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Les organisations patronales suisses entre coordination économique et influence politique: Bilan historiographique et pistes de recherche

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Abstract

Dans cet article, nous proposons une discussion de l'historiographie relative aux organisations patronales suisses. Notre objectif est de contribuer au récent renouveau des études sur les associations patronales, dont la connaissance demeure parcellaire malgré leur importance tant politique qu'économique, particulièrement en Suisse. Pour ce faire, nous débutons par une présentation de la genèse, du développement et des particularités historiques des associations patronales helvétiques. Nous procédons ensuite à une analyse quantitative et qualitative de l'historiographie relative à ces organisations. Nous montrons que les recherches menées mettent principalement en évidence le rôle politique des associations patronales, mais ne font qu'esquisser leurs activités sociales et économiques. Nous concluons en dégageant des questions d'intérêt général qui ouvrent des pistes de recherche prometteuses tant pour le cas suisse que pour d'autres pays. The aim of this article is to survey the historiography of Swiss Business Interest Associations (BIAs). Our objective is to contribute to the recent renewal in the research on BIAs, which, in spite of the considerable political as well as economic influence of the latter, has been somewhat neglected. To that end, we first discuss the main traits of Swiss BIAs' genesis, development and particularities. We then present the quantitative as well as qualitative results of our historiographical survey. We show that researchers have essentially documented the political role of BIAs, but neglected their social and economic importance. We conclude by sketching some of the issues that would be worth addressing in further studies, in Switzerland as well as in other countries.
LES ORGANISATIONS PATRONALES SUISSES ENTRE
COORDINATION ÉCONOMIQUE ET INFLUENCE POLITIQUE
Bilan historiographique et pistes de recherche
Cédric Humair et al.
Presses de Sciences Po | Vingtième Siècle. Revue d'histoire
2012/3 - N° 115
pages 115 à 127
ISSN 0294-1759
Article disponible en ligne à l'adresse:
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http://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2012-3-page-115.htm
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Pour citer cet article :
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Humair Cédricet al., « Les organisations patronales suisses entre coordination économique et influence politique »
Bilan historiographique et pistes de recherche,
Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2012/3 N° 115, p. 115-127. DOI : 10.3917/vin.115.0115
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VINGTIÈME SIÈCLE. REVUE D’HISTOIRE, 115, JUILLET-SEPTEMBRE 2012, p. 115-127 115
Les organisations patronales suisses
entre coordination économique
et influence politique
Bilan historiographique et pistes de recherche
Cédric Humair, Sébastien Guex, André Mach et Pierre Eichenberger
Depuis quelques années s’est ouvert en
France un chantier visant à renouveler l’his-
toire patronale. Cet article permet de décou-
vrir le cas de la Suisse, à travers une pré-
sentation synthétique de l’évolution de ses
organisations patronales aux 19e et 20e siè-
cles et une analyse quantitative et qualita-
tive des travaux leur étant consacrés depuis
soixante ans. Un champ qui appelle de futu-
res recherches menées dans une perspec-
tive comparative et transnationale…
Jusqu’à récemment, dans l’espace francophone
tout au moins, l’organisation des acteurs patro-
naux et leur action collective par le truchement
d’organismes durables est resté un objet peu
analysé au sein des sciences sociales. En outre,
les associations patronales ont été abordées de
manière relativement éclatée, tantôt sous l’an-
gle de l’influence exercée au sein du champ
étatique, tantôt dans leur action de régulation
économique, ou encore du point de vue de leur
importance sociale en tant qu’agent de cohé-
sion et de mobilisation des entrepreneurs.
L’objectif de cet article est de contribuer
au mouvement de renouveau de ce domaine
d’étude observé depuis peu en France 1, en pre-
(1) Dont témoignent, entre autres, Danièle Fraboulet-
Rousselier, Quand les patrons s’organisent : stratégies et pratiques
de l’Union des industries métallurgiques minières, 1901-1950, Vil-
nant comme exemple les associations patrona-
les suisses aux 19e et 20e siècles dont la connais-
sance est inversement proportionnelle à la
densité ainsi qu’à l’influence sur le plan natio-
nal et international. Dans ce sens, nous débu-
terons par une présentation de la genèse, du
développement et des particularités histori-
ques des associations patronales helvétiques.
Ensuite, nous procéderons à une analyse quan-
titative et qualitative de l’historiographie rela-
tive à ces organisations. Nous conclurons en
tentant de dégager des pistes de recherches
prometteuses.
L’historiographie fourmillant de définitions
très diverses, il est encore nécessaire de préci-
ser ce que nous entendons par « organisations
patronales ». Privilégiant une définition large,
nous prendrons en compte tous les groupe-
ments constitués de dirigeants d’entreprises
ayant pour but d’améliorer l’influence et l’ef-
ficacité de leurs membres sur le plan écono-
mique, social et politique, et qui, dans ce sens,
organisent une action collective développée à
l’interne ou à l’externe, en direction d’autres
acteurs socio-économiques ou du champ éta-
tique.
leneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2007 ;
Michel Offerlé, Sociologie des organisations patronales, Paris,
La Découverte, 2009 ; Jean-Claude Daumas, Alain Chatriot,
Danièle Fraboulet, Patrick Fridenson et Hervé Joly (dir.), Dic-
tionnaire historique des patrons français, Paris, Flammarion, 2010.
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Genèse, développement et spécificités
des organisations
L’émergence et l’évolution des organisations
patronales suisses ne peuvent être comprises
sans être inscrites dans les dimensions struc-
turelles fondamentales de la Suisse des 19e et
20e siècles. De fait, la temporalité du dévelop-
pement associatif, les formes adoptées et les
rôles assumés sont fonctions de plusieurs spéci-
ficités économiques, politiques et culturelles 1.
La première moitié du 19e siècle ou l’hétérogénéité
En Suisse, la première moitié du 19e siècle est
marquée par la forte segmentation géographi-
que de l’activité économique, dont résulte l’hé-
térogénéité des intérêts des patronats régio-
naux 2. Leur intégration au sein d’associations
de portée nationale se révèle donc difficile et les
premières tentatives effectuées dans l’industrie
et l’artisanat se soldent par des échecs : Schwei-
zerischer Gewerbsverein (1843-1847), Schwei-
zerischer Industrieverein (1848-1850), Schwei-
zerischer Handwerks- und Gewerbeverein
(1849-1864). Par ailleurs, un État relativement
unifié sur le plan national n’est constitué qu’en
1848 ; appelé État fédéral, il maintient cepen-
dant de nombreuses compétences à l’éche-
lon cantonal. Il n’est dès lors pas étonnant de
constater que l’abolition des corporations, qui
ouvre la voie à des formes plus libérales de
représentation du patronat, s’étale durant une
longue période allant de 1798 (Révolution hel-
vétique) à 1874 (deuxième Constitution fédé-
rale). Durant cette première phase, le phéno-
mène d’organisation patronale prend des formes
extrêmement diverses, les organes étatiques ou
semi-étatiques côtoyant des associations pri-
(1) Erich Gruner, Die Wirtschaftsverbände in der Demokratie,
Erlenbach, Rentsch Verlag, 1956 ; Jean Meynaud, Les Organi-
sations professionnelles en Suisse, Lausanne, Payot, 1963.
