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La justice reproductive, ou l’application du prisme de la justice sociale à la santé et aux droits sexuels, reproductifs et maternels

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Abstract

La justice reproductive est à la fois un cadre d’analyse et de pratiques et un mouvement social qui a émergé aux États-Unis pendant les années 1990. Le terme a été consacré par des femmes africaines-américaines lors de la Conférence internationale sur la population et le développement qui a eu lieu au Caire en 1994. Il est le résultat de l’amalgame entre « justice sociale » et « droits reproductifs ». La justice reproductive situe l’accomplissement de la pleine autonomie sexuelle et reproductive des femmes et des filles au sein d’un projet plus large de justice sociale. Ce mouvement a émergé de l’initiative de femmes racisées et autochtones et continue d’être majoritairement porté par elles.
LA JUSTICE REPRODUCTIVE,
ou l’application du prisme
de la justice sociale
à la santé et aux droits sexuels,
reproductifs et maternels
Ce document n’aurait pu être réalisé sans le soutien
Des membres du Comité justice reproductive :
- Abby Lippman
- Ainsley Jenicek
- Diahara Traore
- Diana Lombardi
- Emelia Koberg
- Geneviève Pagé
- Hannah Harris-Sutro
- Marie-Élaine LaRochelle
- Mona Greenbaum
- Nathalie Parent
- Olivia Kamgain
- Pascale Brunet
- Wassyla Hadjabi
Des participantes aux tables rondes, à Montréal et à Sherbrooke
De Lyne Kurtzman du Service aux collectivités de l’UQAM, Pre. Line Chamberland
et Sabrina Maiorano
Des membres du conseil d’administration de la FQPN
De l ’é quipe des travailleuses :
- Charli Lessard
- Karine-Myrgianie Jean-Francois
- Magaly Pirotte
- Sophie de Cordes
De la Fondation Béati et de la Fondation Solstice
Un merci tout particulier à Abby Lippman pour son aide et son soutien inconditionnel tout
au long du processus de recherche et de rédaction.
Illustrations: Alexia de Bastiani
Mise en page : David Widgington
Fédération du Québec pour le planning des naissances
514-866-3721
fqpn.qc.ca
1
INTRODUCTION
La justice reproductive est à la fois un cadre d’analyse et de pratiques et
un mouvement social qui a émergé aux États-Unis pendant les années
1990. Le terme a été consacré par des femmes africaines-américaines lors
de la Conférence internationale sur la population et le développement qui
a eu lieu au Caire en 1994. Il est le résultat de l’amalgame entre «justice
sociale» et «droits reproductifs». La justice reproductive situe l’accom-
plissement de la pleine autonomie sexuelle et reproductive des femmes et
des filles au sein d’un projet plus large de justice sociale. Ce mouvement a
émergé de l’initiative de femmes racisées et autochtones et continue d’être
majoritairement porté par elles.
Qu’est-ce que la justice reproductive ?
« La justice reproductive est une approche positive qui relie la
sexualité, la santé et les droits humains aux mouvements pour la
justice sociale en plaçant l’avortement et les enjeux de santé re-
productive dans le contexte plus large du bien-être et de la san
des femmes, des familles et des communautés. Elle intègre natu-
rellement les droits humains individuels et collectifs, droits qui sont
particulièrement importants pour les communautés marginalisées.
Nous croyons que la capacité d’une femme à déterminer sa vie re-
productive est directement liée aux conditions dans lesquelles évo-
lue sa communauté et n’est pas uniquement une question de choix
personnel et d’accessibilité. Si une femme fait partie d’une commu-
nauté dont les droits humains ne sont pas respectés, par la présence
de dangers environnementaux ou le manque d’accès à des soins de
santé de qualité par exemple, ses décisions par rapport à son corps
ne pourront être prises sur des bases strictement individuelles. La
justice reproductive aborde les enjeux du contrôle des populations,
de l’autodétermination des corps, des droits des immigrant.e.s, de
la justice économique et environnementale, de la souveraineté, du
militarisme et des injustices criminelles parce que ces oppressions
dirigées envers un groupe ou une communauté limitent les droits
humains individuels. »
(Ross. 2011. Traduction libre)
2
Le terrain de lutte de la justice reproductive est celui des oppres-
sions qui touchent à la vie sexuelle, reproductive et maternelle
des femmes et des filles, sous toutes leurs formes, et sur les condi-
tions sociales, politiques, économiques et culturelles qui contri-
buent à produire, renforcer et perpétuer ces oppressions.
Pourquoi la FQPN a-t-elle décidé de travailler sur la justice reproductive ?
Forte de 40 ans d’histoire et de militance en faveur de la santé et des droits
sexuels et reproductifs, la Fédération du Québec pour le planning des
naissances (FQPN) a senti le besoin de remettre en question son cadre
d’analyse et ses pratiques afin de mieux remplir sa mission qui est de:
informer et encourager la réflexion critique ;
défendre les droits des femmes ;
promouvoir le libre choix face à la maternité.
La FQPN travaille sur ces enjeux dans une perspective féministe, de pro-
motion de la santé et de justice sociale.
De 2008 à 2010, la FQPN s’est engagée dans un processus de planification
stratégique avec le soutien de la Fondation Solstice afin d’harmoniser ses
enjeux et ses luttes avec le contexte social et politique contemporain au
Québec. Un des constats qui a suscité cette réflexion était celui du décalage
entre la volonté affichée de défendre les droits sexuels et reproductifs de
toutes les femmes et l’uniformité relative en matière de représentation
sociale de l’organisme et de ses membres. La FQPN a conclu que les enjeux
portés par l’organisme et ses façons de faire ne rejoignaient pas les femmes
dans leurs diversités et qu’il fallait entamer un processus de réflexion sur
sa mission et sur les moyens mis en œuvre pour la réaliser.
Des recherches sur les initiatives dans le domaine de la santé et des droits
sexuels et reproductifs ont mené léquipe de travailleuses et les membres
du conseil d’administration à se familiariser avec la justice reproductive.
Issu des revendications de femmes autochtones et racisées et des critiques
formulées envers le mouvement pro-choix mainstream (ou du courant
dominant, c’est-à-dire institutionnalisé et portant la voix des femmes de la
majorité) états-unien, ce cadre d’analyse et de pratiques est apparu porteur
de réflexions et d’enseignements utiles à la démarche de la FQPN.
CONCEPT CLÉ
3
Le mouvement pour la justice reproductive, bien qu’issu de contextes so-
ciaux et politiques différents de ceux du Québec, est une source d’appren-
tissage et d’inspiration pour la FQPN qui souhaite améliorer ses pratiques,
ses revendications et la manière dont elle formule les enjeux qu’elle aborde.
L’intégration des analyses et des pratiques du mouvement pour la justice
reproductive devrait lui permettre de mieux répondre aux besoins des
femmes et des filles, dans toutes leurs diversités, et ce, afin de contribuer
pleinement à un mouvement plus vaste en faveur de la justice sociale
pour toutes et tous sur ce territoire colonisé qu’on appelle aujourd’hui le
Québec.
Une démarche qui a pris plusieurs formes :
la mise sur pied d’un «Comité justice reproductive» composé de
femmes aux expériences, compétences et identités diversifiées, qui
contribuent activement à l’aventure en y apportant généreusement
leurs savoirs, leurs expériences et leurs réflexions;
une recherche en partenariat avec le Service aux collectivités de
l’UQAM afin de documenter le mouvement et de rendre ses analyses
accessibles en français;
une recherche «terrain» sous forme de tables rondes réalisées avec
des groupes et des personnes vivant des réalités diverses. Celles-ci
avaient pour objectif de prendre conscience des enjeux liés à la santé
et aux droits sexuels, reproductifs et maternels au Québec et de leur
articulation avec les différents systèmes doppression ;
et finalement, une tentative d’intégration permanente des réflexions et
enseignements découlant de ces activités dans les débats et les prises
de position de l’organisme.
