléphonie de substitution. Dans le premier
cas, la pratique téléphonique ne se borne pas, en effet, à faciliter les ren-
contres en face-à-face, mais les redouble quelquefois par une continuation
des échanges au sein d’une sorte de conversation multimodale. On se parle
alors au téléphone exactement comme on le ferait en face-à-face. Dans le
second, l’appel a pour objet de compenser autant que possible l’impossibi-
lité pratique de se rencontrer » [p. 141].
105
Changement de la fréquence des appels après déménagement selon la modification
de la distance entre les interlocuteurs et leur type
-5 4%
-70 %
-5%
-32%
74%
106%
-80%
-60%
-40%
-20%
0%
20%
40%
60%
80%
100%
120%
famille
amis
famille
amis
famille
amis
éloignem e nt
pas de chg
rapprochement
dista nce a prè s le dém énage ment
Légende: « éloignement » signifie que les personnes qui habitaient à proximité (moins de 50 kilo-
mètres) se trouvent plus éloignées après leur déménagement; « rapprochement » signifie que, suite
à la mobilité, elles se retrouvent dans une zone de 50 kilomètres; « pas de changement » qualifie les
personnes qui restent éloignées à plus de 50 kilomètres après le mouvement du foyer observé.
Source: Mercier, Gournay, Smoreda [2002].
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Sociabilité et cycle de vie au prisme du trafic téléphonique. À l’instar de
l’enquête Contact de l’Insee-Ined, les enquêtes sur les échanges télépho-
niques ont ensuite confirmé le poids dans le volume et l’organisation des
contacts de la position dans le cycle de vie. Celle-ci constitue une variable
composite recoupant l’avancée en âge et la situation familiale dans l’organi-
sation de la sociabilité de la personne et de ses pratiques de communication.
Elle montre clairement comment les contacts téléphoniques s’intègrent
dans la dominante de la sociabilité des personnes. Même si les réseaux de
correspondants téléphoniques sont davantage resserrés que ceux des
contacts en face-à-face [Rivière, 2000], même s’ils concernent surtout les
«liens forts », les formes de contacts téléphoniques suivent de près celles
que l’on observe dans les enquêtes sur les contacts de visu. Comme l’indique
le graphique ci-dessous, la formation du couple et l’arrivée des enfants dans
le foyer changent l’orientation des contacts téléphoniques du foyer, réorien-
tant les liens amicaux vers les échanges familiaux de manière homologue à la
sociabilité en général (cf., par exemple, Manceron, Lelong et Smoreda
[2002] sur la naissance du premier enfant et le renforcement des liens fami-
liaux de nouveaux parents).
106
Orientation des communications personnelles du foyer
selon le cycle de vie du ménage
.3
.2
.1
.0
-. 1
-. 2
-. 3
-. 4
-. 5
célibataire
<45 ans
couple sans
enf
<45 ans
fami ll e jeune
enf
.<45 ans
fami lle avec
adolescent
couple sans
enf
. 45 ans +
seul 45 ans +
enfants=0.56
parents=-0.35
Légende: l’indice utilisé = (nombre d’appels vers des amis, copains, connaissances… (1) – nombre
d’appels vers la famille (2)) / (somme 1 + 2). Sa valeur est comprise entre – 1 et +1, le 0 signifie un
équilibre entre parenté et affinité dans l’orientation de la téléphonie personnelle, quelle que soit
l’intensité d’usage.
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Les membres du foyer ne s’investissent pas à part égale dans les usages
du téléphone du foyer. Le sexe apparaît comme une variable extrêmement
clivante quant à la fréquence des appels. On observe une monopolisation gra-
duelle du téléphone fixe par la femme, au fur et à mesure que la sociabilité
s’oriente vers les relations de parenté et que les rôles familiaux des parte-
naires se cristallisent. Cette différenciation, peu saillante chez les célibataires
dont les sociabilités sont marquées par les relations d’amitié et les sorties,
devient bien lisible avec la formation du couple qui arrime davantage la vie
sociale à domicile et, surtout avec la formation de la famille scellée par l’arri-
vée de l’enfant [Smoreda, Licoppe, 2000]. Le processus de transformation de
la forme dominante de sociabilité est corrélatif des usages du téléphone. La
réorientation des liens en direction de la parenté est corrélée avec la progres-
sion dans le cycle de vie et la tendance à nouer et conserver des liens avec
des personnes dans une situation homologue, par exemple les autres couples
qui ont des enfants de même âge [Manceron et alii, 2002], ce qui propulse la
femme vers un rôle « d’ambassadrice sociale » du foyer qui se matérialise par
une forte suprématie numérique des appels échangés entre femmes. À notre
connaissance, cet effet a été distingué par toutes les enquêtes sur les usages
du téléphone résidentiel. L’association de la femme et de l’espace domes-
tique et son rôle dans le maintien des relations sociales semble en effet tou-
jours forte et en partie responsable de ce partage des rôles au foyer.
Néanmoins, le téléphone n’est pas le seul objet de communication qui contri-
bue à cette différenciation sexuée. Les observations plus récentes sur les
usages de l’internet font également ressortir une distribution sexuée marquée
dans les usages des multiples possibilités du web. Les femmes, une fois
encore, sont davantage attirées par les possibilités de socialisation qu’offre un
ordinateur connecté (courrier électronique, conversation en direct à travers le
chat et l’IM – messagerie instantanée), tandis que les hommes, plus forts
consommateurs de l’internet en général, cherchent plutôt des informations
ou des amusements plus « solitaires » [Beaudouin, 2002].
La téléphonie mobile: nouveau territoire des agencements relationnels
Même si environ 30 % des individus sont en France toujours exclu-
sivement équipés d’une ligne fixe, la multiplication des possibilités de com-
munication offerte par le téléphone mobile a introduit une donnée
supplémentaire dans l’analyse de la sociabilité médiatisée par les TIC.
Plusieurs caractéristiques du téléphone mobile doivent être ici soulignées.
Il introduit une communication de personne à personne, différente de la
communication « familiale » du téléphone fixe qui distribue les appels
entrants vers l’ensemble des répondants du foyer appelé; il est porté sur soi
en permanence, ce qui accroît l’accessibilité des individus à la communica-
tion; il permet enfin d’échanger par la voix, mais aussi par le texte, via le
SMS, ou par l’image, via le MMS, même si ce dernier usage plus récent
n’est pas encore très répandu.
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Les usages des mobiles se sont développés très rapidement. Entre 1999
et 2003, le volume de communications passées par ce canal a augmenté de
200 % (+21 % du temps passé au téléphone mobile si l’on raisonne par
abonné). Même si, sur cette même période, le nombre de minutes par ligne
fixe a baissé d’environ 11 %, au total le nombre de minutes de communica-
tion téléphonique a fortement augmenté (environ +20 % pour la période
analysée). Le nombre de contacts médiatisés augmente donc sensiblement.