(2) Cédric Humair, Développement économique et État central,
1815-1914 : un siècle de politique douanière suisse au service des éli-
tes, Berne, Peter Lang, 2004.
vées 3. L’intégration nationale du patronat est
également freinée par deux particularités cultu-
relles de la Suisse, à savoir la division du terri-
toire en trois principaux espaces linguistiques
(germanophone, francophone, italophone) et
deux espaces religieux, l’un dominé par les pro-
testants et l’autre par les catholiques.
Le tournant des années 1860 :
vers une structuration nationale
À partir des années 1860 débute une seconde
phase, qui se caractérise par la mise en place
progressive d’un nouveau paradigme 4. Certes,
les spécificités de la période précédente demeu-
rent, mais de nouveaux enjeux poussent à une
intégration rapide des intérêts à l’échelle natio-
nale. D’une part, l’intervention de l’État cen-
tral évolue en quantité et en qualité. Ponctuelle
lors de la mise en place de conditions-cadres
unifiées à l’échelle nationale entre 1848 et 1855
(poids, mesures et étalon monétaire uniques ;
suppression des douanes intérieures, etc.), l’in-
tervention s’inscrit désormais dans la longue
durée, par exemple dans les domaines des che-
mins de fer et de la politique commerciale.
Par ailleurs, la révision constitutionnelle de
1874 élargit les compétences de l’État central,
ouvrant de nouveaux champs d’intervention
(émission fiduciaire, droit commercial, politi-
que sociale, etc.). D’autre part, l’osmose indi-
viduelle qui prévalait entre les élites économi-
ques et les autorités fédérales est entravée par la
montée du « mouvement démocratique 5 », qui
(3) Ernst Maurer, Die schweizerischen Handelskammer, ihr
Wesen, ihre Entwicklung, Organisation und Tätigkeit, Zürich,
Aschmann & Scheller, 1924.
(4) Benedikt Hauser, Wirtschaftsverbände im frühen schweize-
rischen Bundesstaat (1848-1874) : vom regionalen zum nationalen
Einzugsgebiet, Bâle, Helbing & Lichtenhahn, 1985.
(5) Le « mouvement démocratique » est un assemblage com-
posite de milieux mécontents de leur situation matérielle ou de
la domination politique exercée, autant à l’échelle cantonale que
fédérale, par une étroite élite issue du grand capital ; cette mou-
vance s’appuie sur une base sociale large : patronat des régions
périphériques, petits et moyens producteurs de l’agriculture, de
l’artisanat et de l’industrie, professions libérales, etc.
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LES ORGANISATIONS PATRONALES SUISSES
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acquiert une forte influence politique au sein de
la Confédération dans les années 1860 et 1870.
Les relations informelles devenant moins effi-
caces, il apparaît nécessaire aux différentes com-
posantes du patronat de s’organiser pour mieux
influencer les décisions politiques fédérales.
C’est ainsi que voit le jour en 1870 la première
grande association nationale, l’Union suisse du
commerce et de l’industrie (USCI), amalgame
d’organismes très variés 1. La tendance à l’orga-
nisation à l’échelle nationale s’accélère encore
à partir des années 1880, sous la pression d’évo-
lutions structurelles plus globales 2. La longue
phase de dépression des années 1870 et 1880,
le mouvement de mondialisation des échanges
et la montée des impérialismes provoquent une
exacerbation de la concurrence internationale,
dont souffre l’économie suisse, très extravertie.
La montée en puissance du mouvement ouvrier
est un autre facteur important. En Suisse
comme ailleurs, on assiste alors à la transition
d’un « capitalisme manchestérien » à un « capi-
talisme organisé 3 », au sein duquel les associa-
tions patronales jouent un rôle clé : leur action
d’organisation touche notamment la régulation
des marchés, les rapports avec le salariat et les
relations avec la sphère politique, afin de sti-
muler et orienter l’intervention des pouvoirs
publics en fonction de leurs intérêts. Ainsi, la
période entre 1880 et 1914 voit l’apparition et
la consolidation des grandes associations natio-
nales du petit patronat ainsi que du patronat
agricole, respectivement l’Union suisse des arts
et métiers (USAM, 1879) et l’Union suisse des
paysans (USP, 1897), auxquelles viennent s’ajou-
ter l’Union centrale des associations patronales
(1) Otto Hulftegger, Der schweizerische Handels- und Indus-
trieverein, 1870-1882, Zürich, Berichthaus, 1920, p. 11-12 et
99-101.
(2) Beat R. Zimmermann, Verbands- und Wirtschaftspolitik am
Übergang zum Staatsinterventionismus, Berne, Peter Lang, 1980.
(3) Sur le concept de « capitalisme organisé », voir Hein-
rich Winkler (dir.), Organisierter Kapitalismus : Voraussetzungen
und Anfänge, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1974.
suisses (UCAPS, 1908) et l’Association suisse
des banquiers (ASB, 1912). On assiste aussi à la
multiplication d’associations de branches struc-
turées à l’échelle nationale.
Ce vaste mouvement de structuration du
patronat présente plusieurs spécificités, qui
découlent en large partie des particularités du
cadre politique suisse. En premier lieu, il faut
souligner l’absence d’une institution étatique
spécifique au sein de laquelle les milieux patro-
naux seraient représentés. On n’assiste pas en
Suisse à la mise sur pied d’une instance com-
parable au Conseil supérieur du commerce,
de l’industrie et de l’agriculture français ou au
Volkswirtschaftsrat prussien. Au nom du prin-
cipe libéral, le Parlement refuse en effet à deux
reprises en 1877 et en 1882 la création d’une
Chambre de commerce fédérale officielle 4.
En second lieu, il faut mentionner la faiblesse,
en partie voulue, de l’appareil administratif de
l’État central, qui pousse celui-ci dans une rela-
tion de forte dépendance à l’égard des grandes
organisations patronales. Ainsi s’instaure (il
s’agit d’une troisième spécificité) une collabo-
ration particulièrement étroite entre les gran-
des organisations patronales et l’État fédéral,
celui-ci finançant une partie des activités de
celles-là. De nombreuses commissions extra-
parlementaires, dans lesquelles les délégués
des associations patronales occupent une place
prépondérante, sont créées, qui acquièrent un
rôle important au sein du processus législatif.