Ce document présente la justice reproductive et son contexte d’émer-
gence aux États-Unis; ses bases théoriques et pratiques; les limites et les
critiques du mouvement; et enfin, les applications possibles de ce concept
dans le travail de la FQPN et de ses allié.e.s.
La FQPN espère ainsi contribuer au processus de construction collective
continue d’un mouvement de défense de la santé et des droits sexuels,
reproductifs et maternels dynamique, inclusif et solidaire dans une
société plus juste et égalitaire, pour toutes et tous.
4
I. LA JUSTICE REPRODUCTIVE AUX ÉTATS-UNIS,
UNE BRÈVE PRÉSENTATION1
A) Qu’est-ce que la justice reproductive?
« La justice reproductive est l’état de bien-être physique, mental,
spirituel, politique, économique, et social des femmes et des filles.
Elle devient une réalité lorsque chaque femme et chaque fille a le
pouvoir et les ressources économiques, sociales et politiques néces-
saires pour faire des choix sains à propos de son corps, de sa sexua-
lité et de sa reproduction, pour elle-même, pour sa famille et pour
sa communauté et dans toutes les sphères de sa vie. »
(ACRJ. 2005. Traduction libre)
De plus, la justice reproductive est un processus transformateur qui vise à
corriger les iniquités de pouvoir et à provoquer des changements systé-
miques à long terme, en s’appuyant sur le leadership des communautés qui
vivent le plus doppressions.
1 Cette première partie s’appuie sur les textes fondateurs du mouvement pour la justice
reproductive, écrits par ses actrices. Soit, principalement : Undivided Rights : Women of
Color Organize for Reproductive Justice, Silliman et al.(2004), A New Vision, ACRJ (2005),
The Reproductive Justice Briefing Book, Collectif, (2007) et Understanding Reproductive
Justice, L. Ross, (2006, mise à jour 2011)
Les principes, analyses et critiques du mouvement sont traduits et consignés tels que
formulés par leurs auteures. Il est à noter qu’il y a eu une évolution et un raffinement des
définitions et des concepts liés à la justice reproductive au fil du temps. Ainsi, alors que les
premiers textes mentionnaient exclusivement « les femmes et les filles », les textes plus
récents parlent des « femmes et des individus » pour inclure les réalités queer et trans*
(défini plus loin dans le texte). Ceci explique un certain manque d’uniformité dans le texte.
Ceux et celles qui sont intéressés par une analyse plus contemporaine du mouvement
peuvent consulter les sites Web de Sistersong ou Forward Together (anciennement Asian
Communities for Reproductive Justice) ou les média sociaux qui annoncent les événements
et hébergent la plupart des débats et discussions.
5
Pour en apprendre davantage sur les fondements de la justice reproduc-
tive, il est possible de consulter sur le site Web de la FQPN la traduction
en français du texte«Understanding Reproductive Justice» de Loretta
Ross, une des fondatrices du mouvement.
La justice reproductive prend sa source dans la lutte et la résistance de femmes
autochtones et racisées contre les multiples oppressions reproductives qui
contraignent leur autonomie corporelle et leur destinée reproductive.
L’oppression reproductive est le contrôle et l’exploitation des
femmes, des filles et des individus à travers leur corps, leur sexua-
lité, leur travail et leur reproduction. Le contrôle des femmes et
des individus devient ainsi un moyen stratégique pour contrôler
des communautés entières. Cette logique s’appuie sur des systèmes
d’oppression basés sur la « race », l’(in)capacité, la classe, le genre, la
sexualité, l’âge ou le statut migratoire.
« La justice reproductive a de profondes racines. Elle est ancrée dans
l’histoire de l’esclavage, du mouvement pour les droits civiques et
de la contrainte en matière de stérilisation et de contraception. Elle
se réfère aussi à la discrimination bien réelle vécue par différents
groupes, comme les femmes utilisatrices de drogues, celles vivant
en situation de handicap ou celles qui vivent dans des communau-
tés économiquement défavorisées. Ce sont surtout des femmes ra-
cisées qui ont amorcé ce mouvement en associant les enjeux de jus-
tice sociale et de santé reproductive. Dans les années 1960 et 1970,
des femmes comme Shirley Chisholm et Frances Beal ont travaillé
avec d’autres femmes œuvrant au sein des organismes féministes
et des organismes de défense des droits reproductifs mainstream
pour faire en sorte que le discours entourant les droits reproductifs
aborde l’ensemble des enjeux de justice sociale qui concernent les
femmes, comme l’accès aux soins de santé, la garde des enfants et
les débouchés économiques. Des femmes latinas et de communau-
tés économiquement défavorisées se sont également mobilisées
contre les actes de contrainte en matière de reproduction, comme
la stérilisation forcée, ce qui a entraîné le durcissement des direc-
tives en matière de stérilisation qui sont toujours en vigueur à ce
jour. »
(Gillian et al. 2009. Traduction libre)
6
B) Pourquoi un nouveau cadre de revendication ?
Le mouvement pour la justice reproductive a émergé du constat fait par
des femmes autochtones et racisées que le mouvement pro-choix mainstream
états-unien ne les incluait pas vraiment, pas plus qu’il n’abordait les enjeux
les plus urgents ou pertinents pour elles. Leurs critiques peuvent être caté-
gorisées selon trois axes: la primauté du droit à l’avortement, le «choix»
et les alliances du mouvement.
La primauté de l’avortement
Le droit à l’avortement a été le principal et souvent unique enjeu de lutte
du mouvement pro-choix mainstream états-unien. Toutefois, bien que la
revendication de ce droit soit fondamentale, cet objectif unique n’a pas tenu
compte des besoins des femmes qui, au même moment, subissaient des sté-
rilisations et des avortements contraints, le placement forcé de leurs enfants
dans des institutions de l’État ou se voyaient imposer des restrictions quant
au nombre denfants qu’elles avaient le droit d’avoir (p. ex., par l’entremise
de la politique de «plafond familial» pour les personnes qui reçoivent de
l’aide sociale aux États-Unis). Ces pratiques, qui constituent des violations
importantes des droits et de l’autonomie reproductive, ont majoritairement
concerné des femmes en situation de pauvreté, autochtones et racisées, en
situation de handicap ou marginalisées d’une quelconque manière.
C’est la raison pour laquelle des femmes autochtones et racisées ont arti-
culé le concept d’oppression reproductive qui englobe tous les types de
violence et de coercition qui peuvent affecter la santé et les droits sexuels,
reproductifs et maternels des femmes et des filles.
7
L’oppression reproductive s’inscrit dans le contexte plus large du
contrôle des populations qui comprend le contrôle de la fertilité
et de la reproduction des femmes, mais aussi les politiques migra-
toires, la gestion du déplacement des communautés, le système
carcéral, etc.
Le « choix »
Le mouvement pro-choix mainstream états-unien a milité pour le
«choix» dans une perspective strictement individuelle. Ce faisant, il a
occulté le contexte social et économique dans lequel le choix s’effectue: il
n’a pas tenu compte des iniquités structurelles et systémiques qui limitent
les choix des femmes, notamment de celles qui font partie de groupes ou
de communautés traditionnellement marginalisés. Le fait qu’un droit soit
garanti pour toutes ne signifie pas que toutes sont en mesure d’exercer ce
droit.
Un exemple de l’inégalité de fait entre des femmes ayant théoriquement le
même droit est l’amendement Hyde et ses conséquences. Voté au Congrès
américain en 1976, cet amendement fait en sorte que les femmes qui
bénéficient d’une couverture médicale fédérale (autochtones, militaires,
en situation de handicap ou qui reçoivent de l’aide sociale) nont pas accès
au remboursement de l’avortement. Elles ont, comme les autres femmes, le
droit d’avorter, mais en ont-elles les moyens? Malgré cette inégalité d’accès
à l’avortement, peu de groupes pro-choix se sont réellement attaqués à
l’amendement Hyde. Tout comme ils ne se sont pas mobilisés contre les
politiques néolibérales et le démantèlement de l’État qui ont pourtant eu
8
de terribles répercussions sur les services sociaux et de santé, et donc sur
la santé et les droits sexuels, reproductifs et maternels des femmes et des
filles.