Corrélativement, le nombre d’interlocuteurs constituant le répertoire rela-
tionnel des individus croît. La communication médiatisée permet de main-
tenir des liens qui, sans le soutien des opportunités offertes par les nouveaux
artefacts communicationnels, auraient pu décliner, voire disparaître. Cette
dynamique laisse présager un niveau de pratique de communication plus
élevé pour les générations actuelles qui atteindront le troisième âge dans les
prochaines décennies : l’effet de génération (générations plus communi-
cantes) pourrait contrebalancer un effet de cycle de vie (baisse des contacts
avec l’âge). La forme de ces contacts évolue elle aussi, puisque les échanges
différés, en particulier textuels, sont ceux qui semblent avoir le plus crû. Les
contacts sont en effet plus nombreux et la part des échanges asynchrones
(SMS, mails, messages sur répondeurs) s’est fortement développée en
constituant un nouvel espace de communication se superposant aux interlo-
cutions synchrones. En effet, l’augmentation des échanges interpersonnels
est surtout spectaculaire pour les messages de type SMS (+44,3 % entre 2002
et 2003 – au premier semestre 2004, on observait vingt SMS envoyés par
mois et par usager du mobile
4
). Une diversification des communications est
donc en marche. Elle se lit à la fois dans l’augmentation des emplacements
des appels (avec le mobile, les lieux publics deviennent des espaces de com-
munication), dans celle des supports (à côté de la voix, le texte fait une
entrée remarquée dans l’arsenal de la communication électronique de
masse), et dans l’élargissement de la plage horaire disponible à la communi-
cation. À ce titre, pour le téléphone fixe, très peu d’appels sont passés après
22 heures [Licoppe, Smoreda, 2000], mais avec la communication asyn-
chrone via le texte, cette norme est partiellement levée.
Pourtant, cette expansion de la communication médiatisée ne semble
pas profiter d’une manière homogène à toutes les relations. L’exemple des
SMS le montre à l’évidence: les messages courts sont surtout échangés avec
les plus intimes, en découpant un cercle encore plus étroit que celui taillé
dans le réseau de contacts de la personne par les communications vocales
[Rivière, 2002]. Le téléphone mobile aussi, hormis les usages professionnels,
semble réservé aux plus proches, tant il donne un accès instantané et, en
théorie, sans limite à la personne. Les stratégies de communication du
numéro de mobile aux autres montrent en effet qu’en l’absence d’un
annuaire des mobiles, les personnes utilisent souvent ce moyen pour gérer
et organiser de manière particulière leur accessibilité.
108
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L’entrelacement des usages : vers une approche élargie
de l’entretien des sociabilités
L’approche des sociabilités s’est donc considérablement complexifiée
avec l’émergence de nouveaux outils de communication ajoutant au réper-
toire communicationnel du téléphone du foyer les téléphones cellulaires, les
systèmes de messagerie textuelle ou vocale et tous les outils utilisables à par-
tir d’un téléphone, d’un PDA ou d’un ordinateur connecté à l’internet qui
peuvent mettre en relation avec des proches ou des inconnus. Cette offre
élargie de « technologies de rencontre » s’est développée dans deux direc-
tions contradictoires, en favorisant à la fois la démultiplication des terminaux
et la convergence entre les services proposés sur chacun d’eux. Téléphone
fixe ou mobile, PDA et ordinateur sont ainsi tous devenus des terminaux de
communication et, par intégrations successives, ils s’efforcent chacun pour
leur propre compte de faire converger les différents services de communica-
tion vocaux ou écrits, synchrone, quasi synchrone ou asynchrone, pour les
rendre accessibles depuis n’importe quel terminal. Cette concurrence entre
terminaux contribue, sans doute, à « déboussoler » les utilisateurs.
Cependant, les multiples études des nouveaux usages de ces outils montrent
que, en dépit de la complexité des offres existantes et des passerelles incer-
taines entre leurs différents services, les usagers sont moins entrés dans une
logique de substitution (de la téléphonie mobile par la téléphonie fixe, du
mail par la téléphonie, etc.) que dans une articulation de plus en plus fine et
spécialisée de leurs pratiques communicationnelles, en distribuant leurs
usages sur les terminaux et les services selon des lieux et des temporalités
spécifiques, dans un contexte général de croissance du volume des communi-
cations individuelles. Comprendre la place que ces nouvelles technologies de
la rencontre occupent dans la composition et la recomposition des liens de
sociabilité appelle donc un renouvellement assez profond des enquêtes sur
les différents types de contacts qui traversent la vie relationnelle des indivi-
dus. Il n’est désormais plus possible de reconduire les enquêtes qui, dans les
années 1990, capturaient la sociabilité à partir du face-à-face et du trafic télé-
phonique fixe. Les relations établies sur internet (e-mail, chat, IM) et sur le
téléphone mobile (appel, SMS, MMS) doivent être intégrées à la cartogra-
phie des formes de sociabilités des individus.
Mais, plus fondamentalement, c’est aussi l’articulation entre médias de
communication et sociabilités qui doit être réinterrogée au prisme de cette
transformation du paysage technologique. En effet, s’ils ne les conditionnent
ni ne les déterminent, les outils de communication façonnent les cadres
d’interaction dans lesquels sont entretenus les liens de sociabilité. Les
manières de construire, de gérer et de nourrir les liens sociaux sont étroite-
ment associées à l’outillage qui médiatise les contacts [Licoppe, 2002]. On
ne supplée pas la distance et la séparation de la même manière en télépho-
nant à heure fixe tous les dimanches à sa grand-mère, en envoyant un
SMS nocturne pour souhaiter « bonne nuit » à son amoureux (se) ou en
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conversant par chat, entre deux activités de bureau, avec un collègue parti à
l’étranger. Même si elle ne peut se résumer à ces facteurs, la forme (densité,
fréquence, intensité, etc.) des liens sociaux est toujours configurée par les
technologies de contact qui, dans différents contextes et selon une logique
d’opportunité, sont mobilisées pour l’entretenir. La diversification de l’offre
de technologies de contact ne permet plus de se reposer sur une opposition
entre la rencontre physique et l’appel téléphonique, mais elle oblige à faire
place à des trajectoires beaucoup plus complexes dans lesquelles l’entrelace-
ment de multiples médias de communication est mis au service de l’entre-
tien des relations sociales. Aussi, avant de disposer d’enquêtes de grande
ampleur à vocation représentative des effets de ces nouvelles technologies
relationnelles sur l’organisation des sociabilités, est-il utile de relever les
phénomènes que font apparaître une série de recherches portant sur les
populations les plus engagées dans l’usage de ces nouvelles technologies, à
savoir les internautes et les jeunes. À cet égard, trois dimensions de ces
formes relationnelles « entrelacées » peuvent être isolées : la connexion
continue (ou présence connectée), l’enchevêtrement des espaces de com-
munication électronique, et les articulations entre pratiques de communica-
tion et pratiques culturelles et de loisir.
La connexion continue
Le premier trait que l’on peut relever dans les pratiques relationnelles
des individus est la mise en place d’un régime de connexion continue entre
les personnes. Amplifiant des modalités de « dé-communication » permises
depuis longtemps par le répondeur téléphonique [Gournay, 1997; Mercier,
1997], de nombreux outils sont aujourd’hui dédiés à différer les contacts, à
les déplacer sur d’autres supports ou à donner à l’appelant des informations
sur la disponibilité de son correspondant. De fait, c’est la notion même de
rencontre, conçue comme un acte planifié et isolé du flux des activités quo-
tidiennes qui se trouve transformée. La rencontre apparaît de plus en plus
comme un épisode s’insérant dans un flux d’échanges asynchrones permet-
tant d’interroger, de tester et de conforter le lien entre les personnes sur
d’autres supports de communication. À côté des conversations programmées,
se développe un ensemble d’usages des technologies de rencontre destinées
à des communications courtes, « phatiques » et répétées régulièrement à
partir d’interfaces qui restent constamment ouvertes ou quasi ouvertes sur
un groupe de correspondants. Préfigurant les usages actuels du chat, un tel
phénomène était déjà observable avec les communications sur les pagers dès
1997. Les groupes de jeunes observés utilisaient cet outil de communication
pour multiplier les petits messages de coordination très courts et en les répé-
tant très régulièrement [Manceron, 1997]. De nombreuses enquêtes,
menées en particulier auprès des jeunes, font apparaître un usage particuliè-
rement subtil de l’enchaînement des canaux de communication, comme
dans cet exemple norvégien relaté par Ling [2002], avec de jeunes garçons
110
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flirtant pendant les fêtes qui, après avoir échangé des numéros de portable
avec une fille, commençaient toujours l’approche par l’envoi de SMS pour
s’assurer, en cas de réponse, de l’opportunité de risquer un appel vocal.