Ce phénomène confère au régime politique
helvétique une coloration néocorporatiste qui
le caractérise tout au long du 20e siècle 5.
La montée en puissance des organisations
patronales est encore accélérée et renforcée
(4) Beat R. Zimmermann, op. cit., p. 77-92 ; Otto Hulfteg-
ger, op. cit., p. 41-45 et 59-79.
(5) Beat Hotz, Politik zwischen Staat und Wirtschaft, Dies-
senhofen, Rüegger, 1979 ; Hanspeter Schmid, Wirtschaft, Staat
und Macht : die Politik der schweizerischen Exportindustrie im Zei-
chen von Staats- und Wirtschaftskrise (1918-1929), Zürich, Lim-
mat Verlag, 1983, p. 83-133.
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par deux autres caractéristiques du système
politique suisse 1. La première est sa compo-
sante de démocratie directe, qui sort renfor-
cée de l’introduction du référendum législa-
tif (1874) et de l’initiative constitutionnelle
(1891). La seconde est la faiblesse des partis
politiques, qui ne sont que peu structurés sur le
plan national et ne jouent donc qu’un rôle mar-
ginal dans les débats plébiscitaires. Les grandes
associations patronales, disposant d’une affilia-
tion importante et de moyens financiers sans
comparaison, sont ainsi les principaux acteurs
du jeu référendaire. Pour les autorités, l’inté-
gration de ces organisations au processus légis-
latif devient une garantie contre le rejet sys-
tématique des projets de lois en référendum.
D’autant plus que le grand patronat organisé
au sein de l’USCI conclut une alliance straté-
gique de longue durée avec l’USP, dont la base
paysanne, nombreuse et bien organisée, per-
met de l’emporter sur les associations de sala-
riés et de consommateurs lors des votations.
Moins puissante, l’USAM ne joue longtemps
qu’un rôle marginal, rejoignant occasionnelle-
ment le « Bloc bourgeois 2 » constitué par ses
deux partenaires. À noter encore que la cohé-
sion des principales organisations patronales
s’appuie sur les étroites relations nouées depuis
la fin du 19e siècle entre le secteur bancaire et
les principales branches industrielles.
L’entre-deux-guerres ou la consolidation
La Première Guerre mondiale ouvre une troi-
sième phase de l’histoire des organisations
(1) Leonhard Neidhart, Plebiszit und pluralitäre Demokratie,
Berne, Francke, 1970 ; Hans Ulrich Jost, « Politisches System
und Wahlsystem der Schweiz unter dem Aspekt von Integra-
tion und Legitimität », Annuaire suisse de science politique, 16,
1976, p. 203-219.
(2) Erich Gruner, Arbeiterschaft und Wirtschaft in der
Schweiz, 1880-1914, Zürich, Chronos, 1988, vol. 3, p. 517-
528 ; Werner Baumann, Bauernstand und Bürgerblock : Ernst
Laur und der schweizerische Bauernverband, Zürich, Orell Füs-
sli, 1993 ; Cédric Humair, op. cit., p. 617-718 ; André Mach, La
Suisse entre internationalisation et changements politiques internes :
la législation sur les cartels et les relations industrielles dans les années
1990, Zürich, Verlag Rüegger, 2006, chap. 2.
patronales. La durée du conflit, marqué par les
difficultés liées au blocus des Alliés et au contre-
blocus des puissances centrales, contraint les
autorités fédérales à instaurer une économie
de guerre très dirigiste et fortement interven-
tionniste. Sous l’égide de l’État, l’activité éco-
nomique est fortement réglementée, ce qui
débouche sur un renforcement de la collabora-
tion avec les organisations patronales. L’admi-
nistration délègue en effet de très nombreuses
compétences des pouvoirs publics aux associa-
tions privées. Afin de relever ce défi, un nombre
important de cartels sont constitués, accélérant
fortement l’organisation de certains secteurs
d’activité 3.
Durant la crise des années 1930, sur fond de
renforcement des revendications corporatis-
tes 4, la création de cartels s’intensifie encore et
certains de ces cartels, en particulier dans l’hor-
logerie, la broderie ou dans l’industrie laitière,
prennent même un statut obligatoire garanti
par l’État 5. Les associations faîtières, au pre-
mier rang desquelles l’USCI, se renforcent
également dans cette période, en centralisant
leurs compétences au détriment des associa-
tions membres 6. Hormis la régulation des mar-
chés, les organisations patronales intensifient
leur activité dans la gestion des conflits sociaux.
La consolidation de l’UCAPS durant l’entre-
(3) Robert Jaccard, Les Syndicats industriels en Suisse : contri-
bution à l’étude des coalitions d’industriels, Lausanne, Vaney-Bur-
nier, 1925.
(4) August Schirmer, Die Neuordnung der Wirtschaft : die
Aufgaben der Berufsverbände, St. Gallen, H. Tschudy & Co.,
1934.
(5) Erich Gruner, « 100 Jahre Wirtschaftspolitik : Etap-
pen des Interventionismus in der Schweiz », Schweizerische
Zeitschrift für Volkswirtschaft und Statistik, 100, 1964, p. 35-70,
p. 61.
(6) Bernard Wehrli, Le Vorort, mythe ou réalité : histoire de
l’Union suisse du commerce et de l’industrie, Neuchâtel, La Bra-
connière, 1972, p. 74. Le patronat du secteur touristique, en
revanche, gagne en autonomie, en fondant sa propre associa-
tion faîtière en 1932, la Fédération suisse du tourisme (Hans
Dasen, Entstehung und Entwicklung der gesamtwirtschaftlichen
Zusammenschlüsse im schweizerischen Fremdenverkehr, Bern,
Stämpfli, 1948).
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LES ORGANISATIONS PATRONALES SUISSES
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deux-guerres permet aux associations patrona-
les de branches de coordonner au niveau fédé-
ral leurs options stratégiques sur le marché du
travail, notamment par le biais d’une certaine
coopération dans les politiques salariales. L’as-
sociation du secteur des machines, pilier de
l’UCAPS, joue ainsi un rôle central dans l’ins-
tauration et le renouvellement de conventions
collectives s’inspirant de la « Paix du travail »
conclue dans la métallurgie et l’horlogerie en
1937, sur la base d’un renoncement respectif
au lock out (grève patronale) et à la grève 1. Le
pouvoir des associations dans ce domaine est
sérieusement renforcé à partir de 1941, dans la
mesure où ces conventions peuvent être décla-
rées obligatoires pour l’ensemble de la bran-
che : les règles négociées par les associations
patronales et les syndicats s’appliquent avec
force de loi à tous les acteurs de la branche,
même non-membres des associations. Quant
à l’intégration des organisations patronales au
processus législatif de l’État, elle se systématise
tout au long de cette troisième période.