En somme, le mouvement pro-choix mainstream aux États-Unis a démon-
tré un manque d’analyse selon les axes de la classe et de la «race», ainsi
qu’un manque de solidarité. Un mouvement solidaire aurait dû (et doit)
mettre de l’avant les besoins et les droits de toutes les femmes et défendre
l’accès de toutes aux services de santé sexuelle, reproductive et maternelle.
Les alliances parfois douteuses
Pour protéger le droit à l’avortement, certains groupes pro-choix états-
uniens ont formé des alliances ponctuelles et stratégiques avec des orga-
nisations et des personnes favorables à l’avortement pour une multitude
de raisons, parfois très éloignées du respect de l’autonomie des femmes.
Ainsi, des libertarien.ne.s (qui rejettent toute intervention de l’État) ou
des personnes racistes et eugénistes (qui soutiennent l’avortement parce
qu’il permettrait selon elles une diminution de la criminalité, des charges
sociales et des naissances au sein des communautés racisées et/ou immi-
grantes) ont à certains moments rejoint les rangs du mouvement pro-
choix.
Ces alliances ont altéré la confiance des femmes traditionnellement mar-
ginalisées envers un mouvement qui a parfois préféré privilégier les gains
politiques stratégiques à une vision politique respectueuse de leur autono-
mie et de leur capacité à déterminer leur propre destinée reproductive.
Cela dit, il y a tout de même eu des alliances affinitaires entre les mou-
vements pour la santé des femmes autochtones et racisées et certaines
branches du mouvement féministe qui adoptaient une analyse de classe et
avec les féministes radicales, qui militaient aussi pour la fin de la stérilisa-
tion forcée et avaient une vision critique du contrôle des populations.
Cependant, il manquait encore un cadre d’analyse qui parviendrait à
articuler la santé et les droits sexuels, reproductifs et maternels, les
droits humains et la justice sociale.
9
C) L’émergence du mouvement
Lémergence du mouvement pour la justice reproductive est associée par
les militantes à plusieurs facteurs :
la multiplication dorganismes pour et par des femmes racisées
pendant les années 1980, qui a permis de développer une analyse des
effets de l’intersection des formes doppression sur les vies sexuelles,
reproductives et maternelles des femmes de diverses communautés;
une période de productions universitaires très fertile, avec la publica-
tion de textes fondateurs sur l’intersection de la «race», de la classe,
du genre et de l’orientation sexuelle, qui ont mené à la théorisation de
l’intersectionnalité;
des conférences internationales où sont articulés des cadres de reven-
dications fondés sur les droits humains;
la création de réseaux tels que le Women of Color Coalition for
Reproductive Health Rights (WOCCRHR) (1987-1995) et SisterSong
Women of Color Reproductive Health Collective, (actif depuis 1997),
qui ont permis d’élaborer et de faire circuler des analyses, des outils
et des formations, ainsi que de renforcer le financement des groupes
existants et de favoriser lémergence de nouveaux groupes.
D) Ses objectifs
Les demandes des personnes et des groupes militant au sein du
mouvement pour la justice reproductive comprennent le droit
fondamental pour chaque femme de :
décider si et quand elle aura un enfant et de décider des conditions de
son accouchement;
décider de ne pas avoir d’enfant et d’avoir le choix de prévenir ou
d’interrompre une grossesse;
élever le ou les enfants quelle a déjà avec un soutien social adéquat,
dans des environnements sécuritaires et dans des communautés
saines, sans craindre d’être victime de violence de la part d’individus
ou de l’État.
10
Cette définition est celle que l’on retrouve dans la version de 2011 du texte
Understanding Reproductive Justice de Loretta Ross. Dans la version origi-
nale de 2006, l’auteure écrivait qu’il est important de se battre également
pour 1) le droit d’avoir des enfants. 2) Le droit de ne pas avoir d’enfants.
3) Le droit d’élever nos enfants et de choisir les circonstances de notre ac-
couchement, par exemple de recourir aux services d’une sage-femme. On
constate que la définition des objectifs de la justice reproductive a évolué
avec les années. Certaines définitions plus récentes ajoutent un quatrième
objectif qui est le droit d’exprimer librement sa sexualité2.
Le respect de ces droits exige, d’une part, d’éliminer toutes les
manières dont le corps, le genre et la sexualité des femmes et des
filles sont contrôlés et réglementés ; et d’autre part, de modifier
les contextes politiques, économiques, sociaux et structurels tels
que le racisme, l’éducation, les politiques environnementales, les ser-
vices sociaux, le système d’immigration, etc., qui ont un impact systé-
mique sur leur destinée sexuelle, reproductive et maternelle.
« La justice reproductive est une impulsion consciente visant à com-
biner l’idéal contradictoire de l’égalité et la réalité sociale de l’iné-
galité » dans le domaine de la santé et des droits sexuels, reproduc-
tifs et maternels.
(Ross. 2006. Traduction libre)
2 http://www.uua.org/reproductive/action/199536.shtml, consulté le 4 mars 2014.
11
E) Ses bases théoriques
Depuis ses débuts, le mouvement pour la justice reproductive aux États-
Unis a attiré l’attention sur les manières dont les personnes qui sont
marginalisées et opprimées en raison de leur genre, de leur racisation,
de leur sexualité, de leur (in)capacité, de leur statut migratoire ou autres
marqueurs de différenciation vivent des expériences différentes liées à la
reproduction, à la sexualité et à la maternité.
La justice reproductive utilise l’approche intersectionnelle comme base
d’analyse. Ce cadre théorique peut se résumer ainsi:
l’approche intersectionnelle est ancrée dans les expériences et le vécu
des personnes;
elle tient compte de la multiplicité des systèmes d’oppressions et de
leurs impacts combinés et simultanés sur les individus, les familles et
les communautés;
elle expose comment ces systèmes d’oppressions/de privilèges sont
maintenus par lentremise des structures sociales, politiques et institu-
tionnelles, mais aussi des interactions personnelles;
elle nous demande de réexaminer notre compréhension du pou-
voir et de l’oppression/privilège. Un individu ou un groupe peuvent
être simultanément en position de pouvoir et d’oppression selon les
contextes. Loppression est fluide et changeante, elle s’exerce à de
multiples niveaux et doit donc être combattue à tous ces niveaux.
Le fondement de l’approche intersectionnelle est la compréhension
du pouvoir et de sa répartition inéquitable selon les marqueurs de
différenciation (« race », classe, âge, genre, orientation sexuelle,
(in)capacité, etc.). Afin de rétablir l’équilibre des pouvoirs, il est
nécessaire de lutter contre l’oppression sous toutes ses formes (inter-
personnelle, structurelle, systémique), ce qui s’effectue notamment par
un travail de reconnaissance de l’oppression/des privilèges et un travail
de solidarité active afin de les déconstruire.