L’ envoi d’un SMS ou d’un courriel aux moments peu propices à la commu-
nication pour demander la permission d’appeler, l’envoi d’un texto avec le
digicode de la porte d’entrée ou avec un numéro de téléphone pour faciliter
le stockage, les appels téléphoniques sur mobile pour solliciter un dialogue
par chat…, les nouveaux outils de communication multiplient les combinai-
sons de couplage entre la voix et le texte, le téléphone et l’internet, comme
autant de manières d’accélérer et d’enrichir les contacts interpersonnels
5
.
Jusqu’à récemment (avec l’apparition du chat, des SMS, de la messagerie
instantanée…), la communication médiatisée se caractérisait par la place
centrale qu’y occupait l’échange de contenu (donner/demander des nou-
velles, échanger sur un sujet, prendre rendez-vous…). On a vu ces dernières
années émerger et se multiplier un nouveau mode de communication, le
«mode connecté » [Licoppe, 2002], dont la visée n’est pas tant d’échanger
des contenus que de donner des signes du lien. Dans ces échanges, ce qui
apparaît déterminant est la simple manifestation de la présence à l’autre: la
relation prime sur le contenu. Ce mode connecté n’est pas incompatible
avec le mode conversationnel, mais il introduit de nouvelles formes d’actes
de communication qui s’entrelacent dans l’entretien des relations person-
nelles. La « présence connectée », comme type idéal, devient une forme de
sociabilité rendue possible à la fois grâce aux outils portables et par le carac-
tère non intrusif des messages – qui minimise le risque présent dans toute
interaction de franchir la bonne distance entre les partenaires et de mobiliser
l’attention de son correspondant lorsqu’il est impliqué dans d’autres activités
[Licoppe, Smoreda, 2000]. Tout se passe comme si la « présence connec-
tée », faite d’un mélange continu d’interactions en face-à-face et d’actes de
communication outillés, où la prolifération des contacts tient place du lieu
physique de la rencontre, était en passe d’ajouter une configuration nouvelle
à la représentation traditionnelle de l’usage des TIC comme compensation à
l’absence et conjuration de la séparation géographique.
L’enchevêtrement des espaces de communication électroniques
Les formes de communication sur internet présentent, elles aussi, des
caractéristiques marquant un enchevêtrement complexe de différents for-
mats d’interaction. En effet, les pratiques du web ne se limitent pas à la
consultation des sites et à la recherche d’information. Toutes les enquêtes
font apparaître le rôle déterminant qu’y joue la communication interperson-
nelle à travers la messagerie, les forums, le chat et l’IM [Lelong, 2004]. Ces
multiples outils de communication jouent un rôle déterminant dans l’organi-
sation des pratiques de consultation. Ils sont sollicités dans 40 % des par-
cours internet. De fait, la plasticité du web aura contribué à associer très
étroitement les opérations de publication et de recherche d’information avec
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les pratiques de communication et d’échange entre internautes. Ainsi les
créateurs de site se doivent-ils, pour s’assurer du succès et de la pérennité de
leur travail, d’entretenir un lien personnalisé et renouvelé avec les membres
de leur audience [Licoppe, Beaudouin, 2002]. De même, les bloggers écri-
vent-ils moins portés par un souci expressif et solitaire que pour se faire
commenter par d’autres bloggers, les joueurs préférant également pratiquer
leur passion en réseau en dialoguant par chat avec d’autres, etc. Le web est
donc bien un média d’information qui vit, se transforme et intéresse parce
que la production d’information est constamment soutenue par un intense
commerce communicationnel [Beaudouin, 2002]. L’observation des parcours
d’usage sur internet montre que l’interface informatique, notamment grâce à
la connexion continue offerte par le câble ou l’ADSL, constitue pour les usa-
gers les plus avancés un véritable centre de pilotage de leur réseau de socia-
bilité. Elle offre un espace de communication continue, ou quasi continue,
aisément mobilisable selon les contextes d’activité. Cette disponibilité de
l’écran communicationnel accompagne ainsi la croissance des activités multi-
tâche qui caractérise les pratiques informatiques dans le travail salarié, mais
surtout dans les activités domiciliaires des jeunes usagers de l’internet. La
superposition des médias les uns sur les autres constitue aujourd’hui une
caractéristique dominante des pratiques juvéniles: surfer ou se livrer à des
jeux vidéo tout en écoutant le son de la télé, consulter ses mails tout en télé-
phonant, laisser plusieurs fenêtres de chat ou d’IRC ouvertes sur son écran
pendant que l’on travaille à autre chose, etc. Ces différents phénomènes
sont à la racine d’une transformation sensible de l’économie attentionnelle
des individus, capables à la fois de mener plus facilement plusieurs tâches
en même temps, mais aussi soumis plus fortement au risque de ne pas savoir
gérer la dispersion de leurs engagements [Datchary, 2004].
Cet enchevêtrement des multiples espaces de communication électro-
nique de l’internet se trouve cependant raisonné par les pratiques entrela-
cées des internautes. À partir de l’analyse des échanges sur un forum
[Beaudouin, Velkovska, 1999], nous avons mis en évidence la cohérence des
trajectoires des utilisateurs à travers les différents outils de communication.
Selon la nature des contextes de communication, ils accordent une significa-
tion spécifique à chaque support et déplacent leurs échanges d’un média à
un autre: le forum comme espace public, le mail pour les échanges interper-
sonnels, l’IM pour les échanges plus intimes, et la page perso pour la présen-
tation de soi. L’histoire de chaque relation s’appuie successivement ou
parallèlement sur les différents supports, et chacun est utilisé avec une signi-
fication spécifique dans la gestion des relations. Plus la relation est intime,
plus se multiplient les outils mobilisés dans la relation. Cette articulation des
usages dans les pratiques d’internet a été confirmée par l’exploitation systé-
matique des traces d’usages d’un panel représentatif d’internautes français
[Beaudouin, Licoppe, 2002]: certaines catégories d’utilisateurs se révèlent
aptes à gérer dans des temporalités quasi simultanées différents types d’acti-
vités, dont une partie sont d’ordre communicationnel
6
.
112
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L’ approche des nouvelles modalités « entrelacées » d’usage des médias
de communication électroniques introduit dès lors des interrogations nou-
velles dans le questionnement traditionnel des formes de sociabilité. Au sein
des foyers, la multiplication des équipements et la diffusion de nouveaux
outils de communication conduisent les familles à des arbitrages délicats et à
une territorialisation des pratiques de sociabilité. Une enquête ethnogra-
phique auprès de foyers multi-équipés montre ainsi comment les équipe-
ments et usages des outils s’insèrent dans l’histoire familiale et délimitent
une organisation spécifique des territoires [Pharabod, 2004]. Il se diversifie
au sein du foyer des pratiques de sociabilité non communes aux membres de
ce foyer, pratiques qui acquièrent autonomie et visibilité. Les différences
entre hommes et femmes marquent, respectivement, l’usage du PC et du
téléphone fixe. La gestion féminine des appels reçus sur le fixe est à la fois
liée à l’inscription des terminaux dans le rythme de vie et l’espace familial,
et à la répartition des tâches domestiques (les femmes sont plus souvent
seules à la maison que les hommes, le téléphone est situé non loin de la cui-
sine, à l’entrée de la pièce commune, et les femmes sont affairées entre ces
deux espaces à l’heure des appels). La sociabilité familiale ne leur échappe
pas. Les nouveaux outils s’introduisent, en revanche, dans des espaces plus
confinés (coin isolé du salon, bureau, chambre). Plus enclins à s’isoler sur le
PC que leur compagne ou leur sœur, les hommes sont souvent les précur-
seurs au sein du foyer de nouvelles manières de communiquer, en particulier
de manière asynchrone (par mail, par échange de photos ou de blagues…),
qu’ils adoptent aussi bien pour dialoguer avec leur réseau personnel de cor-
respondants qu’en famille. Ils peuvent ainsi prendre une place nouvelle
dans la gestion domestique de la sociabilité médiatisée.