La Seconde Guerre mondiale marque un
approfondissement significatif de cette intégra-
tion 2. L’organisation de l’économie de guerre
s’appuie très largement sur les associations
patronales et leur interventionnisme 3. Elle fait
également appel à nombre de représentants
des milieux patronaux pour occuper les postes
les plus stratégiques de l’économie de guerre,
comme en témoigne la nomination de Hans
Sulzer, grand industriel du secteur des machines
et président de l’USCI, à la direction de la sec-
tion Fer et machines de l’Office de guerre pour
l’industrie et le travail, ainsi qu’à la présidence
de la Commission de surveillance des impor-
(1) Geneviève Billeter, Le Pouvoir patronal : les patrons des
grandes entreprises suisses des métaux et des machines, Genève,
Droz, 1985.
(2) Julius Georg Lautner, System des Schweizerischen
Kriegswirtschaftsrechts, Zürich, Polygraphischer Verlag, 1942.
(3) Erich Gruner, 1964, op. cit., p. 61.
tations et des exportations. Les associations
patronales sortent significativement renforcées
des années de guerre, autant dans leur rapport à
l’administration fédérale que dans leur rapport
avec leurs membres. En 1947, un article consti-
tutionnel institutionnalise le droit des milieux
intéressés, au premier rang desquels les organi-
sations patronales, à être intégrés aux processus
législatifs (commissions extra-parlementaires et
procédures consultatives). De manière sympto-
matique, le nombre d’associations patronales
passe de 782 en 1940 à 1 160 en 1948 4.
Les Trente Glorieuses ou l’épanouissement
La période d’après-guerre ouvre une nouvelle
phase qui se distingue par une certaine stabi-
lité du système établi durant les périodes pré-
cédentes. On doit cependant noter la fondation
en 1942 d’une nouvelle association, la Société
pour le développement de l’économie suisse
(SDES), par les milieux proches de l’USCI et de
l’UCAPS. Son rôle consiste à intervenir comme
organe de propagande lors des votations 5. Au
niveau des relations de travail, les conventions
collectives se diffusent largement entre 1945
et 1950 pour atteindre le taux de couverture
d’environ 50 % qu’elle conserveront jusqu’à
nos jours 6. Les associations patronales coor-
donnent ces conventions par l’intermédiaire de
l’UCAPS, qui se dote d’un nouveau règlement
beaucoup plus contraignant pour ses membres
(4) Liste des associations professionnelles de Suisse, publiée
par l’OFIAMT, troisième édition mise à jour à la fin du mois
de janvier 1940, Feuille officielle suisse du commerce, Berne,
1940. Et liste des associations professionnelles et associations
économiques de Suisse, publiée par l’OFIAMT, cinquième édi-
tion mise à jour à la fin de l’année 1948, Feuille officielle suisse
du commerce, Berne, 1949.
(5) Christian Werner, Für Wirtschaft und Vaterland : Erneue-
rungsbewegungen und bürgerliche Interessengruppen in der Schweiz
1928-1947, Zürich, Chronos, 2000, p. 214-231.
(6) Adrian Zimmermann, « “Tätigkeiten... nicht müssige
Stempelei” : Arbeitsbeschaffung, kollektives Arbeitsrecht und
Lohnpolitik », in Matthieu Leimgruber et Martin Lengwiler
(dir.), Umbruch an der « Inneren Front » : Krieg und Sozialpolitik
in der Schweiz, 1938-1948, Zürich, Chronos, 2009, p. 47-74.
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en 1948 1. Elles reconnaissent les organisations
syndicales et sont prêtes à certaines concessions
dans le domaine des politiques sociales ou des
négociations collectives par exemple, garantis-
sant ainsi la stabilité des relations de travail en
maintenant cependant un « ordre économique
et social libéral 2 ». Les associations patrona-
les prennent dans ce contexte maintes « mesu-
res de disciplines » pour réaliser leurs objec-
tifs, comme en témoigne le « programme de
lutte contre la surchauffe et le renchérisse-
ment », limitant l’immigration, le crédit, ou la
construction en 1964 3.
Les organisations patronales entretiennent
des relations étroites et institutionnalisées
avec les autorités fédérales. Outre les commis-
sions extra-parlementaires et les procédures
de consultation, on observe des rapports pri-
vilégiés, par exemple entre l’USCI et l’Office
fédéral des affaires économiques extérieures
(OFAEE), entre l’ASB et la Banque nationale
suisse, entre l’USP et l’Office fédéral de l’agri-
culture ou encore entre l’USAM et l’UCAPS et
l’Office fédéral de l’industrie, des arts et métiers
et du travail (OFIAMT). Il n’est par ailleurs pas
rare que certains anciens secrétaires patronaux
deviennent hauts fonctionnaires dans ces diffé-
rents offices, voire conseillers fédéraux (minis-
tres). Le rôle toujours plus important joué par
les organismes économiques internationaux
(GATT/OMC, Banque mondiale, OCDE,
etc.), ainsi que le mouvement d’intégration
européenne, posent des défis majeurs aux orga-
nisations patronales 4, mais la bonne conjonc-
(1) Bibliothèque nationale suisse, V Schweiz 239, Regle-
ment betreffend Organisation der gegenseitigen Unters-
tützung der Arbeitgeber bei Kollektiv- Vertragsverhandlun-
gen und Kollektiv- Streitigkeiten.
(2) Eberhard Reinhardt, « Zum Geleit », in Zentralverband
schweizerischer Arbeitgeber-Organisationen, Arbeitgeberpolitik in
der Nachkriegszeit 1948 bis 1968, Berne, Stämpfli & Cie, 1968,
p. 7-20, p. 15.
(3) Bernard Wehrli, op. cit., p. 301 et 303.
(4) Guido Keel, L’Union suisse du commerce et de l’industrie
face à l’intégration économique de l’Europe occidentale (1944-1972),
Berne, Peter Lang, 1980 ; Dominique Dirlewanger, Sébastien
ture économique de l’après-guerre jusqu’aux
années 1980 facilite leur adaptation à la nou-
velle situation.