12
Exposer les privilèges
Lisez les affirmations suivantes et liez-les à l’identité correspondante
AFFIRMATION IDENTITÉS
Je peux ouvertement
parler de ma relaon avec
mon/ma partenaire dans mon
milieu de travail
Je peux trouver dans les
médias des représentaons
de personnes inspirantes qui me
ressemblent et auxquelles je
peux m’idener
Je peux com-
muniquer avec tous les
membres de ma famille et le
personnel de la santé, du système
d’éducaon et des services
sociaux
Je peux discuter
avec des personnes que
je ne connais pas sans qu’elles
s’autorisent à me demander à
quoi ressemblent mes organes
génitaux et comment je vis
ma sexualité
Je ne suis à toute n
praque jamais vicme
d’harcèlement sexuel dans la
rue. Je n’ai pas besoin de planier
mes déplacements dans les es-
paces publics an d’éviter d’être
harcelé sexuellement ou d’en
diminuer les risques
Mon quarer et
tous les établissements
et installaons qu’on y trouve,
y compris les services essenels
tels que les CLSC, bureaux de
vote et épiceries, me sont
accessibles
Je ne suis pas
en situaon de handicap
Mon expression de genre
est en accord avec mon sexe
biologique (je suis cisgenre)
Je suis entendant.e
Je suis hétérosexuel.le
Je suis un homme
Je suis blanc.he
13
Nommer les privilèges permet de se rendre compte de ce que plusieurs
tiennent pour acquis. Pourtant, ces privilèges ne font pas partie de la réa-
lité de nombreuses personnes, ce qui constitue un obstacle à leur dignité,
leur autonomie et au respect de leurs droits. Comprendre les inégalités
systémiques – et donc les systèmes d’oppression et de privilèges –, leurs
causes et la façon dont elles se manifestent permet de mieux les com-
battre et d’agir réellement en solidarité les un.e.s avec les autres.
F) Sa pratique
Un projet de justice reproductive doit:
placer les communautés les plus marginalisées en position de lea-
dership;
développer leurs compétences et leur pouvoir social, politique et
économique;
élaborer des plans de travail concrets (travailler par campagne, ou
projet);
intégrer des enjeux et des préoccupations issus de la communauté qui
traversent les axes de la classe, de la «race» et des générations, et les
porter sur la scène politique;
développer des réseaux avec des organisations alliées.
Améliorer la santé de travailleuses précaires
En Californie, la plupart des femmes qui travaillent dans les salons de
manucure et pédicure sont des immigrantes d’origine vietnamienne.
Elles ont des conditions de travail précaires et ne sont pas syndiquées.
Elles ont donc peu de moyens pour faire valoir leurs droits. Elles sont
également exposées à des produits toxiques qui peuvent causer des
cancers ou des troubles du développement chez les enfants exposés
in utero. Elles doivent ainsi souvent choisir entre leur santé et celle du
fœtus et l’emploi qui est la source de leurs revenus. Avec le soutien de
l’Asian Communities for Reproductive Justice, les travailleuses et leurs
allié.e.s se sont mobilisé.e.s pour obliger les fabricants de cosmétiques
à indiquer les substances potentiellement dangereuses présentes dans
leurs produits afin de pouvoir choisir le matériel qu’elles utilisent et
ainsi réduire leur risque dexposition à des substances toxiques.
14
Dignité et réunification familiale pour les femmes incarcérées
Aux États-Unis, le nombre de femmes incarcérées ne cesse d’augmenter.
Lorsqu’elles sont mères, ces femmes perdent leurs droits parentaux et
leurs enfants sont placés en famille d’accueil. Lorsquelles sont enceintes,
elles sont forcées d’accoucher menottées aux mains, aux pieds et à la
taille. Quelques femmes ayant vécu cette réalité se sont unies en 2001
pour créer le Rebecca Project for Human Rights et ont été en mesure de
lever l’obligation de menotter les femmes pendant l’accouchement dans
les prisons fédérales. Elles ont également obtenu un financement pour
des centres de traitement et de réhabilitation familiale, dans lesquels les
femmes peuvent être soignées tout en étant avec leur famille.
Mobiliser les communautés pour préserver
l’accès à l’avortement des adolescentes
En Californie, les législateurs tentent régulièrement de faire entériner des
réglementations qui obligeraient les adolescentes à obtenir l’accord de leurs
parents afin de pouvoir obtenir un avortement. Lors de la dernière tenta-
tive, des organismes comme California Latinas for Reproductive Justice se
sont mobilisés pour informer leurs différentes communautés sur ces pro-
positions. Ils ont élaboré des outils dans un langage adapté culturellement,
ont utilisé des relais non traditionnels pour faire circuler leur message
(p.ex., les leaders religieux, les radios communautaires), ont encouragé
ceux et celles qui n’avaient jamais voté à se prononcer sur cette question. Ils
ont également exercé des pressions sur une organisation influente qui sou-
tient les travailleurs et travailleuses agricoles afin quelle prenne position
contre le projet de loi, ce qu’elle a fait pour la première fois. La conséquence
de cette solidarité avec des milieux traditionnellement non rejoints par les
campagnes en faveur du libre choix a mené à la défaite de la proposition.
15
Ces trois initiatives sont autant d’exemples de projets qui ont fait
avancer concrètement la santé et les droits sexuels, reproductifs et ma-
ternels de toutes et tous. De plus, elles ont aussi contribué à la justice
sociale en redonnant un pouvoir politique et social à des personnes et
des communautés traditionnellement marginalisées dont les préoccu-
pations sont rarement portées sur la scène publique, et encore moins
entendues.
G) Réflexions critiques
Les assises théoriques et pratiques du mouvement pour la justice repro-
ductive aux États-Unis ont permis de penser autrement la défense de la
santé et des droits sexuels, reproductifs et maternels. Mais, comme tout
mouvement, la justice reproductive génère des questions et parfois des
réticences. Nous retranscrivons ici les réflexions des auteures de Undivided
Rights: Women of Color Organize for Reproductive Justice, un livre paru
en 2004 qui relate lémergence des groupes et initiatives qui ont fondé le
mouvement pour la justice reproductive.
La justice reproductive a permis de :
soutenir et renforcer le militantisme des femmes autochtones et raci-
sées. Celles-ci ont trouvé dans ce mouvement un espace où partager
les réalités liées à leur vie sexuelle, reproductive et maternelle et où
définir leurs propres priorités et modalités d’action;
favoriser le renforcement du pouvoir d’agir (empowerment) de
femmes issues de communautés traditionnellement marginalisées
grâce à des mécanismes de participation basés notamment sur le self-
help et la déconstruction des oppressions internalisées;
élargir la définition des droits reproductifs et agir pour qu’ils soient
respectés;
créer des espaces diversifiés afin que les voix et les besoins de toutes
les femmes soient portés et que l’expansion des droits reproduc-
tifs d’un groupe n ’e ntraîne pas la diminution des droits d’un autre
groupe;
mettre en valeur un féminisme radical qui remet en question un sys-
tème social, politique et culturel au complet plutôt qu’un féminisme
libéral qui ne milite que pour l ’é galité entre les sexes.
16
Limites et points de réflexions :
le mouvement pour la justice reproductive a émergé de l’organisation
des femmes racisées selon leurs appartenances: africaines-améri-
caines, latinas, autochtones, asiatiques et moyen-orientales. Cepen-
dant, ces «groupes» ne sont pas homogènes et les femmes qui les
composent peuvent avoir des besoins très différents les unes par rap-
port aux autres. L’organisation sur des bases d’appartenance «raciale»
a fait en sorte que le mouvement a moins tenu compte des questions
de sexualité, d’ (in)capacité et de classe. L’invisibilisation des enjeux
lesbiens au sein du mouvement a notamment été critiquée, tout
comme la présence majoritaire de femmes de la classe moyenne. Ces
enjeux ont été identifiés et ont mené à des transformations internes,
avec notamment l’intégration de sections LGBTQI (Lesbiennes, Gays,
Bisexual.le.s, Trans*3, Queers et Intersexes) dans les organismes ;
il existe une tension au sein des groupes et des coalitions quant au
type d’actions à entreprendre, et à leur portée. Certaines penchent en
faveur de l’action au cœur des communautés, d’autres en faveur des
grandes campagnes politiques et du lobbying. Les auteures de Undivi-
ded Rights coupent court à la discussion sur la radicalité des moyens;
selon elles, le simple fait de militer en faveur des femmes autochtones
et racisées, surtout si elles sont en situation de pauvreté, constitue en
soi un engagement radical ;
il est difficile de renouveler le leadership au sein du mouvement.