La participation à des espaces de communication virtuels pose aussi des
questions relatives aux modalités de construction identitaire dans des
contextes relationnels qui mêlent étroitement les sociabilités amicales de
face-à-face et les rencontres anonymes dans les chat-rooms. Une enquête sur
les pratiques de communication des préadolescents [Metton, 2004] a ainsi
montré comment le téléphone mobile et internet permettaient aux jeunes
de construire une « autonomie relationnelle » vis-à-vis de leur famille, mais
aussi de leur groupe de pairs. Ainsi, les médias électroniques permettent-ils
de construire des liens entre les sexes, alors même que dans l’espace du col-
lège les frontières entre les sexes tendent à se renforcer. Il apparaît aussi que
les échanges les plus structurants observés sur les chats sont conduits avec
des amis avec lesquels on entretient également des relations dans le
«monde réel ». Sur ces chats, garçons et filles qui ne parviennent pas à éta-
blir de communication interindividuelle dans l’espace scolaire où le contrôle
du groupe de pairs s’exerce avec force, trouvent un espace de communica-
tion jugé plus « authentique », ceci dans des séances nocturnes de dialogue
sur internet. Cette recherche sur les préadolescents complète une précé-
dente enquête sur les lycéens [Pasquier, 2003], qui avait identifié le rôle des
chats et de la messagerie instantanée dans la construction des échanges entre
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les sexes. Loin de constituer un espace autonome dépourvu de règles, les
mondes virtuels de la communication électronique permettent aux jeunes
d’éprouver tour à tour, et différemment, plusieurs des identités sociales qui
les constituent (être garçon, être fille, être plus ou moins âgé, être entrepre-
nant ou timide…). De sorte que si les univers électroniques participent à
leur socialisation plutôt qu’ils ne les désocialisent, ils transforment aussi le
collectif de référence qui intervient dans le processus de construction de soi
[Turkle, 1995].
L’ articulation de la communication et des pratiques culturelles
Comme nous l’avons déjà observé à travers les usages de l’internet, le
nouveau paysage technologique des outils de communication associe de plus
en plus fortement la diffusion et l’échange de contenus (texte, photo, vidéo,
musique) aux systèmes d’échanges interpersonnels. Cet entrelacement des
contenus et des communications s’observe particulièrement dès que l’on
introduit les pratiques culturelles et de loisir dans la carte des sociabilités.
Les écrans et les interfaces des technologies de l’information et de la com-
munication constituent aujourd’hui l’un des instruments d’accès aux loisirs
culturels qui méritent une attention identique à celle prêtée depuis des
années par la sociologie de la culture aux équipements culturels [Jouët,
Pasquier, 1999]. Les « nouveaux médias audiovisuels » (câble, satellite,
DVD, lecteur MP3, etc.) participent à l’accroissement de l’offre de produits
de la culture de masse et, ce faisant, à l’élargissement des publics de la cul-
ture et à la recomposition de leur consommation culturelle [Donnat, 1994].
Or ces consommations, à la différence de la forme relativement « passive »
de la consommation télévisuelle, apparaissent étroitement articulées à tout
un ensemble de pratiques relationnelles équipées par les TIC.
Médias de masse et NTIC. Cette articulation entre pratiques de sociabilité
médiatisée et nouvelles technologies peut s’observer dans les usages qui se
déploient autour des médias de masse et de certains programmes télévisés
«interactifs » comme ceux de la téléréalité. Ainsi la fréquentation des sites
liés à la première édition de l’émission Loft Story en 2001 est-elle loin d’être
négligeable [Beaudouin et alii, 2003]. Au sein du panel de Netvalue repré-
sentatif des internautes français, 1,6 % des sessions internet de l’année 2001
ont été consacrées au Loft (3409 sur 209000). Alors qu’il existe sur internet
une grande dispersion des centres d’intérêt et des zones de navigation, le
Loft est parvenu à capter une part importante de l’audience web. Plus d’un
tiers des membres du panel (573 panélistes sur 1540, soit 37 %) a consulté
une page relative au Loft en 2001. S’il est difficile de trouver des différences
d’appartenance sociale, de sexe ou d’âge spécifiant les internautes qui ont
surfé sur les sites du Loft (sauf qu’ils sont plus souvent célibataires), on
constate en revanche que ces internautes « loftiens » sont ceux qui ont un
usage intensif du web et qui entrelacent dans leur pratique de navigation sur
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le web la consultation du mail et la pratique du chat. L’intérêt pour le Loft sur
internet est ainsi étroitement associé à un usage du web comme outil de
communication interpersonnel
7
.
Tout se passe en effet comme si l’un des facteurs de succès de ce genre
de programmes résidait moins dans leur contenu que dans les pratiques de
communication qu’ils autorisent. En effet, qu’on les regarde ou non, les pro-
grammes à succès de la culture télévisée grand public colonisent notre quoti-
dien, décorent nos murs, impriment leur marque sur nos existences et
s’invitent dans nos conversations quotidiennes. À cet égard, le Loft constitue
une véritable « usine à bavardage ». Le déroulement de l’émission renou-
velle constamment les raisons d’en converser: la structure temporelle du
programme, la scénarisation des événements, le suspense des éliminations,
etc. À l’image des conversations météo, le thème du Loft permet d’entrer en
contact très facilement avec des inconnus. Il peut devenir un thème
d’accroche pour créer un contact sur un chat ou dans un forum et étendre
ainsi son réseau relationnel. La conversation-Loft permet aussi de renouveler
ou de relancer des relations sociales existantes. On comprend ainsi pourquoi
le Loft a constitué une ressource conversationnelle dans les espaces de ren-
contre électroniques que constituent les chats et les forums. Les internautes
actifs sur divers chats et forums consacrés au Loft sont pourtant « entrés »
dans l’internet du Loft par des voies très différentes. Certains étaient des
habitués des émissions de téléréalité et c’est alors la télévision qui les a
conduits à explorer les sites et les outils de communication sur internet liés
au Loft. D’autres, en revanche, ne se sont intéressés au programme télévisé
que de façon secondaire par rapport à leur usage de l’internet. Mais dans les
deux cas, ils ont fait montre d’une forte implication et d’une grande origina-
lité dans les usages. Certains enquêtés (minoritaires) ont suivi le Loft sur le
site de Club Internet, comme s’il s’agissait d’un terminal de télévision.
Beaucoup ont mis en place des agencements ingénieux pour suivre le Loft
sur leur écran de télévision et « chatter » en même temps. À cet égard, les
dispositifs du chat et du forum accrochent différemment les internautes au
programme télévisé. Le chat appelle beaucoup plus facilement un usage syn-
chrone ou quasi synchrone de l’internet et de la télévision. Les personnes
«chattent » presque en direct, souvent juste avant et après l’émission, avec
d’autres personnes qui regardent comme elles, avec elles, la télévision.