Le début des années 1990
Sur fond de crise économique et de pressions
internationales accrues (débats sur les rela-
tions de la Suisse avec l’Union européenne),
le début des années 1990 marque l’avène-
ment d’une dernière phase, qui se caractérise
par une accentuation des divisions au sein des
milieux patronaux et d’importantes restructu-
rations organisationnelles 5. Certains compro-
mis internes au patronat, en particulier entre
grandes entreprises très internationalisées et
secteurs produisant pour le marché intérieur,
sont ainsi remis en question, traduisant le ren-
forcement de l’aile néolibérale du patronat
suisse. Cette offensive néolibérale, sous l’im-
pulsion d’un groupe informel de représentants
des multinationales suisses insatisfaits de l’acti-
vité des organisations patronales, prend notam-
ment la forme, au début des années 1990, de
diverses publications exigeant des réformes
radicales afin de préserver la compétitivité de
l’économie suisse. Outre les propositions d’al-
légements fiscaux, de remise en cause des poli-
tiques sociales ou de privatisation du secteur
public, elles exigent également la réforme de
la politique agricole et l’interdiction des car-
tels, ce qui heurte frontalement les positions
de certaines fractions du « petit » patronat hel-
vétique. Ces mêmes milieux des plus grandes
entreprises créent, en 1999, la fondation Ave-
nir suisse, sur le modèle des think tanks amé-
Guex et Gian-Franco Pordenone, La Politique commerciale de la
Suisse de la Deuxième Guerre mondiale à l’entrée au GATT (1945-
1966), Zürich, Chronos, 2004.
(5) Pour plus de détails, voir Pierre Eichenberger et André
Mach, « Organized Capital and Coordinated Market Eco-
nomy : Swiss Business Interest Associations between Socio-
Economic Regulation and Political Influence », in Christine
Trampusch et André Mach, Switzerland in Europe : Continuity
and Change in the Swiss Political Economy, Londres, Routledge,
2011, p. 63-81.
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LES ORGANISATIONS PATRONALES SUISSES
121
ricains. Par ailleurs, on assiste à nombre de
fusions et réorganisations internes, visant à la
simplification de la représentation patronale 1.
Les deux associations du secteur des machines
fusionnent ainsi en 1999. De même, un projet
de fusion à trois, regroupant l’USCI, l’Union
patronale suisse (anciennement UCAPS) et la
SDES, est envisagé, mais échoue devant l’op-
position de l’Union patronale. Ainsi, seules
l’USCI et la SDES fusionnent pour créer Eco-
nomiesuisse en 2000.
Historiographie des organisations
Un dépouillement systématique de quatre
outils bibliographiques suisses a été accom-
pli pour les années 1959 à 2006, afin d’établir
(1) Hanspeter Kriesi, « Institutional Filters and Path
Dependancy : The Impact of Europeanization on Swiss Busi-
ness Associations », in Wolfgang Streeck, Jürgen Grote, Vol-
ker Schnyder et Jelle Visser (dir.), Governing Interests : Business
Associations facing Internationalization, New York, Routledge,
2006, p. 49- 67.
un inventaire comprenant la quasi-totalité des
travaux concernant l’histoire des organisations
patronales suisses depuis le début du 19e siè-
cle jusqu’à aujourd’hui, qu’ils soient de nature
scientifique ou non et publiés ou non 2. Notre
recensement a donné à la notion d’organisation
patronale une extension considérable puisqu’a
été pris en compte un spectre étendu d’asso-
ciations. Il comprend en effet les organisations
patronales de la grande, de la petite industrie
et, en large partie, de l’artisanat, ainsi que cel-
les des banques, des assurances, du tourisme et
des autres services, cela aux différentes échel-
les régionales et sur le plan national. Notre
bilan inclut également la puissante associa-
tion faîtière du patronat agraire, l’Union suisse
des paysans (USP). En revanche, il ne tient pas
(2) Bibliographie de l’histoire suisse, de 1959 à 2006 ; Biblio-
graphie suisse de science politique, de 1959 à 1993 ; Année politique
suisse, de 1994 à 2006 ; Thèses de doctorat, mémoires de licence et de
diplômes présentés ou en cours aux instituts d’histoire des Universités
suisses, de 1977 à 2006.
1. Nombre total de travaux (livres, articles, recherches universitaires non publiées) sur les associations patronales
suisses, 1959-2006.
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122
compte des autres organisations patronales du
secteur agricole et du commerce des produits
agricoles, ni des groupements patronaux fon-
dés dans la perspective d’une activité tempo-
raire ou relative à un domaine ou à une question
très spécifique. Ne sont pas non plus inclues
les organisations fondées par lesdites profes-
sions libérales (médecins, architectes, avocats,
notaires, juristes, etc.), les associations de type
corporatiste rassemblant les employés et les
patrons d’une même branche, ainsi que celles
dont les membres ne sont pas en majorité des
chefs d’entreprises mais sont issus des milieux
politiques intéressés à un secteur économique.
Ce recensement a par ailleurs retenu les tra-
vaux qui traitent des organisations patronales
sans qu’elles soient au centre de leur intérêt,
y compris maints travaux de droit et d’écono-
mie, pour lesquels les questionnements histo-
riques ne forment pas, et de loin, la substance
du propos.
Analyse quantitative
Comme le montre le graphique 1 pour la
période allant de 1959 à 2006, 508 travaux, soit
une moyenne d’un peu moins de 11 par an, ont
traité de l’histoire des organisations patrona-
les helvétiques.
Ce nombre de 508 est peu élevé, d’autant
moins que, sur ce total, la moitié est consti-
tuée de travaux dont la valeur scientifique est
négligeable. Il s’agit de monographies jubilai-
res à tendance hagiographique, patronnées par
des associations locales ou régionales d’arti-
sans ou de très petits patrons, ou d’études qui
se limitent à l’anecdote, ou encore qui utilisent
de manière inadéquate les sources, la grande
majorité cumulant les trois défauts. Presque
toutes se caractérisent par la pauvreté ou l’ab-
sence de données factuelles et d’appareil criti-
que, pour ne pas parler d’appareil théorique.
Soustraction faite de ce type de publications,
le nombre d’études de caractère scientifique
2. Nombre d’études scientifiques sur les organisations patronales suisses, 1959-2006.
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LES ORGANISATIONS PATRONALES SUISSES
123
consacrées, de près ou de loin, à l’histoire des
organisations patronales suisses n’atteint plus
qu’un total de 255 sur l’ensemble de la période
considérée, soit la moyenne extrêmement faible
d’un petit peu plus de 5 par an. Cette moyenne
est probablement inférieure à celle des recher-
ches scientifiques consacrées aux organisations
du mouvement ouvrier (syndicats, coopérati-
ves, unions ouvrières, etc.). Comme le mon-
tre le graphique 2, il est difficile de distinguer
des phases différentes dans la production his-
toriographique de nature scientifique, les étu-
des de cette nature se répartissant assez égale-
ment tout au long des années 1959-2006. On
peut toutefois dégager une légère tendance
à la baisse depuis la fin des années 1980 : la
moyenne des recherches scientifiques passe de
5,7 par an entre 1959 et 1988 à 4,7 par an de
1989 à 2006.