Les mères fondatrices sont des figures très fortes dont l’expertise est
constamment sollicitée, notamment par les médias et les organismes
mainstream, ce qui a comme effet pervers de détourner ces ressources
essentielles de la consolidation et du transfert des connaissances et
des compétences au sein de leur propre mouvement ;
il reste toujours difficile pour les organismes de femmes autochtones
et racisées de faire entendre leurs voix et que celles-ci soit prisent en
compte au sein des organisations féministes mainstream. Aucun or-
ganisme de femmes racisées et/ou autochtones n’avait par exemple été
originellement inclus dans la planification de la March for Womens
Lives en 2004 ;
3 Trans* est un terme « parapluie » qui englobe les réalités de toutes les personnes qui ne
sont pas cisgenres et qui peuvent se définir comme transexuelles, transgenres, travesties,
genderqueer, bispirituelles etc.
17
le financement est difficile à obtenir lorsque les objectifs d’un projet
ne sont pas précis et quantifiables. Le mouvement a tenté de répondre
à cette préoccupation en produisant des outils pour soutenir les or-
ganismes qui doivent demander des fonds, par exemple Growing the
reproductive justice movement, a toolkit for funders. Un autre obstacle
est la limitation «par population» du financement par les bailleurs
de fonds ; ils ne financeront par exemple qu’un seul projet pour des
femmeslatinas, alors que les mêmes restrictions ne s’appliquent pas
pour les groupes mainstream (sous-entendu: blancs) ;
les organismes états-uniens qui sont enregistrés comme organismes
de charité ne peuvent consacrer plus de 20% de leur activité à du
lobbying politique sans risquer de perdre leur statut, essentiel à leur
survie légale et financière ;
les conférences nationales ont donné beaucoup de dynamisme au
mouvement. Avec le manque de ressources financières, une partie
importante du travail se fait maintenant par voie électronique, ce qui
permet de rejoindre plus de personnes, mais offre moins d’occasions
pour élaborer ensemble de nouvelles idées et se mobiliser.
On constate que le mouvement pour la justice reproductive grandit, se
questionne et se transforme au gré de ses réflexions. Mais comment
s’arrime-t-il aux autres mouvements qui militent en faveur de la justice
sociale et de la santé et des droits sexuels, reproductifs et maternels ?
H) Des approches complémentaires
Parce que les oppressions reproductives affectent la vie des
femmes et des individus de diverses façons, une approche multi-
dimensionnelle est nécessaire pour combattre les oppressions et
défendre la santé et les droits sexuels, reproductifs et maternels.
L’Asian Communities for Reproductive Justice (maintenant Forward To-
gether) dans A New Vision décrit trois stratégies complémentaires pour
atteindre les objectifs de la justice reproductive : la santé reproductive,
le droit reproductif et la justice reproductive.
18
Les personnes qui travaillent en santé reproductive cherchent à assurer un
accès à des services et des soins de santé adaptés pour toutes et tous. Cela
exige:
le retrait des obstacles financiers, géographiques, linguistiques et
d’autres barrières physiques, morales, temporelles et religieuses qui
empêchent de recevoir des soins;
la reconnaissance des disparités et des inégalités entre les femmes et la
promotion de changements qui visent à les atténuer;
l’élimination des lacunes dans l’information et les données disponibles
pour que les femmes puissent prendre des décisions éclairées quant à
leur santé;
de s’assurer que les prestataires développent des services adéquats
pertinents et adaptés aux besoins et aux situations de toutes les
femmes.
Bien qu’elle soit nécessaire, la santé reproductive est insuffisante parce
qu’elle se situe à un niveau individuel (accès et non-exclusion des services).
Par conséquent, il est nécessaire de travailler en parallèle sur la question
des droits reproductifs. Dans ce cas, l’accent est mis sur les structures
juridiques et politiques qui restreignent le choix et l’autodétermination des
femmes et des individus.
19
Cela exige:
de contester des législations restrictives; par exemple, les lois qui
limitent l’accès aux services d’avortement, ou celles qui obligent les
personnes trans* à subir une stérilisation pour obtenir un change-
ment légal de mention de sexe, ou celles qui déterminent et encadrent
l’accès des femmes incarcérées à leurs enfants;
d’influencer et de défendre des propositions politiques qui protègent
le choix et les droits de toutes et tous en ce qui a trait à la sexualité, la
reproduction et la maternité.
La justice reproductive est complémentaire à ces approches. Celle-ci va
au-delà de la question des droits et de l’accès aux soins et vise une trans-
formation sociale radicale.
Elle met l’accent sur:
la reconnaissance des fondements historiques et contemporains de
l’oppression et de la violence reproductives;
la compréhension des divers systèmes d’oppression qui agissent simul-
tanément sur les corps, la sexualité, la reproduction et la maternité
des femmes et des personnes, individuellement et collectivement;
la déconstruction des sources structurelles inéquitables du pouvoir
et du privilège, à tous les niveaux, par le biais de l’organisation, de la
collaboration, de l’éducation mutuelle, etc. ;
la reconnaissance par toutes du leadership des groupes traditionnelle-
ment marginalisés et la mise sur pied de réseaux et d’alliances parmi
les organismes travaillant pour la justice sociale, la justice reproduc-
tive et les droits humains afin de remettre en question les politiques
relatives à l’immigration, l’environnement, léducation, le milieu de
travail, l’économie et autres qui perpétuent les iniquités et les injus-
tices.
Ainsi, la justice reproductive combine une approche de promotion de
la santé et un cadre de droits humains, le tout dans une perspective
de justice sociale. Conçue, pensée et mise en action aux États-Unis, la
justice reproductive évolue et se transforme là-bas, mais a aussi des
répercussions ici.
20
II. LA JUSTICE REPRODUCTIVE AU CANADA, AU QUÉBEC ET LA FQPN
Quoique les récits, les expériences et les réalités des femmes au Québec et
au Canada ne soient pas identiques à celles des femmes aux États-Unis, et
bien qu’il y ait également d’importantes différences entre les systèmes de
soins de santé et les lois, certaines sources doppression sont semblables
et les iniquités sont aussi criantes ici que là-bas. C’est peut-être d’abord en
raison de l’historique colonial commun des deux pays qui oppriment et
exercent (encore) une discrimination à l’égard des communautés autoch-
tones; de leur hostilité commune envers les personnes réfugiées et immi-
grantes; de leurs préjugés envers les personnes en situation de pauvreté
ou de travail précaire; des inégalités persistantes entre les genres; et/ou de
leur poursuite systématique du profit au détriment de la santé de l’environ-
nement et de la population.
Malgré les ressemblances, il existe des différences transfrontalières dans
l’expression de l’oppression reproductive. Au Canada et au Québec, cer-
taines politiques et prises de position ont permis de limiter certains effets
des oppressions reproductives. Parmi celles-ci,nommons la décrimina-
lisation de l’avortement, le financement public des soins médicaux pour
les personnes qui sont citoyennes ou résidentes, l’engagement des groupes
de femmes envers la justice sociale ou leur rejet de la médicalisation des
femmes et de leur santé.
Cela ne signifie toutefois pas que l’oppression reproductive n’a pas existé
historiquement ou nexiste pas ici et maintenant.
pour certaines femmes, dont celles vivant en régions éloignées, l’avor-
tement, même s’il est décriminalisé, reste très difficile d’accès, et il
nest tout simplement pas disponible à l’Île-du-Prince-Édouard;
jusqu’à il y a peu, les personnes trans* au Québec devaient obliga-
toirement subir des chirurgies entraînant la stérilité pour obtenir un
changement légal de leur mention de sexe. Un amendement au Code
civil du Québec a corrigé cette situation en décembre 2013;
les enfants des Premières Nations, Inuit ou Métis (PNIM) constituent
près de la moitié de la population placée en famille d’accueil, alors
que les PNIM ne représentent que 4,3% de la population totale du
Canada ;
21
les femmes en situation de handicap, parce qu’elles sont perçues
comme étant asexuées et incapables dêtre mères, peuvent être
contraintes à la stérilisation, à l’avortement ou au retrait de leurs
enfants par les services de protection de la jeunesse;
les personnes à statut migratoire précaire n’ont souvent pas accès au
système de santé. Des femmes accouchent ainsi parfois seules à la
maison pour éviter le risque de se faire dénoncer auprès des autori-
tés par le personnel de santé et/ou pour ne pas avoir à payer les frais
d’accouchement;
les femmes lesbiennes n’o nt souvent pas accès à de l’information
exacte sur les risques de transmission des infections transmissibles
sexuellement et par le sang (ITSS) en raison des préjugés et de la mé-
connaissance de la sexualité lesbienne par le personnel de la santé.