Il s’agit d’un public plus jeune, plus ironique et plus populaire que les autres
internautes « loftiens ». Les pratiques sur les forums sont, en revanche,
nettement moins coordonnées au programme télévisé. Des groupes se sont
constitués pour discuter et détourner l’émission de façon parodique, ces ren-
contres sur internet s’étant parfois concrétisées dans la vie réelle. Une mère
au foyer, femme d’industriel un peu désœuvrée, par exemple, a installé des
télévisions dans toutes les pièces de sa maison et s’est découvert une vocation
d’animatrice, en passant ses journées à raconter sur un forum les plus petits
éléments de la vie du Loft. Une des principales raisons de ce développement
soudain et massif des usages des outils de communication électronique réside
115
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dans l’effet de prescription et de coordination des usages qui est impulsé par
le programme télévisé. À cet égard, la croissance des usages d’internet est
très directement synchronisée avec le programme télévisé. La constitution
des groupes de discussion sur les chats et les forums est constamment soute-
nue par le déroulement parallèle de la vie dans le Loft et par les différents
médias qui permettent de savoir ce qui s’y passe. Le partage d’une même tem-
poralité est un ressort essentiel dans l’articulation des deux médias.
Sociabilités et pratiques culturelles. Un moyen d’appréhender au niveau
individuel les usages entrelacés des multiples médias de communication est
de construire une cartographie de leur système relationnel, en y projetant la
gamme des outils de communication mobilisés pour entretenir leur vie rela-
tionnelle. Mise en œuvre sur une vingtaine de jeunes adultes de 18-25 ans,
une telle démarche nous a permis de montrer l’étroite relation qui existait
entre l’organisation du système relationnel des enquêtés et leurs pratiques
culturelles et de loisirs [Cardon, Granjon, 2003]. Les interactions entre le
type de pratiques culturelles et la forme du réseau de sociabilité constituent
en effet un point d’ancrage décisif des « trajectoires d’usages » [Proulx,
2002] des instruments de communication. De manière formelle, on peut
ainsi distinguer: 1) les configurations « polarisées », dans lesquelles plu-
sieurs types de pratiques culturelles différentes sont conduites avec un
même réseau de relations; 2) les configurations « spécialisées », dans les-
quelles un type spécifique de pratiques est réservé de façon quasi exclusive
à un type de réseau de relations; enfin, 3) les situations « distribuées », dans
lesquelles un type de pratiques culturelles est partagé avec plusieurs cercles
du réseau relationnel. Chacune de ces configurations renvoie à des modes de
mise en contact sensiblement différents et donc à des arbitrages particuliers
dans le choix des outils de communication.
Dans la première configuration, les jeunes enquêtés polarisent leurs
sociabilités autour d’un petit clan, une « bande » réunissant un groupe de
proches avec lesquels ils mènent de multiples activités communes (regarder
la télévision, jouer en réseau, sortir en boîte, etc.). Dans la configuration pola-
risée, le clan est solidarisé par des liens forts, des contacts en coprésence et la
diversité des activités conduites en commun. Prenons un exemple. Issu d’un
milieu populaire, Goulven, 24 ans, en deuxième année d’IUT carrière
sociale, passe ses journées avec son clan, composé de Serge, Julien et Lolo.
Ensemble, ils font de longues parties de jeu vidéo, téléchargent de la
musique et jouent de la guitare. C’est aussi toujours en groupe que le clan
circule au sein d’une nébuleuse de relations rencontrées dans l’univers des
free parties auxquelles ils se rendent tous les week-ends. Les clans observés
dans cette enquête sont souvent insérés, comme des poupées russes, au sein
de nébuleuses plus larges qu’ils rencontrent lors de fêtes, de raves, de par-
ties de jeu vidéo ou de tournées dans les bars. Plutôt masculine, la sociabilité
polarisée du clan caractérise la sortie de l’adolescence et les premières
années de l’âge adulte et semble nettement plus développée dans les
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milieux populaires. Du point de vue des technologies de communication,
elle se caractérise par l’importance décisive des rencontres en face-à-face et
des contacts impromptus au moyen du SMS et du téléphone mobile, qui
sont très largement privilégiés par rapport aux longues conversations télé-
phoniques. Les jeunes « polarisés » privilégient les outils de coordination
pour se retrouver et vivre leur expérience au sein des nébuleuses festives.
Dans une seconde configuration, les enquêtés spécialisent les différents
cercles de leur sociabilité en réservant une activité spécifique à tel ou tel
groupe et en évitant que ces différents cercles ne se connaissent les uns les
autres. Issu de la classe moyenne, Nathan, 21 ans, fan de mangas, musicien
jouant dans un groupe de jazz et webmestre d’un site de programmes illi-
cites (warez) est un passionné. De façon très significative, il a spécialisé ses
différents cercles relationnels en fonction de ses passions, qu’il partage sépa-
rément avec chacun d’eux. Avec ses amis musiciens, il ne fait que de la
musique. Ceux-ci n’ont jamais été présentés à ses amis de la faculté, et ne
connaissent pas ses multiples correspondants des forums de l’internet avec
lequel Nathan échange sur les mangas ou sur les logiciels, ni sa petite amie,
rencontrée elle aussi sur internet. Nathan sépare et spécialise ses contacts.
Dans cette configuration spécialisée, les liens sociaux au sein du cercle se
construisent principalement autour de la passion qui réunit les différents
membres (sport, musique, jeux, etc.). Ils ne se déploient pas, ou peu, sur
d’autres sphères et en d’autres lieux que les territoires liés à l’activité com-
mune (stade, salle de répétition, salon virtuel de l’internet, etc.). Du point
de vue des technologies de communication, l’accès aux différentes commu-
nautés virtuelles de l’internet constitue une ressource décisive pour élargir le
cercle des spécialistes et renforcer l’investissement dans telle ou telle pas-
sion. Mais, de façon significative, les enquêtés gèrent aussi de façon « spé-
cialisée » la distribution de leurs usages des outils de communication sur ces
différents cercles relationnels. Ainsi Nathan utilise-t-il le téléphone fixe avec
sa famille, le téléphone mobile avec ses amis, le SMS avec ses très proches.
Seul le mail est utilisé avec ses différents cercles relationnels et seule sa
petite amie bénéficie de contacts avec Nathan sur tous les supports de com-
munication.
Dans la troisième configuration, les enquêtés distribuent leurs activités
sur l’ensemble de leur réseau relationnel. Nizar, par exemple, 22 ans, qui
suit des études pour être professeur d’éducation physique, fait du sport avec
tous ses amis: de la natation avec ses vieux copains du quartier, de la course
à pied avec ceux de la faculté, des balades avec le groupe des amis de son
amie, etc. Nina, une jeune étudiante en maîtrise de biologie issue des
classes supérieures, âgée de 24 ans, s’est construit un réseau de contacts très
étendu et très hétérogène. Elle a toujours conservé des liens avec les diffé-
rents cercles d’amis établis pendant son enfance: le groupe des amis de
vacances de La Baule, ceux du lycée, ses amis de formation à La Roche,
ceux de la faculté à Rennes. Même si elle ne cherche pas systématiquement
à mélanger tous ses cercles relationnels, elle imprime sur chacun d’eux un
117
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même sens de la fête et se trouve toujours en position d’organisatrice de soi-
rées amicales. Aussi Nina s’efforce-t-elle de présenter ses amis les uns aux
autres, afin d’assurer un minimum d’interconnaissance au sein de son réseau
relationnel. Le réseau amical de Nina est souple et personnalisé et fait
l’objet d’un pilotage très subtil: elle téléphone longuement à certains, se
confie à d’autres, envoie des mails humoristiques à quelques-uns, ragote
avec d’autres, etc. À la différence des enquêtés qui, comme Nathan, « spé-
cialisaient » leur réseau relationnel, elle ne réserve pas un outil de communi-
cation aux échanges avec un segment spécifique de son répertoire
relationnel. Spécialiste de la mise en relation, Nina, comme Nizar, utilise
abondamment la téléphonie mobile qui joue un rôle décisif dans l’entretien
de son réseau distribué.