La part des études scientifiques sur les orga-
nisations patronales suisses dans le total des tra-
vaux sur l’histoire helvétique confirme le constat
établi ci-dessus. Comme le montre le graphi-
que 3, sur l’ensemble de la période 1959-2006,
seule une proportion infime des recherches
consacrées à l’histoire suisse (0,17 % par an en
moyenne) aborde ces organisations. Autrement
dit, sur mille études d’histoire suisse, moins de
deux par année concernent cette thématique et,
dans cette proportion déjà minuscule, il a été
tenu compte, répétons-le, de maints travaux de
droit, d’économie ou de science politique dont
le questionnement historique est secondaire.
Le graphique 3 confirme également la ten-
dance à la baisse de telles recherches qui sem-
ble se dessiner depuis deux décennies. De
1959 à 1988, la proportion se situe à 0,19 %
en moyenne par an, alors que depuis 1989, elle
n’est plus que de 0,14 %. La conclusion qui res-
sort de l’analyse quantitative est donc claire :
l’historiographie sur les organisations patro-
nales suisses se caractérise par une profonde
carence. Et le bilan chiffré n’incite guère à l’op-
timisme, cette historiographie paraissant, pour
des raisons difficiles à établir, plutôt s’atrophier
que se vivifier depuis une vingtaine d’années.
3. Proportion des études scientifiques sur les organisations patronales suisses dans le total des travaux sur
l’histoire suisse, 1959-2006 (en pourcentages).
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124
Analyse qualitative
Si l’on envisage l’historiographie helvétique
sous un angle qualitatif, il est possible de déga-
ger les constats suivants. Premièrement, envi-
ron la moitié des travaux, scientifiques ou non,
portent sur des organisations patronales natio-
nales. Cela signifie que la grande majorité des
études de nature scientifique concernent ce
type d’associations, en particulier les cinq asso-
ciations faîtières les plus grandes et influentes
de Suisse, soit l’USCI, l’USAM, l’USP, l’ASB
et l’UCAPS. Parmi ces cinq associations, la plus
étudiée est l’USCI et les parents pauvres sont
l’ASB et l’UCAPS. En dépit de leur très faible
nombre dans l’absolu, les recherches traitant
de ces organisations faîtières sont, en général,
d’une qualité assez élevée. Il faut probablement
y voir l’influence exercée par les travaux rela-
tivement précoces, puisque les premiers datent
des années 1950, et élaborés selon une appro-
che féconde d’histoire économique et sociale
globalisante d’Erich Gruner, fondateur en
1965 du Forschungszentrum für Geschichte
und Soziologie der schweizerischen Politik à
l’Université de Berne. Il n’est pas interdit de
penser que l’une des origines de la tendance à
la baisse des études sur les organisations patro-
nales depuis la fin des années 1980 réside dans
le départ à la retraite, en 1985, de ce pionnier.
Plus généralement, cette tendance est proba-
blement liée au déclin de l’histoire sociale et
économique au profit de l’histoire culturelle en
Suisse.
Deuxièmement, on constate que parmi les
trois grands axes d’activité des organisations
patronales, la grande majorité des travaux à
caractère scientifique ne porte ni sur l’acti-
vité interne, ni sur celle en direction des autres
grands acteurs socio-économiques, mais sur les
relations à la sphère politique et en particulier
étatique. En d’autres termes, le domaine le plus
étudié est celui des formes et du degré d’in-
fluence exercé par ces organisations sur l’ac-
tion de l’État, en particulier de l’État fédéral,
que ce soit de manière générale (poids de ces
organisations dans les différentes institutions
étatiques) ou dans un champ particulier (politi-
que économique extérieure et intérieure, poli-
tique sociale, politique migratoire, politique de
la formation, politique financière, etc.). Ainsi,
l’objectif premier de ces recherches se focalise
moins spécifiquement sur la compréhension
des stratégies des organisations patronales que
sur l’analyse de certaines politiques publiques 1.
Les différentes recherches menées dans cette
optique ont mis en évidence le rôle politique
des organisations patronales, et ceci sous trois
aspects principaux. Outre les relations étroi-
tes et institutionnalisées avec l’État fédéral
comme relevé plus haut, les études ont montré
des liens très forts avec les principaux partis de
droite (Parti radical démocratique, Parti démo-
crate-chrétien et Union démocratique du cen-
tre, anciennement Parti des paysans, artisans
et bourgeois) 2 et une forte présence dans les
campagnes de votations 3, très nombreuses en
raison des instruments de démocratie directe
(référendum et initiative populaire).
Troisième constat, en ce qui concerne l’ac-
tivité interne en direction des membres visant
la régulation collective de l’économie, les dif-
férentes études ont, schématiquement, distin-
gué cinq grands domaines d’activité des orga-
(1) Pour une vision d’ensemble, voir André Mach, op. cit.,
chap. 2.
(2) Voir à ce sujet, Thomas David, Stéphanie Ginalski,
André Mach et Frédéric Rebmann, « Networks of Coordina-
tion : Swiss Business Associations as an Intermediary between
Business, Politics and Administration during the 20th Cen-
tury », Business and Politics, 11 (4), 2009, p. 1-38. On notera
que la faible professionnalisation du « Parlement de milice »
suisse contribue à cette pénétration patronale des milieux poli-
tiques, le Parlement en tête.
(3) Geneviève Billeter, op. cit., p. 147-155 ; Philipp Müller,
La Suisse en crise (1929-1936) : les politiques monétaire, finan-
cière, économique et sociale de la Confédération helvétique, Lau-
sanne, Antipodes, 2010, p. 570-600. Ces deux ouvrages docu-
mentent certaines campagnes référendaires des organisations
patronales.
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LES ORGANISATIONS PATRONALES SUISSES
125
nisations patronales : le marché des produits,
notamment par l’entremise de la normalisation
technique et de la mise en place de cartels 1 ;
le marché du travail, où les associations d’em-
ployeurs sont tout particulièrement actives
dans les négociations collectives avec les syn-
dicats au niveau des branches économiques 2 ;
la politique sociale 3 ; la formation profession-
nelle 4 ; et les marchés financiers et le contrôle
de la propriété des entreprises 5.
Quatrièmement, l’étude de l’historiogra-
phie permet de constater qu’au sein des tra-
vaux qui ne concernent pas les cinq principa-
les associations faîtières, la plupart portent sur
l’activité de quelques associations nationales du
patronat industriel (par exemple dans le textile,
la chimie ou encore l’industrie des machines).