De toute évidence, au Canada et au Québec, comme aux États-Unis,
nous n’avons pas réussi à éliminer les inégalités envers et entre les
femmes, inégalités qui ont un impact de facto sur leur santé et leurs
droits sexuels, reproductifs et maternels.
22
A) Existe-t-il un mouvement pour la justice reproductive au Canada ?
Cette partie du document est fondée sur le travail de recherche prélimi-
naire effectué par Sunny Marriner pour l’Association canadienne pour la
liberté de choix (document interne).
La justice reproductive au Canada nest pas vraiment documentée dans la
littérature examinée par les pairs ni la littérature grise4. La plupart des ren-
seignements disponibles se trouvent sur le Web et dans les médias sociaux,
ce qui indique que le mouvement pour la justice reproductive au Canada
n’a pas l’infrastructure du mouvement états-unien. Néanmoins, quatre
sites d’activité ont pu être identifiés.
1. Les organisations des Premières Nations, Inuits et Métis (PNIM)
Comme le décrit Jessica Danforth (Yee. 2010) du Native Youth Sexual
Health Network, les communautés autochtones «vivaient et pratiquaient»
les principes de la justice reproductive bien avant que le terme ne soit
inventé. Par conséquent, plusieurs documents, programmes, cadres et
initiatives générés par et pour les communautés des PNIM au Canada
utilisent et articulent les principes de la justice reproductive, même s’ils
ne sont pas explicitement désignés ainsi. Le Native Youth Sexual Health
Network et sa directrice, Jessica Danforth, sont les leaders constamment
cités du mouvement pour la justice reproductive au Canada.
2. Les initiatives et groupes menés par des étudiantes et étudiants
Plusieurs initiatives reliées à des universités utilisent le vocabulaire de
la justice reproductive. Leurs activités vont de la conscientisation (par
les réseaux sociaux) aux groupes de discussion ou de mobilisation, voire
à l’organisation de conférences ou de manifestations. On retrouve par
exemple Synergy – Student and Youth Network for Reproductive Justice,
dont le site Web est hébergé par la Coalition pour le droit à l’avortement
au Canada et le Guelph Resource Centre for Gender Empowerment and
Diversity qui organise la Every Body Conference en Ontario avec un panel
de conférencières impressionnant. Le Centre de lutte contre l’o ppression
des genres (Université Concordia) et son groupe de travail, la Ligue pour
la justice reproductive, sont les seuls, à notre connaissance, à utiliser ou-
vertement le terme «justice reproductive» au Québec.
4 C’est-à-dire les recherches et les documents produits par les institutions, les universités
et les organismes sans but lucratif qui ne sont pas destinés à être diffusés à grande échelle.
23
3. Les organisations essentiellement pro-choix
De nombreuses activités citées comme liées à la justice reproductive ont
été organisées par, ou en association, avec des groupes ou des personnes
qui sont essentiellement associés avec des organismes impliqués dans la
défense de la santé ou des droits reproductifs. Joyce Arthur de la Coali-
tion pour le droit à l’avortement au Canada et Carolyn Egan de l’Ontario
Coalition for Abortion Clinics sont associées au mouvement pro-choix,
mais elles utilisent simultanément le vocabulaire de la justice reproduc-
tive lors de certains événements, telle la journée d’action Reproductive
Justice: Equal Access Now! en 2012. La décision d’utiliser le terme «justice
reproductive» dans le cadre de cette journée d’action n’a d’ailleurs pas fait
l’unanimité, certaines accusant les groupes de l’employer sans mettre suf-
fisamment en pratique les principes fondateurs de la justice reproductive,
dont le leadership des personnes et des communautés traditionnellement
marginalisées qu’il implique.
4. Les initiatives indépendantes
Sunny Marriner a recensé un petit nombre d’initiatives indépendantes qui
semblent s’être développées à lextérieur des catégories susmentionnées.
Les mouvements des sages-femmes et de périnatalité ont par exemple
des liens idéologiques étroits avec les mouvements de justice reproduc-
tive (Shaw. 2013). En Nouvelle-Écosse, cela a mené à la mise en place du
Health and Reproductive Justice Working Group de la Women’s Action
Alliance for Change in Nova Scotia. La recherche en Nouvelle-Écosse
a également permis de découvrir le Feminists for Reproductive Educa-
tion and Equity, qui semble être un groupe indépendant de personnes et
d’organisations qui travaillent de concert avec les centres de santé sexuelle
et d’aide aux victimes d’agression sexuelle locaux pour offrir une forma-
tion en justice reproductive dans la communauté. Ces initiatives indé-
pendantes, locales, ont très peu ou aucune présence sur Internet et il est
probable que nombre d’entre elles naient pas été repérées.
24
De cet examen sommaire, Sunny Marriner a conclu que:
il n’y a pas de mouvement pour la justice reproductive bien organisé
au Canada. Un travail est assurément effectué en conformité avec les
principes de la justice reproductive dans certains groupes et commu-
nautés, mais sans que le terme soit forcément utilisé;
depuis les dernières années, le terme «justice reproductive» a connu
un gain de popularité. Cette utilisation accrue soulève de sérieuses
questions et tensions à propos de son application et de son appro-
priation par des groupes «pro-choix» traditionnels, sans nécessai-
rement reconnaître le rôle des femmes autochtones et racisées dans
la création de ce mouvement de même que l’importance cruciale de
l’analyse des questions liée à la santé et aux droits sexuels, reproductifs
et maternels selon la «race» et la classe.
Pour en savoir plus, lire Reproductive Justice : for real, for me, for you, for
now! (Danforth, J. 2010)5 qui traite des enjeux de l’interprétation et de la
récupération du terme «justice reproductive».
B) La FQPN et les oppressions reproductives
La FQPN a été officiellement incorporée en 1972 à titre de filiale provin-
ciale de la Fédération pour la planification familiale du Canada (FPFC)
avec pour objectif principal de mettre en place des associations de plani-
fication familiale dans toutes les régions du Québec. Au départ, c’était une
association professionnelle et non une association féministe. Toutefois,
dès le début, la FQPN a commencé à prendre des positions qui différaient
de celles de la FPFC, notamment sur l’enjeu du contrôle des populations.
Cela a mené la FQPN à adopter les termes plus neutres de «planning des
naissances» plutôt que «contrôle des naissances» dans son nom et dans
son vocabulaire pour mettre en évidence son rejet de leugénisme et du
contrôle sur le corps des femmes.
5 http://www.bwss.org/reproductive-justice-for-real-for-me-for-you-for-now, consulté le
10 mars 2014.
25
« Alors que la FPFC faisait la promotion d’une politique de crois-
sance zéro de la population, la FQPN défendait activement le choix
individuel en matière de contraception et estimait que son rôle était
d’aider les femmes et les hommes à avoir le nombre d’enfants sou-
haité, quand ils le voulaient – et non pas d’imposer des valeurs ou
d’essayer de réguler la natalité. »
(Milne. 2011. Traduction libre )
En examinant les archives de la FQPN, il est facile de trouver des docu-
ments qui identifient les discriminations en fonction de la nationalité,
de la «race», de la classe, de l’(in)capacité et de l’âge et la manière dont
elles ont un impact sur l’accès des femmes aux services de soins de santé.