Cette typologie présente pourtant une vision trop succincte des diffé-
rentes manières de faire groupe des jeunes adultes. Dans bien des cas, on
observe des situations moins tranchées que dans les trois portraits que nous
avons donnés en exemple. De fait, les réseaux de sociabilité sont compo-
sites, les jeunes spécialisant un cercle relationnel particulier autour d’une
passion et distribuant des activités moins importantes sur leurs autres rela-
tions. Cette tripartition permet cependant d’insister sur plusieurs phéno-
mènes. Les dispositions à la sociabilité des jeunes ont des caractéristiques
très différentes (garder ou ne pas garder ses vieux amis, présenter ses diffé-
rents cercles relationnels les uns aux autres, faire une seule ou plusieurs
activités ensemble, etc.). Ces caractéristiques ont des effets importants sur
le choix privilégié de tel ou tel type d’outils de communication pour gérer
sa sociabilité. Enfin, ces modes d’organisation culturelle des sociabilités
doivent aussi être compris de manière dynamique [Bidart, Pellissier, 2002].
Correspondant à des moments spécifiques de la trajectoire relationnelle des
individus, ils sont amenés à évoluer au gré du temps et du renouvellement
concomitant de leurs goûts et de leurs relations. Ces catégories définissent
à la fois des caractéristiques de l’individu et de son milieu social et des
moments spécifiques de son cycle de vie. On peut ainsi faire l’hypothèse
que la dynamique de polarisation correspond à une phase plus proche des
expériences lycéennes, celle de la distribution à des séquences entremêlées
de la vie étudiante et que la dynamique de spécialisation marque une indivi-
dualisation des pratiques rendue nécessaire par les contraintes de la vie pro-
fessionnelle. Un tel ordonnancement temporel est évidemment soumis à de
nombreuses variations individuelles. Mais cette question invite à dévelop-
per une approche longitudinale et dynamique des transformations du sys-
tème relationnel des individus en relation avec la modification de leurs
pratiques culturelles.
*
Ces quelques explorations des usages « entrelacés » des nouvelles tech-
nologies de l’information ont permis de pointer quelques contributions
118
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saillantes à la transformation, à l’enrichissement et au déplacement des
techniques de gestion du système relationnel des individus. Entrelacement
entre les temporalités de communication dans le cas de la « connexion conti-
nue », entrelacement des différents espaces de communication sur internet,
entrelacement entre correspondants « virtuels » et relations sociales ordi-
naires, entrelacement entre pratiques culturelles et système de communica-
tion… Les nouvelles figures qui émergent des pratiques des usagers avancés
des outils de communication apparaissent suffisamment originales pour faire
le constat d’une modification significative des modalités de mise en contact.
Est-ce à dire, pour autant, que l’intensification, l’inventivité et la complexifi-
cation de ces pratiques de communication transformeraient de façon sub-
stantielle les formes de sociabilité comme le laissent parfois entendre les
prophètes du cyberspace? Il nous semble que la place de plus en plus grande
qu’occupent les nouvelles technologies dans la conduite des interactions ne
doit pas être comprise comme la constitution d’un espace séparé, différent
ou concurrent de l’univers relationnel ordinaire. Si, à l’évidence, ces techno-
logies permettent d’étendre quelque peu la taille et le volume des liens qui
composent la sociabilité des individus, ces nouvelles pratiques augurent
moins de la constitution d’un « village global » où chacun serait connecté à
chacun, que d’une série de lignes de déplacement à l’intérieur du système
relationnel des personnes.
Les enquêtes sur les contacts mettent en effet en évidence une stabi-
lité, voire une diminution des rencontres en face-à-face (« les Français se
parlent de moins en moins », annonce l’Insee [Blanpain, Pan Khé Shon,
1998]), qui pourrait laisser croire à une érosion des réseaux de sociabilité,
dont la taille diminuerait et qui seraient sollicités moins fréquemment qu’il
y a une dizaine d’années. Les études menées sur les usages des outils de
communication montrent en revanche que le nombre de correspondants et
la fréquence des contacts tendent au contraire à augmenter
8
. Ces deux
résultats ne sont pas contradictoires et peuvent s’expliquer par l’émergence
des usages entrelacés. Si, comme nous l’avons montré, les communications
médiatisées appellent la rencontre physique, on observe aussi des déplace-
ments dans l’animation des réseaux de sociabilité. Alors que la rencontre en
face-à-face a longtemps été le point d’orgue de l’interaction, les relations
médiatisées ne constituant qu’un entre-deux rencontres, elle perd
aujourd’hui une part de sa centralité et se trouve plus facilement mise en
équivalence avec d’autres modalités d’interactions médiatisées. On peut en
particulier supposer que la diffusion progressive du mode connecté, le lien
continu à l’autre via les dispositifs techniques rend moins décisive la place
de la rencontre, plus contraignante en termes de partage du temps et de
l’espace. On peut donc faire l’hypothèse d’un déplacement des pratiques de
sociabilité, qui accorderaient une place croissante aux contacts médiatisés,
tout en considérant que les formes globales de la sociabilité (taille des
réseaux, évolution avec le cycle de vie…), indépendamment des médias, ne
se sont pas considérablement transformées.
119
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En effet, la structuration des liens autour des variables de temps,
d’espace et d’activités ne se modifie pas sensiblement avec les nouvelles
technologies de communication [Gournay, Smoreda, 2003]. Les rencontres à
distance avec des anonymes sur internet ne deviennent pérennes et ne pren-
nent de l’importance aux yeux des personnes que si elles se renforcent, un
jour ou l’autre, par des rencontres de visu. On observe dans les échanges au
sein des mondes virtuels, comme celui des jeux en réseau à univers persistant,
les mêmes phénomènes d’homophilie sexuelle et sociale que dans la vie
réelle [Largier, 2002; Rivière, 2000 b; Smoreda, Licoppe, 2000], etc. Les
transformations significatives se jouent donc plutôt autour de la multiplication
des actes de communication, laquelle implique une disponibilité accrue des
personnes et des stratégies de stratification des réseaux de correspondants en
fonction des outils, des lieux et des moments de la journée. C’est, à nos yeux,
l’un des principaux avantages de la notion d’entrelacement que de permettre de
montrer la nouveauté de certaines pratiques de communication, tout en rap-
pelant que ces transformations sont inséparablement accolées au monde des
relations sociales ordinaires, dont elles sont constamment solidaires.
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Notes
1 Beaucoup de travaux auxquels il est fait allusion dans cet article de synthèse ont été
réalisés au sein du laboratoire de sociologie des usages de la direction R & D de
France Télécom. Nous remercions nos collègues avec lesquels beaucoup de ces
recherches ont été entreprises: Houssem Assadi, Thomas Beauvisage, Armelle Bergé,
Chantal de Gournay, Fabien Granjon, Benoît Lelong, Christian Licoppe, Céline
Metton, Anne-Sylvie Pharabod, Carole-Anne Rivière et Julia Velkovska.
2 À cet égard, les enquêtes sur le trafic téléphonique, tout comme les enquêtes sur les
contacts en face-à-face, n’ont pas su, et ne savent toujours pas, intégrer la sociabilité
professionnelle dans une analyse d’ensemble des relations sociales des individus. Ce
partage, très marqué pour le travail salarié, n’a pu être levé que par l’analyse des
sociabilités des petits professionnels, des télétravailleurs et des professions ensei-
gnantes, intellectuelles et artistiques chez lesquelles le marquage des territoires fami-
liaux/amicaux et professionnels est moins fort [Gournay, 1997; Mallard, 2003].