En revanche, les organisations patronales dans
le domaine des services (banques, assurances,
tourisme, commerce, etc.) restent une terra
incognita. Quant au type d’activité abordé par
ces études, il s’agit, cette fois, plutôt des rela-
tions avec les syndicats. Mais de manière géné-
rale, il est difficile de dégager de véritables ten-
(1) Frédéric Rebmann, « Une économie autogérée sans
intervention de l’État ? Le rôle et la position du Vorort dans le
processus de législation sur les cartels (1950-1962) », mémoire
de licence, Université de Lausanne, 2006 ; Alain Cortat, Un
cartel parfait : réseaux, R & D et profits dans l’industrie suisse des
câbles, Neuchâtel, Alphil, 2009 ; Alain Cortat (dir.), Contribu-
tion à une histoire des cartels en Suisse, Neuchâtel, Alphil, 2010.
(2) Bernhard Degen, « Von “Ausbeutern” und “Scharfma-
chern” zu “Sozialpartnern” : Beziehungen zwischen Gewe-
rkschaften und Unternehmern im Wandel », in Schweizeris-
ches Sozialarchiv (dir.), Bilder und Leitbilder im sozialen Wandel,
Zürich, Chronos, 1991, p. 231-270.
(3) Matthieu Leimgruber, Solidarity without the State ? Busi-
ness and the Shaping of the Swiss Welfare State, 1890-2000, Cam-
bridge, Cambridge University Press, 2008.
(4) Ulrich Mägli, Berufsausbildung in der schweizerischen Mas-
chinen- und Metallindustrie, 1918-1939, Zürich, Verlag Reihe
W, 1980.
(5) Yves Sancey, « Un capitalisme de gentlemen : émergence
et consolidation de l’autorégulation bancaire en Suisse et en
Angleterre (1914-1960) », thèse de doctorat, Université de Lau-
sanne, 2004. Voir aussi André Mach, Thomas David, Gerhard
Schnyder et Martin Lüpold, « Transformations de l’autorégula-
tion et nouvelles régulations publiques en matière de gouverne-
ment d’entreprise en Suisse (1985-2002) », Revue suisse de science
politique, 12 (1), 2004, p. 1-32.
dances parmi ces recherches, car aussi bien du
point de vue de la dimension spatiale prise en
compte que des thématiques abordées, elles
restent très éclatées.
Conclusion et pistes de recherche
Comme nous avons pu le montrer, les orga-
nisations patronales helvétiques apparaissent
comme des acteurs incontournables tant dans
l’organisation et le fonctionnement de l’écono-
mie suisse, que sur le plan politique. Ce rôle
central des organisations patronales dans la
société helvétique, qui a prévalu durant l’en-
semble du 20e siècle, s’explique pour deux rai-
sons principales. D’une part, il convient de
souligner la précocité et le haut degré d’orga-
nisation des milieux patronaux ; d’autre part, le
contexte d’un État central peu développé, d’une
faible professionnalisation des acteurs poli-
tiques et des liens étroits des partis de droite
avec les milieux patronaux a permis aux organi-
sations patronales d’assumer différentes activi-
tés centrales dans l’organisation de l’économie
suisse et de s’affirmer comme des acteurs poli-
tiques de première importance.
Malgré les points développés dans cet arti-
cle, les organisations patronales helvétiques
restent cependant encore mal connues, et cela
selon différentes dimensions. Cinq pistes de
recherche nous semblent particulièrement pro-
metteuses. Même si nous partons du cas suisse,
ces perspectives nous semblent également sti-
mulantes pour d’autres pays 6.
Le rapport entre organisations patrona-
les et « capitalisme organisé » constitue une
première piste. Les organisations patronales
suisses ont été prioritairement abordées dans
leur fonction de représentation politique. Par
contre, leur fonction économique, ou autre-
(6) Voir à ce sujet les réflexions de Luca Lanzalaco, « Busi-
ness Interest Associations », in Geoffrey Jones et Jonathan Zeit-
lin (dir.), Oxford Handbook of Business History, Oxford, Oxford
University Press, 2008, p. 293-318.
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126
ment dit l’action collective menée à l’interne
afin d’organiser l’ensemble de l’activité de la
branche, demeure très mal connue. L’hypo-
thèse peut être avancée que ce trou noir relève
largement de la volonté patronale de mainte-
nir le mythe d’un libéralisme pur, dont le suc-
cès serait basé sur le seul génie entrepreneu-
rial et les vertus d’une concurrence parfaite.
Un discours souvent instrumentalisé dans l’ob-
jectif de refuser l’intervention des collectivités
publiques. Il conviendrait ainsi de mieux com-
prendre les contributions des organisations
patronales suisses à l’avènement et à la stabili-
sation d’un « capitalisme organisé » depuis la
fin du 19e siècle et durant la majeure partie du
20e siècle. Par ailleurs, il serait intéressant de
réfléchir aux correspondances entre certaines
spécificités nationales du mode de fonctionne-
ment du capitalisme et les formes de l’organi-
sation du patronat, ce qui permettrait d’instau-
rer un dialogue avec les approches développées
en sociologie économique, notamment par
l’approche des « variétés du capitalisme »,
qui a mis l’accent sur l’importance du rôle des
acteurs patronaux dans l’organisation des éco-
nomies nationales 1.
Une deuxième piste de recherche concerne
le fonctionnement interne des organisations
patronales. Les différentes plaquettes d’anni-
versaire publiées par les organisations patrona-
les ne font pratiquement jamais état des ques-
tions relatives à leur organisation interne. De
caractère hagiographique, elles mettent l’ac-
cent sur les succès, sans aborder la question
des divergences, des tensions, voire des conflits
internes. Même les études scientifiques restent
singulièrement congrues à ce sujet. D’où une
série de questions : quels moyens sont utilisés
pour homogénéiser les intérêts des entrepre-
neurs ou discipliner ces derniers ? Quels sont
(1) Peter Hall et David Soskice, Varieties of Capitalism,
Oxford, Oxford University Press, 2001.
les facteurs internes et externes qui affaiblis-
sent ou renforcent la cohésion et donc l’effi-
cacité d’une association ? Pourquoi des dissi-
dences apparaissent-elles et comment celles-ci
sont-elles gérées ? Enfin, par quels moyens les
organisations patronales se financent-elles et
quel rôle ce problème joue-t-il dans leur struc-
turation ?
Le fonctionnement global du système des
organisations patronales apparaît comme une
troisième piste possible. En Suisse, les études
de cas consacrées aux organisations patronales
ne permettent pas de comprendre le fonction-
nement de l’ensemble du système et son évo-
lution. Certes, quelques études ont abordé,
mais de manière fragmentaire et limitée dans
le temps, les rapports entretenus par les gran-
des organisations patronales avec l’État. Bien
que très importants, ces rapports ne consti-
tuent toutefois qu’une part des connexions
existant au sein du système global formé par les
organisations patronales et le champ étatique.