On trouve aussi des critiques de la contraception lorsqu’elle est utilisée à
des fins de contrôle des populations. En 1994, établissant des liens entre
la culture d’origine et le rapport au planning familial, la FQPN a organisé
l’événement-conférence «Quatre femmes – quatre cultures» dont un des
objectifs était de permettre à des femmes de diverses origines (algonquine,
haïtienne, indienne et québécoise) de présenter leur réalité et les enjeux
qui les concernaient relativement au planning des naissances.
Ceci montre que le milieu pro-choix mainstream au Québec, dans lequel
s’inscrit la FQPN, n’a pas adopté les mêmes positions que le mouvement
pro-choix mainstream états-unien ou canadien et ne peut donc pas être
critiqué de la même façon.
Néanmoins, même si on peut affirmer que la FQPN a adopté un cadre
d’analyse plus complet que celui du simple «choix» dans le sens libéral du
terme pour explorer la santé et les besoins des femmes dans le domaine
de la sexualité et de la reproduction, elle n’a pas réussi à interpeller les
groupes de femmes traditionnellement marginalisées ou à montrer une
solidarité suffisante envers les enjeux les plus pertinents pour ces femmes
et leurs communautés.
En outre, l’avortement et l’accès à l’avortement ont toujours occupé beau-
coup d’espace dans l’agenda de la FQPN, ce qui a parfois rendu difficile la
réalisation du reste de sa mission (l’éducation sexuelle, la contraception,
la recherche sur la procréation assistée et ses enjeux, etc.). Cette situation
s’explique entre autres par les ressources restreintes de l’organisme et le
temps consacré aux multiples attaques contre le droit à l’avortement (près
de 50 motions visant à attaquer ou limiter le droit à l’avortement ont ainsi
été déposées au fédéral depuis 1988).
26
C) Comment intégrer des perspectives et stratégies inspirées de la
justice reproductive ?
Pendant son processus de planification stratégique, la FQPN a pleinement
pris conscience de l’invisibilisation des enjeux des personnes et des groupes
dont les voix sont moins souvent entendues en matière de santé reproduc-
tive, de sexualité et de maternité. Elle a également réalisé qu’il était néces-
saire d’en faire beaucoup plus si elle voulait activement défendre les droits de
toutes les femmes au Québec.
En ce sens, la FQPN s’inscrit dans un processus collectif de réflexion mené
au sein des groupes féministes québécois depuis une dizaine d’années. Ceux-
ci se questionnent en effet sur leurs façons de faire à la lumière de «nou-
veaux» enjeux et de la nécessité de les intégrer activementà ses pratiques
et son discours, qu’il sagisse d’immigration, pauvreté, (in)capacité, enjeux
queer et trans*, colonialisme, féminisme et religion…
Afin de faciliter sa démarche, la FQPN a demandé le soutien du Service aux
collectivités de l’UQAM afin de trouver, traduire et résumer en français des
documents clés à propos de la justice reproductive. Ce travail non publié a
été utilisé dans la préparation de ce document.
La FQPN a aussi organisé des séances d’autoformation lors des rencontres
régulières du conseil d’administration et lors de ses assemblées générales. Un
«Comité justice reproductive», composé des travailleuses et de membres du
conseil d’administration de la FQPN ainsi que de personnes extérieures por-
teuses de différents vécus et expertises, conseille et supervise la démarche.
Une composante majeure du plan de travail consistait à créer des espaces
dans lesquels des femmes qui nétaient pas dans les réseaux traditionnels de la
FQPN pourraient exprimer et partager leurs besoins, leurs activités et leurs
ressources dans les domaines de la santé et des droits sexuels, reproductifs et
maternels. La FQPN a organisé une série de tables rondes à cette fin. Après
un atelier pilote en janvier 2011, la FQPN a organisé trois autres tables rondes
participatives avec une vaste gamme de groupes communautaires et de
personnes (ne travaillant pas nécessairement sur des enjeux directement liés
à la santé des femmes) pendant lesquelles l’accent a été mis sur les enjeux, sur
les préoccupations et sur le travail des personnes présentes. Ensemble, elles
ont cherché à établir les liens et les points communs entre les défis auxquelles
elles faisaient face et les réponses apportées à ceux-ci.
27
Chaque table ronde a été passionnante et instructive en elle-
même, mais peut-être encore plus importante a été l’émergence
des nombreux liens entre les enjeux et les luttes auxquels les
groupes/communautés/personnes sont confrontés et comment
ceux-ci ouvraient la porte à une solidarité qui pouvait (et devait) être
développée.
Enjeu Qui l’a nommé ? Contexte qui permet et
alimente cette probléma-
tique
Retrait forcé
des enfants
de leur
famille
- des femmes autochtones ;
- des femmes vivant avec un
handicap physique ;
- des femmes éprouvant des
troubles de santé mentale ;
- des femmes incarcérées ;
- des femmes travaillant dans
l’industrie du sexe ;
- des femmes sans-abri ;
- des femmes usagères de
drogues.
- la non-reconnaissance des compé-
tences parentales ;
- la criminalisaon du travail du sexe
et de la toxicomanie ;
- le prolage social et les préjugés ;
- le racisme et le prolage racial ;
- les coupes budgétaires dans les
services sociaux et de santé ;
- le durcissement de la réponse puni-
ve aux problèmes sociaux ;
- le colonialisme ;
- l’eugénisme.
Stérilisaon
forcée
- des femmes vivant avec un
handicap physique ;
- des femmes vivant des pro-
blèmes de santé mentale ;
- des personnes trans* ;
- des femmes autochtones ;
- des personnes intersexuées.
- l’eugénisme ;
- la transphobie ;
- la surmédicalisaon et la
psychiatrisaon ;
- les lacunes législaves ;
- le déni du droit fondamental à
l’intégrité physique ;
- l’absence de libre choix et de consen-
tement dans les parcours et soins
médicaux ;
- le manque de nancement pour
mener des campagnes de
sensibilisaon ;
- le colonialisme.
Lors des tables rondes, les participantes ont pu cerner des enjeux, les
actrices et acteurs concernés, ainsi que les points de convergence des
différents enjeux. Cela a permis aux personnes présentes autour de la
table de faire des liens entre des enjeux et d’envisager des moyens d’être en
solidarité, tout en continuant à travailler dans des domaines très différents
et qui ne sont pas toujours directement liés à la santé et aux droits sexuels,
reproductifs et maternels.
28
D) Miser sur la solidarité
Les tables rondes ont permis à la FQPN d’approfondir sa connaissance des
défis auxquels les femmes font face dans le domaine de leur santé et de
leurs droits sexuels, reproductifs et maternels. En même temps, elles ont
clairement démontré que lutter contre l’oppression reproductive dans ses
multiples formes est un vaste programme comparé aux ressources (finan-
cières et humaines) très limitées de la FQPN.
Un bon exemple de ces limites est la production de ce document de syn-
thèse, qui a pris deux ans. Et la FQPN n’a pas pu faire de retour avec les
personnes ayant participé aux tables rondes. Ce délai absolument regret-
table illustre un des problèmes dénoncés par les femmes ou les groupes de
femmes traditionnellement marginalisées dans le cadre de leurs collabo-
rations avec les groupes féministes mainstream: la FQPN a grugé le temps
précieux de groupes dont les ressources sont encore plus maigres que les
siennes pour partager leurs connaissances, mais a omis de leur donner
une rétroaction adéquate – dans un délai acceptable.
Il est vrai que la FQPN partage avec de nombreux autres groupes fémi-
nistes et de défense des droits le défi de réaliser une énorme tâche avec des
ressources limitées. Cependant, cela ne peut servir d’excuse à ses lacunes
et il faut apprendre à travailler différemment et de manière solidaire. Le
chantier est en cours, il y a un réel engagement à le mener à terme… y
arriverons- nous?