3 Cette observation surprendra les chercheurs de l’Insee quand ils la retrouveront dans
les données de l’enquête PCV « Réseaux de parenté et entraide » [Crenner, 1998],
tant l’idée d’une substitution entre usages du téléphone et coprésence en face-à-face
semblait aller de soi.
4 Données de l’ART (http://www.art-telecom.fr).
5 Cette accélération des contacts se déployant sur une gamme variée d’outils accom-
pagne les phénomènes de contraction temporelle abordée par Francis Jauréguiberry
dans le présent ouvrage.
6 Il faut noter que pour parvenir à un tel résultat, il a fallu mettre en place une plate-
forme permettant d’identifier et de décomposer tous les types d’usage sur internet.
L’analyse de données désagrégées de parcours sur internet autorise à reconstruire la
manière dont les différents types d’usage (recherche d’information, communication
interpersonnelle en temps réel ou différé…) sont entrelacés dans les pratiques. Cette
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plate-forme d’observation a été mise au point dans le cadre d’un projet coopératif du
RNRT SensNet, entre la division R & D de France Télécom, Nielsen/Netratings, le
Limsi (CNRS) et l’université Paris-III. Elle a pu être exploitée dans le cadre d’un
projet sur les usages des bibliothèques numériques. Voir Assadi, Beauvisage [2003].
7 Sur la typologie des usages d’internet selon la place accordée par les utilisateurs aux
échanges interpersonnels, voir Beaudouin [2002].
8 Ces observations font écho aux vives discussions engagées autour de la thèse de
Robert Putnam [1995] sur l’érosion du capital social aux États-Unis. Dans ces débats,
les partisans et les adversaires de la thèse ont également utilisé les données hétéro-
gènes pour argumenter leur position, données dans lesquelles le rôle des relations
électroniques apparaît majeur [Fischer, 2001]. En particulier, la définition de la com-
munauté et des contacts en face-à-face se place au centre des discussions sur la trans-
formation de la vie sociale et l’émergence d’une communauté d’un autre type basée
en partie sur les contacts électroniques (par exemple, Quan-Haase, Wellman [2004]).
En effet, suivant qu’on prend en compte ou non les échanges électroniques, la vision
des sociabilités actuelles peut se modifier profondément.
Nouvelles technologies XP4 10/05/05 9:04 Page 123
... Émergent alors des exceptions aux règles qu'ils ont construites, des failles dans le cadre a priori bien structuré de leur pratique, qui sont catalysées par le caractère « public » des outils : manquements à l'évaluation du statut de l'information publiée ou de son interprétation, étourderies ou gaffes dans la diffusion d'une information à des destinataires inopportuns. Tous ces menus faits, issus de l'action-interaction, rendent la structuration de l'usage vulnérable, conséquence d'un « entrelacement des usages », mais aussi « des médias », tel que l'avaient décrit Cardon et al. (2005). S'ils ont conscience de ce risque, les individus qui se connectent, affichent leurs activités, voire s'exposent, se disent « prêts » à le prendre, car la valeur estimée de cette forme de visibilité dépasse a priori le coût du risque 10 . ...
... We begin with a reminder that, in their capacity as communication devices, technologies can be used for two main purposes (Cardon et al. 2005): 1) to enrich daily interactions by adding to faceto-face meetings, thereby "interlacing" contacts (well-illustrated by technology use by teenagers); and 2) to substitute for face-to-face interactions, especially when regular contact is no longer possible. Migrants' use of technologies to maintain ties with family and friends falls more into the second purpose category. ...
Article
Full-text available
Today’s technologies have contributed strongly to the diversity and intensity of international migration, such that they may be considered an inherent aspect of migration. Migrants’ use of technologies has received increasing attention from researchers. Moreover, because the current research on technology use by migrants comprises a variety of research objects, it is difficult to gain an overall understanding of the field. Based on a literature review, this article proposes an overview of the field of technologies and migration as a “mapping” of the main research objects examined in this field.
... Analyser leurs usages suppose donc d'examiner les contextes particuliers dans lesquels ces écrits sont rédigés et rendus publics, mais aussi la façon dont ils sont appropriés par des lecteurs. Cet objectif requiert également de prendre en compte la manière dont les pratiques d'écriture et de lecture mobilisent l'outil dans une dynamique d'entrelacement (Cardon et al., 2005 Des traitements très divers peuvent être réalisés à partir du trafic pour étudier les pratiques d'écriture. Nous avons ainsi calculé un certain nombre d'indicateurs de contributions qui seront présentés ultérieurement. ...
Article
Full-text available
The federating theme of Web 2.0 applies to the most recent information technologies, one of the essential properties of which is extensive diffusion in the private and professional spheres. This article examines the corporate uses of Web 2.0, through an exploratory study of one of its most emblematic tools, the Wiki. The authors examine the processes of appropriation by individuals, and the effects of the organizational dynamics underlying them. The theoretical analysis and the plurality of the empirical data collected (observation of traffic, quantitative and qualitative study) underscore the diversity of the situations encountered. They also highlight the processes of adjustment between the various organizational and individual levels.
Article
Nous questionnons l’utilité perçue par les salariés des outils de réseau social en entreprise, dans l’exercice de l’activité professionnelle. L’enquête, quantitative et qualitative, menée dans une grande entreprise française du secteur des TIC, montre un faible usage professionnel des réseaux sociaux numériques et identifie des types d’usager associés à des types d’usage et des types de réseau ; deuxièmement, que l’usage crée l’usage et accroît son intérêt, mais qu’il est individualisé et que son sens est désaffilié de l’entreprise, même si le nom de celle-ci peut être spécifié dans le profil de l’usager.We address the question of employees' perceived usefulness of social networking sites in the exercise of their professional activity. The survey, quantitative and qualitative, conducted in a large French company from the ICT sector, shows a low level professional use of online social sites. We identify types of users, associated with types of use and types of networks. If the usage creates the usage, it is individualized and means it is disaffiliated from the company.
Article
El artículo pretende abordar la manera en que la confianza se instala progresivamente entre dos desconocidos puestos en relación en una página web de encuentros amorosos. Estudiando en detalle la progresión de las "trayectorias de confianza", podemos comprender cómo los usuarios identifican las propiedades específicas de los distintos dispositivos de comunicación para ir franqueando las etapas de la confianza. El dispositivo que permite iniciar la relación es completado gracias a nuevas mediaciones que dan acceso a información nueva. Esta gestión prudente de la relación y de su progresión se apoya en la complementariedad de las herramientas que permiten saber más y más sobre el Otro. Si el proceso es exitoso, se producirá el encuentro físico y la confrontación de los cuerpos.
Article
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El artículo pretende abordar la manera en que la confianza se instala progresivamente entre dos desconocidos puestos en relación en una página web de encuentros amorosos. Estudiando en detalle la progresión de las “trayectorias de confianza”, podemos comprender cómo los usuarios identifican las propiedades específicas de los distintos dispositivos de comunicación para ir franqueando las etapas de la confianza. El dispositivo que permite iniciar la relación es completado gracias a nuevas mediaciones que dan acceso a información nueva. Esta gestión prudente de la relación y de su progresión se apoya en la complementariedad de las herramientas que permiten saber más y más sobre el Otro. Si el proceso es exitoso, se producirá el encuentro físico y la confrontación de los cuerpos.