De nombreuses questions restent ainsi sans
réponse : comment les différentes sortes d’or-
ganisations patronales collaborent-elles ? La
division du travail s’effectue-t-elle sur une base
de complémentarité ou de concurrence ? L’ac-
tion est-elle uniquement coordonnée au sein
des associations faîtières ou d’autres canaux de
communication fonctionnent-ils ? Quels sont
les facteurs conduisant à des alliances durables
entre elles ? Quel rôle jouent les relations per-
sonnelles ? Les relations avec le champ étati-
que passent-elles systématiquement par les
associations faîtières ? Si non, quelles associa-
tions ont-elles un accès direct à l’administra-
tion et pourquoi ? Enfin, certaines études ont
noté la circulation d’un certain nombre d’ac-
teurs individuels importants entre les organisa-
tions patronales et le champ étatique. Une ana-
lyse détaillée de ces mouvements permettrait
de mieux comprendre les interrelations entre
les deux champs.
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LES ORGANISATIONS PATRONALES SUISSES
127
Les organisations patronales dans le cadre de
la sociabilité bourgeoise constituent une qua-
trième piste de recherche. Dans tous les pays
économiquement développés, la bourgeoisie a
confectionné, depuis le début du 19e siècle, un
tissu plus ou moins vaste et dense de sociétés acti-
ves dans de nombreux domaines, de la culture
à la philanthropie en passant par les sports, les
loisirs, les sciences, la religion, le militaire, etc.
Quelle place les organisations patronales tien-
nent-elles dans la sociabilité bourgeoise ? Ces
organisations ne constituent-elles qu’une mani-
festation parmi d’autres de la sociabilité bour-
geoise ou jouent-elle un rôle spécifique dans la
structuration et la cohésion de la bourgeoisie
en tant que classe dirigeante ?
Enfin, il serait profitable d’étudier les orga-
nisations patronales dans le contexte internatio-
nal. Quels rapports les organisations patronales
entretiennent-elles avec leurs correspondantes
à l’étranger ? Quelles sont leurs relations avec
les institutions internationales ou supranatio-
nales ? Dans ce cadre, le cas de la Suisse, en
raison de sa non-appartenance aux différentes
organisations internationales ou supranationa-
les qui marquent le 20e siècle (Nations unies,
Union européenne, etc.) est particulièrement
intéressant. Entrave-t-elle ou favorise-t-elle les
liens internationaux des organisations patrona-
les helvétiques ? Et encourage-t-elle l’implan-
tation en Suisse de certains types d’organisa-
tions patronales internationales, par exemple
des cartels internationaux ?
Cédric Humair, Sébastien Guex,
André Mach et Pierre Eichenberger,
Université de Lausanne, 1015, Lausanne, Suisse.
Cédric Humair est maître d’enseignement et de recherche à
la section d’histoire de l’Université de Lausanne, Sébastien
Guex est professeur d’histoire contemporaine à la section
d’histoire de l’Université de Lausanne, André Mach est maî-
tre d’enseignement et de recherche à l’Institut d’études politi-
ques et internationales de l’Université de Lausanne, et Pierre
Eichenberger est assistant diplômé à l’Inst itut d’histoire
économique e t sociale de l’Université de Lausanne. (cedric.
humair@unil.ch, sebastien.guex@unil.ch, andre.mach@unil.
ch, pierre.eichenberger@unil.ch)
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... Si la littérature concernant les « réseaux » (Lemercier, 2005), les « élites » ou autres « cartels » en Suisse est fournie (Humair, Guex, Mach & Eichenberger, 2012 ;Mach, David, Ginalski & Bühlmann, 2016), aucun historien ne s'est intéressé spécifiquement aux réseaux du sport suisse, et par conséquent jamais au cas du ski. Quelques travaux de recherches récents mettent en évidence les liens entre intérêts privés (essentiellement touristiques) et intérêts sportifs, que ce soit dans les grandes stations grisonnes (Seger, 2006), dans la région de Montreux (Guex, Roy & Sauthier, 2012) ou dans le Jura suisse (Cala, 2019). ...
... For instance, Laur was a member of the SNB committee, which is still typical for representatives of the Swiss industry. Thus, Switzerland succeeded in transforming its economic structures through different industrial revolutions moving from a "Manchester capitalism" to the "regulated capitalism" ( Humair et al., 2012). However, the regulated capitalism in Switzerland does not mean state interventionism; rather, it refers to the system in which the state protects the economic trade only by law, and different organizations have the right to advise and influence the government in their own interests. ...
... From a comparative perspective, Swiss BIAs stand out, having a particularly early foundation (Lanzalaco, 2008, p. 305), as well as being especially influential and cohesive (Streeck, 1992, p. 88;Humair et al., 2012). David et al. (2009, p. 28) argue that peak associations 'facilitated a process of self-regulation within the economic world, with the business elite trying to avoid any intervention from outside'. ...
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This article addresses the historical emergence of business cooperation. We resort to Höpner's (2007) concepts of organization and coordination in order to analyze how firms progressively engaged in Business Interest Associations (BIAs) and interlocking directorates during the first part of the 20th century. Our inquiry is based on a network analysis on large firms of the Swiss machine, electrotechnical and metallurgy (MEM) sector. Our results show that before the First World War, only major firms were promoting coordination and organization through, respectively, interlocking directorates and BIAs. Although many firms were reluctant to cooperate in the first place, interests beyond the firm level (organization) and the economic needs of firms (coordination) had cumulative effects, and most firms progressively engaged in both mechanisms of cooperation from the interwar period. We argue that differentiating between organization and coordination contributes to a more nuanced understanding of the emergence of non-liberal capitalism. © The Author 2016. Published by Oxford University Press and the Society for the Advancement of Socio-Economics. All rights reserved.
) », mémoire de licence
  • Frédéric Rebmann
Frédéric Rebmann, « Une économie autogérée sans intervention de l'État ? Le rôle et la position du Vorort dans le processus de législation sur les cartels (1950-1962) », mémoire de licence, Université de Lausanne, 2006 ; Alain Cortat, Un cartel parfait : réseaux, R & D et profits dans l'industrie suisse des câbles, Neuchâtel, Alphil, 2009 ; Alain Cortat (dir.), Contribution à une histoire des cartels en Suisse, Neuchâtel, Alphil, 2010. (2) Bernhard Degen, « Von "Ausbeutern" und "Scharfmachern" zu "Sozialpartnern" : Beziehungen zwischen Gewerkschaften und Unternehmern im Wandel », in Schweizerisches Sozialarchiv (dir.), Bilder und Leitbilder im sozialen Wandel, Zürich, Chronos, 1991, p. 231-270.