29
Concrètement, trois ans plus tard, qu’est-ce qui a changé à la FQPN à la
lumière des réflexions et apprentissages liés à la justice reproductive ?
un nouveau site Web réalisé par une compagnie spécialisée
en accessibilité;
une information rédigée de manière à inclure tout le monde, sans
égard à l’identification de genre, au type de relation, à la sexualité ou à
l’orientation sexuelle;
l’inclusion d’informations pour les personnes ayant un statut migra-
toire précaire;
la rédaction d’un bulletin mensuel («La Mensssuelle – sexe, santé,
solidarité») qui permet d’archiver et de faire circuler des nouvelles,
des ressources et des outils produits par des organisations alliées ou
potentiellement alliées dans tous les domaines de la santé et des droits
sexuels, reproductifs et maternels, avec un accent particulier sur les
enjeux touchant les personnes et les communautés traditionnellement
marginalisées;
une nouvelle manière d’aborder les enjeux par l’identification active
des femmes qui sont les plus affectées par un état de fait (par exemple,
dans le cas de l’accès à l’avortement, les étudiantes étrangères et les
femmes à statut migratoire précaire);
une réflexion sur l’utilisation du terme «justice reproductive». En ef-
fet, la FQPN, de par sa composition et ses modes de fonctionnement,
nest pas un mouvement social «grassroot» ni porteur de la réalité et
des vécus des femmes traditionnellement marginalisées. Pour cette
raison, certaines membres de léquipe et du conseil d’administration
sont en faveur de ne pas utiliser le terme afin de ne pas risquer de
dénaturer le concept en se l’appropriant de façon malavisée. D’autres,
au contraire, trouvent qu’il est nécessaire de s’approprier le terme afin
de stimuler le changement au sein de la FQPN et d’attirer de nouvelles
partenaires et collaboratrices intéressées par ces principes. Utilisation
du terme ou pas, la FQPN souhaite de toute façon faire connaître
l’analyse de la justice reproductive, ses origines, et utiliser ses outils
dans le cadre de ses activités;
un élargissement de la définition du terme «pro-choix», articulé
ainsi dans le cadre de la campagne déducation sur le libre choix en
2012-2013.
30
« Parce que je suis pro-choix, je souhaite que les femmes aient
la capacité de choisir si et quand elles souhaitent devenir mères.
À cette fin, je défends l’accès libre et gratuit à l’avortement, la
contraception et l’éducation sexuelle. Mais je porte aussi des
revendications telles que la revalorisation des minima sociaux,
l’augmentation du nombre de places en garderie et le contrôle
du prix des loyers, entre autres. Bref, toute une série de mesures
qui favorisent l’autonomie et la sécurité financière des femmes,
afin que chacune puisse réellement choisir sa maternité et éle-
ver dans la dignité le ou les enfants qu’elle a mis au monde. »
une remise en question du rôle de porte-parole de la FQPN lorsque
cela touche à des enjeux et des communautés spécifiques, afin de ne
pas parler «au nom de» et ainsi nuire à d’autres femmes ou risquer
de rendre leurs luttes invisibles. Par exemple, dans le débat sur les
avortements sexo-sélectifs, la FQPN a consulté un groupe de femmes
travaillant avec des communautés pointées du doigt par la motion
M-408, déposée par un député conservateur (qui demande que «La
Chambre condamne la discrimination exercée contre les femmes au
moyen d’avortements sexo-sélectifs») afin de connaître leur point de
vue et leurs stratégies par rapport à cet enjeu;
des rapprochements avec des organisations plus engagées sur le ter-
rain et plus enracinées localement et des propositions de partage de
ressources: offre de locaux, accès à la photocopieuse, etc.;
des prises de position sur des enjeux qui ne sont pas directement en
lien avec la santé et les droits sexuels, reproductifs et maternels (pour
la non-discrimination dans les services aux personnes sur la base de
leur statut migratoire, par exemple, ou contre la déportation d’une
femme sans-statut séparée de son enfant);
une nouvelle manière de concevoir les alliances. Plutôt que de tenter
d’amener les personnes, les groupes et les communautés vers la
FQPN, l’organisme essaie de se rendre disponible pour les autres
groupes et de porter les enjeux de santé et de droits sexuels, reproduc-
tifs et maternels en leur sein, en tenant compte de leurs priorités et de
leurs contextes.
En 2013-2014, un financement de la Fondation Béati permet à la FQPN de
continuer à travailler sur la justice reproductive et d’explorer ses découvertes,
de les diffuser et de déterminer quelles vont être les prochaines étapes pour
l’organisme.
31
Dans cet ordre d’idée, le 13 et 14 mars 2014, la FQPN organisait «Un pas
vers la justice reproductive» pour réunir les organismes de première ligne
et leurs membres et participant.e.s. L’o bjectif de l’événement était de créer
un espace convivial et dynamique afin de construire ensemble l’histoire
des oppressions vécues en lien avec la sexualité, la reproduction et la pa-
rentalité et de partager les réflexions, pratiques et stratégies mises en place
dans nos groupes pour établir des relations interpersonnelles égalitaires et
respectueuses, dans une perspective de justice sociale.
Cet espace était pensé pour permettre aux personnes et organismes
présents, la FQPN y compris, de se ressourcer, de se réseauter, de faire
émerger leurs savoirs et de les partager afin de nous enrichir les un.e.s les
autres et ainsi mieux mener à bien nos missions respectives.
CONCLUSION
La justice reproductive et la justice sociale pour toutes les femmes consti-
tuent un projet de société, un processus. Pour atteindre certains objectifs,
il faudra que la FQPN accepte de modifier ses analyses, de questionner ses
pratiques et façons de faire, d ’ê t r e déstabilisée, car nous nous engageons
dans un territoire moins connu et confortable que les chemins habituels.
Mais cela est nécessaire, car tous les jours les femmes font face à des défis
complexes, des situations odieuses et des choix déchirants liés à leur santé
ainsi qu’à leurs droits sexuels, reproductifs et maternels.
En misant sur la solidarité, il peut être utile de se rappeler les paroles
prononcées par Loretta Ross pendant une conférence donnée en 2012
à Montréal. Leader de SisterSong et considérée par plusieurs comme la
«mère» de la justice reproductive aux États-Unis, Loretta Ross a reconnu
avec sagesse qu’il pouvait y avoir des domaines dans lesquels les groupes et
les individus ont des positions divergentes. Mais si tout le monde s’engage
envers les principes de la justice reproductive – soit de veiller à ce que
toutes les femmes et les filles puissent choisir d’avoir ou nondes enfants,
d’élever ces enfants dans la dignité et la sécurité, et d’exprimer leur sexua-
lité librement et sans contrainte –, alors nous pourrons avancer ensemble,
même si nous ne chantons pas toujours à l’unisson.
32
Références :
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tive justice
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33
NOTES :
Fédération du Québec pour le planning des naissances
514-866-3721
fqpn.qc.ca
mars 2014
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Article
Since the 1994 Cairo Conference on Population and Development, the human rights movement has embraced the concept of reproductive rights. These are often pursued, however, by means to which objection is taken. Some conservative political and religious forces continue to resist implementation of several means of protecting and advancing reproductive rights. Individuals' rights to grant and to deny consent to medical procedures affecting their reproductive health and confidentiality have been progressively advanced. However, access to contraceptive services, while not necessarily opposed, is unjustifiably obstructed in some settings. Rights to lawful abortion have been considerably liberalized by legislative and judicial decisions, although resistance remains. Courts are increasingly requiring that lawful services be accommodated under transparent conditions of access and of legal protection. The conflict between rights of resort to lawful reproductive health services and to conscientious objection to participation is resolved by legal duties to refer patients to non-objecting providers.
The Fédération du Québec pour le planning des naissances and the Pro-choice Movement Pagé
  • N Milne
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  • L Ross
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Reproductive justice -for real, for me, for you
  • J Yee
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