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Que ce soit avec les parents, les amis, les collègues, voire les commerçants, les relations directes d’ordre privé (hors téléphone) sont en baisse. Ainsi en quinze ans, le nombre de salariés ayant eu dans la semaine une conversation extra-professionnelle (cinéma, politique, sports...) avec un collègue s’est réduit de 12 %. Simultanément, les relations accusent une perte de 26 % avec les commerçants et de 17 % avec les amis alors que les relations de voisinage et de parenté résistent mieux avec - 7 %. Cet affaiblissement de la sociabilité dans le monde professionnel, mais au-delà dans la sphère privée, semble être en partie la conséquence des évolutions récentes du monde du travail.
Article
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ELECTRONIC CONSTRUCTION OF THE SOCIAL THROUGH PERSONAL SITES The example of music As areas of experimentation (of mise en scène of a "passion" and encounters with a public), personal sites have to be treated as individual learning processes. In this study we focus on music, concentrating on sites that have reached a high degree of maturity in the expression of a passion and in the extent to which the audience is taken into account. We show a wide diversity of approaches to site design, depending on type of music and relationship with it. Creation of a site is characterized by tension between the wish to produce original documents and the necessity of creating new opportunities for contact with the public. Updating the site and managing the network formed around it gradually become more important than proposing lasting content. Passion and public are constituted and adjusted jointly through the site.
Article
Drawing upon empirical studies of domestic uses of the telephone, fax and answering machine, we try to define that which, in people's management of their family and private lives, spills over into the time and space of salaried work. Exploring the hypothesis of the abolition of boundaries between the private and professional spheres, the article reaches the conclusion that the rift goes beyond the spatial configurations traditionally based on the separation between work and home. The notion of the personal sphere derives more from individual practices which cut out a personal space for communication within the home or office. The identity of each sphere (private and professional) remains strong despite their transfer beyond their « natural » boundaries.
Article
The observation of uses of the telephone and related practices in a group of young Parisians characterized by a degree of social marginality and bound by a sense of affinity, reveals the importance of this communication tool in the organization and functioning of the group. This network of friends is formed on the basis of leisure activities and shared interests (music, parties, fashion, etc.). The very regular telephone contact reflects their need for strongly cohesive relationships. It also attests to the adhesion of each member to the group and of his or her ability to use the network of friends to organize daily activities.
Article
Journal of Democracy 6.1 (1995) 65-78 As featured on National Public Radio, The New York Times, and in other major media, we offer this sold-out, much-discussed Journal of Democracy article by Robert Putnam, "Bowling Alone." You can also find information at DemocracyNet about the Journal of Democracy and its sponsor, the National Endowment for Democracy. Many students of the new democracies that have emerged over the past decade and a half have emphasized the importance of a strong and active civil society to the consolidation of democracy. Especially with regard to the postcommunist countries, scholars and democratic activists alike have lamented the absence or obliteration of traditions of independent civic engagement and a widespread tendency toward passive reliance on the state. To those concerned with the weakness of civil societies in the developing or postcommunist world, the advanced Western democracies and above all the United States have typically been taken as models to be emulated. There is striking evidence, however, that the vibrancy of American civil society has notably declined over the past several decades. Ever since the publication of Alexis de Tocqueville's Democracy in America, the United States has played a central role in systematic studies of the links between democracy and civil society. Although this is in part because trends in American life are often regarded as harbingers of social modernization, it is also because America has traditionally been considered unusually "civic" (a reputation that, as we shall later see, has not been entirely unjustified). When Tocqueville visited the United States in the 1830s, it was the Americans' propensity for civic association that most impressed him as the key to their unprecedented ability to make democracy work. "Americans of all ages, all stations in life, and all types of disposition," he observed, "are forever forming associations. There are not only commercial and industrial associations in which all take part, but others of a thousand different types -- religious, moral, serious, futile, very general and very limited, immensely large and very minute. . . . Nothing, in my view, deserves more attention than the intellectual and moral associations in America." Recently, American social scientists of a neo-Tocquevillean bent have unearthed a wide range of empirical evidence that the quality of public life and the performance of social institutions (and not only in America) are indeed powerfully influenced by norms and networks of civic engagement. Researchers in such fields as education, urban poverty, unemployment, the control of crime and drug abuse, and even health have discovered that successful outcomes are more likely in civically engaged communities. Similarly, research on the varying economic attainments of different ethnic groups in the United States has demonstrated the importance of social bonds within each group. These results are consistent with research in a wide range of settings that demonstrates the vital importance of social networks for job placement and many other economic outcomes. Meanwhile, a seemingly unrelated body of research on the sociology of economic development has also focused attention on the role of social networks. Some of this work is situated in the developing countries, and some of it elucidates the peculiarly successful "network capitalism" of East Asia. Even in less exotic Western economies, however, researchers have discovered highly efficient, highly flexible "industrial districts" based on networks of collaboration among workers and small entrepreneurs. Far from being paleoindustrial anachronisms, these dense interpersonal and interorganizational networks undergird ultramodern industries, from the high tech of Silicon Valley to the high fashion of Benetton. The norms and networks of civic engagement also powerfully affect the performance of representative government. That, at least, was the central conclusion of my own 20-year, quasi-experimental study of subnational governments in different regions of Italy. Although all these regional governments seemed identical on paper, their levels of effectiveness varied dramatically. Systematic inquiry showed that the quality of governance was determined by longstanding traditions of civic engagement (or its absence). Voter turnout, newspaper readership, membership in choral societies and football clubs -- these were the hallmarks of a successful region. In fact, historical analysis suggested that these networks of organized reciprocity and civic solidarity...
Article
This chapter goes further in breaking the concept of social ties into more revealing formulations. It shows that people use technologies in different ways to support different types of relationships. Each has its different mode. For instance, a 'connected presence' is maintained not through the communication of information in detail and depth but through little gestures that are easier with some technologies than with others. Technology is used to enable people to find an effective 'rhythm' to their social lives. People try to maintain their strong ties, but they also use different techniques depending on the behavioural costs of communication. If communication is cheap, they can maintain their ties with large quantities of relatively meaningless chitchat. When it is expensive, each communication episode is made to count more.
Article
BY WORD OF MOUTH Analysis of commercial use of the telephone in small businesses The telephone is a tool regularly used by all very small businesses (VSBs) to create and maintain relations with their economic environment. This article, which draws on a quantitative survey on over 800 VSBs, analyses commercial use of the telephone by combining business data with data on telephone traffic and uses. The analysis highlights the dynamic and asymmetrical nature of telephony in VSBs, and proposes a typology of uses that takes into account different modes of inscription of the telephone in business relations.
Article
BIRTH OF A FIRST CHILD Ranking social relations and modes of communication The birth of a first child is a crucial, founding event in the creation of a family and in the daily and social lives of couples. The study presented here assesses the effects of this event on social networks and communication practices. It also examines how the actors themselves use communication tools to manage, maintain or even select their networks of relations. The analysis reveals two hierarchies – one of interpersonal relations and the other of modes of communication – organized around the baby’s birth. These can be seen as a norm or language through which closeness or distance are expressed. The young parents’ interlocutors identify their position in the couple’s network by the tools and modalities chosen to interact with them.
Article
SO FAR YET SO NEAR: TIES AND COMMUNICATIONS PUT TO THE TEST This article draws on research carried out between 1998 and 2000 on households which had moved from one region of France to another, and discusses the effects of these moves on sociability and the role telecommunications play. The analysis deliberately focuses on the problem of maintaining ties and brings out how the most long-standing ties are given special value by geographically mobile households – as though having ties which go back a long time compensated for being spatially uprooted. The wish to maintain ties notwithstanding geographical distance means that use of the telephone shifts from being mainly a tool for coordination to being one which substitutes for face-to-face contact. We also note that the increasing importance of new means of telecommunications (mobile phones, e-mail, etc.) is tending to modify who, within the family, is responsible for handling sociable contacts with friends and relatives.